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Full text of "La révocation de l'Édit de Nantes a Paris d'après des documents inédits"

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PRINCETON,    N.  J. 


Purchased   by  the 
Mrs.    Robert   Lenox    Kennedy  Church   History   Fund. 

BR  845  .D68  18^4  v  2 
Douen,  0.  1830-1896 

Nantes  a  Paris  d'apr  es  dej 


LA  RÉVOCATION 


DE 


L'ÉDIT  DE  NANTES 


A   PARIS 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/larvocationdel02doue 


LA   RÉVOCATION 


DE 


L'ÉDIT  DE  NANTES 


A   PARIS 


D'APRÈS  DES  DOCUMENTS   INEDITS 


O.  DOUEN 

(I  Ils  ne  pouvaient  ni  naître,  ni  vivre,  ni  mourir 
en  liberté  »   (Brousson). 

"La  violence  n'a  qu'un  cours  borné  par  l'ordre 
de  Dieu,  qui  en  conduit  les  eS'ets  à  la  gloire  de 
la  vérité  qu'elle  attaque  »  (Pascal). 

TOME  DEUXIÈME 


PARIS     ^ 
LIBRAIRIE    FISCHBACHER 

(société  anonyme) 

33,    RUE    DE    SEINE,    33 

1894 

Tous  droits  réservés. 


STRASBOURG,     TYPOGRAPHIE     DE 


FISCHBACH 


XIV 


PASTEURS  ET  ANCIENS 


Au  moment  de  fouler  aux  pieds  l'Édit  qu'il  avait  solennellement 
juré  d'observer,  ainsi  que  son  père  et  son  aïeul,  Louis  XIV  avait  le 
choix  entre  une  violation  ouverte,  effectuée  en  vertu  de  son  bon 
plaisir,  supérieur  à  toutes  les  lois,  et  une  violation  dissimulée,  men- 
songère et  honteuse  d'elle-même.  Ce  fut  la  dernière  qui  prévalut. 
Selon  le  préambule  de  l'édit  révocatoire,  Henri  IV  n'avait  donné 
l'Edit  de  Nantes  que  «pour  maintenir  la  tranquillité  dans  son 
royaume,  afin  d'être  plus  en  état  de  travailler,  comme  il  avait 
résolu  de  faire,  pour  réunir  à  l'Eglise  ceux  qui  s'en  étaient  si  faci- 
lement éloignés».  D'Henri  IV,  assassiné  par  les  jésuites  à  cause  de 
son  Édit  «perpétuel  et  irrévocable»,  le  préambule  fait  un  jésuite 
jaloux  de  détruire  ce  même  Édit  promulgué  uniquement  pour  l'ap- 
parence; ainsi  de  son  fils  et  de  son  petit-fils.  Le  dessein  de  la  réu- 
nion n'ayant  pu  être  réalisé  par  notre  aïeul  ni  par  notre  père,  nous 
y  «  sommes  entré  dès  notre  avènement  à  la  couronne  »  •.  Aujour- 
d'hui que  l'Edit  est  devenu  inutile  par  la  conversion  du  plus  grand 
nombre  de  nos  sujets  de  la  R.  P.  R.,  nous  l'abrogeons  pour  effacer 
le  souvenir  des  troubles  que  le  progrès  de  cette  fausse  religion  a 
causés  dans  notre  royaume. 

•  «D'où    vient,    demande    avec     raison  est  engagé  par  sa  parole  royale,    et  par 

Bayle,  que  le  roi  a  dit  tout   le  contraire  la    reconnaissance    qu'il    a    des    preuves 

à  la  tête  de  ses  arrêts,  pendant   près   de  qu'ils    lui    ont    données    de    leur   fidélité 

quarante  ans,   et   surtout  dans  une  lettre  pendant  les  derniers  mouvements?    D'où 

écrite  à  M.  l'électeur  de  Brandebourg  en  vient   enfin    qu'en    l'année    i632,  ,il    leur 

l'année  1666,    où  il  dit    ç«'i7  prend   soin  accorda    une    Déclaration    si    favorable  r» 

qu'on  maintienne  ses  sujets  de  la  R.  P.  R.  (La  France  toute  callwliq.,  dans  le  Com- 

dans  tous    les  privilèges  qui  leur  ont  été  ment,  philosophiq.,   Rotterd.,    1713,  in-12, 

concédés,   et   qu'on  les  fasse  vivre  dans  I,  42). 
Mue  égalité  avec  ses  autres  sujets.  Qu'il  s'y 


2  Révocation  de  rEdit  de  Nantes  à  Paris. 

En  conséquence,  Sa  Majesté  défend  aux  protestants  de  s'as- 
sembler pour  l'exercice  de  leur  religion  ;  elle  bannit  les  pasteurs 
qui  ne  voudront  pas  se  convertir,  leur  ordonne  de  vider  le  royaume 
dans  la  quinzaine  et  leur  interdit  d'y  prêcher  sous  peine  des  galères; 
elle  ofifre  à  ceux  d'entre  eux  qui  abjureront  une  pension  d'un  tiers  plus 
forte  que  leurs  émoluments,  et  des  facilités  pour  se  faire  recevoir 
avocats;  elle  supprime  les  écoles  protestantes,  décrète  que  les 
enfants  seront  baptisés  par  les  curés,  elle  interdit  de  quitter  le 
royaume  sous  peine  des  galères,  et  invite  les  autorités  à  veiller  à 
l'exécution  de  la  loi  contre  les  relaps.  Jusqu'ici  tout  s'enchaîne 
logiquement;  la  fin  seule  est  en  contradiction  avec  ce  qui  précède. 
Comme  effrayé  de  l'acte  qu'il  vient  d'accomplir,  et  du  retentisse- 
ment que  ce  multiple  crime  aura  dans  les  cours  étrangères,  le 
rédacteur  du  nouvel  édit  essaie  d'en  atténuer  la  portée  à  l'aide 
d'une  disposition,  qui  semble  ajoutée  après  coup  et  dictée  par  les 
scrupules  de  quelque  légiste,  Harlay,  par  exemple:  «Pourront  au 
surplus  lesdits  de  la  R.  P.  R.,  en  attendant  qu'il  plaise  à  Dieu  de 
les  éclairer  comme  les  autres,  demeurer  dans  les  villes  et  lieux  de 
notre  royaume...  et  y  continuer  leur  commerce  et  jouir  de  leurs 
biens  sans  pouvoir  être  troublés  ni  empêchés  sous  prétexte  de  ladite 
religion  à  condition,  comme  dit  est  de  ne  point  faire  d'exercice». 
Au  reste,  cet  article  fut  violé  aussitôt  que  signé  i,  si  bien  que  plu- 
sieurs historiens  n'y  ont  vu,  à  tort  croyons-nous,  qu'un  raffinement 
d'hypocrisie.  —  Tel  est  le  contenu  de  l'édit  révocatoire,  qui  a  fait 
à  la  France  une  incurable  blessure. 

Comme  s'il  eût  tardé  au  roi  de  voir  la  réalisation  de  l'antique 
oracle  :  Epée,  frappe  le  berger  et  les  brebis  seront  dispersées'^,  l'article 

'  Dès   le  8  novembre,    Louvois  écrivait  niàtres,  et  mettiez  plus  de  gens  de  guerre 

à   l'intendant    De  Gourgues:    «Quelques-  chez  eux  pour  les  mieux  détromper  de  la 

uns  de  ceux   qui    ne  sont  pas  convertis,  fausse   idée   qu'ils  ont  prise  de  cet  édit». 

croient    qu'ils    n'ont   plus  à  appréhender  Louvois    recommande    ensuite    de   punir 

d'être  pressés  de  changer  de  religion  de-  ceux  qui  se  moquent  de  leurs  coreligion- 

puis  que  l'édit  portant  révocation  de  celui  naires  trop   pressés   de    se   conveitir,    en 

de  Nantes  a  été  enregistré,  dont  ils  croient  leur    disant  que,    s'ils   eussent    été    plus 

que  la    dernière    clause  les  doit  mettre  à  fermes,   ils  jouiraient  de  la   liberté,  (Ms. 

couvert  de  ce   qui  a   été  pratiqué  jusqucs  Gourgues,   Biblioth.   du   prot.)  Kn  outre, 

à  présent  [euphémisme)    pour   porter   les  Seignelay,    écrivait    à    Harlay   le    25    no- 

religionnaires    à    se    convertir.    Sur  quoi  vembre:  11  faut  attendre  avant  de  publier 

Sa  Majesté   m'a   commandé  de  vous  faire  la  déclaration  sur  l'éducation  des  enfants 

savoir   que    rien    no    doit  vous  empêcher  et    sur  l'article    I2   du    dernier   édit  (Fr. 

de  continuer  à  presser  les  religionnaires,  17421,  f°   124).    Cette  nouvelle  déclaration 

tajit  nobles  que  roturiers,  de  se  faire  ins-  qui    ôtait    leurs    enfants    aux    protestants 

truire    et    de    changer    de    religion,     et  pour  les  faire  élever  par  des   parents  ca- 

qu'elle  juge  à  propos  que,  dans  ces  com-  iholiques,  ne  parut  qu'un  janvier  iG>iG. 
mencenienta,    vous  ayez   plus  de  sévérité  ''  Zacharie,  Xlll,  7. 

contre   ceux   qui    vous   paraîtraient  opi- 


Pasteurs  et  Anciens.  3 

relatif  aux  pasteurs  fut  agravé  pour  ceux  de  Charenton  :  Allix, 
Mesnard,  Gilbert,  caché  depuis  le  commencement  de  février  à 
l'ambassade  de  Hollande,  et  Daillé  fils,  que  la  maladie  empêchait 
depuis  longtemps  de  faire  aucune  fonction  *,  n'eurent  que  quarante- 
huit  heures  pour  sortir  de  Paris.  En  vertu  d'une  autre  exception 
qui  l'honore,  en  montrant  qu'il  tenait  le  premier  rang  dans  le  ressen- 
timent du  clergé,  Claude  fut  contraint  de  partir  dans  les  vingt- 
quatre  heures. 

La  bibliothèque  du  protestantisme  possède  de  lui  deux  por- 
traits gravés  d'après  Laurent  2.  Le  premier,  où  les  traits  sont 
très  accentués,  les  yeux  énormes,  la  moustache  absente,  donne  à 
sa  physionomie  une  apparence  de  rudesse.  Dans  le  second,  où  les 
plis  du  menton  indiquent  un  âge  plus  avancé,  règne  un  air  de 
douceur  et  de  bonté  qui  attire  le  regard  ;  la  lèvre  inférieure  y  est 
moins  forte  et  la  moustache  apparaît,  mais  à  peine  perceptible. 
Claude  ne  voyait  que  d'un  œil  (le  mauvais  devait  être  l'œil  gauche) 
et  avait  un  défaut  de  prononciation  ou  un  organe  désagréable  qui 
fit  dire  à  Morus,  lorsqu'il  fut  question  d'appeler  à  Charenton  le 
ministre  de  Montauban  :  Il  aura  toutes  les  voix  pour  lui,  hormis  la 
sienne.  «C'était,  dit  Wylie^,  un  homme  fort  simple,  négligé  dans 
sa  mise  et  rendu  d'un  accès  difficile  par  la  multitude  de  ses  occu- 
pations. Bien  qu'il  ne  payât  pas  de  mine,  il  prêchait  avec  puissance, 
étant  plein  de  son  sujet  et  parlant  d'une  manière  très  grave  et 
posée».  «Claude  a  partout,  dit  Vinet^  l'éloquence  de  la  raison, 
mais  celle  de  l'âme  émue,  de  l'onction,  lui  manque  presque  entière- 
ment ».  A  notre  point  de  vue  moderne,  il  ne  s'est  montré  orateur 
qu'une  fois  en  sa  vie,  non  pas  dans  le  discours  d'adieu  qui  lui  est 
faussement  attribué,  mais  dans  le  sermon  prêché  à  La  Haye  pour 
le  jeûne  du  21  novembre  i685.  Prédicateur  habituellement  froid  et 
compassé,  il  a  trouvé  ce  jour-là  dans  son  cœur  brisé,  des  accents 
pathétiques  et  une  puissance  d'émotion  qui  manquent  à  ses  autres 
discours.  Daillé  excepté,  il  fut  le  plus  grand  de  nos  controversistes  ; 
son  vrai  titre  de  gloire  est  d'avoir  soutenu  contre  Rome  la  cause 


'  Le  nom   de   Bertheau   ne   figurant   ni  avait  épousé  en   premières  noces   Louise 

au    procès-verbal    du    28  septembre   dans  Elle.    I!  n'a   pas   d'article  dans  la  France 

lequel  Delamare   a    noté   les  livres  saisis  prot.  —  Il    existe    dans    la    sacristie    de 

chez    les    pasteurs,    ni    dans    les   papiers  Penthemont     un     très    beau     portrait     à 

relatifs  au  dépait  de  ceux-ci,   il  y  a  lieu  l'huile,  de  Claude. 

de  présumer  que,   interdit  par  l'arrtt  du  ^  Agnew,    French  protestant  exiles,  in- 

Conseil  du  3  août  i68J,   le    suffragant  de  f»,  II,  328. 

Daillé  gagna  Londres  avant  la  Révocation.  *  Hist.  de  ta  prédicat.,  p.  319. 
Jean  Laurent,   peintre  huguenot,   qui 


4  Révocation  de  fÉdit  de  Nantes  à  Paris. 

du  libre  examen,  bien  que  sa  réponse  à  Bossuet  et  sa  conduite 
envers  le  pajonisme  attestent  une  regrettable  défaillance.  En  re- 
vanche, il  fut  sans  reproche  comme  sans  égal  dans  les  nombreuses 
suppliques  et  mémoires  où  il  défend,  avec  autant  de  mesure  que 
d'énergie,  les  droits  des  Eglises.  Ses  Plaintes,  publiées  peu  après 
son  arrivée  en  Hollande,  resteront  l'immortelle  protestation  du  droit 
contre  une  tyrannie  dont  l'histoire  offre  peu  d'exemples  aussi 
complets  1. 

«Son  collègue  Allix  était,  selon  Wylie^,  franc,  ouvert,  très 
versé  dans  la  science  rabbinique,  et  aisément  accessible.  Il  tenait 
chez  lui  des  conférences  hebdomadaires  auxquelles  assistaient  plu- 
sieurs docteurs  de  Sorbonne.  En  chaire  il  se  montrait  vif  et  hardi; 
après  avoir  lu  son  texte,  il  mettait  son  chapeau  d'une  façon  cava- 
lière, tandis  que  Claude  enfonçait  le  sien  des  deux  mains.  Il  y  avait 
entre  eux  quelques  différends;  Allix  disait  qu'il  aurait  pu  vivre 
quarante  ans  à  côté  de  M.  Claude  sans  les  porter  en  chaire,  et 
se  plaignait  que  M.  Claude  n'usât  pas  de  la  même  réserve  ». 
Cette  note  caractéristique  vaut  un  portrait.  L'abbé  de  Longuerue 
mettait  Allix  au-dessus  de  Claude  et  l'appelait  le  plus  savant  des 
ministres  de  Charenton.  Vinet  ne  s'est  point  occupé  d' Allix,  que 
Sayous^  qualifie  de  «prédicateur  sobre,  clair  et  de  grand  savoir». 
Ostervald,  son  disciple  et  son  ancien  commensal,  l'appréciait  de  la 
manière  suivante  '  : 

M.  Allix  est  celui  qui  a  fait  les  meilleurs  sermons  que  nous  ayons,  i»  Il 
explique  l'Écriture  comme  il  faut,  2"  il  presse  fortement  la  réformation  des 
mœurs.  Son  sermon  des  malheurs  de  l'impémlence  est  une  des  meilleures  pièces 
que  nous  ayons.  3°  Il  ne  s'amuse  pas  à  la  bagatelle,  aux  pensées  ingé- 
nieuses, etc. 

Sa   prédication    toujours   grave   et  édifiante  insistait    plus  qu'au- 
cune autre  sur  la  nécessité  de  l'examen  personnel  ^  qu'il  démontra 

'  I-'ouvrage  fut  brûlé  à  Londres  par  le  père  de  famille   eût   la  loi,  qu'il  l'étudiai  et 

bourreau.  (BuUet.,  3»  série,  X,  617).  <!"'''  l'enscign.'U  ù  sa  famille...  II  ne  sulTisait 

«  Agnew,    Frcucli  protestant  exiles,  in-  P-'^^  ''<^  rechercher  l'antiquiK-;  elle   peut  sou- 

f"    M    ^iS  vent  Ctre  jointe  avec  l'erreur;...  mais  il  fal- 

'    .'...7   ',-„.,  ,,       .,  '^it    chercher   dans   l'antiquiti;    celle    qui  est 

3  Littéral,  fr.  a  l'étranger.  II,  gS.  ^.^j^  ,^  b„„  chemin... 

*  De    l  exercice     du     ministère    sacre,  „  Vous  êtes  tOmoins  que  nous  sommes  inli- 

Bâle,   I/Sg,  p.  32.  nimcnt  Cloigm^s  de  vous  prescrire  un  acquics- 

'■'"  EnquOrcz-vous,  dit  le  prophète.  Ce  terme  cernent   aveugle   aux   dogmes  de  la  religion, 

n'exprime  pas  seulement    une  recherche  que  et  d'cmpCcher  que  vous  n'entriez  dans  l'exa- 

l'on  fait  par  une  espèce  de  bienséance,   sans  mcn  de  la  crOancc  que  vous  professez.  Com- 

y  être  obligé;    ce   n'est  pas  un  conseil  qu'on  bien    de    fois    vous    avons-nous    sommés    de 

soit   libre  de    suivre  ou   de  négliger.  Il  près-  consulter   la    règle    divine    que  Dieu   vous  a 

crit  un  devoir  que  Dieu  avait   imposé  d'une  laissée?    Combien    de    fois    vous  avons-nous 

manière  très  expresse,  en  voulant  que  chaque  marqué  que  c'est  de  cet  examen  que  dépend 


Pasietirs  et  Anciens.  5 

dans  une  dissertation  latine  '  non  moins  remarquable  par  l'étendue 
des  recherches  que  son  traité  sur  Bertram.  Pajoniste  résolu,  il  était 
en  mésintelligence  avec  Claude  ;  de  là  sans  doute  l'accusation 
d'arminianisme  «  et  peut-être  de  quelque  chose  de  pis  »,  que  celui-ci 
formulait  contre  lui  dans  une  lettre  adressée  à  Isaac  Claude,  son 
fils. 

Un  court  séjour  à  la  Bastille,  suivi  d'un  exil  de  huit  mois 
(1683-1684),  n'avait  point  affaibli  en  Mesnard  le  sentiment  du  de- 
voir; à  peine  de  retour  à  Paris,  au  lieu  de  suivre  l'exemple  de  son 
collègue  De  Langle,  passé  en  Angleterre  avant  le  temps,  il  refusa, 
en  mai  1684,  les  offres  de  l'Église  française  de  Londres  qui  voulait 
lui  adresser  vocation.  D'après  les  informations  de  la  police,  au 
contraire,  la  perspective  d'être  bientôt  contraint  de  s'éloigner  sans 
avoir  pu  vendre  une  maison  qu'il  possédait  dans  le  quartier  des 
Lavandières  (Fr.  7081  f°  19)  et  une  autre  qu'il  avait  fait  construire 
sur  la  montagne  Sainte-Geneviève,  proche  la  fontaine,  et  qui  lui 
coûtait  25,000  livres^,  l'aurait  plongé  dans  un  abattement  voisin  de 
la  défection.  Delamare  écrivait  à  La  Reynie,  au  mois  de  février  i685: 

Dans  une  conversation  tenue  le  i5  chez  la  veuve  Drelincourt,  cette  veuve 
dit  que  tous  leurs  ministres  étaient  consternés  de  l'obligation  dans  laquelle 
on  les  engageait  de  quitter  Paris  au  bout  de  trois  ans  [ordonnance  du  mois 
d'août  1684],  et  que  l'on  appréhendait  fort  que  plusieurs  ne  quittassent  leur 
religion;  que  dès  à  présent  on  avait  remarqué  beaucoup  de  refroidissement 
dans  le  sieur  Mesnard,  qui  abandonnait  presque  tous  ses  exercices;  qu'il  avait 
refusé  d'aller  consoler  les  malades;  que  c'était  un  homme  qu'ils  croyaient  à 
demi-perdu  pour  eux,  et  qu'ils  n'avaient  plus  de  confiance  en  lui. . .  L'on  a  su 
de  leur  servante  que,  quand  iVIesnard  et  sa  femme  parlent  de  quitter  Paris,  ils 
sont  l'un  et  l'autre  dans  un  grand  chagrin,  et  qu'en  effet  il  est  moins  assidu  à 
ses  exercices  (Fr.  7052,  f»  33i). 

Il  résulte  de  la  correspondance  intime  de  Claude,  que  la  police 
était  ici,  comme  en  mainte  autre  circonstance,  induite  en  erreur  par 
ses  espions,  obligés  de  fournir  des  renseignements  quelconques 
pour  gagner  leur  argent.  Écrivant  chaque  semaine  à  son  fils,  et  lui 
dépeignant  avec  une  exagération  empreinte  de  pessimisme,  le  triste 

votre  consolation  et  le  repos  de  votre  cons-  i  Dissevtatio  de  concilionim  quorumvis 

cience,  aussi  bien  que  votre  affermissement  definitionibus  ad  examen  revocandis. 

dans  la  piété  "  {Douze  sermons  de  P.  A.,  Rottcrd.,  ,  , ,              ... 

1685,  p.  16  et  48).  "  ^"^  troisième,  située  dans  la  rue  Ga- 

Noiis    avons 'le    regret  de    n'avoir    pu  |ande,  figure,  en  1688    sur  les  comptes  de 

nous  procurer  ses  Réflexions  cntigues  et  ^^   ''^"^  '''^^    '"""^.   ''^    ^"S't.fs    comme 

théologigues  sur  la  controverse  de  rÉplise,  ^y^^"'    .^PPf".î""/    ^'""^■"'*    "='    ="    ^°" 

1(386,  qui  doivent  être  relatives  au  Pajo-  beau-pere  (1  1    14). 
nisme. 


6  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

état  de  l'Eglise  de  Paris,  comment  aurait-il  pu  ne  pas  lui  confier  ses 
craintes  à  l'égard  de  son  collègue,  si  la  conduite  de  celui-ci  eût  été 
de  nature  à  agraver  encore  la  situation?  Or  il  n'y  a  pas  dans  ses 
lettres  un  seul  mot  qui  permette  de  supposer  que  Mesnard,  qui  a 
donné  des  preuves  éclatantes  de  son  dévouement  et  de  sa  fidélité, 
ait  négligé  ses  fonctions  à  l'approche  de  la  Révocation,  et  perdu  la 
confiance  du  troupeau'.  Bien  au  contraire,  le  confesseur  Théodore 
de  Béringhen  parle  ^  d'une  «  belle  prière  de  M.  Mesnard,  qui  courut 
manuscrite  quelque  temps  avant  la  désolation  de  l'Église  »,  et  qu'on 
lisait  habituellement  dans  les  familles  le  vendredi  saint,  avec  le 
sermon  si  touchant  de  Claude,  prononcé  un  jour  de  jeûne  à  La 
Haye,  et  dont  on  avait  fait  tant  de  copies  en  France.  Mesnard  n'a 
laissé,  semble-t-il,  qu'un  ouvrage  traitant  de  la  doctrine  de  l'âme 
d'après  l'Écriture. 

Gilbert  n'a  rien  écrit.  On  ne  possède  de  Daillé  fils  que  la  revi- 
sion du  Nouveau-Testament  qu'il  a  faite  avec  Conrart;  et  de 
Bertheau,  prédicateur  éloquent,  en  dépit  de  son  extérieur  défavo- 
rable^, que  deux  volumes  de  sermons  et  un  de  discours  sur  le 
catéchisme. 

La  date  des  trois  pièces  suivantes  montre  que  ce  n'est  point, 
comme  l'a  cru  Benoit  (V  906^,  parce  que  Claude  avait  déjoué  le 
complot  du  21  octobre,  qu'on  l'obligea  de  partir  avant  les  autres  ; 
mais  bien  parce  que  ce  «  séditieux  »,  comme  l'appelait  M""=  de 
Maintenon,  méritait  un  châtiment  particulier. 

Fontainebleau  21  octobre  i685. 

A  M.  de  La  Reynie. 

Le  roi  ne  voulant  pas  que  les  ministres  de  Charcnton  restent  à  Paris  après 
la  publication  de  l'édit  qui  défend  l'exercice  de  la  R.  P.  R.  dans  le  royaume,  je 
remettrai  entre  les  mains  d'un  valet  de  pied  de  Sa  Majesté  un  ordre  pour 
obliger  le  ministre  Claude  à  en  sortir  vingt-quatre  heures  après  la  publication 
de  l'cdit,  et  le  valet  de  pied  le  conduira  jusque  sur  la  frontière,  du  côté  qu'il 
voudra  sortir  du  royaume;  et  Sa  Majesté  m'ordonne  de  vous  dire  de  déclarer 
de  sa  part  aux  autres  ministres  de  Charenton,  le  jour  de   la  publication  de 


'  Il  est  regrettable  que  Haag   ait  rcpro-  la  R.  P.  R.  qui  peuvent  ctre  mandes  dans 

duit   cette    accusation   sans   la  contrôler.  les    bureaux   de  la    police,    mémoire  qui 

On    craignit,    dit  La   France  prot.,    que  l'ut  dressé  après  le  23  octobre  et  avant  le 

Mesnard  «ne  finît  par  abjurer  à  l'exemple  28  décembre  i683  (Fr.  70?!,  {"  41.). 

de  son  beau-pijre».    Or,    loin  d'avoir  ab-  2  Cinquante  lettres  d'exhortation,  p.  2y'i. 

juré  avant  la  Révocation,   Alexandre  Ma-  '  Agnew,  in-f».  II,  229. 
riettc  figure  sur  un  Mémoire  de  ceux  de 


Pasteurs  et  Anciens. 


l'édit,  que  son  intention  est  qu'ils  sortent  de  Paris  dans  deux  fois  vingt-quatre 
heures,  et  que  vous  teniez  la  main  à  ce  que  cela  s'exécute  ponctuellement... 


Au  même. 


De  Seignelay 
Du  même  jour. 


Monsieur,  je  vous  envoie  le  valet  de  pied  qui  doit  conduire  le  ministre 
Claude  hors  du  royaume,  afin  que  vous  lui  remettiez  demain  l'ordre  du  roi  à 
l'heure  que  vous  jugerez  à  propos. 

De  Seignelay 

De  par  le  roi,  il  est  ordonné  à  La  Guerre,  valet  de  pied  de  Sa  Majesté,  de 
se  transporter  incessamment  dans  la  maison  du  sieur  Claude,  ministre  de  la  R. 
P.  R.  à  Charenton,  et  de  lui  faire  commandement  de  la  part  de  Sa  Majesté  de 
sortir  de  la  ville  de  Paris  dans  vingt-quatre  heures  au  plus  tard,  pour  se  retirer 
incessamment  hors  du  royaume.  A  l'eftet  de  quoi  le  sieur  La  Guerre  l'accom- 
pagnera jusque  sur  la  frontière  par  laquelle  il  désirera  de  sortir.  Fait  à  Fon- 
tainebleau le  21  octobre  i685,  Signé  Louis,  et  plus  bas  Colbert,  et  scellé  du 
cachet  de  Sa  Majesté. 

Claude  reçut  cet  ordre  le  22  à  dix  heures  du  matin.  Il  partit 
le  lendemain  avec  sa  femme,  sans  prendre  de  certificat,  la  présence 
du  valet  porteur  de  la  lettre  de  cachet,  suffisant  pour  lui  ouvrir  la 
frontière.  Il  se  dirigea  vers  Bruxelles,  en  passant  par  Cambray,  où 
il  coucha  et  fut  régalé,  dit-on,  de  quelques  rafraîchissements  par 
la  politesse  des  jésuites.  Chemin  faisant  il  rédigea  la  demande  sui- 
vante : 

A  M.  le  lieutenant-général  de  police. 

Supphe  humblement  Jean  Claude,  ci-devant  ministre  de  la  R.  P.  R.,  disant 
qu'en  exécution  des  ordres  du  roi,  il  est  sorti  de  cette  ville  de  Paris  le  vingt- 
troisième  de  ce  mois,  pour  se  rendre  en  Hollande.  Et  comme  il  n'a  emporté 
avec  lui  qu'un  coffre  et  une  petite  cassette  dans  lesquelles  il  y  a  seulement 
leur  linge  et  habits  à  lui  nécessaires,  et  à  la  demoiselle  sa  femme,  qui  ont  été 
vus  et  plombés  à  la  douane  en  présence  du  commissaire  Gazon,  suivant  l'ordre 
par  vous  donné.  Sont  restés  en  sa  maison  ses  meubles  et  hardes,  qui  peuvent 
composer  douze  à  treize  ballots,  y  compris  ses  livres  *  et  linge  qu'il  désirerait 
faire  venir  en  Hollande...  Ce  considéré,  il  vous  plaise,  sous  le  bon  plaisir  de 
Sa  Majesté,  lui  permettre  de  faire  mener  lesdits  ballots  à  la  douane  de  cette 
ville  de  Paris,  pour  y  être  plombés  et  ensuite  les  faire  parvenir  en  Hollande 
où  il  va  faire  son  séjour  (Fr.  7080,  f"  21). 

'  11    s'agissait    sans    doute    d'ouvrages       le  reste  de  mes  livres  pour  les  sauver  de 
non  protestants;  car  Claude  avait  écrit  le       l'arrêt  de  la  suppression». 
7  septembre  à  son  fils:  uOn  vous  envoie 


8  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Avant  de  se  retirer  à  Saint-Denis  pour  y  attendre  un  passe- 
port 1,  AUix  avait  adressé  à  La  Reynie  un  placet  analogue  : 

Monsieur  le  lieutenant-général  de  police. 

Supplie  humblement  Pierre  Allix,  ci-devant  ministre  de  la  R.  P.  R  à 
Charenton,  disant  que,  suivant  l'ordre  que  vous  lui  avez  donné  de  la  part  de 
Sa  Majesté,  il  est  obligé  de  sortir  incessamment  de  cette  ville  de  Paris  et  dans 
quinzaine  du  royaume,  en  conséquence  de  la  déclaration  vérifiée  le  22  du 
présent  mois  d'octobre,  et  afin  qu'il  puisse  exécuter  ledit  ordre  verbal  et  décla- 
ration sans  aucune  opposition  ni  empêchement  dans  les  lieux  où  il  passera,  il 
lui  est  nécessaire  d'avoir  une  attestation  ou  certification  qu'il  était  ministre 
audit  Charenton,  et  que  damoiselle  Marguerite  Roger^  est  sa  femme,  et  qu'il  a 
trois  enfants  mâles,  savoir  Pierre  Allix,  âge  d'environ  six  ans;  Jacques  Allix, 
âgé  de  trois  ans  et  demi,  et  Thomas  Allix,  âgé  de  proche  d'un  an  et  qui  est 
encore  à  la  mamelle.  Ce  considéré.  Monsieur,  il  vous  plaise  lui  donner  acte  et 
certificat  (et  lui  permettre  emporter  ses  livres  et  ses  meubles)  de  ce  que  dessus 
et  vous  ferez  bien.  Pierre  Allix 

La  supplique  de  Mesnard  était  ainsi  conçue  : 

La  famille  de  Jean  Mesnard,  ci-devant  ministre  à  Charenton,  est  composée 
de  sa  femme,  de  cinq  enfants,  dont  le  dernier  est  à  la  mamelle  [et  dont  le  plus 
âgé  n'a  que  sept  ans],  d'une  nourrice  et  d'une  servante.  Il  a  quelques  meubles 
et  livres.  Il  sortira  de  Paris  mardi  au  soir  [28]  ou  mercredi  matin  [24]  avec 
sa  famille.  M.  le  lieutenant  de  police  est  supplié  très  humblement  d'envoyer 
chez  le  sieur  Delpit,  rue  Pavée,  les  ordres  du  roi  dont  ledit  ministre  a  besoin 
•pour  sortir  sûrement  du  royaume  avec  sa  famille.  Ils  vont  en  Hollande  par  la 
route  de  Bruxelles  (Fr.  7o5o,  f"  204  et  7052,  f  36o). 

En  partant  pour  l'exil,  les  ministres  conservaient  donc  une 
dernière  illusion:  ils  croyaient  la  majesté  royale  incompatible  avec 
le  rôle  de  voleur  de  grand  chemin,  et  incapable  d'attenter  par  voie 
indirecte  à  la  vie  de  leurs  plus  jeunes  enfants.  Ils  furent  bientôt 
détrompés.  Leurs  meubles  et  leurs  livres,  on  les  confisqua;  les 
nourrices,  on  les  leur  refusa. 

Pierre  Allix,  écrivait  De  Ménars  à  Seignelay  le  24  octobre,  m'a  demandé 
un  certificat  pour  passer  en  Angleterre  avec  sa  femme  et  trois  garçons,  l'un 
âgé  de  six  ans,  l'autre  de  trois  ans,  et  le  troisième  de  onze  mois,  qui  a  une 
nourrice;  il  demande  qu'elle  soit  comprise  dans  le  certificat  avec  des  ballots 

>  Voici  la   formule   envoyée   à  tous  les  sent  mois  d'octobre,  lequel  ministre  avec 

intendants:  a  Nous....  certifions  que...  ci-  sa  femme  et  ses  enfants  de  l'âge  de  ...  et 

devant  ministre  de  la  R.  P.  R.  à  ...,  qui  de  ...    s'en   va  à  ...   sortant   du    royaume 

est  de  notre  département,   a  pris  la  réso-  par.  .  .    et    passant    par    tel    et    tel    heu» 

lution  de  se  retirer   aux   pays   étrangers,  (O'  2g).  ,        ,     . 

en  conséquence  de  la  permission  qui  lui  »  Fille   de   Jean    Roger,    marchand    de 

en  a  été  donnée  par  l'édit  du  roi  du  pré-  Paris,  fort  riche  et  fort  intéresse. 


Pasteurs  et  Anciens.  9 

de  hardes  et  de  livres;  je  lui  ai  donné  pour  lui,  sa  femme  et  ses  enfants,  et  je 
lui  ai  refusé  le  reste,  cela  passant  mon  pouvoir.  Je  vous  supplie,  Monsieur,  de 
demander  sur  cela  l'intention  de  Sa  Majesté  (Fr.  7044,  i"  176). 

En  agissant  ainsi  De  Ménars  ne  faisait  que  se  conformer  à  l'ordre 
formel  qu'il  avait  reçu  le  21  de  Seignelay: 

Dans  les  certificats  que  vous  expédierez  aux  ministres  qui  voudront  se 
retirer,  vous  devez  ne  comprendre  que  leurs  personnes,  celles  de  leurs  femmes 
et  de  leurs  enfants  de  l'âge  de  sept  ans  et  au-dessous,  l'intention  de  Sa  Majesté 
étant  que  leurs  enfants  qui  auront  plus  de  sept  ans  restent  dans  le  royaume, 
et  qu'ils  ne  disposent  pas  de  leurs  immeubles  (Corresp.  ad/ii.,  IV,  377). 

Les  conséquences  furent  horribles.  Privés  d'allaitement  au 
commencement  de  la  mauvaise  saison  et  pendant  les  fatigues  d'un 
long  voyage,  Thomas  Allix  et  Henriette  Mesnard,  qui  n'avait  que 
huit  mois,  ayant  été  baptisée  le  18  février  (née  le  16  ou  le  17),  suc- 
combèrent. M™^  Allix  eut  toutes  les  peines  du  monde  à  franchir  la 
frontière;  comme  elle  était  plus  jeune  que  son  mari,  on  prétendait 
la  retenir  sous  prétexte  qu'elle  était  sa  fîUe  ou  sa  sœur  (Benoit, 
V,  906). 

On  ne  permit  aux  ministres,  dit  Claude  {Les  Plaintes,  p.  gS),  ni  de  disposer 
de  leurs  biens,  ni  d'emporter  aucuns  de  leurs  meubles  et  de  leurs  effets.  On 
leur  contesta  même  leurs  livres  et  les  papiers  de  leur  cabinet,  sous  prétexte, 
disait-on,  qu'ils  devaient  justifier  que  ces  livres  et  ces  papiers  n'avaient  pas 
appartenu  aux  consistoires.  D'ailleurs  on  ne  leur  voulut  accorder  ni  père,  ni 
mère,  ni  frère,  ni  sœur,  ni  aucun  de  leurs  parents,  quoiqu'il  s'en  trouvât  plu- 
sieurs d'imbéciles,  de  caducs,  de  pauvres,  qui  ne  pouvaient  subsister  que  par 
leur  secours.  On  alla  jusqu'à  leur  refuser  ceux  de  leurs  propres  enfants  qui 
étaient  de  l'âge  de  sept  ans  et  au-dessus;  on  leur  en  ôta  même  qui  étaient 
au-dessous  de  sept  ans,  et  qui  pendaient  encore  aux  mamelles  de  leurs  mères. 
On  leur  refusa  des  nourrices  pour  des  enfants  nouveaux-nés,  que  les  mères 
ne  pouvaient  nourrir. 

La  lettre  de  Ménars  du  24  octobre  contient  sur  un  autre 
ministre  de  Charenton  les  renseignements  suivants  : 

Abraham  Gilbert,...  qui  est  fort  goutteux  et  qui  ne  peut  marcher  sans 
secours,  demande  permission  d'emmener  en  Suisse  avec  lui  son  valet  et  sa 
servante.  Je  la  lui  ai  donnée  pour  lui  et  pour  Marie  Thomasset,  sa  femme, 
seulement.  Il  va  en  Suisse.  Si  le  roi  trouve  bon  que  je  lui  donne  un  certificat 
pour  son  valet  et  sa  servante,  un  de  ses  amis  lui  a  promis  de  le  retirer  et  de 
le  lui  envoyer.  Il  a  un  fils  ministre  en  Poitou,  et  une  fille  mariée  qui  demeure 
à  Paris. 

Muette  sur  le  départ  de  Daillé  et  sur  celui  de  Bertheau,  la 
même  lettre  mentionne  plusieurs  autres  ministres  qui  avaient  aussi 
demandé  des  certificats: 


lo  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

«J'ai  envoyé  (Jean)  Icart,  ministre  à  Millau,  à  M.  de  La  Ber- 
chère,  intendant  de  Montauban.  Comme  il  n'a  pas  le  temps  d'aller 
à  Montauban  et  de  sortir  du  royaume  dans  la  quinzaine,  je  lui 
donnerai  un  certificat  si  Sa  Majesté  le  veut  '  ». 

Philippe  de  Chenevix,  ministre  de  Limay,  proche  Mantes,  dont 
un  fils  était  garde  du  roi  d'Angleterre,  et  dont  une  fille  était  dans 
la  tour  de  Londres  avec  la  duchesse  de  Montmouth.  Un  autre  de 
ses  enfants  restait  à  Paris  chez  son  cousin  Monginot. 

Etienne  Girard,  ci-devant  ministre  à  Corbigny,  près  Nevers. 

Jérôme  Satur,  ci-devant  ministre  à  Mortcerf,  bailliage  de 
Meaux  (réfugié  à  Paris  depuis  l'interdiction  de  son  temple,  en  avril 
ou  mai). 

François  Mutel,  ministre  de  Coucy-la- Ville,  venu  à  Paris,  avec 
sa  femme,  son  fils  âgé  de  dix-sept  ans,  sa  fille  âgée  de  seize  ans,  et 
une  servante,  pour  se  mettre  en  mesure  d'obéir  à  l'édit,  tomba 
malade,  et  étant  à  l'extrémité,  demanda  du  temps  pour  se  rétablir 
(O'  29).  La  Reynie  lui  accorda  huit  jours  (Fr.  7o53  f°  848)  et  garda 
les  enfants  ainsi  que  la  domestique.  La  fille  fut  mise  aux  Nouvelles- 
Catholiques^. 

Nous  avons  aussi  trouvé  dans  les  papiers  de  La  Reynie  le 
placet  que  voici  : 

Daniel  Dutens,  ci-devant  ministre  de  la  R.  P.  R.  à  Sorgcs,  près  d'Angers, 
supplie  très  humblement  Sa  Majesté  de  lui  accorder  la  permission  de  se  retirer 
en  Angleterre  avec  sa  femme  et  ses  trois  enfants,  savoir  une  fille  ainée,  de 
dix-neuf  ans  et  deux  garçons:  l'un,  âgé  de  dix,  et  l'autre,  de  huit  ans,  et  le 
suppliant  priera  Dieu,  etc.  (Fr.  7o53,  f»  400). 

On  garda  certainement  les  enfants.  Selon  La  France  protestante, 
Dutens  se  retira  en  Hollande  ;  cependant  son  nom  ne  figure  pas  sur 
la  liste  si  exacte  dressée  par  M.  Gagnebin.  Il  ne  figure  pas  davan- 
tage dans  l'ouvrage  d'Agnew. 

Bien  que  Grostéte,  pasteur  à  Lizy-sur-Ourcq   eût  obtenu   au 

«  La    défense    formelle    d'accorder    de  '^  Mutel    avait    e'té   arrCté    le    iS  janvier 

semblables   certificats    fut    adressée   à  La  précédent  et  conduit  à  Saint-Lazare,  sans 

Reynie,  le  29  octobre:  «A  l'égard  des  mi-  doute  pour  avoir  continué  à  prêcher  aprcs 

nistres  auxquels  on  a  donné  des  actes  do  la  démolition    de    son    temple   et    l'inter- 

notoriété,  Sa  Majesté  veut  que   vous  em-  diction    de   celui    de    Roucy   (O'zq).    Le 

péchiez    que    la    même    chose    arrive    à  Vaycr,  intendant  de  la  généralité  de  Sois- 

l'avcnir,  parce  que  son   intention  est,  en  sons,    avait    reçu,    le  5  mars,    l'ordre    de 

cas    qu'il    reste    des    ministres    passé    la  surveiller  la  conduite   de   M"'"   Mutel.    II 

quinzaine  portée  par  l'Édit,  de  faire  exe-  résulte  d'une  lettre  adressée  de  Versailles, 

cutcr  contre  quelques-uns  d'eux  la  peine  le  ib  juillet,  à  Bossuet,  successeur  de  Le 

qui  y  est  portée,    pour  obliger  les  autres  Vayer,    que   Mutel    était    alors   de  retour 

à  se  convertir»  (O'  29).  dans  son  Église  (O'  29). 


Pasteurs  et  Anciens.  ii 

commencement  d'octobre  la  permission  de  vendre  ses  biens  avant 
de  quitter  la  France  ',  la  douane  fit  main  basse  sur  ses  livres 
(Fr.  7o53  f°  347).  D'autres  autorisations  semblables  accordées  à 
Pierre  Augier,  pasteur  à  Chàlons-sur-Marne,  Superville,  pasteur  à 
Loudun,  Du  Moustier,  pasteur  à  Bélesme-,  et  Cotin,  pasteur  à 
Houdan,  ne  furent  pas  mieux  respectées.  On  les  mit  tous  en  prison 
à  Ciiarleville,  puis  on  les  relâcha  en  gardant  leurs  femmes  et  leurs 
enfants.  Augier  eut  la  faiblesse  d'abjurer,  tandis  que  ses  collègues 
franchissaient  seuls  la  frontière  ■'.  Louvois  écrivait  à  La  Reynie  le 
3  décembre  :  «  On  a  donné  avis  au  roi  qu'il  y  a  encore  trois  ministres 
à  Paris,  et  que  les  commissaires  ne  font  pas  leur  devoir  à  l'égard 
des  P.  R.  »  {Ballet.,  XIII  234). 

Claude  n'arriva  près  de  son  fils  qu'à  demi-mort  de  fatigue.  Il 
reçut  une  pension  de  2000  livres:  5oo  du  prince  d'Orange  et  i5oo 
comme  historiographe  des  États-Généraux.  Vainement  l'électeur  de 
Brandebourg  essaya  de  l'attirer  en  lui  offrant  une  place  de  profes- 
seur de  théologie,  Claude  refusa  de  quitter  La  Haye  et  y  mourut 
le  i3  janvier  1687,  âgé  de  soixante-huit  ans. 

Réfugié  à  Londres,  AUix  y  ouvrit  une  Eglise  française  du  rite 
anglican,  et  devint,  grâce  à  son  ami  l'évèque  Burnet,  chanoine  et 
trésorier  de  la  cathédrale  de  Salisbury.  Les  universités  d'Oxford  et 
de  Cambridge  lui  conférèrent  le  titre  de  docteur  en  théologie,  et 
rendant  hommage  à  sa  prodigieuse  érudition,  l'assemblée  du  clergé 
le  chargea  d'écrire  une  histoire  des  conciles,  qui  n'a  point  vu  le  jour. 
De  son  côté,  Louis  XIV  mit  tout  en  œuvre  pour  l'engager  au  re- 
tour; par  son  ordre,  Seignelay  écrivait  à  Bonrepaus,  le  9  février 
1686  '*  : 


'  Ils  n'en  furent   pas  moins  confisqués  ^  Voir    Benoit  IV,  g34  et    Fr.  prot.,    2' 

et  donnés  à    son    père,    ancien    de   Cha-  édit.,  I,  D72. 

renton,  converti,    au    mois  de  septembre  t  ch.  Weiss,  Hist.  des  rcfug.,  I,  3+.  — 

i688  (O'  32).  Plus    tard,    ambassadeur    en     Hollande, 

2  Seignelay  écrivait  à  La   Reynie  le  3o  Bonrepaus  fit  de  grands  efforts  pour  ren- 

novembre    i685:     «Je    vous    envoie    une  voycr  en  France  des  fugitifs.    11  a  dressé 

lettre  que  le  nommé  Du  Moustier,   ci-de-  la   liste  de  ceux  que,  du   i"  janvier   au 

vant    ministre    de    Bélesme,    m'écrit    de  23  octobre  i6g8,  il  put  décider  au  retour. 

Charleville,   et  un   brevet  de   permission  Elle    ne  comprend  que    3g   hommes,    14 

de  sortir  du   royaume,  qui  lui    avait  été  femmes  et    14    enfants,   en    tout   67  per- 

expédié  peu  de    jours    avant   la   publica-  sonnes,  auxquelles   il  avait   distribué  980 

tion  du  dernier  édit,    sans  que  personne  livres  et   remis    des    passeports.   Nous   y 

se  fût  présenté  alors  pour  le  retirer,  afin  relevons    les   noms   des   Parisiens:    Bou- 

que,  si  vous  le  jugez  à  propos,   vous  lui  logne  (Marguerite),   Brion  (Philippe),  Du 

fassiez  remettre    ce    brevet»  cO'29).    Ce  Moulin  (Jacques),   fils  du   ministre,  Fili- 

brevet,  daté  du   7  octobre,  autorisait  Du  bert  (Jean),  Grimot   (Etienne),   Haunelin 

Moustier  à  vendre  ses  biens  (O' 29).  (Louis),    passementier,    Hersan    (David), 


12  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

La  famille  du  ministre  Allix,  qui  est  à  Londres,  s'est  convertie  de  bonne 
foi  à  Paris  '.  Si  vous  pouvez  approcher  ce  ministre  et  le  déterminer  à  repasser 
en  France  avec  l'intention  de  se  convertir,  vous  pourriez  sans  difficulté  lui 
offrir  jusqu'à  3  ou  4000  livres  de  pension;  et  s'il  fallait  aller  plus  loin,  je  ne 
doute  point  que,  sur  l'avis  que  vous  m'en  donneriez,  le  roi  ne  consentit  à  lui 
faire  des  grâces  encore  plus  considérables,  auquel  cas  vous  pourriez  vous 
assurer  que  vous  auriez  fait  une  chose  très  agréable  à  Sa  Majesté. 

Allix  a  publié  en  anglais  de  nombreux  ouvrages,  dont  un, 
relatif  à  la  Trinité  et  à  la  divinité  de  Jésus-Christ,  lui  valut  de 
violentes  attaques  de  quelques  docteurs  auxquels  il  avait  attribué 
des  opinions  anti-trinitaires.  Ainsi  que  Jurieu,  Brousson  et  une  mul- 
titude d'autres,  dont  la  conscience  indignée  ne  pouvait  admettre 
que  le  triomphe  de  l'iniquité,  c'est-à-dire  la  Révocation,  fût  durable, 
Allix  croyait  au  prochain  retour  du  Christ,  et  loin  de  se  laisser 
désillusionner  par  l'insuccès  de  la  prédiction  de  Jurieu,  il  assigna 
la  date  de  1720,  ou  au  plus  tard  celle  de  1736,  comme  devant  être 
celle  du  second  avènement. 

A  son  arrivée  en  Hollande,  Mesnard  devint  chapelain  du  prince 
d'Orange,  qu'il  accompagna  en  Angleterre.  Il  y  fut  fait  chanoine 
de  Windsor,  docteur  et  professeur  en  théologie,  et  y  mourut  en 
1727  à  l'âge  de  quatre-vingt-quatre  ans.  Ses  biens  meubles  et  im- 
meubles, donnés  en  1695  à  un  maréchal  des  logis  des  mousquetaires 
(ainsi  que  ceux  de  son  frère  Philippe,  ceux  de  son  beau-frère 
Guérin  et  ceux  de  deux  autres  ministres,  Le  Sueur  et  Aubertin) 
lui  furent  restitués  cinq  ans  plus  tard.  On  lit  dans  le  Mercure 
historique  de  février  1700,  p.  196,  les  lignes  suivantes  dont  les 
Registres  du  Secrétariat  confirment  l'exactitude:  «On  assure  que 
l'ambassadeur  d'Angleterre  a  obtenu  du  roi  un  brevet  en  faveur  de 
M.  Mesnard,  ci-devant  ministre  de  Charenton  et  maintenant  chape- 
lain de  Sa  Majesté  britannique,  par  lequel  Sa  Majesté  très  chré- 
tienne lui  permet  Jde  vendre  les  biens  immeubles  qu'il  a  dans  le 
royaume,  et  que  ce  brevet  a  été  enregistré  au  parlement  de 
Paris». 

Bertheau  mourut  à  Londres  en  1782,  âgé  de  soixante- treize 
ans,  après  avoir  édifié  durant  quarante-quatre  ans  l'Eglise 
française  dont  il  était  pasteur.  Une  demoiselle  Girardot  écrivait  au 

tireur  d'or,  Hulot  (Michel),  Paurès  (Marie),  '  Jean,  frcrc  d'Allix,  sollicitait,  en  1688, 

Paurès-Bromellc  (Marianne)  et  ses   deux  le  don  des  biens   de   son  beau-frère  Jean 

enfants,  Ursc  (Elisabeth)  et  Armand  (Jo-  Croyer,  dit  U  Barre,  sorti    du    royaume 

scph),  de  Saint-Denis  (Arch.  du  min.  des  (TT  25i).  Pour  l'abjuration  de  leur  mère, 

afl'.  étr.  —  Hollande   177.   Note  commu-  voir  Dragonnade. 
niquée  par  .M.  N.  Weiss). 


Pasteurs  et  Anciens.  i3 

mois  de  mars  1686:  «M.  Bertheau  se  fait  ici  admirer  de  tout  le 
monde ...  Il  prêche  beaucoup  mieux  qu'à  Paris.  Tous  les  ministres 
se  surpassent,  et  font  des  prédications  les  plus  belles  et  les  plus 
touchantes  du  monde»  (Fr.  7o55  f°  218). 

On  ne  sait  rien  de  Gilbert,  sauf  qu'il  se  retira  en  Suisse  avec 
sa  femme. 

Nous  lisons  dans  l'Apologie  des  réfugiés  par  A.  R.  D.  L.  •,  La 
Haye,  1688,  in- 12,  p.  98:  «Je  ne  connais  qu'un  ministre  réfugié  à 
Zurich;  mais  il  porte  un  si  grand  nom  et  il  en  soutient  si  bien  le 
lustre,  qu'il  vaut  bien  lui  seul  ce  que  le  nombre  aurait  de  la  peine 
à  faire  ailleurs.  C'est  de  M.  Daillé,  ministre  de  Paris,  que  je 
veux  parler».  En  même  temps  qu'il  essayait  d'acheter  AUix, 
Seignelay  pratiquait  envers  un  autre  pasteur  une  méthode  tout 
opposée;  il  écrivait  à  la  Reynie  le  3o  janvier  1686  : 

On  a  donné  avis  au  roi  que  le  sieur  Daillé,  ci-devant  ministre  de  Cha- 
renton,  est  assez  tenté  de  revenir,  qu'il  a  beaucoup  de  biens  en  fonds  et  parti- 
culièrement une  maison  rue  Montmartre,  où  loge  le  sieur  Havart,  receveur 
des  tailles,  qui  la  tient  à  loyer  pour  dix  ou  douze  ans,  et  qu'il  faudrait  défendre 
audit  Havart  de  lui  faire  tenir  les  loyers...  Sa  Majesté  désire  que  vous  voyiez 
à  prendre  sur  cela  quelque  expédient,  afin  d'empêcher  le  paiement  desdits 
loyers  (O  1  3o). 

Daillé  s'éteignit,  à  l'âge  de  soixante-deux  ans,  entre  les  bras 
de  sa  fille  aînée,  Anne,  et  ceux  de  sa  belle-mère  M"""  Falaiseau 
(1690).  Ses  biens  confisqués  et  ceux  de  sa  fille  furent  donnés  par 
Louis  XV  à  des  nouveaux  catholiques  «sincèrement  convertis». 

Si  les  pasteurs  de  Charenton  se  montrèrent  dignes  du  titre 
qu'ils  portaient,  il  en  fut  autrement  d'André  Forestier,  qui  avait 
été  nommé,  en  1680,  aumônier  de  l'ambassade  de  Hollande;  il 
abjura  et,  pour  justifier  son  apostasie,  publia  Les  justes  raisons 
que  tes  protestants  de  France  ont  eues  de  se  retirer  à  l'Eglise 
romaine  sous  le  règne  de  Louis-le-Grand,  Paris,  1687,  in-12.  Voici 
quelques  lignes  de  cet  opuscule: 

Je  ne  dis  rien  de  la  manière  dont  le  roi  en  a  agi  pour  procurer  à  l'Église 
cette  grande  et  salutaire  réunion,  qui  le  rend  sans  contredit,  le  digne  sujet  de 
l'admiration  de  tous  les  peuples.  On  sait  qu'il  a  surpassé  de  beaucoup  les 
Constantin  et  les  Théodose,  et  on  est  persuadé  que  les  moyens  dont  cet  incom- 
parable monarque  a  bien  voulu  se  servir  afin  de  réussir  dans  une  si  glorieuse 
entreprise,  ont  été  en  usage  dès  le  siècle  très  pur  de  saint  Augustin,  et  que  ce 
père  les  a  lui-même  approuvés  à  l'égard  de  ceux  qui  de  son  temps  s'étaient 

'  Rodolphe  de  La  Devèze? 


14  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

séparés  de  la  communion  des  fidèles  sous  les  empereurs  chrétiens...  On  peut 
appliquer  ici  cette  sentence  qui  nomme  heureuse  la  contrainte  quand  elle  est 
pour  le  bien  et  à  l'avantage  de  ceux  envers  qui  elle  s'exerce  :  Félix  ncccssilas 
quce  ad  meliora  compellit  (Avertissement). 

Forestier  paraît  avoir  abjuré  devant  le  roi  à  Fontainebleau,  en 
novembre  i685. 

Il  y  eut  quelques  faiblesses,  mais  moins  d'impudeur,  parmi  les 
anciens  de  Charenton.  Avant  le  décret  de  i852  qui  attribue  au 
suffrage  universel  l'élection  des  anciens,  ces  représentants  de 
l'Église,  nommés  à  l'origine  par  la  communauté  tout  entière,  pour- 
voyaient eux-mêmes  avec  les  pasteurs  au  remplacement  de  leurs 
collègues  décédés  ou  arrivés  au  terme  de  leurs  fonctions.  Toutefois 
les  noms  des  nouveaux  élus  étaient  proclamés  à  plusieurs  reprises 
du  haut  de  la  chaire,  et  le  peuple  avait  droit  d'opposition  et  de  pro- 
testation. En  cas  de  conflit  entre  l'Église  et  le  consistoire,  l'affaire 
était  portée  devant  le  colloque  ou  devant  le  synode  provincial. 

Au  XVP  siècle,  Morelli  ',  Ramus,  Bergeron,  Sureau  Du  Rozier 
et  Ch.  Du  Moulin,  avaient  protesté  contre  ce  mode  d'élection  trop 
peu  démocratique,  et  réclamé  le  suffrage  universel.  Bien  qu'ana- 
thématisée  par  Calvin  et  Bèze,  la  revendication  conserva  des 
adeptes  à  Orléans  et  dans  l'Ile-de-France.  Une  Église  de  cette 
province  (qui,  ecclésiastiquement  parlant  comprenait  l'Ile-de-France, 
la  Brie,  la  Champagne,  la  Picardie,  le  Boulonais,  l'Artois  et  le  pays 
chartrain)  ayant,  à  cause  des  murmures,  décidé  de  «  laisser  l'élec- 
tion du  nouveau  consistoire  à  la  voix  du  peuple  »,  le  synode  national 
de  Verteuil  (iSôy),  lui  ordonna  «de  se  conformer  aux  autres  dans 
l'exercice  de  la  discipline'^».  Le  synode  national  de  La  Rochelle 
(1571)  lui  intima  de  nouveau  cet  ordre  dont  elle  n'avait  pas  tenu 
compte,  et  condamna  l'usage  établi  en  quelques  autres  Églises 
d'envoyer  les  ministres  prendre  les  voix  de  maison  en  maison. 

Les  pasteurs  étaient  élus  par  le  consistoire  et  confirmés  par  le 
colloque  ou  par  le  synode  provincial  ;  mais  leur  élection  ne  deve- 
nait définitive  que  si  le  troupeau  y  acquiesçait  par  son  silence  après 
trois  prédications  d'essai  •'.  Malgré  l'inexplicable  silence  gardé  à  ce 
sujet  par  la  discipline,  il  est  permis  d'affirmer  que,  si  la  nouvelle 
doctrine  ecclésiastique  ne  parvint  pas  à  triompher  sur  ce  point,  elle 


'  Pour    les     détails,     voir     notre    art.  '■'  D'Huisscau,    La  Discipline,    1O75,    p. 

MORKI.I.I  dans  VEncyclop.  des  sciences       121. 
relig.  '■>  Ibid.,  p.  i.j. 


Pasteurs  et  Anciens.  i5 

obligea  cependant  à  un  compromis  les  partisans  de  l'autocratie 
consistoriale.  Il  était  admis,  au  moins  dans  la  province  de  l'Ile-de- 
France,  que  le  consistoire  ne  pouvait  adresser  vocation  à  un 
pasteur  sans  que  celui-ci  fût  agréé  par  l'assemblée  des  chefs  de 
famille.  Pellisson,  chez  qui  l'ancien  Parignon  s'était  rendu  pour  le 
consulter  sur  l'élection  de  Daillé  fils,  lui  écrivait  en  i658  '  :  «  La 
difficulté  d'assembler  les  chefs  de  famille  en  cette  Eglise  nous 
réduit  à  une  forme  extraordinaire  pour  la  vocation  des  pasteurs, 
qui  est  l'envoi  des  anciens  dans  les  maisons  pour  prendre  et  rap- 
porter les  avis».  Dans  l'affaire  de  Morus,  le  consistoire  de  Cha- 
renton  fut  censuré  par  divers  synodes  de  la  province,  pour  avoir 
ainsi  fait  recueillir  les  voix  au  lieu  de  réunir  l'assemblée.  Le  synode 
national  de  Loudun  (lôSg)  semble  avoir  ratifié  ces  censures,  en 
ordonnant  que  «les  canons  de  la  discipline»  fussent  «observés  à 
l'avenir  avec  plus  d'exactitude  que  l'Église  de  Paris  n'avait  fait 
lorsqu'elle  avait  appelé  et  reçu  Morus^».  Nonobstant  ce  blâme 
réitéré,  le  même  procédé  était  encore  usité  en  1684  dans  une  cir- 
constance analogue,  ainsi  qu'on  le  voit  par  la  lettre  de  Claude  à 
Tessereau  du  5  janvier-'  : 

Notre  Église  se  brouille  sur  la  vocation  de  M.  Janiçon.  On  l'avait  appelé 
par  provision  pour  un  an,  afin  d'éprouver  sa  voix,  que  plusieurs  disaient  n'être 
pas  capable  de  remplir  notre  auditoire.  Cette  vocation  provisionnelle  n'a  pas 
agréé  à  ses  parents  et  à  ses  amis;  ils  ont  fait  une  espèce  de  parti  dans  le  consis- 
toire pour  la  faire  changer  en  définitive.  Tout  est  allé  bien  jusque-là  ;  mais 
quand  il  a  fallu  faire  une  assemblée  publique  dans  le  temple,  les  chefs  de 
famille  s'y  sont  opposés,  et  la  chose  se  passa,  il  y  eut  hier  huit  jours,  avec 
cohue. 

Les  articles  de  la  Discipline  sont  également  muets  sur  la  durée 
des  fonctions  d'ancien,  limitées  à  deux  années  par  la  loi  de  Ger- 
minal an  X.  On  pourrait  être  tenté  de  supposer  que  cette  loi  n'a 
fait  que  consacrer  l'usage,  et  que  la  moitié  des  anciens  était  renou- 
velée chaque  année  ;  les  Mémoires  politiques  sur  l'état  présent  de 
France,  dressés  vers  i65o,  sembleraient  confirmer  cette  hypothèse: 
«Les  ministres  sont  perpétuels,  y  est-il  dit'*,  et  ont  des  gages  pour 
s'entretenir.  Les  anciens  sont  changés  et  renouvelés  tous  les  ans 
et  pris  du  peuple  de  toute  condition  et  de  tout  métier,  afin  que 
tous  aient  part  à  leur  régime  républicain  ochlocratique  et  s'y  inté- 
ressent». Toutefois,  en  réalité  et  malgré  une  certaine  latitude  laissée 


'  Bullet.,  VIT,  i3i.  J  Bibl.  de  Leide. 

^  Aymon,  II,  762  et  Bii/Zê/.,   VIII,  iS'i.  *  Bullet.,  2'  série,  V  et  VI,  167. 


i6 


Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 


aux  usages  locaux,  la  durée  des  fonctions  était  généralement  de 
trois  ans.  En  effet,  le  synode  national  de  La  Rochelle  (1607)  décida 
que  dans  une  Eglise  où  régnait  la  discorde,  un  tiers  des  anciens 
serait  renouvelé  la  première  année,  et  les  deux  autres  tiers  dans  la 
seconde  et  dans  la  troisième  année  '.  Les  partisans  de  Morus  pro- 
testaient en  i663  contre  les  anciens  de  Charenton,  qu'ils  accusaient 
de  «s'être  rendus  perpétuels;  contrairement  à  la  discipline  qui  en 
exigeait  le  renouvellement  tous  les  trois  ans^».  En  1667,  le  synode 
provincial  de  l'Ile-de-France  obligeait  les  anciens  de  Châlons  qui 
voulaient  se  perpétuer  dans  le  consistoire,  à  demander  leur  congé 
de  trois  en  trois  ans  '. 

L'élection  des  diacres  chargés  du  soin  des  pauvres  se  faisait 
comme  celle  des  anciens.  Etant  considérés  par  la  Discipline  comme 
«exerçant  aussi  la  charge  d'ancien»,  les  diacres  assistaient  au 
consistoire  au  même  titre  que  les  anciens  et  pouvaient  être  députés 
aux  synodes.  Entre  les  uns  et  les  autres  la  démarcation  était  donc 
anciennement  moins  tranchée  que  de  nos  jours*;  circonstance  qui 
explique  en  partie  pourquoi,  après  avoir  parlé  une  seule  fois  des 
diacres  et  des  anciens  de  Charenton,  la  police  de  i685  finit  par  les 
confondre  et  les  ranger  indistinctement  dans  la  catégorie  des 
anciens.  Privé  des  précieux  renseignements  contenus  dans  les 
Registres  du  consistoire  qu'il  nous  a  été  impossible  de  retrouver, 
nous  sommes  obligé  de  suivre  aussi  la  même  classification. 

D'après  les  papiers  de  La  Reynie,  il  y  aurait  eu  vingt-quatre 
anciens  de  Charenton.  Les  diacres  sont  assurément  compris  dans  ce 
nombre,  dont  ils  formaient  au  moins  la  moitié.  Voici  les  noms,  les 
adresses  et  professions  des  vingt-quatre: 


Amonnet  (Matthieu), 

5;  ans, 

marchJ  de   dentelles. 

rue  des  Déchargeurs 
etduPlat-d'Étain. 

Aufrère  (Antoine),  marquis 

de  Corville, 

— 

procureur  au    Parle- 

ment, 

rue  de  la  Poterie. 

Beauchamp  (Samuel  de). 

73  ans, 

avocat  au  Parlement, 

rue  de  la  Bûcherie. 

Béringhen  (Jean  de), 

73  ans, 

secrétaire  du  roi. 

place  royale. 

Bezard  (Noël) 

08  ans, 

marchand  de  bois. 

faub.  St-Antoine. 

Bouilly  °  (Philippe  Bernard, 

sieur  de), 

73  ans. 

avocat  au  Parlement, 

rue  du  Jardinet. 

Conrart  (Jacques)  sieur  tie 

Rabodingcn, 

42  ans, 

avocat  au  Parlement, 

rueBeaubourgau2'. 

'  D'Huisseau,  p.  i32. 
-  Collection  Conrart. 
'  Ms.  de  la  bibliolh.  tlu  prot. 
*  Le    diaconat      n'a     pas     aujourd'hui 
d'existence  légale. 


■"'  Dans  sa  réimpression  des  Plaintes 
de  Claude  (p.  Oij),  \4.  Franck  Puaux  l'ap- 
pelle à  tort  De  Heaulieu. 


Pasteurs  et  Anciens. 

17 

Falaiseau  (Samuel), 

- 

banquier, 

rue      des      Deux - 
Boules. 

Gaucher, 

— 

férandinier, 

rue  de  Lourcine. 

Gervaise  (Louis), 

70  ans  environ. 

marcliand  linger, 

rue  de  Seine. 

Girard  (Jean), 

70  ans  environ, 

joaillier  et  marcliand 

de  tableaux. 

rue  de  Seine. 

Girardot  (André), 

52  ans, 

marchand  de  bois, 

quai    de   la   Tour- 
nelle. 

Janiçon  (François),  sieur  de 

Marsin, 

3i  ans. 

avocat  au  Parlement, 

rue  Saint-Thomas 
du  Louvre. 

La    Bastide    (Marc-Antoine 

Crozat,  sieur  de). 

Ci  ans. 

diplomate   et  contro- 

versiste. 

rue  de  la  Jussienne. 

La  Buffière  (Jacques  Gros- 

tête,  sieur  de), 

_^ 

avocat  au  Parlement, 

rue  de  Bracque. 

Lardeau  (Samuel), 

40  ans  environ, 

procureur    au   Parle- 

ment, 

rue  Guénégaud  au 
2«étage  de  la  mai- 
son de  Robethon. 

Le  Coq  (François),  sieur  de 

Saint-Léger, 

50  ans, 

militaire    issu   d'une 
illustre  famille   de 

robe, 

rue  des  Marais  Saint- 
Germain. 

Marchais(TliomasdeLorme, 

sieur  des). 

65  ans. 

— 

rue  de  Cléry. 

Masclari  (Gaspard), 

60  ans, 

conseiller   au    Parle- 

ment, 

rue  de  Cléry. 

Massanes  (Antoine  de). 

72  ans, 

secrétaire  du  roi. 

16,  rue  des  Marais 
Saint-Germain. 

Papillon  (David), 

68  ou  70  ans. 

avocat  au  Parlement, 

rue  Saint-Jean  de 
Beauvais. 

Robetlion  (Jean), 

avocat  au  Parlement, 

rue  Thibaut-aux- 
Dez. 

Rozemont  (Jacques  de),  sieur 

de  Boncœur, 

— 

secrétaire  du  duc  de 

La  Trémoille, 

ruedes  Marais  Saint- 
Germain  et  rue 
Guénégaudàlafin 
deseptembrei685. 

Tassin  (Ewerte), 

— 

avocat  au  Parlement, 

rue  du  Battoir. 

Ainsi  point  de  médecins  et  un  seul  militaire  parmi  les  vingt- 
quatre;  mais  sept  commerçants,  quinze  hommes  de  robe,  conseillers, 
avocats,  procureurs,  et  un  de  profession  inconnue.  Tous,  il  va  sans 
dire,  comptaient  parmi  les  protestants  les  plus  honorables  et  les 
plus  zélés;  toutefois  nous  ne  croyons  pas  nous  tromper  en  pensant 
que  les  anciens  appartenaient  aux  familles  les  plus  considérables 
par  leur  illustration,  leur  noblesse,  leur  fortune  ou  leur  situation, 
comme    celles   des    Béringhen,    des  Massanes,   des  Le  Coq,    des 


i8  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Parts. 

Conrart,  des  La  Bastide,  des  Masclari,  des  Amonnet  ;  tandis  que  les 
diacres  étaient  généralement  pris  dans  une  situation  plus  modeste, 
et  parfois  même  dans  la  petite  bourgeoisie,  comme  Gaucher, 
Gervaise  et  Girard.  —  Beauchamp,  Bezard,  La  Bastide,  La  Buffière, 
Des  Marchais,  Massanes  et  Papillon,  avaient  assisté  à  maints 
synodes.  Quelques-uns  vieillis  au  service  de  l'Église,  lui  consacraient, 
avec  leur  expérience  consommée,  les  derniers  'restes  d'une  vie 
prête  à  s'éteindre;  sans  parler  des  sexagénaires  Gervaise,  Girard, 
Papillon,  on  a  vu  que  Massanes  comptait  soixante-douze  ans, 
Béringhen  soixante-treize  et  Bouilly  et  Beauchamp,  soixante-quinze. 
Avec  ses  soixante-huit  ans  Bezard  était  le  doyen  du  consistoire,  y 
étant  entré  plus  jeune  que  ses  collègues,  et  depuis  au  moins  trente- 
six  années. 

Les  anciens  tenaient  la  bourse  aux  portes  du  temple.  Ils  rece- 
vaient et  complimentaient  les  personnages  étrangers  et  considé- 
rables qui  allaient  au  prêche  à  Charenton  •.  Afin  de  pouvoir 
communier,  les  fidèles  allaient  prendre  un  méreau  chez  l'ancien  de 
leur  quartier,  et  lui  remettaient  en  même  temps  leur  contribution 
pour  les  frais  du  culte.  Le  tableau  des  taxes  était  dressé  par  le 
consistoire  avec  l'aide  d'un  juge  royal,  dont  la  présence  rendait  ces 
taxes  obligatoires  nonobstant  oppositions  ou  appellations  quel- 
conques^, et  recouvrables  au  besoin  par  le  ministère  des  gens 
de  loi. 

L'édit  révocatoire  qui  bannissait  les  pasteurs,  ne  mentionnait 
pas  les  anciens.  Cet  oubli  fut  bientôt  réparé.  Seignelay  écrivait  au 
procureur-général  le  27  octobre  i685  : 

Sa  Majesté  m'a  ordonné  d'expédier  un  arrêt  pour  défendre  aux  diacres  et 
anciens  de  la  R.  P.  R.  de  faire  aucune  fonction  de  leur  ministère,  ni  d'assem- 
bler aucunes  aumônes  pour  les  pauvres  de  ladite  R.,  sous  les  peines  portées 
contre  les  ministres  qui  contreviendront  au  dernier  édit  [c'est-à-dire  la  peine 
des  galères].  Elle  m'ordonne  d'écrire  à  M.  de  La  Reynie  de  donner  ordre  à 
tous  les  commissaires  des  quartiers  dans  lesquels  lesdits  diacres  et  anciens  de 
ladite  religion  sont  logés,  d'observer  leur  conduite  afin  de  pouvoir  punir  ceux 
qui  contreviendront  aux  intentions  de  Sa  Majesté  (Fr.  17,420,  f»  149)- 

On  comprit  bientôt  qu'il  ne  suffisait  pas  de  supprimer  leurs 
réunions  secrètes  chez  Ruvigny,  ni  même  de  les  empêcher  de 
remplir  leur  charge:  le  seul  exemple  de  leur  persévérance  et  de  leur 

'  Le  jeune  comte  de  Northumberland,  sanes  et   un  de   ses   collègues  (Mcm.  de 

(ils  naturel  du   roi  d'Angleterre,  et  con-  Rou,  I,  143). 

(luit  à  Charenton  dans  un  carrosse  à  six  *  Art.  43  des  art.    secrets  de   l'iMlit   de 

chevaux,  fut  complimenté  (1679)  par  Mas-  Nantes. 


Pasteurs  et  Anciens.  19 

fermeté  eût  été  un  sérieux  obstacle,  si  le  despotisme  n'y  eût  pourvu 
par  des  mesures  d'une  rigueur  exceptionnelle. 

En  attendant,  La  Reynie,  qui  possédait  depuis  le  3o  septembre 
la  liste  des  vingt-quatre  dressée  par  le  concierge  de  Charenton  ',  fut 
invité,  le  4  novembre,  à  s'enquérir  de  la  fortune,  des  qualités 
personnelles  et  des  emplois  de  onze  d'entre  eux  (Amonnet, 
Béringhen,  Bezard,  Bouill}-,  Gervaise,  Girard,  La  Bastide,  La 
Buffïère,  Lardeau,  Massanes,  Papillon)  et  de  porter  principalement 
son  attention  sur  les  lettres  de  change  qu'ils  pouvaient  avoir  dans 
le  commerce  ou  chez  les  banquiers  (O'  29).  Le  lieutenant  de  police 
mit  aussitôt  ses  agents  en  campagne,  et  rédigea,  le  8,  un  rapport 
dont  les  lignes  suivantes  expliquent  la  préoccupation  de  Seignelay: 

Il  est  à  observer  que  tous  les  gens  de  la  R.  qui  se  mêlaient  de  commerce, 
se  trouvent  assidûment  sur  la  place  tous  les  jours;  mais  qu'ils  n'y  font  aucune 
affaire.  Les  négociants  qui  croient  entendre  le  fond  du  commerce,  prétendent 
qu'on  en  a  retiré,  par  estimation,  environ  quatorze  millions  de  la  seule  place 
de  Paris  (Fr.  7080,  f»  i38). 

La  Reynie  ajoute  qu'ils  tiennent  sur  la  place  des  conférences  qui 
peuvent  être  dangereuses. 

Nul  ne  doutait  plus  qu'afîn  de  multiplier  les  abjurations  on 
userait  de  violence  à  Paris,  comme  on  avait  fait  dans  le  reste  du 
royaume.  Il  fallait  donc  s'armer  de  constance;  dans  le  deuil  uni- 
versel tous  les  regards  étaient  fixés  sur  les  conducteurs  de  l'Église. 
Ils  sentaient  leur  responsabilité,  s'exhortaient  mutuellement  à  souffrir 
sans  faiblesse,  à  tout  préférer  à  la  défection.  Tel  était  le  danger 
entrevu  par  La  Reynie,  le  prétendu  péril  dont  la  capitale  était 
menacée  par  les  meilleurs  de  ses  fils,  par  des  vieillards  en  cheveux 
blancs  auxquels  il  ne  restait,  pour  ainsi  dire,  d'autre  force  que  la 
prière  et  le  sentiment  du  devoir.  On  ne  crut  pouvoir  les  dompter 
qu'en  les  éloignant  de  Paris  et  en  les  reléguant  dans  des  bour- 
gades catholiques  où  ils  seraient  soumis  à  tous  les  moyens  de  con- 
version, jusques  et  y  compris  la  dragonnade.  Louvois  écrivait,  en 
effet,  à  Seignelay  le  20  décembre  : 

Le  roi  m'a  commandé  de  vous  demander  un  état  des  lieux  où  les  religion- 
naires  de  Paris  ont  été  relégués  en  vertu  des  lettres  de  cachet  que  vous 
avez  contresignées,  afin  que  je  puisse  pourvoir  à  les  obliger  à  se  convertir  en 
logeant  des  troupes  chez  eux  (Arch.  Guerre). 

'  Le  commissaire  Delamare  lui  écrivait       qu'elle   m'a  été  donnée   par  le  concierge 
à  cette  date:    oje  vous  envoie   une  nou-       du  temple n  (Fr.  yoSo,  i°  gC). 
velle  liste  des  anciens  de  Charenton  telle 


20  Révocation  de  VÉdit  de  Nantes  à  Paris. 

Le  5  janvier  1686,  le  même  secrétaire  d'État  enragé  écrivait  à 
d'Artagnan  : 

Le  roi  veut  que  l'on  loge  chez  les  exilés  comme  chez  les  autres,  à  la 
réserve  du  sieur  La  Bastide,  auquel  Sa  Majesté  veut  bien  donner  ce  mois-ci  * 
{Ibici.). 

Ainsi  dragonnes  en  personne  dans  l'exil,  les  anciens  de  Cha- 
renton  et  les  autres  exilés  virent  en  outre  leurs  maisons  et  leurs 
propriétés  pillées  et  dévastées  par  une  seconde  dragonnade. 

Des  lettres  de  cachet  du  10  novembre  exilèrent  Amonnet  à 
Mayenne  (Mayenne),  Béringhen  à  Limoges  (Haute- Vienne),  Bezard 
à  Château-Gontier  (Mayenne),  Bouilly  à  Guise  (Aisne),  Gervaise  à 
Gannat  (Allier),  Girard  à  Auray  (Morbihan),  La  Bastide  à  Saint- 
Pierre-le-Moustier  (Nièvre),  La  Buffière  à  Guéret  (Creuse),  Lardeau 
à  Montrichard  (Loir-et-Cher),  Massanes  au  Blanc  (Indre)  et  Papillon 
à  Avranches  (Manche).  Il  leur  fut  défendu  d'emmener  leurs  familles 
(O'  29).  Voici  les  termes  de  la  formule,  identique  pour  tous: 

De  par  le  Roi, 

Il  est  ordonné  au  sieur de  se  retirer  incessamment  en  la 

ville  de et  d'y  demeurer  jusques  a  nouvel  ordre,  a  peine  de  dés- 
obéissance. 

Fait  à  Fontainebleau  le  dixième  jour  de  novembre.  1 68 j. 

Signé  :  Louis,  et  plus  bas,  Colbert  (de  Croissy). 

Le  12,  les  commissaires  Gazon,  Labbé,  Gorillon,  Poiret, 
Dyeure,  Picard  et  Fleury,  recevaient  de  La  Reynie  un  billet  ainsi 
conçu  : 

Je  vous  envoie  les  ordres  du  roi  pour  les  sieurs...,  que  vous  leur  remet- 
trez incessamment  entre  les  mains,  et  leur  enjoindrez  à  chacun  d'eux  en  parti- 
culier d'y  obéir,  et,  pour  cet  effet,  de  partir  au  plus  tard  dans  vingt-quatre 
heures.  Vous  leur  ferez  aussi  savoir  que  j'ai  ordre  de  leur  expliquer  plus 
amplement  l'intention  de  Sa  Majesté,  et  vous  ferez  du  tout  procès-verbal  sur 
lequel  ils  reconnaîtront  que  vous  leur  aurez  remis  les  ordres  qui  sont  adresses 
à  chacun  d'eux.  Faites  sur  ce  sujet  toute  la  diligence  nécessaire  et  m'informez 
sur-le-champ  de  ce  que  vous  aurez  fait  (Fr.  7o5o,  f"  i63). 

Les  onze  diacres  et  anciens  allèrent  donc,  rue  du  Bouloy,  re- 
cueillir de  nouvelles  instructions  de  la  propre  bouche  de  La  Reynie 


'  Ordre  ré'pùtù  le  7  en  ces  termes:  que  vous  ne  devez  point  avoir  égard  aux 
u  L'intention  du  roi  est  que  vous  logiez  ventes  ni  aux  délaissements  qui  sont 
chez  les  exilés  comme  chez  les  autres,  et       faits  depuis  deux   mois»  (Arch.  Guerre). 


Pasteurs  et  Anciens.  21 

après  quoi  ils  partirent  pour  l'exil.  Grâce  à  ses  soixante-quinze 
ans,  Bouilly  obtint  la  permission  de  se  faire  accompagner  de  sa 
femme.  M.  de  Béringhen,  alors  à  la  campagne,  reçut  tardivement 
la  lettre  de  cachet  et  parlementa  au  nom  de  ses  infirmités  ;  par 
ordre  du  22,  il  lui  fut  permis  de  se  retirer  à  Beaugency  au  lieu  de 
Limoges  et  d'y  conduire  sa  femme  et  sa  fille.  Tous  les  exilés  com- 
parurent devant  le  magistrat  du  lieu  de  leur  internement,  et  se 
firent  donner  acte  de  leur  obéissance  aux  ordres  du  roi  '. 

Leurs  treize  collègues  visités  par  les  commissaires,  furent  à 
leur  tour  interrogés,  sollicités,  menacés  et  mandés  chez  La  Reynie. 
Deux  d'entre  eux,  Falaiseau  et  Rozemont  (celui-ci  entraîné  sans 
doute  par  ses  fils  ministres  apostats)  faiblirent  et  promirent  d'ab- 
jurer. Ce  sont  les  seuls  auxquels  on  ne  fit  pas  l'honneur  d'envoyer 
une  lettre  de  cachet.  Tous  les  autres  furent  exilés  le  20  novembre: 
Aufrère  à  Château-Chinon  (Nièvre),  Beauchamp  à  Bar-sur-Aube 
(Aube),  Conrart  à  Lisieux  (Calvados),  Gaucher  à  Avallon  (Yonne), 
Girardot  à  Corbigny  (Nièvre),  Janiçon  à  Vierzon  (Cher),  Le  Coq  à 
Mamers  (Sarthe),  Des  Marchais  à  Château-Renault  (Indre-et-Loire), 
Masclari  à  Ballon  (Sarthe),  Robethon  à  Hiesmes  en  Normandie  et 
Tassin  à  Semur  en  Bourgogne.  Masclari  obtint  l'autorisation  d'em- 
mener ses  deux  derniers  enfants,  une  fille  de  quatorze  ans,  et  un 
fils  de  dix-sept. 

A  la  pensée  d'abandonner  leurs  familles,  et  d'entreprendre  en 
plein  hiver  un  long  et  périlleux  voyage,  par  des  chemins  affreux  et 
sans  moyen  de  communication  réguliers,  pour  aller  se  mettre  à  la 
merci  des  prêtres  et  des  dragons,  quelques-uns  se  sentaient  défaillir 
et  perdaient  courage,  ne  voyant  de  repos  possible,  et  quel  repos  ! 
que  dans  l'abjuration.  Dès  qu'on  leur  eut  exhibé  la  lettre  de  cachet. 
Gaucher,  Janiçon  et  Tassin  se  déclarèrent  prêts  à  signer.  Mais 
bientôt  Janiçon,  se  relevant,  rentra  dans  le  droit  chemin,  et  fut  en- 
voyé à  Vierzon.  —  Quatre  seulement  des  vingt-quatre,  ne  quittèrent 
point  Paris.  Encore  Falaiseau  fut-il  le  seul  d'entre  eux  qui  signa  le 
14  décembre  chez  Seignelay,  tandis  que  Rozemont  n'abjurait  que 
plus  tard,  pressé  par  la  dragonnade,  et  n'en  continua  pas  moins  de 
présider  de  petites  réunions,  où  les  malheureux  lapst  prenaient 
l'engagement  de  fuir  la  messe  et  l'idolâtrie.  Menacé  plus  tard  des 
galères,  pour  avoir  refusé  les  sacrements  à  l'article  de  la  mort,  il 
retomba  dans  l'infidélité  en  recouvrant  la  santé. 

Les  souffrances  de  l'exil  et  la  dragonnade  portèrent  à  treize 

'  Voir  un  de  ces  procès-verbaux  à  l'article  Bezard. 


22 


Révocation  de  FEdit  de  Nantes  à  Parts. 


le  nombre  des  abjurations  :  Aufrère,  Bouilly,  Bezart,  Conrart,  Ger- 
vaise,  Girardot,  Janiçon,  La  Buffière  et  Lardeau,  succombèrent  à 
leur  tour,  au  bout  de  plusieurs  mois.  Nous  ignorons  comment  Le 
Coq  et  Robethon  supportèrent  la  cruelle  et  dangereuse  épreuve. 
Quant  aux  neuf  autres,  Amonnet,  Beauchamp,  Béringhen,  Girard, 
La  Bastide,  Des  Marchais,  Masclari,  Massanes  et  Papillon,  supé- 
rieurs aux  événements  et  possédant  leur  âme  par  la  patience,  rien 
ne  put  les  ployer  ni  les  contraindre  (cependant,  durant  cinquante 
jours  et  cinquante  nuits,  seize  dragons  avaient  entouré  M.  de  Bé- 
ringhen); il  fallut  les  expulser  du  royaume,  louant  Dieu  d'être  restés 
debout  et  heureux  d'avoir  souffert  pour  l'Evangile  et  pour  la 
liberté  '.  Neuf  sur  vingt-quatre,  c'était  déjà  beaucoup,  et  la  preuve 
que  les  anciens  et  les  diacres  de  Charenton  étaient  véritablement 
une  élite.  Mais  en  outre,  Gervaise  rétracta  son  abjuration  et  fut 
aussi  expulsé.  Le  Coq  s'enfuit  à  l'étranger,  peut-être  sans  avoir 
fléchi  le  genou  devant  l'idole;  après  avoir  faibli,  Aufrère  et  Janiçon 
s'enfuirent  également.  Conrart  et  Lardeau,  restés  en  France,  se 
firent  mettre  plus  tard,  le  premier,  à  Vincennes,  et  le  second,  à  la 
Bastille.  Nous  le  répétons  :  dans  de  telles  circonstances,  rencontrer 
quinze  hommes  sur  vingt-quatre,  c'est  un  spectacle  réjouissant,  et 
de  quoi  ne  jamais  désespérer  de  la  nature  humaine.  Ajoutons  que, 
en  dehors  des  anciens,  nombre  de  personnes  se  montrèrent  vrai- 
ment dignes  de  l'être,  et  quelques-unes  même  plus  dignes  que  ceux 
de  leur  famille  qui  en  avaient  le  titre. 


AMONNET 


On  lit  dans  V Histoire  des  réfugiés  protestants  de  France  : 

Lorsqu'en  1681  les  missionnaires  armés  de  Louvois  se  répandirent  dans 
le  Poitou,  une  terreur  inexprimable  s'empara  de  tous  les  esprits,  et  des  milliers 
de  fugitifs  se  dirigèrent  vers  cette  terre  sacrée  de  la  liberté  protestante,  qui 
depuis  un  siècle  avait  reçu  tant  de  persécutés.  Le  sieur  Amonnet  se  rendit  de 

1  Relativement  à  trois  la  certitude  n'est  dans    un    couvent    de    Meaux  en  janvier 

pas    absolue:   Des   Marchais,   continuant  it'Sy,   et   Massanes  dtait  encore   détenu  à 

de  résister  aux  dragons,   fut   emprisonné  Paris   chez   le    chirurgien  Collot   à  la  fin 

au  mois  de  janvier  iGSti;  après  quoi  nous  de  mars  1688. 
perdons    sa    trace.     Girard    était    envoyé 


Pasteurs  et  Anciens.  23 

Paris  à  La  Haye  pour  faciliter  leur  établissement  dans  leur  future  patrie.  Il 
s'adressa  d'abord  à  Scion,  ministre  protestant,  qui  recevait  une  pension  en 
récompense  des  services  qu'il  avait  rendus  à  l'État.  Ces  deux  hommes  animés 
d'une  foi  ardente,  unirent  leurs  efforts  en  faveur  de  leurs  concitoyens  malheu- 
reux. Dans  un  mémoire  qu'ils  rédigèrent  en  commun  et  qu'ils  adressèrent  aux 
magistrats  des  villes,  ils  firent  valoir  les  raisons  puissantes  qui  devaient 
déterminer  la  république  à  bien  accueillir  les  fugitifs,  à  les  soutenir  dans  les 
premières  années,  à  leur  accorder  quelques  privilèges,  à  les  aider  surtout  à 
créer  des  manufactures  qui  contribueraient  un  jour  à  la  richesse  du  pays.  Ces 
considérations  frappèrent  vivement  le  premier  bourgmestre  d'Amsterdam  van 
Beunigen  et  les  échevins  Hudde,  Korver  et  Opmeer.  Ils  comprirent  tout  le 
parti  qu'ils  pourraient  tirer  de  la  politique  funeste  qui  prévalait  dans  les 
conseils  de  Louis  XIV.  Bientôt  une  déclaration  rendue  publique  annonça  aux 
réfugiés  que  la  ville  d'Amsterdam  donnerait  à  ceux  qui  lui  demanderaient  un 
asile"  le  droit  de  bourgeoisie,  la  maîtrise  franche,  c'est-à-dire  la  faculté  d'exercer 
librement  leurs  métiers,  et  l'exemption  des  impôts  et  des  autres  charges  ordi- 
naires de  la  ville  pendant  trois  ans...  Les  États  de  la  Hollande  suivirent 
l'exemple  d'Amsterdam,  etc. 

Le  personnage  qui  rendit  ce  grand  service  à  ses  coreligion- 
naires était  évidemment  François  Amonnet,  gentilhomme  de  la 
chambre,  frère  de  Matthieu,  et  fils  d'un  conseiller  du  roi.  Après  une 
démarche  si  compromettante  il  ne  pouvait  revenir  en  France;  aussi 
n'y  songea-t-il  point.  Au  rôle  des  patentes  anglaises,  à  la  date  du 
29  juillet  1682,  figurent  François  Amonnet,  Claude  Hayes  et  Daniel 
Du  Thais,  pour  leur  invention  d'une  fabrique  de  bas  de  drap 
(Agnew,  in-f  II,  257).  François  avait  épousé  en  1671  Jeanne  Crom- 
melin,  de  Saint-Quentin,  qui  lui  donna  six  enfants  :  Susanne  (1672), 
qui,  en  1687,  présentait  au  baptême,  avec  Bertheau,  ancien  pasteur 
de  Charenton,  une  fille  du  ministre  Pouchet;  Jeanne  (1674),  Marthe 
(1675),  François  (1676),  Adrien  (1679)  (Reg.  de  Char.).  Il  obtint  en 
1682  des  lettres  de  naturalisation  pour  toute  sa  famille  et  pour  six 
domestiques,  dont  l'un  s'appelait  Matthieu  Amonnet».  En  i683  il 
était  membre  du  consistoire  de  l'Église  française  de  Londres  2.  Le 
7  janvier  de  la  même  année,  il  avait  obtenu  de  Louis  XIV  l'autori- 
sation de  demeurer  en  Angleterre  K  —  Ainsi  que  plusieurs  autres 
protestants  zélés,  à  qui  leur  fortune  permettait  ce  luxe,  François 
Amonnet  avait  possédé  une  maison  de  campagne  à  Charenton. 
Lorsque    les   assemblées  consistoriales  eurent  été  interdites,   les 


1  Elisabeth  Parrey,   femme  de  celui-ci,  ''  Bullet.,    V,   42.   Threadneedle   Street, 

accoucha  en  i683  d'un  fils  nomme   Fran-  d'après  M.  de  Schickler.  Égl.  du  refuge, 

çois,    dont    Amonnet    fut    le   parrain,    et  II,  320. 

Marie  Crommelin,  femme  de  Jean  Pigou,  ''  Arch.  des  Aff.  étr.  France,  966,  fo  20. 

la  marraine.  Note  communiquée  par  M.  N.  Weiss. 


24  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

pasteurs  et  les  anciens  s'y  réunissaient  «  presque  tous  les  jeudis  à 
l'issue  du  prêche  ».  Au  mois  de  septembre  i685,  la  police  dénonçait 
cette  grave  contravention  aux  ordonnances.  «  Peut-être,  disait  le 
dénonciateur,  que  comme  ils  sont  moins  surveillés  ce  jour  que  le 
dimanche,  ils  le  choisissent  pour  parler  de  leurs  affaires  »  (Fr.  7082 
f°  3i3,  352).  Le  5  janvier  1684,  Claude  remerciait  Tessereau  de  lui 
avoir  fait  part  de  la  mort  de  François  Amonnet,  leur  commun  et 
bon  ami,  et  il  écrivait  à  la  veuve  pour  la  consoler  de  cette  mort 
pleine  de  piété.  —  Jacques  Dufay,  second  mari  de  Jeanne  Crom- 
melin,  dissipa  dans  l'exil  la  fortune  considérable  que  le  premier 
avait  acquise  {Btdlet.,  VII  494). 

Matthieu,  frère  de  François,  âgé  d'environ  cinquante-huit  ans 
en  1686,  était  l'un  des  anciens  de  Charenton  et  avait  épousé  vers 
i665,  Rachel  Houssaye,  sans  doute  fille  de  Claude,  bourgeois  de 
Tours,  laquelle  lui  donna  six  enfants:  François  (1668),  Marthe  (1669), 
Rachel,  Marie  (1672),  Marguerite  et  un  sixième,  décédé  en  1676.  Le 
dimanche  21  octobre  i685,  la  police  enleva  Marie  et  Marguerite  et 
les  conduisit  aux  Nouvelles-Catholiques.  Dans  la  crainte  d'un  nouvel 
enlèvement,  les  parents  consternés  cachèrent  leur  fils  chez  des 
amis,  ainsi  que  le  jeune  Pierre  Chardon  '  qui  demeurait  avec  eux, 
puis  la  mère  s'enfuit  avec  ses  deux  filles  aînées.  Un  mémoire  de 
police  transmis  à  Seignelay  le  8  novembre  nous  apprend  que  les 
fugitives  ne  réussirent  pas  à  franchir  la  frontière  ^  : 

Amonnet,  marchand  de  points  de  dentelles  à  Paris,  est  natif  de  Loudun. 
Il  n'a  aucuns  immeubles  qui  paraissent.  Il  est  en  réputation  d'un  homme  très 
riche,  et  on  prétend  que  ses  effets  excèdent  200,000  écus.  Son  frère,  qui  était 
aussi  marchand  à  Paris  et  dans  le  même  commerce,  fut  s'établir  à  Londres  il 
y  a  trois  ou  quatre  ans;  il  y  est  décédé  .  On  prétend  qu'il  emporta  avec  lui  et 
sa  famille  en  Angleterre  pour  400,000  livres  d'effets,  qui  y  sont  demeurés  après 
sa  mort.  —  La  femme  d'Amonnet,  ci-devant  ancien,  a  été  arrêtée  ces  jours 
passés  à  Valenciennes  avec  deux  de  ses  enfants.  Il  y  a  une  information  contre 
elle,  à  la  requête  de  M.  le  procureur  du  roi,  et  dans  laquelle  le  mari  se  trouvera 
assez  impliqué  pour  décréter  contre  lui,  et  on  prétend  avoir  la  preuve  qu'il  a 
retiré  ses  elfets  de  la  main  de  ses  débiteurs,  qu'il  les  a  mis  sous  des  noms 
empruntes,  et  qu'il  a  pris  ses  mesures  pour  sortir  du  royaume  dans  le  temps 
que  sa  femme  s'est  retirée.  [Des  catholiques  le  favorisent  et  il  parait  que 
M""  la  comtesse  de  Roye  y  a  quelque  part  ^].  Il  serait  à  désirer  que  la  procé- 
dure qui  se  fait  à  Paris  à  cet  égard  pût  être  mesurée  à  celle  qui  se  fait  contre 
les  prisonniers  arrêtés  à  la  frontière.  On  est  dans  le  même  cas  à  l'égard  de 


'  Voir  aux  N'ii^-Catholiques.  duite  par  le  guide   Lepère,  avait  été  plus 

»  Leur  servante  Madelaine  Conin,  con-      heureuse  (Fr.  7052,  f"  36). 

'  Extrait  d'un  autre  rapport  de  police. 


Pasteurs  et  Anciens.  25 

plusieurs  autres  qui  se  sont  absentés  de  Paris  et  qui  ont  aussi  été  arrêtés,  à 
l'égard  desquels  et  de  leur  famille  on  pourrait  faire  quelque  chose  pour  les 
attirer,  s'il  plaisait  au  roi  qu'on  se  servît  de  ces  conjonctures  pour  les  disposer 
par  les  procédures  et  par  la  crainte  de  la  peine  de  la  loi  ou  par  l'espérance  de 
la  grâce  de  Sa  Majesté. 

On  a  parlé  plusieurs  fois  au  sieur  Amonnet,  sans  avoir  fait  beaucoup  de 
progrès  auprès  de  lui.  C'est  un  bon  homme  qui  a  peu  de  lumières  en  dehors 
de  son  commerce,  entêté  de  sa  religion  et  qu'il  sera  peut-être  difficile  de 
ramener,  à  moins  que  l'embarras  où  il  s'est  mis  lui-même  en  contrevenant  aux 
défenses,  ne  serve  à  le  réduire,  et  encore  s'il  se  réduit,  sera-t-il  nécessaire  de 
prendre  des  précautions  avec  lui,  et  comme  il  est  tombé  dans  une  véritable 
faute,  peut-être  qu'en  décrétant  contre  lui,  s'il  y  a  lieu  de  le  faire,  changera-t-il 
de  disposition  (Fr.  7o5o,  P  i86). 

Ainsi  sans  se  laisser  arrêter  par  la  crainte  de  l'émigration  des 
négociants  et  des  capitaux,  la  police  entreprend  de  changer  les  dis- 
positions des  huguenots  par  des  procédures,  et  par  l'application  de 
lois  faites  à  dessein;  au  moins  ne  se  flatte-t-elle  pas  que  ce  change- 
ment pourra  être  sincère.  On  décréta  donc  contre  Amonnet,  en 
même  temps  que  contre  dix  autres  anciens  de  Charenton  plus 
connus  que  le  reste.  Il  fut  exilé  à  Mayenne  par  une  lettre  de  cachet 
du  lo  novembre,  qui  ne  lui  donnait  que  vingt-quatre  heures  pour 
faire  ses  préparatifs  et  se  mettre  en  route.  Mais  il  obtint  un  sursis; 
car  il  n'avait  pas  encore  quitté  Paris  le  14  (Fr.  yoSi  f°  145). 

Cependant  les  fugitives  furent  ramenées  de  Valenciennes  et 
enfermées  au  Chàtelet,  d'oia  l'on  transféra  Marthe  et  Rachel  aux 
Nouvelles-Catholiques,  le  21  novembre.  Un  ordre  du  i3  décembre 
portait  que  la  mère  y  serait  aussi  conduite.  Peut-être  y  eut-il  un 
retard  dans  l'exécution;  car,  le  5  janvier  1686,  le  roi  approuvait 
qu'on  envoyât  de  temps  en  temps  à  la  dame  Amonnet  ses  filles  avec 
une  sœur  des  Nouvelles-Catholiques  (O'  3o).  Elle  recouvra  prompte- 
ment  la  liberté,  sans  doute  au  prix  d'une  abjuration,  et  reçut  avant 
le  14  janvier,  dans  sa  maison  de  la  rue  des  Déchargeurs  et  du  Plat 
d'Étain,  une  visite  de  son  fils,  qu'on  ne  revit  plus  ensuite.  Rachel  et 
Marthe  lui  furent  rendues,  le  21  février,  en  vertu  du  billet  suivant, 
adressé  l'avant- veille  à  La  Reynie  : 

Sa  Majesté  veut  bien  que  vous  renvoyiez  chez  la  dame  Amonnet  les  deux 
filles  que  la  mère  Garnier  juge  pouvoir  lui  être  rendues  (O  '  3o). 

Ces  lignes  disent  assez  que  les  deux  aînées,  qu'on  jugeait  assez 
instruites  et  assez  converties  au  bout  de  trois  mois,  n'avaient  point 
la  même  force  de  résistance  que  les  deux  plus  jeunes,  arrivées  les 
premières  aux  Nouvelles-Catholiques. 


20  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Parts. 

A  Mayenne,  ville  fanatique  où,  dit  Benoit,  un  huguenot  courait 
risque  d'être  mis  en  morceaux,  Amonnet  avait  cependant  rencontré 
un  ami  catholique,  peut-être  M.  de  La  Maignanière  (alias  Mainanière) 
chez  lequel  il  demeurait.  Le  2  décembre  1625,  il  écrivit  à  sa 
femme  : 

Que  te  puis-je  dire,  ma  chère  compagne,  pour  adoucir  tes  ennuis?  Je  fonds 
continuellement  en  larmes  et  mes  yeux  n'ont  point  de  relâche;  à  tous  moments 
je  te  vois,  et  à  tous  moments  je  te  perds;  mes  chers  enfants  sont  continuelle- 
ment devant  moi,  et  tout  aussitôt  ils  disparaissent.  Mille  songes  pendant  la 
nuit  et  mille  moyens  pour  les  ravoir,  et  aussitôt  autant  d'obstacles  qui  nous  en 
empêchent.  Nous  avons  bien  raison,  ma  chère  compagne,  d'attribuer  la  gran- 
deur de  notre  misère  à  la  grandeur  de  nos  péchés,  et  de  nous  humilier  sans 
cesse  sous  la  puissante  main  de  Dieu,  pour  obtenir  sa  grâce  et  le  pardon  de 
nos  offenses...  Mon  fils  m'inquiète,  je  voudrais  avoir  continuellement  de  ses 
lettres.  Combattons,  ma  chère  compagne,  le  bon  combat,  et  Dieu  nous  fera  la 
grâce  de  vaincre  (Arsenal,  Fonds  Bastille). 

Une  note  du  5  janvier  1686  atteste  sa  persévérance  dans  «  le 
bon  combat»:  «Comme  le  nommé  Amonnet  n'est  pas  converti, 
Sa  Majesté  n'a  pas  estimé  devoir  accorder  l'exemption  de  troupes 
à  la  maison  qu'il  a  près  de  Tours  »  (O^  3o).  La  dragonnade  à  distance, 
c'est-à-dire  le  pillage  de  ses  meubles  et  la  dévastation  de  sa 
propriété,  n'ébranlant  point  sa  résolution,  on  mit  autour  de  sa 
personne  une  autre  garnison  qui  ne  fut  pas  plus  heureuse.  Touchée  de 
compassion,  M'"'=  de  La  Mainanière  écrivit  le  7  avril  à  M'"'^  Amonnet, 
l'invitant  à  supplier  son  mari  d'abjurer  et  de  lui  faire  adresser  la 
même  supplication  par  ses  filles.  Le  17,  Anjubaut,  supérieur  du 
collège  de  Mayenne,  adressait  une  lettre  analogue  à  M""=  Amonnet 
(Ibid.).  Cependant,  poussé  à  bout  et  menacé  d'avoir  bientôt  une 
compagnie  entière  sur  les  bras  ',  Amonnet  s'enfuit  dans  la  nuit  du 
17,  tentant  de  gagner  les  Pays-Bas  par  la  voie  de  terre.  Averti  de 
sa  fuite,  Seignelay  en  informa  La  Reynie  le  25  : 

M.  de  Nointel  m'ayant  donne  avis  que  le  sieur  Amonnet,  qui  était  relégué 
à  Mayenne,  en  est  sorti,  et  que  sa  femme  peut  être  coupable  de  sa  retraite,  je 
vous  envoie  des  ordres  du  roi  pour  la  faire  mettre  à  la  Bastille  et  y  demeurer 
jusqu'à  ce  qu'elle  ait  fait  revenir  son  mari,  et  comme  on  mande  que  ledit 
Amonnet  a  pris  la  route  de  Paris,  je  vous  envoie  aussi  des  ordres  pour  le  faire 
arrêter,  si  on  peut  le  trouver  (O  *  3o). 

En  conséquence  La  Reynie  fit  conduire  M"'<=  Amonnet  à  la 
Bastille,    et    un   exempt   parti    en    poste,    rattrapa    Matthieu,    en 


Interrogatoire   du    3    juillet.  (Ms.  de  l'Arsenal,  Fonds  Bastille). 


Pasteurs  et  Anciens.  27 

compagnie  de  six  ou  sept  personnes,  notamment  le  guide  François 
Fleury,  les  capitaines  Delaborde  et  Louis  de  Villeneuve,  à  War- 
wick,  entre  Ypres  et  Courtray;  il  arrêta  toute  la  troupe  et  la 
conduisit  dans  les  prisons  de  Tournay,  tandis  que  le  juge  de 
Mayenne  envoyait  à  Paris  ses  procédures  et  les  nommés  Jacques 
Dibon,  Jean-Michel  Crâner  et  Ervier  Desbois,  accusés  d'avoir 
favorisé  l'évasion.  Ils  furent  écroués  au  For-l'Évèque,  le  6  mai.  Le 
26,  M"^  Amonnet  fut  mise  au  secret  le  plus  absolu  :  l'ordre  portait 
qu'elle  ne  devait  communiquer  avec  personne,  pas  même  avec  ses 
filles.  Ramené  de  Tournay,  en  vertu  d'un  ordre  du  10  juin,  son 
mari  entra  à  la  Bastille  le  3  juillet  et  y  subit  le  même  jour  un 
premier  interrogatoire  par  devant  La  Reynie  ;  un  second  eut  lieu 
le  5  août.  Également  soumis  au  régime  du  complet  isolement, 
Amonnet  n'eut  l'autorisation  de  voir  que  son  cousin  Chardon, 
avocat  nouveau  converti,  qui  lui  avait  déjà  rendu  visite  à  Mayenne, 
et  auquel  il  avait  confié  le  soin  de  ses  affaires,  il  adressait  à  La 
Reynie  la  touchante  supplique  que  voici  : 

Monseigneur, 

J'ai  vu  M.  Chardon  par  la  permission  que  vous  lui  en  avez  donnée,  qui 
m'a  dit  les  supplications  qu'il  avait  eu  l'honneur  de  vous  faire  pour  une  pauvre 
désolée  famille.  Ce  n'est  pas  moi  qui  vous  demande  ma  liberté,  Monseigneur  ; 
puisque  je  suis  si  coupable,  il  est  juste  que  je  souffre  pour  la  punition  de  mes 
crimes;  mais  ayez  compassion  d'une  pauvre  femme  infirme  et  malade  depuis 
plus  de  deux  ans,  et  qui  depuis  onze  mois  en  a  déjà  été  plus  de  huit  renfermée 
dans  les  prisons,  et  de  quatre  pauvres  orphelines  qui  soupirent  sans  cesse 
après  leur  mère,  dont  la  mère  et  les  enfants  n'ont  en  ceci  d'autre  péché  que 
l'imprudence  d'un  père  et  d'un  époux,  qui  seul  en  doit  être  la  victime.  Dieu 
sera  le  rémunérateur  de  votre  charité,  qui  ne  peut  pas  s'étendre  sur  de  plus 
tristes  objets.  Et  pardonnez  à  la  liberté  que  je  prends,  Monseigneur,  etc. 

De  la  Bastille  (Arsenal,  Fonds  Bast.). 

Un  autre  placet  du  14  novembre  par  lequel  le  prisonnier 
demandait  communication  de  ses  registres,  afin  de  pouvoir  presser 
le  remboursement  de  ses  effets  de  commerce,  et  de  ses  marchandises 
qu'on  avait  confiées  au  négociant  Antoine  Beraud  (il  y  avait  à 
Paris  une  famille  protestante  de  ce  nom),  reçut  un  meilleur  accueil. 
Les  registres  lui  furent  remis  le  18,  avec  le  consentement  du  procu- 
reur du  roi  {Ibid.). 

Le  procès  du  fugitif,  dura  longtemps.  Buisset,  l'un  de  ses 
domestiques,  était  encore  détenu  au  mois  de  juin  1687,  à  titre  de 
témoin.  La  peine  encourue  pour  crime  d'évasion  était  celle  des 
galères  ;  mais  par  un  reste  de  pudeur  le  roi  fit  sans  doute  défendre 


28  Révocation  de  fEdit  de  Nantes  a  Parts. 

secrètement  au  Parlement  de  l'appliquer  à  l'ancien  de  Charenton, 
qui  était  digne  de  la  subir  en  compagnie  des  Isaac  Lefèvre  et  des 
Louis  de  MaroUes.  Il  ne  fut  probablement  condamné  qu'à  la  déten- 
tion perpétuelle.  Pour  essayer  si  une  claustration  moins  rigoureuse, 
si  des  entretiens  avec  ses  filles  et  avec  le  plus  insinuant  des  con- 
vertisseurs, ne  détermineraient  pas  M"""  Amonnet,  accusée  aussi  de 
complicité  dans  l'évasion  des  Forment  à  commettre  un  nouvel  acte 
de  faiblesse,  on  la  mit  aux  Nouvelles-Catholiques  (elle  figure  sur 
une  liste  du  i"  février  1687).  Ce  fut  en  vain  ;  il  fallut  la  transférer 
comme  inconvertissable  à  la  citadelle  d'Amiens,  en  vertu  d'un  ordre 
du  4  août.  Le  même  jour,  comme  si  Seignelay  eût  pris  à  tâche  de 
bien  constater  le  triomphe  de  ces  deux  âmes  éprises  de  sincérité, 
il  ordonnait  d'envoyer  le  mari  au  château  de  Loches^  et  de  l'y 
nourrir  à  ses  propres  frais  sur  le  pied  de  5oo  livres  par  an. 

Les  exhortations,  les  séductions,  les  sévérités  même  de 
Fénelon,  ne  réussirent  pas  mieux  auprès  des  deux  demoiselles 
Amonnet,  qu'on  sépara  pour  en  venir  à  bout  plus  aisément.  La 
cadette,  Marguerite,  fut  envoyée  de  la  maison  de  la  rue  Sainte- 
Anne  à  Charenton,  dans  la  maison  consistoriale,  devenue  annexe 
du  principal  établissement.  Au  mois  de  décembre  1686,  on  la  disait 
bonne  catholique,  sans  toutefois  la  relâcher  encore,  tandis  que  sa 
sœur  Marie,  restée  à  Paris  et  classée  parmi  les  endurcies,  méritait 
cette  note  glorieuse,  écrite  de  la  propre  main  de  La  Reynie: 

L'aînée  de  celles  qui  sont  restées  paraît  tout  à  fait  déraisonnable;  elle  n'a 
que  quatorze  ans,  et  il  est  cependant  très  dangereux  de  lui  laisser  la  liberté 
de  voir  ceux  qui  ne  sont  pas  encore  convertis  ou  qui  sont  mauvais  catlio- 
liqucs.  Ses  sœurs  se  sont  chargées  de  chercher  une  maison  religieuse  pour  la 
mettre  en  pension  et  la  faire  sortir  des  Nouvelles-Catholiques  (Fr.  7o5i,  f"  246). 

Un  peu  confuses  de  n'avoir  pu  surmonter  l'antipathie  de  cette 
enfant  pour  leur  religion,  les  religieuses  de  la  rue  Sainte-Anne 
attribuaient  charitablement  leur  insuccès  à  son  peu  d'intelligence  : 
«  L'aînée,  disaient-elles,  ayant  fort  peu  de  raison,  ne  peut  goûter 
le  catholicisme»  {Ibid.,  f"  248).  Marguerite  qu'on  avait  crue  con- 
vertie, ne  l'était  pas  du  tout.  De  sorte  que  la  mère  Garnier  demanda 
qu'on  la  débarrassât  de  ces  deux  opiniâtres.  Elle  obtint,  le  16  juin 
1687,  un  ordre  pour  les  faire  mettre  dans  un  autre  couvent  (O*  3i). 
En  revanche,  le  27  août,  Marthe,  succombant  aux  obsessions  des 
convertisseurs,  annonçait  à  La  Reynie  sa  résolution  de  prendre 
l'habit  des  Hospitalières  de  la  Place  royale.  La  supérieure,  Béatrice 
de  Chauvirey,  avait  demandé  la  veille  5oo  livres  pour  les  frais  de 
vêture. 


Pasteurs  et  Anciens.  29 

On  s'empressa  d'envoyer  la  nouvelle  religieuse  à  son  père  (fin 
septembre  ou  commencement  d'octobre)  et  peut-être  aussi  à  sa 
mère.  Qu'on  juge  de  l'émotion  du  malheureux  prisonnier,  quand, 
sous  l'habit  monastique  détesté,  il  reconnut,  non  sans  peine,  la  fille 
bien-aimée  qui  venait  lui  offrir  la  liberté  au  prix  de  l'abjuration. 
Amonnet  étant  sorti  victorieux  de  cette  dernière  épreuve,  on  l'ex- 
pulsa de  France,  ainsi  que  sa  femme,  en  1688.  Amonnet,  Théodore 
de  Béringhen,  MM.  de  Cagny,  de  Cahanel,  de  Saint-Jean,  de 
Sainte-Gemme,  et  M"''  de  Marconnay,  furent  tirés  ensemble  du 
château  de  Loches  et  dirigés  sur  La  Rochelle.  Les  prétendus 
nouveaux  convertis  du  Poitou  couraient  partout  au-devant  d'eux, 
les  saluaient  avec  des  larmes  d'attendrissement  et  de  repentance  ; 
on  leur  fit  à  La  Rochelle  une  véritable  entrée  triomphale.  Le  pilote 
qui  les  conduisait  à  l'île  de  Rhé  les  ayant  fait  monter  précipitam- 
ment sur  le  premier  vaisseau  anglais  qu'il  rencontra,  Amonnet, 
dont  une  partie  de  la  fortune  était  passée  en  Hollande,  offrit  de 
payer  la  place  de  ceux  de  ses  compagnons  qui  n'avaient  pas  d'ar- 
gent; mais  l'offre  se  trouva  inutile  quand  on  eut  découvert  le 
Christian  State  chargé  d'emmener  les  expulsés  ».  M.  et  M"<=  Amonnet 
n'avaient  pas  encore  épuisé  le  calice  des  douleurs;  pendant  qu'on 
les  arrachait  à  leur  famille  et  à  leur  patrie,  leur  fille  Marie,  qui 
s'était  montrée  la  plus  affectionnée  à  suivre  leur  exemple,  leur  por- 
tait le  dernier  coup  en  abjurant  sans  retour. 

Dieu  ne  les  laissa  pourtant  point  sans  consolation.  Au  bout  de 
quelques  années,  quand  Marthe  eut  pu  comparer  la  conduite  des 
religieuses  à  celle  de  ses  parents,  ses  illusions  se  dissipèrent.  Elle 
délaissa  la  foi  persécutrice  pour  embrasser  avec  plus  d'ardeur  que 
jamais  la  foi  persécutée.  Après  avoir  vainement  essayé  de  lutter, 
les  Hospitalières  de  la  Place  royale  renoncèrent  à  la  garder  plus 
longtemps,  et  lui  firent  donner  (i3  janvier  lôgS)  l'autorisation  de 
passer  en  Hollande  avec  Anne  Grillart  (O^  87).  Enfin,  au  mois 
d'octobre  1694,  les  registres  du  Secrétariat  mentionnent  la  fuite  de 
deux  demoiselles  Amonnet,  qui  ne  peuvent  être  sans  doute  que 
Rachel  et  Marguerite.  L'un  de  leurs  guides,  Leroy,  fait  prisonnier 
à  Paris,  au  mois  d'août,  déclara  que,  moyennant  trente  louis  d'or, 
elles  s'étaient  tirées  des  mains  de  deux  gardes  de  feu  M.  le  ma- 
réchal d'Humières  '^,  qui  les  laissèrent  aller  après  les  avoir  arrêtées. 
Leur  frère,  François,  étant  aussi  passé  à  l'étranger  avec  son  ami 


•  Voir  les  détails  au  chapitre  Béringhen.       deux  furent  arrêtés  par  ordre   du  lo  oc- 
"  L'un    d'eux   s'appelait  Dubois.    Tous       tobre  (O'  38). 


3o  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Pans. 

Pierre  Chardon,  Marie  demeura  seule  en  France  et  en  possession 
des  biens  de  la  famille,  en  vertu  d'un  brevet  du  3o  août  1688 
(O*  34).  Un  autre  brevet,  du  27  juillet  1700,  l'autorisait  à  recevoir 
800  livres  à  elle  dues  par  Dubuisson,  et  le  restant  du  prix  d'un 
héritage  situé  près  de  Tours  et  appelé  le  Pressoir,  qu'elle  avait 
vendu  à  IVIandroux  de  Tours,  le  8  avril  1697.  Le  même  brevet 
l'autorisait  à  vendre  les  autres  héritages  à  elle  appartenant  et  situés 
aux  villages  de  Ponthion  et  d'Estrevy,  près  Vitry-le-François.  — 
Par  une  ironie  du  sort,  la  seule  des  demoiselles  Amonnet  qui  resta 
catholique,  fut  celle-là  même  à  qui  la  mère  Garnier  avait  trouvé 
«  trop  peu  de  raison  pour  goûter  le  catholicisme  ». 

C'est  sans  doute  d'un  parent  de  Matthieu  Amonnet,  domestique 
de  François,  qu'il  est  question  dans  la  pièce  suivante,  extraite  du 
Registre  des  décès  de  l'Église  Saint-Eustache,  communiquée  par 
M.  Read:  «  Le  mercredi  28  décembre  1698,  deffunct...  Amonnet, 
commis  aux  aides  à  la  barrière  de  la  Voirie  proche  la  croix  Cadet, 
décédé  le  jour  d'hier,  a  été  inhumé  au  cimetière  Saint- Joseph  ».  On 
a  biffé  cet  acte  et  écrit  en  marge  :  «  Le  convoi  dudit  sieur  Amonnet 
n'a  pas  été  fait,  attendu  qu'il  a  été  refusant  de  recevoir  les  sacre- 
ments et  qu'il  est  mort  huguenot.  —  Signé  :  Gaignet,  commis  de 
M.  le  curé  ».  Marie  Hamonnet  reçue  à  la  repentance  à  La  Haye  en 
1694  appartenait  sans  doute  à  la  même  famille. 

Mentionnons  encore  qu'un  nommé  Amonnet  logeait,  à  l'ap- 
proche de  la  Révocation,  chez  Bertrand  sculpteur  de  la  rue 
Monsieur-le-Comte.  Ils  se  brouillèrent,  et  Amonnet  finit  par  appeler 
son  hôte  apostat,  bien  que  celui-ci  renvoyât  tous  ses  locataires 
catholiques  pour  en  prendre  de  protestants. 


AUFRERE 


Antoine  Aufrère,  marquis  de  Corville,  procureur  au  Parlement, 
appartenait  à  une  famille  riche  et  considérée  qui  possédait  la 
seigneurie  du  petit  village  de  Corville  en  Normandie,  et  dans 
laquelle  les  fonctions  de  procureur  semblaient  héréditaires.  Il  avait 
épousé  le  II  novembre  1644  (?)  Antoinette  Gervaise  (Agnew,  II,  218), 
dont  il  eut  deux  fils:  Israël- Antoine  (1667)  et  Noël-Daniel.  Aufrère, 
veuf  et  retiré  des  affaires  au   moment  de  la  Révocation  (Fr.  7o5i 


Pasteurs  et  Anciens.  3i 

f°  i36),  habitait  la  rue  de  la  Poterie,  quartier  de  la  Tixeranderie'. 
Il  fut  exilé  à  Château-Chinon  (Nièvre)  le  20  novembre,  après  avoir, 
en  prévision  des  maux  qui  allaient  fondre  sur  l'Eglise,  fait  passer 
en  Hollande  225,000  livres,  composant  la  presque  totalité  de  sa 
fortune.  Ses  fîls,  auxquels  les  papiers  de  La  Reynie  donnent  un 
âge  trop  élevé,  «  apprenaient  les  sciences  »  et  fréquentaient  encore, 
au  milieu  de  novembre,  l'académie  du  sieur  Bernardi,  située  près 
de  l'hôtel  de  Condé,  dans  la  rue  de  Condé  actuelle.  Le  16  janvier 
1686,  le  commissaire  Hémon  informait  La  Reynie  que  les  deux 
jeunes  gens  et  leur  servante  s'étaient  enfuis  à  l'étranger  sans  avoir 
voulu  ni  signer  ni  faire  abjuration,  et  qu'on  n'avait  pu  que  mettre 
le  scellé  sur  la  maison  abandonnée  (Fr.  7o5i  f°  102).  Cette  évasion, 
évidemment  ordonnée  par  l'exilé,  lui  valut  un  redoublement  de 
rigueurs,  c'est-à-dire  la  dragonnade,  dont  il  se  plaignit  à  La  Reynie 
avec  une  grande  modération,  en  essayant  de  faire  passer  la  fuite 
de  ses  fils  pour  un  enlèvement  auquel  il  n'aurait  eu  aucune  part: 


De  Château-Chinon,  6  mars  i636. 
Monseigneur, 

Vous  savez  qu'il  y  a  trois  mois  entiers  que  je  suis  dans  cette  ville,  oij  il  a 
plu  au  roi  de  m'envoyer.  Le  respect  que  j'ai  pour  les  ordres  de  Sa  Majesté 
m'empêche  de  me  plaindre  de  mon  exil.  Mais  je  ne  puis  plus  me  taire  à  l'égard 
de  la  rigueur  qui  s'exerce  sur  ma  personne,  ne  pouvant  me  persuader  que  ce 
soit  par  les  ordres  de  Sa  Majesté,  qui  est  trop  juste  pour  souffrir  qu'on  veuille 
exiger  de  moi  des  choses  impossibles.  Vous  savez,  Monseigneur,  qu'un  scellé 
a  été  apposé  dans  ma  maison  à  Paris  depuis  que  j'en  suis  sorti,  ce  qui,  joint  à 
l'absence  de  la  personne  à  qui  j'avais,  en  partant,  confié  la  garde  de  mes 
enfants,  de  ma  maison  et  de  tout  mon  bien,  qui  est  présentement  à  l'abandon, 
me  met  hors  d'état  de  subsister  ici,  où  je  n'ai  aucune  habitude.  Cependant  on 
veut  que  j'entretienne  dans  un  cabaret  de  cette  ville  des  cavahers,  et  on  m'ex- 
pose à  leurs  insultes,  faute  de  payer  leur  dépense,  ce  que  je  ne  saurais  faire 
qu'en  faisant  vendre  mes  meubles,  qui  sont  les  effets  les  plus  clairs  de  mon 
bien. 

J'ai  pris  la  liberté  de  dresser  une  requête  qui  vous  sera  présentée,  et  je 
prends  celle  de  vous  supplier.  Monseigneur,  d'en  vouloir  prendre  la  lecture,  et 
en  attendant  que  la  vente  ait  été  faite  par  vos  ordres,  de  vouloir  bien  me  faire 
obtenir  de  Sa  Majesté  ceux  que  vous  jugerez  nécessaires  pour  faire  cesser 
les  violences  qui  s'exécutent  contre  moi  par  les  cavaliers,  sur  le  prétexte  du 
manque  de  paiement  de  leur  solde,  dont  je  ne  suis  pas  tenu,  n'étant  point 
habitant  de  ce  lieu,  comme  j'ai  déclaré  aux  échevins  qui  m'ont  livré  à  eux, 
après  m'avoir  contraint  à  sortir  de  la  maison  d'un  particulier  où  je  m'étais  mis 


■  La  rue  de   la  Poterie  est   représentée       place  de  l'HôteI-de-Vil!e,  et  par  la  partie 
aujourd'hui  par  l'angle  NorJ-Ouest  de  la      méridionale  de  la  rue  du  Renard. 


32  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Parts. 

en  pension.  Les  magistrats  de  cette  ville  voient  les  maux  que  je  souffre;  mais 
ils  n'osent  rien  entreprendre  pour  mon  soulagement,  ni  même  écouter  mes 
plaintes.  Je  n'entreprendrai  pas  aussi,  Monseigneur,  de  vous  en  faire  ici  le 
détail,  ni  même  de  vous  marquer,  outre  la  peine  de  mon  exil,  le  préjudice  que 
je  souffre  par  la  fuite  de  mes  enfants,  procédée  de  celle  de  la  demoiselle  qui 
les  avait  avec  tout  mon  bien  et  ma  procuration  en  sa  garde,  ou  plutôt  parleur 
enlèvement,  qui  sans  doute  achève  ma  ruine  et  la  leur.  C'est  assez  et  je  confesse 
même  que  c'est  trop  d'avoir  osé  vous  écrire  la  présente,  et  de  l'avoir  d'ailleurs 
rendue  si  peu  abrégée.  Je  suis  avec  un  respect  inviolable.  Monseigneur,  votre, 
etc.  (Fr.  7o53,  f»  94). 

Cette  lettre  si  forte,  à  la  fois  naïve  et  dissimulée,  puisqu'elle 
invoque  le  droit  individuel  et  ne  dit  qu'une  partie  de  la  vérité,  ne 
produisit  naturellement  aucun  effet.  Trompant  alors  la  surveillance 
des  autorités  et  celle  des  dragons,  aidé  sans  doute  dans  sa  tentative 
d'évasion  par  les  Girardot  de  Château-Chinon,  parents  de  son 
collègue  au  consistoire,  Aufrère  s'enfuit  à  son  tour  et  essaya  de 
rejoindre  ses  fils;  mais  à  peine  avait-il  fait  une  trentaine  de  lieues, 
qu'il  fut  arrêté  à  La  Bussière  (arrond.  de  Gien,  Loiret)  et  transféré 
à  la  Bastille,  par  ordre  du  6  avril.  Au  bout  d'une  quinzaine  de 
jours,  il  eut  la  faiblesse  d'abjurer  pour  recouvrer  la  liberté  ;  mais  la 
crainte  de  retourner  à  la  Bastille  ne  l'empêcha  point  de  favoriser 
la  fuite  de  ses  coreligionnaires,  en  attendant  qu'il  pût  lui-même  se 
remettre  en  route.  Un  avis  sans  date  remis  au  roi  portait  ce  qui 
suit: 

M.  Aufrère,  un  des  vingt-quatre  anciens  de  Charenton,  qui  a  été  exilé, 
doit  venir  et  on  a  envoyé  pour  l'aller  quérir.  II  a  donné  sa  maison  où  il  demeure 
à  Paris  à  un  ancien  catholique,  qui,  sous  prétexte  d'avoir  des  malades  chez 
lui,  retire  des  gens  de  la  religion,  et  quand  on  vient  visiter  chez  lui,  il  dit  que 
ce  sont  des  filles  de  joie  qui  ont  du  mal.  Ces  gens-là  lui  donnent  une  pistole  par 
jour.  Il  y  a  une  fille  qui  y  est  restée  dix  jours,  et  qui  lui  a  donné  dix  pistoles. 
Les  guides  les  vont  prendre  dans  cette  maison  (Fr.  7050,  f"  246). 

Aufrère  essaya  une  seconde  fois  de  s'évader;  il  quitta  Paris 
dans  l'équipage  d'une  dame,  qui,  en  arrivant  près  de  la  frontière, 
l'obligea  de  revenir.  Il  alla  ensuite  loger  au  second  étage,  chez  le 
sieur  de  Lione,  marchand,  rue  des  Cinq- Diamants  (aujourd'hui 
partie  sud  de  la  rue  Quincampoix)  à  la  première  porte  cochère  en 
entrant  du  côté  delà  rue  des  Lombards  (Fr.  7o53  fr.  144).  Ses  deux 
échecs  ne  l'avaient  point  découragé,  son  désir  de  se  retrouver 
près  de  ses  fils  grandissait  par  la  prolongation  de  l'absence.  Mais 
persuadé  qu'une  nouvelle  arrestation  l'exposerait  à  la  peine  des 
galères  perpétuelles,  il  voulait  faire  le  voyage  en  toute  sécurité  :  il 


Pasteurs  et  Anciens.  33 

eut  donc  recours  à  la  ruse  pour  tromper  la  police  elle-même,  s'il 
était  possible.  Le  24  juin  1687,  Seignelay  écrivit  à  La  Reynie: 

Le  nommé  Aufrère,  ci-devant  procureur  au  Châtelet,  qui  a  fait  sa  réunion 
après  avoir  été  relégué  longtemps  à  Château-Chinon,  demande  permission 
d'aller  en  Hollande  pour  tâcher  d'obliger  ses  enfants,  qu'il  y  avait  envoyés 
avant  sa  conversion,  à  repasser  en  France,  et  il  offre  pour  sûreté  de  son  retour 
des  biens  qu'il  fait  monter  à  40,000  livres  (O  '  3i). 

La  Reynie  donna  dans  le  piège:  il  accorda,  le  3o  juillet,  un 
passeport  à  Aufrère  allant  en  Hollande.  Une  fois  à  l'étranger,  le 
fugitif  n'eut  garde  de  revenir.  Un  rapport  du  commissaire  Camuset, 
du  22  janvier  1688,  constate  qu' Aufrère  s'est  absenté  du  royaume 
au  commencement  du  mois  de  septembre  précédent,  laissant  des 
meubles  dont  la  valeur  ne  dépassait  guère  les  vingt-six  écus  de 
loyer  qu'il  devait  à  M.  de  Lione.  «  On  dit,  ajoutait  Camuset,  qu'il  a 
hérité  une  maison  de  la  femme  du  sieur  Bezard,  ancien  de  Cha- 
renton,  qui  est  morte  l'année  dernière  dans  la  rue  des  Ours,  sans 
avoir  reçu  aucun  sacrement'»  (Fr.  7o5i  f°  210). 

D'après  la  seconde  édition  de  La  France  protestante,  Antoine 
Aufrère  se  serait  enfui  en  Hollande  avec  sa  femme,  puis  en  Angle- 
terre oij  il  aurait  été  naturalisé  en  1700.  On  a  vu  qu'il  était  veuf  en 
i685  ;  en  outre  ce  n'est  pas  lui,  mais  son  fils  Israël-Antoine,  qui  fut 
naturalisé  en  1700  (Agnew,  II  213-217,  ^^  III  192),  comme  son  autre 
fils  l'avait  été  en  1697  (III  60).  Une  grave  maladie  qui  atteignit  en 
Hollande  l'ex-ancien  de  Charenton  réconcilié  avec  l'Église,  l'obligea 
de  faire  son  testament,  le  3o  avril  1688,  afin  de  se  trouver  prêt 
«lorsqu'il  plairait  à  Dieu  de  le  retirer  de  ce  monde  et  de  l'intro- 
duire dans  la  vie  éternelle,  qu'il  espérait  obtenir  par  l'unique  mérite 
de  Jésus-Christ,  son  Sauveur  et  Rédempteur  ».  II  léguait  1000  florins 
«aux  pauvres  de  Jésus-Christ  persécutés  en  France  pour  la  foi,  et 
à  qui  Dieu  avait  fait  la  grâce  de  venir  le  glorifier  dans  les  Pro- 
vinces-Unies». Il  confirma  ce  testament  le  i^''  juillet  1690,  en  rédui- 
sant toutefois  à  5oo  florins  le  legs  des  pauvres. 

Cependant  Israël-Antoine,  qui  s'était  d'abord  destiné  à  une 
autre  carrière,  étudiait  la  théologie  à  Leide(i69o)et  se  fit  consacrer 
en  Hollande.  Après  son  mariage  avec  Sara  Amesincq  (1700),  dont 
la  famille  était  alliée  aux  De  Langle  et  aux  Basnage,  il  fut  appelé  à 
Londres  par  l'Église  française  de  la  Savoie,  qu'il  quitta  ensuite 
pour  la  chapelle    royale   de    Saint- James.    Son    père   le   suivit  à 

'  Bezard  avait  épousé  en  secondes  noces       docteur  en  médecine,   frère  ou  parent  de 
Suzanne  Lesobre,  veuve  d'Israël  Gervaise,       la  femme  d'Aufrère. 


34  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

Londres,  en  1700,  et  mourut  à  une  date  inconnue.   Israël- Antoine 
s'éteignit  à  quatre-vingt-dix  ans,  en  1758. 


BEAUCHAMP 

Samuel  Beauchamp,  fils  'du  procureur  Jean  Beauchamp,  était 
avocat  au  Parlement  de  Paris  et  habitait  la  rue  de  la  Bûcherie,  place 
Maubert.  Il  épousa  Marie  Malherbe  dont  il  eut  trois  fils:  Samuel 
(1634),  Nicolas  (1640),  Jean  (i656)  et  une  fille:  Susanne,  mariée  en 
1662  à  Paul  Toulieu,  aussi  avocat,  fils  de  Pierre,  médecin  du  duc 
d'Orléans,  et  de  Susanne  Chardon.  Dans  l'affaire  d'Alexandre 
Morus  (1657),  qui  jeta  la  discorde  entre  les  anciens  aussi  bien  que 
dans  toute  l'Eglise,  Beauchamp  se  rangea,  ainsi  que  ses  collègues 
Massanes,  Desforges,  Le  Coq,  Lorides  Des  Galinières,  Parignon, 
Papillon,  Cury  Mercur  (?)  et  Denez  ',  parmi  les  adversaires  du 
ministre.  Le  consistoire  de  Charenton  le  députa  aux  synodes  tenus 
en  ce  lieu  en  1669  et  1679.  Il  fut  exilé  à  Bar-sur-Aube  le  20  no- 
vembre i685;  inutilement,  car  on  ne  parvint  pas  à  le  faire  abjurer: 
il  fallut  l'expulser  comme  ses  collègues  Amonnet,  Béringhen, 
Gervaise,  La  Bastide,  Papillon,  et  nombre  d'autres  confesseurs.  Il 
fut  conduit  hors  du  royaume  le  i"^  mars  1688,  avec  Thierri  de 
MaroUes,  avocat,  parent  du  célèbre  forçat  pour  la  foi^.  Samuel 
Beauchamp  mourut  à  Thorpe  en  Angleterre,  âgé  de  soixante-dix- 
huit  ans  (1688).  Sa  fille  Louise  avait  épousé  au  refuge,  l'année  pré- 
cédente, Henri  Vareilles,  sieur  de  Champredon. 


BERINGHEN 

Des  deux  branches  de  la  famille  de  Béringhen,  l'une  se  con- 
vertit sous  Louis  XIII  et  fut  comblée  de  faveurs^,  tandis  que  l'autre, 


■  Synode  prov.  de  La  Fertc;  [Ms.  de  la  martyr  Louis  de  MaroUes.   Paris,   i883, 

ISibl.  du  prot.).   Les  noms   de  Turpin  et  in-12,  p.  24. 

Pellisson     paraissent     aussi     dans    cette  "  Cependant  Henri   île  Bcringhen,  père 

afTairc.  de  M.  le  premier,  fut  reçu  à  In  rcpi'ntance 

*  Hist.  des  souffrances  du  bienheureux  et  à  la  communion  par  le  pasteur  du  Dé- 


Pasteurs  et  Anciens.  35 

restée  protestante,  subit  toutes  les  persécutions  imaginables  et 
donna  l'exemple  d'un  invincible  attachement  à  sa  foi.  A  celle-ci, 
c'est-à-dire  celle  de  Bretagne,  appartenait  Jean  de  Béringhen', 
sieur  de  Flehedel,  Langarzeau  et  Menoux  ou  Menour,  né  en  i6i2et 
secrétaire  du  roi.  Il  avait  épousé  à  Charenton,  en  1642,  Marie  de 
Menour,  femme  d'un  mérite  et  d'une  vertu  extraordinaire,  dit 
M"^  du  Noyer,  qui  fut  en  Hollande  l'objet  de  sa  protection  et  de 
celle  de  M"^=  de  La  Guerche  et  de  Dangeau-.  Ils  eurent  quinze 
enfants,  dont  sept  seulement  vécurent  âge  d'homme  :  Théodore 
(1644),  Marie  (1648),  femme  de  François  Le  Coq,  sieur  de  Germain; 
Susanne  (i65o),  femme  de  Jacques-Nompar  de  Caumont,  duc  de 
La  Force;  Françoise  (i656),  expulsée  de  France  en  même  temps 
que  son  père,  sa  mère  et  son  frère  Théodore  ;  Elisabeth  (1661), 
femme  de  Pascal  Le  Coq,  sieur  de  Germain,  et  frère  de  François; 
Frédéric  (i663)  et  Adolphe^  (1666),  qui  abjurèrent  en  1686.  Le 
dernier  mourut  avant  1704.  Sur  la  recommandation  de  Ruvigny, 
Bayle  fut  admis  comme  précepteur  dans  cette  famille,  qui  habitait 
l'Hôtel  du  grand  Henri  sur  la  Place  royale  (aujourd'hui  place  des 
Vosges). 

Une  fille  de  service  nommée  Marie  Chabin,  qui  était  restée 
pendant  quatre  ans  chez  M.  de  Béringhen,  ayant  tenté  de  passer  à 
l'étranger,  fut  arrêtée  à  Péronne  avec  une  dame  Lemaistre^,  vers 
le  20  mai  i685,  dans  le  carrosse  de  Valenciennes.  On  ramena  les 
fugitives  à  la  Bastille  où  La  Reynie  les  interrogea.  Il  leur  fît  rendre 
la  liberté  au  bout  de  trois  semaines  (16  juin),  en  les  confiant  à  la 
garde  des  anciens  Béringhen  et  Tassin.  Marie  Chabin  se  fit  coutu- 


sert  Malzac,  en  i68g,  et  mourut  trois  ans  son  fils  le  brevet  d'affaires   dont  il  jouis- 

après  sans  confession  ni   sacrements  (voir  sait  depuis  de  longues  années,  et  qui  ne 

Biillet.  III,  593,  et   IX,  84).    C'est  de   lui  lui    servait  plus   de  rien,    parce    qu'il  ne 

que    les  Mém.  de    Sourches,   Paris   i83G,  venait  voir  le  roi  que  deux  ou  trois  fois 

in-8°,  I,  I,  parlent    en    ces    termes:    «Le  tous  les  ans,  au  lieu  que  c'était  un  grand 

premier   jour   de    Tannée    i685,    le    bon-  avantage  pour  son  fils,  qui  était  toujours 

homme   Béringhen,    chevalier  de   l'ordre  auprès  du   roi,    et   qui,   selon    toutes   les 

et  premier  écuyer  de   la   petite  écurie  du  apparences,  étant  jeune,  en  devait   jouir 

roi,  lequel  s'était  retiré  de  la  cour  depuis  longtemps». 

quelques  années  pour  songer  à  son  salut  '  Fils  de  Théodore  de  Béringhen  et  de 

(c'était    presque    le    premier   homme  qui  Susanne  Grislet. 

eût    donné   aux    courtisans   l'exemple   de  -  VoirF;■J^!ce/Jro^,  art.COURClLLON. 

faire  dans  sa  vieillesse  une  sage  retraite,  3  Mis    en     pension     chez    le     ministre 

car  on    ne   veut   jamais    quitter  la  cour,  Trouillart,  puis  chez  le   ministre   Misson 

quelque  âge   que  l'on    ait,    et   l'on  ne  se  de   Sainte-Mère-Église,  Adolphe  ne  mon- 

fait  point  de  justice;  mais  le  bonhomme  trait    aucune    disposition     pour    l'étude. 

Béringhen  était   le  plus  sage  homme  de  Voir  des  lettres  qui  le  concernent  dans  le 

son   temps  et    passa  en  repos  le  reste  de  Biillet.,  3«  série,  VI,  646. 

ses  jours),  obtint  du  roi   de  transférer  à  *  Voir  ce  nom. 


36  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Parts. 

rière;  mais  les  deux  anciens  ne  restèrent  pas  moins  chargés  de  sa 
surveillance.  Au  moment  de  partir  pour  la  campagne,  M.  et  M'"'=  de 
Béringhen  demandèrent  qu'on  les  déchargeât  de  cette  responsa- 
bilité. 

Dans  un  mémoire  adressé  à  Seignelay  le  8  novembre  i685,  la 
police  s'exprimait  sur  le  compte  du  mari  de  la  manière  suivante  : 

Le  sieur  de  Béringhen,  ci-devant  secrétaire  du  roi,  père  de  M™"  la  duchesse 
de  La  Force  et  de  M""  Le  Coq,  conseiller  au  Parlement,  âgé  de  plus  de 
soixante  ans  [environ  soixante-treize],  honnête  homme  dont  l'esprit  est  assez 
doux,  fort  zélé  dans  sa  religion.  Il  passe  pour  assez  riche.  Ami  très  particulier 
de  M.  de  Massanes.  Il  est  présentement  à  sa  terre  de  La  Rivière,  proche  de 
Fontainebleau. 

Chargé  de  lui  porter  la  lettre  de  cachet  du  lo  novembre,  qui 
le  reléguait  à  Limoges,  le  commissaire  Labbé  écrivait  le  12  : 

Aussitôt  le  paquet  mis  entre  mes  mains,  j'ai  été  chez  M.  de  Béringhen 
pour  lui  remettre  les  ordres  du  roi.  Il  est  encore  avec  son  fils  le  conseiller,  en 
sa  terre  de  La  Rivière  près  Fontainebleau,  et  ne  reviendra  qu'après  le  retour  du 
roi  à  Versailles.  J'ai  été  pareillement  chez  le  sieur  Bezard,  qui  n'était  pas  chez 
lui,  et  j'ai  appris  qu'il  ne  reviendrait  de  la  ville  qu'à  une  heure  et  demie.  On 
m'a  fort  pressé,  dans  l'une  et  l'autre  maison,  de  dire  ce  que  je  voulois;  mais  je 
n'ai  fait  aucune  réponse,  sinon  que  j'avois  envie  de  leur  parler.  Je  retournerai 
à  l'heure  marquée  chez  le  sieur  Bezard  (Fr.  yoSi,  f°  i5i). 

Le  14,  le  même  commissaire  écrivait  encore  à  La  Reynie  : 

J'ai  envoyé  ce  matin  secrètement  savoir  si  M.  de  Béringhen  reviendroit 
bientôt  de  la  terre  de  La  Rivière;  j'ai  appris  qu'il  seroit  ce  soir  à  Paris. 
Cependant  M.  son  fils,  le  conseiller,  est  venu  au  logis,  fort  contrit  de  la  retraite 
de  quelques  anciens,  qui  m'est  venu  demander  si  je  n'avois  rien  à  dire  à 
M.  son  père,  et  ne  m'étant  point  expliqué  avec  lui,  il  m'a  dit  qu'il  ne  seroit  de 
retour  que  samedi  prochain  [i5  ou  22]...  J'ai  connu  par  l'entretien  que  j'ai  eu 
avec  lui,  qu'il  persévère  dans  la  religion  (Fr.  7o5i,  f"  i33). 

Sans  doute  M.  de  Béringhen  s'excusant  sur  son  âge  et  ses 
infirmités,  s'efforça  de  gagner  du  temps  et  d'obtenir  qu'on  le 
reléguât  dans  un  lieu  moins  éloigné  ;  car,  le  22  novembre,  une  nou- 
velle lettre  de  cachet  l'envoyait  à  Montargis  avec  sa  femme  et  sa 
fille  Françoise.  On  le  traita  doucement  aussi  longtemps  qu'on 
espéra  sa  conversion;  mais  l'illusion  s'évanouit  et  la  modération 
avec  elle,  témoin  ces  lignes  adressées  à  l'intendant  De  Bezons,  le 
20  janvier  1686  : 

Les  sieur  et  dame  de  Béringhen,  qui  sont  relégués  à  Montargis,  ont  avec 
eux  leur  fille  qui   empêche  leur  conversion,   ce  qui  a  oblige  Sa  Majesté  de 


Pasteurs  et  Anciens.  3j 

prendre  la  résolution  de  la  faire  mettre  dans  le  couvent  des  Ursulincs  de  la 
ville,  et  je  vous  envoie  les  ordres  nécessaires  (O  >  3o). 

L'éloignement  de  Françoise  n'ayant  pas  modifié  les  sentiments 
de  M.  et  de  M'"'^  de  Béringhen,  on  leur  envoya  seize  dragons,  qui 
les  gardaient  à  vue  jour  et  nuit,  et  firent  tout  ce  qui  était  possible 
pour  arracher  aux  deux  vieillards  un  mot  ou  un  geste  d'abjura- 
tion*. Louvois  écrivait  au  même  intendant,  le  4  février: 

J'ai  rendu  compte  au  roi  de  la  lettre  que  vous  avez  pris  la  peine  de 
m'écrire,  par  laquelle  Sa  Majesté  a  été  informée  de  l'opiniâtreté  de  M.  et  de 
M'""  de  Béringhen;  l'intention  du  roi  est  que  la  garde  qui  est  dans  leur  maison 
continue  à  y  vivre  à  leurs  dépens,  et  que,  s'ils  ne  fournissent  pas  à  sa  subsistance, 
la  garnison  commence  toujours  à  manger  la  première. 

Dans  la  pensée  que  la  dragonnade  pouvait  le  faire  subitement 
passer  de  vie  à  trépas ,  et  craignant  qu'on  ne  le  soupçonnât 
«  d'avoir  défailli  et  succombé  sous  le  poids  de  cette  tentation,  par 
la  grande  débilité  où  son  corps  était  réduit»,  M.  de  Béringhen, 
écrivit,  le  20  février,  sa  confession  de  foi  et  la  fit  remettre  à  son 
fils.  Théodore  lui  répondit,  le  25  : 

Que  ne  puis-je,  mon  très  cher  père,  vous  exprimer  combien  je  me  trouve 
assuré  et  fortifié  par  votre  exemple,  et  quelle  abondance  de  consolation  je 
reçois  de  la  grâce  que  Dieu  vous  fait!...  Fortifiez-vous  donc  au  Seigneur,  et 
soyez  persuadé...  qu'en  quelque  état  d'infirmité  et  de  maladie  que  vous  soyez 
au  milieu  de  cette  soldatesque  infernale,  la  paix  de  Dieu,  qui  surmonte  tout 
entendement,  y  gardera  votre  cœur  et  vos  sens  en  Jésus-Christ,  avec  autant 
de  facilité  que  si  vous  si  étiez  dans  le  sein  de  votre  famille.. .  Il  vous  a  donné, 
par  manière  de  dire,  comme  à  saint  Paul,  les  âmes  de  ceux  qui  voguent  avec 
vous  sur  cette  mer  orageuse.  Tous  tant  que  nous  sommes,  vos  fils  et  vos  filles, 
et  ceux  qui  vous  touchent  de  plus  près,  nous  persistons  avec  vous  en  un 
même  esprit  depuis  plusieurs  mois.  Je  n'ai  rien  souffert  jusques  ici  pour  ma 
personne  :  il  est  vrai  que  je  suis  menacé  des  dragons  comme  les  autres 
exilés  ^. 

S'imaginant  que  M.  de  Béringhen  faiblirait  dès  qu'il  serait 
privé  de  sa  femme  et  entièrement  livré  à  des  mains  catholiques,  les 
convertisseurs  firent  emprisonner  M™'=  de  Béringhen  dans  le  cou- 
vent de  la  Visitation  de  Montargis.  Et  non  contents  d'avoir  séparé  les 
époux,  ils  firent  arrêter  leurs  trois  fils.  Par  ordre  du  2  mars  1686, 
«  les  sieurs  de  Béringhen,  frères  du  ci-devant  conseiller  de  Paris  », 


'  Théodore  de  Béringhen  a  dû  se  trom-       furent  dragonnes.  {Cinquante  lettres  d'ex- 
per  en  écrivant  que  sa  sœur  était  encore       liortation,  p.  i). 
près    de    leurs    parents    lorsque    ceux-ci  -  Cinquante  lettres,  p.  2. 


38  Révocation  de  l'Èdit  de  Nantes  a  Paris. 

dont  l'un,  Frédéric,  sieur  de  Langarzeau  était  cornette  de  cavalerie  '. 
furent  mis  à  la  Bastille  (O'  3o).  Dès  le  lo  mars,  l'un  promit  tout  ce 
qu'on  voulut-,  et  recouvra  la  liberté  le  lendemain;  l'autre  était 
encore  à  la  Bastille  à  la  fin  d'avril,  et  Seignelay  lui  écrivait  le  29: 

Le  roi  vous  envoyant  le  sieur  Varet  [vicaire  de  Saint-Eustache]  pour 
conférer  avec  vous  et  vous  instruire  des  vérités  de  la  religion  catholique,  Sa 
Majesté  m'ordonne  de  vous  écrire  que  son  intention  est  que  vous  l'écoutiez  et 
que  vous  lui  donniez  tout  le  temps  nécessaire  pour  cela.  Elle  ne  doute  point 
que  vous  n'exécutiez  ponctuellement  ce  qu'elle  désire  de  vous  en  cotte  occa- 
sion, et  que  vous  ne  preniez  le  parti  qui  est  seul  convenable  à  votre  salut  et  à 
votre  repos  (O  '  3o). 

D'après  La  France  protestante,  celui-ci  plia  aussi  au  bout  de 
quelque  temps.  La  lettre  suivante,  adressée  à  La  Reynie  le  22  août 
1686,  nous  apprend  que  l'un  de  ces  deux  nouveaux  catholiques, 
très  probablement  Frédéric,  qui  plus  tard  essaya  de  faire  passer 
pour  morte  sa  sœur  Françoise,  afin  de  s'emparer  de  ses  biens,  se 
plaignait  aigrement  de  son  père  : 

Je  vous  envoie  un  placet  présenté  au  roi  par  le  sieur  de  Béringhen  fils, 
afin  que  vous  examiniez  s'il  est  vrai  qu'en  liaine  de  sa  conversion,  son  père 
lui  fasse  le  mauvais  traitement  dont  il  se  plaint,  et  que  vous  me  mandiez  ce 
qu'il  y  aurait  à  faire  à  cet  égard  pour  obliger  son  père  à  lui  procurer  son 
établissement  (O  '  3o). 

Le  3i  août,  Seignelay  revenait  à  la  charge  : 

Le  roi  veut  que  M.  de  Béringhen  donne  à  son  fils  jusqu'à  2000  livres;  s'il 
ne  le  fait  pas,  il  faudra  voir  quel  expédient  il  y  aura  à  prendre  pour  l'obliger. 

Quant  à  Théodore,  rélégué  à  Vézelay,  puis  à  Beaune,  et  mené 
à  la  Bastille  par  ordre  du  12  mai,  il  suivit  courageusement  l'exemple 
paternel. 

Tant  de  coups  répétés  et  de  nature  si  diverse  .semblent  avoir 
plongé  le  vieillard  dans  un  état  d'abattement  et  de  torpeur  qui  lui 
ôtait  toute  énergie.  Le  26  mai  1686,  Seignelay  le  croyait  «  en  de 
bonnes  dispositions»,  et  lui  ordonnait  de  quitter  Montargis  pour 
venir  à  Paris,  dans  la  maison  des  Pères  de  la  Doctrine  chrétienne. 


'  En   1722  Krcdéric  assistait  comme  té-  Guichard,  marquis    de  Peray,    et  de  Ca- 

moin    à   l'inhumation    de   Guillaume   Le  therine  de   Dangeau,    qui    fut    visite    par 

Coq  de  Germain,  hollandais,  enterré  dans  Dangeau  et  relâché  par  ordre  du  21  mars 

le  cimetière   des  étrangers,    au   Port-au-  (Fr.  >'ro^,  art.  COURCILLON  et  Fr.  7o53, 

Plâtre.  f"  4^6). 

2  Ainsi  qu'un  ex-capitaine,  fils  de  Jean 


Pasteurs  et  Anciens.  3g 

M.  de  Béringhen  rejoignit  donc  son  gendre,  le  duc  de  La  Force,  au 
séminaire  de  Saint-Magloire  '.  Un  ordre  du  26  juin,  adressé  au 
supérieur  de  cette  communauté,  autorisait  le  duc  de  La  Force  à 
voir,  quand  il  le  désirerait,  M.  de  Béringhen,  et  celui-ci  à  conférer 
avec  son  procureur  en  présence  de  deux  religieux  de  ladite  maison. 
En  vertu  d'un  autre  ordre  du  même  jour,  M"^  de  Béringhen  fut 
transférée  du  couvent  de  Montargis  à  l'abbaye  de  Gercy  près  Paris, 
où  elle  eut  la  permission  de  recevoir  cachetées  les  lettres  du  duc 
de  La  Force,  et  de  parler  aux  gens  envoyés  de  sa  part,  mais  seule- 
ment en  présence  d'une  religieuse  désignée  par  la  supérieure 
(2  juillet  1686.  Bîdlet.  II,  71). 

Dragonne  durant  cinquante  jours  ^,  séparé  de  sa  fille  et  de  sa 
femme  à  un  âge  et  malgré  des  infirmités  qui  réclamaient  tous  leurs 
soins  ;  frappé  dans  ses  biens  et  dans  les  membres  de  sa  famille, 
incarcérés  pour  la  plupart  ;  désolé  par  l'abjuration  de  deux  de  ses 
fils  et  par  l'odieuse  ingratitude  de  l'un  d'eux,  Jean  de  Béringhen 
supporta  tout  avec  une  pieuse  constance  que  rien  ne  put  ébranler, 
pas  même  les  soins  intéressés  que  lui  prodiguèrent  d'abord  les 
Pères  de  l'Oratoire.  Aussi  fut-il,  par  ordre  du  19  août  1686,  trans- 
féré comme  opiniâtre  de  Saint-Magloire  au  château  d'Angoulême, 
où  le  rejoignirent,  un  an  plus  tard,  ses  collègues  au  consistoire 
Gervaise  et  Masclari,  ainsi  que  MM.  de  Virazel  et  Morisset.  Sauf  le 
dernier,  qui  ne  possédait  rien  et  pour  lequel  Sa  Majesté  payait 
quinze  sols  par  jour;  tous  payaient  à  leur  geôlier  douze  cents  livres 
par  an  prélevées  sur  leurs  biens  saisis  par  ordre  du  roi  (O^  3r, 
28  octobre)^.  On  permit  à  M.  de  Béringhen  de  se  promener  dans  le 
château  et  de  recevoir  les  meubles  et  l'argent  que  lui  envoyait  le 
duc  de  La  Force  (Btillet.  II,  72).  Mais  il  supplia  vainement  La  Reynie 
de  le  faire  ramener  à  Paris  afin  de  pouvoir  remédier  au  mal  dont 
il  souffrait  et  sur  lequel  il  avait  consulté  le  célèbre  médecin  De  La 
Closure,  d'Aubeterre.  Vainement  le  duc  de  La  Force  joignit-il  ses 
prières  à  celles  de  son  beau-père,  le  roi  fut  impitoyable.  Il  fallait 
une  bien  grande  sécheresse  de  cœur  pour  n'être  pas  touché  de  la 
lettre  suivante  : 


'  Aujourd'hui  établissement  des  Sourds-  appartenant  à  Jean   de  Béringhen  furent 

Muets  au  faubourg  Saint-Jacques.  Le  duc  confisqués  à  la  demande  et  en  faveur  des 

de  La  Force  y  était  entré  le  i8  avril  1686.  locataires  :   l'une  était   louée  au   marquis 

'  Cinquante  lettres,  etc.,  p.  25o.  du  Terrai!;  l'autre,  au  cardinal  nonce  du 

^  En  1687,   les  loyers  de  deux  maisons  pape,    qui    ne  se  fit    aucun    scrupule   de 

de  la  rue  Saint-Dominique-Saint-Germain  dépouiller  un  hérétique  (Fr.  705i,   f»  824). 


40  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

A  M.  de  La  Reynie,  lieutenant-général  de  police. 
Monsieur, 

Vous  aurez  appris  par  les  deux  lettres  que  vous  m'avez  fait  l'honneur  de 
m'envoyer  de  M.  de  Bcringhen,  et  par  celle  qu'il  vous  a  écrite,  l'état  pitoyable 
où  il  est  dans  des  souffrances  continuelles  par  des  maux  très  violents, 
sous  lesquels  il  ne  pourrait  subsister,  et  comme  il  vous  supplie,  connaissant 
votre  bonté  et  générosité,  de  vouloir  tâcher  d'obtenir  qu'on  l'amène  à  Paris  ou 
autour,  pour  qu'il  se  fasse  faire  les  opérations  et  les  remèdes  qui  peuvent  lui 
sauver  la  vie,  agréez,  Monsieur,  que  je  me  joigne  à  lui,  et  que  je  vous  supplie 
de  tout  mon  cœur  de  vouloir  tâcher  d'obtenir  cette  grâce.  J'espère  en  la  bonté 
de  Sa  Majesté,  que,  si  elle  l'apprend  par  une  personne  comme  vous,  ne  doutant 
pas  de  la  vérité  de  la  chose,  elle  n'ait  compassion  de  ce  pauvre  malade,  âgé 
de  soixante-quinze  ans  ou  environ.  Pardonnez-moi  si  je  vous  donne  tant  de 
peine;  mais  vous  jugerez.  Monsieur,  de  l'importance  de  la  chose  que  je  vous 
serais  allé  demander,  sans  que,  ma  santé  aussi*  n'étant  pas  bonne,  je  fais  des 
remèdes  pour  prendre  des  eaux.  Je  n'oublierai  jamais  toutes  vos  bontés  et 
serai  toute  ma  vie, 

Monsieur, 
Votre  très  humble  et  très  obéissant  serviteur. 

La  Boulaye,  7  août  1687.  Le  duc  de  La  Force. 

(Fr.  7o53,  f"  493.) 


Louis  XIV  n'était  pas  homme  à  s'apitoyer  sur  les  souffrances 
d'un  liérétique  obstiné  dont  la  constance  blessait  son  orgueil;  il  ne 
lui  accorda  d'autre  grâce  que  celle  de  le  chasser  du  royaume  en 
gardant  ses  biens.  Le  7  mars  1688,  M.  de  Béringhen  fut  autorisé  à 
passer  en  Hollande,  «  à  la  charge  que,  étant  à  Orléans,  il  prendrait 
la  route  de  Melun,  Meaux  et  Soissons,  sans  pouvoir  approcher  plus 
près  de  Paris,  à  peine  de  désobéissance  ».  M'"'=  de  Béringhen, 
envoyée  de  Gercy  au  couvent  de  Notre-Dame  de  Sens  par  ordre 
du  20  avril  1687,  fut,  ainsi  que  Françoise,  comprise  dans  la  même 
mesure  d'expulsion.  Seignelay  écrivait  à  La  Reynie,  le  i3  mars 
1688  : 

Le  roi  trouve  bon  que  M"'°  de  Béringhen  qui  est  à  Sens,  s'en  aille  à  Mon- 
targis  pour  y  prendre  sa  fille,  et  de  là  sortir  du  royaume.  Sa  Majesté  veut  bien 
aussi  que  ladite  dame  de  Béringhen  mène  avec  elle  une  fille  appelée  Certon, 
que  l'on  dit  être  au  couvent  des  Ursulines  de  Sens  et  qui  n'a  point  fait  sa 
réunion. 

En  partant  pour  l'exil  où  il  mourut  avant  1696,  Jean  de 
Béringhen  rencontra  son  fils  Théodore  qu'on  menait  à  La  Rochelle 


Pasteurs  et  Anciens.  41 

pour  l'expulser  aussi  de  France,  et  qui  nous  a  laissé  le  récit  de  cette 
scène  touchante':  «Mon  père,  ayant  été  transféré  du  château 
d'Angoulème  à  La  Rochelle,  y  avait  trouvé  en  arrivant  une  per- 
mission de  la  cour  pour  se  retirer  par  terre  en  Hollande.  Par  une 
bénédiction  de  Dieu  toute  particulière,  il  passait  ce  jour-là  par 
Poitiers...  Il  vint  descendre  dans  la  même  hôtellerie  oii  nous 
étions,  et  du  plus  loin  que  je  l'aperçus  au  travers  de  tous  ces 
prêtres,  de  quantité  de  N.  Convertis  et  d'anciens  Papistes,  je 
courus  me  jeter  à  son  col,  et,  un  genou  à  terre,  je  lui  demandai 
devant  tous  les  assistants  sa  bénédiction  paternelle  au  nom  du 
Seigneur  qui  nous  avait  garantis  si  miraculeusement,  lui  et  moi,  de 
cette  terrible  persécution.  Mon  fils,  répondit-il  d'un  ton  ferme  et 
chrétien,  oui  mon  cher  fils,  je  le  bénis  de  toutes  les  ardeurs  de  mon 
âme,  de  ce  qu'il  nous  a  été  Dieu  sauveur,  et  de  ce  que  je  vous  vois 
ici  par  sa  grâce  du  nombre  de  ceux  qui  ont  confessé  son  nom. 
Achevez,  mon  fils,  le  reste  de  cette  course  qui  s'en  va  finir;  nous 
touchons  au  but  de  la  délivrance...  Tenez  ferme  ce  que  vous  avez, 
afin  qu'on  ne  vous  ravisse  point  cette  couronne  de  consolation  et 
de  gloire...  Les  N.  Convertis-  en  répandirent  des  larmes  de  joie; 
les  prêtres  en  grinçaient  les  dents  de  dépit  et  de  colère,  et  on  en 
entendit  un  s'écrier  par  dessus  les  autres:  Voyez  comment  ces 
huguenots  se  prêchent,  et  avec  qu'elle  hardiesse  ils  avancent 
qu'on  les  a  persécutés». 

A  la  Révocation,  Elisabeth  de  Béringhen,  femme  de  Pascal 
Le  Coq,  s'enfuit  à  l'étranger  avec  son  mari  et  leur  fille.  Leur 
fils,  né.  en  i685,  qu'ils  ne  purent  enlever,  resta  en  France  et 
obtint  leurs  biens.  Marie,  femme  de  François  Le  Coq,  triompha 
comme  lui  des  couvents  et  des  prisons,  si  bien  qu'il  fallut  les 
expulser  de  France,  le  i3  mai  1688.  Suzanne,  femme  du  duc  de  la 
Force,  après  de  plus  longues  épreuves  supportées  non  moins  vic- 
torieusement fut  aussi  expulsée  le  18  mai  1699.  M^"  de  Béringhen, 
leur  mère,  vivait  encore  au  mois  de  juin  1696. 

Le  26  mars  1706,  Françoise  écrivait  de  La  Haye,  à  l'un  de  ses 
neveux  (probablement  Armand-Nompar  de  Caumont  La  Force) 
pour  le  remercier  de  ce  qu'il  prenait  la  défense  de  ses  intérêts 
contre  Frédéric,  et  en  lui  envoyant  les  noms  de  quelques  per- 
sonnes : 


'  Cinquante  lettres,  p.  249.  peut   signifier   aussi    bien    les  Non  Con- 

2  Evidemment  Th.   de  Béringhen   joue       vertis  que  les  Nouveaux  Convertis. 
ici  sur  l'équivoque  de  N.  Convertis,  qui 


42  Révocation  de  tÉdit  de  Nantes  à  Paris. 

Je  souhaite,  Monsieur,  que  ces  adresses  servent  à  vous  épargner  la  peine  de 
chercher  d'autres  preuves,  et  que  mon  cruel  frère  de  Langarzeau  ne  chicane 
plus,  et  ne  s'obstine  pas  à  vouloir  que  je  sois  morte,  pendant  que  Dieu  me 
laisse  encore  en  vie.  Mais  si  on  me  tue  ainsi  à  Paris,  je  m'en  consolerai  dans 
l'espérance  que  si  on  ne  me  fournit  pas  de  quoi  vivre  ici,  cela  me  mettra 
d'autant  plus  tôt  dans  la  possession  de  la  vie  éternelle  et  bien  heureuse  dont 
Dieu  me  donne  des  à  présent,  par  sa  grâce,  des  avant-goûts  qui  me  font  passer 
tranquillement  et  avec  joie  ce  temps  d'exil  où  je  possède  mon  âme  pour  butin 
{Bitllct.,Zo  série,  VI,  655). 


BEZARD • 


Bezard,  marchand  de  bois  carré,  ancien  du  quartier  Saint-Antoine,  qui 
demeure  au  faubourg,  a  souvent  tenu  des  discours  séditieux  et  parle  plus  haut 
que  pas  un  des  autres.  Il  reçoit  tous  les  ans  1200  livres  de  M'""  de  Schomberg 
pour  les  dépenses  extraordinaires  du  quartier.  Il  pourrait  être  bon  de  le  faire 
observer  (Fr.  7052,  f"  375). 

Ainsi  s'exprimait  la  police  dans  une  note  du  4  janvier  i685. 
Quand  la  Révocation  approcha,  les  convertisseurs  s'empressèrent 
autour  de  cet  ancien.  Le  commissaire  du  quartier  écrivait  le 
16  octobre  : 

M.  Pilon  m'a  dit  ce  matin  qu'il  a  eu  une  conférence  avec  Bezard;  que 
Bezard  lui  en  a  encore  demandé  une,  qui  doit  avoir  lieu  jeudi  chez  M.  Pilon, 
et  qu'il  entrevoit  quelque  petite  espérance  (Fr.  7052,  f"  336). 

En  marge  de  ce  passage,  qu'il  a  biflfé,  La  Reynie  a  écrit  de  sa 
propre  main  : 

Le  sieur  Bezard  qui  a  présenté  un  placet  au  roi  pour  avoir  la  permission 
de  sortir  [de  France],  à  cause  qu'il  est  ancien  et  qu'on  le  peut  par  d'autres 
endroits  comparer  à  un  ministre,  a  déjà  eu  quelques  conférences  avec  le 
sieur  Pilon  docteur.  Cette  conversion  ne  parait  plus  aussi  difficile  qu'elle  avait 
paru  jusqu'ici.  Et  si  elle  se  faisait,  elle  attirerait  tout  d'un  coup  plus  de  cinq 
cents  abjurations  du  seul  quartier  Saint-Antoine. 

Enfin,  voici  le  portrait  tracé  par  un  autre  agent  de  La  Reynie, 
le  8  novembre  i685  : 

Bezard,  ci-devant  ancien  [et  natif  d'Orléans],  est  âgé  de  soixante-cinq  ans 
[lisez:  soixante-huit]...  Extrêmement  zélé  pour  la  religion;  connu  pour  homme 
de  probité,  officieux  et  charitable,  parmi  les  gens  de  la  religion  ;  ayant  beau- 
coup de  crédit  sur  l'esprit  de  tous  les  artisans  du  faubourg  Saint-Antoine  qui 
font  profession  de  la  R.  P.  R.  Il  a  ci-devant  supplié  Sa  Majesté,  par  un  placet, 


Pasteurs  et  Anciens.  '    48 

de  lui  accorder  la  permission  de  sortir  du  royaume  avec  sa  famille,  prétendant 
qu'il  pourrait  être  à  cet  égard  considéré  comme  un  ministre,  à  cause  qu'il  a 
fait  la  fonction  d'ancien  depuis  un  très  long  temps  (Fr.  yoSo,  f»  184). 

Ayant  représenté  l'Église  de  Paris  au  synode  tenu  à  Vitry  en 
1649,  Noël  Bezard  exerçait,  en  effet,  cette  fonction  depuis  au  moins 
trente-six  ans,  et  se  trouvait  être  le  plus  ancien  membre  du  con- 
sistoire, bien  que  ses  collègues  Bouilly  et  Beauchamp  eussent  sept 
ans  de  plus  que  lui.  Aussi  prêtres,  magistrats  et  gens  de  police  dési- 
raient-ils avec  ardeur  sa  conversion,  ne  fût-ce  que  pour  l'exemple. 
Comme  il  n'allait  plus  de  lui-même  chez  le  convertisseur  Pilon,  on  l'y 
conduisit  de  vive  force,  le  7  novembre;  et,  comme  après  une  assez 
longue  conférence,  il  marquait  peu  de  disposition  à  continuer  ces 
entretiens,  le  commissaire  Labbé  lui  signifia  qu'on  l'obligerait  de 
«s'éclaircir  jusqu'au  bout».  Exilé  à  Château-Gontier  (Mayenne) 
par  une  lettre  de  cachet  du  10,  Bezard  se  mit  en  route  le  14,  et 
comparut  le  28  devant  les  autorités  de  la  ville,  qui  lui  en  don- 
nèrent acte  1. 

Il  avait  épousé  en  premières  noces  Marie  Cottin,  dont  il  eut  : 
Henriette-Françoise  (i65o),  mariée  en  1681  à  Jean  Rousseau,  chirur- 
gien de  l'électrice  douairière  de  Saxe,  et  Henri.  Les  Extraits  des 
Registres  de  Charenton  ne  fournissent  que  ces  noms;  cependant 
Bezard  eut  assurément  d'autres  enfants,  soit  de  sa  première  femme, 
soit  de  la  seconde,  Susanne  Lesobre,  veuve  d'Israël  Gervaise, 
docteur  en  médecine,  qu'il  avait  épousée  en  1667.  Le  4  décembre, 
Susanne    reçut  l'ordre  de  le  rejoindre  dans  l'exil.  Le  18  février 


'  «Aujourd'hui  vendredi  vingt-troisième  bois,  de  se  retirer  incessamment  en  la 
jour  de  novembre  mil  six  cent  quatre-  ville  de  Château-Gontier,  et  d'y  demeurer 
vingt-cinq,  a  comparu  devant  nous,  jusqu'à  nouvel  ordre,  à  peine  de  dés- 
François  Chaillard,  sieur  de  la  Crespi-  obe'issance.  Fait  à  Fontainebleau,  ce 
nière,  conseiller  du  roi,  lieutenant  par-  dixième  jour  de  novembre  i685.  Signé, 
ticuiier  en  la  sénéchaussée  d'Anjou  et  Louis,  et  plus  bas,  Colbert.  Scellé  d'un 
siège  présidial  à  Château-Gontier,  et  cachet  portant  les  armes  de  France.  — 
Matthieu  Drouart,  sieur  du  Lestre  [?),  De  laquelle  comparution  personnelle  et 
conseiller  du  roi  et  son  avocat  audit  représentation  desdits  ordres  de  Sa  Ma- 
siège,  Noël  Bezard,  marchand  de  bois,  jesté,  qui  lui  ont  été  remis  en  main,  il 
qui  nous  a  dit  être  de  la  religion  pré-  nous  a  requis  acte,  que  nous  lui  avons 
tendue  réformée,  âgé  de  soixante-huit  donné  pour  servir  et  valoir  ce  que  de 
ans,  natif  de  la  ville  d'Orléans  et  demeu-  raison,  et  fait  signer  ces  présentes  audit 
rant  avec  sa  famille  en  celle  de  Paris,  Bezard  et  à  M«  Charles  Sourneil,  l'un 
lequel  nous  a  déclaré  qu'il  est  venu  en  de  nos  greffiers,  pour  en  être  par  lui 
cette  ville  pour  obéir  aux  ordres  de  Sa  délivré  copie  sous  son  seing  et  le  scel  de 
Majesté,  qu'il  nous  a  représentés,  dont  la  sénéchaussée.  Signé,  Chaillard,  Drou- 
la  teneur  s'ensuit:  De  par  le  roi,  il  est  art,  Bezard  et  Sourneil,  avec  paraphe», 
ordonné  au   sieur  Bezard,   marchand  de  (Fr.  7030,  f»  173). 


44  Révocation  de  l'Edil  de  Nantes  à  Paris. 

1686,  on  la  mit  au  For-l'Évêque,  d'où  elle  fut  transférée  au  Petit- 
Châtelet  le  18  juin  (Fr.  yoSi  f""'  298,  3o5).  Le  malheureux  vieillard 
abjura  sans  doute  entre  les  mains  des  dragons  ;  car  il  obtint,  le 
26  mars  1686,  la  permission  de  revenir  à  Paris  (O'  3o).  M""'  Bezard 
mourut  l'année  suivante  dans  la  rue  aux  Ours,  sans  avoir  reçu 
aucun  sacrement.  Une  demoiselle  Bezard,  très  probablement  non 
mariée  et  autre  qu'Henriette-Françoise,  figure  sur  la  liste  du 
16  février  1687  parmi  les  «absents»  du  quartier  Saint- Antoine 
(Fr.  7o5o  f"  822).  Son  père,  que  l'âge  avait  rendu  incapable  de 
tenter  le  passage  toujours  aventureux  de  la  frontière,  resta  en 
France,  où  nous  le  voyons  encore  noté  comme  mauvais  catholique 
en  1690  (O'  34);  mais  il  est  permis  de  penser  qu'il  encouragea  la 
fugitive  à  l'abandonner  et  à  tout  sacrifier  pour  le  repos  de  leurs 
consciences.  Le  fils  aîné  de  Bezard,  nommé  comme  lui  Noël  et 
comme  lui  marchand  de  bois,  était  rangé  le  24  décembre  i685 
parmi  les  chefs  de  famille  qui  refusaient  d'abjurer  et  auxquels  le 
commissaire  Labbé  venait  d'ordonner  de  se  rendre,  le  lendemain  à 
dix  heures  du  matin,  chez  M.  de  La  Reynie  (F'r.  7o5i  f  188).  Sans 
doute  l'éloquence  menaçante  du  lieutenant  de  police  soutenue  par 
la  dragonnade,  qui  se  pratiquait  à  Paris  depuis  deux  jours,  produisit 
son  effet  habituel  ;  car  le  même  commissaire  écrivait  le  i3  janvier 
suivant  : 

Le  sieur  Bezard  fils  a  fait  abjuration  [le  8  *]  et  Aimée  Cressé,  sa  femme, 
la  fera  demain  à  Sainte-Marguerite  (Fr.  7o5i,  f»  71). 

Nous  ne  savons  comment  rattacher  à  cette  famille  Marie 
Bezard,  femme  séparée  de  biens  de  Pierre  Poupaillard,  docteur  en 
médecine;  Marie  Bezard,  femme  de  Denis  Cottin,  mise,  le  17  juin 
1686,  au  For-l'Évêque,  où  elle  était  encore  le  14  décembre  ;  Marie 
Bezard,  femme  d'Isaac  Courtiou,  marchand  de  vins,  laquelle  après 
avoir  demandé,  le  12  janvier  1686,  cinq  ou  six  jours  pour  se  faire 
instruire,  fut  mise,  le  18  juin,  à  la  prison  de  l'abbaye  Saint-Germain- 
des-Prés;  ni  Madelaine  Bezard,  veuve  de  Josué  Prévost,  marchand 
de  bois,  laquelle  fit  abjuration  le  3o  décembre  i685.  Quant  à 
Susanne  Bezard  de  Gien-sur-Loire,  qui  reçut  de  la  Bourse  fran- 
çaise de  Genève  un  viatique  de  trois  écus  pour  l'Allemagne,  elle 
n'était  point  la  fille  de  l'ancien  de  Charenton,  comme  l'a  cru  notre 
savant  ami  Bonïi&r  [France  prot.,  2"  édit.,  II,  5o3);  mais  celle  d'un 
marchand  de  bois  de  Gien,  fort  attaché  à  sa  religion  et  probable- 

'  Fr.  1742 1,  f"  6. 


Pasteurs  et  Anciens.  45 

ment  parent  de  Noël.  Relégué  à  Pont-le-Roi  (Aube)  après  la  Révo- 
cation, ce  Bezard  n'en  sortit,  et  nullement  converti,  que  par  ordre 
du  28  mars  1688.  Le  i5  août  1690,  Seignelay  écrivait  à  M.  de  Creil, 
intendant  de  la  province:  «  Si  le  nommé  Bezard,  marchand  de  la 
ville  de  Gien,  qui  se  mêle  de  donner  de  mauvais  conseils  aux  autres 
nouveaux  catholiques,  tient  une  mauvaise  conduite.  Sa  Majesté 
veut  que  vous  le  fassiez  mettre  en  prison  »  (O*  84). 

En  1787,  la  veuve  Bezard  présentait  une  requête  pour  obtenir 
le  don  des  biens  de  Marie  et  de  Marguerite  Bezard,  décédées  en 
Angleterre,  et  prouvait,  par  un  certificat  du  P.  Lefèvre,  que  son 
mari  était  mort  catholique  l'année  précédente.  Les  employés  de  la 
régie,  au  contraire,  établissaient  que  le  défunt  était  mort  protestant 
(TT.  104). 

En  1758,  une  demoiselle  Bezard  de  Paris  passait  à  l'étranger 
avec  Jacques  et  Jacqueline  Margas. 


BOUILLY 


L'ancien  de  Charenton  Phihppe  Bernard,  sieur  de  Bouilly^, 
était  fils  de  Paul  Bernard,  avocat  àSaumur,  et  de  Jeanne  Drugeon; 
il  épousa  en  1662  Jeanne  Jaubert  (1607-1670),  veuve  de  l'avocat 
Jacques  Allego  (?),  et,  le  5  octobre  1679,  à  l'âge  de  soixante-neuf 
ans,  il  épousait  encore  Dorothée  Froment. 

Un  mémoire  de  police  du  8  novembre  i685  le  désignait  ainsi  : 


•  Ne  pas  le  confondre  avec  Erouard  ou  Mentionnons     encore      Alexandre      de 

Harouard  de  Bouilly,   qui   figure   sur  la  Bouilly,    sieur   de    Beauregard,   arrêté  le 

liste  des  détenus  de  Saint-Lazare  dressée  3i  mars  1686  et  sorti  de  prison   le  7  avril 

le  12  janvier  1686.    Le  3o,  Seignelay  écri-  après   avoir   abjuré    (Fr.    7o3i,    f°   295  et 

vait  à  M.  JoUy,    supérieur  de  cette  mai-  7o53,  £"273);  et  Jean-Pierre  Bouilly,  sieur 

son:    uLe   sieur    Erouard    de   Bouilly  ne  de    Beauregard,    qui   en    mai    1668   avait 

peut  Ltre  en  meilleur  lieu  que  chez  vous  épousé    à  Charenton    Marie,    tille    de  Sa- 

pour  s'instruire  et  faire   son   abjuration;  muel  Thomasset,  apothicaire,  et  de  Marie 

il  faut  donc  qu'il   la  fasse,    après  quoi  le  Bernard.  Sa  veuve  ayant  épousé  en  i68-> 

roi  le  fera  mettre  en  liberté".  Le  prison-  le  ministre  Gilbert  de  Charenton,  ce  n'est 

nier  abjura,  et  fut  relâché    par  ordre  du  donc  pas  lui,  comme  dit  à  tort  La  France 

S    février    (0 1  3o).    —    En     1644,     Marie  protestante,   2°  édit.,   II,  ioi5,    mais  bien 

Erouard,   fille  de  Jean,  sieur  de  Raincy,  son    fils    Jean-Pierre    qui    fut    naturalisé 

avait  épousé   Pierre  Gigou,  sieur  de   Ve-  anglais  le  9  septembre  1698. 
zançay  (Reg.  de  Char.) 


46  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Parts. 

De  Bouilly,  ancien  avocat,  âgé  de  plus  de  soixante  ans  [lisez  :  soixante- 
quinze],  est  Iiomme  d'esprit,  fort  retiré  et  particulier.  Il  demeure  rue  du  Jar- 
dinet, au  quartier  Saint-André-des-Arts  (Fr.  yoSo,  f"  188). 

Une  lettre  de  cachet  du  10  novembre  le  relégua  à  Guise,  où  sa 
femme  l'accompagna.  Leur  constance  n'eut  qu'une  courte  durée; 
car,  vers  le  20,  le  commissaire  Dyeure  écrivait: 

M.  Tassin  m'a  dit  que  M.  Bouilly,  avocat  et  ancien  de  la  R.  P.  R.,  auquel 
suivant  vos  ordres  j'ai  porté  la  lettre  de  cachet  de  Sa  Majesté,  avait  abjuré  et 
s'était  réuni,  ainsi  que  la  demoiselle  sa  femme  (Fr.  7081 ,  f°  100). 

Cette  nouvelle  était  prématurée;  car  Louvois  écrivait  le  9  janvier 
1686  à  l'intendant  De  Bezons  :  «  Sa  Majesté  approuve  que  vous 
envoyiez  garnison  dans  la  terre  que  le  sieur  de  Bouill}'^  a  dans 
votre  département».  M.  et  M""=  de  Bouilly  ne  tardèrent  pas  à  abju- 
rer, puisqu'il  leur  fut  permis  le  28  janvier  1686  de  revenir  à  Paris 
(O*  3o),  et  que  Le  Mercure  galant,  moniteur  des  conversions,  enre- 
gistrait en  janvier  celle  du  «  célèbre  avocat  Bouilly  »  et  celle  de 
Janiçon,  son  collègue  au  consistoire. 

Bouilly,  l'un  des  doyens  d'âge  des  anciens  de  Charenton,  fut 
l'exécuteur  testamentaire  de  Morus.  Lors  de  la  Révocation,  1 
appréhendant  que  les  manuscrits  de  celui-ci,  dont  la  garde  lui  était 
confiée,  ne  fussent  pas  en  sécurité  s'il  les  laissait  en  France,  il  leur 
fit  franchir  la  frontière  en  les  adressant  à  un  réfugié  qui  les  publia 
généreusement  à  ses  frais.  Bouilly  vivait  sans  doute  encore  en  1691, 
quand  parurent  les  Dix-huit  sermons  sur  le  huitième  chapitre  de 
l'Épître  aux  Romains:  l'avertissement  porte  qu'ils  ont  été  imprimés 
avec  son  consentement.  Au  contraire,  l'avertissement  des  Sermons 
choisis  de  M.  Morns,  imprimés  en  1694,  nous  apprend  que  Bouilly 
n'existait  plus  alors. 

En  1697,  deux  veuves,  les  dames  De  Bouilly  et  de  Monceau 
assistaient  aux  assemblées  tenues  dans  leur  maison  (rue  de  Maçon', 
à  la  première  porte  cochère  en  venant  de  la  rue  de  La  Harpe),  par 
le  ministre  Salomon  Leclerc,  chez  M""=  Du  Coudray.  Malzac  avait 
aussi  présidé  des  assemblées  dans  cette  maison  en  1690  et  1691. 
Les  exhortations  des  pasteurs  du  Désert,  même  celles  de  Leclerc 
dont  les  conseils  valaient  mieux  que  l'exemple,  avaient  si  bien 
réveillé  le  sentiment  du  devoir  chez  M"^  de  Bouilly,  qu'elle  ne 
voulut  point  mourir  sans  avoir  été  reçue  à  la  paix  de  l'Eglise.  Elle 


Aujouril'liui    partie    ouest    de    la    rue       Sainl-Scvérin.  —  Voir  Les  premiers  yasl. 

du  Désert,  I,  14. 


Pasteurs  et  Anciens.  47 

quitta  tout  et  s'enfuit  à  l'étranger.  Le  aS  septembre  1699,  D'Ar- 
genson  reçut  ordre  de  faire  des  poursuites  contre  la  demoiselle  de 
Bouilly  «absente»,  et  le  20  juillet  1701;  Sa  Majesté  refusait  de 
disposer  de  la  somme  de  279  livres,  «  restant  des  meubles  confis- 
qués de  la  veuve  Bouilly,  fugitive  »  (O  248). 


CONRART 


En  1642,  Jacques   Conrart,  conseiller  du  roi,  secrétaire    des 
finances  et  l'un  des   quatre  frères  du  célèbre  Valentin  Conrart  ', 
épousait  à  Charenton  Susanne,  fille  de  Charles  Regnard,  sieur    de 
Limoges,  avocat  à  Boulogne-sur-Mer.    Elle  lui    donna  deux    fils  : 
Jacques,  écuyer,  sieur  de  Rabodingen  (1648),  et  Valentin,  sieur  de 
Rupemberg  (1648),  qui  eurent  pour  oncle  paternel  le  fondateur  de 
l'académie  française,  et  pour  oncle  maternel  Charles  Regnard,  sieur 
de  Limoges,  pasteur  du  Désert.  L'arrêt  du  conseil  du  19  janvier  1684, 
révoquant   «tous    les    privilèges    tant    de  noblesse    qu'autres,    et 
toutes  les   exemptions,  prérogatives  et  prééminences»,  dont  jouis- 
saient les  secrétaires-honoraires  du  roi  encore  protestants,  Antoine 
de  Massanes,  Gaspard    Masclari,  Abraham  Tessereau,  Jean   Suau, 
Isaac    Dabsac,    Jean   Carbonnel  et  Henri    Justel,    atteignit  aussi 
Jacques  Conrart.  A  la  fin  de  i685,   il   fut,  ainsi   que    son    fils    de 
Rupemberg  demeurant  avec  lui,  mandé  devant  les  magistrats  qui 
travaillaient  aux   conversions.  Le  fils  abjura  le  dimanche    18  dé- 
cembre 2;  nous  ignorons  la  conduite  que  tint  le  père.  Dans  tous  les 
cas,   il  passa  bientôt  à  l'étranger;  car  son  nom  se  trouve  en  tête 

■  Les  trois  autres  frères  étaient:  Jean,  prot.,  mais  l'une  de  ses  trois  sœurs.  Les 

sieur   de    Saint-Robert   (dont   la   seconde  deux  autres  s'appelaient   Péronne   et  Ca- 

édition  de  La  France  prot.  fait  deux  per-  therine  {Reg.   de  Char.).    C'est   aussi  par 

sonnes),  Louis  et  Daniel  {Reg.  de  Char.).  erreur  que   la   seconde  édition   du  mC-me 

Le   tableau    généalogique    donné    par  M.  ouvrage  (III  col.  5id)  lui  donne  une  qua- 

Augu5teBoviri:,o\n  {Valent.  Conrart  et  son  trième    sœur     nommée     Jeanne.      Cette 

temps,  Paris,  i883,  in-8»,  p.  62)  est  tout  à  Jeanne,    femme    d'Abraham    Boulleau  (II 

fait   incomplet    et    l'on    s'étonne    que    ce  col.  1007),   était  Jeanne   Cougnart  et  non 

biographe    ait    rangé   Valentin,    mort  en  Jeanne  Conrart. 

1675,  parmi  les  anciens  de  Charenton  en  -  Ponsignon  écrivait  le  19:  «On  dit  que 

iG85.  —  Marie    Conrart,    qui    épousa    en  M.  Valentin  Conrart  a  fait  sa  soumission 

1Û32  Jean    de   Dompierre,    n'était    pas  la  dimanche  à  Saint-Médéric  avec  cinq  autres 

tille  du  conseiller,  comme  le  dit  La  France  personnes». 


48  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

d'une  liste  des  fugitifs  dressée  le  16  février  1687,  et  dont  voici  un 
fragment  : 

Sa  femme  et  ses  enfants  sont  nouveaux  catholiques  et  demeurent  à  Paris... 
Les  trois  maisons  qu'il  a  laissées  valent,  la  première,  rue  Saint-Martin  (louée 
603  livres),  ij., 000  à  i5,ooo  livres;  la  seconde,  ruades  Vieilles-Étuves,  pareille 
somme;  la  troisième,  même  rue,  de  22,030  à  21,030  livres.  On  n'a  pu  encore 
savoir  à  combien  montent  les  rentes  qu'il  avait  sur  la  ville  de  Paris  (Fr.  7o5i, 
f"'  307,  3i3). 

Peut-être  s'était-il  réfugié  à  Genève  '. 

L'aîné  des  fils,  Jacques,  sieur  de  Rabodingen,  avocat  au  Parle- 
ment et  ancien  de  Charenton,  épousa,  le  22  avril  1678,  Susanne, 
fille  de  Jean  Berthe,  banquier  à  Paris,  et  de  Susanne  Marchand, 
dont  il  eut  au  moins  cinq  enfants  avant  la  Révocation  :  Susanne 
(1679),  Charlotte  (1680),  Jacques- Valen tin  (1682),  François  (i683) 
et  Marie  (i685).  A  ces  cinq  enfants  une  généalogie  conservée  aux 
Archives  (TT  i8i)  en  ajoute  quatre  autres:  Jacques,  Charles, 
Madelaine  et  Marie-Henriette.  Le  commissaire  de  police  du  quartier 
Saint-Martin  écrivait  le  18  novembre  i685  : 

Le  sieur  Conrart,  ci-devant  ancien  de  Charenton,  demeure  encore  rue 
Beaubourg.  Il  est  avocat  et  non  secrétaire  du  roi.  Il  est  vrai  que  son  père  est 
secrétaire  du  roi  et  demeure  rue  des  Vieilles-Étuves  (Fr.  7o5i,  f"  140). 

Deux  jours  plus  tard,  une  lettre  de  cachet  exilait  à  Lisieux 
(Calvados)  le  sieur  de  Rabodingen,  et  le  4  janvier  1686,  Seignelay 
lui  ordonnait  de  se  rendre  où  il  serait  mandé  par  M.  de  Bouville, 
intendant  de  la  généralité  d'Alençon.  Le  même  jour,  Seignelay 
écrivait  à  l'abbé  Dailly  :  «  Je  vous  envoie  la  permission  que  vous 
demandez  pour  le  sieur  Conrart;  je  souhaite  qu'elle  produise  l'effet 
que  vous  en  espérez»  (O*  3o).  Il  est  aisé  de  pénétrer  le  sens  de 
cette  double  correspondance:  Suivant  l'usage,  l'intendant  doit 
parler  haut,  menacer  le  récalcitrant  et  agir  en  conséquence,  tandis 
que  le  prêtre  s'efforce  de  le  gagner  par  des  adoucissements  apportés 
à  sa  situation,  l'éloignement  des  dragons  par  exemple.  Dragonne 
comme  tous  ses  collègues,  Conrart  ne  tarda  point  à  se  résoudre  à 
céder.  Le  11  janvier,  Seignelay  donnait  l'ordre  de  lui  permettre  de 
revenir  de  Lisieux  à  Paris,  dès  qu'il  aurait  fait  abjuration 
(O'  3o). 

'  D'après    M.    Eug.    de    Budé    [Vie  de  avait  clierché  un  asile  à  Genève.  Gaberel 

liénédict    Piclei,    Laus.,    1874,    in-12,    p.  parle  aussi   du    professeur   Pictet  comme 

18),    Valentin    Conrart    aurait    révise    les  de  l'ami  et  du   collaborateur  de    Conrart 

psaumes  à  Cienèvc.  C'est  une  erreur  d'où  {Les  Suisses  romands  et  les  Réfugiés  de 

il    semble   résulter  qu'un    autre    Conrart  Vl'.dit  de  Manies,  Paris,   18Û0,  p.   i3). 


Pasteurs  et  Anciens.  49 

Pendant  l'exil  du  faible  et  malheureux  Conrart,  toute  la  famille 
de  sa  femme  avait  abjuré,  à  l'instigation  de  Nicolas  Trinquant, 
ancien  avocat,  riche  banquier  de  l'impasse  des  Bourdonnais*,  et 
mari  d'Anne  Berthe,  sœur  de  M"''  Conrart.  «  Ce  14  janvier  1686, 
lisons-nous  dans  les  papiers  de  la  Reynie,  Susanne  Marchand^, 
veuve  du  sieur  Jean  Berthe,  faisant  un  grand  commerce  d'argent, 
rue  des  Deux-Boules,  a  enfin  fait  sa  réunion  avec  Charles-Auguste 
Berthe,  son  fils,  et  le  reste  de  sa  famille  »,  notamment  Anne  (Fr.  7o5i 
f"^  89).  Marie  Berthe  s'étant  réfugiée  à  Londres  en  i685  avec  son 
mari  Claude  Grostête,  sieur  de  La  Motte,  ministre  de  Lizy,  il  faut 
probablement  entendre  par  «le  reste  de  la  famille  »  M'"'^  Conrart  et 
ses  enfants.  Selon  La  France  protestante,  une  demoiselle  Conrart 
aurait  abjuré  à  Rozoy,  près  Soissons,  en  1686.  Ce  pouvait  être  une 
des  filles  de  l'ancien,  qu'on  avait  envoyée  dans  un  couvent  de  pro- 
vince pour  la  contraindre  à  «  se  réunir  ». 

Après  sa  feinte  abjuration,  Jacques  Conrart  de  Rabodingen  ne 
se  sentit  pas  le  courage  de  suivre  son  père  à  l'étranger.  Qui  pour- 
rait s'en  étonner  en  pensant  à  ses  nombreux  enfants  et  à  leur  âge? 
Sans  doute  il  espérait  qu'on  ne  les  lui  enlèverait  pas  et  qu'il  lui 
serait  permis  de  leur  inculquer  ses  véritables  sentiments.  Il  se 
trompait  grandement  :  c'est  le  sort  habituel  de  ces  capitulations  de 
conscience  de  ne  point  réussir.  On  finit  même  par  l'enfermer  ainsi 
que  sa  femme,  arrêtée  à  Mons  au  retour  d'un  voyage  qu'elle  avait 
fait  en  Hollande  sans  permission  (Arsenal,  Ms.  Bast.,  io5oo).  Ils 
restèrent  dans  le  donjon  de  Vincennes^,  lui,  du  3i  juillet  1694  au 
3o  octobre  1695;  elle  du  27  août  1694  au  i*=''  mai  i6g6  (Fr.  14061 
et  Bullet,  3''  sér.,  IX,  377).  En  novembre  1697  il  suppliait  le  roi,  par 
un  placet,  de  lui  rendre  ses  fils  et  ses  filles.  Le  monarque  voulait 
savoir  d'abord  quelle  conduite  tenait  ce  père  mal  converti.  En 
ayant  été  informé,  non  seulement  il  rejeta  la  demande,  mais  il 
ordonna,  le  20  du  même  mois,  que  l'aînée  des  demoiselles  Conrart 
qui  n'était  pas  «bien  instruite»,  fût  mise  aux  Nouvelles-Catholiques 
(O'  41).  Il  accéda  cependant  au  désir  des  parents,  en  la  confiant,  le 


'  Trinquant,   qui   dès    le    i8  novembre  sans  doute  fils  d'un   autre  orfèvre  appelé 

i085     avait    promis    d'abjurer    (Fr.    7o5i,  Eusèbe   Marchand,  appartenait  très  pro- 

fo  142),  consentit  à  être  de  ceux  qui,  pour  bablement  à  la  même  famille,   et  montra 

entraîner  leurs  coreligionnaires  rassemblés  plus  de   fidélité    à  ses  convictions.  (Voir 

chez    Seignelay   le    14  décembre,    donne-  Du  Vigneau). 

raient    l'exemple    de    la    soumission  aux  3  \\  pgy^  sa  nourriture  à  partir  du  i"' 

volontés  du  roi.  juiUlet  1693.    M-«  Conrart  avait  avec  elle 

'  Pierre    Marchand,    orfèvre    de    Paris,  une  servante. 


5o  Révocation  de  l'Êdit  de  Nantes  à  Parts. 

3o  avril  1698,  à  la  dame  Bertrand*.  Enfin,  le  29  janvier  1699,  Pont- 
chartrain  envoya  la  jeune  personne  aux  Filles  de  la  Croix  et  con- 
tinua d'exiger  que  le  père  en  payât  la  pension  (O'  43).  Le  même 
secrétaire  d'Etat  écrivait  à  D'Argenson,  le  6  janvier  1700: 

Il  ne  faut  point  rendre  au  sieur  Conrart  ses  deux  filles;  il  suffît  de  lui 
donner  le  choix  de  les  mettre  dans  des  couvents  ou  chez  la  dame  des  Ber- 
geries, leur  tante  ^.  Pour  le  fils,  on  peut  le  faire  placer  chez  un  procureur  ou 
un  notaire,  en  s'assurant  qu'il  y  sera  bien  par  rapport  à  la  R.  C. 

Soit  que  M""^  des  Bergeries  fût,  au  fond,  peu  convaincue  de 
l'excellence  de  sa  nouvelle  religion,  soit  qu'on  crût  qu'un  peu  plus 
d'habileté  ou  de  rigueur  était  nécessaire  pour  rendre  ses  nièces 
bonnes  catholiques,  les  trois  qui  étaient  chez  elles  furent  envoyées 
à  l'Union  chrétienne^  par  ordre  du  22  juillet  1700''  (O'  44). 

L'ancien  qui  avait  faibli  pour  ne  pas  abandonner  ses  enfants, 
eut  la  douleur  et  peut-être  le  remords  de  les  voir  pratiquer  la  reli 
gion  qu'il  détestait.  Ses  deux  filles  aînées  prirent  le  voile:  Susanne 
aux  Carmélites  de  Paris;   Charlotte,  aux  Annonciades    de   Saint 
Denis.  Madeleine  épousa  Alphonse  Hercules.  Marie-Henriette,  en 
fermée  chez  les  Ursulines  de  la  rue  Saint- Jacques  en  1709,  trans 
férée  le  14  octobre  1711  aux  Carmélites  delà  rue  Chapon  (O'  55) 
et  rendue  la  même  année  à  son  père,  épousa  Jacques  Dary,  seigneur 
d'Ernemont.    Trois  de  ses  fils  suivirent   la  carrière  militaire;  les 
deux  aînés,   Jacques-Valentin  et  François,  pages  du  roi  en  1698, 
s'élevèrent,  le  premier,  au  grade  d'aide-major  général  ;  le  second,  à 
celui  de  lieutenant  de  vaisseau.  Ce  dernier  fut  chevalier  de  Saint- 
Louis.  Jacques  servit  dans  les  mousquetaires  (TT  181).  Charles- 
Nicolas  est  probablement   celui    que  Pontchartrain   voulait  placer 
chez  un  notaire. 

Grâce  à  leur  conversion,  les  Conrart  furent  maintenus  dans  leur 
noblesse  lors  de  la  revision  des  titres  (après  1708)  ;  l'avenir  leur 
réservait  cependant  quelques  déboires.  Jacques  Muisson,  conseiller 


'  Nouvelle  catholique,   mise  en  liberté,  mettre  les  filles  de  Conrart  à  rUnion  chré- 

ainsi  que  son  mari,  le  28  décembre  168G,  l''=""e  et  .lux  N""-C.itholiques;  vous  devez 

à  charge  de  faire  revenir  leurs  filles  dans  ■•^"'^^'  f-"'''-'  .'"""•'^,  ^"^  "'^  ""  '=°"^e''';.  <"-  **''' 

•     ^/^  1  •)  N  se   plaiL'niiit   au  duc   d'Aumont,  expliquer  a 

tro.s  mois(0>3o).  celui-ci  que  c'est  l'ordre  du  roi  (O  249). 

"  Voir  Girard  des  Bergeries.  .,            ..               r       c        .        *      <  « 

„  ^,    .         •        1  1  1.1          .    j           r     .  Marguerite,  que    La   France  vrot.,    2° 

'  G  est   vraisemblablement   des   enfants  ,  ,.      ",    ^  ,'    '                      ....  '^  , 

,,,,...          ,     „           ,               ,.1  étiit.,  IV,  5-8)  donne  pour  tille  du  sieur 

de  Valcnlin,  sieur  de   Rupemberg,   qu  il  ,,,,,.               ,   ■     -                •■         i-n 

.     ...         lin.       •       .      1         -  de  Rabodingen ,   doit  être   sa   niece.    fc-Ue 

s  agit  dans   le   billet  suivant  adresse   par  ^         .          "      '            ,,       ,.          .     , 


Pontchartrain  à  D'Argenson    le  4  janvier 
1702: 
Sa  Majesté   approuve  que  vous  ayez  fait 


fut  mise  en  1709  aux  Ursulines  de  la  rue 
Saint-Jacques,  en  même  temps  que  sa 
cousine-germaine. 


Pasteurs  et  Anciens.  5i 

au  Parlement  et  mari  d'Anne  de  Rambouillet,  étant  passé  à  l'étran- 
ger, le  roi  confisqua  ses  biens  et  en  fit  don,  par  un  brevet  du 
i^""  mai  1704,  aux  deux  sœurs  de  M""=  Muisson,  Marguerite  de  Ram- 
bouillet, femme  du  sieur  de  Nocey,  et  Renée-Madeleine  de  Ram- 
bouillet, femme  de  Trudaine.  Comme  héritiers  de  Valentin  Conrart, 
oncle  de  Muisson,  et  en  vertu  de  l'édit  de  1689  qui  accordait  les 
biens  des  fugitifs  à  leurs  plus  proches  parents  demeurés  en  France, 
Jean-Baptiste  Conrart  et  Anne  Du  Coudray,  veuve  de  Joseph 
Conrart,  réclamèrent  en  1782  l'annulation  de  ce  don.  En  1788,  les 
Conrart  réclamaient  aussi  les  5oooo  livres  que  Catherine  Muisson, 
cousine-germaine  de  leur  père  avait  apportées  en  dot  à  Jacques 
de  Dompierre,  sieur  de  Jonquières,  et  qui  avaient  été  confisquées 
en  même  temps  que  les  biens  de  ce  fugitif,  malgré  les  protestations 
de  leur  parente.  Après  avoir  d'abord  refusé  communication  des 
pièces  constatant  leurs  droits,  le  régisseur  prétendit  que  la  dot 
devait  être  payée  sur  la  terre  de  Jonquières  ;  toutefois  il  fut  décidé 
que  celle-ci  resterait  en  régie  jusqu'à  nouvel  ordre  (TT  181). 


FALAISEAU  ^ 


On  lit  dans  un  rapport  de  police  du  8  novembre  i685: 

n  y  a  d'autres  anciens  qui  ne  se  trouvent  pas  au  nombre  de  ceux  à  l'égard 
desquels  Sa  Majesté  a  ordonné  de  donner  des  éclaircissements,  et  entre  autres 
le  nommé  Falaiseau,  originaire  de  Touraine,  qui  a  été  ci-devant  marchand  et 
à  présent  se  mêle  de  banque.  Il  est  propriétaire  d'une  maison  sise  rue  des 
Cinq-Diamants  ^  qui  a  été  nouvellement  bâtie. . .  Il  demeure  présentement  dans 
la  rue-des  Deux-Boules^. . .  Le  ministre  Daillé  [mari  d'une  de  ses  nièces]  logeait 
chez  lui.  C'est  un  homme  extraordinairement  zélé  pour  sa  religion  et  très 
influent,  en  réputation  d'être  assez  riche,  et  on  sait  même  qu'il  a  un  grand 
fonds  dans  le  commerce  (Fr.  7050,  f°'  184,  187). 

Ce  riche  banquier,  fils  de  Jean  Falaiseau,  sieur  de  la  Moran- 
dière,  et  de  Marie  Moreau,  était  né  à  Blois  et  s'appelait  Samuel.  Il 
avait  épousé  à  Charenton  (1647)  Madelaine  [alias  Marie),   fille  de 

•  La  Fr.  pr.  a  confondu  tous  les  per-  ^  11  avait  habité  la  rue  de  la  Jussienne 

sonnages  de  ce  nom.  en  1671  [Bullet.,  VIII,  2bj. 

'  Aujourd'hui     partie    Sud    de    la    rue 
Quincampoix. 


52  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

feu  Jean  Dufour,  conseiller  du  roi  et  lieutenant  en  l'élection  de 
Blois,  qui  lui  donna  sept  enfants:  Samuel  (1648),  Madelaine  (i65i), 
mariée  en  1672  à  Ruben  Régnier,  sieur  des  Minières;  Anne  (i652), 
Susanne  (1654),  mariée  en  1674  à  son  parent  Jacques  Falaiseau; 
Catherine,  mariée  en  1676  à  Daniel-Charles  de  Brusse,  sieur  de 
La  Boninicre;  Jean  (1661),  mort  en  1668;  enfin  Marie-Anne,  que 
nous  ne  trouvons  pas  dans  les  Extraits  des  Registres  de  Charenton, 
et  qui  épousa,  selon  La  France  protestante,  VI  35,  Charles  Janvre  de 
La  Bouchetière. 

Samuel  Falaiseau,  ancien  dès  1671  et  peut-être  déjà  aupa- 
ravant, s'était  attiré  l'estime  de  ses  coreligionnaires;  mais  son  carac- 
tère ne  se  trouva  pas  à  la  hauteur  des  circonstances  néfastes  qu'il 
eut  à  traverser.  Actif  et  dévoué  dans  les  temps  paisibles,  mais 
manquant  d'énergie  et  probablement  esclave  de  sa  fortune,  il  faiblit 
et  recula  dès  qu'il  fallut  souffrir  pour  la  foi.  Si  sa  femme  eût  vécu, 
peut-être  l'aurait-elle  maintenu  dans  le  devoir  et  préservé  d'une 
impardonnable  chute;  mais  Dieu  l'avait  rappelée  à  lui  le  5  mai 
1672.  Au  mois  de  novembre  i685,  il  était  assez  ébranlé  pour  qu'on 
ne  crût  pas  nécessaire  de  l'exiler  en  même  temps  que  ses  collègues. 
Des  vingt-quatre  de  Charenton,  Rozemont  et  lui  sont  les  seuls  aux- 
quels on  n'envoya  point  de  lettre  de  cachet.  Mandé  le  14  décembre 
chez  Seignelay  avec  les  principaux  négociants  de  Paris,  il  signa 
comme  les  autres.  On  l'avait,  semble-t-il  oublié;  ce  ne  fut  que  le 
14  au  matin  que  La  Reynie  le  fit  avertir  ainsi  que  Testart.  «Ils  ne 
seront  pas,  disait-il,  des  moindres  de  l'assemblée  »  (Fr.  17420  f°  187). 
Samuel  eut  l'humiliation  de  voir  ses  propres  domestiques  lui  donner 
l'exemple  d'une  courageuse  résistance  :  son  cocher,  nommé  Lévêque, 
et  ses  servantes,  Elisabeth  Ruffin  et  Susanne  Henri,  n'avaient  pas 
encore  abjuré  le  16  janvier  1686  (Fr.  7o5i  f°  qS).  Inconsolables  de 
leur  chute,  plusieurs  de  ses  filles  passèrent  à  l'étranger.  Madelaine 
et  son  mari  trouvèrent  moyen  de  gagner  le  lieutenant  de  la  maré- 
chaussée de  Saint-Maixent,  et  de  s'échapper  en  1686,  avec  neuf  de 
leurs  enfants*  {Fr.pr.  VIII,  408).  Marie-Anne  s'enfuit  en  Angleterre 
en  compagnie  de  son  mari  et  de  son  beau-père;  tous  trois  firent 
reconnaissance  de  leur  faute  le  17  octobre  1686  devant  l'Eglise 
française  de  Londres,  et  Charles  Janvre  obtint  une  compagnie  de 
dragons  dans  le  régiment  de  Ruvigny,  son  parent  (Lièvre,  Hist. 
des  Êgl.  du  Poitou,  III,  129). 

Falaiseau  étant  mort  en  1699  (sans  doute  muni  des  sacrements 

»  Voir   Bastille. 


Pasteurs  et  Anciens.  53 

catholiques;  car  ses  biens  ne  furent  pas  confisqués),  Catherine, 
veuve  de  IVI.  de  Brusse,  vint  à  Paris  pour  recueillir  sa  part  de  suc- 
cession, consistant  presque  tout  entière  en  billets.  Comme  elle  avait 
emmené  ses  trois  filles,  l'évêque  de  Poitiers  craignit  qu'elle  ne 
s'empressât  de  rejoindre  ses  sœurs  dès  que  ses  aff'aires  seraient 
terminées,  et  fit  part  de  ses  craintes  à  la  cour.  En  conséquence 
Pontchartrain  ordonnait,  le  9  décembre,  d'arrêter  M""^  de  Brusse 
et  ses  filles;  d'envoyer  celles-ci  dans  des  couvents  de  leur  pro- 
vince et  de  conduire  la  mère  aux  Nouvelles-Catholiques.  En  moins 
d'un  mois  ces  impitoyables  créatures  lui  firent  perdre  l'esprit,  et  la 
vie  bientôt  après.  Elle  mourut  folle  entre  leurs  mains  le  12  janvier 
1700  (O*  43,  44;  TT.  464  et  Merc.  hist,  fév.  1700,  p.  196). 

Jacques  Falaiseau,  avocat  au  Parlement  de  Paris,  avait  épousé 
en  1648  Anne,  fille  de  Pierre  Jouard,  procureur  au  Parlement,  et 
d'Anne  Perreaux,  dont  il  eut  au  moins  trois  enfants  :  Pierre  (1649), 
Galliot  (i65o)  et  Anne,  mariée  à  Duvignaud,  sieur  des  Vories,  en 
1680.  Il  aurait  porté  plus  dignement  que  son  frère  le  titre  d'ancien  ; 
car  il  n'abjura  point  et  «  s'absenta  »  aussitôt  après  la  Révocation  ', 
témoin  le  billet  que  le  commissaire  Dyeure  adressait  à  La  Reynie 
vers  le  20  novembre  i685: 

Monsieur,  après  vos  ordres  reçus  et  pour  y  satisfaire,  je  reviens  présente- 
ment de  la  maison  de  M.  Falaiseau ,  en  laquelle  demeure  pareillement 
M.  Tassin  *,  auquel  j'ai  parlé  et  qui  m'a  dit  qu'il  était  vrai  que  M.  et  M"=  Falai- 
seau sont  absentés  ;  qu'ils  s'en  sont  allés  il  y  a  bien  dix  jours,  sans  lui  avoir  parlé 
ni  dit  aucune  chose;  qu'il  ne  l'a  appris  que  par  la  suite  du  temps  en  ne  les 
voyant  plus,  et  que  M.  Falaiseau,  son  frère  le  banquier,  ci-devant  ancien  de  la 
R.  P.  P.  qui  a  signé,  n'en  savait  rien.  Il  n'y  a  personne  qui  soit  resté  dans 
l'appartement  qu'occupaient  M.  et  M"'  Falaiseau  (Fr.  7o5i,  f»  iod). 

Les  fugitifs  avaient  préparé  leur  départ  de  longue  main  et  en- 
voyé toute  la  partie  disponible  de  leur  fortune  à  leur  fils  Pierre, 
qu'ils  rejoignirent   à  l'étranger.  Après  avoir  dès  1681  reçu  en  An- 

'  Les  lettres  de  Claude  à  son  fils  four-  fois    et    la    mettre    dans    un    vaisseau  de 

nissent  quelques  détails  sur  cette  famille.  Rotterdam   pour  la  renvoyer  en   France. 

Ayant  épousé   une  demoiselle  Briot  dont  II  vous  en  coûtera  quelque  chose,   mais 

la  mère,  Madelaine  Jouard,   était  sœur  de  au   moins  serez-vous  en  repos  des  inso- 

M'"'  Jacques  Falaiseau,  Isaac  Claude  était  lences  de  cette  coquine»  (17  mars  1684). 

neveu   par  alliance    de  l'avocat.   «M.  Fa-  Dans  plusieurs  autres  lettres,   le  ministre 

laiseau,  votre  oncle,  lui  écrivait  son  père,  de  Charenton  malmène  «les  Jouard  elles 

vient  de  perdre  son  second  fils»  au  siège  Jouarde»,    qui    se   décliaînent  contre   son 

de  Bude   (22  décembre   1684).   "M-  Falai-  fils  en  récompense  des  services  qu'il  leur 

seau  a  la  goutte,  dont  je  l'ai   félicité;  car  a  rendus  en  Hollande, 
c'est  un  garant  de   longue  vie  »  (3o  juin  -  Tassin  liabitait  la  rue  du  Battoir  (Fr. 

1684).  «Pour  la  fille  de  M.  Jouard,  il  s'en  /oâi,  f»  325). 
faut  à  mon  avis  délivrer  pour  une  bonne 


54  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

gleterre  des  lettres  de  naturalisation  ',  celui-ci  était  passé  en  Alle- 
magne, où  il  parcourut  brillamment  la  carrière  diplomatique.  Lors 
de  la  Révocation,  il  résidait  à  la  cour  de  Suède  comme  envoyé 
extraordinaire  du  Brandebourg.  Anne  Chauvin  de  Varangeville,  sa 
femme,  ne  voulait  l'aller  retrouver  que  lorsqu'il  serait  de  retour  à 
Berlin,  et  demanda  la  permission  de  séjourner  à  Paris  en  attendant 
(Fr.  7o52  f°  285).  Cette  permission  lui  fut  accordée  le  jour  même 
de  l'enregistrement  de  l'édit  révocatoire.  Quand  elle  vit  empri- 
sonner ou  dragonner  les  uns  après  les  autres  tous  les  protestants 
qui  refusaient  d'abjurer,  Anne  chercha  un  refuge  chez  le  résident 
de  Brandebourg,  et  s'y  cacha,  croyant  être  en  sûreté  ;  mais  on  l'y 
découvrit  au  mois  de  novembre  1686^  et  on  la  mit  au  couvent  des 
Filles  du  Saint-Sacrement,  rue  Cassette  (O'  3o),  où  elle  abjura  le 
i5  décembre  suivant  (Fr.  yoSi  f"  286).  Elle  fut  envoyée  aux  N''"'^^- 
Catholiques  le  12  janvier  1687  (O*  Si).  M.  de  Varangeville,  gentil- 
homme des  environs  de  Dieppe,  apprit  avec  indignation  que  sa  fille 
avait  abjuré  ;  de  son  côté,  le  mari,  non  moins  irrité  de  la  chute 
presque  inévitable  à  laquelle  sa  femme  s'était  exposée  par  sa  con- 
duite inconsidérée,  ne  s'empressa  ni  de  lui  fournir  des  ressources 
pécuniaires,  ni  de  payer  sa  pension  aux  N'="^''- Catholiques.  Cet 
abandon  toucha  les  convertisseurs  à  l'endroit  sensible.  Sur  leurs 
conseils.  M"'"  Falaiseau  présenta,  le  7  février,  une  requête  au  roi 
pour  obliger  M.  de  Varangeville  à  lui  fournir  la  dot  de  20  000  livres 
qu'il  lui  avait  promise,  et  pour  obtenir  le  don  des  biens  laissés  en 
France  par  le  père  et  la  mère  de  son  mari  (Fr.  7o53  f°  116).  Cinq 
jours  après,  Seignelay  invitait  M.  de  Brou,  intendant  de  Normandie, 
à  faire  sévèrement  entendre  à  M.  de  Varangeville  qu'il  devait  venir 
en  aide  à  sa  fille.  A  la  longue,  Anne  Chauvin  se  lassa  de  cette  vie 
si  pénible  à  tous  égards;  elle  gagna  aussi  la  terre  étrangère  en 
1694  {Arch.  de  l'Egl.  wall.  de  Lcide). 

Joseph  Falaiseau,  frère  de  Samuel  et  de  Jacques,  était  comme 
celui-ci  avocat  au  Parlement  de  Paris.  Susanne  Arribat,  sa  femme, 
lui  donna  deux  enfants  :  Anne  et  Joseph,  sieur  de  Bois-Joli,  lieute- 
nant au  régiment  de  Picardie,  inhumé  (1675)  en  présence  de  ses 
deux  oncles.  Susanne  Arribat  était  veuve  lorsqu'Anne,  sa  fille, 
épousa  en  lôSg  Daillé  fils,  ministre  de  Charenton.  M""'  Daillé  parait 
n'avoir  pas  vécu  jusqu'à  la  Révocation;  car  dans  sa  retraite  à 
Zurich,  Daillé  ne  fut  accompagné  que  d'Anne,  sa  fille,  et  de  sa 
belle-mère,  Susanne  Arribat.  En  1686,  Joseph    Falaiseau   fut  un 

1  Apnew,  II,  i56.  '  Voir  aux  ambassades,  Bcck. 


Pasteurs  et  Anciens.  55 

instant  compromis  comme  détenteur  de  cinq  ballots  d'ouvrages  de 
controverse  qu'il  avait  vainement  essayé  de  faire  passer  à  l'étran- 
ger; mais  il  n'eut  pas  de  peine  à  prouver  que  ces  livres  compo- 
saient la  bibliothèque  de  son  gendre,  à  qui  l'on  n'avait  pas  permis 
de  l'emporter  (Fr.  7o53,  f"  476).  Les  biens  de  Daillé,  qui  possédait 
deux  maisons,  rue  Montmartre,  et  des  propriétés  dans  les  paroisses 
d'Azay,  Saint-Martin-le-Beau  et  Dierre,  province  de  Touraine, 
furent  partagés  entre  Falaiseau  de  Villevelle,  De  Brusse  et  la  veuve 
Deschamps  ;  mais  sur  les  réclamations  du  préposé  à  la  régie  des 
biens  des  fugitifs,  le  roi  cassa  en  1726  la  donation  qu'il  en  avait 
faite.  De  1728  à  1788  le  compte  de  régie  présente  les  chiffres  sui- 
vants :  Recette  4004  livres,  dépense  2728  livres,  bénéfice  net  1276 
livres  (TT  120). 

Une  autre  famille  Falaiseau,  aussi  originaire  de  Touraine, 
et  parente  de  celle  dont  nous  venons  de  parler,  l'avait  précédée  à 
Paris.  En  1602,  Adam  Falaiseau,  médecin,  présentait  au  baptême  à 
Charenton  Esther,  fille  de  Charles  Georges,  procureur  au  Parle- 
ment, et  de  Marie  Falaiseau.  Un  second  Adam  Falaiseau  et  Pierre 
Falaiseau,  sieur  de  Villevelle,  avocat  au  Parlement^  étaient  vrai- 
semblablement fils  du  médecin.  Du  mariage  de  Pierre  avec  Elisa- 
beth Chartier  naquirent  Joseph,  et  Jacques  (1644),  avocat  au  Par- 
lement, qui  épousa  en  1674  Susanne  Falaiseau,  fille  de  Samuel,  et 
quitta  la  France  à  la  Révocation  en  y  laissant  un  fils  nommé  Pierre^. 
Un  brevet  du  ig  octobre  17 19  (O'  63)  autorisa  celui-ci  à  recevoir 
un  remboursement  de  222  livres  de  rente.  C'était  évidemment  le 
même  qui  avait  été  autorisé,  l'année  précédente  (O'  62),  à  recevoir 
5198  livres,  dues  à  son  père  fugitif  par  le  prince  de  Talmont.  — 
En  i685,  Adam  et  sa  femme,  Françoise  Pineau,  de  Blois,  comptaient 
parmi  les  protestants  notables  de  Paris.  Malgré  leur  grand  âge,  ils 
lassèrent,  dit  La  France  protestante,  l'acharnement  de  leurs  persécu- 
teurs, qui  finirent  par  les  expulser  du  royaume  avec  leur  fille 
Elisabeth.  Ils  se  retirèrent  à  Berlin,  où  Elisabeth,  qui  avait  épousé 
Etienne  Le  Forestier,  mourut  en  1706.  —  Un  Falaiseau,  nous  ne 
savons  lequel,  fut  arrêté  par  ordre  du  28  juillet  1687  (O'  Si)  et 
relâché  par  ordre  du  3o  juin  1689,  en  donnant  un  nommé  Tellier 
pour  caution  de  sa  conduite  (O*  33).  On  serait  heureux  de  penser 
que  c'était  Samuel.  —  Nous  ignorons  à  quelle  famille  appartenait 

•  France  prot.,  2«  édit.,  III,  iSy.  tembre  i685.  Sa  veuve  et  celle  d'un  Adam 

'^  Nous  ignorons  à  quelle  famille  appar-  Falaiseau  se  réfugièrent  à  Berlin  {Erman 

tenait  Jacques  Falaiseau,  écuyer,  avocat  et  Réclam,  IX,  112),  avec  sa  petite-fille  et 

en  la   cour,    qui    fut  inhumé  le   ig   sep-  une  servante  (Ms.  Dieterici). 


56  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Falaiseau  de  La  Ronda,  qui  fut  mis  à  la  Bastille  par  ordre  du 
i8  novembre  1699  (O'  48)  et  relâché  par  ordre  du  février  1700 
(O'  44),  (voir  chap.  XXVIII).  —  Le  12  septembre  1747,  Etienne 
Falaiseau,  écuyer,  sieur  de  La  Revaudière,  obtint  la  permission  de 
vendre  une  maison  sise  à  Gien  de  Valence,  laquelle  avait  appartenu 
à  des  gens  de  la  R. 


GAUCHER 


L'ancien  de  Charenton,  Gaucher,  est  désigné  dans  les  papiers 
de  La  Reynie  tantôt  comme  férandinier*  de  la  rue  de  Lourcine 
(Fr.  7o5o  f°  149),  tantôt  comme  rubanier  demeurant  à  l'entrée  du 
faubourg  Saint-Marcel  (Fr.  7059  f°  i32).  La  rue  de  Lourcine  est 
bien  dans  ce  quartier;  la  seule  différence  est  celle  de  la  profession. 
Peut-être  existait-il  deux  Gaucher  que  la  police  aura  confondus. 
Quoi  qu'il  en  soit,  l'ancien  Gaucher  reçut  une  lettre  de  cachet  du 
20  novembre  i685,  qui  l'exilait  à  Avallon  (Yonne)  et  ne  fut  pas 
mise  à  exécution;  car  Seignelay  écrivait  à  La  Reynie,  le  22  \0^  ■zçi): 
«  Vous  pouvez  sans  difficulté  permettre  aux  nommés  Gaucher  et 
Janiçon  de  demeurer  à  Paris,  puisqu'ils  sont  en  disposition  de  se- 
convertir».  —  On  lit  dans  une  lettre  datée  de  Paris  le  5  décembre 
i685  et  signée  Ponsignon  :  «  De  tous  les  anciens  d'ici  il  n'y  a  qu'un 
de  changé,  le  sieur  Gausset  [lisez  :  Gaucher],  demeurant  au  faubourg 
Saint-Marceau  ». 

Nous  ne  savons  rien  de  plus  sur  Gaucher.  Tersévéra-t-il 
dans  cette  attitude  humiliante  ?  —  Il  n'est  pas  impossible  que  non  ; 
car  son  collègue  Janiçon,  qui  avait  eu  la  même  faiblesse,  se  releva, 
partit  pour  l'exil,  et  après  avoir  abjuré  entre  les  mains  des 
dragons,  chercha  un  refuge  à  l'étranger.  Ajoutons  qu'à  la  fin  de 
septembre  i685,  quand  la  police  saisit  chez  les  pasteurs  et  les 
anciens  les  ouvrages  désignés  par  l'archevêque  de  Paris,  elle  n'en 
trouva  point  chez  Gaucher,  qui  déclara  les  avoir  remis  à  son  gendre 
passé  en  Angleterre. 

Nous  ignorons  si  l'ancien  de  Charenton  peut  être  identifié 
avec  Charles  Gauche,  naturalisé  anglais  en  1687  (Agnew,  in-f", 
II  55). 

,    >  C'est-à-dire  fabricant  de  cofires  militaires  portes  à  dos  de  mulet. 


Pasteurs  et  Anciens.  Sj 


GERVAISE 


Louis  Gervaise,  ci-devant  marchand  linger,  âgé  d'environ  soixante-dix 
ans,  demeurant  rue  de  Seine  au  faubourg  Saint-Germain,  est  d'un  esprit  mé- 
diocre et  n'a  rien  au-dessus  de  la  condition  de  marchand...  II  parait  être 
accommodé  et  est  propriétaire  de  la  maison  où  il  habite,  qui  est  de  valeur 
d'environ  5o,ooo  livres.  Ses  parents  sont  marchands  ou  artisans,  et  quelques- 
uns  se  sont  retirés  en  Angleterre  depuis  trois  ans,  entre  autres  le  nommé 
Tephine  [lisez  :  Tiphaine  •]  avec  sa  femme  et  huit  enfants  (Fr.  7o5o,  f»  i85). 

C'est  ainsi  que,  au  mois  de  novembre  i685,  la  police  s'expri- 
mait sur  le  compte  de  l'un  des  anciens  de  Charenton  "^.  De  son  ma- 
riage avec  Marguerite  Dufresne,  Gervaise  avait  eu,  suivant  les 
extraits  des  registres  de  Charenton,  deux  enfants  :  Louis  (i653)  et 
Marguerite-Marie,  qui  épousa,  en  1671,  Isaac  Le  Monnier,  secré- 
taire des  finances  du  duc  d'Orléans.  Louis  Gervaise  fils,  aussi  mar- 
chand linger,  avait  épousé  Jacqueline,  fille  d'Isaac  Mariette,  mar- 
chand de  vins^;  il  gagna  l'Angleterre  en  1681  et  y  fut  naturalisé  le 
22  janvier  suivant  avec  sa  femme  et  ses  trois  enfants  :  Isaac,  Louis 
et  Marie-Marguerite  (Agnew,  III,  87  b).  Un  quatrième  enfant, 
Jacques-Auguste,  reçut  le  baptême  à  Londres  en  1686;  il  eut  pour 
parrain  Jacques  Mariette,  et  pour  marraine,  Marie  Le  Maistre,  femme 
de  François  Mariette.  On  lit  dans  un  rapport  du  commissaire 
Delamare  du  26  avril  i685  : 

Le  sieur  Gervaise. . .  a  un  fils  qui  est  ancien  et  trésorier  du  temple  des 
Français  à  Londres.  Ce  fils  vient  souvent  à  Paris  conférer  des  aftaires  des 
P.  R.  avec  son  père  et  d'autres  membres  du  consistoire*.  Les  P.  R.  disent  que 

'  Ayant  épousé  en  1669  Elisabeth,  fille  La  France  protestante,  Gervaise  père  au- 

du  peintre   Charles   Berchet    et   de   Marie  rait    eu    un    frère    en    Angleterre.    Nous 

Dufresne,  sœur  de  M™*  Gervaise,  Jacques  trouvons   bien   un   troisième    Louis  Ger- 

Tiphaine  était  neveu  de  celle-ci  (Reg.  de  vaise,    naturalisé    anglais  le  S  mars  16S2 

Char.).  U  fut  naturalisé  anglais  en   1682,  (Agnew,  III,  32b);   mais  son  prénom  in- 

avec    sa    femme  et    ses    enfants:    Pierre,  dique    assez    qu'il    ne    peut    être    qu'un 

Jean-Abraham,    Jean-Paul,     Charles    et  parent  et  non  le  frère  de  l'ancien. 

Abraham  (Agnew,  III,   36b).    Notons  en-  ''  Voir  aux  Fugitifs, 

core    Pierre   Tiphaine,    âgé  de   soixante-  *  Le  25  juin  i685,  Delamare  annonçait 

deux  ans,  et  sa   femme,  assistés  en  An-  que  Gervaise  fils  était  parti   d'Angleterre 

gleterre,  i7o3.  et  qu'il   arriverait   sous   peu    de  jours   à 

*  Henri  Gervaise  assistait  au  synode  de  Paris,    où  il  devait  passer    six    semaines 

Charenton    en    i653,    comme    député    de  (Fr.  7o52,  f»  355). 
l'Eglise  de  Chauny  et  Coucy.  —  D'après 


58  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

le  père  et  le  fils  ont  facilité  à  beaucoup  de  personnes  de  se  retirer  en  Angle- 
terre. Ils  disent  que  l'on  ne  veut  plus  soufi'rir  de  Français  P.  R.  en  Angleterre, 
ni  les  laisser  repasser  en  France;  mais  qu'on  les  fait  tous  passer  dans  la  Caro- 
line pour  la  peupler,  et  que  c'est  Gervaise  fils  qui  est  chargé  de  cette  com- 
mission' (Fr.  7o52,  f"  249). 

En  1713  nous  le  retrouvons  parmi  les  membres  notables  de  la 
secte  des  inspirés,  fondée  par  les  prophètes  cévenols  Élie  Marion, 
Durand  Fage  et  Jean  Cavalier^. 

Trois  jours  après  la  publication  de  l'édit  révocatoire,  le  lieute- 
nant de  police  manda  en  son  hôtel  les  principaux  protestants  du 
faubourg  Saint- Germain,  MM.  de  La  Fontaine,  Massanes  fils  et 
Pressigny,  de  la  rue  des  Marais,  —  Dersigny,  Bernard  et  Le  Mon- 
nier,  de  la  rue  de  Seine,  —  Pesne,  Colonia,  De  Vicques  et  De 
Beaulieu,  Ferdinand  père  et  fils,  de  la  rue  Mazarine,  ainsi  que 
quatre  anciens  du  quartier:  Massanes  père,  Girard,  Gervaise  et 
Le  Coq  de  Saint-Léger  (Fr.  7o5i  f°  i53).  Ceux-ci  se  conduisirent 
en  hommes  qui  avaient  conscience  de  leur  devoir;  aussi  les  exila-t- 
on tous  les  quatre.  Gervaise  fut  envoyé  (10  novembre)  à  Gannat 
(Allier),  où  il  lutta  plus  de  deux  mois  sans  faiblir.  Ce  ne  fut  que  le 
3o  janvier  1686  que  Seignelay  écrivit  au  lieutenant-général  de  cette 
ville. 

Le  sieur  Gervaise  de  la  R.  P.  R.  relégué  à  Gannat,  ayant  témoigné  d'être 
dans  de  bonnes  dispositions  pour  sa  réunion  à  l'Église,  je  vous  prie  de  lui  dire 
de  la  part  du  roi  que  Sa  Majesté  lui  accordera  volontiers  la  liberté  de  venir  à 
Meaux  pour  achever  de  s'instruire,  sur  le  premier  avis  que  vous  me  donnerez 
qu'il  soit  résolu  de  le  faire  (O  >  3o). 

Il  ne  paraît  pas  que  Gervaise  soit  allé  demander  un  complément 
«  d'instruction  »    à   Bossuet:   celle  qu'il   avait   reçue   des  dragons 

'  La    police   était   fort  exactement  ren-  voyer  des  protestants  de  France  à  la  Ca- 

scignée  sur  ce  point.    Les  lettres  manus-  roline;    c'est   une  affaire   finie,  et  ils  ont 

crites    de   Claude    nous   apprennent    que  été  sur   le   point    de  chasser  ceux   qui   y 

Gervaise  fils  disait  à  Paris   merveilles  de  sont  déjà.  Un  an  plus   tard  (7  septembre 

la    Caroline.    Claude    s'efforçait   d'en    ré-  i685),  il  écrivait  encore  à  son  fils:  «11  se 

pandre    la    connaissance    et    la    déclarait  fait  à  Londres  un  projet  de  colonie  pour 

préférable  à  la  Pensylvanie  pour  tous  ceux  la  Caroline,   qui   m'a   paru   très  bien  en- 

qui  auraient    le   courage   de    s'arrachera  tendu;    il    serait   important  que  vous  en 

l'affliction    présente;    «mais    pour    vous,  eussiez   la  communication,   ce  que  vous 

disait-il  à  son  fils,  cela  ne  peut  convenir  pouvez  très   facilement   en  écrivant  à  M. 

que  dans  une  dernière  extrémité».    Le  4  Gervaise  ou  à  M.   Du  Fay,   mari  de  M"" 

août  1684,    il    demandait   qu'on    se  hâtât  Amonnet.  Ne  négligez  pas,  je  vous  prie, 

d'y  envoyer  quelqu'un  de  notable  et  de  cela». 

bien    qualifié    pour  examiner    le  pays  et  '^  Bullet.,  2»  sér.,    IV,   bbo   et  ibi.  Voir 

revenir  dire  ce  qui  en  était.  Puis  tous  les  aussi    nos  articles   MARION  et  MISSON 

projets  s'évanouirent.   Les  Anglais,  écri-  dans  VEncyclop.  des  sciences  relig. 
vait-il  le  i5  septembre,  ont  défçndu  d'en- 


Pasteurs  et  Anciens.  5g 

lui  suffisait.  Il  fut  rappelé  de  Gannat  le  3  mars,  par  un  ordre  trans- 
mis à  l'archevêque  de  Paris,  auquel  Seignelay  écrivait  encore 
le  25  : 

Monsieur,  je  vous  envoie  l'ordre  pour  faire  mettre  le  sieur  Gervaisc  à 
Saint- Magloire;  j'ai  laissé  cet  ordre  en  blanc,  afin  que  vous  le  puissiez  faire 
exécuter  par  l'officier  que  vous  voudrez  choisir  (O  ^  3o). 

Les  mauvais  traitements  avaient  eu  raison  de  l'énergie  du 
vieillard,  et  la  plus  subtile  des  équivoques  acheva  l'œuvre  com- 
mencée par  la  violence.  Gervaise  ne  signa  qu'après  que  deux 
docteurs  de  Sorbonne,  Du  Fresne  •  et  Cheron  lui  eurent  déclaré 
par  écrit  «  qu'il  ne  s'engageait  à  croire  que  ce  que  l'Eglise  catho- 
lique avait  cru  et  professé  du  temps  des  apôtres,  rejetant  ce  qu'elle 
aurait  pu  croire  et  enseigner  de  nouveau  depuis  ce  temps-là  » 
(Gaultier,  Hist.  apolog.,  II  m). 

A  peine  le  malheureux  et  infidèle  ancien  était-il  remis  en 
liberté,  que  le  désespoir  des  lapsi,  si  bien  décrit  par  Th.  de  Bé- 
ringhen,  s'empara  de  sa  conscience.  Il  détesta  hautement  son  abju- 
ration et  se  mit  en  disposition  de  prendre  la  fuite  ^,  si  bien  qu'il 
fallut  le  saisir  (19  novembre  1686)  et  le  conduire  chez  les  P.  de 
l'Oratoire,  rue  Saint-Honoré  (O'  3o  et  Fr.  7o5i  f°  253),  d'où  il  ne 
sortit  que  par  ordre  du  i3  juin  1687  (O'  3i),  pour  être  conduit  à 
l'abbaye  de  Lagny  (Seine-et-Marne).  Comme  il  se  montrait  invin- 
ciblement attaché  à  la  foi  qu'il  n'avait  trahie  qu'un  instant,  il  fut, 
par  ordre  du  4  août,  transféré,  en  compagnie  de  son  collègue  Mas- 
clari,  de  Morisset  et  de  IVI.  de  Virazel,  au  château  d'Angoulème,  où 
un  autre  de  ses  collègues,  Jean  de  Béringhen,  se  trouvait  depuis 
près  d'un  an.  Le  6  août,  le  loyer  de  sa  maison  de  la  rue  de  Seine 
fut  saisi  en  faveur  du  médecin  Leviez,  et  le  18  octobre  il  fut  ordonné 
de  prendre  sur  ses  biens  1290  livres  par  an  pour  payer  sa  pension. 
Expulsé  sans  doute  en  même  temps  que  ses  compagnons  de  for- 
teresse (7  mars  1688),  Gervaise  avait  déjà  rejoint  son  fils  depuis 
plusieurs  mois,  que  Seignelay  conservait  encore  le  chimérique 
espoir  de  l'amener  au  catholicisme  ;  il  écrivait  le  3i  juillet  1688  à 
Barillon,  ambassadeur  de  France  à  Londres  : 


'  Peut-être  parent  de  M"  Gervaise.  Plaintes    de    Claude,    tomba    malade    de 

2  Une  lettre  de  l'exempt  AuziUon  nous  chagrin    en    apprenant    l'arrestation    de 

apprend    que    Lejeune  ,    qui    tenait    une  Gervaise,  avec  lequel  il  devait  partir  (Fr, 

sorte  d'agence  d'émigration   et  venait  de  7o53,  f"  i85). 

faire    un    grand    nombre    de    copies    des 


6o  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

Le  sieur  Gervaise,  nouveau  catholique,  ayant  ci-devant  donné  quelque 
soupçon  de  sa  conduite,  il  fut  arrêté  et  mené  au  château  d'Angoulême,  puis 
envoyé  hors  du  royaume  avec  plusieurs  opiniâtres.  Depuis  on  a  fait  des 
démarches  pour  obtenir  le  don  de  ses  biens,  sur  quoi  Sa  Majesté  qui  témoigne 
avoir  de  la  bonté  pour  cet  homme  qui  paraissait  avoir  fait  une  réunion  sincère, 
et  qui  apparemment  avait,  par  quelque  mauvais  conseil,  donné  lieu  de  soup- 
çonner sa  conduite,  m'ordonne  de  vous  écrire  de  l'envoyer  chercher  et  de  lui 
dire  que,  s'il  veut  revenir  en  France,  il  sera  remis  en  tous  ses  biens,  et  que  Sa 
Majesté  lui  donnera,  dans  les  occasions,  des  marques  de'sa  protection.  Il  loge 
chez  son  fils  à  Londres  (O  ^  82). 

La  femme  et  la  fille  de  Gervaise  n'imitèrent  point  son  dévoue- 
ment; après  avoir  abjuré,  elles  se  partagèrent  les  biens  du  fugitif, 
en  vertu  d'un  brevet  de  confirmation  de  don,  du  26  octobre  1688. 
Le  Monnier,  son  gendre  et  l'un  des  fermiers  de  l'abbaye  de  Saint- 
Germain-des-Prés,  les  entraîna  et  les  maintint  dans  cette  voie  sans 
dignité  sinon  sans  profit.  La  police  l'avait  bien  jugé  :  «  Il  y  a  envi- 
ron un  mois,  disait-elle  au  commencement  de  novembre  i685,  que 
la  considération  de  son  beau-père  l'empêche  de  se  faire  instruire. 
Il  s'est  séparé  depuis  d'avec  lui,  et  on  croit  que  ledit  Monnier  et  sa 
femme  se  disposent  à  se  faire  catholiques.  Monnier  est  un  homme 
d'esprit,  et  il  contribuerait,  s'il  le  pouvait,  à  faire  Gervaise  son 
beau-père,  catholique».  Cet  «homme  d'esprit  »  ne  fut  pas  seulement 
un  des  premiers  à  abjurer;  ayant  l'esprit  de  la  police,  il  se  mit  à 
dénoncer  ses  anciens  coreligionnaires.  Au  mois  de  décembre  1686, 
il  travaillait  à  gagner  la  prime  promise  à  qui  ferait  prendre  un 
ministre: 

Dans  la  rue  Taranne,  dans  une  auberge  dont  le  nom,  terminé  en  ar,  est 
échappé  au  sieur  Le  Monnier,  il  y  a  huit  jours  qu'il  se  trouvait  un  homme 
travesti,  habillé  d'un  drap  brun,  ayant  de  grands  yeux  bleus  fort  ronds,  deux 
Signes  au  visage  du  côté  droit,  l'un  en  haut,  l'autre  en  bas,  un  doigt  de  la  main 
droite  avec  un  gros  ongle,  et  une  perruque  noire,  que  l'on  dit  être  un  ministre 
qui  vient  ici  débaucher  les  gens  en  les  confirmant  dans  leurs  erreurs  (Fr.  7080, 
f°  244). 

Nous  ignorons  s'il  est  le  même  personnage  que  le  sieur  Le 
Monnier  arrêté  le  20  décembre  1687,  et  qui  ne  sortit  du  Chàtelet 
que  par  ordre  du  3  janvier  1689. 

Marie  Dufresne,  sœur  de  M'"'=  Gervaise  et  veuve  du  peintre 
Charles  Berchet,  n'abjura  qu'après  avoir  séjourné  à  la  Bastille  du 
2  février  au  3  mars  1686.  —  Un  Gervaise,  chirurgien,  peut-être  fils 
d'Israël,  chercha  un  refuge  à  Berlin  {Fr.  pr.,  VIII,  428  a).  Parmi  les 
réfugiés  en  Angleterre,  nous  trouvons  Elisabeth  Gervaise,  et  une 
demoiselle  Amiot,  veuve  d'Isaac  Gervaise,  à  chacune  desquelles 


Pasteurs  et  Anciens.  6i 

Paul  Dufour,  trésorier  de  l'Hôpital  français  de  Londres,  léguait, 
ainsi  qu'à  son  neveu  Louis  Gervaise,  cent  livres  sterling  (Agnew, 
III,  174).  Mentionnons  encore  Charles  Gervaise,  sa  femme  et  trois 
enfants,  assistés  à  Londres  en  1708. 


GIRARD 


Durant  les  six  premiers  mois  de  l'année  i685,  Girard,  voisin 
de  Gervaise,  du  ministre  Claude  et  du  traître  Brisson,  dit  Bracon- 
nier, donna  l'hospitalité  au  ministre  La  Placette,  qu'on  a  surnommé 
le  Nicole  protestant.  Les  papiers  de  La  Re3mie  ne  fournissent  que 
bien  peu  de  renseignements  sur  cet  ancien  de  Charenton  : 

Jean  Girard,  demeurant  rue  de  Seine  au  faubourg  Saint-Germain,  âgé 
d'environ  soixante-dix  ans,  se  mêle  de  joaillerie  et  de  commerce  de  tableaux. 
Il  est  bien  venu  aux  hôtels  de  Condé  et  de  Conty.  Il  paraît  avoir  l'esprit  sage 
et  tempéré,  et  le  génie  paraît  médiocre'^  (Fr.  7o5o,  f"  i86). 

Après  avoir  subi  victorieusement,  le  25  octobre,  la  comparution 
devant  La  Reynie,  Girard  fut  exilé  à  Auray  en  Bretagne,  par  une 
lettre  de  cachet  du  10  novembre.  Son  exil  accompagné  de  dragon- 
nade  dura  plus  longtemps  que  celui  de  la  plupart  de  ses  collègues  ; 
car  il  n'en  sortit  qu'après  le  21  juillet  1686.  Ce  «médiocre  génie» 
était  donc  un  de  ces  cœurs  fermes  et  loyaux,  que  l'omnipotence  la 
plus  despotique  eut  bien  de  la  peine  à  plier  à  ses  desseins.  Le  cou- 
rageux vieillard  ne  revint  sans  doute  à  Paris  que  pour  être  mis  au 
For-l'Évêque,  d'où  il  fut  transféré  à  Meaux,  dans  l'abbaye  de  Saint- 
Faron,  par  ordre  du  28  janvier  1687.  Avait-il  faibli  dans  les  hor- 
ribles cachots  du  For-l'Évèque  et  accepté  d'être  catéchisé  par 
Bossuet?  Mourut-il  à  Meaux?  Y  abjura-t-il  pour  passer  ensuite  à 
l'étranger  ?  Fut-il  du  nombre  de  ceux  qu'on  expulsa,  faute  de  pou- 
voir les  vaincre?  Nous  l'ignorons;  toutefois  le  dernier  cas  semble 
le  moins  probable. 

Agnew  mentionne  trois  réfugiés  du  nom  de  Jean  Girard  natu- 
ralisés en  Angleterre:  l'un  avec  sa  femme  Susanne,  en  1682;  un 
autre  avec  sa  femme  et  leur  fille  Anne,  en  1690;  le  troisième  en 

'  La  Reynie  a  biffé  de  sa  main  la  phrase  soulignée. 


62  Révocation  de  VEdit  de  Nantes  à  Paris. 

1700  (III,  32,  52,  63).  Le  premier  n'était  pas  l'ancien  de  Charenton; 
mais  on  ne  peut  rien  affirmer  quant  au  second  et  au  troisième,  car 
le  nom  de  Jean  Girard  était  si  commun  parmi  les  protestants  de 
Paris,  que  nous  en  connaissons  cinq  autres  :  l'un,  marchand  de 
vins,  place  de  Grève  ;  un  autre,  chirurgien  des  écuries  de  la  duchesse 
douairière  d'Orléans;  un  troisième,  imprimeur  rue  Saint-Julien-le- 
Pauvre,  dont  la  femme  (Susanne  Boissonnet)  abjura  le    12  janvier 

1686  (Fr.  7o5o  f°  408);  un  quatrième,  menuisier  au  faubourg  Saint- 
Antoine,  sommé  le  28  décembre  i685  de  se  rendre  chez  La  Reynie 
parce  qu'il  refusait  de  «souscrire  la  profession  de  foi»,  et  un  cin- 
quième, marchand,  réfugié  à  Cassel.  On  trouve  aussi  le  nom  de 
Girard  sur  les  tablettes  de  Paul  Cardel,  pasteur  du  Désert,  arrêté 
à  Paris  en  1689.  Catherine  Girard,  fille,  de  la  rue  de  Montreuil 
abjurait  le  10  janvier  1686  (Fr.  yoSi  ï°  74). 

L'orfèvre  François  Girard,  fils  de  l'ancien,  quitta  la  France  à 
la  Révocation,  avec  Marie,  fille  de  Toussaint  Berchet,  qu'il  avait 
épousée  en  1667  [Rcg.  de  Char.).  D'après  La  France  protestante 
(III,  5i2),  il  s'établit  à  Berlin  et  devint  joaillier  de  la  cour;  d'après 
Agnew  (III,  57),  au  contraire,  François  Girard  et  Marie,  sa  femme, 
furent  naturalisés  anglais  le  10  juillet  1696.  La  contradiction  n'est 
peut-être  qu'apparente,  les  deux  époux  ayant  pu  passer  d'Angle- 
terre en  Allemagne;  en  effet,  ce  n'est  qu'en  l'année  1700  que  les 
papiers  Dieterici  mentionnent  la  présence  de  François  à  Berlin.  — 
Nous  devons  mentionner  encore  plusieurs  autres  Girard  naturalisés 
anglais:  Pierre,  Madelaine,  sa  femme,  et  leur  fille  Judique,  en  1682; 
Pierre,en  1691  ;  Paul,  en  1696;  François  et  Marie,  sa  femme,  la 
même  année.  Nous  ne  sommes  pas  en  mesure  d'affirmer  que  ces 
derniers  appartinssent  à  l'Église  de  Charenton. 

Jacques  Girard,  de  Paris,  était  assisté  à  Genève  en  lôgS  (Ms. 
B.  du  prot.). 

Nous  ignorons  qui  était  Anne  Girard,  transférée  le  i5  décembre 

1687  du  couvent  des  Bénédictines  de  Cosne  aux  Ursulincs  de  Paris 
(O*  3i),  dont  elle  sortit  pour  être  conduite  dans  un  autre  couvent 
par  ordre  du  12  mars  1688  (O*  82). 


Pasteurs  et  Anciens.  63 


GIRARDOT 


A  la  fin  du  XVIP  siècle,  cinq  familles  Girardot,  sans  compter 
Girardot  de  Villers,  faisaient  à  Paris  le  commerce  des  bois  : 
André  Girardot,  les  Girardot  de  Chancour,  les  Girardot  de  Soza}', 
les  Girardot  de  Préfonds  et  les  Etienne  Girardot.  De  plus,  leurs 
alliés,  Réau,  Puyseau,  Stample  et  Paris,  exerçaient  le  même  com- 
merce. A  part  Stample,  qui  demeurait  sur  le  quai  de  la  Grenouillère 
(aujourd'hui  quai  d'Orsay),  et  Etienne,  dont  nous  ne  connaissons 
pas  le  chantier,  tous  les  autres  habitaient  le  même  quartier  :  les 
André,  les  Chancour,  les  Préfonds,  les  Réau  et  les  Puj^seau,  sur  le 
quai  de  la  Tournelle;  les  Sozay  et  les  Paris,  un  peu  plus  loin,  sur  le 
quai  Saint-Bernard.  Il  y  avait  encore  en  Nivernais,  d'où  la  famille 
était  originaire,  des  Girardot  de  la  Forêt,  des  Girardot  de  Verme- 
noux,  des  Girardot  du  Perron,  etc.  Tous  ces  homonymes  étaient 
parents  et  se  mariaient  entre  eux;  en  outre,  plusieurs  portaient 
le  même  prénom  (les  aînés  recevant  généralement  celui  du 
père)  de  sorte  qu'il  est  parfois  difficile  de  les  distinguer  les  uns  des 
autres. 

André  Girardot,  bourgeois  de  Paris,  et  sa  femme,  Catherine 
de  Bussière,  eurent  au  moins  cinq  enfants:  André  (i633),  Jean 
Girardot  de  Chancour  (1634),  Girardot  de  Villers  (  ),  Paul(i639) 
et  une  fille.  M...,  qui  épousa  Réau.  L'aîné  de  ces  enfants,  André, 
est  l'un  des  moins  connus  parmi  les  anciens  de  Charenton'.  Il 
demeurait  hors  la  porte  de  la  Tournelle,  an  Chantier  du  Cadran, 
appelé  aussi|  Chantier  du  Soleil  d' or  (Fr.  yoSi  f°  234  et  7o53  f°  214). 
Les  menaces  de  la  police  n'ayant  pu  lui  faire  prendre  la  résolution 
d'abjurer,  il  reçut,  le  23  novembre  i685,  la  lettre  de  cachet  datée 
du  20,  qui  lui  ordonnait  de  partir  dans  les  vingt-quatre  heures 
pour  se  rendre  à  Corbigny  en  Nivernais-.  Il  écrivit  respectueuse- 

'  Dès  1664,  un  Girardot,  soit  le    père,  Corbigny ,    dont    le    temple    n'avait    été 

soit  le  fils,  faisait  partie  du    Consistoire  fermé  que  trois  semaines  avant  la  Révo- 

(Arsenal,  Ms.  Conrart,  XIV,  641).  cation,  et  à  égale  distance  de  Clamecy  et 

'■'  La  police  choisissait  en  général,  pour  de  Château-Chinon,   habités  par  d'autres 

interner  les  huguenots,  des  endroits  écar-  Girardot.    Stample,     allié    des    Girardot, 

tés  et  tout  catholiques;   on   ne  s'explique  était   de    Corbigny    même    et   y  avait  un 

pas  comment  Girardot  put  être  envoyé  à  frère. 


64  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Parts. 

ment  à  la  Reynie,  lui  demandant  un  sursis  d'un  jour,  afin  de 
pouvoir  mettre  ordre  à  ses  affaires  et  ranger  le  bois  qu'il  venait  de 
recevoir  : 

Si  j'avais  accès  auprès  de  Monseigneur  de  Seignelay,  j'y  aurais  été  moi- 
même  pour  l'en  prier;  mais...  je  crois  que  Sa  Majesté,  informée  par  vous  de  la 
nécessité  oîi  je  me  trouve  réduit...,  ne  me  refusera  pas  la  grâce  de  m'accorder 
la  journée  de  demain,  pour  partir  samedi,  quoi  faisant  je  continuerai  mes  prières 
à  Dieu  pour  la  conservation  de  Sa  Majesté,  étant  avec  tout  le  respect  et  l'obéis- 
sance que  je  vous  dois,  Monsieur,  votre,  etc.  (Fr.  7o53,  f'^  29). 

Cette  lettre  si  calme  semblait  indiquer  une  résolution  arrêtée  de 
tout  endurer  plutôt  que  de  plier;  cependant  l'auteur  allait  connaître 
par  une  triste  expérience  la  vérité  de  la  parole  du  Maître  :  «L'esprit 
est  ardent,  mais  la  chair  est  faible».  L'exilé,  que  sa  femme  n'était 
pas  autorisée  à  suivre,  fut  livré  aux  dragons  à  Corbigny  et,  n'y 
pouvant  plus  tenir,  promit  ce  qu'on  voulut  pour  s'en  débarrasser. 
Tout  ce  que  nous  savons,  c'est  que,  le  28  décembre,  le  marquis  de 
Seignelay  félicitait  l'évêque  d'Autun  de  la  conversion  qu'il  venait 
d'opérer,  et  lui  envoyait  pour  Girardot  la  permission  de  revenir  à 
Paris  (O'  29). 

Au  commencement  dudit  mois  la  police  comptait  encore  dans 
la  paroisse  Saint-Nicolas-du-Chardonnet  environ  soixante-dix  pro- 
testants non  convertis,  dont  les  familles  André  Girardot,  Girardot 
de  Chancour,  Girardot  de  Préfonds,  Réau,  les  Demeuves,  leurs 
parents'  et  les  La  Bussière,  de  Clamecy,  formaient  la  plus  grande 
partie. 

Jean  Girardot  de  Chancour  habitait  la  même  maison  qu'André, 
son  aîné.  Il  avait  épousé  en  1662  Jeanne  Chardin,  et  en  1679  Jeanne 
Girardot,  fille  de  Paul,  marchand  de  bois  à  Château-Chinon,  et  de 
Jeanne  Boutin  -.  Sa  seconde  femme  lui  avait  donné  cinq  ou  six 
enfants,  entre  autres  Jeanne,  Paul,  Jacques,  baptisé  le  8  septembre 
i685,  et  Daniel.  Si  nous  ne  nous  trompons,  il  en  avait  envoyé 
plusieurs  à  l'étranger  et  songeait  à  les  suivre.  On  lit,  en  effet,  dans 
le  rapport  présenté  le  10  octobre  à  D'Avaux  par  le  traître  Tillières, 
qui,  pour  mieux  couvrir  sa  trahison,  avait  fondé  près  de  La  Haye 
une  colonie  dont  il  semblait  le  père:  «Le  nommé  Girardot  [était-ce 
un  fils  de  l'ancien  de  Charenton?]  m'a  fait  voir  aujourd'hui  une 
lettre  d'un  de  ses  oncles  nommé  Longchamps  [il  nous  semble  que 

1  M"'=   Demeuves,  de   la  rue   de  Seine-  François  Girardot  de  Profonds,  marchand 

Saint-Victor,  était  tante  des  Girardot.  de  bois  à  Clamecy,   la  permission   de  sé- 

''  Paul    et    sa    femme    avaient    obtenu,  journer  à  Paris  du  ib  au  -ib  octobre  iC8b 

ainsi    que     Marie    Girardot,     iemme    de  (Fr.  7o5o,  1°  196). 


Pasteurs  et  Anciens.  65 

l'espion  a  dû  faire  ici  confusion  et  mettre  Longchamps  pour  Clian- 
cour],  marchand  de  bois  à  Paris,  qui  a  déjà  ses  enfants  en  ce  pays. 
Il  lui  mande  qu'il  n'attend  que  quelque  argent  pour  partir  pour  la 
Hollande  avec  trois  de  ses  parents.»  (Ch.  Weiss,  Hist.  des  réfug., 
II,  432.)  Jean  Girardot  de  Chancour,  Réau,  mari  de  sa  sœur,  et  De 
Bussière,  probablement  aussi  leur  allié,  tinrent  au  magistrat  chargé 
de  les  convertir  un  langage  tel,  que,  le  8  décembre.  Sa  Majesté 
signa  pour  chacun  d'eux  un  ordre  d'exil:  Chancour  devait  se  rendre 
sur-le-champ  à  Sancerre  en  Berry';  Réau,  à  Brive  en  Limousin, 
et  De  Bussière,  à  Dun-le-Roi  en  Berry.  A  la  vue  de  ce  petit  carré 
de  papier  ils  faiblirent  tous  trois,  et  Seignelay  s'en  félicita  en  écri- 
vant le  14  à  la  Reynie  :  «  Je  suis  bien  aise  d'apprendre  que  les  lettres 
de  cachet  envoyées  aux  trois  marchands  de  bois  aient  eu  leur  effet» 
(O'  29).  Toutefois  on  n'obtint  pas  sans  peine  la  signature  de  Jean 
Girardot  de  Chancour.  Invité  à  se  rendre,  le  14,  chez  Seignelay 
avec  les  principaux  négociants  de  Paris,  il  n'y  alla  point,  n'abjura  et 
seul,  que  le  8  janvier  1686  (Fr.  7o55  f°  890).  On  ne  put  arracher  à 
sa  famille  un  semblant  d'abjuration  que  par  la  menace  d'une  garni- 
son. «Si  l'on  ne  presse  les  femmes  [une  sœur  deM™*"  Girardot,  peut- 
être  Louise,  demeurait  avec  elle],  serviteurs  et  enfants  de  M.  Girar- 
dot, dit  une  note  de  police  du  11,  ils  promettront  toujours  comme  ils 
font,  et  ne  finiront  jamais  que  quand  ils  verront  les  archers  chez 
eux»  (Fr.  yoSi  f"  82).  Ajoutons  que  Jean  fit  plus  tard  un  long 
séjour  à  la  Bastille. 

Michel  Réau,  ci-devant  porte-manteau  de  Monseigneur  le  Prince, 
habitait  près  de  ses  beaux-frères  André  et  Jean,  chez  le  sieur 
Bonnet,  sur  le  pont  de  la  Tournelle,  avec  sa  femme,  quatre  enfants, 
son  beau-frère  Girardot  de  Villers  et  leurs  domestiques,  soit  une 
dizaine  de  personnes.  Il  figure  de  la  manière  suivante  sur  la  liste 
des  négociants  de  première  catégorie  qu'on  se  préparait  à  mander 
chez  Seignelay:  «Réau,  fort  honnête  homme  qui  a  du  bien.  Il  est 
natif  de  Bordeaux.  Un  peu  difficile  à  réduire  »  (Fr.  7062  f°  228).  La 
lettre  de  cachet  calma  subitement  l'ardeur  de  ce  Girondin,  qualifié 
d'  (f  opiniâtre  et  fier  »  ;  il  en  fut  non  pas  seulement  ébranlé,  mais 
terrifié,  anéanti.  Dès  lors  la  nécessité  de  lui  faire  faire  «  un  voyage 
de  pénitence»  n'existait  plus.  «Réau  a  de  bonnes  dispositions,  écri- 
vait, le  II,  La  Reynie,  il  demande  le  secret»  (Fr.  17420  f°  184).  Il 
signa,  le  14,  chez  Seignelay  et  abjura,  le  24,  avec  Paul  Girardot^. 

'  Encore  une  ville   protestante,   où  l'on       suivirent  la   Révocation    figure  celle  d'un 
s  étonne  qu'un  huguenot  aie  e'té  interné.       autre  Réau,  non  datée. 
"  Parmi   les   premières   abjurations  qui 


66  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

S'étant  aperçu  que  la  conversion  de  !'«  opiniâtre»  laissait  à  désirer, 
La  Reynie  le  manda  en  son  hôtel,  le  9  janvier  1686,  et  lui  adressa 
un  avertissement  sévère.  Trois  ans  plus  tard,  Seignelay  ordonnait 
de  mettre  au  collège  des  jésuites  les  frères  de  la  demoiselle  Réau, 
comme  n'étant  «pas  en  lieu  de  pouvoir  être  bien  instruits»  en  la 
religion  catholique  (O*  82).  Il  n'est  même  pas  impossible  que  Réau 
ou  quelqu'un  des  siens  soit  passé  en  Angleterre,  puisque  Georges 
de  Saussure  épousait  à  Paris,  en  lyyS,  à  l'ambassade  de  Hollande, 
Marie,  fille  de  Henriette  Réau  et  de  David  Camargue,  ministre  an- 
glican des  environs  de  Londres. 

De  Bussière,  qui  signa  chez  Seignelay  avec  Réau,  Demeuves 
et  soixante  autres,  était  sans  doute  fils  du  sieur  de  La  Bussière 
désigné  de  la  manière  suivante  dans  un  rapport  de  police  de  la  fin 
de  novembre  :  «Elu  de  Clamecy,  demeurant  sur  le  quai  de  la  Tour- 
nelle,  en  deçà  du  pont,  avec  sa  femme,  son  petit-fils  dont  il  est  le 
tuteur,  deux  demoiselles,  filles  de  sa  femme,  une  veuve  de  leurs 
parentes  et  ses  domestiques  *  »  (Fr.  yoSi  f"  824). 

Du  mariage  de  Jean  Girardot  de  Sozay,  mort  avant  le  16  jan- 
vier i663,  et  de  Jacqueline  de  Bussière,  étaient  nés,  d'après  les 
extraits  des  registres  de  Charenton,  Élie,  sieur  du  Feslin,  inhumé 
en  i663,  et  François,  qui  épousa  en  1664  Marie,  fille  de  François 
Girardot  de  Préfonds  et  de  Marie  Cuper.  Ils  eurent  aussi  une  fille 
nommée  Marie,  qui  fut  la  femme  de  Paris  de  Clorignon,  et  un  autre 
fils,  appelé  Jean,  propriétaire  de  la  Maison  blanche,  sur  le  quai 
Saint-Bernard,  et  du  Chaniier  de  la  Croix  Blanche,  l'un  des  mieux 
pourvus  de  la  ville.  Sa  terre  de  Sozay  en  Bourgogne,  qui  compre- 
nait un  bois  de  futaie,  des  taillis,  beaucoup  de  terres  labourables, 
des  vignes  et  des  forges,  avait  une  valeur  considérable  ;  il  possédait 
en  outre  une  grande  quantité  de  vaisselle  plate  et  d'argent  comp- 
tant. Grâce  aux  soins  de  Paris  de  Clorignon,  beau-frère  du  défunt, 
les  fils  de  celui-ci,  Jean  Girardot  de  Marigny,  riche  banquier  qui 
fut  l'un  des  Mécènes  de  Joseph  Vernet,  François  Girardot  de  Blé- 
mont,  marchand  de  bois,  et  leur  sœur  Marguerite,  fille  majeure, 
héritèrent  en  171 7  ou  au  commencement  de  1718  de  la  fortune  pater- 
nelle. Douze  ans  plus  tard,  convoiteuse  de  cette  riche  succession, 
Marguerite  Bardon  de  Foissar  informait  le  comte  de  Saint-Florentin 
que  pour  avoir  refusé  le  ministère  du  curé  de  Saint-Nicolas-du- 

'  Il  y   avait   dans  la   rue    Neuve-Saint-  parmi   les    quarante-neuf   protestants   de 

Lambert   (r.   de  Condi;)  un   troisième  De  la     paroisse    Saint-Sulpico    qu'on    devait 

Bussière,    Pierre,   inscrit   avec  son  beau-  mander  à  la  police  entre  le  23  octobre  et 

père  Martin,  apotiiicaire  de  M.  le  Prince,  le  28  décembre  i685  (Kr.  7o5i,  fo  45). 


Pasteurs  et  Anciens.  67 

Chardonnet,  Jean  Girardot  de  Sozay  avait  été  privé  de  la  sépulture 
ecclésiastique,  en  un  mot,  qu'il  était  mort  relaps  et  que,  suivant  les 
ordonnances,  ses  biens  devaient  être  confisqués.  Un  premier  échec 
ne  la  découragea  point;  car  elle  représentait  encore  le  même  placet 
en  1735  (TT  141  et  Bullct.,  3'=  sér.,  VI,  134)'. 

A  l'approche  de  la  Révocation,  Jean  Paris  de  Clorignon,  de- 
meurant à  l'EcH,  près  la  halle  aux  vins,  et  noté  par  la  police  comme 
«l'un  des  plus  riches  et  des  plus  fiers  de  son  quartier  »,  avait  envoyé 
ses  deux  fils  à  Genève  ;  aussi  fut-il  arrêté  et  enfermé  au  Chàtelet 
dès  le  26  novembre  (Fr.  7021  f°  234,  et  Fr.  17420  f°  166).  Le  len- 
demain on  l'obligeait  de  travailler  à  faire  revenir  les  fugitifs.  Nous 
ignorons  combien  de  temps  il  demeura  en  prison  ;  mais,  le  8  janvier 
1686,  Seignelay  ordonnait  de  l'y  retenir  jusqu'au  retour  des  enfants. 
Sans  doute  ils  ne  revinrent  pas;  et  comme  on  ne  pouvait  garder 
éternellement  le  prisonnier,  on  le  relâcha  dès  qu'il  eut  abjuré.  Marie 
Paris,  qui  abjurait  le  i3  janvier,  était  probablement  sa  fille  aînée 
(Fr.  7o5i  f"  57).  Une  demoiselle  Paris  était  enfermée  au  couvent 
de  la  Visitation  en  1688;  nous  ne  savons  si  c'est  la  même  qui  fut 
mise  aux  Nouvelles-Catholiques  par  ordre  du  19  janvier  1701 
(O  248). 

Paul  Stample,  âgé  de  quarante-et-un  ans  et  mari  de  Margue- 
rite Girardot,  sœur  de  M"'^  Jean  Girardot  de  Chancour,  avait  aussi 
envoyé  à  l'étranger  une  de  ses  filles,  Jacquette,  qui  fut  naturalisée 
Anglaise  en  1696.  Il  n'abjura  que  le  14  janvier  1686  (,Fr.  7o55 
f"  420),  évidemment  après  avoir  été  dragonne.  Une  demoiselle 
Stample,  mise  aux  Nouvelles-Catholiques  au  commencement  de 
1701,  en  même  temps  que  la  demoiselle  Paris,  fut  tenue  complète- 
ment à  l'écart  des  autres  prisonnières,  et  ne  sortit  de  la  maison,  le 
23  juillet  1702,  que  pour  être  confiée  à  une  dame  Quartier,  fort 
estimée  du  cardinal  de  Noailles,  qui  lui  donna  la  préférence  sur 
M"''  Girardot  de  Villers,  désireuse  de  recevoir  chez  elle  sa  parente, 
ainsi  que  nous  l'apprend  D'Argenson  dans  un  billet  adressé  à  Pont- 
chartrain  le  8  juillet  1703  : 

'  Vers   le    même   temps,    Paul,  Jacques  leur    devoir    de    catholiques,    écrivait    le 

et  Daniel  Girardot  de  Chancour,  Jean  et  magistrat  chargé  de  l'enquête;  cependant 

François  Girardot  de  Sozay,  Marie  Girar-  comme  ils  ont  une  très  bonne  réputation 

dot,  femme  de  Paris   de  Clorignon,  Mar-  parmi   les  négociants,  et  comme   on  m'a 

guérite  Girardot  de  Préfonds  et  François  assuré  qu'ils  font  leur  commerce  de  mar- 

Girardot  de  Blémont,  demandaient   l'au-  chands  de  bois  avec  beaucoup  de  probité, 

torisation  de  vendre  la  terre  de  la  Trouil-  comme   ils  sont  d'ailleurs  tous   riches  et 

lière     et   les    domaines    de   Magny   et  de  bien  établis  à  Paris,  je  ne  vois  pas  d'in- 

Mouteau    en    Nivernais.     «Us    sont    tous  convénient    à     permettre     cette      vente" 

nouveaux    convertis,    faisant    assez    mal  (TT  141). 


68 


Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 


La  dame  de  Villers  n'offrait  de  se  charger  de  la  demoiselle  Stample  que 
pour  faire  plaisir  à  sa  famille,  ainsi  je  n'ai  pu  la  résoudre  à  lui  interdire  rentrée 
de  sa  maison;  je  crois  même  avoir  eu  l'honneur  de  vous  écrire  que  cette  jeune 
personne  est  sur  le  point  d'épouser  le  sieur  Girardot,  et  que  les  parents  des 
deux  familles,  aussi  entêtées  l'une  que  l'autre,  ne  s'empressent  si  fort  de  la 
faire  sortir  des  Nouvelles-Catholiques  qu'à  dessein  de  conclure  ce  mariage 
(Fr.  8i20,  f"  6i). 

M"=  Stample  et  sa  sœur,  M""' Jean  Girardot  de  Chancour,  ayant 
hérité  de  leurs  père  et  mère  chacune  un  tiers  des  terres  de  Tra- 
quelin,  Tilleux,  les  Anglais,  Boutteloin  et  Vermenoux,  demandaient, 
en  1719,  que  la  première  fût  autorisée  à  reprendre  pour  i5ooo 
livres  la  part  de  la  seconde  (TT  141)  '.  Girardot  de  Tilleux,  Anne 
et  André  Girardot  de  Vermenoux,  tous  trois  réfugiés  en  Angle- 
terre, appartenaient  très  probablement  à  la  même  branche  de  la 
famille.  Anne  épousait  à  Londres,  en  1690,  Jacques  Girardot,  sieur 
du  Perron,  naturalisé  Anglais  en  1686  ^  ;  elle  lui  donna  dans  l'année 
de  leur  mariage  un  fils  nommé  Jean-Étienne,  qui  eut  pour  parrain 
Etienne  Seignoret,  négociant  de  Paris,  aussi  passé  en  Angleterre, 
et  pour  marraine  Marie  Girardot  de  Préfonds.  Marie- Jeanne  Girar- 
dot de  Vermenoux,  femme  de  Thélusson,  dont  un  fils  reçut  le  bap- 
tême, en  lyôy,  à  l'ambassade  hollandaise  de  Paris,  descendait 
également  du  marchand  de  bois  de  Château-Chinon,  ainsi  que  le 
Girardot  de  Vermenoux  dont  la  femme  tenait  sur  les  fonts  en  1766 
la  future  M""^  de  StaëP  {Bullet.,  3^=  sér.,  VI,  134). 

Paul  Girardot  du  Grand  Chantier,  doublement  parent  des 
Girardot  du  Chantier  du  Cadran,  fut  de  toute  la  famille  celui  qui 
d'abord  résista  le  moins  aux  ordres  de  la  police.  Fils  de  François 
Girardot  de  Préfonds,  conseiller  du  roi  en  l'élection  de  Clamecy,  et 
neveu  du  célèbre  peintre  en  émail  Jean  Petitot''',  il  était  né  en  i65i 
et  avait  épousé  en  1679  Madeleine,  fille  de  Jean  Panou^  chirurgien 


'  Peu  après,  M""  veuve  Jean  Girardot 
de  Chancour,  M"'»  veuve  Stample,  Paul 
Girardot  de  Chancour,  Jean,  François  et 
Marguerite  Girardot  de  Sozay,  Jean  Paris 
de  Clorignon  et  François  Girardot  de 
Ble'mont,  propriétaires  indivis  des  terres 
et  seigneuries  de  Nillaine  ,  Brugnon, 
l.attiau  et  Stifour,  demandaient  l'autori- 
sation de  les  vendre  au  marquis  d'Ar- 
gence,    lieutenant    du  roi    en  Bourgogne. 

'  Dix  ans  plus  tard  Anne  Girardot  du 
Perron  fut  aussi  naturalisée  Anglaise. 

^  La  mûme  année,  la  police  notait 
comme  fréquentant  ladite   chapelle  d'am- 


bassade: Girardot,  marchand  de  bois,  et 
sa  femme,  demeurant  près  l'iiôtel  de  Sou- 
bise,  et  M"'»  Girardot  de  Préfonds,  an- 
cienne marchande  de  bois  de  la  porte 
Saint-Bernard  (Z3»/to.,  3»  sér.,  V,  5o8). 

*  Petitot  avait  épousé  Marguerite  Cuper, 
sœur  de  M"'°  F'rançois  Girardot  de  Pré- 
fonds. 

'  Le  5  septembre  1688,  Seignelay  or- 
donnait de  mettre  le  jeune  Panou,  de  la 
paroisse  Saint-Nicolas-du-Chardonnet,  au 
eolléi;e  des  Jésuites,  comme  n'étant  «pas 
en  lieu  de  pouvoir  être  bien  instruit» 
(O'  32). 


Pasteurs  et  Aiiekns.  69 

de  la  duchesse  d'Orléans,  et  d'Elisabeth  Girardot,  qui  lui  donna 
quatre  ou  cinq  enfants  et  mourut  avant  le  20  mars  lôgS.  Sur  l'état 
des  protestants  du  quartier  dressé  vers  la  fin  de  novembre  i685, 
on  lit  en  marge  des  lignes  relatives  à  Paul  :  «Écoute  et  fait  espérer». 
Il  écouta  si  bien  que,  le  3o  du  même  mois,  Seignelay  invitait  l'in- 
tendant de  la  généralité  d'Orléans  à  favoriser  la  terminaison  des 
affaires  de  Paul  Girardot,  marchand  de  Paris  nouveau  converti,  «  à 
cause  de  sa  conversion»  (O'  29).  On  tint  cette  conversion  secrète, 
et  Paul,  mandé,  le  14  décembre,  chez  Seignelay,  signa  sans  mot 
dire.  Il  abjurait,  le  24,  par-devant  le  chancelier  de  l'Église  de  Paris; 
toutefois,  il  se  releva  plus  tard  et  se  fit  mettre  à  la  Bastille.  Outre 
une  sœur  mariée  à  François  Girardot  de  Sozay,  Paul  en  avait  une 
seconde,  mariée  à  Puyseau,  ancien  capitaine,,  entré  dans  le  com- 
merce des  bois  depuis  son  mariage  et  provisoirement  domicilié 
chez  lui  (Fr.  7o53  f°  214I  II  en  avait  probablement  une  troisième, 
Anne,  femme  de  l'orfèvre  Jean  Catillon,  laquelle  fut  emprisonnée 
au  Grand  Châtelet  le  14  novembre  (Fr.  yoSi  f°  295).  Paul  Girardot 
de  Préfonds,  célèbre  bibliophile  dont  le  catalogue  de  vente  parut 
chez  Debure  en  1757,  était  sans  doute  son  fils. 

Les  menaces,  la  dragonnade,  la  prison  et  l'exil  avaient  eu  raison 
de  presque  toute  la  famille.  Après  un  moment  de  triomphe,  les 
convertisseurs  s'aperçurent  bien  vite  que  leur  œuvre  impie,  véri- 
table toile  de  Pénélope,  était  sans  cesse  à  recommencer.  Seignelay 
écrivait  en  effet,  à  La  Reynie,  le  26  mai  1686  : 

On  a  donné  avis  au  roi  que  les  marchands  de  bois  de  la  porte  Saint- 
Bernard,  nouveaux  convertis,  ne  font  point  leur  devoir  de  catholiques,  et  qu'il 
y  a  trois  hommes  prisonniers  au  For-l'Évêque,  nommés  La  Chapelle,  Girardot 
et  un  orlogeur  [Louis  Le  Verroux'],  qui  se  fortifient  l'un  l'autre  et  empêchent 
la  conversion  de  ceux  qu'on  met  dans  cette  prison  (O  '  3o). 

Et  le  3i  août  : 

J'ai  fait  mettre  Alexandre  Morisset  et  le  nommé  Girardot  aux  Nouveaux- 
Catholiques  (Ibici.). 

D'après  nos  conjectures,  ce  Girardot,  qui  réussit  à  s'enfuir  des 
Nouveaux-Catholiques,  le  soir  du  12  septembre  i636  (Fr.  7o53 
i°  75),  devait  être  neveu  de  François  Girardot  de  Préfonds  et  fils 
d'Etienne  Girardot,  décédé  en  1648,  dont  la  veuve,  Louise  Moillon, 
mourut  en  1696,  âgée  de  quatre-vingt-sept  ans,  en  son  domicile  de 
l'impasse  des  Bourdonnais.  Dans  son  testament,  rédigé  le  i^""  février 

'  Voir  au  chapitre  des  emprisonnés. 


70  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

1686,  elle  remerciait  Dieu  de  l'avoir  «fait  naître  en  son  Église  et 
persévérer  en  la  religion  chrétienne  »,  langage  ambigu,  évidemment 
dicté  par  la  crainte  des  confiscations  et  autres  peines  portées  contre 
les  relaps.  Même  à  sa  dernière  heure,  M™=  Etienne  Girardot  ne  sut 
point  s'affranchir  de  cet  esclavage;  car  elle  reçut  la  sépulture 
ecclésiastique  en  présence  d'Etienne  Demeuves,  son  neveu,  et  de 
Pierre  Pioger  (TT  14,  7-8).  Si  notre  conjecture  est  fondée,  trois  de 
ses  enfants  lui  avaient  pourtant  donné  l'exemple  de  la  sincérité  et 
d'un  attachement  invincible  à  leurs  convictions  religieuses.  Un  frère 
et  une  sœur  du  prisonnier  ci-dessus  mentionné  s'étaient  réfugiés  à 
Londres,  d'où  la  sœur,  A.  Girardot,  écrivait  le  iS/aS  mars  1686  à 
sa  tante  M"''  Girardot,  à  la  ville  de  Cotdanges^,  pour  l'assurer 
qu'elle  se  souvenait  chaque  jour  de  ses  bontés,  et  que  la  perte  d'une 
lettre  égarée  pouvait  seule  la  faire  accuser  d'ingratitude  : 

J'ai  reçu,  poursuivait-elle,  celle  que  ma  mère  nous  a  écrite  à  mon  frère  et 
à  moi;  elle  nous  a  fait  répandre  bien  des  larmes.  Dieu  la  veuille  consoler  et 
nous  aussi,  et  nous  fasse  la  grâce  de  nous  revoir  un  jour.  J'ai  écrit  à  M.  Girard, 
pour  savoir  s'il  nous  pourra  recevoir,  mon  frère  et  moi,  chez  lui  sans  s'incom- 
moder. Je  croyais  que  ma  cousine  Stample  serait  bien  aise  d'aller  en  Hollande; 
mais  je  vois  qu'elle  se  trouve  bien  ici  et  qu'elle  y  demeurera.  On  lui  a  déjà 
parlé  de  quelque  parti,  je  ne  sais  si  elle  s'en  accommodera.  Pour  ma  tante  de 
Préfonds,  elle  se  trouve  bien  embarrassée,  son  mari  lui  mandant  qu'il  ne  saurait 
[1']  aider  dans  ce  pays.  Cela  l'afflige  beaucoup;  elle  a  eu  depuis  deux  jours  la 
fièvre  et  une  espèce  de  rougeole.  Sa  fille  a  été  comme  cela,  elle  en  a  été  quitte 
pour  se  purger  et  saigner...  On  parle  fort  ici  de  donner  encore  une  église  aux 
réfugiés:  il  y  a  déjà  trois  églises  françaises.  Si  on  en  accorde  encore  une,  ce 
sera  M.  Allix,  M.  Bertheau  et  M.  Rondelet^  qui  en  seront  les  ministres. M.  Ber- 
theau  se  fait  ici  admirer  de  tout  le  monde...  Il  prêche  beaucoup  mieux  qu'à 
Paris.  Tous  les  ministres  se  surpassent  et  font  des  prédications  les  plus  belles 
et  les  plus  touchantes  du  monde.  Enfin,  ma  chère  tante,  nous  serions  trop  heu- 
reux si  nous  avions  ici  nos  chers  parents.  Dieu  nous  les  veuille  donner  par  sa 
sainte  grâce.  Adieu,  ma  bonne  tante... 

Je  vous  prie  d'embrasser  ma  tante  Girardot  et  mon  oncle  pour  l'amour  de 
moi...  Je  n'ai  point  appris  de  nouvelles  de  ma  cousine  ni  de  ma  tante;  je  crois 
que  nous  aurons  dans  peu  de  jours  son  frère.  M"""  Dumény  est  enfin  arrivée  en 
cette  ville.  La  pauvre  femme  a  été  longtemps  à  la  campagne;  n'ayant  pas 
d'argent  pour  se  [faire]  conduire,  elle  a  eu  bien  de  la  peine  à  passer  et  il  lui 
en  a  coûté  tout  son  petit  fait  3.  Elle  m'a  apporté  mon  linge...  Mon  frère  est  à  la 
campagne  depuis  huit  jours;  il  veut  absolument  apprendre  la  langue,  il  est 


•  Cette  enseigne   indique  su0isaniment  ''  Pierre     Rondelet,    ancien     pasteur    à 

que  les    habitants    de    la    maison   étaient  Bordeaux. 

originaires  du  Nivernais,  où   l'on  trouve  ^  Pout-Ctre    parente    du    Parisien    Paul 

Coulanges-les-Nevers    et    Couhnges-sur-  Duniesny,   menuisier,  qui  abjurait,  le  21 

Yonne.    Les   de    Sozay  avaient    des   pro-  août  1Û77,  dans  l'église  des  religieux  Pré- 

priétés  dans  cette  dernicrc  ville.  montres,    rue  de  Sèvres  (Fr.   392,  f"  182). 


Pasteurs  et  Anciens.  71 

chez  un  ministre  ^..  Faites,  je  vous  prie,  mes  baise-mains  à  mes  frères  et 
ssurs  et  particulièrement  au  pauvre  prisonnier...  (Fr.  yoSS,  f^  218). 

M'"^  Girardot  de  Préfonds  mentionnée  dans  cette  lettre,  et  à 
laquelle  son  mari  refusait  tout  secours,  était  Marie  Cuper,  femme 
du  conseiller  resté  à  Clamecy,  et  mère  de  Paul,  que  nous  avons  vu 
abjurer  avec  une  si  déplorable  facilité.  Les  biens  de  la  fugitive 
ayant  été  confisqués,  son  mari  en  demanda  la  régie,  qui  lui  fut  ac- 
cordée le  3  août  1688,  «  en  considération  de  ce  qu'il  faisait  son 
devoir  de  catholique  ». 

En  revanche,  le  12  septembre  1689,  Sa  Majesté  ordonnait  de 
mettre  dans  un  château  fort  la  demoiselle  Girardot  (O'  33).  Était-ce 
une  demoiselle  ou  une  femme  mariée,  et  de  quelle  famille?  Dans 
tous  les  cas,  la  forteresse  était  le  dernier  châtiment  des  inconver- 
tissables,  et  il  se  pourrait  que  cette  «  demoiselle  Girardot  »  eût  été 
expulsée  du  royaume. 

Deux  ans  plus  tard,  le  3i  décembre  1691,  Pontchartrain  adres- 
sait à  La  Reynie  une  nouvelle  plainte  : 

Sa  Majesté  m'ordonne  de  vous  dire  à  l'égard  des  Girardot  qu'il  y  a  long- 
temps qu'on  parle  de  leur  conduite,  dont  elle  désire  que  vous  vous  informiez 
exactement,  et  nommément  du  fait  particulier  de  la  petite-fille  de  Catillon, 
qu'ils  avaient  retirée  chez  eux  pour  l'instruire  en  la  R.  P.  R.  (O  ^  35). 

Il  doit  s'agir  ici  de  Paul  Girardot  de  Préfonds  et  de  sa  parente 
Marie  Catillon,  alors  âgée  de  treize  ans,  qui  avait  su  résister  à 
Fénelon  lui-même.  Fatiguées  de  nourrir  «  une  opiniâtre  non  payante» 
(Fr.  7062  f°  24),  les  Nouvelles-Catholiques  l'avaient  mise  dehors, 
et  Paul  Girardot  l'avait  recueillie.  Sans  doute  reprise  plus  tard,  elle 
abjura  sincèrement  et  se  fit  religieuse  '^.  Les  Girardot  restés  à  Paris 
n'étaient  donc  convertis  que  de  nom.  En  août  1692,  la  maison  de 
l'un  d'eux  paraissait  suspecte  et  la  police  la  surveillait  à  cause  des 
assemblées.  En  1698,  M"'=''  de  Sozay  convertissaient  un  mousque- 
taire nommé  De  La  Croizette,  qui  s'enfuit  aussitôt  à  Genève  auprès 
de  Pictet^. 

L'année  suivante,  Jean  Girardot  de  Chancour  et  Paul  Girardot 
de  Préfonds  furent  arrêtés  à  un  mois  d'intervalle  et  pour  des 
crimes  identiques  :  le  premier  avait  envoyé  ses  deux  filles  à  l'étran- 

•  C'est  probablement   lui  qui  fut  natu-  ^  Voir  Du  Vigneau, 

ralisé,  le  20  mars  i6S5,    sous    le  nom  de  ^  Lettre  du  mousquetaire   à  Pictet,    du 

Paul  Girardot  (Agnew,  III,  41),  et  de  lui  23    juillet    {Biblioth.    de    Genève).  —   Au 

que  descendait    le   révérend   William  Gi-  mois  de  juin  i5S6,  un   nommé   Croizette 

rardot  dont  la  fille  a  épousé,  presque  de  se  trouvait  près  de   M"*  de  Massanes,  et 

nos  jours,    un    autre    descendant    de   ré-  songeait  à  rejoindre  sa  femme  passée  en 

fugiés,  Papillon  (Agnew,  III,  58).  Angleterre  (Fr.  7o?3,  f°  286). 


72  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

ger;  il  était  dans  le  dessein  d'y  envoyer  encore  quatre  de  ses 
enfants,  et  ensuite  de  s'enfuir  avec  sa  femme  (Arc/i.  Bast.  X,  218); 
et  le  second  méditait  quelque  chose  d'analogue'.  Dès  le  3  mars  1699, 
Pontchartrain  écrivait  au  lieutenant  de  police  D'Argenson  : 

Il  suffit  de  faire  observer  la  conduite  de  Girardot;  je  serai  bien  aise  de  lui 
parler.  Prenez  la  peine  de  lui  dire  de  se  rendre  ici. 

Et  le  20  juillet  suivant: 

La  conduite  que  le  sieur  Girardot  a  tenue  jusqu'à  présent  ne  laisse  aucun 
lieu  de  douter  qu'il  n'ait  contribué  à  l'évasion  de  ses  deux  filles.  Aussi  le  roi 
veut  qu'il  soit  arrêté  et  mis  à  la  Bastille,  en  lui  déclarant  qu'il  y  sera  jusqu'à 
ce  qu'il  les  ait  fait  revenir  (O  '43). 

Suit  l'ordre  d'arrestation  daté  du  même  jour^.  Le  10  août,  M.  de 
Saint-Mars,  gouverneur  de  la  Bastille,  était  autorisé  à  donner  un 
valet  ancien  catholique  au  sieur  Amyot,  et  un  à  Girardot  de  Chan- 
cour^  Le  23  septembre,  il  recevait  l'ordre  de  leur  répéter  à  tous 
deux  qu'ils  n'obtiendraient  la  liberté  qu'après  avoir  fait  revenir 
leurs  filles.  On  changea  cependant  de  tactique  vis-à-vis  du  mar- 
chand de  bois  :  passant  condamnation  sur  la  fuite  de  ses  filles,  on 
voulut  au  moins*  s'assurer  qu'il  ne  leur  enverrait  point  sa  fortune 
pour  les  rejoindre  ensuite.  Au  mois  de  décembre  il  n'était  pas 
encore  élargi,  parce  qu'il  ne  voulait  adhérer  à  aucune  cérémonie, 
ni  fournir  la  caution  de  200,000  livres,  qu'on  lui  demandait  (O'  43) 
Du  Junca  dit  5o,ooo  écus  (Ravaison,  Arc/i.  Bast.,  X,  23o).  Enfin  il 
se  résolut  à  déposer  la  somme  exigée,  et  fut  relâché  par  ordre  du 
23,  «  sans  avoir  été  obligé  de  faire  aucune  fonction  de  catholicité  » 

(TT  464). 

Le  19  août  de  la  même  année,  Paul  Girardot  de  Préfonds, 
véhémentement  soupçonné  de  préparer  la  fuite  de  ses  enfants  et 
peut-être  la  sienne,  fut  arrêté;  on  enferma  ses  deux  fils  dans  un 
collège,  et  ses  deux  filles  dans  un  couvent.  Celles-ci,  déjouant  la 
surveillance  dont  elles  étaient  l'objet,  s'échappèrent  du  couvent  et 
quittèrent  Paris  le  14  novembre.  Pendant  qu'on  envoyait  leur 
signalement  aux  villes  frontières  du  Nord,  Maubeuge,  Ypres,  Lille, 
Dunkerque,  Calais  (O^  43),  elles  avaient  pris  la  route  de  Genève  où 
elles  arrivèrent  heureusement.  Paul  fut  relâché  au  bout  de  quelque 


'  Voirchap,  des  emprisonnes.  de  ces  deux  pères  de  famille  un  seul  pcr- 
»  Un  Girardot  entre  à  la  Bast.  le  8  juil-  sonnapc,    qu'elle  confond   avec   Paul  Gi- 
let iGfjq  (Arsen.,  F.  Bastille,  io5iS).  rardot  de  Chancour. 
'  La  France  protestante  (y l,  497)  a  fait 


Pasteiirs  et  Anciens.  78 

temps;  mais  on  garda  ses  fils,  ou  plutôt  il  semble  qu'après  les  lui 
avoir  rendus  on  les  lui  reprit  au  mois  de  mars  1701,  parce  qu'il 
continuait  à  les  élever  dans  la  religion  protestante.  Dans  tous  les 
cas,  le  3i  mars  1701,  le  roi  défendait  qu'on  les  mît  chez  les  Jésuites, 
et  chargeait  D'Argenson  de  recommander  aux  régents  du  collège 
d'Harcourt  «  d'avoir  beaucoup  de  soin  à  leur  instruction  sur  le 
fait  de  la  religion  »,  et  d'y  veiller  lui-même  scrupuleusement 
(O  248). 

S'étant  remarié  l'année  du  mariage  de  Paul  Girardot  de 
Préfonds,  Jean  Girardot  de  Chancour  avait  des  fils  à  peu  près  du 
même  âge  que  ceux  de  Paul;  mais  il  en  avait  trois,  et  ils  étaient 
chez  les  Jésuites.  Il  les  redemandait  vainement  au  mois  d'octobre 
1702  (O249),  et  le  10  janvier  lyoS,  Pontchartrain  adressait  ce  billet 
à  D'Argenson: 

Le  roi  ne  veut  pas  rendre  ses  trois  fils  à  Girardot  de  Chancour,  marchand 
de  bois;  mais  l'aîné  a  dix-neuf  ans  et  ne  peut  rester  toujours  au  collège,  il 
faudra  le  mettre  chez  un  ancien  catholique  (O  25o). 

Nous  ignorons  si  c'est  l'un  d'eux  qui  sortit  du  Chàtelet  par 
ordre  du  i'^'' juillet  1711  (O' 55).  En  1712,  les  galériens  protestants 
enchaînés  à  la  Tournelle  reçurent  la  visite  d'un  «bon  protestant  de 
Paris,  nommé  M.  Girardot  de  Chancour,  riche  négociant»,  qui  réussit  à 
leur  procurer  quelque  soulagement  *.  La  date  de  sa  mort  nous  est  in- 
connue, mais  il  mourut  en  France,  puisque  son  fils,  Paul  Girardot  de 
Chancour,  recueillit  sa  succession,  et  notamment  une  maison  sise  à 
Clamec}',  qu'il  demandait  la  permission  de  vendre  en  171 7  (TT 
141).  Il  semble  probable  que  Paul  Girardot,  naturalisé  Anglais  le 
II  mars  1700,  et  de  qui  descendait  le  révérend  John  Chancour 
Girardot,  né  en  1798  (Agnew,  II,  252,  et  III,  64\  était  fils  de  Paul 
Girardot  de  Chancour.  Quant  à  Jean  Girardot  de  Chancour,  né  à 
Paris  et  fils  d'André  Girardot  de  Chancour  et  de  Marguerite,  il  ne 
reçut  qu'en  1742  ses  lettres  de  naturalisation. 

Marie  Lefèvre,  de  Chàteau-Chinon,  veuve  d'un  nommé  Moreau, 
avait  épousé  en  secondes  noces  le  receveur  des  tailles  de  sa  ville 
natale,  Paul  Girardot  de  La  Forêt.  Ayant  abjuré  à  la  Révocation, 
elle  fut  enfermée  le  16  décembre  1686  dans  le  couvent  des  Ursulines 
de  Nevers,  pour  refus  de  communion.  On  lui  permit  d'en  sortir  le 
5  février  et  d'aller  faire  ses  couches  chez  elle  ;  après  quoi  on  la  réin- 

'  Mêm.    de   Marteilhe,    p.    32i.   —  Ua       cour  :  savoir,  la  Réponse  au  livre  de  M. 
bibliothèque   du    protestantisme   possède       de  Coiidom  par  La  Bastide, 
un  ouvrage  qui  a  appartenu  à  De  Chan- 


74  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Pans. 

tégra  dans  ledit  couvent,  où  elle  demeura  plusieurs  années,  au 
moins  jusqu'au  23  mai  i638,  sans  jamais  assister  à  la  messe  ni 
prendre  part  à  aucun  exercice  du  culte  catholique  (TT459).  Elle 
éleva  dans  ces  principes  son  fils  Pierre  Girardot  de  La  Forêt,  qui 
hérita  de  la  charge  paternelle.  En  1699  nous  le  voyons  noté  comme 
faisant  «assez  mal  son  devoir  spirituel»,  et  sa  femme  et  ses  enfants 
comme  ne  le  faisant  pas  du  tout  (TT  267). 

Cette  vaillante  Marie  était  la  sœur  du  célèbre  et  admirable 
confesseur  Isaac  Lefèvre,  déclaré  atteint  el  convaincu  d'avoir  tenté 
de  sortir  du  royaume  sous  un  faux  nom  et  avec  de  faux  papiers,  en 
réparation  de  quoi  le  Parlement  de  Dijon  le  condamna  (22  mars 
1686)  «  de  servir  à  perpétuité  comme  forçat  sur  les  galères  de 
S.  M.  ».  Isaac,  compagnon  de  chaîne  de  Louis  de  Marolles,  mourut  à 
Marseille  en  1702.  Tandis  que  Jean  et  Pierre,  ses  deux  frères  cadets 
du  premier  lit,  passèrent  à  l'étranger,  un  frère  du  second  lit,  Louis 
Lefèvre,  bourgeois  de  Paris,  adressa  au  duc  d'Orléans,  régent  du 
royaume,  un  placet  par  lequel  il  demandait  l'annulation  à  son  profit 
des  ventes  simulées  qu'Isaac,  Jean  et  Pierre  avaient  faites  à  leur 
beau-frère  Girardot.  Il  terminait  ce  placet  en  se  glorifiant  d'avoir 
épousé  une  ancienne  catholique  qui  lui  avait  donné  deux  enfants 
(TT  154).  C'est  ainsi  que  la  même  famille  offre  le  singulier  mélange 
des  grandeurs  et  des  misères  morales  ;  chez  les  uns,  le  dévouement 
le  plus  pur  porté  jusqu'à  l'héroïsme  ;  chez  l'autre,  une  âme  vénale. 
—  Judith  de  Monchanin,  veuve  de  l'illustre  galérien,  et  sa  fille 
unique  Madeleine,  ne  se  montrèrent  pas  indignes  de  la  gloire 
attachée  à  leur  nom.  Nous  lisons  dans  un  mémoire  de  1699,  rédigé 
par  un  prêtre: 

Elles  ne  font  ni  l'une  ni  l'autre  leur  devoir.  La  fille,  à  ce  qu'on  m'a  dit, 
voudrait  bien  le  faire  si  elle  n'était  point  avec  sa  mère;  mais  elle  est  âgée  de 
vingt  ans  (TT  267). 

Le  18  août  1782,  le  gouvernement  de  Louis  XV  refusait  à 
Jeanne  Girardot,  veuve  de  Pierre  Gastey,  docteur  en  médecine,  la 
permission  de  vendre  le  petit  domaine  de  Reneubourg,  près  Cor- 
bigny,  de  la  valeur  de  5  à  6000  livres;  il  donnait  pour  raison  de 
ce  refus,  que  la  demanderesse  faisait  profession  ouverte  de  protes- 
tantisme (TT  i38). 

En  résumé,  la  relégation  d'André,  la  dragonnade  qu'il  subit 
ainsi  que  plusieurs  de  ses  parents,  l'emprisonnement  de  sept  autres, 
l'enlèvement  de  treize  enfants,  l'émigration  d'une  vingtaine  de 
personnes,  et  finalement  la  persistance  dans  la  religion  proscrite, 


Pasteurs  et  Anciens.  j5 

attestent  la  résistance  que  les  Girardot  opposèrent  à  l'envahissement 
de  leurs  consciences.  Nous  ne  savons  si  la  famille  est  éteinte  en 
France;  mais  elle  subsiste  encore  en  Angleterre. 

C'est  dans  le  chantier  de  M"^  [Girardot]  de  Chancour,  situé  au 
Port  au  Plâtre,  à  la  pointe  de  l'arsenal,  que  fut  établi  en  1787  le 
cimetière  des  protestants  régnicoles,  avec  la  tolérance  de  l'autorité. 
Parmi  ceux  qui  fréquentaient  le  culte  de  la  chapelle  de  Hollande  en 
1766,  la  police  notait  Girardot,  marchand  de  bois,  demeurant  près 
de  l'hôtel  de  Soubise,  et  M"<=  de  Préfonds  (Girardot  de  Préfonds), 
ancienne  marchande  de  bois  de  la  porte  Saint-Bernard  {Bnllet., 
3"  sér.,  V,  5o8). 


GROSTETE 


La  famille  parisienne  des  Grostête  se  rattachait  à  deux  frères 
établis  à  Orléans  :  l'un  médecin,  l'autre  procureur. 

Celui-ci,  Jacques  Grostête,  sieur  de  La  Buffière,  avait  eu  de 
son  mariage  avec  Barbe  Girard  :  Jacques,  sieur  de  La  Buffière,  quj 
devint  ancien  de  Charenton;  Marie,  mariée  en  i653  au  célèbre 
avocat  Jacques  Gaillard  *,  dont  la  fille  épousa  Daniel  Chardon  ; 
Anne,  mariée  à  Abraham  Lemonon,  médecin  du  duc  de  Longueville. 

Du  mariage  du  docteur  en  médecine,  Marin  Grostête,  sieur  du 
Chesnoy,  avec  Priscille  Regoumier,  étaient  nés  :  Anne,  qui  fut  la 
femme  de  l'ancien  de  Charenton,  Louise,  mariée  en  1648  à  Théo- 
dore Naudin;  Marin,  sieur  du  Chesnoy,  médecin  à  Orléans,  qui 
épousa  en  i685  Susanne  Crommelin  ;  Paul,  sieur  du  Buisson,  lieute- 
nant des  chasseurs  du  duc  d'Orléans. 

Jacques,  fils  de  Jacques  et  de  Barbe  Girard,  épousait  à  Cha- 
renton, en  juillet  1645,  sa  cousine-germaine  Anne  Grostête,  dont 
il  eut  :  Anne  (1646),  mariée,  en  1664,  à  Jean  Robethon,  futur 
ancien  de  Charenton;  Jacques,  sieur  de  La  Buffière  (1647),  gentil- 
homme ordinaire  de  M.  le  prince^;  Claude,  sieur  de  La  Mothe  (1648), 

•  Des  sept  enfants  de  Jacques  Gaillard  ^  La    France  proî.    et  Agnevv,    qui    la 

et  de  Marie  Grostête,    trois   restèrent   en  suit,  se  trompent  en  plaçant  la  naissance 

France,  et  un  quatrième,   Jean,   sieur  de  de  Claude  en  1Ô47;  il  ne  peut  être  né  que 

La  Monnerie,    y   revint   abjurer  et  reçut  l'année    suivante,    puisqu'il    n'avait    que 

une    pension    de    1000    livres;     les    trois  trente  ans  {Reg.   de  Char.)   lors   de    son 

autres  restèrent  à  l'étranger.  mariage  (27  août  1679).  D'ailleurs  le  pré- 


76  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

ministre  à  Lizy-sur-Ourcq;  Marin,  sieur  des  Mahis  (1649),  ministre 
apostat;  Isaac  (i653),  qui  semble  n'avoir  plus  existé  en  1679,  et 
Abraham  (i658),  avocat  au  Parlement.  Nommé  ancien  de  Charenton 
à  une  date  inconnue,  mais  antérieure  au  22  décembre  1662  (O'  84), 
il  assistait  en  cette  qualité  au  synode  de  Vitry-le-François,  en  i665, 
et  à  celui  de  Lizy,  en  1681.  En  1671,  on  le  trouve  domicilié  proche 
Saint-Eustache  {Biillcf.  VIII,  25i),  dans  la  rue  du  Vinier,  d'après 
Agnew  (II,  112),  c'est-à-dire  probablement  dans  la  rue  de  Vannes. 
Il  a  dû,  selon  toute  apparence,  exercer  la  profession  d'avocat. 

Son  troisième  fils,  appelé  comme  pasteur  à  Orléans,  grâce  à 
l'influence  de  ses  parents,  y  causa  un  scandale  extrême  en  abjurant 
au  bout  de  quatre  années  (juin  i683)  entre  les  mains  de  l'évêque. 
La  pension  de  1200  livres,  qui  lui  fut  aussitôt  accordée,  et  qu'il 
abandonna  au  profit  de  la  maison  des  Nouvelles-Catholiques,  n'était 
pas  propre  à  calmer  les  esprits.  Tandis  que  les  catholiques  exul- 
taient, Jacques  Grostête,  doublement  indigné,  comme  père  et 
comme  ancien^  fermait  sa  porte  au  malheureux  qui  s'était  laissé 
séduire.  Il  n'en  eut  pas  moins,  au  milieu  d'octobre  1684,  la  mortifi- 
cation de  voir  appeler  Bertheau  fils  à  Paris,  sans  que  personne  osât 
même  proposer  le  sieur  de  La  Mothe,  trop  compromis  par  l'abjura- 
tion de  son  frère  cadet.  Le  grand  éclat  de  cette  conversion  avait 
attiré  sur  le  père  l'attention  de  la  police;  aussi  n'est-on  nullement 
surpris  de  voir  le  commissaire  Gorillon  se  plamdre,  le  29  septembre 
i685,  d'être  allé  cinq  ou  six  fois  chez  lui  sans  pouvoir  le  rencontrer. 

Le  8  novembre,  le  même  commissaire  écrivait  à  La  Reynie  : 

Le  sieur  de  La  Ruffière  n'étant  venu  demeurer  avec  M"°  de  Pienne, 
dans  la  maison  qu'occupait,  rue  de  Braque,  M'°°  la  comtesse  de  Lamarque, 
que  depuis  qu'elle  en  est  sortie,  n'a  fait  aucunes  habitudes  au  quartier;  mais 
ayant  eu  occasion  de  le  voir  deux  autres  fois,  je  sais  certainement  qu'il  est 
marié  et  que  sa  femme  est  vivante,  qu'il  est  d'un  esprit  froid  et  bon,  vous 
écoutant  et  répondant  fort  juste;  qu'il  est  rempli  de  soumission  et  de  respect 
pour  les  ordres  du  roi,  les  vôtres,  Monsieur,  et  ceux  de  la  justice;  que  son 
appartement,  contenant  trois  chambres  de  plain-pied,  est  proprement  meublé. 
Au  surplus,  j'ai  appris  d'un  homme  qui  tient  un  juste  prix  auprès  de  sa 
maison,  avec  lequel  les  laquais  de  M""  de  Pienne  sont  continuellement  à  boire 
de  l'eau-de-vie,  que  lesdits  laquais  en  parlent  comme  d'un  homme  riche  de 
7000  à  8ooD  livres  de  rente,  qui  a  un  fils  avocat  qui  ne  demeure  pas  avec  lui. 


nom  de  Jacques  et  son   titre  de  sieur  de  docteur  en  médecine  à  Vitrj'-le-François, 

la    Buflière    témoignent    indubitablement  et  veuve  d'Abraham    Du   Pleix,    sieur  du 

que  celui-ci   était  l'aîné,   .lacques  épousa  Fay. 
en  1O77  Susanne  Colesson,    lïllc  de  Paul. 


Pasteurs  et  Anciens.  77 

qu'il  est  de  Chaumont  en  Bassigny  ou  des  environs,  qu'il  a  des  biens  en  Bour- 
gogne et  en  Normandie  considérablement. 

Exilé,  le  10  novembre,  à  Guéret  (Creuse),  et  plus  tard  à 
Bourges,  manquant  des  soins  qui  lui  étaient  nécessaires,  exténué 
par  ces  voyages  répétés  durant  les  rigueurs  de  l'hiver,  et  vaincu 
peu  à  peu  par  les  mauvais  traitements  de  la  soldatesque,  le 
vieillard  perdit  toute  espèce  d'énergie  après  deux  mois  de  lutte  et 
de  souffrances.  L'ancien  pasteur,  entré  dans  les  ordres  et  devenu 
convertisseur  ',  crut  l'occasion  propice  pour  se  rapprocher  de  lui, 
et  s'empressa  de  la  saisir.  Un  historien,  qui  feignait  d'ignorer  les 
exils  et  les  persécutions,  le  Bénédictin  Toussaint-Duplessis,  parle  en 
ces  termes  de  la  réconciliation  du  père  et  du  fils,  banni  depuis 
plus  d'un  an  de  la  maison  paternelle  :  «A  la  fin  cependant  il  trouva 
le  secret  d'y  entrer  ;  le  moment  de  la  grâce  était  venu  [évidemment 
hâté  par  les  dragons],  il  fut  reçu  à  bras  ouverts  ;  ses  entretiens 
touchèrent  son  père  et  sa  mère,  et  il  eut  le  bonheur  de  les  ramener 
à  la  religion  catholique.  Il  n'en  fut  pas  de  même  de  son  frère  de 
La  Mothe.  En  vain  passa-t-il  six  semaines  chez  lui  à  Liz}',  pour  le 
gagner;  ce  ministre  demeura  dans  son  obstination»  {Biillet.  I,  461). 
—  Le  i3  janvier  1686,  Seignelay  écrivait  au  lieutenant-général  de 
Bourges  : 

J'ai  appris  avec  beaucoup  de  plaisir  la  conversion  du  sieur  de  La  Buf- 
fière;  vous  deviez  joindre  à  votre  lettre  un  acte  de  son  abjuration.  Je  vous 
envoie  cependant  la  permission  dont  il  a  besoin  pour  revenir  à  Paris,  sur 
l'assurance  que  vous  me  donnez  de  sa  conversion  (O  1  3o). 


m 


On  ne  sait  ce  qui  se  passait  dans  la  conscience  du  converti  ; 
ais  extérieurement  et  d'apparence  il  était  catholique.  C'est  ce  qui 
résulte  du  billet  adressé  à  La  Reynie  par  Seignelay,  le  25  no- 
vembre 1687  : 

Le  sieur  de  La  Buffière,  qui  demeure  dans  la  paroisse  Saint-Eustache,  a 
fait  demander  à  Sa  Majesté  le  don  des  biens  que  Claude  Grostète,  son  fils, 


'  Il  fut  missionnaire  sous  les  ordres  de  Je  suis  bien   aise  que  le    sieur  Des  Mahis 

Féiielon,    auquel    Seignelay  écrivait  le   17       soit  dans  le  dessein  d'aller  vous  joindre  sur 
novembre  i683:  toutes  les  côtes  de  Saintonge,  et  j'écris  à  M. 

l'évéque     d'Orléans    qu'il     fera     une    chose 
J  ai  parlé    au   sieur  Des  Mahis   et  je   l'ai       agréable   au  roi  de  lui  en  donner  la  permis- 
chargé  de  vous  voir,  afin  de  prendre  des  me-        sien  (iliiî.,  p.  3;. 

sures  avec  vous  par  rapport  à  la  conversion  11    „         j„         1        ^tt  i-,        j 

de  son  père  à  laquelle  il  doit  travailler.  (Ver-  l    "^    "„'^'"'    '"   °^."'"-"   \°"'P^^'^'   ^u 

laque,  LeiirM  ,WJ.  de  J-eneion,  p.  2.)  prélat,    Pans,    1827,    in-80,    II,    297,    une 

lettre  très  e'iogieuse  pour  le  prosélyte  de- 
Et  le  12  décembre:  venu  convertisseur. 


78  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

ci-devant  ministre  à  Lizy,  a  laissés  en  France,  et  Sa  Majesté  a  voulu,  avant 
que  de  lui  accorder  cette  grâce,  savoir  de  vous  s'il  fait  son  devoir  de  catho- 
lique (O  1  3i). 

La  grâce  ayant  été  accordée  le  5  septembre  1688,  il  est  certain 
que  la  réponse  avait  été  affirmative  (O'  82). 

Claude  Grostête,  sieur  de  La  Mothe,  reçu  docteur  en  droit  en 
1664  et  avocat  au  Parlement  en  i665,  quitta  le  barreau  pour  étu- 
dier la  théologie,  et  devint  pasteur  à  Lizy-sur-Ourcq  en  1675.  Le 
28  juin  1679,  il  épousait  à  Charenton  Marie  Berthe,  fille  de  Jean, 
banquier  de  la  rue  des  Deux-Boules,  et  de  Susanne  Marchand  *. 
Appelé  par  l'Eglise  de  Rouen  (1682),  il  n'y  fit  qu'un  court  séjour, 
s'étant  empressé  de  quitter  sa  nouvelle  Eglise  et  de  retourner  dans 
l'ancienne  dès  qu'il  vit  qu'elle  trouverait  difficilement  un  autre 
pasteur.  Il  fut  élu  secrétaire  du  dernier  synode  provincial  tenu 
avant  la  Révocation,  savoir  celui  qui  se  réunit,  en  i683,  au  château 
de  Lizy.  Le  sieur  de  La  Mothe  était,  selon  Toussaint-Duplessis,  un 
«homme  d'esprit  et  modéré»,  «le  plus  sage  du  synode»;  pourtant 
ce  fut  lui  qui,  lorsqu'il  s'agit  de  prendre  une  résolution  que  l'on 
voulait  tenir  secrète,  pria  l'abbé  de  Saint-André,  chanoine  d'Arras 
et  second  commissaire  royal,  de  vouloir  bien  se  retirer.  Le  temple 
de  Lizy  fut  interdit  en  1684  ;  dès  lors  le  sieur  de  La  Mothe  tourna 
les  yeux  vers  l'Angleterre. 

A  la  Révocation,  sa  femme  le  suivit  à  Londres,  où  il  fut  natu- 
ralisé, le  5  janvier  1688  (Agnew,  III,  47).  Il  servit  l'Église  de 
Swallovv-Street  jusqu'en  1694,  ^^  ensuite  celle  de  la  Savoie.  Il  fut 
nommé  membre  de  la  Société  royale  de  Berlin  en  1712,  et  mourut 


'  Au    contrat,    dressé   le  23    juin    167g,  Monginot,  sieur  de  la  Salle  ;  Ce'sar  Gaze, 

signèrent,   du    côté  de    l'époux:    Jacques  écuyer,    cousins;     Charles    Aubeson    (?), 

Grostête  et  Anne  Grostête,  père  et  mère;  sieur   de   la  Durferie,    ami    du    sieur   de 

Marin  Grostête,  sieur  des  Mahis,  et  Abra-  La  Mothe. 

ham     Grostête,     avocat     au     Parlement,  Du    côté    de    l'épouse:     Jean-Auguste 

frères;    Jean   Robethon,  avocat  au  Parle-  Bertlie,   Jacques  Conrart,   écuyer,   avocat 

ment,  et  Anne  Grostête,  sa  femme,  sœur;  au    Parlement,    et    Susanne    Berthe,    sa 

Paul  Grostête,    sieur  du  Buisson,   lieute-  femme,  Anne  et  Elisabeth   Berthe,   frères 

nant    des    chasseurs    du    duc    d'Orléans,  et  sœurs;  Samuel  Bédé,  écuyer,  sieur  de 

oncle;    Louise   Grostête,    veuve   du  sieur  Loisillière;   Benjamin  Bédé,  écuyer,  sieur 

Naudin,  médecin,  tante;  Daniel  Chardon,  de  Loncour  ;    Philippe-Auguste   Perraux, 

avocat    au    Parlement,    pour    Marie  Gail-  procureur  au  Parlement;    Olympe    Bédé, 

lard,  sa  femme;    Louise   Naudin,   femme  veuve  d'Auguste  Hardy,  écuyer,  sieur  de 

du    sieur   Guide,   docteur   en    médecine;  la  Fosse,   cousins;   —   Jacques    Conrart, 

M"«    Anne    Gaillard;     Louis    de    Roche-  écuyer,   conseiller   secrétaire    du    roi,    et 

bonet,  sieur  de  Launay,  avocat  au  Parle-  Susanne   Regnard,    sa    femme;    Valentin 

ment,    et    Philothée  Naudin,    sa   femme;  Conrart,    écuyer,    sieur    de    Rupemberg, 

Catherine    Lemonon,    veuve    de    M.    de  amis  des  deux  familles. 


Pasteurs  et  Anciens.  79 

l'année  suivante  '.  Deux  des  ouvrages  qu'il  a  publiés  semblent  indi- 
quer qu'il  favorisa  la  secte  des  inspirés,  dont  Louis  Gervaise,  fils 
de  l'ancien  de  Charenton,  fut  l'un  des  principaux  membres:  Carac- 
tère des  nouvelles  prophéties  en  quatre  sermons,  Lond.,  1708,  in-8°,  et 
Nouveaux  nu'inoires  pour  servir  à  l'histoire  des  trois  Cauiisars,  oîi 
l'on  voit  les  déclarations  de  M.  le  colonel  Cavalier,  Lond.,  1708,  in-8°. 
La  lettre  suivante  relative  aux  cent  trente-six  galériens  relâ- 
chés en  1718,  sur  les  sollicitations  de  la  reine  Anne,  honore  autant 
le  pasteur  qui  prenait  le  plus  vif  intérêt  à  leur  sort,  que  le  généreux 
bienfaiteur  qui  leur  ouvrait  largement  sa  bourse.  Elle  était  adressée 
à  Claude  Grostète  par  Henri  de  Ruvigny,  comte  de  Galway,  fils 
du  député- général  des  Églises  de  France,  et  lui-même  appelé  à 
cette  charge  avant  la  Révocation  (Agnew,  III,  160): 

Straton  i3  juillet  [i7i3]. 

Je  vous  suis  infiuiment  obligé,  Monsieur,  de  la  peine  que  vous  avez  prise 
de  me  faire  savoir  ce  qui  se  passe  par  rapport  à  nos  confesseurs  par  votre 
lettre  du  19"  juin.  J'ai  eu  le  soin  de  l'envoyer  à  M"'  Gaillard,  comme  vous  le 
souhaitiez.  J'ai  vu  depuis  ce  temps-là  la  copie  de  celle  qui  a  été  écrite  de 
Marseille  du  17"  juin,  par  laquelle  je  vois  qu'on  a  fait  embarquer  une  partie 
de  nos  pauvres  frères  (apparemment  pour  leur  faire  trouver  plus  de  difficultés 
dans  leur  voyage),  et  qu'ils  espèrent  qu'on  mettra  aussi  le  reste  en  liberté.  Je 
vois  par  la  même  lettre  qu'ils  croient  que  ces  pauvres  confesseurs  auront  grand 
besoin  de  secours  en  arrivant  à  Genève;  c'est  de  quoi  je  n'ai  pas  douté.  Si 
vous  prenez  le  parti  de  leur  envoyer  [quelque  chose],  je  vous  prie  de  me  le 
faire  savoir  à  temps,  et  ce  que  vous  avez  besoin,  et  je  vous  ferai  donner  ce 
que  vous  me  demanderez  jusqu'à  cent  livres  sterling;  mais  il  est  bon  que  je 
le  sache  le  plus  tôt  qu'il  se  pourra,  afin  de  les  tenir  prêtes.  Nous  attendons 
Mylady  Colladon  tous  les  jours,  je  lui  parlerai  sur  ce  sujet,  mais  je  dépendrai 
absolument  de  ce  que  vous  aurez  la  bonté  de  m'écrire.  Je  vous  prie  d'être 
persuadé,  Monsieur,  que  je  suis  toujours  avec  beaucoup  d'estime  et  de 
sincérité. 

Votre  très  humble  serviteur, 
Gallway. 

•  Ses  biens  avaient  été  confisqués,  mais  son  filleul  Claude  Guide,  5oo  livres  ster- 
non  ceux  de  sa  femme,  qui  consistaient  ling  à  Claude  Grostète,  fils  de  Jacques, 
en  valeurs  immobiliùres,  dont  une  partie  sieur  de  La  Buffière,  son  n frère  aîné», 
était  commune  aux  deux  époux.  Il  légua  1200  livres  sterling  audit  frère,  pareille 
en  mourant  plus  de  100,000  francs  à  di-  somme  à  l'avocat  son  jeune  frcre,  et  à 
vers  membres  de  sa  famille  (son  frère  son  neveu  Jean  Robethon,  conseiller  d'am- 
Isaac  avait  peu  vécu,  et  Marin  était  mort  bassade  de  la  maison  de  Brunswick,  son 
chanoine  d'Orléans  en  1694)  :  100  livres  exécuteur  testamentaire, 
sterling  aux  pauvres  de  l'Église  de  la  ^  [sjouj  jg^oj-ons  qui  étaient  Pierre  Gros- 
Savoie,  25  livres  à  ses  cousines  germaines  tête,  sieur  de  La  Mothe,  inhumé  à  Paris 
Anne  Gaillard  et  Louisa  Guide,  au  le  12  décembre  i6ôi,  et  Claude  Grostète, 
sieur  du  Buisson,  son  cousin,  à  M"«  sieur  de  Corbon,  inhumé  ie  lendemain. 
Naudin,  sa  cousine,    100  livres  sterling  à  (Reg.  de  Char.). 


8o  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 


JANICON 


François  Janiçon,  sieur  de  Marsinf  frère  du  ministre  Michel 
Janiçon,  appelé  de  Blois  à  Charenton  pour  une  année  en  1684', 
était  né  en  1634  et  fils  de  Jean^  avocat  au  parlement  de  Bordeaux, 
et  de  Judith  de  Menneret.  Avocat  comme  son  père,  il  vint  à  Paris 
soutenir  devant  le  conseil  d'Etat  les  droits  violés  des  Eglises 
de  Guyenne.  Lorsqu'il  fut  remplacé  dans  cette  fonction  par  le 
ministre  Sarrau  (1671),  il  continua  néanmoins  de  résider  à  Paris, 
et  entra  comme  intendant  au  service  du  duc  de  Schomberg.  Il 
épousa,  le  i^''mars  1674,  Marie Brunier,  fille  de  «feu  Abel»,  l'illustre 
botaniste  premier  du  nom^,  qui  lui  donna:  François-Michel  if.6']5), 
Jacques-Gaspard  {1676),  Frédéric-Charles  (1677)  et  Marie-Élisabeth 
(1679),  inhumée  en  1681.  En  i683,  il  assistait,  en  qualité  de  témoin, 
au  mariage  de  Dacier  et  d'Anne  Le  Févre^,  sans  deviner  sans 
doute  qu'une  éclatante  apostasie,  ménagée  avec  plus  d'adresse  que 
de  désintéressement,  allait  attirer  les  pensions  et  les  faveurs  sur  les 
deux  écrivains  courtisans.  Prévoyant  la  Révocation,  il  voulut  au 
moins  mettre  son  fils  aîné  à  l'abri  des  maux  sans  nombre  qu'elle 
allait  enfanter.  A  peine  ce  fils  avait-il  atteint  l'âge  de  neuf  ans,  que 
Janiçon  s'empressa  de  l'envoyer  à  Maastricht,  où  Du  Rondel 
enseignait  avec  éclat  les  belles  lettres  et  la  philosophie. 

A  l'approche  du  jour  fatal,  la  police,  attentive  aux  moindres 
actes  des  anciens  de  Charenton,  rendit  visite  au  «banquier»  Janiçon, 
dans  sa  maison  de  la  rue  Saint-Thomas  du  Louvre  (Fr.  7o5i 
f°^  i52  et  2o3),  et  La  Reynie  reçut  de  lui  un  mémoire,  qu'il  transmit,  le 
4  octobre,  «avec  la  lettre  de  Monsieur  et  le  mandement  à  M.  le 
commissaire  Hémon  ».  L'exil  de  la  moitié  de  ses  collègues  dispersés 
çà  et  là  par  ordre  du  10  novembre,  avait  accablé  Janiçon.  En  rece- 
vant la  lettre  de  cachet  du  20,  qui  l'exilait  à  Vierzon  en  Berry,  il 
ne  put  contenir  sa  douleur.  Comme  on  le  vit  chanceler,  aussi  bien 
que  son  collègue  Gaucher^  Seignelay  écrivit  le  22  à  La  Reynie  : 

•  Lettres  ms.  de  Claude  i^Bihl.  de  I.eide).  '  Contrairement  à  l'usage,  la  cérémonie 

*  L'erreur  de  La   Fr.  pr.    (2»  édit.,  III,  eut  lieu  à  Paris,   à   cause  d'une  indispo- 
314)  qui   le  dit  gendre  du    second   Abcl,  sition  de  l'épouse.  (Reg.  de  Char.). 
est  évidente,   puisque  le  premier  mourut  .  |,.^,„  .(cs  correspondants  littéraires  de 


en  IÛ65.  et  le  second,  seulement  en  iô85.         H;,yie 


Pasteurs  et  Anciens.  8i 

Vous  pouvez  sans  difficulté  permettre  aux  nommés  Gaucher  et  Janiçon 
de  demeurer  à  Paris,  puisqu'ils  sont  en  disposition  de  se  convertir  (O  i  29). 

Cependant  Janiçon  reprit  courage  et  se  montra  décidé  à  n'obéir 
qu'à  sa  conscience.  Il  fut  alors  envoyé  à  Vierzon,  où  assailli  par  les 
convertisseurs  de  tout  genre  et  notamment  par  les  convertisseurs 
bottés,  il  eut  le  malheur  de  céder  à  la  violence.  Un  ordre  du 
24  janvier  1686  autorisa  le  nouveau  converti  à  revenir  à  Paris,  et 
Le  Mercure  galant  s'empressa  d'annoncer  que  MIM.  Janiçon,  Bouilly 
et  La  Bastide,  tous  trois  anciens  de  Charenton,  venaient  d'abjurer 
l'hérésie.  Quant  au  dernier,  la  nouvelle  se  trouva  fausse.  —  Grâce 
aux  dragons  qui  s'entendaient  merveilleusement  à  ruiner  leurs 
victimes,  la  résistance  de  Janiçon  lui  avait  coûté  une  somme 
considérable.  On  lit  dans  une  requête  conservée  aux  Archives 
(TT  25i)  : 

La  demoiselle  femme  du  sieur  Janiçon  représente  que  son  bien  est  beau- 
coup diminué  par  les  dépenses  de  voyage  et  de  garnison  que  son  mari  a  eues 
dans  les  endroits  où  il  a  été  exilé,  ayant  payé  pour  cela  plus  de  2000  écus.  Et 
comme  son  beau-frère  [Michel  Janiçon],  qui  était  ministre,  est  sorti  du  royaume 
en  conséquence  de  l'édit  de  révocation  de  celui  de  Nantes,  et  a  laissé  en 
Guyenne  la  moitié  d'une  métairie  de  peu  de  revenu,  qui  n'a  point  été  par- 
tagée et  qui  est  confondue  avec  l'autre  moitié,  elle  demande  le  don  de  cette 
partie  de  métairie  pour  ses  enfants,  qu'elle  élève  dans  la  religion  catholique. 
Elle  est  fille  du  médecin  de  feu  M.  le  duc  d'Orléans,  et  rapporte  des  certificats 
comme  elle  a  approché  des  sacrements  en  l'église  de  Saint-Germain-de- 
l'Auxerrois,  sa  paroisse. 

Il  semble  résulter  de  cette  pièce  non  datée  que  Janiçon  a  dû 
être  exilé  ailleurs  encore  qu'à  Vierzon,  et  qu'il  était  mort  ou  fugitif 
lorsqu'elle  fut  écrite.  Nous  savons  d'autre  part  qu'il  avait  rejoint  en 
Hollande  son  fils  et  son  frère,  pasteur. à  Utrecht.  Ce  dernier  mourut 
en  1705,  et  François  le  suivit  de  près. 

François-Michel,  entré  dans  le  régiment  de  La  Melonnière, 
quitta  la  carrière  militaire,  quand  la  paix  eut  été  signée.  Il  fit 
paraître  divers  ouvrages,  dont  deux  traduits  de  l'anglais,  et  accepta 
la  direction  d'un  journal  français  publié  à  Utrecht  *,  à  la  rédaction 
duquel  concourait  un  de  ses  frères,  resté  en  France  avec  leur  mère. 
Un  fils  de  celui-ci,  revenu  de  Hollande,  gagna  par  son  retour  la 
bienveillance  de  Pontchartrain,  qui  écrivait  à  Chamillard  en  1702: 

Le  roi  m'a  ordonné  de  vous  envoyer  ce  mémoire  concernant  le  sieur 
Janiçon,  nouveau  catholique,  et  de  vous  avertir  de  prendre  son  ordre  pour 
lui  donner  quelque  emploi  qui  lui  convienne. 

'  Voir  La  Fr.  prot. 

n  6 


82  Revocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

Cette  faveur  fut  de  courte  durée;  on  découvrit  bientôt  que  le 
père  et  le  fils  envoyaient  des  nouvelles  à  la  gazette  d'Utrecht  et  ils 
furent  traités  en  espions,  ainsi  que  nous  l'apprend  D'Argenson  dans 
sa  lettre  à  Chamillard  du  5  octobre  : 

Janiçon  père  est  d'une  opiniâtreté  déclarée  sur  le  fait  de  la  religion,  et  je 
vous  envoie  cinq  ou  six  lignes  de  son  écriture,  qui  pourront  servir  dans  la 
suite  à  faire  connaître  des  lettres  qu'apparemment  il  ne  signe  pas.  Son  fils 
a  épousé  la  fille  d'un  vieux  capitaine  d'infanterie  ancien  catholique;  il  n'est 
revenu  de  Hollande  que  depuis  trois  mois,  et  le  roi  a  eu  la  bonté  de  lui 
accorder  une  gratification  de  200  livres,  dont  il  me  remercie  par  une  lettre 
que  je  prends  aussi  la  liberté  de  joindre  à  celle-ci  pour  en  faire  le  même  usage 
que  de  l'écriture  de  son  père.  Celui-ci  [le  fils]  veut  qu'on  le  croie  bien  converti 
et  va  souvent  à  la  messe,  et  son  père  aflecte  de  paraître  fâché  de  son  retour 
et  de  sa  conversion.  Cependant  ils  se  voient  et  mangent  ensemble  presque 
tous  les  jours;  M.  de  La  Boulonnière,  leur  parent,  est  un  protestant  très  hardi 
et  très  indocile.  Tous  trois  écrivent  chacun  de  leur  côté,  ils  portent  leurs 
lettres  chez  une  vieille  huguenote,  la  dame  Roger  dite  Costard,  qui  demeure 
dans  la  rue  Saint-Honoré,  à  un  second  étage  où  elle  mène  une  vie  obscure 
et  néanmoins  fort  aisée.  Un  laquais  que  Janiçon  avait  à  son  service  et  qui 
mourut  à  Ja  Charité  il  y  a  environ  un  mois,  avertit  un  de  ceux  de  M.  Olivier  de  ce 
mauvais  commerce,  et  c'est  par  lui  qu'on  a  su  que  cette  vieille  femme  payait 
à  Janiçon  et  De  la  Boulonnière  une  pension  tous  les  trois  mois  :  savoir  a 
Janiçon  père  et  fils,  sur  le  pied  de  1200  livres  par  an,  et  à  De  La  Boulonnière 
à  raison  de  800  livres;  une  fille  qui  est  encore  à  leur  service  dit  la  même 
chose,  et  croit  que  le  chagrin  qu'a  Janiçon  du  retour  de  son  fils,  vient  unique- 
ment de  ce  qu'il  partage  avec  lui  la  pension  de  1200  livres  que  les  Etats 
Généraux  faisaient  à  lui  seul.  Cette  servante  et  ce  laquais  ont  aussi  remarqué 
sur  une  de  leurs  lettres  la  suscription  qui  suit  :  A  M.  de  La  Rigaudière,  gentil- 
homme de  S.  A.  E.  M""  la  duchesse  de  Brunswick  et  de  Lunebourg,  à  Zcll, 
ce  qui  n'a  rien  de  commun  avec  la  première  accusation. 

Dans  ces  circonstances,  je  crois  vous  devoir  proposer  de  faire  conduire  a 
la  Bastille  ces  quatre  personnes,  ou  de  les  mettre  en  maison  sûre  en  atten- 
dant qu'on  ait  visité  celle  de  la  veuve  Costard  {Arcli.  Bast.,  X,  439). 


LA  BASTIDE 


Marc-Antoine  Crozat,  sieur  de  La  Bastide»,  né  à  Milhau  d'une 
famille  noble,  en  1624,  vint  jeune  à  Paris,  s'adonna  aux  lettres  sous 

«François   de    La  Bastide,   cx-cornette       lande,  était  sans  doute  son  parent  (Bw^rf., 
du  régiment  de  Bezons,  réfugié  en   Hol-       3»  scr.,  1,  201). 


Pasteurs  et  Anciens.  83 

le  patronage  de  Conrart,  et  fut  durant  vingt-cinq  ans  l'ami  de  Paul 
Pellisson,  comme  lui  gascon  et  commis  de  Fouquet.  Lorsque 
Pellisson,  emprisonné  à  la  Bastille,  songeait  au  moyen  d'en  sortir 
et  de  faire  sa  fortune  en  embrassant  le  catholicisme  (i 661-1666), 
La  Bastide  entretenait  avec  lui  une  correspondance  régulière  sur 
les  matières  de  controverse'.  Les  deux  amis  étaient  du  même 
âge,  possédaient  la  même  instruction,  les  mêmes  talents  :  l'un  vou- 
lut parvenir  n'importe  à  quel  prix  et  perdit  l'estime  de  tous,  l'autre 
suivit  la  voie  étroite  et  fut  respecté  même  de  ses  adversaires.  A  la 
mort  de  Jeanne  de  Fontanier  (1678),  mère  de  Paul,  qui  avait  abjuré 
en  1670  et  ne  tarda  guère  à  fonder  la  caisse  des  conversions,  ce 
furent  son  frère  Georges  Pellisson  et  La  Bastide  qui  signèrent 
l'acte  d'inhumation  {Reg.  de  Charenton). 

En  i652,  Mazarin  envoya  La  Bastide  en  Angleterre  comme 
secrétaire  d'ambassade;  Louis  XIV  l'y  renvoya  ensuite  comme 
chargé  d'affaires,  et  le  donna  plus  tard  comme  second  à  Ruvigny^. 
Dès  1661,  le  nom  de  La  Bastide  apparaît  dans  l'affaire  du  ministre 
Morus,  que  Daillé  et  Ruvigny  avaient  fait  appeler  à  Charenton  en 
1659.  La  conduite  inconsidérée  de  ce  ministre  ayant  soulevé  contre 
lui  une  grande  partie  de  l'Eglise,  notamment  Daillé  lui-même, 
M"^  de  La  Suze^,  l'hôtel  de  Bouillon,  et  les  anciens  Papillon^ 
Beauchamp,  Le  Coq  des  Forges,  Massanes,  Loride  Des  Galinières, 
il  fut  suspendu  de  ses  fonctions  et  redemandé  par  ses  partisans  au 
nombre  desquels  se  trouvaient  la  duchesse  de  La  Trémoille,  la  du- 
chesse de  Rohan,  La  Bastide,  Paul  Sonnet,  avocat  au  Parlement, 
Baptiste  Tarneau,  avocat  au  conseil,  Melchior-Georges  Tavernier, 
contrôleur  de  la  maison  du  duc  d'Orléans,  Antoine  Estrang,  ban- 
quier, etc.  La  Bastide  et  Sonnet  soutinrent  sans  succès  la  cause  des 
appelants  devant  le  colloque  tenu  à  Charenton  le  10  août  1661  ; 
Morus  ne  leur  fut  rendu  que  trois  ans  plus  tard.  —  Plus  écrivain 
qu'avocat  ou  diplomate,  La  Bastide  occupe  un  rang  spécial  parmi 
les  controversistes  du  XVIP  siècle,  celui  de  théologien  laïque,  à 
côté  de  Brueys,  et  bien  au-dessus  de  De  Launay,  de  La  Milletière, 
de  Jean  Rou  et  de  Le  Coq,  sieur  de  Germain.  On  a  vu  plus  haut 
qu'il  rédigea  le  procès-verbal  très  détaillé  des  trois  conférences  qui 
eurent  lieu,  en  1676,  entre  Claude,  Lenfant  et  Pajon.  Ajoutons  qu'il 


'  La  Monnoye,    Hist.   de  Bayle   et   de  '  Charlotte  de  La  Rochefoucauld,  mariée 

ses  ouvrages,  Amst.,    1716,  in-12,  p.  1S2.       en  1617  à  Louis   de   Champagne,   comte 

^  La  Bastide  était  mal  vu  de  Charles  II,       de  La  Suze  (Voir  t.  I,  223}. 
parce  qu'il  avait  été  d'abord  en   relation 
avec  Cromwcll.  ^ 


84  Révocation  de  tÉdit  de  Nantes  à  Pans. 

possédait  assez  la  difficile  question  qu'on  agitait,  pour  prendre  un 
instant  part  à  la  discussion,  en  objectant  à  Pajon  les  thèses  où 
«  pour  rendre  l'homme  capable  de  croire,  Amyraut  pose  une  action 
hyperphj'sique,  qui  ne  se  fait  point  par  la  représentation  des  objets, 
mais  qui  est  immédiate  ». 

Se  souvenant  qu'il  avait  commencé  par  écrire  une  Métliode  de 
controverses,  Richelieu  rendit  en  1627  une  déclaration  qui  parlait  de 
ramener  tous  les  sujets  du  roi  à  l'Église  romaine  «  par  des  voies 
de  douceur,  d'amour,  de  patience  et  de  bon  exemple».  Ce  projet, 
repris  diverses  fois  avant  la  Révocation,  consistait  à  répandre 
des  publications  qui  atténueraient  la  différence  des  deux  religions, 
puis  à  réunir,  dans  une  conférence  où  l'on  adoucirait  les  dogmes  et 
les  pratiques  du  catholicisme,  un  certain  nombre  de  ministres  dont 
.  quelques-uns  seraient  gagnés  d'avance;  on  ne  doutait  pas  que 
l'exemple  de  leur  défection  n'entraînât  les  autres,  ainsi  que  le  plus 
grand  nombre  des  fidèles;  quant  à  l'obstination  du  reste  il  y  serait 
pourvu  militairement.  Les  quatre  opuscules  publiés  en  1628,  1684, 
i635  et  i636  par  Brachet  de  La  Milletière,  ancien  de  Charenton, 
condamné  à  mort  comme  agent  de  Rohan  et  gracié  par  le  cardinal, 
servirent  à  merveille  les  desseins  de  celui-ci,  et  n'en  furent  pas 
moins  mal  reçus  de  la  Sorbonne,  qui  les  trouvait  encore  trop  protes- 
tants. Daillé  crut  devoir  réfuter  les  rêveries  prétentieuses  de  La 
Milletière,  et  lui  dire  pubhquement:  «Croyez-moi,  Monsieur,  Dieu 
ne  vous  appelle  pas  à  être  l'arbitre  de  la  chrétienté».  Il  fallut 
excommunier  le  malheureux,  qui  se  fit  catholique. 

Le  maréchal  Fabert,  aidé  par  le  professeur  latitudinaire  Le 
Blanc  de  Beaulieu,  travailla  ensuite  à  la  réunion  ;  mais  sa  mort 
(1662)  fit  de  nouveau  abandonner  le  projet.  Au  moment  ou  l'abju- 
ration de  Turenne  témoignait  que  l'œuvre  des  conversions  repre- 
nait plus  que  jamais  faveur,  et  où  l'on  pratiquait  D'Allemagne  et 
certains  autres  pasteurs  de  l'Ile-de-France,  D'Huisseau,  pasteur  à 
Saumur,  animé  des  mêmes  sentiments  que  Beaulieu,  publia  La 
Réunion  du  christianisme  ou  la  manière  de  rejoindre  tous  les  chré- 
tiens sous  une  scide  confession  de  foi,  Saumur  1670,  in-12.  Les  Soci- 
niens  mêmes  n'étaient  pas  exclus  de  l'union  que  D'Huisseau  préten- 
dait établir.  Ce  livre  d'une  hardiesse  extrême,  affaiblissait  l'autorité 
des  confessions  de  foi  en  lui  opposant  le  contenu  des  Écritures; 
ayant,  en  outre,  l'irrémissible  tort  de  favoriser  les  entreprises  de  la 
cour  et  du  clergé,  il  souleva  une  véritable  tempête  de  réprobation, 
et  l'auteur  en  fut  aussitôt  destitué.  La  Bastide  s'empressa  de  publier 
des  Remarques  sur  tm  livre  intittdé:  La  Réunion,  etc.,  s.  1.,  1670, 


Pasteurs  et  Anciens.  85 

petit  in-i2  de  soixante-huit  pages.  Cet  opuscule  sans  valeur, 
auquel  un  ami  de  D'Huisseau  répondit  avec  beaucoup  de  vivacité 
par  des  Remarques  sur  les  remarques  faites  depuis  peu  sur  le  livre 
intitulé:  La  Réunion,  etc.,  s.  1.,  1670,  in-12,  ne  mériterait  point 
d'être  mentionné,  s'il  n'avait  été  le  début  d'un  écrivain  qui 
eut  bientôt  à  se  mesurer  avec  le  plus  redoutable  membre  de 
l'épiscopat. 

Six  mois  après  la  publication  de  V Exposition  de  la  doctrine 
catholiqtte,  ouvrage  que  les  circonstances  et  le  talent  de  l'auteur 
rendaient  dangereux,  La  Bastide  publia,  sous  le  voile  de  l'anonyme, 
sa  Réponse  au  livre  de  M.  de  Condom,  Quevilly,  1672,  in-12.  Otant 
tout  prétexte  à  l'abjuration  des  protestants  mondains  qui,  n'osant 
avouer  qu'ils  désertaient  leur  religion  par  intérêt,  prétendaient, 
comme  Turenne  et  Dangeau,  avoir  été  éclairés  par  le  livre  de 
Bossuet,  la  Réponse  produisit  une  très  grande  impression.  Le  nom 
de  l'anonyme  vola  de  bouche  en  bouche,  et  La  Bastide  fut  rangé 
du  coup  parmi  les  plus  habiles  défenseurs  du  protestantisme.  Son 
livre,  revu  par  Conrart,  est  un  petit  chef-d'œuvre  de  clarté,  de  rai- 
sonnement simple  et  fort.  Nous  l'avons  analysé  dans  le  chapitre  des 
controverses,  ainsi  que  sa  Seconde  réponse  a  M.  de  Condom^. 

Cependant  les  adversaires  de  l'Église  réformée  ne  gardèrent 
bientôt  plus  aucune  mesure:  les  missions  bottées  commencèrent 
en  1681,  et  X Avertissement  pastoral^  du  i'"'  juillet  1682^  signifié 
à  tous  les  consistoires  par  les  représentants  du  clergé  et  de 
l'autorité,  fit  craindre  que  la  dragonnade  ne  s'étendit  à  toute  la 
France. 

Pajon,  Claude  et  La  Bastide  répondirent  tous  trois  à  ï Aver- 
tissement pastoral.  La  Bastide  ne  fait  guère  qu'énoncer  les  seize 
raisons  principales  qui  retiennent  les  protestants  hors  de  l'Eglise 
romaine  ;  vers  la  fin  toutefois  son  langage  simple  et  sans  passion, 
s'élève  et  devient  éloquent  ^. 

II  me  reste  seulement  à  dire  quelque  chose  sur  les  motifs  que  vous  nous 
proposez  pour  nous  exciter  à  nous  mettre  avec  vous  :  la  grandeur  du  roi  qui  le 
souhaite;  la  sainteté  du  pape  à  qui  il  nous  serait  glorieux  de  nous  joindre; 
nos  maux  qui  ne  sont  pas  près  de  finir,  qui  ne  feront  qu'empirer. 

'  Voir  t.  1,  440  et  suiv.  '  Réponse  apologétique  à  Messieurs  du 

^   Avertissement   pastoral    de    l'Eglise  clergé  de  France,   sur   les   actes   de  leur 

gallicane  assemblée  â  Paris  par  Vautoritc  assemblée  de  1GS2   touchant  la  religion. 

du  roi,  à  ceux  de  la  R.  P.  R.  pour   les  Amsterd.,  i6S3,  in-12,  p.  81. 

porter  à  se  convertir  et  à  se  réconcilier 

avec  l'Église. 


86  Révocation  de  lÉdit  de  Nantes  a  Paris. 

Pour  le  premier,  Dieu  nous  est  témoin  de  'nos  sentiments  soumis  et  pleins 
de  respect  pour  un  si  grand  roi;  vous-mêmes,  Messieurs,  vous  nous  êtes 
témoins  avec  quel  zèle  et  avec  quelle  fidélité  nous  avons  toujours  employé 
nos  biens  et  nos  vies  pour  son  service  et  pour  sa  gloire.  Vous  ne  cessez  de 
nous  mettre  devant  les  j'eux  son  autorité  sacrée  et  sa  puissance  aimable  et 
redoutable  tout  ensemble,  comme  pour  intimider  nos  consciences,  ou  pour 
ébranler  notre  foi  ;  vous  nous  présentez  à  toute  heure  son  image  auguste  et 
vous  nous  demandez  de  qui  est  le  denier.  Mais  notre  César,  plus  grand  que 
ceux  de  l'ancienne  Rome,  a  trop  de  lumière  et  trop  d'équité  pour  vouloir 
qu'on  nous  porte  à  quitter  notre  religion  pour  des  considérations  du  monde. 
Si  nous  le  faisions  par  des  motifs  de  cette  nature,  bien  loin  de  nous  honorer 
de  son  approbation,  il  serait  le  premier  à  nous  mépriser,  comme  il  méprise 
sans  doute  tous  ceux  qu'on  peut  justement  soupçonner  de  sentiments  si  honteux. 
Il  sait  trop  que  la  foi  est  un  don  du  ciel,  que  c'est  de  là  que  doit  venir  la 
lumière;  que  la  religion  se  persuade,  mais  qu'elle  ne  se  commande  point; 
qu'enfin  Dieu  se  réserve  à  lui  seul  l'empire  de  la  conscience  :  s'il  veut  qu'on 
rende  à  César  ce  qui  est  à  César,  il  veut  encore  plus  fortement  qu'on  rende  à 
Dieu  ce  qu'on  croit  devoir  à  Dieu. 

Pour  le  pape,  ce  n'est  pas  à  nous  à  examiner  s'il  entre  ou  s'il  n'entre 
point  dans  tout  ce  que  vous  faites  contre  nous... 

Que  dirons-nous  de  nos  maux,  ou  des  maux  dont  vous  nous  menacez?  Un 
mot  seulement;  le  détail  en  serait  trop  long,  et  ce  n'est  pas  ici  une  plainte 
mais  une  réponse.  Vous  ne  vous  contentez  pas  de  nous  avoir  abattus,  dépouillés 
et  réduits  presque  à  rien;  vous  nous  ôtez  tous  moyens  de  vivre,  la  liberté  de 
mourir  en  repos,  nos  enfants,  nos  temples.  Comment?  Par  quels  moyens? 
Sous  quels  prétextes?  Grand  Dieu,  tu  le  vois,  tu  sondes  les  cœurs...  Vous 
protestez  aujourd'hui  que  vous  ne  voulez  employer  contre  nous  ni  menaces 
ni  frayeurs...,  ni  injures  ni  reproches,  ni  d'autres  armes  enfin  que  celles  de  la 
charité,  les  vœux,  les  exhortations,  les  prières.  C'est  là  sans  doute  une  pro- 
testation d'un  caractère  non  seulement  chrétien,  mais  évangélique,  digne  des 
personnes  de  votre  rang...;  mais  qu'on  s'en  souvienne!  Car  ce  langage  s'élèvera 
contre  vous,  et  quand  nous  nous  en  tairons  les  pierres  le  répéteront.  Prenez 
garde,  s'il  vous  plaît,  que  pendant  que  vous  faites  cette  protestation  à  la  vue 
du  ciel  et  de  la  terre,  vos  propres  auteurs  publient  eux-mêmes  que  les  édits  et 
les  arrêts  font  plus  de  conversions  que  tous  vos  écrits;  que  plus  de  cinquante  mille 
des  nôtres  sont  rentrés  dans  F  Eglise  romaine  par  la  crainte  des  peines  ou  par 
Vespoir  de  la  récompense.  Vous  ne  nous  parlez  plus  partout  que  de  la  manière 
dont  on  en  usa  autrefois  contre  les  Donatistes;  vous  nous  alléguez  à  toute  heure 
l'Évangile  des  noces  :  Presse-les  d'entrer,  et  les  endroits  de  saint  Augustin  oîi 
il  parut  approuver  enfin  qu'on  usât  de  quelque  sévérité  contre  les  schisma- 
tiques... 

Que  vous  rcste-t-il  donc  qu'à  vous  conformer  sincèrement  à  l'esprit  de  l'Evan- 
gile, à  la  première  antiquité,  à  vos  propres  paroles?  Vous  êtes  dans  une  grande 
prospérité,  comblés  d'honneurs  et  de  biens  pardessus  même  les  gens  du 
monde;  nous  ne  vous  envions  rien;  nous  ne  vous  demandons  qu'à  pouvoir 
servir  Dieu  purement  suivant  sa  parole,  le  roi  et  l'État  sans  crainte.  Souvenez- 
vous,  Messieurs,  qu'il  n'y  a  peut-être  rien  qui  soit  plus  contre  la  cliarité  que 
vous  professez,  et  même  contre  l'humanité  qu'on  doit  avoir  les  uns  pour  les 
autres,  que  de  faire  des  malheureux,  ou  d'ajouter  affliction  à  l'affligé.    Au  lieu 


Pasteurs  et  Anciens.  87 

de  nous  inquiéter  sans  cesse,  et  de  nous  faire  passer  une  vie  triste  et  amère, 
laissez-nous  enfin  quelque  relâche.  Ne  demandez  rien,  ne  conseillez  rien  contre 
là  justice  et  contre  le  droit.  Dieu  qui  aime  le  droit  et  la  justice,  et  qui  rend  à 
chacun  selon  ses  œuvres,  ajoutera  à  vos  biens  temporels  ses  lumières,  sa 
grâce  et  sa  paix,  que  nous  lui  demandons  pour  vous  comme  pour  nous-mêmes. 
Je  suis.  Messieurs,  etc. 

Ce  dernier  paragraphe,  où  la  bénédiction  prend  la  place  de  l'impré- 
cation qu'on  attendait,  nous  a  paru  d'un  grand  effet,  et  l'on  est 
heureux  de  pouvoir  opposer  la  douceur  des  victimes  et  leurs  senti- 
ments chrétiens  au  zèle  aveugle  des  persécuteurs. 

La  Bastide  a  fait  une  œuvre  plus  utile  encore,  et  surtout  plus 
durable,  que  ses  traités  de  controverse  ;  nous  voulons  parler  de  la 
publication  des  Psaumes  de  Maroi  et  de  Bcze,  retondiez  par  feu 
M.  Conrart,  Charenton,  1677,  i"-8°  et  in-12,  avec  attestation  de 
De  Langle,  Daillé  fils,  Claude,  Allix  et  Mesnard,  du  7  décembre 
1676.  Ces  deux  éditions,  dont  la  plus  grande  a  la  prose  en  marge, 
ne  comprennent  que  les  cinquante  et  un  premiers  psaumes.  La 
Bastide  y  a  mis  une  préface  anonyme  dont  voici  un  fragment  : 

On  ne  s'étendra  pas  en  ce  lieu  sur  le  mérite  de  feu  M.  Conrart,  qui  est  si 
connu  du  public.  C'est  ici  un  ouvrage  de  piété,  oii  l'on  ne  doit  chercher  que  la 
gloire  de  Dieu  et  la  consolation  de  la  conscience;  mais  on  doit  pourtant  ce 
témoignage  à  la  mémoire  d'une  personne  aussi  illustre  que  lui,  et  particulière- 
ment sur  le  sujet  dont  il  s'agit  maintenant,  qu'avec  de  grandes  lumières 
d'esprit  et  de  jugement,  et  une  probité  et  une  honnêteté  très  exactes,  il  avait 
une  longue  habitude  pour  les  choses  de  la  piété,  des  liaisons  fort  étroites  et  un 
commerce  continuel  avec  un  très  grand  nombre  de  personnes  d'esprit  et  de 
mérite,  et  enfin  une  connaissance  très  particulière  de  la  pureté  et  de  la  poU- 
tesse  de  notre  langue.  C'est  de  lui  et  de  feu  M.  Chapelain  que  M.  Godeau 
entend  parler  sous  le  nom  de  deux  de  ses  excellents  amis,  qui  lui  avaient  si 
fort  aidé  à  corriger  sa  paraphrase  sur  les  mêmes  psaumes. 

Ceux  qui  ont  vu  sa  piété,  et  sa  constance  dans  ses  maux  et  dans  ses  der- 
niers jours,  savent  qu'il  n'a  témoigné  d'autre  regret,  que  de  n'avoir  pas  eu 
assez  de  santé  ni  assez  de  vie  pour  mettre  lui-même  la  dernière  main  à  cet 
ouvrage.  Et  celui  de  ses  amis  qu'il  a  cru  pouvoir  charger  de  ce  soin,  bien  loin 
qu'il  l'eût  osé  entreprendre  de  lui-même,  s'en  excuserait  encore  aujourd'hui, 
en  reconnaissant  très  bien  les  difficultés,  s'il  ne  se  croyait  obligé  de  faire  au 
moins  ses  efforts  pour  une  chose  de  cette  nature  qui  regarde  l'édification 
publique,  et  pour  tâcher  aussi  de  répondre,  autant  qu'il  lui  est  possible,  à  la 
confiance  dont  un  ami  de  ce  mérite  l'a  honoré  en  mourant. 

Ce  premier  essai  ayant  été  fort  goûté,  La  Bastide  s'empressa 
autant  qu'il  put  de  publier  le  psautier  complet,  toujours  sous  le  nom 
de  Conrart,  Charenton,  1679,  petit  in-8°,  avec  l'avertissement  sui- 
vant, toujours  anonj'me  : 


88  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

On  n'explique  point  ici  la  nécessité  de  cette  revision,  les  difficultés  qui  s'y 
sont  rencontrées,  les  engagements  que  feu  M.  Conrart  eut  à  l'entreprendre, 
ceux  qu'on  a  eus  d'y  travailler  après  lui,  ni  enfin  les  règles  et  les  bornes  qu'on 
s'est  prescrites  en  y  travaillant;  cela  fut  fait  en  donnant  la  première  partie 
pour  essai.  Le  public  a  paru  content  de  ce  travail,  et  plusieurs  de  nos  synodes 
mêmes  ont  donné  des  marques  publiques  de  leur  approbation  sans  attendre  la 
suite,  qu'ils  ont  pressée  par  leurs  exhortations.  On  se  contente  donc  de  donner 
maintenant  l'ouvrage  entier  au  meilleur  état  qu'on  a  été  capable  de  le  mettre. 
On  espère  que  les  personnes  éclairées  y  trouveront  partout  la  même  exacti- 
tude et  la  même  fidélité  pour  le  sens,  et  la  même  simplicité  dans  les  expres- 
sions, et  que  le  caractère  en  général  se  trouvera  propre  pour  l'usage  et  pour 
l'effet  qu'on  s'est  proposé,  c'est-à-dire  pour  exciter  dans  les  cœurs  des  senti- 
ments d'amour,  de  respect  et  de  crainte  pour  Dieu,  de  soumission  pour  nos 
supérieurs,  de  charité  pour  nos  égaux,  de  modération  dans  la  prospérité  et  de 
consolation  dans  les  afflictions.  Dieu,  qui  préside  à  tout,  veuille  aussi  faire 
réussir  toutes  choses  à  sa  gloire  et  à  l'édification  de  son  Église! 

Quelle  est  l'importance  des  retouches  auxquelles  La  Bastide 
soumit  le  travail  de  Conrart  ?  Après  avoir  parcouru  la  volumineuse 
collection  des  manuscrits  Conrart,  qui  se  trouve  à  l'Arsenal,  M.  Bovet 
déclarait  la  question  insoluble,  dans  la  pensée  que  le  texte  original 
de  Conrart  n'existait  plus';  de  notre  côté,  pour  ce  qui  concerne  les 
transformations  du  psautier,  nous  avions  simplement  renvoyé  le 
lecteur  à  l'ouvrage  de  notre  devancier^.  Plus  heureux  que  nous 
deux,  M.  Auguste  Bourgoin^  a  découvert  à  la  bibliothèque  Maza- 
rine  le  manuscrit  même  de  Conrart,  qu'il  suffit  de  rapprocher  des 
éditions  de  1677  et  1679  pour  voir  ce  qui  appartient  au  reviseur  du 
reviseur.  M.  Bourgoin  n'a  sans  doute  pas  fait  cette  comparaison 
assez  attentivement;  car  il  formule  sur  ce  point  deux  jugements 
contradictoires:  «D'après  le  ms.  de  la  Mazarine,  dit-il  p.  3o6,  La 
Bastide  n'aurait  fait  que  choisir,  dans  les  nombreuses  variantes  des 
cent  vingt  derniers  psaumes,  celles  qu'il  aurait  jugées  les  meilleures, 
ce  à  quoi  Conrart  n'aurait  pas  eu  le  temps  de  se  résoudre.»  Comme 
invention,  la  part  de  La  Bastide  serait  donc  nulle.  Mais  à  la  page 
3o9  nous  lisons  tout  autre  chose  :  «  La  revision  de  1679  a  fait  subir 
aux  psaumes  de  Conrart  une  véritable  transformation  qui  n'a  pas  été 
à  leur  avantage.  Cette  édition  n'est  plus  celle  de  Conrart,  c'est  celle 
de  La  Bastide  et  C'^».  Pourquoi  :  et  O"  ?  Rien  n'autorise  à  penser 
que  La  Bastide  ait  réclamé  l'aide  de  personne.  Quant  à  la  transfor- 
mation elle  n'est  point  douteuse.  Si  La  Bastide  ne  fait  parfois  que 
choisir  l'une  des  variantes  entre  lesquelles  avait  hésité  Conrart,  en 

•  fJist.  du  Psautier,  p.  i58.  '  Valentin    Conrart   et   son    temps,    p. 

»  Cl.  Marot    et    le   Psautier   hiif^uenot,       3o5;  voy.  Bull.  XXXII  (i883),  p.  525. 

I,  p.  m. 


Pasteurs  et  Anciens. 


89 


revanche,  il  a  retraduit  lui-même  un  très  grand  nombre  de  vers  et 
de  strophes,  soit  en  se  rapprochant  de  Marot,  soit  en  leur  donnant 
une  touche  personnelle,  élégante  et  toute  moderne.  Bien  que 
l'oeuvre  de  Conrart  n'en  ait  point  entièrement  disparu,  notre 
psautier  actuel  est  bien  plus  l'œuvre  de  La  Bastide  que  celle  de  son 
ami.  Au  reste  nous  allons  mettre  le  lecteur  à  même  de  se  former 
une  opinion. 


Psaume  I 


MANUSCRIT    CONRART 

L'homme  qui  s'est  des  méehans  écarté, 
Qui  des  pécheurs  a  le  chemin  quitté. 
Qui  des  moqueurs  la  compagnie  évite, 
Qui  jour  et  nuit  la  loi  de  Dieu  médite, 

Comme 


LA   BASTIDE    1679 


la 


règle  et  l'objet  de  ses  vœux. 


Heureux  celui  qui,  plein  de  piété, 
Hait  les  méchans  et  leur  société. 
Qui  des  pécheurs  fuit  la  trompeuse  voie 
Et  des  moqueurs  la  criminelle  joie. 

Qui,  craignant  Dieu,   ne  se  pl.aît  qu'en  sa  loi 


Cet  homme,  dis-je,  est  le  seul  homme  heureux.       Et  nuit  et  jour  la  médite  avec  foi. 


Il  sera  tel  qu'un  arbre  ,Ç!f"e      et  beau. 

Qu'on  a  planté  le  long  d'un  clair  ruisseau, 
Et  qui  son  fruit  en  sa  saison  apporte. 
Sans  que  jamais   la  feuille  en  tombe  morte; 
Ainsi  le  juste  et  tout  ce  qu'il  fera. 
Béni  du  ciel  toujours  prospérera. 

Mais  les  méchants  aux  justes  opposés, 

Haïs  du  ciel,  seront  plus  méprisés. 

Que  n'est  la  paille  au  gré  du  vent  chassée; 

Et  du  Seigneur  la  justice  offensée, 

Les  mettra  tous  au  rang  des  criminels, 

Lorsqu'il  rendra  ses  arrÊts  solennels. 

Car  l'Éternel  les  justes  connaît  bien. 

Il  les  protège,  il  en  est  le  soutien, 

Et  leur  bonheur  est  un  bonheur  qui  dure  ; 

Mais  des  méchans  qui  par  leur  vie  impure 

D.ans  leurs  péchés  toujours  s'endurciront. 

Tous  les  desseins  avec  eux  périront. 


Tel  que  l'on  voit,   sur  les  bords  d'un  ruisseau. 

Croître  et  fleurir  un  arbre  toujours  beau. 
Qui  ses  doux  fruits  en  sa  saison  apporte 
Sans  que  jamais  sa  feuille  tombe  morte; 
Tel  est  le  juste,  et  tout  ce  qu'il  fer.a 
Selon  ses  vœux  toujours  prospérera. 

Mais  les  méchans  n'auront  pas  même  sort. 
On  les  verra  dissipés  sans  effort, 
Comme  la  paille  au  gré  du  vent  chassée  ; 
D'un  noir  remords  leur  ftme  étant  pressée, 
Ils  n'oseront  paraître  en  jugement, 
Du  rang  des  bons  bannis  entièrement. 

Dieu  qui  des  cieux  veille  sur  les  humains. 
Sonde  leurs  cœurs,  voit  l'œuvre  de  leurs  mains, 
Et  donne  au  juste  un  vrai  bonheur  qui  dure  ; 
Mais  des  méchans  Dieu  hait  la  voie  impure, 
Ils  se  verront  tôt  ou  tard  malheureux 
Et  leurs  projets  périront  .avec  eux. 


Psaume  III 


O  Seigneur,  que  de  gens 

Cruels  / 

Hardis  (  «*  d-'-gen^. 

S'élèvent  i 

S'empressent  i  P°"''  ""<=  """''=  ' 

Mon  Dieu,  que  d'ennemis 

Ensemble  se  sont  mis 

Cherchans    /    , 

Afin  i  ^^  ^^  détruire! 

Hélas,  combien  j'en  ) 

En  foule  je  les  j  "^'^'^ 

Dire  en  parlant  de  moi, 

D'un  cœur  plein  de  malice: 

Il  n'a  plus  en  ce  lieu 

Le  secours  de  son  Dieu 

Il  faut  donc  qu'il  périsse. 


Que  de  g:ens,  Ô  grand  Dieu, 
En  tout  temps  en  tout  lieu, 

S'élèvent  pour  me  nuire  ! 

Que  d'ennemis  jurés 
Contre  moi  déclarés, 

Cherchent  à  me  détruire! 

Par  troupes  je  les  vois 

Dire  en  parlant  de  moi. 
Pleins  de  haine  et  d'envie: 
Non,  le  Dieu  souverain 
Ne  lui  tend  plus  la  main, 
C'est  en  vain  qu'il  le  prie. 


9° 


Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Pans. 


Psaume  XXIV 


MANUSCRIT   CONRART 

éternels    ) 
Haussez-vous,  supe^es  i  POrtaux, 

Haussez-vous  et  demeurez  hauts, 
Pour  recevoir  le  roi  de  gloire. 
Quel  est  ce  roi  si  glorieux  ? 
C'est  le  grand  Dieu  qui  fait  des  cieux 
Des  choses  qu'on  a  peine  à  croire. 


LA   BASTIDE   1679 

Haussez  vos  têtes,  grands  portaux,. 

Huis  éternels,  tenez-vous  hauts. 
Pour  recevoir  le  roi  de  gloire. 
Quel  est  ce  roi  si  glorieux? 
C'est  le  Dieu  fort,  le  roi  des  cieux, 
Qui  mène  après  lui  la  victoire  '. 


Psaume  XXV 


A  toi  mon  Hme  s'adresse, 
En  toi  j'espère,  Seigneur; 
L'ennemi,  bien  qu'il  me  presse, 
Ne  m'Otera  point  l'honneur. 
Jamais  honteux  ni  soumis 
Ne  sont  ceux  qui  t'obéissent; 
Mais  bien  leurs  fiers  ennemis, 
Qui  sans  cause  les  haïssent. 


A  toi,  mon  Dieu,  mon  cœur  monte, 
En  toi  mon  espoir  j'ai  mis; 
Serais-je  couvert  de  honte 
Au  gré  de  mes  ennemis? 
Jamais  on  n'est  confondu 
Quand  sur  toi  l'on  se  repose; 
Mais  le  mCchant  est  perdu. 
Dès  qu'à  tes  lois  il  s'oppose  2, 


Psaume  XXVII 


Le  Seigneur  est  mon  guide  et  ma  lumière. 
C'est  mon  asile  et  mon  libérateur; 
J'ai  pour  appui  sa  bonté  singulière, 
Quels  ennemis  pourraient  me  faire  peur? 
Quand  les  méchants  m'ont  livré  des  combats, 

dévorer    )    ,     ,  , 

Ils  me  croyaient  jj^(,jiirer      ^'^  ''^"'''*  dents, 

à  mes  yeux   1 
Mais  à  mes  pieds  [  ces  ennemis  ardents, 

ces  cruels      ) 
l  En  succombant  trébuchèrent  à  bas 
i  J'ai  vu  broncher  et  trébucher  bien  bas. 


Dieu  fut  toujours  ma  lumière  et  ma  vie, 
Qui  peut  me  nuire  ou  qu'ai-je  h  redouter? 
J'ai  pour  soutien  sa  puissance  infinie. 
L'homme  mortel  peut-il  m'épouvantera? 
Quand  les  méchans  m'ont  livré  cent  combats 

Et  qu'ils  m'ont  cru  déchirer  de  leurs  dents 


Je  les  ai  vus  ces  ennemis  ardents 
Toujours  bronchans  tomber  iX  chaque  pas  ■•. 


'  Marot  avait  dit  : 
Haussez  vos  têtes,  grands  portaux. 
Huis  éternels,  tenez-vous  hauts, 
Si  entrera  le  roi  de  gloire. 
Qui  est  ce  roi  tant  glorieux? 
C'est  le  fort  Dieu  victorieux. 
Le  plus  fort  qu'en  guerre  on  peut  croire. 

2  Marot  avait  dit: 
A  toi,  mon  Dieu,  mon  cœur  monte, 
En  toi  mon  espoir  ai  mis  ; 
Fais  que  je  ne  tombe  à  honte 
Au  gré  de  mes  ennemis. 
Honte  n'auront  voircment 
Ceux  qui  dessus  toi  s'appuient  ; 
Mais  bien  ceux  qui  durement 
Et  sans  cause  les  ennuient. 


3  La  Bastide  avait  dit  en  1677: 

Le  Seigneur  est  ma  lumière  et  ma  vie 
Et  mon  salut,  que  dois-je  redouter? 
J'ai  pour  support  sa  puissance  infinie. 
Est-il  quelqu'un  qui  pût  m'épouvanter  ? 

<  Les  strophes  suivantes  du  même  psaume: 

Quand  je  n'aurais  pour  moi  pire  ni  mère, 

et 

Si  je  n'eusse  en  cette  douce  espérance, 

dont    M.   Bovet   (p.  160)   loue  la  grâce  et  la 

douceur,  sont  aussi  l'œuvre  de  La  Bastide. 


Pasteurs  et  Ann'eiis. 


91 


Psaume  LI 


MANUSCRIT   CONRART 

Pardon,  Seigneur,  fais  g:râce  et  vois  des  cieux 
Un  grand  pécheur,  dans  ta  grande  clémence  ; 
Use  envers  lui  de  ta  faveur  immense, 
Pour  effacer  ses  crimes  odieux, 
Efface,  dis-je.  en  me  lavant  bien  fort, 
La  double  tache  et  honteuse  et  mauvaise. 
De  ce  péché  commis  dans  mon  transport, 
Afin  qu'ensuite  encore  je  te  plaise. 


LA  BASTIDE   1679 

Miséricorde  et  grâce,  ô  Dieu  des  cieux, 
Un  grand  pécheur  implore  ta  clémence  ï; 
Use  en  ce  jour  de  ta  douceur  immense, 
Pour  effacer  mes  crimes  odieux. 
O  Seigneur,  lave  et  relave  avec  soin 
De  mon  péché  la  tache  trop  profonde, 
Répands  sur  moi  dans  un  si  grand  besoin, 
Toute  ta  grâce  où  mon  espoir  se  fonde. 


Psaume  XCV 


Car  c'est 
Il  est 


le  grand  Dieu  glorieux, 
par-dessus 


Grand  roi  piuVgr'and'  que  !  «°"^  '«^^  '^''^"^ 
C'est  sa  main  qui  régit  J 

forma  [  la  terre. 
Dont  la  main  gouverne  ) 
Sur  la  cime  des  plus  hauts  monts 
Et  dans  les  abîmes  sans  fond. 
Il  fait  éclater  son  tonnerre. 


C'est  le  Dieu  fort  et  glorieux, 
Le  roi  des  rois,  le  dieu  des  dieux, 

Qui  seul  dans  ses  mains  tient  le  monde. 

Qui  domine  sur  les  hauts  monts 
Et  dans  les  abîmes  profonds. 
Maître  de  la  terre  et  de  l'onde. 


Psaume  XCVIII 


Chantez    1 

Chantons  (  '™=  ""  nouveau  cantique 

Cax  par  sa  force  magnifique 

s'est  lui-mîme  ( 
"  a  son  peuple     i  ''^"^'•«- 


Peuple,  chantez  un  saint  cantique 
A  l'honneur  du  grand  Dieu  des  cieux. 
Qui  par  sa  force  magnifique 
Est  demeuré  victorieux. 


Psaume  CI 


Je  veux,  mon  Dieu,  dans 


cet). 


j  hymne  décrire 
Les  justes  lois  d'un  équitable  empire, 
Et  c'est  ù  toi  que  je  le  veux  chanter 
Et  présenter. 


Dieu  tout-puissant  à  mes  vœux  si  propice, 

Je  veux  chanter  ta  grâce  et  ta  justice, 
Oui,  sans  cesse  je  chanterai.  Seigneur, 
A  ton  honneur. 


Psaume  ClII 


Que  mon  esprit,  mon  cœur  et  toute  chose 
Par  qui  je  vis  et  qui  dans  moi  repose. 
Bénisse  Dieu  sans  cesse  et  pour  jamais  ! 
Mon  âme  aussi,  de  ses  faveurs  comblée. 
Bénis  son  nom  dans  la  sainte  assemblée. 
Sans  oublier  pas  un  de  ses  bienfaits! 


Bénissons  Dieu,  mon  âme,  en  toute  chose. 
Puisque  sur  lui  mon  espoir  se  repose. 
Chantons  son  nom  sans  nous  lasser  jamais  ! 
Que  tout  en  moi  célèbre  sa  puissance. 
Surtout,  mon  âme,  exalte  sa  clémence 
Et  compte  ici  tous  les  biens  qu'il  t'a  faits  I 


'  La  première  édition  porte: 


Pardonne,  0  Dieu,  fais  grâce  et  vois  des  cieux 
Un  grand  pécheur  implorant  ta  clémence. 


Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 


Psaume  CXVI 


MANUSCRIT    CONRART 

J'aime  mon  Dieu,  car  dans  tous  mes  besoins 

Je  sais  qu'il  a  ma  clameur  entendue, 

Et  puisqu'il  m'a  son  oreille  tendue, 

A  l'invoquer  j'emploierai  tous  mes  soins. 


LA    BASTIDE    167g 

J'aime  mon  Dieu,  car  son  divin  secours 
Montre  qu'il  a  ma  clameur  entendue, 
Puisqu'a  mes  vœux  son  oreille  est  tendue. 
Je  veux  aussi  l'invoquer  tous  les  jours. 


Psaume  CXIX 


Bienheureuse  est  la  personne  qui  vit 

Sincèrement  en  bonne  conscience. 

Et  qui  de  Dieu  les  lois  aime  et  les  suit  ! 

Heureux  qui  tAche  avec  diligence 

A  bien  grarder  ses  statuts  précieux, 

Et  qui  sans  cesse  en  apprend  la  science  1 


Heureux  celui  qui,  par  un  juste  choix, 
S'abstient  du  mal  et  vît  dans  l'innocence; 
Qui  craignant  Dieu  se  soumet  h  ses  lois; 
Heureux  celui  qui,  plein  d'intelligence. 
Garde  avec  soin  ses  statuts  précieux, 
Dont  il  a  fait  son  unique  science  ! 


Psaume  CXXXVIII 


Il  f.aut,  mon  Dieu,  qu'en  mes  écrits, 

D'amour  épris. 

Mon  cœur  te  loue. 

Et  que  do  la  bouche  et  des  doigts 

Dev.ant  les  rois. 

Je  chante  et  joue. 

Au  palais  de  ta  sainteté, 

De  ta  bonté 

Tant  estimée. 

Par  les  hymnes  que  je  ferai. 

J'augmenterai 

Ta  renommée. 


Il  f.aut,  gnand  Dieu,  que  de  mon  cœur 

La  sainte  ardeur 

Te  glorifie, 

Et  que  même,  devant  les  rois, 

Tes  hauts  exploits 

Ma  voix  publie. 

J'irai  t'adorer,  0  mon  Dieu, 

Dans  ton  saint  lieu. 

Et  plein  de  zèle, 

Je  chanterai  ta  vérité 

Et  ta  bonté 

Toujours  fidèle. 


Le  nom  de  La  Bastide  ne  figure  point  dans  le  Psautier  de 
1677.  On  ne  le  trouve  non  plus  ni  au  titre  ni  au  bas  de  l'avertisse- 
ment du  Psautier  de  1679,  où  il  n'apparaît  que  dans  un  Extrait  des 
actes  du  synode  provincial  de  V Ile-de-France"-,    placé  tout  à  la  fin, 


•  Le  manuscrit  contient  encore  une  autre 
traduction  de  Conrart  : 

Bienheureuse  est  la  personne  qui  suit 
La  loi  divine  en  bonne  conscience. 
Et  dont  le  creur  y  pense  jour  et  nuit. 
Heureux  qui  tûche  avec  diligence 
D'en  observer  les  préceptes  pieux, 
Et  qui  s'en  fait  son  unique  science. 

2  Extrait  des  actes  du  synode  provincial 
de  l'IIe-de-France,  Picardie,  Champagne 
et  Pays  chartrain,  assembliî  à  Charenton 
le  27°  jour  d'avril  ifijg. 

«  La  Compa(;nie  ayant  ci-devant  exhorté 
feu  M.  Conrart,  conseiller  et  secrétaire 
du  roi,  etc.,  à  travailler  à  la  revision  de 
l'ancienne  version  des  psaumes  en  vers, 
pour  l'accommoder  aux  changements  que 


le  temps  et  l'usage  ont  apportés  en  la 
langue;  et  depuis,  ayant  aussi  exhorté 
M.  de  La  Bastide,  que  ledit  sieur  Co;irart 
avait  chargé  de  cet  ouvrage,  à  l'acliever 
le  plus  tôt  qu'il  se  pourrait;  elle  a  vu 
avec  joie  que  cela  a  été  fait  heureuse- 
ment... et  l'a  jugé  très  propre  pour  ser- 
vir à  l'édification  publique;  et  en  outre 
elle  a  arrêté  que  ledit  sieur  sera  remercié 
de  son  travail,  et  exhorté  d'employer  ses 
beaux  talents  à  la  gloire  de  Dieu  et  à 
l'édification  de  l'Église,  ayant  nommé  pour 
cet  effet  les  sieurs  Fétizon,  ministre,  et 
De  Villeray,  ancien.  Signé  De  Langle, 
modérateur,  Varnier,  modérateur  adjoint, 
Mettayer,  secrétaire». 


Pasteurs  et  Anciens.  gS 

c'est-à-dire  après  la  double  table  des  psaumes.  Quelques  rares 
savants  savent  seuls  que  les  psaumes  revus  par  Conrart  ont  été 
retouchés  par  La  Bastide*.  L'Église  ignore  le  nom  de  celui  dont 
elle  chante  encore  aujourd'hui  les  psaumes  bien  peu  modifiés.  Ne 
soyez  pas  trop  modeste  ;  car  on  vous  prendra  au  mot,  dirait  à  ce 
propos  la  sagesse  des  nations.  La  Bastide  pensait  autrement. 
Préférant  à  toute  chose  le  plaisir  de  faire  le  bien,  il  sacrifiait 
volontiers  sa  réputation  à  celle  de  son  ami  et  bienfaiteur.  Ne  le 
plaignons  pas  :  la  meilleure  des  récompenses  n"'est-elle  pas  de  savoir 
aimer  et  se  dévouer? 

Ce  noble  caractère  ne  se  démentit  pas  sous  le  coup  de  la  persé- 
cution. Ancien  de  Charenton  dès  1671  et  peut-être  auparavant,  il 
eut  comme  ses  collègues  affaire  à  la  police,  qui  s'exprimait  ainsi 
sur  son  compte  au  mois  de  novembre  i685  : 

La  Bastide  est  garçon,  homme  d'esprit  et  de  letttres,  employé  en  di- 
verses affaires,  entendu  au  commerce  du  monde  et  aux  négociations.  Honnête 
homme,  esprit  sage  et  qui  parait  être  retenu  dans  la  religion  par  quelque 
intérêt  d'honneur  mondain.  On  prétend  qu'il  recevait  de  ceux  du  corps  de  la 
religion  des  pensions  considérables,  ne  sachant  pas  qu'il  ait  la  propriété 
d'aucun  immeuble  à  Paris  (Fr.  7o5o,  f"  186). 

Quel  honneur  mondain,  quel  intérêt  pouvait-on  trouver  à  professer 
une  religion  qui  attirait  sur  ses  adeptes  l'exil  et  la  confiscation  des 
biens?  Si  l'on  eût  dit:  honneur  chrétien,  intérêt  de  conscience,  on 
aurait  été  dans  le  vrai;  mais  autour  de  Louis  XIV  on  ne  comprenait 
plus  la  conscience;  le  despotisme  avait  tout  avili. 

La  Bastide  fut  exilé,  le  10  novembre,  à  Saint-Pierre-le-Moustier 
(Nièvre),  et  comparut  à  son  arrivée  par-devant  Pierre  Gascoing, 
seigneur  de  Bettang,  conseiller  du  roi  et  lieutenant-général  audit 
bailliage  (Fr.  7o5o  f°  177).  Le  i5  décembre,  une  nouvelle  lettre  de 
cachet  lui  ordonnait  de  se  rendre  à  Chartres  (Eure-et-Loir),  et  le 
8  janvier  1686,  une  troisième  lettre  était  expédiée  pour  lui  permettre 
de  se  retirer  au  bourg  de  Rueil  (Seine-et-Oise),  nonobstant  l'ordre 


*  De  même  que  le  Bull.  (2e  sér.,    VII,  La    Bastide    habitait    en     1671    la    rue 

27g)  transforme  Conrart  en  un  «vénérable  Ncuve-Saint-Eustache    (Bull.,    VIII,  zSi), 

pasteur  protestant»,  La  France  prot.  (III,  qu'il  quitta  pour  la  rue  de  la  Jussienne, 

42)  a  fait  de  la   Bastide    un   ministre,    et  où  nous  le  trouvons  en  i685.  En  1676,  il 

cette  erreur  n'a  point  été  corrigée  dans  la  signait  comme  témoin  du  mariage  de  son 

seconde  édition    (I,   149,    et  III,    275).   En  cousin  germain  Charles  Pineton  de  Cham- 

outre,  au  tome  IV,  o32,  l'ancien  de  Cha-  bruD,     sieur    de    Larcis,    avec     Susanne 

renton    est    devenu    «ancien  de   Nantes»  Combel. 
par  suite  d'une  faute  d'impression. 


94  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

antérieur  d'aller  à  Chartres  {Rcg.  du  Secret.  O'  3o).  Comme  il  avait 
résisté  à  la  dragonnade,  on  pensait  sans  doute  l'adoucir  et  le  vaincre 
par  ces  ménagements.  Trois  jours  plus  tard,  Seignelay  écrivait 
à  Louvois  : 

Sa  Majesté  m'a  dit  aussi  de  vous  écrire  qu'ayant  espérance  que  le  sieur 
de  La  Bastide  se  convertira,  elle  veut  bien  surseoir  d'envoyer  des  troupes 
dans  sa  maison  de  Villeneuve-le-Roi  (près  Ablon  i),  pourvu  qu'il  n'y  ait  aucun 
domestique  de  la  R.  P.  R.  dans  ladite  maison. 

Enfin  le  29  janvier,  l'exilé  fut  autorisé  à  retourner  à  Villeneuve. 
Le  Mercure  galant  s'était  trop  hâté  d'annoncer  sa  conversion: 

MM.  Sonnet  et  de  Bouilly,  célèbres  avocats,  se  sont  convertis,  ainsi  que 
MM.  Janiçon  et  Bastide  gens  éclairés  et  des  anciens  de  Charenton. 

Il  dut  la  démentir  dans  son  numéro  de  février.  La  Bastide,  en 
effet,  resta  inébranlable  et  ne  fit  que  sourire  de  l'épître  en  vers 
par  laquelle  l'abbé  Genest  l'invitait  «à  se  soumettre  aux  vérités 
saintes  qui  sont  enseignées  dans  l'Eglise  catholique».  Nous  igno- 
rons quelle  permission  (sans  doute  celle  de  passer  à  l'étranger)  La 
Bastide  avait  fait  solliciter  de  Seignelay,  qui  répondit  à  Ruvigny  le 
26  mars  1686  : 

Je  voudrais  de  tout  mon  cœur,  Monsieur,  que  ce  que  vous  m'avez  demandé 
pour  M.  de  La  Bastide  pût  réussir;  mais  le  roi  l'a  absolument  refusé,  et  je 
puis  vous  dire  même  que  la  résolution  de  Sa  Majesté  est  de  n'accorder  à  qui 
que  ce  puisse  être  de  pareilles  permissions;  ainsi.  Monsieur,  je  vous  prie 
d'employer  mes  services  en  des  occasions  où  je  pourrai  vous  faire  connaître 
que  personne  n'est  plus  que  moi,  etc.  (O'  3o). 

Le  i3  août,  le  commissaire  Gazon  écrivait  à  la  Reynie: 

M.  le  vicaire  de  Saint-Sulpice  me  vint  voir  hier  matin...  Il  me  parla  de 
M.  de  La  Bastide,  homme  de  grand  esprit,  ci-devant  arbitre  des  difficultés  des 
ministres  de  la  R.  Il  est  maintenant  demeurant  à  Villeneuve-le-Roi,  en  une 
maison  qui  lui  appartient.  Il  était  auparavant  relégué  en  Bourbonnais;  il  n'a 
point  encore  fait  sa  réunion;  il  va  beaucoup  de  monde  le  voir  et  il  vient 
secrètement  à  Paris.  Ledit  sieur  vicaire  dit  être  de  conséquence  de  l'éloigner 
ou  de  le  mettre  dans  quelque  couvent  (Fr.  7082,  f»  282). 

On  finit  par  l'expulser  du  royaume  ^. 


1  La  Bastide   était    voisin  de  campagne  être   exacte,    mais   elle   nous   étonne    un 

de  Conrart,  qui  habitait  Athis,  de  l'autre  peu  ;    car   nous    ne    connaissons    aucune 

côté  d'Ablon.  autre  expulsion    (sauf   celle  des  pasteurs) 

'  Suivant  La  France  prot.,  l'expulsion  antérieure  à  i68¥. 
aurait  eu  lieu  en   1687.   Cette    date    peut 


Pasteurs  et  Anciens.  gS 

La  Bastide  se  réfugia  en  Angleterre*  et  y  fut  naturalisé  le 
8  mai  1697;  il  mourut  à  Londres,  âgé  de  quatre-vingts  ans,  le  4  ou 
le  i5  mars  1704.  Ses  dernières  années  furent  attristées  par  les 
inqualifiables  violences  de  l'irascible  Jurieu.  Lorsque  parut  Y  Avis 
aux  réfugiés  (1690),  que  Jurieu  prétendait  être  deBayle,  La  Bastide 
crut  retrouver  dans  cet  ouvrage  les  arguments  déjà  employés 
dans  les  Différends  de  religion,'''^  et  l'attribua  en  conséquence  à 
Pellisson^. 

C'en  fut  assez,  dit  La  Monnoye^,  pour  le  rendre  odieux  à  M.  Jurieu,  qui, 
sentant  bien  de  quel  poids  était  le  sentiment  d'un  si  bon  juge,  tâcha  de  le 
flétrir,  en  le  représentant  aux  ministres  de  la  cour  d'Angleterre  comme  un 
traître  de  la  bonne  cause  et  un  espion  de  la  France.  M.  de  La  Bastide  ayant 
été  mis  en  arrêt,  fit  bientôt  voir  son  innocence,  et  fut  mis  en  liberté  à  la  confu- 
sion de  son  délateur.  Il  lui  fallut  pourtant  encore,  quelques  années  après, 
essuyer  des  bourrasques  de  la  haine  de  ce  théologien,  à  l'occasion  de  la  révi- 
sion des  psaumes  de  Marot  et  de  Bèze,  faite  par  MM.  Conrart  et  de  La 
Bastide,  contre  laquelle  il  plut  à  Jurieu  de  se  gendarmer,  parce  que  les  Gene- 
vois l'avaient  introduite  dans  leur  Église  et  proposée  aux  autres  troupeaux 
protestants.  M.  Jurieu  crut  se  venger  de  M.  de  La  Bastide  en  empêchant  que 
l'on  n'admit  les  nouveaux  psaumes.  Il  remua  pour  cet  effet  ciel  et  terre,  écri- 
vant même  à  un  secrétaire  d'État  en  Angleterre  pour  faire  intéresser  l'autorité 
souveraine*. 

La  Bastide  est  encore  l'auteur  du  Livre  des  psaumes,  iiouvelle 
version  retouchée  sur  l'ancienne  de  1688,  Amsterdam,  1692,  in-12  de 
trois  cent  soixante-six  pages.  Cet  ouvrage  anonyme,  non  mentionné 
par  La  France  protestante,  a  inspiré  à  Basnage  les  réflexions  suivantes 
(Hist.  des  ouvrages  des  savants,  mai  1692)  : 

Il  y  a  peu  de  gens  du  goût  de  M.  de  La  Bastide,  qui,  ayant  tous  les  talents 
propres  pour  plaire  dans  le  monde  et  pour  s'y   distinguer   par  des  ouvrages 


1  Agnew,  III,  59.  —  A  son  retour  d'An-  Bastide    et    servant    sous    les    ordres    de 

gleterre,    Ancillon,    chapelain    du   roi   de  Schomberg  avaient  été  naturalisés  Anglais 

Prusse,    écrivait    ^octobre  1700):    «M.  de  en  1689;  c'est  par  l'un  d'eux  que  Pellisson 

La  Bastide    me  vint    voir.    Avant  que  de  fît    remettre  à  son    neveu   Rapin-Thoiras 

me  quitter,  il  me  fit  promettre  que  j'irais  cinquante    pistoles,    pour   l'aider   à  sup- 

passer  quelques  jours  avec  lui,  à  un  fort  porter    une    blessure   reçue    au   siège   de 

joli    bien    qu'il    avait    acheté    proche   de  Limerick  en  1690. 

Londres  et  où  il  demeurait  presque  toute  -  Voir  l'Auteur  de  l'Avis  aux  réfugiés 

l'année.    Je    lui    tins  parole.   Il  m'envoya  déchiffré,    etc.,    opuscule    de    La  Bastide 

son  carrosse,  j'allai  à  sa  maison  de  cam-  inséré    dans   VHist.    de   Bayle    et  de  ses 

pagne,  où  j'eus  tout   le   loisir  de  l'entre-  ouvrages    par   la  Monnoye,   Amst.    1716, 

tenir    sur    la    nouvelle    revision    de    nos  in-12,  p.  297. 

psaumes.    Il  me  fit  l'histoire  de  cette  re-  '  Hist.  de  Bayle   et   de  ses  ouvrages, 

vision,   à   laquelle  il   avait  travaillé  pen-  p.  i83. 

dant  vingt-cinq   ans»    (Mém.  d'Ancillon,  *  Voir    Bovet,    Hist.    du    Psautier,    p. 

p.  100).  —  Deux  officiers  du  nom  de  La  168—173. 


96  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

d'esprit,  s'attachent  uniquement  à  ceux  de  la  piété.  On  voit  assez  d'auteurs 
qui,  las  du  monde  qui  les  quitte,  viennent  offrir  à  Dieu  les  restes  d'un  esprit 
languissant,  et  consacrent  à  la  dévotion  des  Muses  usées.  M.  de  La  Bastide, 
au  contraire,  s'est  appliqué  de  bonne  heure  à  la  défense  de  la  religion;  il  s'est 
mis  aux  mains  avec  un  des  plus  fameux  chefs  du  parti  ennemi,  et  a  tâché  de 
dissiper  les  dangereuses  illusions  qu'on  voulait  faire  à  nos  peuples.  On  lui 
avait  confié  le  soin  de  retoucher  la  version  des  Psaumes  en  vers,  sur  laquelle 
l'illustre  M.  Conrart  avait  longtemps  travaillé.  Après  avoir  rempH  cette  fonction 
avec  un  heureux  succès,  il  vient  de  travailler  à  la  traduction  des  mêmes 
psaumes  en  prose,  qui,  remplie  de  termes  surannés,  avait  besoin  d'un  correc- 
teur exact  et  poli,  pour  devenir  plus  agréable  et  plus  intelligible.  On  ne  s'est 
pas  éloigné  de  la  première  version,  qui  a  toujours  paru  fort  exacte  selon  l'hé- 
breu ;  mais  on  a  ajouté  quelques  mots  dans  les  lieux  obscurs,  afin  d'en  rendre 
le  sens  plus  clair  et  plus  facile  ;  on  a  adouci  les  hébraïsmes  trop  éloignés  de 
nos  manières  de  parler;  enfin  on  a  ajouté  quelques  petites  notes  pour  éclairer 
tout  ce  qui  peut  paraître  difficile  aux  âmes  simples. 

Enfin  La  Bastide  ne  craignit  point  de  porter  la  main  sur  l'arche 
sainte,  et  de  reviser  même  la  liturgie,  le  catéchisme  et  la  confession 
de  foi.  On  ne  connaît  que  deux  éditions  de  ce  travail:  Les  psaumes 
en  vers,  nouvelle  édition,  revue  exactement  sur  les  précédentes,  avec  la 
liturgie,  le  catéchisme  et  la  confession  de  foi  des  Eglises  Réformées, 
le  tout  retouché  et  accommodé  aux  changemens  que  le  tcms  et  l'usage 
ont  apportez  a  la  langue,  Amsterd.,  ¥■=  de  Pierre  Savouret,  1889, 
in-i2  {Biblioth.  du  prot.);  ouvrage  réimprimé  l'année  suivante  au 
même  lieu  par  Pierre  Brunel.  Le  Psautier  de  Conrart,  imprimé  à 
Montauban  par  Jacques  Garrel  en  1681  (M.  Doumergue  dit  à  tort 
1671),  ne  contient  pas  encore  la  revision  de  la  Hturgie. 

A  la  rigueur  Jurieu  eût  peut-être  pardonné  à  La  Bastide  la 
retouche  des  psaumes  ;  mais  celle  de  la  liturgie,  de  la  confession  de 
foi,  du  catéchisme,  impossible!  Jamais  !  Le  gardien  jaloux  de  la  saine 
doctrine,  naguère  suspect  lui  même  (voir  le  Synode  de  Breda, 
1692),  ne  pouvait  transiger  avec  ce  qu'il  appelait  1'  «altération  de 
nos  formulaires».  Le  synode  de  Rotterdam  1700,  qu'il  présidait, 
venait  précisément  de  repousser  avec  une  susceptibilité  hautaine  la 
revision  genevoise  du  Psautier,  lorsque  la  réimpression  de  Brunel 
lui  fut  présentée,  on  ne  dit  ni  par  qui  ni  à  quel  propos.  Aussi  faut-il 
voir  comment  le  président  et  le  secrétaire  (de  Joncourt)  font  parler 
l'assemblée  dans  le  procès-verbal  de  la  séance  : 

On  a  trouvé  dans  cette  réimpression  des  changements  fort  considérables 
et  qui  intéressent  l'orthodoxie;  la  Compagnie  avertit  toutes  nos  Églises  de  se 
garder  de  ces  changemcrts  dangereux,  qui  pourraient  prendre  cours,  si  l'on 
ignorait  qu'ils  ont  été  faits  sans  autorité  et  sans  commission.  Et  afin  que  l'on 
sache  précisément  où  se  trouvent  les  principaux,  on  a  jugé  à  propos  de  marquer 


Pasteurs  et  Anciens.  97 

que,  dans  les  deux  grandes  prières,  on  voit  le  passage  de  Jean  XVII,  3  para- 
phrasé d'une  manière  suspecte  par  rapport  aux  grandes  controverses  d'au- 
jourd'hui; outre  cela  que,  dans  la  section  dixième,  il  y  a  une  suppression  de 
termes  qui  intéresse  la  divinité  de  Notre-Seigneur  Jésus-Christ.  Et  en  troisième 
lieu  que,  dans  notre  confession  de  foi,  où  la  moindre  altération  des  termes  a 
toujours  passé  pour  une  grande  témérité,  on  trouve,  sous  prétexte  d'adoucir 
le  langage,  des  adoucissements  qui  flattent  les  laideurs  du  papisme,  sur 
lesquelles  nos  Églises  de  France  ont  mieux  aimé  s'exposer  dans  ces  derniers 
temps  aux  plus  violentes  menaces  que  de  se  relâcher  en  la  moindre  sorte 
(art.  XXXVIII). 

Accuser  La  Bastide  d'avoir  altéré  les  formulaires  huguenots  et 
de  les  avoir  altérés  au  profit  de  l'hérésie  et  du  catholicisme, 
tandis  qu'il  déclarait  n'avoir  fait  qu'  «accommoder  le  tout  aux 
changements  des  mots,  des  manières  de  parler,  que  le  temps  et 
l'usage  ont  apportés  à  la  langue...,  sans  rien  changer  ni  altérer 
dans  le  sens'»,  c'était  une  calomnie  et  une  violence  tellement 
injustifiable,  qu'elle  touchait  au  ridicule.  Aussi  le  s3'node  suivant, 
celui  de  Boisleduc  1701,  que  ne  présidait  plus  Jurieu,  tint-il  un  tout 
autre  langage  : 

Sur  l'instruction  de  l'Église  de  La  Haye,  qui  a  représenté  au  nom  des 
parents  de  feu  M.  Conrart,  que  son  nom  ayant  été  inséré  dans  les  remarques 
du  synode  précédent  sur  l'édition  des  psaumes  faite  à  Amsterdam  par  le  sieur 
Brunel,  ce  qui  semble  intéresser  sa  mémoire,  la  Compagnie  a  déclaré  qu'elle 
ne  peut  avoir  eu  en  vue  de  donner  aucune  atteinte  à  la  réputation  d'une  per- 
sonne qui  n'a  jamais  travaillé  à  la  revision  de  notre  liturgie,  qui  était  morte 
longtemps  avant  l'édition  des  psaumes  faite  à  Amsterdam,  et  qui  ne  peut  par 
conséquent  y  avoir  eu  aucune  part,  et  dont  la  mémoire  a  toujours  été  en  béné- 
diction dans  nos  Églises  (art.  XXXII). 

Les  Églises  d'Amsterdam  et  de  La  Haye  ayant  demandé  parleurs  instruc- 
tions et  présenté  un  éclaircissement  de  M.  de  La  Bastide,  tant  imprimé 
qu'avec  des  additions  écrites  de  sa  main,  sur  quelques  changements  faits  à  la 
liturgie,  au  catéchisme  et  à  la  Confession  de  foi,  et  ces  éclaircissements  ayant 
été  confirmés  par  la  bouche  de  plusieurs  députés,  la  Compagnie,  qui  a  beau- 
coup d'estime  pour  sa  personne  et  qui  est  pleinement  satisfaite  des  éclaircisse- 
ments qu'il  a  donnés,  déclare  qu'elle  ne  le  soupçonne  point  d^avoir  favorisé  ni 
le  papisme,  ni  d'autres  erreurs,  et  prie  Dieu  de  répandre  sa  bénédiction  sur  lui 
(art.  XXXIII). 

Ainsi  fut  apaisé  l'orage  soulevé  par  la  rancune  de  l'adversaire  de 
Bayle. 
Selon  Basnage,  La  Bastide  avait  laissé  manuscrit  un   Traité  de 

'Deux   ouvrages   récents    reproduisent  nt,  La  Liturgie  wallonne,  étude  historique 

la  revision    de  La   Bastide  :    Doumergue,  et  pratique  suivie  des    Textes  anciens  et 

Essai   sur    l'histoire    du    culte    réformé,  d'un  projet    de    révision,    La   Haye,    Be- 

Paris,  Fischbacher,  1800,  in-12;  et  Lâche-  schoor;  Paris,  Fischbacher,  1890,  in-8. 

U  7 


gS  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Parts. 

l'Eitclian'sfie,  dans  lequel  il  rapportait  les  sentiments  et  la  croyance 
des  Pères  de  la  primitive  Eglise  jusqu'au  quatrième  siècle. 


LARDEAU 


On  lit  dans  le  mémoire  de  police  relatif  aux  anciens  de  Cha- 
renton : 

Lardeau  a  été  ci-devant  procureur  au  Parlement  jusqu'au  temps  où  il  a 
été  obligé  de  quitter  son  emploi,  suivant  la  disposition  des  édits  et  des  décla- 
rations. Il  est  âgé  de  quarante  ans  environ.  Il  est  en  la  réputation  d'un  homme 
de  bien.  Il  a  l'esprit  doux  et  posé;  il  est  fort  à  son  aise  et  propriétaire  d'une 
grande  maison,  rue  Guénégaud.  Il  a  aussi  quelque  maison  à  la  campagne,  où  il 
a  accoutumé  de  passer  ses  vacances.  Il  n'a  qu'un  fils,  âgé  de  six  à  sept  ans, 
qu'il  élève  avec  beaucoup  de  soin.  Lui  et  sa  femme  sont  extrêmement  ména- 
gers. La  veuve  Bazanier,  sa  belle-mère,  est  convertie  depuis  deux  ou  trois  ans. 
Elle  a  aussi  converti  une  de  ses  filles,  qu'elle  a  mariée  au  sieur  Delpech,  qui 
est  dans  les  fermes  '.  Elle  a  une  autre  fille  [nommée  Anne]  qui  fait  profession 
de  la  religion  et  qui  demeure  avec  Lardeau,  son  beau-frère  ;  mais  on  la  croit 
aussi  disposée  à  se  faire  instruire  pour  se  convertir  (Fr.  7o5o,  f"  i88). 

Samuel  Lardeau,  exilé  à  Montrichard  en  Touraine,  le  lo  no- 
vembre i685,  revint  à  Paris,  par  ordre  du  20  mars  1686,  après 
avoir  abjuré  grâce  au  ministère  des  dragons.  Il  ne  retrouva  sans 
doute  ni  sa  femme,  ni  sa  belle-sœur,  enfermées,  par  ordre  du  27, 
dans  des  couvents  où  elles  restèrent  plusieurs  mois. 

Dès  qu'elle  en  fut  sortie,  Anne  Bazanier  ne  recula  devant 
aucun  sacrifice  et  fit  ses  préparatifs  de  départ.  Un  des  agents  de 
La  Reynie  s'exprimait  ainsi  dans  un  rapport  du  14  juin  sur  les 
assemblées  : 

Noblet  vient  de  m'avertir  présentement  que  la  femme  Benato  a  été  cette 
après-dîner  rendre  visite  à  la  demoiselle  Bazanier,  belle-sœur  de  Lardeau, 
ci-devant  ancien  de  Charenton,  le  nouveau  converti  qui  demeure  rue  Guéné- 
gaud, et  que  cette  fille,  qui  est  encore  de  la  R.  P.  R.,    lui  a  dit  adieu,  parce 


'  Pierre  Delpech,    bourgeois   de  Caus-  au  parlement  de  Paris  et  de  Marie  Vallée, 

sade,  receveur  des  tailles  à   l-igeac,   puis  Marie    Bazanier,    qui    lui    donna:     Jean 

secrétaire  des  finances  du   duc   d'Orléans  (1671),    Samuel  (1674),   et  Joachini    (1G78) 

et  enfin  fermier-général   avait  épousé,    le  (Rcg.  de  Char.). 
20  janvier   x66g,   la   fille  d'un  procureur 


Pasteurs  et  Anciens.  gg 

qu'elle  devait  partir  dans  peu  de  jours  pour  passer  dans  les  pays  étrangers; 
qu'elle  avait  déjà  fait  une  fois  marché  avec  un  homme  qui  la  devait  passer  et 
que  l'on  les  avait  détournés  n'estimant  pas  cet  homme  assez  sûr;  mais  que 
pour  cette  fois  elle  avait  trouvé  une  personne  fort  sûre  avec  qui  elle  devait 
partir  et  qu'elle  laissait  tout  son  bien  à  son  frère.  Cette  fille  ne  sort  point  de  la 
maison,  il  sera  bien  difficile  de  la  faire  observer  et  il  faudrait  essayer  d'intro- 
duire quelqu'un  dans  la  maison  (Fr.  7052,  f"  n8). 

Malgré  cette  dénonciation  et  bien  qu'on  la  surveillât^  parce  que 
étant  riche  elle  ne  devait  rien  négliger  pour  assurer  sa  fuite,  Anne 
Bazanier  réussit  à  s'évader.  Elle  figure  sur  une  liste  du  mois  de 
février  1687,  parmi  les  absents  dont  on  n'a  pu  encore  découvru" 
les  biens  (Fr.  7o5i  f°  323).  En  1692  elle  épousait  en  Angleterre 
Antoine  de  Martin  de  La  Bastide  (Agnew  in-f'^  II,  loi). 

L'abjuration  forcée  n'empêcha  point  Lardeau  et  sa  femme  de 
rester  protestants  au  fond  du  cœur',  et  d'ouvrir  bientôt  leur  maison 
aux  assemblées  proscrites.  Les  pasteurs  du  Désert  Giraud  et  Givry 
furent  arrêtés  chez  eux,  le  3  mai  1692.  Le  5,  La  Reynie  reçut  les 
ordres  nécessaires  pour  mettre  les  deux  ministres  et  leur  hôte  à  la 
Bastille,  pour  faire  conduire  M""^  Lardeau  chez  les  Nouvelles- 
Catholiques,  et  leur  fils  aux  Jésuites  (O'  36).  Lardeau  fut  écroué 
le  6  à  la  Bastille,  d'après  les  registres  de  Du  Junca,  où  nous  lisons  : 
«  M.  Desgrez  a  conduit  ici  M.  Lardeau,  s'étant  trouvé  dans  une 
assemblée  de  protestants,  dans  la  maison  de  M.  Delpech,  son  parent, 
lequel  (Lardeau)  on  a  mis  dans  la  première  chambre  de  la  Tour 
du  coin  ».  Delpech  était,  on  l'a  vu,  beau-frère  de  Lardeau  ils  habi- 
taient ensemble  dans  la  rue  Saint-Martin^  vis-à-vis  la  rue  du  Gre- 
nier-Saint-Lazare, alîas  vis-à-vis  la  rue  Michel-le-Comte.  Le  3  juin, 
Desgrez  écrivait  à  La  Reynie  :  L'abbé  Varet  voit  la  dame  Lardeau 
en  assez  bonne  disposition;  elle  va  à  la  messe  avec  son  fils  assez 
volontiers.  Ce  fils  voudrait  aller  chez  les  jésuites  pour  être  instruit; 
mais  elle  n'y  consent  pas  encore.  —  Le  10,  M.  de  Besmaus,  gou- 
verneur de  la  Bastille,  recevait  l'ordre  de  permettre  à  l'abbé  Varet, 
vicaire  de  Saint-Eustache,  de  conférer  avec  Lardeau  sur  le  fait  de 
la  religion.  Un  mois  plus  tard,  le  12  juillet,  Pontchartrain  écrivait  à 
La  Reynie: 

Le  sieur  Lardeau  étant  dans  la  résolution  de  faire  son  devoir  de  bon 
catholique,  je  parlerai  au  roi  à  son  retour,  pour  le  faire  mettre  en  liberté; 
cependant  j'ai  été  bien  aise  de  lui  donner  la  satisfaction  de  le  décharger  de 

'  Dans  son  rapport  du  19  mai  1686,  aidé  à  cacher  cette  dame  après  l'arresta- 
Desgrez  accuse  Lardeau  d'avoir  reçu  deux  tion  de  son  mari  (Fr.  7o5i,  fo  32),  voir 
cassettes  de  M"  de  la  Piinissière  et  d'avoir       aux  K""-Cath, 


loo  Révocation  de  t Edit  de  Nantes  à  Paris. 

l'archer  qui  est  en  garnison  chez  lui;  ainsi  je  vous  prie  de  le  faire  retirer  dès 
aujourd'hui  (O  '  36). 

Le  sj^stème  des  garnisons  était  donc  encore  appliqué  en  1692, 
non  plus  pour  contraindre  les  nouveaux  convertis  à  l'abjuration, 
mais  pour  les  obliger  à  la  pratique  du  culte  catholique,  c'est-à-dire 
à  des  actes  constants  d'une  hypocrisie  qui  devait  parfois  aller  jus- 
qu'à la  profanation  des  sacrements.  Le  i5  juillet,  Lardeau  obtint  la 
liberté  de  la  cour  de  la  Bastille  ;  il  fut  relâché  le  28,  par  ordre  de 
la  veille,  et  remis  à  Delpech  et  à  Saint-Pierre,  fils  du  fermier- 
général  (Arch.  Bast.,  X,  470)  •. 

Dès  i6i3,  la  famille  Lardeau  était  alliée  aux  architectes  De 
Launay,  et  en  relation  d'amitié  avec  les  Noref^  et  les  De  Lorme, 
autres  architectes  protestants.  Le  i5  avril  1698,  un  nommé  David 
Lardeau,  Jeanne,  sa  femme,  David  et  Anne,  leurs  enfants,  étaient 
naturalisés  anglais  (Agnew,  III,  54);  mais  nous  ne  savons  quel 
degré  de  parenté  les  unissait  à  l'ancien  de  Charenton,  qui  bien,  que 
très  attaché  à  sa  religion,  se  lassait  vite  de  souffrir  pour  elle  et 
pliait  pour  éviter  la  ruine  et  recouvrer  la  liberté. 


LE  COQ  DE  SAINT-LÉGER 


La  famille  parisienne  des  Le  Coq  était  représentée  au  com- 
mencement du  XVI?  siècle  par  deux  frères  :  François,  conseiller 
au  Parlement,  et  Pascal,  qui  mourut  doyen  de  la  faculté  de  méde- 
cine de  Poitiers.  François  embrassa  le  protestantisme  en  i6i5  et  eut 
de  sa  femme,  Marie  Marbault,  deux  fils  et  une  fille  :  François,  sieur 
des  Moulins,  Aymar,  sieur  de  Germain,  et  Françoise,  mariée  à  Jean 
Hérouard,  sieur  de  Raincy,  trésorier-général  de  la  maison  du  roi. 
François,  sieur  des  Moulins,  contrôleur-général  de  l'extraordinaire 
des  guerres,  mort  en  1672,  avait  épousé  Charlotte  Sarrau,  fille  de 

t    11    ne    reçut    pas    la    lettre    que    M.  affaires;    mais  en   l'ctat  où   je  me  trouve 

D'Obré  Robig'ny  lui  adressait,  le  10  mai,  réduit,    je    ne    puis    faire    autrement    m 

du    château    de  Saumur,     pour    lui    de-  m'adresser    à    d'autres     que   vous.,    (l-r. 

mander  de  l'argent,  ci  Je  suis  fâché,  disait  -jobb,  f  208). 

le    prisonnier    à     Lardeau,    sans    doute  '  La    B.    du  prot.   possède  un  plan  du 

chargé  de  la  Rcstion  de  ses  biens,  je  suis  temple  de  Charenton,   paraphe  le  .6  juin 

fâché  d'ctre  contraint  de  vous  importuner  iÛ23  par  les  entrepreneurs  qui  l'ont  élevé: 

de  la  sorte  dans  le  désordre  où  sont  mes  Marbault,  llureau  et  Norctz. 


Pasteurs  et  Anciens.  loi 

Jean,  conseiller-secrétaire  du  roi,  laquelle  fut  inhumée  le  6  juin  1666. 
La  France  protestante  (VI,  477  b)  mentionne  exactement  leurs  dix 
enfants,  dont  le  sixième,  Théodore,  sieur  de  Saint-Léger,  naquit  à 
la  fin  de  mars  i635  et  reçut  le  baptême  le  i'^''  avril. 

Le  sieur  de  Saint-Léger,  qui  avait  embrassé  la  profession  des 
armes,  fut  élu  ancien  de  Charenton,  pour  remplacer  son  cousin 
Théodore  Le  Coq,  sieur  des  Forges,  mort  en  1669.  On  sait  peu  de 
chose  sur  lui,  et  La  France  protestante  (VI,  477  b),  le  confondant 
avec  son  cousin-germain  François  Le  Coq,  sieur  de  Germain  ',  a 
entremêlé  les  événements  de  leurs  vies.  Théodore  Le  Coq,  sieur 
de  Saint-Léger,  épousa  en  1668  Madelaine  Muisson,  fille  de  Henri, 
sieur  du  Toillon,  conseiller-secrétaire  du  roi,  et  de  Péronne  Con- 
rart,  dont  il  eut  sept  enfants:  Aymar,  présenté  au  baptême  le 
24  octobre  1669  par  son  grand-père  François  Le  Coq,  sieur  des 
Moulins;  Charlotte  (1670),  François  (1673),  Théodore,  Henri,  Made- 
laine et  Dorothée"^.  L'un  d'eux,  très  probablement  François,  mourut 
en  juillet  i683. 

Mandé  chez  La  Reynie  le  25  octobre  i685  avec  ses  collègues 
Massanes,  Gervaise,  Girard  et  les  principaux  protestants  du  fau- 
bourg Saint-Germain,  Saint-Léger  ne  consentit  point  à  donner 
l'exemple  de  la  défection.  En  conséquence  il  fut  exilé  à  Mamers 
(Sarthe),  par  une  lettre  de  cachet  du  20  novembre.  Il  obtint^  le  23, 
la  permission  de  se  retirer  à  Sens  (Yonne)  jusqu'au  i'^''  janvier  1686, 
et  de  n'aller  qu'ensuite  à  Mamers.  Voici  la  note  que  la  police  avait 
rédigée  sur  son  compte  : 

Théodore  Le  Coq,  sieur  de  Saint-Léger,  demeurant  rue  des  Marais  au 
faubourg  Saint-Germain,  de  la  même  famille  que  M.  Le  Coq,  conseiller  au 
Parlement.  Il  est  marié  et  il  a  deux  [?]  enfants  dont  l'aîné  peut  avoir  dix-sept 
ans  [il  en  avait  seize].  Il  a  l'esprit  vif  et  fier.  Ses  biens  sont  situés  en  Poitou 
et  il  n'a  point  d'immeubles  connus  à  Paris  (Fr.  7080,  f"  i85). 

Au  mois  de  janvier  1686,  un  agent  de  la  police,  oubliant  que 
Saint-Léger  était  en  exil,  le  rangeait  parmi  les  protestants  de  la  rue 
des  Marais  3  (Massanes  père  et  fils,  Pressigny,  La  Fontaine,  Morin 


•  Voir  Bastille.  anciens  remise  à  la  police  par  le  concierge 

3  Les  Extraits  des  Registres  de  Charen-  du    temple    de    Charenton,    il    est    porté 

ton    ne    mentionnent    que   les   trois   pre-  comme  habitant  la  rue  de  Seine.  Le  con- 

miers  (les  frères  Haag  disent  à  tort:  deux);  cierge  l'a-t-il   confondu  avec  son    parent 

les    noms    des    autres    sont    donnés   par  Pascal    Le   Coq,    sieur   de  Germain,    qui 

Agnew,  III,  61  a.  demeurait  dans  la  rue  de  Seine,  ou  bien 

^  Il  est  bien  établi   qu'il  habitait  la  rue  sa  maison  était-elle   à  l'un  des  angles  de 

des  Marais;    cependant,   sur   la    liste  des  la  rue  de  Seine  et  de  la  rue  des  Marais? 


I02  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

et  Rozemont),   qu'il  fallait  mander  pour  les  contraindre  à  l'abjura- 
tion (Fr.  7o5i  i°  44). 

Que  se  passa-t-il  entre  lui  et  les  convertisseurs,  au  lieu  de  son 
exil?  S'échappa-t-il  des  mains  des  dragons  ou  d'un  couvent  dans 
lequel  on  l'aurait  enfermé  après  l'avoir  inutilement  dragonne  ?  Ce 
fut  l'un  ou  l'autre;  car  Elie  Benoit  (V,  907)  le  met  au  nombre  des 
anciens  qui  «surmontèrent  tout»  sans  faiblesse,  et  nous  lisons  dans 
un  État  des  biens  des  fugitifs  dressé  le  8  février  1687  : 

Le  sieur  des  Moulins,  seigneur  de  Saint-Léger,  s'est  retiré  en  Angleterre 
avec  sa  femme,  sœur  de  M.  Muisson,  et  ses  enfants.  Ses  biens  consistent  en 
la  terre  de  Saint-Léger  en  Poitou,  qui  est  fort  considérable,  en  obligations,  en 
contrats  de  constitution  et  en  argent  comptant,  desquels  la  demoiselle  Des 
Moulins,  sa  sœur,  a  obtenu  le  don. 

Nous  ignorons  quelle  fut  parmi  ses  trois  sœurs,  Françoise 
(i63o),  femme  de  Pierre  Sacriste,  baron  de  Damazan,  Elisabeth 
(1632),  et  Anne  (1640),  celle  qui  se  montra  catholique  assez  zélée 
pour  se  faire  mettre  en  possession  de  ce  riche  butin. 

Théodore  était  passé  en  Hollande  et  avait  mis  son  épée  au 
service  du  prince  d'Orange,  qui  le  fit  officier  de  ses  gardes;  c'est  en 
cette  qualité  que  nous  le  retrouvons  en  Angleterre  après  la  con- 
quête à  laquelle  il  avait  pris  part.  «  Par  une  de  ces  dérisions  du  sort 
si  fréquentes  dans  les  bouleversements  politiques,  écrit  Ch.  Weiss', 
l'un  des  réfugiés,  le  sieur  de  l'Estang,  lieutenant  des  gardes  de 
Guillaume,  fut  choisi  par  le  vainqueur  pour  enjoindre  à  l'ambassa- 
deur du  roi  de  France  de  quitter  Londres  dans  les  vingt-quatre 
heures,  et  de  se  rendre  à  Douvres.  Un  autre  réfugié  reçut  la  mis- 
sion de  l'accompagner  et  de  le  défendre,  au  besoin,  contre  l'animo- 
sité  des  Anglais.  Barillon  écrivit  à  Louis  XIV,  dans  une  dernière 
dépêche  datée  de  Calais:  «M.  le  prince  d'Orange  a  voulu  qu'un 
«  officier  de  ses  gardes  m'accompagnât.  Je  n'en  ai  pas  été  fâché.  Il 
«  m'a  servi  à  lever  quelques  difficultés  qui  se  rencontrent  en  pareille 
«occasion.  C'est  un  gentilhomme  du  Poitou  nommé  Saint-Léger-.» 

Le  9  .septembre  1698,  Théodore  Le  Coq,  sa  femme  IVladelaine 
et  leurs  enfants,  Charlotte,  Théodore,  Henri,  IVladelaine  et  Dorothée, 
furent  naturalisés  anglais  (Agnew  III,  61  a).    Charlotte  épousa  en 


'  Uist.  des  réfuf^iâx,  I,  3oi.  ces  fils  n'avait  que  dix-neuf  ans  en  i6S8, 

-  A  la  page  2gG,   il   est  nommé  Le  Coq  s'il  vivait  encore,    et    l'on    n'est    point  à 

de  Saint-l-éger.    Ce   ne  peut  Ctre  un  fils  cet  âge  ollicicr  des  gardes  et  père  de  cinq 

de  Théodore,  comme  le  disent  I.a  France  enfants. 

prot.   et  le  Bullet.  VI    Sqo;   car   l'aîné  de 


Pasteurs  et  Anciens.  io3 

1692  Henri-David  de  la  Croix;  Dorothée,  en  1702,  Louis  de  Sau- 
maise.  De  1703  à  1706  Le  Coq  fut  l'un  des  distributeurs  de  la 
«  royale  bonté  »^  c'est-à-dire  des  secours  aux  réfugiés. 

Nous  ignorons  quel  est  le  Le  Coq  qui  sortit  des  Petites-Maisons 
par  ordre  du  22  août  1686  (Fr.  17421  f°  io3),  et  à  quelle  famille 
appartenait  Charlotte,  marrée  en  Hollande  à  Philippe  Muisson  (voir 
ce  nom). 


DES  MARCHAIS 


Thomas  de  Lorme,  sieur  des  Marchais,  né  en  1620,  du  mariage 
de  Toussaint,  sieur  des  Bordes,  et  de  Madelaine  Du  Plaix,  assistait 
en  i655  au  synode  provincial  de  Charenton,  en  qualité  de  député 
de  La  Norville  (Seine-et-Oise),  et  devint  ensuite  ancien  de  Charen- 
ton. Un  peu  avant  le  4  octobre  i685,  le  commissaire  du  quartier 
Saint-Eustache  écrivait  à  La  Reynie: 

Monsieur  Des  Marchais,  de  la  rue  de  Cléry,  est  à  la  campagne  depuis 
plus  d'un  mois  au  paj's  Chartrain,  et  l'on  ne  sait  quand  il  reviendra  (Fr.  7o5i, 

f"  l52). 

Thomas  avait  épousé  la  nièce  de  son  collègue  Masclari.  Exilé 
le  20  novembre  i685  à  Château -Renault  (Indre-et-Loire),  il 
déclara  qu'une  maladie  l'empêchait  de  faire  un  si  long  voyage. 
Dix  jours  après,  Seignelay  ordonnait  au  lieutenant  de  police  de 
vérifier  l'exactitude  de  cette  déclaration  (O'  29).  L'excuse  parut 
valable;  car  le  5  décembre  Sa  Majesté  consentait  que  l'exilé  n'allât 
qu'à  Toury  (Eure-et-Loir),  suivant  son  désir.  Cependant  Thomas 
ne  se  pressa  ni  d'obéir,  ni  d'abjurer,  et  finit  par  se  faire  mettre 
sous  les  verrous.  Seignelay  écrivait  à  La  Re3mie,  le  i5  janvier 
1686: 

Le  nommé  Des  Marchais  s' étant  retiré  au  marché  de  Sceaux  en  atten- 
dant l'ordre  qu'il  avait  demandé  pour  aller  à  Toury  au  lieu  d'aller  à  Château- 
Renault  en  Angoumois,  et  on  m'était  venu  dire  qu'il  travaillait  à  s'instruire, 
je  vous  prie  d'envo3'er  dans  cette  maison  et  d'y  faire  arrêter  tout  ce  qui  s'y 
trouvera  de  gens  de  la  religion  (O  '  3o). 

Après  cette  arrestation  nous  perdons  absolument  sa  trace. 

Charlotte  de  Lorme,    fille   de  Gilles,  sieur  de  Clairbois,   qui 


I04  Révocation  de  l Èdit  de  Nantes  à  Parts. 

suivit  en  Angleterre  son  mari  Henri  Justel,  appartenait  à  la  même 
famille  que  l'ancien  de  Charenton,  de  même  sans  doute  qu'Uranie 
de  Lorme,  naturalisée  anglaise  le  i5  novembre  1681  (Agnew,  II(, 
28  et  i65),  et  que  la  nommée  De  Lorme,  sortie  du  donjon  de  Vin- 
cennes  par  ordre  du  10  juillet  1689  (O'  33).  Il  en  est,  semble-t-il, 
autrement  d'une  dame  de  Lorme  qui  fut  expulsée  du  royaume  en 
1688,  et  de  Susanne  De  Lorme,  l'une  des  plus  touchantes  victimes 
de  l'intolérance.  Voir  aux  couvents  :  Duvigier. 


MASCLARl 


Des  six  enfants  que  Gaspard  Masclari,  originaire  de  Pont-Saint- 
Esprit,  conseiller  du  roi,  secrétaire  des  finances  et  commissaire 
royal  au  synode  de  Châtillon-sur-Loing  en  i632,  eut  de  sa  femme 
Anne  Des  Champs,  trois  seulement  offrent  pour  nous  quelque  inté- 
rêt :  Gaspard,  né  le  4  février  1619;  Pierre,  sieur  de  Champmoreau 
(1623),  mari  de  Charlotte  Le  Vasseur  (i655),  laquelle  lui  donna 
Pierre  (i656)  et  Charlotte  (i658);  Anne  (1626),  qui  épousa  en  1641, 
Auguste  Galland,  conseiller  au  Parlement,  ex-député-général  des 
Églises  réformées,  et,  en  1649,  Jacques  de  Melville,  sieur  de  Minières, 
enseigne  des  gardes  du  corps*. 

Le  fils  aîné,  Gaspard,  suivit  la  carrière  paternelle;  d'abord 
avocat  au  Conseil,  il  obtint,  en  lôSg,  la  charge  de  conseiller  que  son 
père  avait  résignée  peu  avant  de  mourir,  et  la  conserva  jusqu'en 
1664  ;  à  partir  du  24  décembre  de  cette  année,  il  prit  le  titre  de 
conseiller  honoraire,  qui  lui  fut  ôté  par  l'arrêt  du  conseil  du  19  jan- 
vier 1684.  Il  habitait  la  rue  de  Cléry,  et  remplissait  les  fonctions 
d'ancien  dans  le  quartier  Saint-Eustache.  Il  avait  épousé,  en  juillet 
1647,  Madelaine  Petit,  fille  de  Jeanne  Muisson  et  de  Jonathan  Petit, 
.sieur  de  Clos-Hardi,  contrôleur-général  des  bois  et  forêts  ;  il  en  eut 
sept  enfants  :  Gaspard  (i653);  Henri  (lôSy)  ;  Anne-Madelaine  (1659), 
mariée,  en  1675  à  Robert  Moisant,  sieur  de  Brieux,  ministre  à 
Senlis^;   Valentin    (1662);    Catherine  (1666);  Abraham  (1668)  et 

•  Les  Masclari,  ou   mieux  les  Du  Mas-  '^  Il  assistait   au    synode    de  Rotterdam 

clari,   «étaient    encore   allicîs  aux  Stample.       en  1686. 
aux  Urunier  et  aux  Leblanc  de  Beaulieu. 


Pasteurs  et  Anciens.  io5 

Madelaine  (1671).  Il  fut  exilé,  le  20  novembre,  à  Ballon  (Sarthe)  et 
eut  la  permission  d'emmener  avec  lui,  non  sa  femme,  qu'il  avait 
perdue  en  1676,  mais  ses  deux  derniers  enfants:  Abraham  et  Made- 
laine. Ni  l'exil,  ni  les  dragons,  ni  l'emprisonnement  de  son  fils  aîné 
Gaspard,  ne  le  décidant  à  abjurer,  Seignelay  ordonna,  le  29  avril 
1686,  de  le  ramener  à  Paris  pour  y  être  enfermé  dans  un  couvent, 
et  de  confier  Abraham  et  Madelaine  à  leurs  parents  nouveaux 
catholiques. 

Madelaine  ne  montrait  aucune  disposition  à  changer  de  religion; 
aussi  fut-elle  arrêtée  le  24  mai,  et  conduite  le  lendemain  aux 
Nouvelles- Catholiques,  où  elle  se  montra  plus  docile  qu'il  n'aurait 
fallu. 

On  espère,  dit  une  note  du  17  décembre,  qu'elle  fera  incessamment  sa 
réunion.  Elle  s'j'  dispose  par  la  prière  et  par  le  jeûne  depuis  quatre  jours, 
étant  fort  persuadée  des  vérités  catholiques  dont  elle  est  parfaitement  instruite. 

Note  confirmée  par  une  addition  postérieure,  datant  de  mars  ou 
d'avril  1687: 

Elle  a  fait  depuis,  sa  réunion,  et  après  être  sortie  elle  est  revenue  aux 
Nouvelles-Catholiques,  pour  s'y  préparer  à  recevoir  les  sacrements  (Fr.  7o5i, 
f"  246). 

Abraham  finit  aussi  par  céder  puisqu'il  ne  quitta  point  la 
France;  mais  il  resta  protestant  au  fond  du  cœur.  C'est  lui  que  nous 
voyons  en  1722,  sous  le  nom  d'Abraham  du  Masclari,  signer,  avec 
Jean  Masson,  seigneur  de  Bessay,  capitaine  de  cavalerie,  François 
Moisant  de  Brieux  et  Frédéric  de  Béringhen,  sieur  de  Langarzeau, 
l'acte  d'inhumation  de  Guillaume  Le  Coq  de  Germain,  hollandais. 
C'est  probablement  lui  qui  fut  autorisé,  le  10  décembre  1727,  à 
vendre  deux  maisons  situées  rue  de  Cléry. 

On  enferma  le  père  dans  l'abbaye  de  Saint-Germain-des-Prés 
où  il  resta  quinze  mois,  voisin  et  catéchumène  du  plus  habile  des 
convertisseurs,  Fénelon,  qui  habitait  rabba3'e  ainsi  que  PeUisson,  et 
dont  toute  l'éloquence  ne  put  entamer  la  foi  et  la  résolution  du 
pieux  huguenot.  Transféré,  par  ordre  du  16  juin  1687,  au  séminaire 
des  Missions  étrangères  (rue  du  Bac),  Masclari  n'y  demeura  que 
sept  semaines.  Cependant  les  moines  de  Saint-Germain-des-Prés 
réclamèrent  les  quinze  mois  de  pension  qui  leur  étaient  dus  pour 
lui  et  pour  son  domestique,  et  les  Nouvelles-Catholiques,  les  dix 
mois  de  la  pension  de  Madelaine,  soit  333  livres  10  sols  (Fr.  7052 
f°  26).  Le  7  juillet,  Lemaistre,  procureur  au  Chàtelet,  reçut  l'ordre 


io6  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

de  payer  le  tout  sur  les  biens  de  1'  «  opiniâtre  »  qu'on  avait  saisis. 
L'invincible  huguenot  ne  sortit  du  séminaire,  transformé  en  prison 
ainsi  que  tous  les  couvents  et  nombre  de  maisons  particulières,  que 
par  ordre  du  4  août,  pour  être  transféré,  en  compagnie  de  son 
collègue  Gervaise,  au  château  d'Angoulème,  oij  Jean  de  Béringhen, 
autre  ancien  de  Charenton,  les  rejoignit  bientôt.  Ils  durent  être 
expulsés  à  peu  près  en  même  temps  que  celui-ci  (7  mars  1688). 
Masclari  se  réfugia  en  Hollande  *. 

Le  fils  aîné  de  Masclari,  ainsi  que  Françoise  Prendre,  sa  femme, 
et  leurs  trois  enfants:  Gaspard  (1682),  Anne-Catherine  (i683)  et 
Paulin  (i685),  n'avaient  point  encore  abjuré  au  mois  de  janvier  1686 
(Fr.  7o5i  f'^  119).  On  l'arrêta  et  on  le  mit  à  la  Bastille  par  ordre  du 
14  février;  cinq  jours  après,  le  convertisseur  Varet  allait  conférer 
avec  lui.  Le  21  du  même  mois,  La  Reynie  écrivait  au  procureur- 
général  Harlay: 

On  m'a  dit,  Monsieur,  ce  matin,  en  entrant  à  la  Bastille,  que  Masclari 
était  tout  à  fait  disposé  à  suivre  l'exemple  de  sa  femme,  qui  a  mieux  aimé  se 
faire  catholique  que  d'aller  dans  un  couvent;  et  M.  le  curé  de  Saint-Eustache 
ayant  encore  vu  depuis  M.  Masclari,  il  a  achevé  de  le  résoudre  (Fr.  17421, 
f"  47)- 

Toutefois  après  un  moment  d'affaissement  la  conscience  reprit 
le  dessus,  au  grand  déplaisir  des  prêtres  et  du  gouverneur  de  la 
Bastille,  qui,  le  4  mars,  essayait  de  s'opposer  à  une  entrevue  des 
deux  époux  : 

J'ai  reçu,  disait-il  à  La  Reynie,  un  ordre  [du  2  mars]  pour  laisser  voir  à 
M.  Masclari  sa  femme.  M.  de  Lamon  le  presse  fort;  il  est  fort  opiniâtre  et  je 
crains  que  cette  visite  ne  le  gâte  davantage;  car  je  trouve  que  les  négocia- 
tions ne  sont  pas  trop  bonnes  (Fr.  7o53,  f"  45i). 

L'entrevue  ne  servit,  au  contraire,  qu'à  amollir  et  à  faire  dé- 
voyer Masclari.  Dès  le  7,  il  avait  pris  son  parti,  aussi  bien  que 
plusieurs  autres  prisonniers  de  la  Bastille:  M"  de  Bourneau,  Jean  le 
Maçon,  seigneur  de  Bessé-la-Bataillière,  et  sa  femme  Charlotte- 
Madelaine  Imbert.  Enfin,  le  9,  Seignelay  ordonnait  qu'on  le  mît  en 
liberté:  il  avait  abjuré  des  lèvres  et  s'empressa  de  quitter  la  France 
avec  sa  femme;  ils  furent  admis  à  la  repentance  à  La  Haye  en  1688. 
Le  26  octobre  1688,  leurs  biens '^  furent  donnés  à  leurs  enfants  qu'ils 

'  Le  Gendre,    Vie  de  Du  Base,  p.  i55.  8i3  livres  de  rente  sur  le  dergiî;  sa  mai- 

-  -Sur  une  liste  des  biens   des  absents,  son  de  la  rue  du  Foin  vaut  20000  livres. 

dressée    le    iG  février  1GK7,    nous   lisons:  Il    en    avait    encore    une    autre,    rue    de 

Masclari   fils,  quartier  Saint-Eustache,   a  Cléry  (TT  14^ 


Pasteurs  et  Anciens.  107 

n'avaient  pu  emmener.  Cependant  le  plus  jeune,  Paulin,  finit  par  se 
réfugier  en  Hollande,  où  il  traduisit,  dit  La  France  protestante,  la 
seconde  partie  de  l'Histoire  de  la  republique  de  Venise  par  Nani, 
Amst.,  1702,  in-i2.  Il  doit  y  avoir  là  quelque  erreur  de  date  ou  de 
nom,  puisque  Paulin  n'avait  en  1702  que  seize  ou  dix-sept  ans. 

Une  nièce  de  l'ancien  de  Charenton,  Charlotte,  fille  de  Pierre 
Masclari,  sieur  de  Champmoreau,  laquelle  «  avait  cessé  de  faire 
toutes  les  fonctions  d'une  bonne  catholique  qu'elle  avait  paru  ob- 
server exactement  auparavant»,  fut  arrêtée  à  vingt-quatre  lieues 
de  Paris  (TT  464),  par  ordre  du  24  juin  1699  (Qi  48),  et  conduite 
aux  Nouvelles-Catholiques  vers  le  10  juillet.  On  la  rendit  à  sa  mère 
le  6  ianvier  1700  (O'  44).  En  donnant  à  Phelypaux  l'ordre  de  la 
mettre  en  liberté,  Pontchartrain  ajoutait: 

A  l'égard  du  fils  et  de  la  fille  de  l'autre  Masclari,  qui  fait  sa  demeure  tout 
près  de  la  Charité,  Sa  Majesté  se  remet  à  vous  de  prendre  soin  que  son  fils 
soit  mis  au  collège,  et  d'examiner  si  la  maîtresse  d'école  chez  qui  est  la  fille, 
l'instruit  en  la  manière  qu'il  faut  en  la  R.  C. 

Dans  l'arrêt  du  6  juillet  1682  ordonnant  la  démolition  du  temple 
de  Bois-le-Roy,  nous  voyons  figurer  Herwarth,  conseiller  du  roi, 
commissaire  député  en  la  généralité  de  Paris,  et  Masclary,  de  la 
rue  de  Clér}-,  avocat  au  Conseil  et  ancien  de  Bois-le-Roy. 


MASSANES 


Du  mariage  de  Jean  de  Massanes,  conseiller-secrétaire  du  roi, 
et  de  Jacqueline  Forget,  étaient  nés  quatre  fils  :  Pierre  (161 1),  Paul 
(1612),  Antoine  (i6i3),  Isaac  (1614),  et  trois  filles:  Marie,  Isabelle 
{alias  Elisabeth)  et  Charlotte,  mariées,  la  première,  à  Thomas 
Hardy,  sieur  de  Vicques,  mort  en  1662  ;  la  seconde  à  Jean  Am- 
proux,  sieur  de  La  Massaye,  mort  en  lôSg,  et  la  troisième,  à  Jacques 
de  Saint-Denis,  sieur  de  Vervaines. 

Antoine  épousa  au  mois  de  mai  1647  Françoise  Bothereau  de 
Lormois,  veuve  de  Jean-Baptiste  Marbault,  dont  il  eut  quatre 
enfants:  Antoine,  sieur  de  Villejouan  (1648),  Jean  (1649),  Elisabeth 


io8 


Révocation  de  TÉdit  de  Nantes  à  Paris. 


(i65o),  femme  de  Samson  Pape,  marquis  de  Saint- Auban  ',  et  Daniel 
(i65i).  Ancien  dès  i655,  Antoine  de  Massanes  assistait  au  synode 
tenu  cette  année  à  Charenton,  et  fut  député  en  i658  auprès  de 
l'Église  de  Caen,  pour  la  prier  de  céder  à  celle  de  Paris  le  ministre 
Du  Bosc.  Trois  ans  plus  tard,  il  prit,  avec  son  voisin  et  collègue 
Le  Coq  des  Forges,  une  très  grande  part  à  la  suspension 
d'Alexandre  Morus.  On  retrouve  Massanes  en  1667  au  synode  de 
Clermont-en-Beauvoisis,  avec  Bezard,  Le  Coq  et  Morus,  et  en  1681 
à  celui  de  Lizy-sur-Ourcq.  Il  était,  en  outre,  «député  de  l'Ile-de- 
France  pour  agir  aux  affaires  des  Églisesl»  C'est  à  tort  que  les 
papiers  de  La  Reynie  l'appellent  le  doyen  d'âge  des  vingt-quatre 
de  Charenton.  Cette  qualification  revenait  à  l'un  de  ses  collègues, 
soit  Bouilly,  soit  Beauchamp.  Un  mémoire  de  police  rédigé  dans  les 
premiers  jours  de  novembre  i685,  s'exprime  ainsi  : 

Antoine  de  Massanes,  ci-devant  secrétaire  du  roi  3,  demeurant  dans  la  rue 
des  Marais  au  faubourg  Saint-Germain,  âgé  d'environ  soixante-quatorze  ou 
soixante-quinze  ans  [lisez  :  soixante-douze  et  demi],  est  connu  pour  avoir  la 
conduite  fort  sage  et  a  l'esprit  très  doux.  Son  père  était  venu  avec  Henri 
quatrième  qui  le  fit  secrétaire  du  roi  du  collège  de  Navarre  (sic).  Il  a  deux 
enfants  [Jean  et  Daniel  n'existaient  probablement  plus],  savoir  un  fils  marié, 
qui  demeure  avec  lui,  et  sa  fille,  mariée  en  Dauphiné  à  un  gentilhomme  auquel 
on  donne  le  titre  de  marquis,  dont  on  n'a  pu  apprendre  le  nom;  mais  on  sait 
qu'il  fait  aussi  profession  de  la  R.  P.  R.  Le  sieur  de  Massanes  passe  pour  un 
homme  très  riche;  on  croit  qu'il  a  7  ou  800,000  livres  de  bien.  Il  est  proprié- 
taire de  la  moitié  d'une  terre  de  6  à  700  livres  de  rente,  qui  est  aux  environs 
de  Chartres.  Il  est  aussi  propriétaire  de  la  maison  qu'il  habite  à  Paris,  et  a 
fort  grand  ménage  *  (Fr.  7o5o,  f"  184). 


'  Leur  fils  Guy-Antoine  fut  la  souche 
de  la  branche  française  catholique  de 
Saint-Auhan.  Jacques  Pape,  frère  de  Sam- 
son, sortit  de  France  à  la  Révocation,  et 
servit  en  Angleterre  avec  le  titre  de  lieute- 
nant-colonel. 

-  Son  collègue  Abraham  Tessereau,  re- 
vêtu de  la  même  fonction  en  même  temps 
que  lui,  c'est-à-dire  en  1679,  ne  faisait 
plus  partie  du  consistoire  à  la  Révocation. 
Après  s'être  défait  de  sa  charge  de  con- 
seiller du  roi,  il  était  passé  en  Angleterre 
dès  i683.  Une  rente  de  i3oo  livres  lui 
permettait  à  peine  de  vivre  à  Londres, 
où  il  fut  naturalisé  en  iG85  (Agnew,  111, 
38).  Claude  le  comptait  parmi  ses  meil- 
leurs amis,  et  l'on  conserve  à  la  biblio- 
thèque de  l'université  de  l.eide  huit 
lettres  qu'il  lui  adressa  (Voir  les  Mém. 
de  Hou,  I,  43). 


3  L'arrêt  du  conseil  du  19  janvier  1GS4. 
lui  avait  ôté  son  titre  de  secrétaire  hono- 
raire et  les  prérogatives  qui  y  étaient 
jointes. 

*  A  l'angle  Nord-Ouest  de  la  rue  des 
Marais  (Visconti)  et  de  la  rue  des  l'etits- 
Augustins  (Bonaparte),  Nicolas  de  Bur- 
gensis  avait  construit  un  hôtel,  ayant 
deux  ailes,  avec  cour  au  milieu,  et,  der- 
rière, un  jardin  longeant  la  rue  des  Ma- 
rais jusque  vers  le  milieu.  Nicolas  Le 
Vauquelin  y  joignit  un  second  jardin, 
situé  de  l'autre  côté  de  la  rue  des  Petits- 
Augustins,  et  communiquant  avec  l'hôtel 
par  un  passage  souterrain.  Il  déploya 
tant  de  luxe  dans  cette  propriété,  que 
Mazarin  faillit  l'acheter.  Ce  fut  Jean  le 
Maçon,  sieur  de  La  l-'ontaine,  qui  l'acquit 
et  la  morcela  en  trois  parties,  dont  il 
garda  l'une;   la  seconde  passa  aux  mains 


Pasteurs  et  Anciens.  109 

Exilé  au  Blanc  (Indre)  le  19  novembre  i685,  et  bientôt  transféré 
à  Beaugency  (Loiret)  dans  l'abbaye  de  Saint-Firmin,  le  pieux 
vieillard  qui,  malgré  les  infirmités  de  l'âge,  unissait  à  une  grande 
douceur  une  remarquable  fermeté,  fut  vainement  livré  aux  dragons'. 
Le  24  mars  1686,  son  fils  Antoine,  que  la  contrainte  avait  rendu 
catholique  de  nom  et  d'apparence  (il  n'avait  que  signé),  obtint  la 
permission  de  lui  rendre  visite,  «afin  de  tâcher  de  le  réunir  à 
l'Église»,  permission  réitérée  dans  les  mêmes  termes  le  1"='' juillet. 
Le  24  ou  le  26  décembre,  M.  de  Creil,  intendant  de  l'Orléanais, 
recevait  l'ordre  de  transférer  M.  de  Massanes  dans  une  abbaye  de 
la  Nièvre,  sa  détention  de  près  d'un  an  dans  celle  de  Beaugency 
n'ayant  amené  aucun  résultat.  Sans  doute  le  prisonnier  remontra 
que  la  pierre  dont  il  souffrait,  exigeait  qu'on  le  ramenât  à  Paris; 
car  Seignelay  écrivait  le  24  janvier  1687  au  même  intendant: 

Le  roi  veut  bien  que  le  sieur  de  Massanes,  qui  est  à  l'abbaye  de  Beau- 
gency, vienne  à  Sainte-Geneviève  à  Paris,  au  lieu  d'aller  à  Saint-Martin  de 
Nevers. 

Il  ajoutait  qu'on  pouvait  attendre  la  fin  de  la  saison  rigoureuse 
pour  lui  faire  faire  le  voyage.  L'ordre  de  l'envoyer  à  Paris  est  du 
16  février  1687.  Le  14  septembre,  Seignelay  autorisa  l'abbé  de 
Sainte-Geneviève  à  laisser  pénétrer  près  du  prisonnier  la  comtesse 
de  Clère  et  son  homme  d'affaires,  et  le  28  octobre,  M^"  de  Saint- 
Auban.  A  la  sollicitation  de  celle-ci,  le  roi  permit  le  9  janvier  1688 
à  M.  de  Massanes  de  s'installer  chez  le  chirurgien  Collot.  Nous  l'y 
retrouvons  le  21  mars,  toujours  menacé  de  la  redoutable  opération 
de  la  taille.  Il  dut  être  expulsé  du  royaume  comme  inconvertissable, 
dans  le  courant  de  l'année,  et  fut  naturalisé  anglais  en  1697  (Agnew 
III,  60).  M™'=  de  Massanes  n'existait  plus  à  la  Révocation. 

Antoine  de  Massanes,  sieur  de  Villejouan,  avait  épousé  en 
1671  sa  cousine-germaine  Marguerite  Hardy,  fille  de  Thomas,  sieur 
de  Vicques,  et  de  Marie  de  Massanes,  qui  lui  donna  au  moins  huit 
et  très  probablement  neuf  enfants.  Sept  seulement  furent  inscrits 
dans  les  registres  de  Charenton  :  Antoine  (1672),  Christophe  (1674), 
Marie-Anne  (1675),  Marie  (1676),  Isaac  (1677),  Elisabeth  (1679)  et 

de  Massanes  et  de   son   gendre,   Pape  de  tendant    De   Bezons:   «Le   sieur  de_  Mas- 

Saint-Auban;  la  troisième,   probablement  sanes,  un   des   anciens   du  consistoire  de 

celle  d'au   delà  de   la   rue  des   Petits-Au-  Charenton,  qui  était  au  Blanc  en  Berry, 

gustins,  aux  mains  de  Dupuy-Montbrun.  ayant  eu  ordre  du  roi  d'aller  à  Beaugency, 

Voilà  pourquoi  les  .Massanes  étaient  voi-  Sa  Majesté  désire  que  vous  essayiez  par 

sins  du  sieur  de  La  Fontaine  en  i6S5.  des  logements   de   troupes   à    le    porter  à 

»  Louvois  écrivait   le   i5  janvier  à  l'in-  se  convertir»  (Arch.  Guerre). 


iio  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

Blanche-Angélique  (i683).  Un  des  fils  mourut  en  1677,  et  une  des 
filles  en  1684.  On  lit  dans  le  Mémoire  de  ceux  qni  se  sont  retirés 
depnis  le  mois  de  février  168 j  : 

Les  sieur  et  dame  de  Massanes  et  cinq  enfants  qui  demeuraient  rue  des 
Marais  [avec  Massanes  père]  se  sont  retirés  en  Hollande  au  mois  de  juillet 
1687,  après  avoir  passé  un  mois  en  Angleterre.  Le  sieur  de  Massanes  a  une 
terre  en  Beauce,  à  lui  échue  par  le  partage  de  feu  sa  mère.  Sa  femme  et  lui 
ont  des  biens  considérables  qu'ils  ont  pu  vendre  ou  changer  de  nature  avant 
leur  départ;  le  contrat  de  mariage  a  été  passé  par-devant  Loys,  notaire 
(Fr.  7o5i,  fo  12). 

Antoine  de  Massanes,  écuyer,  âgé  de  trente-huit  ans,  coupable 
seulement  d'avoir  signé  un  acte  d'abjuration,  fit  reconnaissance 
publique  de  sa  faute  à  Londres,  dans  l'église  de  la  Savoye,  le  9  juin 
1687;  puis  il  passa  en  Hollande  avec  sa  famille. 

Il  avait  longuement  médité  son  évasion,  retardée  d'abord  par 
l'enlèvement  de  ses  enfants,  puis  par  l'arrestation  et  la  grossesse 
de  M"""  de  Massanes.  Le  3  février  1686,  Seignelay  ordonnait  de 
mettre  dans  un  couvent  «la  demoiselle  de  Massanes»  et  de  lui  appli- 
quer la  déclaration  du  12  janvier  précédent,  portant  que  les  enfants 
âgés  de  moins  de  seize  ans  seraient  enlevés  aux  père  et  mère  pro- 
testants et  remis  à  des  parents  catholiques.  Une  lettre  écrite  le 
lendemain  par  La  Reynie  nous  apprend  que  cet  ordre  concernait 
«M""=  de  Massanes,  belle-fille  de  celui  qui  était  ancien  »  (Fr.  17421 
f°  35).  Sans  doute  le  lieutenant  de  police  objecta  que  la  dame,  étant 
enceinte  et  près  de  son  terme,  ne  serait  reçue  dans  aucun  couvent, 
et  suggéra  l'idée  de  lui  envoyer  des  garnisaires.  En  effet,  nous 
lisons  dans  les  papiers  Rulhière,  sous  la  date  du  16  février  : 

La  dame  de  Massanes,  femme  du  sieur  de  Massanes  fils,  demande  qu'on 
lui  ôte  deux  huissiers  qui  sont  chez  elle  en  garnison,  à  cause  qu'elle  est  sur  le 
point  d'accoucher,  et  qu'elle  a  des  parents  catholiques  qui  offrent  de  se  charger 
d'elle  (Fr.  ^o^4,  [•>  233). 

Le  roi  refusa  l'éloignement  des  garnisaires,  puis  l'accorda.  Le 
23  mars,  Seignelay  écrivait  à  Reynie  : 

Vous  pouvez  faire  retirer  les  deux  huissiers  qui  sont  dans  la  maison  du 
sieur  de  Massanes,  et  attendre  que  sa  femme  soit  accouchée  pour  la  faire 
mettre  dans  un  couvent,  en  cas  qu'elle  ne  fasse  pas  sa  réunion  (O  '  3o). 

Enfin  Marguerite  Hardy  accoucha;  le  4  mai  1686,  Desgrez  écri- 
vait qu'elle  n'était  pas  en  état  de  partir  de  quelques  jours  par  suite 
de  ses  couches;  le  i3,  il  annonçait  que  Massanes  s'occupait  de 
choisir  un  passeport  entre   plusieurs.  Le  16  juin,  il  le  représentait 


Pasteurs  et  Anciens.  m 

comme  malade  et  dévoré  de  la  fièvre  de  partir  ',  et,  le  3o,  comme 
rencontrant  de  grandes  difficultés,  le  capitaine  avec  lequel  il  s'était 
abouché  ayant  été  fort  refroidi  par  l'arrestation  de  plusieurs  offi- 
ciers. M"""  de  Massanes  feignit  sans  doute  d'abjurer  pour  qu'on  lui 
rendît  ses  enfants.  Bref,  il  fallut,  coûte  que  coûte,  retarder  le  départ 
jusqu'au  mois  de  mai  1687. 

Le  sieur  de  Villejouan  s'enfuit  muni  de  papiers^  que  lui  pro- 
cura un  guide  anglais  nommé  Humfrey.  Une  anglaise  que  les 
papiers  de  La  Reynie  appellent  sans  doute  inexactement  M""  de 
Brisimant,  fit  franchir  la  frontière  à  M°^  de  Massanes  et  à  deux  de 
ses  filles.  Abe,  officier  du  roi  d'Angleterre,  emmena  un  des  fils, 
qu'il  fit  passer  pour  son  valet  en  le  revêtant  d'un  justaucorps  de 
couleur.  Humfrey  arrêté  bientôt  après  et  enfermé  chez  Auzillon, 
affirmait  le  7  juillet,  qu'il  restait  à  Paris  quatre  de  leurs  enfants, 
dont  deux  étaient  cachés  au  coin  de  la  rue  Taranne  et  de  la  rue  des 
Saints-Pères,  c'est-à-dire  à  l'ambassade  de  Hollande.  Un  brevet  du 
25  septembre  1687,  confirmé  le  26  avril  1688,  accorda  les  biens  des 
époux  fugitifs  à  leurs  fils  Auguste  et  Jacques,  faisant  profession  de 
la  R.  C.3  (01  3i  et  82). 

Une  autre  dame  Massanes,  que  La  France  protestante  a  confondue 
avec  sa  parente,  comme  elle  a  confondu  Massanes  père  avec  son  fils, 
fut  mise  dans  un  couvent  en  vertu  d'une  lettre  de  cachet  du 
7  juillet  1686.  Le  16,  la  sœur  Marie-Angélique,  prieure  de  l'Annon- 
ciade  de  Saint-Denis,  écrivait  à  La  Reynie  que  cette  dame,  enceinte 
de  plusieurs  mois,  était  détenue  dans  le  monastère  depuis  quelques 
jours.  Comment  Marguerite  Hard}^,  délivrée  dans  les  derniers  jours 
d'avril  ou  dans  les  premiers  de  mai,  aurait-elle  pu,  au  milieu  de 
juillet,  se  savoir  enceinte  de  plusieurs  mois  ?  La  supérieure  ajoutait 
que  cette  dame  disait  s'être  blessée  en  venant  dans  le  carrosse  et 
craignait  une  fausse  couche,  accident  qui  lui  était  déjà  plusieurs  fois 
arrivé.  Le  danger  était-il  réel,  ou  M™*"  de  Massanes  cherchait-elle 
malicieusement  à  se  faire  mettre  hors  du  couvent?  Quoi  qu'il  en 
soit,  la  supérieure  suppliait  qu'on  lui  ôtât  la  prisonnière  dont  la 
présence  était  pour  elle  un  sujet  d'angoisse  (Fr.  7o53  f°  89).  La 
Reynie,  probablement  accoutumé  à  ces  petites  supercheries,  ne 
s'émut  ni  ne  se  pressa  ;  la  supérieure  revint  à  la  charge  et  s'adressa 


1  Desgrez    t.'crivait:    «Quand   il   devrait  '  C'étaient   évidemment  les    deux  der- 

crever,  il  partira»  (Fr.  7o5?,  f»  283).  niers. 

^  Ceux  d'un  valet  de  chambre  de  l'cvcque 
de  Coutances. 


112  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

directement  au  ministre.  Le  i8  septembre,  celui-ci  écrivit  au  lieute- 
nant de  police: 

La  dame  de  Massanes,  qui  est  dans  la  maison  des  religieuses  de  l'Annon- 
ciade,  étant  enceinte,  je  vous  prie  de  me  mander  oîi  vous  croyez  qu'on  la 
puisse  faire  mettre,  ne  pouvant  pas  rester  plus  longtemps  dans  le  couvent 
(O  1  3o). 

Aveugles,  qui  coulaient  le  moucheron  et  avalaient  le  chameau  ! 
Enlever  les  femmes  aux  maris,  les  enfants  aux  parents,  emprisonner, 
confisquer  les  biens,  violenter  les  consciences,  c'était  à  leurs  yeux 
des  actes  méritoires,  tandis  que  l'accouchement  d'une  honnête 
femme  dans  un  couvent  leur  eût  paru  le  comble  d'un  scandale  !  Les 
prisons  regorgent,  il  est  vrai,  et  l'on  ne  sait  où  mettre  M™*^  de 
Massanes.  N'importe,  il  faut  qu'elle  sorte.  —  En  conséquence  de 
cette  étrange  pudibonderie,  la  supérieure  des  Filles-bleues  reçut, 
le  22  septembre,  l'ordre  de  rendre  M™'=  de  Massanes  à  son  mari. 

Cette  dame  paraît  avoir  été  une  demoiselle  Durand.  Ce  fut  elle 
sans  doute  qui  s'enfuit  à  Genève  avec  son  fils  et  ses  filles  vers 
1690.  Elle  passa  ensuite  à  Nyon  (1691),  puis  à  Lausanne  où  elle 
provoqua  les  légitimes  sévérités  du  consistoire.  «  Quelques  réfugiés, 
pour  revoir  des  parents,  des  enfants  bien-aimés,  ou  pour  recueillir 
des  débris  de  leur  fortune  sauvés  par  leurs  amis,  se  rendaient  clandes- 
tinement en  France  avec  l'intention  d'en  revenir  bientôt;  mais  il 
leur  arrivait  de  céder  aux  menaces  et  de  feindre  quelques  actes  de 
catholicisme  dont  les  autorités  se  contentaient  facilement.  Une  dame 
de  Massanes  s'en  faisait  gloire.  On  s'émut.  «  Ils  renient  à  la  voix 
de  la  moindre  servante,  s'écria-t-on  »  '.  De  là  la  résolution  suivante  : 

22  mai  1694.  La  compagnie  étant  avertie  que  M""  de  Massanes,  qui  est 
depuis  quelque  temps  arrivée  en  cette  ville,  bien  loin,  cette  fois  comme  l'autre, 
de  faire  paraître  qu'elle  y  vienne  pour  donner  gloire  à  Dieu  en  faisant  répara- 
tion de  l'horrible  péché  dont  elle  est  coupable  avec  tant  d'autres  en  France 
qui  ont  eu  le  malheur  d'abandonner  sa  vérité,  dont  pourtant  de  bouche  elle 
dit  faire  ouverte  profession;  mais  comme  son  retour  prémédité  et  les  raisons 
mondaines  dont  elle  se  défend  quand  diverses  personnes  lui  font  des  reproches 
sur  sa  conduite,  n'édifient  pas,  non  plus  aussi  ce  qu'on  a  appris  que  c'est  par 
son  ordre  que  M.  son  fils,  qui  s'était  venu  réfugier  et  faire  réparation  en  cette 
ville,  a  abandonné  son  refuge,  l'ayant  fait  retourner  à  Montpellier,  tout  cela  et 
d'autres  choses  dont  nous  avons  eu  avis,  nous  obligent  de  faire  parler  et 
exhorter  fortement  ladite  dame  à  faire  son  devoir.  La  compagnie  a  chargé 
M.  Julien,  pasteur,  et  Ribaudeault,  ancien,  de  lui  faire  de  sa  part  les  exhorta- 

>  Bullet.,  IX,  2C8J. 


Pasteurs  et  Anciens.  ii3 

tjons  ci-dessus,  et  a  délibéré  que  toutes  les  personnes  réfugiées  qui  ci-devant 
allaient  en  France  sous  prétexte  de  négoce  ou  pour  toutes  autres  affaires, 
seront  puissamment  exhortées  de  ne  plus  faire  ces  voj'ages  qui  ne  sauraient 
qu'être  funestes,  par  le  danger  évident  où  ils  sont  de  perdre  leur  âme  en  s' ex- 
posant à  la  tentation  où  plusieurs  ont  succombé,  ainsi  que  les  exemples  n'en 
sont  que  trop  fréquents,  et  que  tous  ceux  qui  y  iront  à  leur  tour  seront  griève- 
ment censurés;  et  surtout  chacun  doit  tenir  la  main  à  découvrir  ceux  qui 
seront  coupables  de  s'être  souillés  par  des  actes  d'idolâtrie,  au  préjudice  de  la 
réparation  et  protestation  qu'ils  ont  faite  de  vivre  et  de  mourir  de  la  religion 
chrétienne,  pour  être  procédé  contre  eux  par  les  rigueurs  de  notre  discipline 
ecclésiastique  (Bordier,  Ms.  Vaud). 

La  foi  du  mari,  resté  en  France,  ayant  paru  suspecte,  on  lui 
ôta,  le  4  février  1695,  son  fils  Pierre,  qui  fut  mis  au  collège  des 
Jésuites,  d'où  D'Argenson  ordonnait,  le  6  juin  1708,  qu'on  le  tirât 
pour  le  confier  à  M.  Foulé,  maître  des  requêtes.  En  lyiS,  Pierre 
alla  voir  sa  mère  en  Suisse,  et  ne  revint  plus.  Le  père  fut  poursuivi 
comme  complice  de  l'évasion. 

Enfin  les  papiers  Rulhière  nous  apprennent  qu'en  1686  les 
sieurs  Du  Bourdieu  1,  Reffil  et  Hardy,  concluaient  à  Londres  un 
marché  «pour  faire  passer  le  sieur  de  Vicques^  et  un  autre  beau- 
frère  du  sieur  de  Massanes»  fils.  Christophe  Hardy,  sieur  de 
Vicques,  échoua  dans  son  généreux  dessein;  il  fut  arrêté  à  Valen- 
ciennes,  et  enfermé  dans  la  citadelle  de  Cambrai,  où  il  abjura. 

Marie-Anne  de  Massanes,  née  en  lôyS,  épousa  en  Hollande  le 
lieutenant-colonel  Jacques  Pape  de  Saint-Auban. 


PAPILLON 


Antoine  Papillon,  l'un  des  premiers  réformés  de  France, 
membre  du  grand  conseil  et  protégé  de  Marguerite  de  Navarre^ 
mourut  en  i525,  laissant  un  fils  nommé  David,  qui  fut  victime  de  la 
Saint-Barthélémy.  Le  fils  de  celui-ci,  Thomas,  gentilhomme  ordi- 
naire de  la  chambre,  et  ambassadeur  d'Henri  IV  à  Venise,  se  retira 
du  service  après  l'abjuration  du  roi,  et  mourut  en  1608;  il'  avait  eu 

\  v""  *!"  P'='^"«  '''^  Montpellier.  naturalisation  n'eut  lieu  qu'en  avril   16S7 

.^o^    Jacques,    naturalisé    anglais    en       (Agnew,  IH,  38  et  43). 
)uillet  1684,  mais  plutôt  Armand,  dont  la 


114  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

deux  enfants:  i°  Thomas,  né  en  1578,  conseiller  au  Parlement  de 
Paris,  secrétaire  du  synode  d'Alais  en  1620,  mort  en  i635,  dont  le 
fils,  David,  fut  ancien  de  Charenton;  2°  David,  né  en  iSyg  et  natu- 
ralisé anglais  dès  1618.  Ce  dernier,  ingénieur  militaire  employé  par 
Cromwell,  est  le  fondateur  de  la  famille  anglaise  des  Papillon 
encore  existante,  et  l'auteur  de  plusieurs  ouvrages  dont  l'un  a  pour 
titre:  Vanity  of  the  Lives  and  Passions  of  Men,  Lond.,  i65i,  in-B". 
(Agnew,  III,  99  —  lisez  :  96). 

Voici  la  note  de  police  relative  à  David,  ancien  de  Charenton  : 

Papillon,  avocat  au  Parlement,  âgé  de  soixante-huit  ou  soixante-dix  ans, 
pétulant  et  en  réputation  d'homme  chaud  et  brouillon.  Il  demeure  rue  Saint- 
Jean-de-Beauvais  avec  sa  sœur,  qui  est  fille,  âgée  de  plus  de  soixante  ans  et 
du  même  caractère  d'esprit.  Il  ne  parait  pas  être  entièrement  à  son  aise.  Le 
frère  et  la  sœur  sont  propriétaires  en  commun  de  la  moitié  d'une  maison  de  la 
la  rue  de  la  Juiverie,  louée  5oo  ou  600  livres. 

Au  synode  d'Aï  (8  mai  lôSg),  qui  donna  au  ministre  Morus  la 
place  vacante  à  Charenton,  la  vivacité  de  Papillon  et  son  emporte- 
ment avaient  paru  dans  l'opposition  violente  qu'il  fit  à  cette  nomi- 
nation. Le  synode  national  (ce  fut  le  dernier:  Loudun,  10  novembre 
1659)  auquel  Papillon  en  appela,  leva  la  censure  prononcée  contre 
lui  par  le  synode  champenois,  mais  confirma  malheureusement  la 
nomination  de  Morus,  qui  eut  bientôt  jeté  la  discorde  dans  l'Eglise. 
En  1679,  Papillon  fut  choisi  par  le  synode  de  l'Ile-de-France  pour 
receveur  de  la  province,  en  remplacement  de  Le  Noble  décédé.  Il 
adressait,  le  8  février  1681,  à  son  cousin-germain  Thomas  Papillon 
de  Londres,  une  lettre  dont  Agnew  (III,  97)  nous  a  conservé  l'ex- 
trait suivant  : 

Nous  vous  remercions...  des  témoignages  qu'il  vous  plaît  nous  donner  de 
votre  afiection  singulière,  particulièrement  de  la  forte  et  sainte  exhortation 
que  vous  nous  fai'es  de  demeurer  fermes  en  la  foi  et  en  la  profession  de  la 
vraie  religion.  C'est  une  chose  que  nous  ne  pouvons  espérer  de  nos  propres 
forces,  mais  que  nous  devons  demander  et  que  nous  devons  attendre  de  celui 
en  qui  et  par  qui  nous  pouvons  toutes  choses.  Il  a  conservé  ce  précieux  don 
en  la  personne  de  notre  père  Thomas,  de  notre  aïeul  commun  Thomas,  et  de 
notre  bisaïeul  Thomas,  sur  lequel  il  a  premièrement  fait  lever  la  clarté  de  sa 
face  et  de  son  Évangile,  et  lui  a  même  fait  l'honneur  d'être  du  nombre  de 
ceux  qui  lui  présentèrent  leur  vie  et  leur  sang,  dans  cette  journée  célèbre  de 
l'année  1572,  marchant  par  cette  voie  douloureuse  sur  les  pas  de  son  Sauveur, 
et  marquant  à  ses  descendants  par  son  exemple  que  ni  mort,  ni  vie,  ni  prin- 
cipauté, ni  puissance,  ni  hauteur,  ni  profondeur,  ni  chose  présente,  ni  chose  à 
venir,  ne  les  doit  séparer  de  l'affection  que  Dieu  leur  a  témoignée  en  son  Fils. 
Vous  savez  cela  aussi  bien  que  moi,   mais  il  me  semble  que  ces  exemples 


Pasteurs  et  Anciens.  ii5 

domestiques  ne  doivent  point  être  oubliés;  or,  comme  il  est  important  de  les 
imiter,  il  est  très  utile  de  les  repasser  souvent  en  la  mémoire  et  en  la  pensée. 
Comme  je  ne  prends  point  de  part  dans  l'administration  des  choses 
publiques,  et  ne  m'en  mêle  que  par  les  prières  que  Dieu  me  commande  de 
faire  pour  la  paix  de  l'État  et  de  l'Église,  je  vous  avoue  que  je  vois  bien  que 
le  dessein  des  ennemis  de  notre  religion  est  de  l'extirper,  ainsi  que  vous  m'avez 
marqué  par  votre  lettre  [du  17  mars  1680];  mais  je  n'ai  pas  assez  de  vue  pour 
pénétrer  dans  les  événements.  Je  sais  que  la  réformation  de  la  religion  est 
une  œuvre  de  Dieu;  peut-être  ne  voudra-t-il  pas  la  détruire.  Quoi  qu'il  en  soit, 
nous  ne  pouvons  mieux  faire  que  de  le  prier  de  nous  préserver,  et  de  lui 
demander  qu'il  ait  pitié  de  son  héritage,  qu'il  ne  nous  abandonne  point  et  qu'il 
nous  donne  la  grâce  de  demeurer  fermes  dans  sa  maison  et  dans  son  service. 

Ces  prières  furent  exaucées:  le  descendant  du  réformateur  et  du 
martyr  eut  l'honneur  de  souffrir  pour  la  foi,  dans  laquelle  il  de- 
meura ferme  et  sans  reproche. 

Le  20  mars  i685,  le  commissaire  Delamare  informait  La  Reynie 
que  Papillon  venait  de  recevoir  10,000  livres,  qu'il  allait  envoyer 
en  Danemark.  Au  mois  d'octobre,  nous  le  voyons  donner  l'hospi- 
tahté  au  ministre  Mutel,  de  Coucy-la-Ville  (Aisne),  arrivé  chez  lui, 
vers  le  12,  avec  sa  femme  et  deux  enfants  '.  Enfin  par  ordre  du 
19  novembre,  il  fut  exilé  à  Avranches  (Manche);  peut-être  ne  s'y 
rendit-il  que  tardivement;  car  un  ajj^ent  de  la  police  écrivait,  le  19, 
à  La  Reynie: 

M.  Papillon  n'a  point  de  femme  et  n'a  jamais  été  marié;  mais  une  de  ses 
sœurs  demeure  avec  lui.  Je  diffère  d'y  aller  jusqu'à  nouvel  ordre  (Fr.  7o5i, 

f»  l32). 

Cette  visite  différée  concernait-elle  l'ancien,  ou  avait-elle  sa 
sœur  pour  objet?  Quoi  qu'il  en  soit,  Papillon  fut  envoyé  à 
Avranches  et  y  montra  une  constance  telle,  que  l'intendant  De 
Gourgues  ^  crut  «  nécessaire  de  le  conduire  dans  l'abbaye  du  Mont- 
Saint-Michel,  où  obscurément  on  travaillerait  bien  mieux  à  sa  con- 
version qu'ailleurs  »,  et  l'écrivit  à  Louvois  (26  août  i686\  qui  lui 
répondit  le  6  septembre^:  «  Puisque  vous  croyez  que  Papillon  sera 
plus  mortifié  dans  l'abbaye  du  Mont-Saint-Michel  et  qu'on  y  tra- 
vaillera mieux  à  sa  conversion  que  dans  les  prisons  d'Avranches, 
où  il  est  présentement,  je  vous  envoie  les  ordres  nécessaires  pour 
l'y  faire  transférer  ».  D'après  Agnew,  Papillon  subit  la  prison 
durant  trois  années,  au  bout  desquelles  on  lui  permit  de  se  retirer 


•  Voir  Nll'<-CathoUq.  ^  Papiers  Bordier,  Biblioth.  du  prot. 

'  Arrivé   du    Limousin    en   Normandie 
entre  mars  et  juin  1680. 


ii6  Révocation  de  V Èdit  de  Nantes  a  Paris. 

en  Angleterre,  où  il  mourut  en  lôgS  '.  Nous  pensons  qu'il  fut  expulsé 
du  royaume  avec  ses  collègues  et  un  grand  nombre  d'autres  fidèles 
entre  le  mois  de  mars  et  le  mois  de  mai  1688. 

La  veuve  Papillon  «  passée  dans  les  pays  étrangers  avec  ses 
enfants  »,  n'était  point  la  femme  de  l'ancien,  comme  l'a  cru  notre 
ami  Haag;  mais  celle  d'un  marchand  de  vins  de  la  rue  Saint-Martin. 
Elle  n'avait  laissé  aucun  bien  dans  le  royaume  (Fr.  yoSi  f°  212). 


ROBETHON 


Nos  documents  ne  fournissent  que  des  renseignements  insuffi- 
sants sur  l'ancien  de  ce  nom. 

Il  paraît  probable  que  les  créateurs  des  deux  branches  de  la 
famille  Robethon,  Jacques  et  Jean,  étaient  frères  et  nés  dans  les 
vingt-cinq  premières  années  du  XVIP  siècle. 

Du  mariage  de  Jacques,  docteur  en  médecine,  et  de  Marie 
Hamilton,  naquirent  :  Jacques  (1647),  procureur  au  Parlement,  qui 
épousa  en  1680  Marie  Roger,  et  Jean,  marchand,  marié  à  Susanne 
Cousin,  dont  il  eut  en  i68r  un  fils  nommé  Jacques. 

Du  mariage  de  Jean,  avocat,  et  de  Françoise,  fille  de  Jacques 
Bellay,  médecin  du  roi,  naquit  Jean,  aussi  avocat,  lequel  épousa  en 
février  1664  Anne,  fille  de  Jacques  Grostête,  sieur  de  La  Buffière, 
ancien  de  Charenton,  et  en  eut:  Jean-  (Agnew,  III,  i56),  Jacques 
(1668)  et  Gedéon  (1672). 

Devenu  collègue  du  sieur  de  La  Buffière,  son  beau-père,  Jean 
fut  exilé,  le  20  novembre  i685,  à  Hiesmes,  alors  bourg  important 
de  la  Normandie.  Abjura-t-il  et  mourut-il  peu  après?  Agnew,  qui 
consacre  un  long  article  au  fils  aîné  de  l'ancien  (II,  70-78)  ne  nous 
apprend  absolument  rien  sur  le  père.  —  Ce  fils,  nommé  Jean,  était 
âgé  d'environ  vingt-et-un  ans  et  avait  le  titre  d'avocat  lorsqu'il 
quitta  la  France  à  la  Révocation.  Il  reçut  la  sainte  cène  à  La  Haye 
en  1686.  Le  prince  d'Orange,  qui  le  prit  pour  secrétaire,  n'eut  qu'à 
se  louer  de  sa  fidélité  et  de  sa  capacité.  Jean,  naturalisé  anglais  en 

'  F.  de  Schickler,  Les  Égl.  du  refuge      cine  Haag  dans  ses  Extraits  des  Registres 
en  Angleterre,  II,  102.  de  Cliarenton. 

'  Ce  Jean  n'a  pas  dtd  compris  par  Eu- 


Pasteurs  et  Anciens.  iiy 

1693,  parcourut  la  plus  brillante  carrière  :  appelé  à  la  cour  de 
Hanovre  après  la  mort  de  Guillaume,  il  revint  en  Angleterre  avec 
le  roi  Georges  l"  (1714)  et  conserva  jusqu'à  sa  mort  (1722)  ses 
fonctions  de  conseiller  privé.  Il  succéda  au  baron  d'Herwarth  comme 
directeur  de  l'hôpital  français  de  Londres,  et  eut  lui-même  pour 
successeur  dans  cette  charge  honorifique  Guy  de  Viçose,  baron  de 
La  Court.  Son  oncle  Claude  Grostête,  sieur  de  la  Mothe,  ministre 
réfugié,  l'avait  institué  son  exécuteur  testamentaire;  il  s'est  lui- 
même  souvenu,  dans  ses  dernières  volontés  (1722),  de  ses  cousins 
François  Grimaudine  (Grimaudet?),  Cousin  Catal  (?)  et  Jacques 
Robethon,  de  Poland  Street,  St-James's  Westminster,  et  de  son 
frère  Jacques,  nouveau  catholique  demeuré  en  France,  qui  lui  avait 
fait  tenir  3ooo  livres,  prix  d'une  de  ses  propriétés.  Le  silence  qu'il 
garde  sur  Gédéon,  son  autre  frère,  donne  à  penser  que  celui-ci 
n'existait  plus  alors.  —  Quant  à  Jacques,  avocat  au  Parlement, 
habitant  la  rue  des  Maçons  ',  nous  le  voyons  donner,  le  17  mars 
1687,  au  commissaire  Dyeure  des  informations  sur  la  fuite  de  son 
parent  Jacques,  le  procureur,  des  biens  duquel  il  aurait,  selon  le 
bruit  public,  voulu  se  faire  mettre  en  possession  (Fr.  7o5i  f°  5).  Il 
sut  si  bien  se  faire  pardonner  son  origine  protestante  qu'il  fut 
pourvu  en   1722  de  la  charge  de  procureur-général  des  monnaies. 

Les  deux  représentants  de  la  branche  aînée  de  la  famille  don- 
nèrent un  éclatant  exemple  de  dévouement  à  leur  religion.  — • 
Jacques,  époux  de  Marie  Roger  et  procureur  au  Parlement,  nommé 
à  tort  Isaac  dans  les  papiers  de  La  Reynie,  habitait  la  rue  Guéné- 
gaud  et  figure  sur  l'État  des  fugitifs  dressé  le  16  février  1687.  On 
sut  par  son  cousin  susmentionné  qu'il  avait  vendu  son  office  5o,ooo 
livres,  et  en  avait  emporté  le  prix  à  Amsterdam  où  il  s'était  réfugié 
avec  plusieurs  de  ses  parents,  et  qu'il  lui  restait  encore  dans  le 
Perche,  près  d'Authon,  quelques  parts  d'héritages  et  de  fermes. 
En  attendant  qu'on  saisit  ces  parts,  le  commissaire  Lemaistre  mit 
sous  scellé  ce  que  le  fugitif  avait  laissé  dans  sa  maison  (Fr.  7o5i 
f°^  5,  809,  828).  En  1688,  le  réfugié  Antoine  Aufrère,  ex-ancien  de 
Charenton,  instituant  par  ses  dispositions  testamentaires  un  conseil 
de  famille  en  faveur  de  ses  fils,  y  fit  entrer  Jacques  Robethon,  passé 
de  Hollande  en  Angleterre  (Agnew,  11^  70). 

Jean,  frère  de  Jacques  et  marchand  banquier,  habitait  la  rue  de 
la  Chanverrerie,  représentée  aujourd'hui  par  l'extrémité  occidentale 
de  la  rue  Rambuteau.  Il  fut,  ainsi  que  Moïse  Cousin,  son  associé  et 

*  Aujourd'hui  rue  Champollion. 


[i8  Révocation  de  l'Edif  de  Nantes  a  Paris. 

peut-être  son  beau-frère,  compris  dans  la  troisième  catégorie  des 
négociants  qu'on  se  préparait  à  mander  chez  Sei ^nelay  le  14  dé- 
cembre i685  (Fr.  7o52  f"  224).  Mais  dès  avant  la  fin  de  novembre, 
aj'ant  énergiquement  éconduit  les  représentants  de  l'autorité  qui 
l'invitaient  à  se  convertir,  Jean  fut  frappé  d'une  mesure  de  répres- 
sion (Fr.  17420  f"  168),  sans  doute  la  prison.  C'est  de  lui  qu'il  s'agit 
dans  ces  lignes  écrites  le  2  décembre  par  M.  Robert,  procureur 
du  roi  : 

Deux  autres  que  j'ai  vus  aussi  après-midi,  qui  sont  Plastrier  et  Robethon, 
qui  étaient  des  plus  opiniâtres  et  des  plus  durs,  me  paraissent  vouloir  s'adoucir 
et  se  rapprocher  (Fr.  17423,  f-"  775). 

Susanne  Cousin,  sa  femme  n'avait  point  attendu,  pour  tenter 
de  s'évader,  la  publication  de  l'édit  révocatoire.  Une  lettre  datée 
de  Lafère  le  22  octobre,  annonce  l'arrestation  des  personnes  sui- 
vantes, qui  ont  dû  former  au  moins  deux  groupes  de  fugitifs  et  ne 
se  trouver  réunies  que  dans  les  prisons  de  Saint-Quentin  :  Abraham 
Cousin  et  sa  fille,  femme  de  Jean  Robethon;  Elisabeth  et  Jeanne 
Oudry,  Levier,  guide,  catholique;  Jacob,  marchand  de  soie  de  la 
rue  du  Plat-d'Etain,  près  du  cloître  Sainte-Opportune;  Marie  Jacob, 
sa  sœur;  Louis  Aquin,  marchand  de  soie  près  la  place  du  Chevalier- 
du-Guet,  sa  femme  et  trois  enfants;  Samuel  Roger,  marchand  de 
blé,  et  son  fils;  Benjamin  Bourson,  sieur  de  La  Lande,  et  sa  femme 
(Fr.  7053  f°  154).  —  Sortie  de  prison  après  avoir  feint  d'abjurer, 
M"""  Robethon  ne  tarda  pas  à  s'enfuir  de  nouveau,  et  fut  accom- 
pagnée ou  suivie  de  près  par  son  mari.  Jean  Robethon  est  porté 
comme  absent  et  n'ayant  laissé  aucun  bien  sur  la  liste  du  16  février 
1687,  ainsi  que  Moïse  Cousin,  de  la  rue  des  Lavandières,  qui  avait 
pourtant  signé  chez  Seignelay  avec  ses  compagnons  d'infortune. 
Cousin  emmena  Marie  Crommelin,  sa  femme,  son  fils,  âgé  de  deux 
ans  et  demi,  et  sa  fille  âgée  de  quinze  mois.  On  réussit  à  découvrir 
qu'il  possédait  à  Meaux  quelques  maisons  et  héritages,  qui  furent 
confisqués  (Fr.  7o5i  f"  Sig). 

Dans  les  Pasteurs  de  France  réfugiés  en  Hollande,  p.  82, 
M.  Gagnebin  mentionne  «  Louis  Robethon,  pasteur  à  Bondaroi  près 
de  Rouen»,  arrivé  à  Harlem  le  28  février  1686  et  mort  en  1702. 
Nous  ignorons  si  ce  réfugié  appartenait  à  la  même  famille  que  les 
précédents,  et  nous  ne  connaissons  d'autre  Bondarroy,  que  celui  du 
canton  de  Pithiviers  dans  le  Loiret.  Il  se  pourrait  que  le  pasteur  fût 
le  frère  de  l'ancien.  En  effet,  le  29  septembre  i685,  lors  de  la  visite 
des  livres,  celui-ci   disait  au    commissaire  qu'il  avait  remis   à   son 


Pasteurs  et  Anciens.  119 

frère  les  ouvrages  proscrits  et  que  celui-ci,  qui  était  parti  en  cour 
pour  solliciter  la  permission  de  se  retirer  en  Hollande,  y  avait  déjà 
fait  passer  sa  bibliothèque  (Fr.  17420  f°  99).  Cette  permission  lui  fut 
accordée  le  20  octobre  •.  Le  ministre  Robethon  prit  parti  contre 
Bayle  dans  sa  lutte  avec  Jurieu,  par  une  Lettre  écrite  a  M.  B., pro- 
fesseur en  philosophie  et  en  histoire  à  Rotterdam  sur  la  cabale  chi- 
mérique, qu'on  avait  d'abord  attribuée  à  Bazin  de  Limeville. 
Sartres,  de  Londres,  se  rangea  du  même  côté  (Desmaizeaux,  Vie  de 
Bayle). 

Les  papiers  de  La  Reynie  mentionnent  encore  Jacob  Robethon, 
marchand  du  quartier  de  la  Halle,  passé  à  l'étranger  en  1686  avec 
sa  femme,  Susanne  Cousin,  et  son  beau-frère  et  associé,  sans  avoir 
laissé  aucun  bien  à  saisir  (Fr.  7o5i  f°  Siy).  Ainsi  cette  famille  a 
donné  une  dizaine  de  réfugiés. 


ROZEMONT 


Issu  d'un  premier  mariage  de  Jacques  de  Rozemont,  sieur  de 
Boncœur,  qui  épousa  en  secondes  noces  Elisabeth  Jouard  (i638), 
Jacques  de  Rozemont,  dit  le  jeune,  hérita  de  son  père,  mort  en 
i653,  les  fonctions  de  secrétaire  du  duc  de  La  Trémoille.  Il  épousa, 
au  mois  d'avril  1646,  la  fille  d'un  ministre  destitué  pour  cause 
d'arminianisme,  Marie  Dor,  de  laquelle  il  eut  huit  enfants:  Marie 
(1648),  morte  jeune;  Jacques  (i649\  pasteur  en  Champagne;  Marie 
(i652),  Jacques-Auguste  (i654\  pasteur  à  Gien;  Jean-Baptiste  (1657), 
réfugié  en  Angleterre,  où  il  fut  consacré  par  l'évèque  de  Londres 
en  i683,  et-  naturalisé  en  i685*;  Henri-Charles  (1659),  mort  en 
i665;  Jean-Charles  (lôSg),  Pierre  (1662),  naturalisé  anglais,  le  8  mars 
1682,  avec  un  autre  Jean-Baptiste,  probablement  son  cousin  (Agnew, 
in-f"  I,  5i  et  77). 

Outre  la  charge  d'ancien,  Jacques  de  Rozemont  remplissait 
très  probablement  aussi  celle  de  trésorier  du  consistoire;  au  moins 
était-il  détenteur    des    contrats  de   rente    constitués  au   profit  de 

'  Arch.  des  AfF.  étr.  France,  074,  f»  212.  ^  Baron  F.  de  Schickler,    Les   Égl.   du 

Note  de  M.  N.  Weiss.  Cette  note,  où  Ro-  refuge  en  Angleterre,  II,  332. 

bethon  est  qualitîé  ministre  de  Pithiviers,  ^  La  France  prot.  donne  la  liste  de  ses 

tranche  la  question  de  Bondarroy.  ouvrages. 


120  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  h  Paris. 

l'Église  par  le  maréchal  de  Gassion,  le  marquis  de  Courtomer  etc., 
puisque  Claude  écrivait  le  19  octobre  iô85  : 

Je  presse  M  de  Rozemont  de  mettre  à  couvert  les  papiers  de  l'hérédité  ', 
et  d'envoyer  à  M.  Tersmitte  les  25oo  livres  de  M.  Briot  et  les  700  livres  qu'il 
a  à  M"'  Briot;  mais  il  ne  m'est  pas  possible  de  venir  à  bout  de  ses  lenteurs. 
Ce  sont  de  ces  sortes  de  gens  qui  ne  marchent  que  quand  le  ciel  tombe.  Je 
m'en  vais  pourtant  le  presser  de  la  bonne  sorte  (Ms.  de  la  Bibl.  de  Leide). 

Rozemont  finit  toutefois  par  se  mettre  en  mouvement;  car  une 
partie  des  biens  du  consistoire  ne  put  être  saisie  qu'en  1687,  et  une 
autre  qu'en  1690.  Moins  instruit  que  Claude  de  l'ataraxie  du  per- 
sonnage, le  commissaire  Delamare  le  confondait  avec  son  fils  Jean- 
Baptiste  (voir  t.  I,  554),  lequel  avait  traduit  en  français  l'Histoire  de 
la  réformation  de  l'Eglise  d'Angleterre,  publiée  par  Burnet  en  1679. 
Cette  traduction  parut  de  i683  à  i685,  et  c'est  pour  surveiller  la 
correction  des  épreuves  que  le  traducteur  revenait  fréquemment  de 
Londres  chez  son  père'^. 

Celui-ci  fut  mandé  le  25  octobre  chez  La  Reynie  avec  Le  Coq, 
Massanes,  Girard,  Gervaise  et  les  principaux  protestants  du  quar- 
tier; mais  un  mois  plus  tard,  il  fut,  ainsi  que  Falaiseau,  Tassin  et 
Gaucher,  et  pour  un  motif  analogue,  excepté  de  l'exil  qui  frappa 
tous  les  autres  anciens.  Falaiseau  avait  promis  d'abjurer  et  signa, 
en  effet,  chez  Seignelay  le  14  décembre.  Bien  que  la  police  et  deux 
de  ses  fils,  ministres  apostats,  lui  eussent  arraché  la  même  promesse, 
Rozemont  eut  le  courage  de  ne  point  se  rendre  chez  Seignelay 
(Fr.  7o52  i°  222);  mais  non  celui  de  résister  à  la  dragonnade,  qui 
devint  générale  à  partir  du  5  janvier.  Il  feignit  d'abjurer  comme  les 
autres;  mais  sans  pouvoir  se  décider  à  participer  au  culte  que  sa 
conscience  réprouvait.  Une  note  de  police  du  22  janvier  1686  nous 
le  montre  présidant  tous  les  soirs,  dans  un  cabaret  près  de  la  porte 
de  Bucy,  à  l'entrée  de  la  rue  des  Fossés-Monsieur-le-Prince,  des 
réunions  dans  lesquelles  une  vingtaine  de  nouveaux  convertis  s'ex- 
hortaient mutuellement  à  ne  pas  assister  aux  prônes,  encore  moins 
à  la  messe,  et  prenaient  la  résolution  d'en  détourner  tous  leurs 
amis  (Fr.  7o5i  f°  41  et  7062  f"  124).  A  la  fin  de  mars,  le  malheu- 

'  De  même   à  Genève,    le    produit  des  *  On  trouve  dans  le  catalogue  des  livres 

dons  et  legs   faits  en    faveur  des    jeunes  à  supprimer  dressé  en    i6S5  par   l'arche- 

français  qui  allaient  étudier  à  Lausanne  véquc  de  Paris    Remarques    sur  les  actes 

pour  devenir    «pasteurs    sous   la  croix»,  de    la  dernière    assemblée    du    clergé  ou 

s'appelait     «l'hoirie».      C'est     ce     qu'on  examen  de  l'avertissement  pastoral  et  des 

nomme    aujourd'hui    la   bourse  française  méthodes  du  clergé  de  France,  traduit  de 

(lidm.   Hugues,  Hist.  de  la  restauration  l'anglais  de  Burnet  par  Roxemont,  l.ond., 

du  prot.,  II,  bç)  et  72).  i683,  in-i2. 


Pastatrs  et  Anciens.  i2t 

reux  qui  n'avait  su  être  courageux  qu'à  demi,  continuait  encore  à 
présider  les  réunions  '. 

M""^  de  Rozemont,  plus  résolue  d'ailleurs,  ne  fut  pas  exposée 
aux  mêmes  tentations.  Un  document  du  24  octobre  i685  nous 
apprend  qu'elle  était  partie  pour  la  Bretagne  avec  la  princesse  de 
Tarente,  Emilie  de  Hesse-Cassel,  veuve  de  Charles-Henri  de  La 
Trémoille. 

Cette  princesse  était  voisine  de  M™"  de  Sévigné,  à  Vitré  en  Bretagne,  où 
l'une  possédait  le  château  Madame,  et  l'autre  la  Tour  de  Sévigné.  Les  deux 
veuves  s'aimaient;  la  marquise  appelait  la  princesse  ma  bonne  Tarente.  Au 
rapport  de  Saint-Simon,  M""'  de  Tarente  jouit,  par  la  faveur  de  sa  cousine  la 
palatine,  belle-sœur  de  Louis  XIV,  de  privilèges  religieux  tout  à  fait  uniques. 
((  Monsieur  et  Madame,  dit-il,  lui  obtinrent  la  permission  très  singulière,  à  la 
«  révocation  de  l'Édit  de  Nantes,  non  seulement  de  demeurer  librement  à  Paris, 
(I  à  la  cour,  dans  ses  terres,  et  partout  en  France,  mais  d'avoir  un  ministre  à 
«  elle,  chez  elle,  et  partout  à  sa  suite,  pour  elle  et  pour  sa  suite,  et  de  faire 
(I  dans  sa  maison  partout,  mais  à  portes  fermées,  l'exercice  de  sa  religion.  » 
{Mon.,  t.  VI,  p.  140.)  Nous  sommes  heureux  de  voir  que  la  bonne  Tarenle 
méritait  l'épithète  et  faisait  profiter,  autant  que  possible,  ses  coreligionnaires 
des  prérogatives  que  lui  valait  son  rang  ^. 

Ils  n'en  profitèrent  que  bien  peu  de  temps;  car  la  princesse 
quitta  la  France  avec  M"'=  de  Rozemont,  dans  les  premiers  jours  de 
février  1686.  Desgrez  écrivait  le  12: 

L'on  a  su  aujourd'hui  que  le  sieur  de  La  Faucille  doit  être  parti  avec 
M"'  la  princesse  de  Tarente,  ou  du  moins  avec  son  bagage,  qui  est  parti  le  5 
à  six  heures  du  matin,  pour  s'en  aller  en  Allemagne  (Fr.  7o53,  f"  232J. 

y[me  (jg  Rozemont  figure  comme  fugitive  n'ayant  laissé  aucun 
bien  sur  les  listes  du  8  et  du  16  février  1687  (Fr.  7o5i  f°  3i2). 

Le  frère  cadet  de  M.  de  Rozemont,  Richard,  auquel  La  France 
protestante  donne  à  tort  la  qualification  de  conseiller  au  Parlement, 
se  serait,  d'après  le  même  ouvrage,  retiré  en  Angleterre,  avec  sa 
femme,  Marie  Bernon  de  l'Isleau,  et  ses  deux  enfants;  cependant 
M.  Agnew  ne  le  mentionne  nulle  part. 

Deux  anciens  de  Charenton,  Grostête  et  Rozemont,  avaient, 
l'un,  deux  fils  dans  le  ministère,  l'autre,  trois.  De  ces  cinq  pasteurs 
nés  à  Paris,  deux  seulement,  Jean-Baptiste  de  Rozemont  et  Claude 
Grostête,  sieur  de  La  Mothe,   restèrent  fidèles  à  leurs  premières 

•  La  France  prot.  dit  à  l'article  M.AS-  '  Ath.    Coquerel     fils,     Libres    études. 

SANES  que  Rozemont  s'enfuit  à  l'étranger       Paris,  iS68,  in-S°,  p.  22. 
lors  de  la  Révocation,  et  ne  répète  ni  ne 
réfute  cette  erreur  à  l'article  ROSEMONT. 


122  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Pans. 

convictions;  les  trois  autres  abjurèrent  Des  Mahis,  ministre  d'Or- 
léans et  frère  de  La  Mothe,  fut  sans  doute  l'instrument  dont  le 
clergé  se  servit  pour  gagner  les  deux  Rozemont:  Jacques- Auguste, 
ministre  à  Gien,  et  Jacques,  ministre  en  Champagne.  Celui-ci,  sur  le 
compte  duquel  nous  ne  savons  rien  de  plus,  avait  abjuré  dès  le 
mois  de  mai  i685  (Fr.  7o52  f"  Syi).  Jacques- Auguste,  au  contraire, 
n'abjura  qu'au  commencement  d'octobre  '.  Une  lettre  de  Claude  à 
son  fils  (29  juin  i685)  n'explique  que  trop  la  cause  de  l'apostasie 
du  malheureux  pasteur: 

Gien  vient  d'être  fermé  et  le  pauvre  M.  de  Rozemont  est  bien  embarrassé; 
car  il  avait  depuis  peu  pu  recueillir  un  héritage  de  son  beau-frère,  un  fonds  de 
terre  fort  considérable. 

La  femme  du  ministre,  Marguerite  Jaupitre  de  Belleau,  le  quitta 
et  s'enfuit  à  Genève,  plutôt  que  de  le  suivre  à  la  messe  ^.  Dans  la 
pensée  qu'elle  regrettait  cette  démarche,  Dupré,  résident  de  France 
à  Genève,  lui  fit  adresser  le  29  novembre,  mais  vainement,  l'ordre 
de  retourner  à  Gien.  Jacques-Auguste  ne  se  contenta  pas  d'avoir 
succombé  à  la  tentation  de  la  cupidité,  il  eut  le  triste  courage  de 
demander  la  récompense  de  son  apostasie.  Le  18  mars  1687,  Seigne- 
lay  écrivait  à  l'évêque  d'Orléans  : 

Le  roi  a  accordé  des  lettres  de  noblesse  au  sieur  de  Rozemont,  ci-devant 
ministre  de  la  R.  P.  R.  que  vous  avez  converti;  et  comme  je  n'entends  point 
parler  de  lui,  et  qu'il  est  nécessaire  qu'il  me  donne  le  mémoire  sur  lequel  il 
veut  faire  expédier  ces  lettres,  je  m'adresse  à  vous  pour  vous  prier  de  l'en 
avertir  (,0  '  3i). 

Bien  que  ces  lettres  eussent  été  accordées  en  considération  de 
la  bonne  opinion  que  l'évêque  avait  de  la  conversion  du  ministre, 
Seignelay  ne  se  fiait  qu'à  demi  à  la  sincérité  de  celui-ci.  Il  écrivait 
à  La  Reynie  le  9  novembre  de  la  même  année  : 

Depuis  quelque  temps  sa  femme  s'est  absentée;  il  est  venu  ici  se  plaindre 
de  son  évasion  et  demander  protection  à  Sa  Majesté  pour  la  faire  revenir,  se 
disposant  pour  aller  où  elle  sera  afin  de  l'obliger  à  revenir,  et  Sa  Majesté, 
persuadée  de  sa  bonne  foi,  a  fait  don  des  biens  de  sa  femme  à  leurs  enfants, 
et  il  est  parti  d'ici  avec  le  brevet  et  a  dit  s'en  retourner  à  Gien;  je  vous  envoie 
tout  ce  détail  afin  que,  si  vous  apprenez  quelque  chose  qui  vous  donne  lieu 
de  soupçonner  sa  conduite,  vous  y  ayez  attention  et  le  fassiez  observer,  s'il 
est  à  Paris. 


'  Frank  Piiaux,   Les  précurseurs  de  la  diocèse  ne  renfermait  plus  de  protestants 

tolérance,  p.  ir/i.  non    convertis,  excepte   un   i^entilhomme 

'  1-e  8  janvier  1G8G,  Colbert  de  Croissy  et  la  femme  du  ministre  Rozemont. 
félicitait  l't'vtque  d'Auxerre  de  ce  que  son 


Pasteurs  et  Anciens.  I23 

Le  29  du  même  mois,  Dupré,  résident  de  France  à  Genève, 
était  invité  à  rechercher  la  fugitive,  et  à  lui  signifier  l'ordre  de  réin- 
tégrer le  domicile  conjugal.  Elle  ne  revint  qu'après  la  mort  de  son 
mari,  et  dans  la  pensée  qu'il  ne  lui  était  pas  permis  de  laisser  leurs 
enfants ,  Jacques  et  Marguerite,  sans  direction  et  sans  guide. 
L'amour  maternel  l'emportant  sur  ses  scrupules  religieux,  elle  quitta 
Genève  en  1 700,  accourut  près  des  orphelins,  se  laissa  mettre  au 
couvent  de  Sainte-Claire  de  Gien  pour  y  être  «  instruite  »,  et  éleva 
sa  famille  de  telle  sorte  qu'en  1732  les  assemblées  proscrites  se 
tenaient  chez  son  fils. 

Vers  1689,  M.  de  Rozemont,  se  trouvant  à  Gien  chez  son  fils, 
tomba  gravement  malade.  Se  voyant  près  de  mourir,  il  regrettait 
amèrement  de  n'avoir  pas  suivi  les  glorieux  exemples  de  fidélité 
que  lui  avaient  donnés  sa  femme,  deux  de  ses  fils,  une  de  ses  brus 
et  la  plupart  de  ses  collègues.  Accablé  sous  le  poids  du  remords,  il  ne 
voulut  pas  pas  paraître  devant  le  souverainjuge  sans  avoir  réparé  sa 
faute  autant  qu'il  lui  était  possible,  et  refusa  les  sacrements  que  lui 
apportait  le  curé  de  la  paroisse.  Ce  réveil  final  de  la  conscience 
n'était  pas  rare.  Malheureusement  le  malade  guérit  et  la  faiblesse 
morale  revint  avec  la  santé.  Menacé  des  galères  comme  relaps,  il 
n'évita  la  chaîne  que  par  une  nouvelle  abjuration.  Dans  un  placet 
adressé  à  la  cour,  le  fils  sollicita  pour  son  père  la  permission  de 
revenir  à  Paris.  Le  18  avril  1690,  Seignelay  demandait  à  M.  de 
Creil,  intendant  de  l'Orléanais  son  avis  sur  ce  placet'.  Grâce  à  la 
recommandation  de  l'évêque,  la  permission  fut  accordée  le  6  dé- 
cembre. Le  malheureux  vieillard  qui  toute  sa  vie  n'avait  pris  de 
résolution  qu'au  dernier  moment,  persévéra-t-il  jusqu'à  la  fin  dans 
l'hypocrisie  obligatoire? 


EWERTE  TASSIN 


Les  extraits  des  registres  de  Charenton  ne  nous  apprennent 
que  bien  peu  de  chose  sur  l'ancien  ou  le  diacre  de  ce  nom,  qui  était 
en  même  temps  secrétaire  du  consistoire. 

'  Selon  La    France  prot.,  ce    serait  le       que  Haag   n'avait   pas  vue,    atteste    qu'il 
pasteur   apostat    qui    aurait    repoussé  les       s'est  me'pris  sur  ce  point, 
sacrements   etc.    La    lettre    de    Seignelay, 


124  Rcvocaflou  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

En  1629,  urï  Tassin,  prenant  le  titre  d'ingénieur  géographe  du 
roi,  présentait  au  baptême  Elisabeth,  fille  de  Sara  Pittan  et  de  Mel- 
chior  Tavernier,  graveur  du  roi.  Nous  rencontrons  ensuite  Elisabeth 
Tassin,  femme  de  Nicolas  Damain,  sieur  de  Beauvoir,  auquel  elle 
donna  trois  enfants  :  Elisabeth,  mariée  en  1668  à  Charles  Brunier, 
fils  d'Abel,  premier  du  nom,  médecin  du  duc  d'Orléans,  veuve  et 
prisonnière  à  la  Bastille,  dès  le  mois  de  janvier  1686  (Fr.  7o5i 
f°  87);  Anne,  mariée  à  Pierre  Joly,  avocat  en  1668;  Jacob,  établi  à 
Genève  (Agnevv  II,  80). 

Elisabeth  Tassin  avait  deux  frères  :  Ewerte,  avocat  au  Parle- 
ment de  Paris,  et  un  autre  dont  le  prénom  est  inconnu.  Celui-ci 
quitta  la  France  bien  avant  la  Révocation,  épousa  une  hollandaise 
de  la  famille  des  Silver-Crona,  et  s'établit  à  La  Haye,  où  il  eut  un 
fils  appelé  Abel  Tassin  d'Allonne,  lequel  était  docteur  en  droit  et 
secrétaire  de  la  princesse  d'Orange  dès  1680.  Nous  ignorons  si  Eli- 
sabeth et  ses  frères  étaient  les  enfants  du  géographe.  Il  paraît  avoir 
existé  à  Paris  deux  familles  Tassin.  En  effet,  Marie  Tassin,  femme 
de  Samuel  Le  Gendre,  sieur  de  La  Cour,  dont  elle  eut  deux  filles  : 
Elisabeth,  mariée  à  Ezéchiel  Le  Vasseur,  en  i665,  et  Anne,  mariée 
la  même  année  à  Antoine  de  Montdoré,  n'était  sans  doute  pas  la 
sœur  d'Elisabeth;  car  elle  ne  figure  pas  dans  le  testament  d'Abel, 
qui  institua  héritiers  d'une  partie  de  sa  fortune  les  enfants  de  sa 
tante  Elisabeth  (Agnew  II,  8o-83). 

Ewerte  signait,  le  24  août  1674,  sur  les  registres  de  Charenton 
comme  témoin  de  l'inhumation  d'OljnTipe  de  Lorme,  veuve  de 
Christophe  Justel,  conseiller-secrétaire  du  roi  ;  en  1680,  il  donnait  à 
Jean  Rou,  partant  pour  La  Haye,  une  chaude  lettre  de  recomman- 
dation pour  son  neveu  Tassin  d'Allonne  •  ;  en  1682,  il  signait  en- 
core, avec  Bernard,  sieur  de  Bouilly,  comme  lui  ancien  du  quartier 
Saint-André-des-Arts,  l'acte  d'inhumation  de  Paul  Desgoris,  sieur 
des  Cochets^,  leur  cousin.  Tassin  habitait  la  rue  du  Battoir  (partie 
occidentale  de  la  rue  Serpente  actuelle),  et  la  même  maison  que 
l'avocat  Jacques  Falaiseau,  fugitif  dès  le  10  novembre  i685  et  frère 
de  l'ancien  qui  donna  un  si  déplorable  exemple  de  faiblesse.  Quand 
la  police  commença  ses  visites  domiciliaires  pour  contraindre  les 
protestants  à  l'abjuration,  Tassin  temporisa,  promit  vaguement,  et 
ce  fut  tout  ce  qu'on  put  obtenir  de  lui.  Le  commissaire  Dyeure 
écrivait,  le  17  novembre,  à  La  Reynie  : 


'  Mémoires  de  Jean  Rou,  I,   17C.  '^  Voir  aux  biens  des  fugitifs  la  demoi- 

selle d'Higory  ou  Desgoris  ou  Desgories. 


Pasteurs  et  Anciens.  i25 

Ce  matin,  faisant  la  police  de  mon  quartier,  j'ai  parlé  à  M.  Tassin,  ci-devant 
ancien  de  la  R.  P.  R.,  lequel  m'a  témoigné  et  dit  qu'il  avait  promis  d'abjurer; 
mais  qu'il  fallait  attendre  que  Notre  Seigneur  l'eût  éclairé,  qu'il  fallait  penser 
à  ce  qu'on  faisait,  qu'il  était  né  dans  cette  religion  et  qu'un  changement  ne  se 
faisait  pas  sans  beaucoup  de  réflexion  (Fr.  7o53,  f°  189) . 

Trois  jours  après  cette  réponse  évasive,  le  même  commissaire 
remettait  à  Tassin  la  lettre  de  cachet  qui  l'exilait  à  Semur  en  Bour- 
gogne, et  arrachait  à  la  servante  de  l'exilé  une  promesse  de  réunion 
à  l'Église.  Tassin  lui-même  réitéra  la  sienne  le  lendemain  ou  le 
surlendemain,  si  bien  que  Seignelay  écrivit  le  24  novembre  à  La 
Reynie  :  «Vous  pouvez  sans  difficulté  donner  permission  au  sieur 
Tassin,  qui  a  promis  de  se  convertir,  de  demeurer  à  Paris»  (O*  29). 
Le  malheureux  ancien  sut-il  s'arrêter  sur  la  pente  fatale  où  il  avait 
mis  le  pied?  Demeura-t-il  à  Paris  comme  Gaucher;  alla-t-il  un  peu 
plus  tard  en  exil,  comme  Janiçon  ?  Quoi  qu'il  en  soit,  il  finit  cer- 
tainement par  abjurer;  car,  le  2  mars  1686,  on  remit  momentané- 
ment entre  ses  mains  et  entre  celles  de  l'avocat  J0I3'  sa  nièce, 
femme  de  Charles  Brunier,  détenue  au  Châtelet  pour  la  R.  Au  mois 
de  juin,  il  demandait  encore  qu'on  la  tirât  du  Châtelet  et  qu'on  la 
mît  en  liberté  pour  trois  mois,  s'engageant  à  la  rendre  catholique 
dans  l'intervalle,  et  à  pa3'er  5ooo  livres  s'il  ne  pouvait  la  repré- 
senter. La  Reynie  consulté  ne  se  fia  point  à  cette  promesse. 
]y[me  Brunier  fut  mise  le  8  juillet  aux  Nouvelles-Catholiques  oîi 
Tassin  eut  permission  de  la  voir. 

Bien  que  Tassin  n'eût  pas  d'enfants,  le  nom  ne  s'éteignit  point 
avec  lui;  en  1767,  Louis  et  Gabriel  Tassin,  banquiers  à  Paris  et 
descendants  de  nouveaux  convertis,  obtenaient  la  permission  de 
vendre  quelques  propriétés.  A  la  fin  du  XVIIP  siècle,  nous  trouvons 
un  Tassin  parmi  les  parisiens  qui  s'engagent  à  verser  une  somme 
annuelle  pour  la  restauration  du  culte  et  le  traitement  des  pasteurs 
qu'on  voulait  obtenir  :  Rabaut,  IVIarron  et  Mestrezat. 


XV 


LIVRES  ET  IMPRIMEURS 


Souffrant  impatiemment  la  contradiction,  le  clergé  excitait  les 
juges  et  les  parlements  à  sévir  contre  les  livres  hérétiques;  il  en  fit 
même  brûler  quelques-uns  par  l'exécuteur  de  la  haute  justice:  le 
Capucin  de  Du  Moulin  en  1641,  la  Disputatio  de  Snpposito  en  i658, 
la  Réplique  de  Daillé  au  ministre  apostat  Cottiby,  en  1661;  le  dis- 
cours de  Bruguier  sur  le  chant  des  psaumes,  et  le  Tombeau  de  la 
messe  de  Derodon,  en  i663;  la  Réponse  du  ministre  Tricotet,  de 
Calais,  à  Amblat,  en  1664;  X Abrégé  des  controverses  Aq  Drelincourt, 
en  i665.  En  vertu  d'une  déclaration  du  2  avril  1666,  aucun  ouvrage 
protestant  ne  pouvait  être  imprimé  sans  l'attestation  de  deux  ou 
trois  pasteurs  et  sans  l'autorisation  du  juge  du  lieu.  La  déclaration 
du  1*="'  février  1669  n'exigeait  plus  la  permission  du  juge;  celle  du 
19  novembre  1670  rétablit  cette  clause,  qui,  dans  la  plupart  des 
cas,  devenait  une  véritable  entrave.  Toutefois,  en  1671,  sur  le  vu 
d'un  certificat  de  Claude  et  de  Daillé,  La  Reynie  donnait  le  permis 
d'imprimer  ww^  Méditation  et  prière  du  jeûne. ha.  version  du  Nouveau 
Testament  publiée  la  même  année  chez  Louis  Vendosme,  in- 12, 
par  Daillé  fils  et  Valentin  Conrart,  fut  entièrement  supprimée,  si 


'  M.  Cil.  Read  a  public;  dans  le  Bulletin  (Jean),  Joalin  (Antoine),  Langlois  (Claude 

(IV,  627)  la  liste  suivante  des  imprimeurs  et  Antoine),   I.e  Bret  (Pierre,  Thomas  et 

libraires  de  Paris;  Auvray  (Jacques,  Pierre  Isaac),  Le  Gusil  (Jacques),  Lucas  (Ktienne 

et     Nicolas),     Bourdin    (Nicolas),     Bour-  et    Jacques),     Martin    (Jean),     Mondière 

riquant  iJean),   Célérier  (Samuel),   Cressé  (Melcliior),  Perier  (Louis  et  Pierre),  Rous- 

(Ja:ques).  Hallin  (Remy  et  Jacques),    Des  seau  (René),  Vendôme  (Louis  et  NicoLis). 

Hayes  (Pierre),  Dodin  (Jean  et  Isaac),  Du  11    faut    ajouter    à    cette    liste:     Berjon 

Cloux  (Josuéj,  Dupin  (Nicolas  et  Charles),  (Jean),  d'après  La  France prot.,  2»  édit.,  et 

Frémont  (Edouard),    Huct   (Jean),   Janon  plusieurs  autres,  mentionnés  ci-dessous. 


Livres  et  Imprimeurs.  127 

nous  en  croyons  la  Bibliotheca  sacra  du  P.  Le  Long'.  De  même  les 
planches  des  Tables  chronologiques  de  Jean  Rou,  destinées  au 
Dauphin,  furent  confisquées  en  lôyS  et  l'auteur  mis  à  la  Bastille  ^. 
Le  24  février  i535,  François  \"  annulant  ses  lettres-patentes 
du  i3  janvier  qui  abolissaient  l'imprimerie  comme  favorisant 
l'hérésie,  avait  décrété  qu'il  n'y  aurait  à  Paris  que  vingt-quatre 
imprimeurs,  dont  douze  choisis  par  lui-même  et  douze  par  le  Parle- 
ment^. A  part  cette  limitation,  le  commerce  de  la  librairie  était 
demeuré  hbre  jusqu'en  1677;  à  ce  moment  La  Reynie  crut  néces- 
saire de  l'organiser,  dans  le  but  de  réprimer  la  vente  des  libelles  où 
les  scandales  de  la  cour  étaient  malicieusement  retracés  *.  Deux  ans 
plus  tard,  à  côté  d'un  brevet  accordant  le  rang  de  duchesse  à 
M"^  de  Montespan,  nous  trouvons  dans  les  registres  du  Secrétariat 
un  billet  du  i5  mars,  par  lequel  Seignelay  informe  La  Reynie  que 
le  roi  désire  «savoir  s'il  y  a  à  Paris  quelques  libraires  de  la  R.  P. 
R.  ».  Cette  curiosité  de  mauvais  augure  fut  bientôt  satisfaite.  Six 
membres  au  moins  de  l'Eglise  réformée  possédaient  des  brevets 
d'imprimeur-libraires:  1°  Samuel  Périer,  libraire  à  Charenton^ 
demeurant  à  Paris  au  Palais,  en  la  galerie  des  prisonniers,  au  roi 
de  Suède;  2°  Etienne  Lucas,  libraire  demeurant  à  Paris,  rue  Char- 
tière,  près  le  Puits-Certain,  à  la  Bible  d'or;  3"  Antoine  Cellier, 
libraire  à  Charenton,  demeurant  à  Paris  rue  delà  Harpe,  aux  Gants 
couronnés,  près  la  Rose  rouge;  4"  la  veuve  d'Olivier  de  Varennes^, 
libraire  à  Charenton,  demeurant  à  Paris,  cour  neuve  du  Palais ''; 
6°  Pierre  Auvray,  libraire  à  Charenton,  demeurant  à  Paris,  rue 
Saint-Jacques,  aux  Trois  entonnoirs,  s'il  vivait  encore''.  Enfin, 
parmi  les  notes  que  nous  devons  à  l'obligeance  de  notre  collègue 
M.  Ch.  Read,  se  trouve  la  suivante:   «Gabriel  de  Tournes,  libraire 


'  Voir  l'art.    CONRART    du   Dictionn.  cipité    la    nuit    du    haut    d'une     fenêtre 

de  Moréri  et  notre  Coup-d'œil  sur  ihist.  {Mém.  de  Rou,  I,  217). 

du    texte    d'Olivetan    dans    la   Revue   de  '  Kn  1649,   il  demeurait   sur  le  quai  de 

théol.  et  de  philos,  de  Lausanne  i8Sq.  Gévre,  à  la  Caille;  en  i653  et  iG58,  proche 

2  Mém.  de  Jean  Rou,  I,  56.  —  Son  le  Pont  Saint-Michel,  au  Sacrifice  d'Abra- 
crime  e'tait  d'avoir  noté  la  date  où  com-  ham  ;  en  1680,  la  boutique  de  la  veuve 
mença  la  distinction  entre  l'e'vêque  et  le  e'tait  au  Palais,  proche  M.  le  premier  pré- 
prêtre,  la  condamnation   du  pape   Hono-  sident,  au  Sacrifice  d'Abraham. 

rius  I"'  comme  monothélite,  d'avoir  attri-  '  Il  imprimait  en   1671  la  Méditation  et 

bue    la   canonisation  d'Irène    à   son    zèle  prière  du  jeûne   susmentionnée.    Il    n'est 

pour  les  images,  et  indiqué  que  le  célibat  point  porté  comme  défunt  dans  l'acte  de 

des    prêtres    ne    commença    qu'en    1080  baptême  du  fils  que   lui   donna  dans   les 

(I,  97).  premiers  jours  de  juin  1674  Elisabeth  van 

3  Christie,  Dolet,  trad.  fr.,  p.  222.  Cœuien,  sa  femme.  Son  père,  nommé 
*  Pierre  Clément, //iii.  Je  Co/ttr/,  II,  353.  aussi  Pierre,  élait  mort  en  1666,  âgé  de 
'  Son  mari,   mort  en  1677,   s'était  pré-  quarante-huit  ans. 


128  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Pans. 

à  Paris,  inhumé  au  cimetière  Saint-Père  le  28  janvier  1681,»  non 
mentionné  par  La  France  protestante. 

Bien  inférieurs,  sous  tous  les  rapports,  aux  Estienne  et  aux 
De  Tournes  de  Lyon  et  de  Genève,  ces  parisiens  n'avaient  que  des 
établissements  peu  considérables,  et  leur  situation  de  fortune  ne 
paraît  pas  leur  avoir  permis  d'imprimer  la  Bible  dans  le  format 
in-folio.  Les  ouvrages  qui  portent  leurs  noms  sont  généralement 
d'une  médiocre  exécution:  quand  le  caractère  est  beau,  le  papier  est 
mauvais;  plus  souvent  l'un  et  l'autre  laissent  également  à  désirer. 
Nous  ne  voyons  à  citer  comme  sortant  de  la  médiocrité  que  le 
Nouveau  Testament  de  Cellier  i658  in-4°,  la  Bible  in-i6  du  même, 
i652,  déjà  moins  remarquable,  et  U Examen  de  soi-même  de  Périer, 
1682,  in-i6.  Le  plus  remarquable  est  la  Réponse  de  Claude  aux  deux 
traités  intitulés  la  Perpétuité,  Cellier,  1668  in-4°. 

Le  27  décembre  1680,  La  Reynie  reçut  l'ordre  d'empêcher  le 
débit  de  La  Politique  du  cierge  de  France,  «  livre  préjudiciable  au 
service  de  Sa  Majesté  »  (O*  24),  dans  lequel  Jurieu  réfutait  les 
sophismes  de  l'intolérance  avec  une  grande  modération,  et  «  sans 
violer,  assurait-il,  le  respect  que  l'on  doit  à  un  roi,  à  un  grand  roi  et 
à  son  roi  ».  Un  sermon  de  Claude  sur  la  sainte  cène,  V Explication 
de  la  section  LUI  du  Catéchisme,  Char.,  Périer,  1682,  in-8"  ',  eut  le 
même  sort  que  La  Politique  du  clergé.  Toutefois  on  finit  par  rendre 
à  Périer  les  exemplaires  saisis. 

Quand  Bossuet,  oublieux  de  l'engagement  qu'il  avait  pris  de 
ne  rien  publier  de  sa  conférence  avec  Claude,  eut  imprimé  son 
compte  rendu,  Claude  se  trouva  dégagé  du  même  engagement,  et 
crut  avoir  le  droit  de  faire  aussi  sa  confidence  au  public.  Le  lieute- 
nant-civil ne  voulait  point  lui  en  donner  l'autorisation;  mais  Bossuet 
«  la  lui  fit  obtenir,  selon  E.  Benoit,  par  vanité,  comme  ne  craignant 
rien  de  ce  que  le  ministre  pouvait  écrire  ».  L'historien  de  l'Edit  de 
Nantes  était  fort  exactement  renseigné,  ainsi  que  l'atteste  le  billet 
que  Seignelay  adressait  à  M.  de  Meaux,  le  10  avril  i683: 


'  En  tête  figure  l'avertissement  suivant:  quante-deux  pages  de  ce  discours,  qui  ne 

oCe  sermon  ayant  c'tc  imprime,   à   l'insu  renferme  que  quelques   lignes  d'cxhorta- 

de  l'auteur,    d'une  manière  peu  correcte,  tion,  sont  remplies  d'une  dialectique  sub- 

on  s'est  trouvé  comme  obligé  de  le  donner  tile  qui  n'ollre  aujourd'hui  que  bien  peu 

au  public,  afin  au    moins  qu'il  parût  re-  d'intérêt.  La  question  était  capitale  alors, 

purgé  des  fautes  qui   s'y  étaient  glissées  et  l'on  dut  admirer  la  défense   serrée   de 

et  dans  une  forme    plus  juste».  —  l.'ap-  l'orateur,     son     argumentation     forte    et 

probation   de  Mcsnard   est  du   lo  juillet;'  presque  claire  en   uu    sujet  passablement 

celle  d'Allix,    du  ii,    et    le    permis  d'im-  obscur, 
primer  de  La  Reynie,    du    3o.    Les   cin- 


Livres  et  Imprimeurs.  129 

Le  roi  m'ordonne  de  vous  écrire  pour  savoir  si  vous  ne  trouverez  point 
d'inconvénient  à  permettre  au  ministre  Claude  de  faire  imprimer  un  livre  qu'il 
a  composé  en  réponse  de  celui  que  vous  avez  fait  sur  la  conférence  que  vous 
avez  eue  avec  lui  en  présence  de  M""  de  Duras. 

Sur  la  réponse  de  Bossuet,  La  Reynie  permit,  d'après  un  ordre 
du  i'^''  mai,  d'imprimer  l'ouvrage  de  Claude.  C'est  ainsi  que  parut 
la  Réponse  au  livre  de  M.  de  Meaux,  etc.,  i683. 

Le  19  janvier  i685,  le  commissaire  Delamare  rendait  visite  aux 
libraires  protestants,  dans  l'espoir  de  découvrir  chez  eux  des  livres 
prohibés,  c'est-à-dire  des  ouvrages  de  controverse  venus  de  l'étran- 
ger en  contrebande.  Son  attente  fut  déçue,  il  ne  trouva,  notamment 
chez  Etienne  Lucas,  imprimeur  et  relieur,  que  1700  psautiers  de 
Marot,  400  exemplaires  du  livre  de  prières  de  divers  auteurs,  35o 
Nouveaux  Testaments  et  une  quarantaine  de  Bibles,  en  tout  2400 
volumes  (Fr.  7o5o  f°  19).  L'apparition  de  l'arrêt  du  Conseil  du 
16  mai,  interdisant  d'admettre  à  l'avenir  aucun  Réformé  dans  la 
corporation  des  imprimeurs  et  libraires,  ranima  le  zèle  de  Dela- 
mare, qui  recommença  aussitôt  ses  visites  domiciliaires.  Malgré  la 
mort  d'Antoine  Cellier  (1681)^  dont  le  brevet  semble  être  tombé  en 
déshérence,  il  restait  encore  à  Paris  six  imprimeurs  huguenots  : 
1°  Etienne  Lucas,  2°  la  veuve  de  Varennes,  3°  la  veuve  Vendôme, 
qui  avait  succédé  à  son  mari,  4°  Duchemin,  successeur  de  son 
beau-père  Périer',  5°  Daniel  Hortemel,  gendre  de  Cellier,  qui  exer- 
çait sous  le  nom  et  avec  le  privilège  de  la  veuve  Bisquin,  de  la  rue 
Gallande,  et  6  "  la  veuve  Jacques  le  Gentil  ^.  —  Louis  Lucas,  fils 
d'Etienne,  et  Dupin,  tenaient  aussi  boutique  de  librairie,  le  premier, 
dans  la  galerie  du  Palais;  le  second,  rue  du  Mont-Saint-Hilaire;  mais 
ils  n'avaient,  suivant  Delamare,  que  le  brevet  de  relieur.  Daniel  de 
La  Martinière  vendait  aussi  des  livres  huguenots,  nous  ignorons  à 
quel  titre. 

Après  avoir  fait,  du  19  au  21,  surtout  chez  Etienne  Lucas,  une 
ample  moisson  des  ouvrages  qu'il  recherchait,  Delamare  s'empressa 
d'en  envoyer  la  liste  à  La  Reynie.  Voici  les  titres  des  prétendus 
«  libelles  »  saisis  chez  la  veuve  De  Varennes  : 

Suite  du  miroir  de  la  piété  par  Flore  de  Saiute-Foy.  A  Liège, 
chez  Pierre  Brouard,  1677;  un  exemplaire. 


*  Périer  n'était   retiré  des   affaires   que  ^  Dont    le    mari  ,    demeurant   rue    des 

depuis  peu;    c'était   encore    lui    qui    im-  Noyers,    proche   la    place  Maubert,    avait 

primait  en  i583  la  Réponse  de  Claude  au  imprimé   en    1670   un   arrêt   du    Conseil 

'ivre  de  M.  de  Meaux.  d'État  du  sj  décembre  i66q. 


i3o  Révocation  de  l'Édii  de  Nantes  à  Paris. 

Narration  véritable  dé  l'exécrable  conspiration  du  parti  papiste 
contre  la  vie  de  sa  sacrée  Majesté  le  gouvernement  d' Angleterre  et  la 
religion  protestante,  suivant  la  copie  de  Londres,  i6jg;  un  exem- 
plaire. 

Le  Népotisme  de  Rome,  1679;  un  exemplaire  en  deux  tomes. 

Intrigues  secrètes  des  cardinaux  de  la  cour  de  Rome  pour  par- 
venir à  la  papauté  et  antres  traités  curieux  et  politiques  touchant  les 
dignités  de  l'Église,  1680  ;  un  exemplaire. 

La  Politique  du  clergé  de  France.  A  Cologne,  chez  Pierre 
Marteau,  1681;  un  exemplaire. 

Les  lettres  sincères  d'tm  gentilhomme  français.  Première  partie. 
A  Cologne,  par  Pierre  Marteau,  1681  ;  un  exemplaire.  La  seconde 
partie  ne  s'est  point  trouvée. 
Delamare  ajoutait: 

La  veuve  De  Varennes  dit  que  ce  dernier  livre  lui  a  été  prêté  par  un  de 
ses  amis.  Il  est  relié  en  vélin,  façon  de  Hollande.  Et  à  l'égard  de  tous  les 
autres  livres,  qu'ils  se  sont  trouvés  dans  des  paquets  d'autres  livres  qu'elle  a 
achetés.  Si  les  libraires  qui  se  trouvent  saisis  de  livres  défendus  pouvaient 
alléguer  de  telles  excuses,  ou  si  elles  devaient  être  reçues,  il  n'y  aurait  jamais 
de  faute  ni  de  contravention  de  leur  part;  car  ils  ne  tiennent  qu'un  exemplaire 
à  la  fois  de  cette  sorte  de  livres.  Ils  ne  s'en  chargent  qu'à  mesure  qu'ils  les 
débitent  et  ils  ne  les  exposent  pas  en  vue.  Tous  ceux  qui  en  font  le  commerce 
ont  accoutumé  de  les  tenir  ainsi  séparés  et  mêlés  parmi  d'autres  livres  permis. 

Comme  la  presque  totalité  des  affaires  était  entre  les  mains 
d'Hortemel  et  de  la  veuve  de  Varennes,  c'est  à  eux  que  Delamare 
en  voulait  le  plus.  Il  faisait  espionner  la  veuve  par  le  graveur  Gil- 
bert, logé  tout  près  d'elle;  il  la  dépeignait  comme  savante  dans  sa 
religion  et  habile  à  discuter  avec  les  prêtres  qui  fréquentaient  sa 
boutique,  dans  laquelle  venaient  de  quatre-vingts  à  cent  personnes 
chaque  jour,  en  un  mot  comme  une  femme  dangereuse.  Il  repré- 
sentait Hortemel  comme  un  hollandais  très  adroit,  qui  tirait  de 
Hollande  et  d'ailleurs  «tous  les  mauvais  livres»  qu'on  y  imprimait, 
et  comme  le  correspondant  suspect  d'une  infinité  de  pasteurs 
étrangers.  Si  leurs  deux  boutiques  étaient  fermées,  écrivait-il,  «  la 
librairie  serait  purgée  des  P.  R.».  Son  ambition  allait  pourtant 
plus  loin  ;  car  il  demandait  qu'on  les  fermât  toutes,  à  l'exception  de 
celle  de  la  veuve  Vendôme,  où  il  n'avait  trouvé  rien  de  suspect  et 
dont  le  commerce  était  d'ailleurs  presque  nul.  Outre  le  délit  com- 
mun de  vente  d'ouvrages  prohibés,  Delamare  accusait  Duchemin 
et  Louis  Lucas  d'exercer  sans  titre  ni  privilège,  le  dernier,  sous  le 
nom  de  son  père  ;  il  accusait  Hortemel  d'en  exploiter  un  qui  ne  lui 


Livres  et  Imprimeurs.  i3i 

appartenait  pas  et  dont  le  titulaire  avait  cessé  de  faire  usage  pen- 
dant une  période  de  treize  à  quatorze  ans;  ce  qui  permettait  de  le 
frapper  en  vertu  de  l'arrêt  du  conseil  de  l'année  1667.  Quant  à 
Dupin,  maître  relieur,  dont  la  femme  et  les  filles  avaient  abjuré,  et 
qui  tenait  «sans  droit »(?)  une  boutique  dans  la  cour  du  temple  de 
Charenton,  Delamare  faisait  remarquer  que  la  «juste  défense»  de 
tenir  cette  boutique,  pourrait  n'être  pas  inutile  à  sa  conversion 
(Fr.  7o5o  f°  28).  «J'ai  visité  Dupin,  écrivait-il  encore.  Je  n'ai  trouvé 
chez  lui  rien  de  mauvais,  pas  même  des  livres  de  la  R.  P.  R.  Je 
crois  que  Dieu  fera  la  grâce  à  cet  homme  de  se  convertir  à  l'exemple 
de  sa  femme  et  de  ses  enfants  ». 

Animé  du  même  zèle  que  le  commissaire  et  s'appuyant  sur  les 
contraventions  constatées,  La  Reynie  proposa,  le  22  mai,  au  chan- 
celier, la  stricte  exécution  de  l'article  XXI  de  l'Edit  de  Nantes  ', 
c'est-à-dire  la  suppression  des  imprimeries  et  librairies  protestantes 
de  Paris.  II  ne  restait  qu'à  choisir  la  voie  à  prendre,  celle  de  l'appel 
au  Parlement,  ou  celle  d'un  arrêt  du  conseil  (Fr.  7o5o);  ce  fut 
cette  dernière  qu'on  choisit.  Non  seulement  le  conseil  royal  trouva 
bon  d'étendre  à  toute  la  France  la  mesure  proposée  pour  Paris, 
mais  foulant  aux  pieds  ce  même  article  XXI  qui  permettait  l'impres- 
sion et  la  vente  des  livres  aux  lieux  où  se  célébrait  l'exercice,  il 
ordonna  à  tous  les  imprimeurs  et  libraires  protestants  de  cesser  sur 
le  champ  leur  commerce.  L'arrêt  rendu  le  9  juillet  ne  fut  imprimé 
que  le  26,  et  publié  que  le  3o.  Le  3  août,  Delamare  informait  La 
Reynie  que,  dès  le  lendemain  de  la  publication  de  l'arrêt,  c'est-à- 
dire  dès  le  3i  juillet,  les  libraires  de  Paris  avaient  fermé  leurs  bou- 
tiques. Toutefois  ce  «féroce  idiot»,  comme  l'appelait  Eugène  Des- 
pois, n'était  pas  encore  satisfait.  Il  demande  1°  dans  combien  de 
temps  on  doit  les  obliger  à  se  défaire  de  leurs  fonds  ;  2°  si,  en 
attendant,  on  ne  pourrait  pas  les  obliger  à  enlever  leurs  livres  de 
leurs  boutiques  pour  les  mettre  en  magasin  ;  3°  si  les  relieurs  sont 
compris  dans  l'exclusion  de  l'arrêt  ;  4°  si  les  boutiques  de  libraire 
qui  sont  à  Charenton  doivent  rester  dans  le  même  état  et  avoir  la 
même  liberté  de  vendre  des  livres  près  du  temple  ;  5"  s'il  sera  per- 
mis aux  libraires  catholiques  de  vendre  les  psautiers,  prières,  ser- 
mons et  autres  livres  de  la  R.  P.  R.  qui  ont  été  tolérés  jusqu'à 
présent,  à  condition  de  mettre  ces  livres  en  un  même  endroit  sous 


'«Ne    pourront    les    livres   concernant       l'exercice    public    de    ladite    religion    est 
ladite  R.  P.  R.  être   imprimés  et  vendus       permis», 
publiquement,   qu'es   villes   et   lieux  où 


i32  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

la  clef.  —  Dans  le  cas,  ajoute-t-il,  où  l'on  ferait  quelque  défense 
aux  autres  relieurs,  il  conviendrait  de  donner  toute  latitude  à 
Dupin,  dont  la  famille  est  convertie  depuis  deux  ans  et  qui  est  très 
pauvre  (Fr.  7052  i°  248).  —  L'arrêt  était  formel  et  ne  comportait 
point  d'exception  pour  Charenton.  Aussi  les  six  libraires,  qui  avaient 
commencé  par  obéir,  présentèrent-ils  au  roi,  le  3i  juillet,  une 
requête  dans  laquelle  ils  représentaient  que  cet  arrêt  ne  les  rédui- 
sait pas  seulement  à  la  mendicité;  mais  qu'il  les  obligeait  à  faire 
banqueroute  à  leurs  créanciers  (un  seul  d'entre  eux  devant  plus  de 
3o  000  livres  au  sieur  Mabre  Cramoisy).  En  conséquence,  ils  sup- 
pliaient Sa  Majesté  de  leur  permettre  d'exercer  leur  profession 
pendant  une  année,  afin  qu'ils  pussent  débiter  leurs  marchandises 
et  payer  leurs  dettes,  et  d'enjoindre  à  leurs  créanciers  de  prendre 
des  livres  en  paiement  aux  conditions  accoutumées  ;  ils  demandaient 
en  outre  la  permission  de  vendre  leurs  meubles  et  de  se  retirer  hors 
de  France  avec  leurs  familles  au  bout  de  l'année,  en  emportant  ce 
qui  leur  resterait  de  marchandises  (Fr.  21740  i°  64).  A  cette  requête 
le  roi  répondit  par  l'arrêt  du  conseil  d'Etat  du  11  août,  «  accordant 
terme  et  délai  de  trois  mois  aux  libraires  de  la  R.  P.  R.  établis  à 
Paris,  pour  se  défaire  de  leurs  marchandises»,  nonobstant  l'arrêt 
du  9  juillet  {Ibid.,  f^  65  et  67)  '. 

Feignant  de  croire  que  les  calomnies  des  ministres  étaient  le 
seul  obstacle  à  la  conversion  des  protestants,  l'assemblée  du  clergé 
réunie  extraordinairement  pour  hâter  la  Révocation,  supplia  le  roi 
de  défendre  aux  ministres  non  seulement  d'écrire  contre  le  catho- 
licisme, mais  même  d'en  «parler  directement  ou  indirectement»^;  elle 
demanda  en  outre  la  suppression  de  tous  les  ouvrages  protestants. 
Sachant  que  qui  n'entend  qu'une  cloche  n'entend  qu'un  son,  ce  clergé 
sans  scrupules  espérait  qu'on  n'entendrait  bientôt  plus  que  la  cloche 
romaine  et  que  tout  deviendrait  catholique,  de  gré  ou  de  force. 
Un  édit  du  mois  d'août  fit  droit  aux  demandes  de  l'assemblée^,  et 
défendit  d'imprimer,  vendre  ou  débiter  d'autres  livres  protestants 
que  la  «profession  de  foi,  les  prières  et  les  règles  ordinaires  de  la 
discipline  ».  En  enregistrant  cet  édit  le  25,  le  Parlement  invita  l'ar- 
chevêque de  Paris  à  dresser  le  catalogue  des  ouvrages  qui  devaient 

'  La  copie  de  ces  deux   pièces  nous  a  De  Bezons  recevait  l'ordre   de  s'informer 

été  communiquée  par  M.  N.  Weiss.  quel    était  le  Moucheron   d'Orléans   sous 

'  Nota,  dit  Benoit,  qu'il  ne  restait  plus  lequel    venaient    d'iJtre    soutenues    deux 

vingt    Lg'ises    où    l'on    eût    le    droit    de  tlièses  renouvelant  la  philosophie  nouvelle 

prêcher.  que    le    roi     avait    défendu    d'enseigner 

'  Descaries  n'était  pas  mieux  traité  que  (O'  20). 
le  protestantisme:  le  9  juillet,  l'intendant 


Livres  et  Imprimeurs.  i33 

être  saisis.  M.  de  Harlay  en  désigna  plus  de  cinq  cent  vingt-cinq, 
en  tète  desquels  il  plaça  la  Bible  et  le  Nouveau  Testament  de  la 
traduction  des  ministres  avec  leurs  annotations';  puis  venaient  les 
écrits  de  Calvin,  Bèze,  Du  Plessis-Mornay,  Du  Moulin,  Am3frault, 
Blondel,  Mestrezat,  Daillé,  Drelincourt,  Rivet,  Jurieu,  des  traités 
de  Luther,  de  Bucer,  Mélanchton,  Œcolampade,  Sleidan,  la  Confes- 
sion de  foi  chrétienne  faite  et  déclarée  en  l'Eglise  française  de  Stras- 
bourg, par  Jean  Garnier,  X Histoire  des  persécutions  et  martyrs  de 
l'Eglise  de  Paris  depuis  l'an  ijjj  jusqu'au  temps  de  Charles  IX, 
etc.,  etc.  Les  psaumes  de  Marot  étaient  compris  dans  les  Bibles  et 
Nouveaux  Testaments,  puisque  le  tout  se  reliait  ensemble.  A  ce 
catalogue  était  annexé  un  mandement  dont  le  paragraphe  qui  suit 
fera  suffisamment  connaître  l'esprit: 

L'Église  qui  de  tout  temps  a  condamné  les  hérésies,  a  toujours  compris 
dans  leur  condamnation  les  mauvais  livres  qui  les  soutenaient;  et  non  seule- 
ment elle  a  puni  par  censures  ceux  qui  les  liraient  ou  les  retiendraient,  mais 
encore  elle  a  eu  recours  à  l'autorité  des  princes  chrétiens  pour  en  arrêter 
l'impiété.  Constantin  ordonna  qu'on  fit  brûler  les  livres  des  Ariens;  Théodose, 
ceux  des  Nestoriens,  etc. 

Le  6  septembre,  le  Parlement  rendit  un  arrêt  ordonnant  la 
suppression  de  ces  livres,  et  enjoignant  à  tous  les  officiers  de  police 
de  les  rechercher  soigneusement  «tant  chez  les  imprimeurs  et 
libraires  que  dans  les  maisons  des  ministres  et  anciens  ».  Restaient 
les  particuliers.  Le  parlement  n'avait  point  osé  ordonner  la  violation 
de  leur  domicile,  comme  semblait  l'y  inviter  le  mandement  archiépis- 
copal; toutefois  la  recherche  ne  tarda  pas  à  devenir  universelle, 
même  à  Paris,  où  la  police  montra  bientôt  qu'elle  était  entièrement 
dégagée  des  préjugés  parlementaires.  —  Le  27  septembre,  La 
Re3^nie  ordonnait  aux  commissaires  Nicolas  Delamare  et  Claude 
Lepage,  de  se  rendre  le  lendemain  à  Charenton  pour  y  saisir  les 
ouvrages  prohibés,  et  de  ne  partir  que  l'après-midi,  c'est-à-dire 
après  la  publication  de  l'arrêt.  Le  28  au  matin,  les  autres  commis- 
saires reçurent  l'ordre  dé  faire  sur-le-champ  perquisition  chez  les 
ministres  et  les  anciens,  «  sans  éclat  et  avec  toute  la  douceur  et 
l'honnêteté  possible  »  (Fr.  7o5o  f  '  100),  en  se  faisant  accompagner 
d'un  huissier  «  pour  plus  de  décence  et  même  pour  faciliter  la 
visite».  Ils  devaient  dresser  procès-verbal  dans  chaque  maison, 
qu'il  s'y  trouvât  ou  non  des  ouvrages  huguenots  '. 

•  En  revanche  Rabelais  n'était   pas  dé-  '  Outre  la  chanson  antiprotestante  sai- 

fendu.  sie  le  26  juin  i685  {voir  t.  I,  556),  il  semble 


i34  Révocation  de  tÉdit  de  Nantes  à  Paris. 

Camus  et  Picard,  commissaires  du  quartier  de  la  place  Mau- 
bert,  se  présentèrent  chez  le  pasteur  Mesnard;  il  leur  dit  que,  ayant 
eu  connaissance  de  l'édit  du  roi,  du  mandement  de  l'archevêque  et 
de  l'arrêt  du  parlement,  il  avait  confié  tous  ses  livres  défendus  à 
son  frère,  parti  avec  la  permission  du  roi,  pour  se  rendre  en  Dane- 
mark, où  il  était  appelé  en  qualité  de  ministre  de  la  reine.  Il  ne  se 
trouva  dans  son  cabinet  que  des  ouvrages  autorisés:  les  Conciles 
du  P.  Labe  en  dix-huit  vol.,  Saint- Augustin  en  dix  vol.,  Saint-Cyrille 
d'Alexandrie  en  sept  vol.,  Justin  Martyr  en  un  vol.,  les  histoires  de 
l'Église  d'Eusèbe  et  de  Socrate  en  trois  vol.,  Saint-Cyprien  en  un 
vol.,  Tertullien  en  un  vol.,  huit  volumes  in-f°  des  Pères  de  l'Église, 
vingt  volumes  des  historiens  grecs  et  latins,  Bellarmin  en  trois 
volumes,  douze  volumes  de  dictionnaires  en  plusieurs  langues, 
vingt  volumes  de  commentateurs  catholiques,  cent  volumes  d'au- 
teurs classiques,  et  cent  volumes  in-4°  d'histoire,  de  critique  et 
d'humanités.  Chez  Claude,  rue  de  Seine,  les  commissaires  Gazon 
et  Dyeure  ne  saisirent  que  quatre  ouvrages,  restant  de  la  biblio- 
thèque qu'il  avait  envoyée  à  son  fils.  Chez  Allix,  rue  Neuve-Saint- 
Eustache,  les  commissaires  Fleury  et  Gourby  ne  trouvèrent  rien  à 
saisir,  le  ministre  ayant  envoyé  en  Angleterre  ceux  de  ses  livres 
qui  figuraient  au  catalogue  dressé  par  l'archevêque.  Le  commissaire 
Camuzet,  du  quartier  Saint-Denis,  ne  saisit  que  neuf  ouvrages  chez 
Gilbert,  toujours  absent,  et  apprit  de  la  femme  du  ministre  que  sa 
bibliothèque  était  restée  à  Melle,  entre  les  mains  de  son  fils,  qui  lui 
avait  succédé  dans  cette  Église.  Les  infirmités  de  Daillé,  qui 
demeurait  dans  le  même  appartement  que  Joseph  Falaiseau,  son 
beau-père,  l'ayant  obligé  à  la  retraite,  il  s'était  défait  d'une  partie 
de  ses  livres  '  ;  aussi  le  commissaire  Poiret,  du  quartier  SainteOppor- 


qu'un  autre  ouvrage  catholique  ait  égale-  l'exécuter.   Je  travaillerai    aussi    avec    M. 

ment   eu    l'honneur   de   la    suppression:  Lepage  à  nettoyer  délivres  le  quai  Pelle- 

Le  pèlerinage  du  petit  troupeau  de  Paris  lier». 

à  Cliarcntoii  &u\v\  diVInstructioii  de  la  fille  •  Cinq  ballots  ou  caisses  contenant  une 

de  Calvin  dcmasquée  par  le  sieur  de  Ros-  partie  de  la  bibliothèque    de   Daillé,    que 

tagny,  ib85,  pet.  in-8°.    On   voyait  dans  son  beau-père  essaya  de   lui   expédier  au 

ce  dernier  la  figure  symbolique  de  Bèze,  mois   d'août    i(i86,    furent    saisis    par    le 

accompagnée  d'un  commentaire  ironique,  commissaire  Gallerand,  et  le   roi    en  or- 

et  de  plusieures  pièces  de  vers  adressées  donna  la  confiscation  (O'  3o  et  Fr.  7o53, 

à  Monginot,  à  M"»  et  à  M'  de  La  Force,  f"  47Ô).  Notons  encore   un   détail  caracté- 

etc.    (Voir    Bullet.,    iSgS,    p.    77).     C'est  ristique   dans  la  lettre  de   Claude  du    14 

au  sujet  de  CCS  deux  ouvrages  que  Delà-  septembre  ii)85:    «Il  y  a  quelqu'un   qui 

marc    écrivait    à    l-a  Reynie    le    3o    sep-  se  fait  de  fête  de  m'envoyer  les  Nouvelles 

tembre:    «J'ai     reçu    l'arrct    du    conseil  de  la  rcpubliq.  des  lettres  par  le  courrier. 

que  vous   m'avez  fait  l'honneur  de  m'en-  Je  vous  prie  de  tâcher  de   découvrir  qui 

voyer,  je  ne    manquerai    pas    demain    de  c'est  et    de  le  faire  cesser;    car    en    voilà 


Livres  et  Imprimeurs.  i35 

tune,  ne  trouva-t-il  chez  lui  rien  de  prohibé,  et  nota  seulement  une 
trentaine  d'ouvrages  que  le  pasteur  promit  de  représenter  au 
besoin,  entre  autres,  trois  éditions  de  la  Bible  hébraïque  de  Robert 
Estienne,  une  Bible  hébraïque  de  Plantin,  une  de  Bresse  (Brescia) 
1494,  le  Talmnd  bahilonicnm  en  12  vol.  in-folio,  des  Commentaires 
rabbiniques  sur  l'Ecriture  sainte  en  8  vol.  in-folio,  et  La  grande 
critique  de  la  Bible,  in-folio  (Fr.  21740).  Le  nom  de  Charles  Ber- 
theau  ne  figurant  pas  dans  les  procès-verbaux  des  commis- 
saires, il  y  a  lieu  de  penser  que  celui-ci  était  déjà  parti  pour 
Londres. 

La  police  saisit  quelques  volumes  chez  les  anciens  Masclary, 
Falaiseau,  Beauchamp,  Tassin,  Aufrère;  une  Bible,  un  Nouveau 
Testament  et  un  psautier  chez  Amonnet;  la  Bible,  un  psautier  et 
un  ouvrage  de  Buchanam  chez  le  marchand  de  bois  Girardot  qui 
possédait  des  auteurs  latins  et  français;  deux  vieilles  Bibles  chez 
Bezard;  mais  elle  ne  trouva  rien  à  enlever  chez  Gervaise,  Girard, 
Janiçon,  La  Bastide,  Papillon,  Gaucher,  Le  Coq,  Lardeau,  Conrart, 
Bouilly,  Grostête  et  De  Massanes.  La  plupart  déclarèrent  avoir 
envoyé  leurs  livres  condamnés  à  l'étranger:  Papillon,  en  Hollande; 
Girard,  chez  sa  nièce  Carteret,  à  l'île  de  Jersey.  Gaucher  dit  s'en 
être  défait  en  faveur  de  son  gendre  passé  en  Angleterre.  Gervaise 
affirma  les  avoir  fait  enlever  et  ne  savoir  où  on  les  avait  trans- 
portés. Massanes  prétendit  les  avoir  donnés  à  son  fils,  habitant  la 
même  maison  que  lui;  comme  le  commissaire  voulait  aller  chez  le 
fils,  Massanes  répliqua  que  celui-ci  était  absent,  et  que  l'arrêt  ne 
concernait  que  les  pasteurs  et  les  anciens.  L'avocat  Paul  de  Toulieu 
et  Vincent  Favin,  originaire  de  Lj^on,  qu'on  prit  à  tort  pour  des 
anciens,  reçurent  aussi  la  visite  des  commissaires,  qui  saisirent  cinq 
volumes  chez  le  dernier.  En  revanche,  on  oublia  de  perquisitionner 
chez  les  anciens  Des  Marchais,  Rozemont  et  De  Béringhen.  La 
police  commit  encore  une  autre  erreur:  ignorant  que  Robethon 
avait  changé  de  quartier,  elle  l'alla  demander  à  la  maison  qu'il  avait 
quittée,  et  ne  trouva  rien  à  saisir  dans  son  nouveau  logement,  les 
livres  condamnés  ayant  été  remis  à  son  frère  qui  les  avait  envoyés 
en  Hollande  et  était  parti  en  cour  pour  solliciter  la  permission 
d'aller  les  rejoindre  (Fr.  21780  f"""  96-123). 

Il  y  avait  à  Charenton,  dans  la  salle  du  consistoire,  une  biblio- 
thèque remarquable,  dont  chaque  ouvrage  était  inscrit  au  catalogue 

assez  pour  me   faire  une   grosse  affaire,       un  livre  qu'il  faut  que  je  jette  au  feu  dès 
sans    compter   que  je   ne  suis  pas  assez       que  je  l'ai  reçu», 
riche  pour  payer    un  écu   de   poit   pour 


i36  Révocation  de  l'Èdit  de  Nantes  à  Paris. 

avec  le  nom  du  donateur;  voici  un  fragment  de  cette  curieuse 
pièce  •: 

Fin  de  l'année  i525.  Les  Centuries  de  Magdebotirg,  en  8  vol., 
in-f",  ont  été  données  par  M.  Malleray,  avocat  à  Poitiers. 

Calvin,  en  8  vol.  in-f'',  par  M.  de  Saint-Rauy. 

Luther,  en  8  vol.  in-f". 

Melanchthon,  en  4  vol.  in-f",  par  M.  De  Netz,  auditeur  des 
comptes  et  ancien  de  cette  Eglise. 

Saint-Jérôme,  en  4  vol.  in-f',  par  M.  Du  Tems,  trésorier  de 
l'extraordinaire  des  guerres  à  Metz,  Toul  et  Verdun. 

Saint- Augustin,  en  5  vol.  in-f°,  par  M.  Arnauld,  conseiller  du 
roi  et  contrôleur-général  des  restes. 

Les  Conciles,  de  l'impression  de  Cologne,  en  5  vol.  in-f°,  par 
M.  Lhoste,  sieur  de  Montfermeil,  conseiller  et  secrétaire  du  roi. 

Les  Conciles,  de  l'impression  de  Rome^  en  4  vol.  in-f",  par 
Messire  Henry  de  Chivray,  marquis  de  La  Barre. 

Les  Annales  de  Baronius,  en  i3  vol.,  par  Messire  Gilles  de 
Maupeou,  intendant  et  contrôleur-général  des  finances. 

Saint-Chrysostôme,  en  10  vol.,  par  Messire  Ciiarles  de  Harlay, 
baron  de  Dolot. 

Les  Œuvr  es  de  Philippe  de  Mornay,  en  i3  vol.  divers,  par 
M.  Marbault,  conseiller  et  secrétaire  du  roi  et  ancien  de  cette 
Église. 

Les  Œuvres  du  cardinal  Du  Perron,  en  4  vol.  in-f°,  par  M.  Mar- 
tineau,  sieur  du  Perron. 

Les  Œuvres  de  François  Hotnian,  en  3  vol.  in-f'',  par  M.  de 
Villiers-Hotman,  fils  aîné  de  l'auteur. 

Les  Œuvres  de  Charnier,  en  4  vol.  in-f°,  par  M.  de  Montmartin, 
député-général. 

La  Bibliothèque  des  Pères,  en  9  vol.  in-f",  par  Messire  Henri  de 
Clermont  d'Amboise,  marquis  de  Gallerande,  député-général. 

La  Bible  avec  la  glose  ordinaire  (sic)  et  les  pastilles  de  Nicolas 
de  Lyra,  par  Messire  François  Vallée,  sieur  de  Chenailles,  conseiller 
du  roi,  etc. 

La  grande  Bible  royale  d'Anvers,  en  8  vol.  in-f",  par  M.  Hé- 
rouard,  conseiller  du  roi  et  contrôleur-général  des  fermes  de 
France  (hébreu,  chaldaïque,  grec  et  latin). 

Une  Bible  latine,  de  l'impression  de  Plantin,  en  5  vol.  in-24, 
par  M.  Chevalier,  secrétaire  de  la  chambre  du  roi. 

'  B.  N.,  Saint-Victor,  818  in-4». 


Livres  et  Imprimeurs.  187 

Les  Œuvres  d'Erasme,  en  9  vol.,  par  M"^  Le  Roy. 

Salmeron,  en  7  vol.  in-f°,  par  M.  Du  Bordage. 

Nomocanon  Photii,  in-4°.  —  Codex  canomim  Ecclesiœ  universœ, 
in-8°.  —  Canones  Ecclesiœ  africanœ,  in-S",  par  M.  Justel,  conseiller 
et  secrétaire  du  roi. 

Messire  Louis  de  Champagne,  comte  de  La  Suze,  a  fait  pré- 
sent de  180  fr.,  dont  on  a  acheté  22  vol.  in-4",  qui  sont  pour  la 
plupart  des  P.  de  l'Eglise. 

Messire  François  de  Roye  de  La  Rochefoucauld,  comte  de 
Rouc}^,  a  donné  i5o  fr.,  dont  on  a  acheté  etc. 

Messire  Jean-Anthoine  de  Saint-Simon,  marquis  de  Courtomer, 
colonel  d'un  régiment  et  lieutenant-général  des  troupes  françaises 
en  Hollande,  a  donné  44  fr.  dont  etc. 

Messire  Gédéon  de  Bœtzeller  et  Asperen,  baron  de  Langue- 
rach  et  du  Saint-Empire,  ambassadeur  ordinaire  des  Etats-Géné- 
raux des  Provinces-Unies...  a  donné  70  fr.  dont  etc. 

M.  de  Launay,  sieur  de  La  Mothe,  conseiller  et  secrétaire  du 
roi  et  ancien  de  cette  Eglise  a  donné  sa  Paraphrase  et  Ex- 
position sur  l' Ecclésiaste  et  sur  le  prophète  Daniel,  de  plus  80  fr. 
dont  etc. 

M.  le  duc  de  Lennox  a  donné  200  livres  etc. 

Au  mois  de  juin  1684,  200  fr.  donnés  par  Messire  Russel,  comte 
de  Bethfort. 

Ambroise  Hubert,  bourgeois  de  Paris,  décédé  le  26  juillet  1684, 
lègue  par  testament  une  assez  bonne  collection  de  livres,  huguenots 
principalement. 

Le  2  octobre  1684,  donné  par  M.  De  Jousse  le  livre  de  M.  Du 
Plessis,  intitulé:  Le  mystère  d'iniquité,  in-f°,  relié  en  vélin. 

8  janvier  i685,  Messire  Guy  de  Morogue,  sieur  d'Hercourt, 
donne  la  Bibliothèque  historiale  de  Nicolas  Vignier,  8  vol.  in-f"; 
\ Histoire  ecclésiastique  du  même,  i  vol.  in-f". 

M.  Thomas  Craven,  gentilhomme  anglais  donne  100  fr.  dont  on 
achète  10  classiques,  Hérodote,  Xénophon,  Polybe. 

M.  le  comte  de  Devonshire,  donne  200  fr.,  dont  etc. 

M.  de  Rambouillet,  conseiller  et  secrétaire  du  roi,  donne  3oo  fr. 
dont  etc. 

M.  Sarrazin,  docteur  en  médecine,  donne  12  vol.  in-f"  d'ou- 
vrages divers. 

M.  Calliste  Meunier  lègue  à  la  bibliothèque  200  écus  etc. 

Les  dons  mentionnés  sautent  de  i685  à  1654,  puis  à  1664. 
Les  œuvres  de  Grotius  et  celles  de  Vossius  manquaient  ;  mais  non 


i38  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

X Histoire  du  concile  de  Trente  traduite  par  le  catholique  Amelot  de 
La  Houssaye. 

Quand  les  commissaires  arrivèrent  à  Charenton,  cette  biblio- 
thèque avait  disparu.  Claude  l'avait  envoyée,  aussi  bien  que  la 
sienne,  à  son  fils,  pasteur  à  La  Haye';  après  la  mort  de  celui-ci 
(1695),  elle  passa  aux  mains  du  réfug-ié  Théodore  de  Béringhen,  et 
fut  confiée  vers  1710  au  petit-fils  de  l'illustre  pasteur.  Dans  la 
chambre  des  méditations,  adjacente  à  celle  du  consistoire,  Delamare 
et  Lepage  ne  trouvèrent  qu'une  Bible  fi-ançaise  in-f°,  une  Bible 
grecque  et  latine  et  deux  Nouveaux  Testaments  en  fi-ançais  in-4°, 
et  sur  tous  ces  livres  des  notes  de  leurs  auteurs.  Cependant  le  con- 
sistoire résolut  de  demander  la  restitution  de  ces  quatre  ouvrages 
et  peut-être  aussi  de  ceux  qu'on  avait  emportés  de  chez  Claude  et 
de  chez  Gilbert.  Le  commissaire  qui  assistait  aux  séances,  M.  de 
Chenevière,  s'empressa  d'en  informer  un  secrétaire  d'Etat,  qui  lui 
fit  écrire  le  2  octobre  : 

Pour  réponse  à  vo^re  lettre  du  Sa'  septembre  dernier,  je  dois  vous  dire 
que  vous  ne  devez  point  faire  difficulté  de  signer  la  première  délibération  qui 
a  été  faite  par  le  consistoire  de  Cliarenton,  au  sujet  de  la  demande  qu'ils 
veulent  faire  au  roi  de  leur  laisser  l'usage  des  livres  servant  à  l'exercice  de 
leur  religion  qui  leur  ont  été  saisis. 

Il  y  avait  dans  la  cour  du  temple  dix  échoppes  de  libraires, 
quatre  à  droite  de  l'entrée  tournée  vers  Paris,  et  six  à  gauche  ; 
elles  bordaient  donc  une  sorte  de  petite  rue  aboutissant  à  la  porte 
principale.  La  première  boutique  à  main  droite  et  la  plus  considé- 
rable, était  occupée  par  la  veuve  De  Varennes;  la  deuxième,  appar- 
tenant à  Jacques  De  Varennes  (frère  d'Olivier),  passé  à  l'étranger 
depuis  quatre  ans,  était  vide;  la  troisième  était  celle  d'Etienne 
Lucas  ;  la  quatrième,  celle  de  la  veuve  Vendôme.  La  première  à 
gauche  en  entrant  dans  la  cour  appartenait  à  Louis  Lucas;  la 
seconde,  à  Charles  Dupin  ;  la  troisième,  à  Daniel  Hortemel  ;  la 
quatrième,  à  Samuel  Périer;  la  cinquième,  à  Daniel  de  la  Marti- 
nière;  la  sixième,  à  Daniel  Du  Chemin.  Delamare  et  Lepage  firent 
transporter  les  livres  qu'ils  y  trouvèrent  dans  la  salle  du  consistoire, 
sur  la  porte  de  laquelle  ils  apposèrent  leur  sceau,  et  ils  revinrent  le 
lendemain,  samedi  29,  pour  en  dresser  le  catalogue.  La  plupart  de 
ces  livres  était  reliés.  Les  neuf  échoppes  ne  contenaient  que  cent-dix 

•  Les    pasteurs  de   Rouen    n'ayant   pas       jésuites.  Il  en  fut  de  mC'me  de  celle  d'An- 
cu  la  même  précaution,  leur  belle  biblio-       cilion. 
thèque  de  Quevilly  devint    la  proie   des 


Livres  et  Imprimeurs.  iSg 

ouvrages  formant  deux-cent-huit  volumes.  Ils  furent  laissés  à  la 
garde  de  Neveu  jusqu'au  26  octobre.  Delamare  ne  les  enleva  que  la 
veille  de  l'achèvement  de  la  destruction  du  temple,  et  ne  les  fit 
transporter  que  le  i5  novembre  à  la  chambre  syndicale  des  libraires. 
—  Le  29  décembre,  averti  que  Daniel  Duchemin,  «soi-disant  encore 
de  la  R.  P.  R.»,  continuait  à  tenir  boutique  rue  de  Bàville,  Dela- 
mare s'y  rendit  et  ne  trouva  que  Marguerite  Périer,  femme  du 
libraire.  Il  saisit  environ  cent-cinquante  volumes,  qui  allèrent 
rejoindre  les  autres  à  la  chambre  syndicale.  Sur  la  réquisition  de 
M.  Robert,  procureur  du  roi,  en  date  du  3  août  1686,  La  Reynie  fit 
mettre  le  tout  au  pilon  le  20  février  1687  (Fr.  21740  f°  124). 

En  somme,  on  ne  saisit  à  Paris  chez  les  pasteurs  et  les  anciens 
et  «dans  leur  chambre  à  Charenton»,  qu'une  trentaine  d'ouvrages,  et 
chez  les  libraires,  tant  à  Paris  qu'à  Charenton,  que  moins  de  mille 
volumes  (Fr.  7o5o  f°  86),  chiffre  presque  dérisoire,  qui  donne  à  sup- 
poser que  les  libraires  étaient  sur  leurs  gardes  et  avaient  fait  dis- 
paraître la  plus  grande  partie  de  ce  qu'ils  avaient  en  magasin  ^  Les 
Bibles  confisquées  furent  assez  nombreuses,  en  dépit  de  la  recom- 
mandation de  La  Reynie  :  «Prendre  garde  de  ne  pas  se  méprendre 
sur  le  fait  des  Bibles,  et  de  n'en  saisir  aucune  que  celles  qui  sont 
marquées  dans  le  catalogue,  surtout  à  Charenton  ;  car  il  faut  ôter  le 
prétexte  à  ces  gens-là  de  dire,  comme  ils  font,  qu'on  leur  ôte  des 
mains  l'Écriture  sainte»  (Fr.  21740  f''  117).  Aussi  Delamare  crut-il 
devoir  expliquer  à  son  supérieur  pourquoi  il  s'était  emparé  de 
quelques  ouvrages  non  inscrits  au  catalogue  : 

L'exemple  d'un  vous  fera  juger,  Monsieur,  où  était  la  difficulté.  Il  est  fait 
mention  dans  le  catalogue  des  Bibles  et  Nouveaux  Testaments  de  la  version 
des  ministres  avec  leurs  annotations  :  nous  avons  trouvé  que,  dans  les  Bibles 
et  Nouveaux  Testaments  in-f''  et  in-4'>,  ces  annotations  y  sont  à  la  marge,  et  que 
dans  les  In-S»  et  les  in-12  de  la  même  version,  il  n'y  a  point  d'annotations; 
mais  il  y  a  des  préfaces  sur  chaque  livre  et  des  sommaires  sur  chaque  chapitre 
(Fr.  735o,  fJ  94). 

Nous  avons  cru,  poursuit-il,  que  ces  livres  étaient  compris  dans 
l'article,  et  que  le  mot  annotations  embrassait  les  sommaires  et 
préfaces  aussi  bien  que  les  notes  marginales. 

Un  mot  maintenant  sur  les  imprimeurs  eux-mêmes. 


'  Delamare  écrit  à  La  Reynie,  le  5  oc-       nuit  du  mercredi  au  jeudi   précédent  (Fr. 
tobre,   que    la   veuve  de  Varennes  a  fait       7o52,  f»  3i3;. 
enlever   des    livres   de   chez    elle  dans  la 


140  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

Du  mariage  de  Nicolas  Dupin,  imprimeur,  et  de  Charlotte 
Hamelin  (1626),  étaient  nés:  Susanne  (1628),  Louise  (i633),  Nicolas 
(1634)  et  Charles  (lôSy).  Celui-ci  prenait  aussi  la  qualification  d'im- 
primeur-libraire lorsqu'il  épousa  en  i663  Esther  de  La  Bourde  ;  on 
ne  lui  donnait  plus  que  celle  de  libraire  en  1674,  lors  du  baptême 
de  son  fils  Jacques-Daniel,  dont  la  naissance,  précédée  de  celle 
d'Anne  (1669),  d'Elisabeth  (1673),  fut  suivie  de  celle  de  Madelaine 
(1677)  et  de  Susanne  (1681).  Ses  affaires  paraissent  n'avoir  pas 
prospéré.  Profitant  de  la  gêne  dans  laquelle  elle  se  trouvait,  les 
convertisseurs  entourèrent  Esther  de  La  Bourde,  femme  sans 
caractère,  qui  se  laissa  séduire  par  leurs  promesses  et  abjura  le 
29  mai  i683.  Le  mari  fort  irrité  la  rudoya,  et  quand  ses  deux  filles 
aînées,  qu'on  avait  mises  avec  la  troisième  aux  Nouvelles-Catho- 
liques, en  sortirent  après  avoir  aussi  abjuré,  il  refusa  de  les 
recevoir.  Une  famille  désunie,  troublée  ;  une  mère  et  quatre  filles 
(on  ne  trouve  aucune  trace  du  garçon)  dans  la  plus  «grande 
misère  »,  tel  était  le  résultat  obtenu  par  les  convertisseurs.  Dela- 
mare  intervint  auprès  de  La  Reynie  pour  qu'on  mît  en  apprentis- 
sage Anne  et  Elisabeth.  Le  22  mai  i685,  ce  commissaire  invitait 
La  Reynie  à  défendre  à  Dupin  de  continuer  à  vendre  des  livres  à 
Charenton,  sous  prétexte  qu'il  n'avait  qu'un  brevet  de  relieur,  et 
dans  l'espoir  clairement  exprimé  que  la  juste  défense  de  tenir 
boutique  ne  serait  pas  inutile  à  sa  conversion  (Fr.  7o5o).  Le  même 
commissaire  se  faisait  illusion  sur  les  sentiments  du  malheureux 
Dupin  lorsqu'il  écrivait  le  quinze  octobre  :  «  Dupin,  après  un  an 
d'hésitation  est  venu  aujourd'hui  demander  d'être  instruit  » 
(Fr.  7062  f^  33o).  Menacé  de  la  prison,  privé  de  son  gagne-pain,  en 
proie  à  la  misère  et  à  la  terreur,  Charles  Dupin  ne  céda  cependant 
que  quand  il  fut  à  peu  près  impossible  de  faire  autrement.  Il  abjura 
en  l'église  Saint-Louis  de  la  rue  Saint-Antoine,  et  le  26  octobre, 
c'est-à-dire  quelques  jours  après  son  abjuration,  on  saisit  des  livres 
hérétiques  chez  ce  prétendu  nouveau  converti  (Fr.  70.52  f°  253).  Le 
roi  avait  promis  de  payer  la  pension  de  Susanne,  âgée  de  quatre 
ans,  lorsqu'on  la  mit  à  l'Union  chrétienne  de  la  rue  Saint-Denis  en 
i685-,  mais  cette  promesse  étant  demeurée  sans  effet,  les  dames  de 
Saint-Chaumont  parlaient  en  1687  de  mettre  cette  enfant  dehors 
(Fr.  7o52  f"  6).  — Nous  ignorons  qui  étaient  Paul  Dupin  et  sa  femme 
Charlotte,  naturalisés  à  Londres  en  1684,  de  même  que  Paul, 
Caroline  et  Marie  Dupin,  naturalisés  au  même  lieu  en  1687  (Agnew, 
III  38,  43),  et  Marthe  assistée  à  Londres  en  1708. 

Se  trouvant  embarrassé  dans  ses  affaires,  l'un  des  fils  d'Antoine 


Livres  et  Imprimeurs.  141 

Cellier,  Antoine,  marchand  mercier,  feignit  d'abjurer,  dès  1682,  un 
an  avant  M™""  Dupin;  il  invoqua  contre  ses  créanciers  l'arrêt  du 
18  novembre  1689,  qui  donnait  un  délai  de  trois  ans  aux  nouveaux 
convertis  pour  payer  leurs  dettes  sans  pouvoir  être  poursuivis. 
Quand  le  délai  fut  sur  le  point  d'expirer,  Cellier  s'enfuit,  laissant  à 
sa  seconde  femme  deux  enfants,  Etienne  et  Antoine,  qu'il  avait  eus 
de  la  première,  et  dont  l'aîné  n'était  âgé  que  de  quatre  ans.  Dela- 
mare  écrivait  le  20  septembre  i685  : 

La  femme  d'Antoine  Cellier,  âgée  de  vingt-deux  ans,  est  fort  opiniâtre  et 
la  dernière  à  convertir  de  la  famille  de  M""  de  Loches;  je  lui  en  ai  parlé 
plusieurs  fois,  elle  m'a  toujours  opposé  le  désordre  oîi  était  tombé  son  mari 
après  sa  conversion,  qu'elle  croit  en  être  la  cause  (Fr.  7C62,  f»  344). 

Le  25,  il  proposait  à  La  Reynie  d'enlever  les  deux  enfants  à 
cette  fervente  huguenote.  L'enlèvement  eut  lieu  peu  après,  en  vertu 
de  la  lettre  de  cachet  que  voici  : 

De  par  le  roi  il  est  ordonné  à de  conduire  à  l'hôpital  de  la  Pitié 

sept  enfants  danois  et  deux  enfants  du  nommé  Cellier,  qui  lui  seront  indiqués 
par  le  sieiu-  de  La  Reynie.  Fait  à  Fontainebleau  le  deuxième  jour  du  mois 
d'octobre  i635. 

Louis  (Fr.  7o5o,  f"  i3i). 

La  femme  de  Claude  Cellier,  l'un  des  trois  frères  d'Antoine,  se 
réfugia  en  Angleterre  avec  un  enfant;  tous  deux  étaient  assistés  à 
Londres  en  1702  {Fr.pr.). 

Nos  documents  ne  nous  apprennent  que  bien  peu  de  chose 
sur  la  veuve  Vendôme.  Elle  s'appelait  Susanne  Parmentier  et  était 
veuve  du  libraire  Jacques  Auvray,  lorsque  Louis  Vendôme,  âgé  de 
vingt-neuf  ans,  l'avait  épousée  en  lôSy  (Voir  La  Fr.  pr.).  On  a  vu 
plus  haut  qu'elle  faisait  fort  peu  d'affaires  à  l'approche  de  la  Révo- 
cation. C'était,  dit  Delamare,  «  une  pauvre  femme  et  sans  consé- 
quence ».  Mais  elle  était  zélée  pour  les  bonnes  oeuvres.  Au  mois  de 
mars  i685,  elle  fut  dénoncée  comme  faisant  des  quêtes  pour  plu- 
sieurs ministres  de  la  province  qui  se  trouvaient  à  Paris  dénués  de 
tout;  et  au  mois  d'avril,  comme  chargée  de  faire  conduire  à 
Charenton  les  malades  pauvres  dans  une  sorte  d'hôpital  clandestin 
qu'on  avait  organisé  dans  l'enceinte  du  temple,  et  oh  il  s'en 
trouvait  déjà  quelques-uns,  outre  sept  à  huit  ministres  des  temples 
abattus  que  le  consistoire  entretenait  momentanément  en  cet 
endroit  (Fr.  7052  f°=  819  et  879). 

Après  la   Révocation,  le  nom  de  Daniel  Hortemel  apparaît 


142  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

pour  la  première  fois  dans  les  papiers  de  la  police,  à  l'occasion  de 
Marguerite  Pottet,  fille  âgée  de  cinquante  ans  qui  demeurait  chez 
lui  et  résista  vaillamment  aux  convertisseurs  de  tout  ordre.  Elle  fut 
mandée  le  12  janvier  1686  chez  le  procureur-général  pour  y  signer 
la  profession  de  foi,  ainsi  qu'elle  le  lui  avait  promis  (Fr.  yoSi  f°=  85 
et  87).  Nous  savons  d'ailleurs  que,  pour  conserver  son  privilège,  ce 
nouveau  converti  crut  devoir  faire  preuve  de  zèle  en  imprimant  la 
Réponse  à  tin  écrit  intitulé  :  Lettre  pastorale  aux  protestants  de 
France  tombés  par  la  force  des  tourments  (rue  de  la  Harpe,  au 
Mecenas),  1686  in-4°  (B.  du  prot,  n°  774  in-4°).  Le  premier  moment 
de  stupeur  passée,  Hortemel  revint  à  ses  anciennes  convictions  et 
fut  bientôt  dénoncé  en  haut  lieu.  Seignelay  écrivait  à  La  Reynie 
le  3  novembre  1689  :  «Je  vous  envoie  un  mémoire  donné  contre 
Hortemel,  libraire,  et  un  autre  sur  des  assemblées  de  nouveaux 
catholiques»  (O'  33).  Cependant  son  privilège  ne  lui  fut  pas  retiré, 
il  passa  même  aux  mains  de  sa  veuve,  ainsi  que  nous  l'apprend 
V Histoire  de  l'abbaye  de  Port  Royal ^:  «En  exécution  de  l'arrêt  du 
12  janvier  1710,  qui  ordonnait  la  démolition  de  Port-Royal, 
M.  D'Argenson  voulut  faire  une  première  destruction  du  monastère 
d'un  autre  genre,  en  supprimant  les  estampes  qui  le  représentaient. 
Une  demoiselle  nommée  Hortemels  avait  gravé  en  six  petites 
estampes  en  taille  douce,  le  chœur  des  religieuses,  le  chapitre,  la 
clôture,  le  réfectoire  et  une  vue  de  tous  les  bâtiments  ensemble. 
Le  magistrat  qui  le  sut,  envoya  le  i3  mai  1710  saisir  toutes  les 
estampes  avec  les  planches.  La  police  s'introduisit  chez  la  veuve 
Hortemels,  marchande-libraire,  mère  de  la  demoiselle,  sous  prétexte 
d'y  chercher  des  dessins  pour  des  toiles  peintes,  et  monta  à  la 
chambre  de  la  fille  de  cette  veuve.  Elle  y  trouva  et  y  saisit  ce 
qu'elle  cherchait.  La  mère  alla  solliciter  chez  M.  D'Argenson 
quelque  indulgence  pour  sa  fille  et  pour  la  marchandise.  Le 
magistrat  lui  répondit  que  Sa  Majesté  ayant  ordonné  la  démolition 
du  monastère,  il  ne  convenait  pas  de  le  représenter  en  estampes. 
La  mère  lui  représenta  que  ces  estampes  étaient  faites  avant 
l'ordonnance  du  roi.  «N'importe,  répliqua-t-il,  elles  doivent  être 
supprimées.  Est-ce  que  l'on  souffrirait  qu'il  se  fit  des  estampes  du 
temple  de  Charenton,  depuis  que  le  roi  l'a  fait  démolir»?  La  mère 
fut  obligée  de  s'en  retourner  avec  cette  étrange  comparaison. 
Cependant  quelque  temps  après  il  fit  rendre  les  estampes  à  la  jeune 
Hortemels,  et  lui  fit  même  donner  quelque  dédommagement  de  la 

'  Col.,  1752,  in-i2,  ni,  216. 


Livres  et  Imprimeurs.  148 

perte  qu'il  avait  pu  lui  causer  en  les  lui  faisant  enlever  ».  La  mère 
éditait  en  1712  l'ouvrage  suivant,  sans  doute  œuvre  d'un 
janséniste  :  Les  Psaumes  eu  forvie  de  prières.  Nouvelle  édition,  in-12. 
On  connaît  trois  générations  de  Lucas  imprimeurs-libraires  à 
Paris,  à  partir  de  Jacques,  né  en  i582  et  mort  en  i635.  Marie 
Dussy,  sa  première  femme,  lui  donna:  Etienne  (  ),  Charles  (1617), 
et  il  se  remaria  en  i632  à  Marie  Houppeville.  —  Du  mariage 
d'Etienne,  imprimeur,  et  de  Geneviève,  fille  de  Charles  Mallet, 
imprimeur,  et  de  Geneviève  Geoffroy  (1644)  étaient  nés:  Pierre 
(1648),  Jacques  (1649),  Claude  (i65i\  mort  à  l'âge  de  quatre  ans, 
Louis  (i656),  Susanne,  mariée  en  1678  à  Philippe  Eudelin,  joaillier. 
Etienne  épousa  en  secondes  noces  Claudine  de  Bracque  (1671).  — 
Louis,  marié  en  i683  à  Judith  La  Martinière,  sœur  d'un  libraire  de 
Caen,  en  eut,  avant  la  clôture  des  registres  de  Charenton  :  Etienne 
(1684)  et  Suzanne  (i685).  —  Catherine  Lucas,  mise  aux  Nouvelles- 
Catholiques  le  19  janvier  i683,  était  sans  doute  nièce  de  Louis.  — 
Parmi  les  avis  donnés  au  roi  dans  la  seconde  moitié  de  l'année  1686, 
figure  le  suivant: 

Il  y  a  un  nommé  Lucas  dans  la  rue  Saint-Denis  qui  tenait  auparavant 
boutique  au  Palais  '.  Cet  homme  vend  La  Balance  du  sanctuaire ,  Les  Plaintes 
des  protestants  [de  Claude]  et  la  Prophclie  de  Jurieu.  La  veuve  de  Varennes 
qui  tient  [lisez  :  tenait]  boutique  au  Palais,  vend  les  mêmes  livres  (Fr.  7050, 
f»  246J. 

Une  lettre  adressée  à  La  Re3-nie  le  10  janvier  1687,  dénonce 
encore  Lucas  comme  détenteur  d'ouvrages  prohibés: 

Sa  Majesté  est  informée  que  le  nommé  Lucas  [ex-]  libraire  à  Paris  fait 
relier  un  grand  nombre  des  psaumes  de  Marot;  elle  m'ordonne  de  vous  écrire 
que  vous  fassiez  visiter  chez  lui,  afin  que  vous  fassiez  saisir  ce  qui  se  trouvera 
de  ces  livres  (O  ^  3i). 

Delamare  se  rendit,  le  14,  rue  Chartière  ;  il  y  saisit  et  mit  sous 
scellé  i665  volumes,  dont  les  trois  quarts  étaient  des  Psautiers. 
Interrogé  sur  la  provenance  de  ces  ouvrages,  Etienne  Lucas  ré- 
pondit qu'ils  faisaient  partie  du  fonds  qu'il  possédait  lorsque  le 
commerce  des  livres  huguenots  était  permis,  et  qu'on  lui  en  avait 
déjà  enlevé  une  partie  à  Charenton.  Il  ajouta  que,  si  on  confisquait 
le  reste,  sa  famille  serait  entièrement  ruinée,  n'ayant  aucun  autre 
moyen  de  subsistance;  que,  depuis  sa  réunion  à  l'Eglise,  «  il  n'avait 


1  Cette    dénonciation    paraît    avoir    été       domicile  de  Lucas;   car  celui-ci  était  en- 
inexacte  en  ce  qui  concernait  le   double       core  rue  Chartière  en  1687. 


144  Révocation  de  C Edit  de  Nantes  à  Paris. 

garde  de  faire  aucun  débit  en  France,  contre  sa  conscience  et  les 
défenses  de  Sa  Majesté;  mais  qu'il  se  disposait  à  les  envoyer  en 
Angleterre,...  et  qu'il  espérait  qu'on  ne  lui  refuserait  point  cette 
permission,  accordée  aux  autres  libraires,  ses  confrères,  qui  avaient 
été  comme  lui  de  la  R.  P.  R.  et  qui  avaient  fait  leur  réunion  » 
(Fr.  21740  f"  129).  L'autorisation  demandée  par  le  nouveau  con- 
verti semble  lui  avoir  été  accordée  ;  car,  le  28  avril  suivant,  Lucas 
prenait  l'engagement  d'envoyer  les  ballots  à  la  douane  oi^i  ils 
seraient  visités  et  plombés  pour  sortir  du  royaume  (f°  i3o).  Un 
nombre  assez  considérable  d'ouvrages  huguenots  avait  donc 
échappé  aux  recherches  réitérées  de  l'année  i685,  et  l'on  verra 
tout  à  l'heure  que,  depuis  la  Révocation,  il  en  était  venu  d'autres 
de  l'étranger. 

La  maison  Périer  était  presque  aussi  ancienne  que  celle  des 
Lucas.  Louis  Périer,  fils  de  feu  Pierre,  tabellion  à  Chàteauneuf  en 
Thimerais,  était  déjà  libraire  lorsqu'il  épousa  en  1627  Anne,  fille  de 
Nicolas  Bourdin,  libraire',  qui  lui  donna:   Nicolas   (1628)  et  Paul 
(1682).  Les  extraits  des  registres  de  Charenton,  très  probablement 
incomplets,  ne  mentionnent  que  ces  deux  enfants.  Samuel,  que  ces 
registres  appellent  Pierre,  avait  épousé  Jeanne  Leclerc,  dont  il  eut 
au  moins  une  fille  nommée  Marguerite,  mariée  à  Samuel  Duchemin 
en  1678,  et  qui  lui  donna  :  Samuel  (1679),  Elisabeth  (1684).  Samuel 
Périer  vivait  encore  à  la  Révocation  et  fut  au  nombre  de  ceux   qui 
n'obéirent  pas  aussitôt  qu'ils  eurent  reçu  l'ordre  d'abjurer.  Nous  le 
trouvons  parmi  les  chefs  de  famille  auxquels  le  commissaire  Labbé 
enjoignait  de  se  rendre  le  24  décembre  i685,  à  dix  heures  du  matin, 
à  l'hôtel  de  La  Reynie,  rue  du  Bouloi  (Fr.  7o5i  f"  188).  Au  mois  de 
mars  1686,  une  de  ses  filles,  qui  demeurait  avec  lui   et  leur  parente 
Anne-Marie  Vincent,  rue  de  la  Calandre,  fit  une  tentative  d'évasion, 
en  compagnie  de  cette   parente  et   de  plusieurs  autres   personnes 
(voir  Godin).  Ne  pouvant  dépasser  Maubeuge,  une  partie  des  fugi- 
tifs revint  à  Paris,  l'autre  fut  arrêtée.  Au  mois  d'août  de  la  même 
année,  l'exempt  Desgrez  donnait  avis  que  Duchemin,  libraire  de  la 
cour,  Lamoignon,  et  sa  femme,   cherchaient  à  leur  tour  à  s'enfuir 
(Fr.  7o5o  f°  258  et  7o53  f°  201).  Daniel  Duchemin    fut   naturalisé 
anglais  en  lôgS  (Agnew,  III,  54);  il  imprimait  à  Londres  en  1700 
les  Sermons  sur  la  paix  de  Chariot  {Fr.pr.,  2."  édit.,  IV,  61). 

L'imprimerie    et  la  librairie  des  De  Varennes   datait   comme 
celle  des  Périer  et  des  Lucas  du  commencement  du  XVIP  siècle 

'  Bourdin  a  iniprimiî  le  Psautier  de  Marot,  à  Charenton  1612,  in-8o. 


Livres  et  Imprimeurs.  140 

(voir  La  Fr.  pr.).  —  Après  la  fermeture  de  sa  boutique,  la  veuve 
De  Varennes  continua  de  recevoir  un  grand  nombre  de  visites  que 
la  police  jugeait  suspectes,  ainsi  qu'il  résulte  du  billet  que  Dela- 
mare  adressait  à  La  Reynie  le  5  octobre  i685: 

Gilbert,  graveur,  m'a  donné  avis  que,  la  nuit  de  mercredi  à  jeudi,  la  veuve 
De  Varennes  fit  enlever  plusieurs  livres  de  chez  elle,  et  qu'il  y  a  toujours 
chez  elle  des  assemblées  de  ministres  et  de  P.  R.  —  A  l'égard  de  ce  dernier 
fait,  il  est  véritable  :  elle  s'excuse  en  disant  qu'ils  y  viennent  pour  voir  les 
livres;  mais  ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  sa  boutique  est  leur  bureau 
d'adresses  (Fr.  7052,  f»  3i6). 

Elle  n'abjura    que    par  contrainte,    et   peut-être    après  avoir  été 
dragonnée.   Aussi  résolut- elle   dès  lors  de  quitter  la  France.   Au 
mois  d'avril  1686,  elle  revint  un  soir  chez  elle  à  onze  heures  trois 
quarts,  en  compagnie  de  deux  hommes  qui  parlaient  d'un   voyage 
à  faire,  et  qui  lui  promirent  en  la  quittant  de  retenir  sa  place.  Le 
graveur  qui  l'espionnait  l'entendit  ensuite  lire  la  Bible  à  haute  voix 
durant  l'espace  de  deux  heures,  et  d'une  voix  forte  qui  lui  avait  fait 
croire  auparavant  que  des  assemblées  se  tenaient  chez-elle.  Huit 
jours  et  huit  nuits  d'observation  n'amenèrent  aucune  autre   décou- 
verte  (Fr.   7o52  f''  142).    —  Un    peu  plus  tard,  elle  fut  dénoncée 
comme  vendant  les  mêmes  livres  que  Lucas.  Elle  figure   avec  son 
fils  Pierre  de  Varennes,   âgé  de  dix-neuf  ans,  sur  l'état  des  fugi- 
tifs dressé  le  16  février  1687  (Fr.  7o5i  f"  317).   C'est  elle  évidem- 
ment qui  fut  naturalisée  anglaise  en   1688,  sous  le  nom  de  Jeanne 
De  Varennes,  avec  Pierre  et  Jeanne,  ses  enfants  (Agnew,  III,  46). 
Les  commissaires  et  autres  agents  de  la  police  n'attendirent  pas 
la  publication  de  l'édit   révocatoire,   pour  aller  de  porte  en  porte 
répandre  de  l'argent  et  des  menaces  en  sollicitant  des  abjurations. 
Quand  l'édit  eut  paru,  ils  redoublèrent  de  zèle  et  firent  une  rude 
chasse  aux  livres  hérétiques.   Les  fidèles  y  tenaient  d'autant  plus 
que,  privés  d'assemblées,   et   en  proie  à  mille  maux,  ils  n'avaient 
d'autre  consolation  que  la  lecture  clandestine  de   quelque  chapitre 
de  la  Bible  ou  de  quelque  autre  ouvrage  de  piété.  Ils  les  cachaient 
d'autant  plus  soigneusement  qu'on  poursuivit  bientôt  comme  relaps 
quiconque    en    était    trouvé  détenteur.    Le    23    décembre    1686, 
Seignelay  ordonnait  de  traduire  en  justice  le  chirurgien  Desroziers, 
chez  lequel  on  avait  saisi  les  Pratiques  de  rcpcntance  et  des  Sermons 
sur  les  psaumes  de  David  (O'  3o).  Françoise  Deschènes,  enfermée  au 
Petit-Chàtelet  le  i3  février  1686  (Fr.  17421  f°  39),  pour  avoir  col- 
porté des  ouvrages  de  ce  genre  introduits  en  France  par  Brunet  et 


146  Révocation  de  t Èdit  de  Nantes  à  Paris. 

Pigeon,   fut  mise  en  jugement  avec  ses   complices  par  ordre    du 
iS'décémbre  1687  (0'3i).  Cependant  la  police  ne  put  jamais  em- 
pêcher complètement  ce   commerce.   Du  fond  de  leurs  asiles  les 
pasteurs  bannis  faisaient  retentir  leurs  voix  dans  tout  le  royaume, 
grâce  à  une  infinité  d'exhortations  imprimées  qu'ils  trouvaient  moyen 
de  faire  parvenir  à  leurs  troupeaux,  malgré  la  vigilance  des   auto- 
rités. Les  Lettres  pastorales  que  Jurieu  publia  tous  les  quinze  jours 
durant  près  de  trois  ans,  et  où  il  tenait  tête  à  Bossuet,  à  Pellisson, 
à  Nicole,  pénétraient  partout  et  ramenaient  au  bercail  les  multitudes 
que  la  violence  avait  contraintes  d'abjurer  des  lèvres.  Nous  avons 
déjà  dit  que,  dans  la  seconde  moitié  de  l'année  1686,  on  avait  donné 
avis  au  roi  que  Lucas  et  la  veuve  De  Varennes  vendaient  la  Balance 
du  sanctuaire,  les  Plaintes  des  protestants  de  Claude  et  l'Accomplis- 
sement des  prophéties    de  Jurieu»  (Fr.    7o5o  f°  246).  Le  mémoire 
contre  Hortemel,   que  Seignelay  envoyait  à  La  Reynie  le  3  no- 
vembre, contenait  assurément  quelque  dénonciation  analogue.   Le 
19  décembre,  le  procureur-général  Harlay  priait  La  Reynie  de  lui 
envoyer    un    exemplaire   de    La    Vérité  de   la  religion    chrétienne 
d'Abbadie,  dont  il  venait  de  saisir  unballot^  (Fr.  7o53  f°  5o6).  L'ou- 
vrage  se   répandit  assez  abondamment  en   France.  La  janséniste 
M""=  de  Sévigné  et  son  cousin  Bussy  en  parlaient  dans  leurs  lettres 
comme  du  «  plus  divin  de  tous  les  livres  »,   sans  s'étonner  qu'il  fût 
prohibé  et  sans  dire  jamais  comme  Montausier:  Quel  dommage  que 
l'auteur  de  ce  livre  soit  à  Berlin!   L'ancien  huguenot  sentait,  mais 
non  les  catholiques    courtisans,    ce   que  le  bannissement  d'un  tel 
homme  avait  d'odieux  et  de  ridicule. 

Le  27  février  1688,  Seignelay  ordonnait  d'arrêter  Acher,  im- 
primeur de  Dieppe,  qui,  après  être  passé  en  Hollande  pour  la  R., 
était  revenu  pour  vendre  une  foule  d'ouvrages  qu'il  avait  fait  passer 

1  La  RépMiqne  des  lettres    fut    égale-       Charenton,  plusieurs  "^^'^i"; ''l '^  <=°": 

•      •!,     =       ,.r,„    A„   W,U,'t  niip        fcssion    de   foi    des  gens    de    la   R.  f.  K.    Ils 

ment  supprimée,  en  vertu   du  billU  que       ^^^^  ^^  ^^^^^  ^^  ^^^^^  ^^^^^^^  ^^  contiennent 

Seignelay    adressait   a    La    Reynie   le    ag  ^^    catéchisme,    l'ai    besoin    d'un    ou    deux 

juillet  1C8C:    «  le   roi   ayant   été   informé  exemplaires  de  ces  livres,  et   vous  me  ferez 

qu'il  y  a  dans    le    livre   de    la  République  piajsjr  jc  m'en  envoyer.  J'ai  besoin  pareille- 

des  lettres  beaucoup  de  choses  qui  sont  ^cnt  d'une  de  leurs  Bibles,  si  vous  en  avez. 
contraires    à    son     service  ,    Sa    Majesté  j  g  despotisme  qui  prétendait  supprimer 

m'ordonne  de  vous  écrire  que  son  inten-  ^^^  livres  huguenots,  ne  tarda  pas  à  sup- 

tion   est  que  vous   fassiez    les   diligences  primer   également   les  livres  jansénistes; 

nécessaires  pour  en   empêcher  le  débit».  j-.^  ,(-jg(^  jj  n\h  à  l'index  les  ouvrages  du 

>  De  même  le  procureur  du  roi  Robert  p.  Malebranche,   la  Grammaire  de   Port- 

avait    écrit    à    Delamare    le    G    décembre  Royal    et   Vlnstructioii  des  nouveaux  con- 

,685  :  vcrtis  de  M.  de  Sainl-Pons  (Ravaisson, 

Vous  avez  trouvé  sans  doute,  Monsieur,  à  Ardi.  de  la  Hast.,  IX,  1(4). 


Livres  et  Imprimeurs.  i^y 

parmi  des  barils  de  harengs,  et  dont  un  marchand  de  Chartres 
avait  apporté  une  partie  à  Paris  (Qi  82).  Le  24  septembre  1691,  sur  le 
soupçon  qu'il  répandait  «  de  mauvais  livres  concernant  la  religion», 
David  Blaize  fut  mis  à  la  Bastille,  dont  il  sortit  le  i^"^  octobre.  Au 
mois  d'octobre  1694,  on  saisissait  des  livres  de  la  R.  P.  R.  chez  la 
veuve  Cailloué  et  chez  Jean  Dumesnil,  libraires  à  Rouen,  et  tous 
deux  étaient  mis  à  la  Bastille  (0'38). 

Brousson  écrit  en  1688  qu'il  a  réussi  à  faire  pénétrer  en  France 
10  000  exemplaires  de  ses  Lettres  aux  catholiques  romains,  et  qu'un 
certain  nombre  d'entre  eux  ont  été  adressés  aux  magistrats,  aux 
chefs  du  clergé  et  à  plusieurs  secrétaires  d'État.  Il  réussit  plus  tard 
à  en  établir  un  dépôt  à  Romans,  d'où  les  ouvrages  de  piété  se 
répandaient  en  Dauphiné  et  en  Languedoc.  Un  ballot  à  destination 
de  Romans  fut  saisi  à  Marseille  en  1696.  Toutefois  la  pénurie  de 
livres  était  si  grande  que  Brousson  faisait  des  copies  de  ses  sermons 
et  de  ses  autres  ouvrages,  pour  en  laisser  partout  où  il  passait.  En 
1697  parut  une  Requête  présentée  au  roi  de  France  par  les  protes- 
tants de  son  ro3'aume;  cette  pièce  imprimée  en  Hollande  *,  portait 
comme  indication  de  lieu  :  Saint-Omer,  alors  célèbre  par  sa  jésui- 
tière.  Un  libraire  de  Lyon,  trompé  ou  feignant  de  l'être,  par  cette 
fausse  désignation,  osa  réimprimer  l'opuscule  qui  fut  bientôt  saisi. 
Mise  à  l'Hôpital-Général  en  1698,  pour  distribution  de  livres  défen- 
dus, M"<=  Du  Buisson  ne  recouvra  la  liberté  qu'en  1701.  Le  14  octobre 
1699,  Ponchartrain  ordonnait  de  sévir  avec  vigueur  contre  les  ven- 
deurs du  Traité  historique  contenant  le  jugement  d'un  protestant  sur 
la  théologie  mystique  (O'  48).  Il  écrivait  à'  D'Argenson,  le  17  no- 
vembre de  la  même  année  : 

Le  roi  n'estime  pas  qu'il  doive  être  fait  de  poursuites  juridiques  pour  la 
condamnation  ou  suppression  de  la  Letti-e  cPim  tliéologicn  à  M.  de  Mcaux,  ni  du 
Trailc  liistonqite  composé  par  Jurieu;  mais  il  faut  que  vous  aj^ez...  une  grajide 
attention  pour  découvrir  ceux  qui  les  distribuent  et  les  faire  punir  {Corresp. 
adm.,  IV,  190). 

Et  le  26  octobre  1701  : 

J'ai  écrit  à  Orléans  et  à  Rouen  sur  la  licence  que  les  libraires  s'y  donnent 
d'imprimer  les  livres  défendus,  et  de  les  envoyer  à  Paris.  Le  désordre  ne 
parait  pas  encore  assez  grand  pour  se  servir  de  la  voie  d'emprisonner  à  la 
Bastille  leurs  correspondants  à  Paris;  mais  il  faut  que  vous  leur  disiez  qu'ils 
ne  pourront  pas  éviter  ce  châtiment,  et  même  de  plus  sévères,  s'ils  ne  se  cor- 
rigent, et  que  vous  avertissiez  des  faits  particuliers  qui  mériteront  cette  peine 
(^Ibid.,  p.  462). 

'  Voir  Les  Premiers  pasteurs  du  Désert,  II,  287. 


148  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

On  s'avisa  d'un  autre  stratagème.  Jean  Ferrier  avait  publié  en 
1602  un  ouvrage  qui  ne  contenait  que  des  prières  et  des  instructions 
protestantes,  même  les  prières  publiques  prononcées  habituelle- 
ment dans  les  temples,  des  paraphrases  de  psaumes,  l'explication 
de  l'oraison  dominicale,  du  Credo,  des  Dix  commandements  etc. 
Pour  qu'il  se  répandît  parmi  les  catholiques,  il  l'avait  habillé  à  la 
romaine,  le  munissant  d'un  calendrier,  y  parlant  dans  le  titre  et 
dans  le  corps  de  l'ouvrage  de  la  salutation  angélique,  des  psaumes 
pcnitentiatix,  et  mêlant  des  caractères  rouges  aux  noirs  comme  on 
fait  dans  les  Paroissiens.  Le  titre  :  Thrésor  des  prières,  oraisons  et 
instructions  chrétiennes  etc.  par  M.  J.  de  Ferricres,  curé  de  Saint- 
Nicolas-des-Champs,  devait  compléter  l'illusion  et  donner  le  change 
au  public.  On  imagina  de  réimprimer  ce  livre  en  y  ajoutant  les 
limbes  des  Pères  pour  mieux  dépister  les  adversaires.  Le  libraire 
Etienne  Lucas  en  soumit  une  copie  à  deux  docteurs  de  Sorbonne, 
Varet  et  De  Rivière,  qui  déclarèrent  naïvement  que  la  doctrine 
leur  en  paraissait  orthodoxe,  et  les  oraisons  d'autant  plus  excel- 
lentes qu'elles  étaient  toutes  tirées  mot  à  mot  de  l'Écriture  sainte, 
ou  composées  de  ses  sentences  les  plus  choisies,  en  un  mot  que 
cette  réimpression  ne  pouvait  être  que  très  utile.  Sur  cette  attesta- 
tion, l'ouvrage  fut  réimprimé  à  Paris,  avec  privilège  du  roi  daté  du 
16  janvier  1686.  Les  protestants  en  achetèrent  une  infinité  d'exem- 
plaires. Quand  la  supercherie  fut  découverte,  on  fit  l'impossible 
pour  supprimer  ce  livre  tout  huguenot  ;  les  curés  le  redemandèrent 
du  haut  de  la  chaire,  et  il  fallut  le  leur  porter  sous  peine  de  griève 
punition  (Gaultier,  Hist.  apol.,  II,  i53).  Les  Mémoires  de  Rou 
(II,  102)  nous  apprennent  que  Chevreau,  auteur  de  l'Histoire  du 
monde,  fit  réimprimer  le  même  opuscule  ou  quelque  chose  de  fort 
approchant  chez  Jean  Petit,  rue  Saint-Jacques,  en  1696. 

.  On  s'aperçut  bien  vite  qu'il  ne  suffisait  pas  d'enlever  leurs 
livres  aux  protestants  pour  les  rendre  catholiques,  et  qu'il  fallait 
essayer  de  quelque  autre  mesure.  Fénelon  va  nous  dire  laquelle, 
dans  ses  lettres  du  26  février  et  du  8  mars  1686.  Il  s'exprimait 
ainsi  dans  la  première  : 

Il  nous  faudrait  une  très  grande  abondance  de  livres,  surtout  de  Nouveaux 
Testaments,  et  des  traductions  de  la  messe  avec  des  explications;  car  on  ne 
fait  rien  si  on  n'ôte  les  livres  hérétiques;  et  c'est  mettre  les  gens  au  désespoir 
que  de  les  leur  ôtcr,  si  on  ne  donne  à  mesure  qu'on  ôte. 

La  lettre  du  8  mars  est  plus  explicite  encore  : 

Si  on  ùtc  leurs  livres  sans  leur  en  donner,  ils  diront  que  les  ministres  leur 


Livres  et  Imprimeurs.  149 

avaient  bien  dit  que  nous  ne  voulions  pas  laisser  lire  la  Bible,  de  peur  qu'on 
ne  vit  la  condamnation  de  nos  superstitions  et  de  nos  idolâtries. 

Même  en  cette  circonstance,  l'Église  romaine  ne  put  surmonter 
complètement  sa  vieille  antipathie  pour  l'Ecriture  sainte  en  langue 
vulgaire  ;  Louis  3s  IV  distribua,  il  est  vrai,  des  Nouveaux  Testaments, 
mais  non  des  Bibles,  et  il  prit  les  précautions  les  plus  minutieuses 
pour  que  ces  Nouveaux  Testaments  ne  tombassent  point  entre  les 
mains  des  catholiques.  Louvois  écrivait  à  l'intendant  Foucault  le 
28  octobre  i685  : 

Vous  pouvez  faire  imprimer  le  Nouveau  Testament  et  les  Psaumes  de 
M.  Godeau  en  français,  pour  les  donner  aux  nouveaux  convertis,  à  condition 
d'en  prendre  tous  les  exemplaires  pour  le  roi  et  de  faire  rompre  ensuite  les 
planches  (Mé>n.  de  Foucault,  p.  5i8). 

On  vit^  dit  Benoit  (V,  944),  nombre  de  prédicateurs  parler 
avec  mépris  de  l'Ecriture  sainte,  affirmer  aux  nouveaux  convertis 
qu'on  contraignait  d'aller  les  entendre,  qu'elle  «n'était  bonne  ni 
pour  Y  édification,  ni  pour  Y  instruction,  ni  pour  la  consolation.  Ce  fut 
la  doctrine  blasphématoire  qu'un  jésuite  osa  prêcher  à  Paris  dans 
la  paroisse  de  Saint-Séverin;  doctrine  par  conséquent  non  suspecte, 
puisqu'on  n'a  jamais  soupçonné  les  jésuites  de  ne  prêcher  pas  la 
doctrine  catholique,  au  lieu  que  ceux  qui  parlaient  de  l'Écriture  avec 
plus  de  retenue  étaient  désavoués,  mal- voulus,  suspects  de  jansé- 
nisme, qui  passait  pour  une  hérésie  au  moins  aussi  dangereuse  que 
la  doctrine  Réformée». 

Parmi  les  cinquante-deux  ouvrages  désignés  pour  être  substi- 
tués aux  livres  protestants  se  trouvaient  le  Nouveau  Testament 
d'Amelote,  les  Psaumes  de  MaroUes,  Ferrand  et  Macé  *,  sur  trois 
colonnes,  Xlmitation  de  Jésus-Christ,  les  Confessions  de  Saint- 
Augustin,  Y  Explication  des  cérémonies  de  la  messe.  Courtes  prières 
durant  la  messe,  Y  Introduction  à  la  vie  dévote,  de  François  de  Sales, 
le  Catéchisme  de  Canisius,  celui  du  concile  de  Trente,  Y  Avertisse- 
ment de  Vincent  de  Lérins,  les  Préjugés  légitimes  contre  le  calvi- 
nisme, de  Nicole,  Y  Exposition  de  la  doctrine  catholique,  de  Bossuet, 
la  Réponse  aux  plaintes  des  protestants,  le  Schisme  des  calvinistes,  de 
Nicole,  Y  Invocation  des  saints,  Y  Instruction  de  M.  Lcfèhrc,  YInstruc- 


•  Curé  de  Sainte-Opportune.  —  On   lit  psaumes  en  français  de  la  traduction  du 
dans  les  Mémoires  de  Foucault,   sous  la  P.  Adam,    je'suite,   et  ceux  de   dom   An- 
date  de  16S6:  «La  veuve  Bureau,  libraire  tonio,   roi  de   Portugal,  de  la   traduction 
convertie,  de  Poitiers,   a  demandé  et  ob-  de  Duriern. 
tenu      la      permission      d'imprimer     les 


i5o  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

tion  pour  les  nouveaux  convertis,  le  Traité  de  l' EticJiaristie,  celui  de 
la  Comnncnion  sous  les  deux  espèces,  etc.  —  \J Histoire  ecclésiastique 
de  Louis  Racine  (XI,  284)  parle  de  plus  de  20  000  Nouveaux  Testa- 
ments et  Psautiers  et  des  Ordinaire  de  la  messe  traduits,  imprimés 
aux  dépens  du  roi  pour  être  distribués  aux  nouveaux  convertis, 
«afin  de  les  affermir  dans  la  vérité  et  de  les  désabuser  du  pré- 
jugé qu'on  leur  avait  inspiré  dans  leur  secte».  Les  Lettres  pastorales 
de  Jurieu  portent  à  plus  de  5o,ooo  exemplaires  le  nombre  des 
Nouveaux  Testaments  et  des  Psautiers  que  l'archevêque  de  Paris 
donna  l'ordre  d'imprimer  pour  les  distribuer  dans  tout  le  royaume. 

L'utilité  de  la  substitution  d'une  traduction  catholique  à  une 
traduction  protestante,  qui  de  prime  abord  pourrait  paraître  dou- 
teuse, s'explique  par  le  soin  qu'avaient  eu  les  traducteurs  des  deux 
Églises  de  tirer  à  eux  les  textes  qui  s'y  prêtaient  tant  soit  peu. 
Pour  être  moins  graves  et  infiniment  moins  nombreuses,  les  alté- 
rations protestantes  •  n'en  donnaient  pas  moins  un  cachet  particulier 
à  la  version  de  Genève.  Cependant  les  altérations  catholiques 
allaient  s'étendant  sans  mesure.  En  même  temps  que  Bossuet  et 
Fénelon  insistaient  sur  les  points  communs  aux  deux  religions  et 
s'efforçaient  de  protestantiser  le  catholicisme  en  en  reléguant  les 
points  distinctifs  au  dernier  plan,  d'autres  qui  plaçaient  en  première 
ligne  les  additions  et  les  superstitions  romaines,  catholicisaient  le 
Nouveau  Testament.  Pour  qu'on  y  trouvât  les  pèlerinages,  les  pro- 
cessions, l'hostie,  les  péchés  véniels,  le  culte  des  images,  la  péni- 
tence, le  purgatoire,  le  sacrifice  de  la  messe,  ils  les  y  mettaient 
hardiment.  «Cela  suffit,  dit  Benoit  (V,  495)  pour  faire  comprendre 
quelle  Ecriture  ou  voulait  permettre  délire  aux  nouveaux  convertis». 
Le  scandale  atteignit  son  comble  quand  parut  à  Bordeaux  en  i636 
le  Nouveau  Testament  des  théologiens  de  Louvain.  Les  jésuites  y 
traitaient  le  texte  sacré  comme  les  dragons  avaient  traité  les  pro- 
testants pour  les  faire  aller  à  la  messe. 

La  distribution  des  Psaumes  de  Godeau,  pour  lesquels,  faute 
de  mieux,  les  prétendus  nouveaux  convertis  montraient  une  vive 
prédilection,  cessa  bientôt,  en  partie  par  la  faute  de  Fénelon.  Tra- 
vaillant sans  scrupule  et  sans  succès  à  achever  en  Aunis  et  en 
Saintonge  l'œuvre  commencée  par  les  missionnaires  bottés,  il  ne  se 
contentait  pas  d'atténuer  le  catholicisme,  de  supprimer  les  Ave 
Maria  et  tout  ce  qui  était  trop  choquant  pour  ses  auditeurs  ;  dans 


•  Voir  nos  Altérations  cathoUq.  etprot.       théologie  de  Strasbourg,  3«  si-rie,   VI,   i 
du  N.  T.  traduit  en  fr.,  apud  Revue  de      et  suiv. 


Livres  et  Imprimeurs.  i5i 

l'espoir  qu'ils  deviendraient  catholiques  sans  s'en  apercevoir,  il  pria 
Seignelay  '  de  leur  faire  encore  d'autres  concessions: 

II  faudrait. ..  employer  des  jésuites,  mais  choisir  les  plus  modérés,  et  leur 
faire  une  loi  de  prêcher  avec  douceur,  de  retrancher  le  latin  qui  est  inutile  et 
de  ne  proposer  certaines  pratiques  de  dévotion  que  quand  les  esprits  y  seraient 
disposés... 

La  seconde  chose,  qui  vous  paraîtra  d'abord  peu  importante  et  que  je 
crois  capiîale,  c'est  de  leur  accorder  le  chant  des  psaumes;  ils  demandent 
incessamment  la  paraphrase  de  Godeau  en  vers  français;  il  faudrait  la  noter 
de  manière  que  le  chant  en  fût  simple  et  facile  à  tout  le  peuple  ^.  On  leur  per- 
mettrait de  chanter  le  dimanche  dans  l'église  avec  les  catholiques  quelques 
psaumes  avant  la  messe  et  après  vêpres.  Ne  pourrait-on  pas  faire  pour  les 
psaumes  ce  que  les  missionnaires  font  à  la  campagne  pour  certains  cantiques 
sur  les  mystères,  qu'ils  font  chanter  aux  paysans  après  l'office ^  ?  Si  nous  pou- 
vions leur  donner  cette  consolation,  ils  seraient  charmés,  ils  courraient  en 
foule  à  l'église,  ils  s'accoutumeraient  à  notre  culte,  ce  qui  fait  la  plus  grande 
difficulté. . .  Il  leur  faut  quelque  chose  qui  frappe  les  sens,  qui  les  console  et 
qui  semble  nous  rapprocher  d'eux  pour  les  accoutumer  à  nous;  sans  cela  toutes 
nos  instructions  ne  sauraient  prendre  racine. 

L'accommodation  ne  trouva  point  grâce  auprès  du  P.  La 
Chaise.  Écrivant  aux  évêques  le  22  janvier  pour  faire  supprimer 
les  Bibles,  les  Psautiers  de  Marot  et  autres  livres  hérétiques,  Châ- 
teauneuf  ajoutait  : 

Ces  nouveaux  convertis  ont  demandé  des  livres  de  la  traduction  des 
psaumes  faite  par  M.  Godeau,  et  il  y  en  a  même  qui  ont  pris  l'habitude  de  les 
chanter  au  lieu  de  ceux  de  Marot,  ce  qui  étant  encore  très  capable  de  les 
maintenir  dans  l'éloignement  qu'ils  ont  des  cérémonies  de  l'Église,  Sa  Majesté 
m'a  ordonné  de  vous  écrire  aussi  qu'il  faut  empêcher  cet  usage  dans  l'étendue 
de  votre  diocèse,  et  qu'elle  a  même  défendu  à  M.  PeUisson  d'envoyer  de  ces 
livres  qui  lui  avaient  été  demandés  de  plusieurs  endroits  (O  '  3o). 

>  Lettre  à  M=  de  Beauvilliers  du  i6  dit  M.  Lièvre,  se  célébrait  parfois  dans 
janvier  i6S6  (Verlaque,  Lettres  inédites  les  églises  du  Bas-Poitou  que  se  dispu- 
te F.,  p.  8).  taient  les  deui  religions,  et  donnait    lieu 

*  A  rinsu  de  Fénelon ,  cette  notation  à  des  scènes  étranges.  L'auteur  de  la 
existait  depuis  plus  de  trente  ans.  L'une  Chronique  du  Langon  rapporte  qu'au 
des  raisons  pour  lesquelles  les  protestants  commencement  des  troubles,  en  l'an 
demandaient  qu'on  leur  permît  de  chanter  i5Û2,  les  huguenots  assistaient  parfois 
ces  psaumes,  était  précisément  que  Lar-  aux  offices  da  curé  Moquet.  Il  prêchait 
denois,  chantre  du  temple  de  Nîmes,  plus  souvent  et  supprimait,  à  cause 
les  avait  mis  en  musique  en  1634  et  qu'un  d'eux,  les  heures  canoniales  et  ce  qui 
tiers  de  ses  mélodies  était  emprunté  au  leur  répugnait  le  plus».  Il  leur  permet- 
Psautier  huguenot  {Clém.  Marot  et  le  tait  d'intercaler  dans  les  chants  latins 
Ps.  h.,  I,  671).  celui  du  Décalogue:   Levé  le  cœur,  ouvre 

^  Ce    que    proposait     Fénelon     n'était,  l'oreille,  et   le   psaume  XLIII:   Revenge- 

toujours,  sans  doute   à  son  insu,  que  la  moi,  prends  la  querelle   {Hist.  des  prot. 

répétition    de    ce    qui    avait   eu    lieu    au  du  Poitou,  I,  i35). 
XVl»  siècle:  0 Un  culte  bizarrement  mêlé. 


i52  Rcvocatio}!  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

Le  même  secrétaire  d'État  revient  sur  la  question  le  ii  février, 
et  proscrit  de  nouveau  /r  c/iaiif  des  psamncs  en  coiiimiiii  et  en  langue 
vulgaire,  comme  pouvant  «  détourner  des  cérémonies  et  autres 
prières  usitées  dans  l'Eglise  ».  Il  ordonne  de  supprimer  l'édition 
qui  s'imprimait  à  Bordeaux  et  celle  de  Paris,  imprimée  par  Thierry, 
qui  servait  de  copie  {Bullet.,  XIII,  235).  Le  Parlement  rendit  donc 
un  arrêt  portant  suppression  des  Psaumes  de  Godeau,  et  le  i5  fé- 
vrier, La  Rej'nie  reçut  l'injonction  de  tenir  la  main  à  son  exécu- 
tion. Par  ordre  du  20,  les  exemplaires  saisis  à  Paris  furent  portés  à 
la  chambre  des  libraires  et  mis  sous  scellé  (O'  3o).  —  Coquelin, 
chancelier  de  l'université  de  Paris,  était  auteur  d'une  traduction 
des  psaumes  qu'on  jugea  bonne  pour  les  nouveaux  catholiques. 
Comme  les  imprimeurs  de  France  étaient  trop  occupés,  il  la  fit 
imprimer  en  Hollande,  et  les  exemplaires  en  furent  saisis  à  la 
frontière.  On  ne  les  lui  rendit  que  grâce  à  l'intervention  de  l'arche- 
vêque, en  vertu  d'un  ordre  du  28  décembre  1686,  réitéré  le  10  jan- 
vier 1687  (Fr.  7064  f"  120  et  O  '3o  et  3r). 

Nous  n'avons  que  bien  peu  de  détails  sur  la  distribution  faite 
à  Paris  par  les  curés  et  les  commissaires  de  police.  Le  18  novembre 
i685,  Seignelay  écrivait  à  Pellisson: 

Le  roi  m'ordonne  de  vous  demander  3oo  exemplaires  du  livre  d'explica- 
tion de  la  messe  pour  faire  distribuer  dans  Paris  aux  nouveaux  convertis 
(O  '  29). 

Le  22  décembre,  le  commissaire  Labbé  adressait  à  La  Reynie  une 
demande  analogue  : 

Il  conviendrait  de  faire  acheter  des  livres  de  prières  de  l'Eglise  qui  se 
vendent  chez  Petit,  libraire  rue  Saint-Jacques,  pour  en  donner  aux  nouveaux 
convertis,  n'y  ayant  dans  iceux  que  des  offices  et  des  oraisons  convenables  à 
la  foi  de  l'Église,  et  de  leur  donner  aussi  à  chacun  un  petit  livre  de  l'Explica- 
tion de  la  messe  qui  se  vend  chez  ledit  Petit,  et  pour  la  somme  de  cent  livres 
on  en  aurait  suffisamment  pour  ceux  qui  n'ont  pas  le  moyen  d'en  acheter 
(Fr.  705  of"  179). 

En  province  la  distribution  se  fit  par  les  évèques  et  les  inten- 
dants. Commencée  en  octobre  i685  et  terminée  à  la  fin  de  janvier 
1687,  elle  comprit  en  tout  1,096,312  volumes,  si  nous  en  croyons 
le  chiffre  officiel,  évidemment  exagéré  (Fr.  7084  P  82  et  56).  Ce  fut, 
dans  tous  les  cas,  une  immense  affaire  de  librairie. 

Non-seulement  Pellisson  s'y  trouva  mêlé,  mais  il  en  eut  la 
direction:  témoin  le  billet  du  18  novembre  cite  ci-dessus  et  la  lettre 
du  12  mars  1686,  par  laquelle  La  Reynie  est  invité  à  faire  venir 


Livres  et  Imprimeurs.  i53 

les  syndics  des  relieurs  «pour  presser  la  reliure  des  livres  que 
M.  Pellisson  veut  envoj^er  dans  les  provinces  »  (O'  3o).  Comme  son 
indulgent  biographe  '  l'accuse  d'avoir  laissé  se  glisser  ou  introduit 
un  peu  de  désordre  dans  la  gestion  de  la  caisse  des  conversions, 
nul  ne  s'étonnera  de  voir  ce  désordre  prendre  ici  des  proportions 
gigantesques.  L'honnêteté  du  sieur  Clément,  chargé  de  cette  four- 
niture, parut  bientôt  fortement  suspecte  :  «  Le  roi,  écrit  La  Re3^nie, 
étant  informé  qu'il  y  avait  excès  sur  les  prix...  et  de  tout  ce  qui  se 
pratiquait  sur  ce  sujet  entre  le  sieur  Clément,  Robin  de  Lyon  et 
quelques  libraires  de  Paris,  envoya  un  courrier  à  M.  Lebret  avec 
ordre  d'examiner...  ce  qui  s'était  passé  à  Lyon  »  (Fr.  7054  f°  35). 
Aussi  après  avoir  consacré  plusieurs  semaines  à  l'examen  détaillé 
des  comptes  qui  lui  étaient  présentés,  La  Reynie  les  déclara-t-il 
falsifiés  et  frauduleux.  Le  tome  cinquième  de  ses  papiers  ne  com- 
prend que  les  pièces  relatives  à  cette  affaire,  dont  voici  l'abrégé: 
Pour  commencer,  et  sous  prétexte  qu'il  ne  pouvait  s'engager  à 
prendre  un  nombre  fixe  d'exemplaires,  le  sieur  Clément  se  dispensa 
de  faire  aucun  marché  avec  les  treize  ou  quatorze  libraires  auxquels 
il  s'adressa.  Ensuite  il  ne  tint  pas  registre  des  volumes  qu'il  ache- 
tait, se  contentant  de  conserver  les  factures  des  libraires,  dont  un 
certain  nombre  furent  changées  et  refaites  après  coup  pour  les 
besoins  de  la  cause.  Voilà  pour  les  entrées.  Quant  aux  sorties,  le 
sieur  Clément  présentait,  il  est  vrai,  un  registre  d'expédition,  mais 
non  recevable  1°  parce  que  le  format  et  la  reliure  des  divers 
ouvrages  n'y  étaient  que  rarement  indiqués,  d'où  une  «  différence 
de  prix  qui  pourrait  aller  de  5  à  600,000  livres»;  2"  parce  qu'il  était 
mutilé  en  plusieurs  endroits,  que  des  feuillets  en  avaient  été  arrachés 
et  d'autres  ajoutés  pour  grossir  le  chiffre  des  envois.  Le  sieur 
Clément  reconnaissait  que  le  registre  avait  été  défait,  mais  afin, 
prétendait-il,  qu'on  pût  le  transcrire  plus  vite.  Il  fit  bientôt  un  autre 
aveu  plus  compromettant  encore.  Les  comptes  de  quartier-  qu'il 
avait  remis  au  roi  ne  concordaient  pas  avec  le  compte  général. 
Quant  La  Reynie  lui  demanda  pourquoi  l'état  des  livres  restant  en 
magasin  à  la  fin  des  quatre  premiers  mois  de  1686,  avait  été 
diminué  d'un  tiers  dans  ce  compte,  il  fut  contraint  d'avouer  la  falsi- 
fication : 

M.  Pellisson  ayant  trouvé  la  dépense  très  considérable,  et  attendu  que  le 
roi  n'avait  pas  fait  payer  dans  le  mois  d'octobre  les  livres  du  quartier  d'avril, 
il  trouva  à  propos  de  diminuer  ledit  état  (f"  9). 

'  M.  Marcou.  —  Voir  BuUet.,    2=  sér.,  2  Qn  comptait  alors  non  par  trimestres 

XVI,  154.  mais  par  quartiers. 


i54  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

«  Il  est  certain,  conclut  La  Reynie,  que  le  sieur  Clément  à  tou- 
jours eu  au  moins  le  dessein  de  faire  perdre  au  roi  les  427,482  vo- 
lumes restés  du  quartier  d'avril  »  (f"  99).  La  moyenne  des  prix 
étant  de  0,952  par  exemplaire,  les  427,482  volumes  représentaient 
406,815  francs,  que  Pellisson  et  Clément  avaient  voulu  dérober  au 
roi.  —  Les  libraires  à  la  coupable  complaisance  desquels  on  avait 
eu  recours,  en  avaient  profité  pour  surfaire  leur  marchandise:  ils 
avaient  vendu  un  certain  nombre  d'ouvrages  le  double  de  ce  qu'ils 
leur  coûtaient;  sur  le  reste  ils  s'étaient  contentés  de  gagner  un 
tiers  (f''  64).  Aussi  à  Léonard  qui  réclamait  159,890  livres  et  quel- 
ques sous,  La  Reynie  fit-il  un  rabais  de  85,576  livres  i5  sols,  en 
réduisant  la  somme  à  78,814  livres.  Muguet,  dont  un  mémoire 
s'élevait  à  278,771  livres  7  sols,  subit  un  rabais  de  126,674  livres  et 
n'en  toucha  que  152,096.  Ainsi  des  autres.  Sur  les  frais  de  trans- 
port et  de  voiture  portés  pour  52,268  hvres,  La  Reynie  prétendait 
qu'il  y  avait  aussi  environ  un  tiers  à  rabattre  (f"  65)...  Pour  Pellis- 
son et  ses  pareils,  la  conversion  des  hérétiques  ne  fut  donc  que 
l'occasion  ou  le  prétexte  de  déprédations  éhontées,  qu'on  n'osa 
punir,  sans  doute  de  peur  d'ébruiter  le  scandale  et  de  donner  à  rire 
aux  persécutés. 


XVI 
LA  JOURNÉE  DU  14  DÉCEMBRE  1685 


Sous  l'empire  de  l'effroi  causé  par  les  dragonnades,  certains 
protestants  de  Paris,  plus  attachés  à  leurs  biens  qu'à  leur  religion, 
n'attendirent  pas  le  22  octobre  pour  se  disposer  à  entrer  dans 
l'Église  romaine.  Claude  ne  devinait  que  trop  leurs  sentiments 
lorsqu'il  disait  qu'un  «parti  se  formait  dans  le  troupeau  pour 
composer».  Ces  malheureux  ne  se  bornèrent  pas  à  sacrifier  leur 
conscience  à  leur  intérêt;  ils  joignirent  leurs  voix  au  concert 
d'acclamations  qui  salua  la  destruction  de  l'hérésie.  «  Quelques-uns 
des  nouveaux  convertis,  écrivait-on  de  Paris,  le  4  janvier  1686  ^ 
ont  prié  M.  de  Martinet,  aide  des  cérémonies  de  remercier  le  roi 
du  soin  qu'il  prend  à  leur  sujet  et  de  vouloir  bien  leur  fixer  un 
jour  pour  entendre  une  harangue  de  leur  part».  Cette  harangue, 
que  nous  n'avons  pas  découverte,  devait  différer  bien  peu  du 
Remerciement  au  roi  par  tous  les  ministres  convertis  du  royaume, 
i6Sj  (quatre  pages  in-4°  ^),  dont  voici  quelques  lignes  : 

Nous  nous  présentons  devant  votre  sacrée  personne  pour  reconnaître 
avec  au':ant  de  joie  que  de  bonne  foi,  qu'ayant  été  les  heureux  trophées  de 
cette  grâce  qui  convertit  les  plus  grands  pécheurs,  et  qui  fait  des  favoris  de 
Dieu  ceux-là  même  qui  on:  été  les  plus  obstinés  adversaires  de  sa  vérité, 
nous  avons  eu  aussi  à  mîmî  temps  le  bonheur  d'être  les  suje's  de  votre  pater- 
nelle complaisance  et  de  vos  royales  libéralités,  etc. 

Heureusement  le  parti  de  la  défection,  c'est-à-dire  de  la  bassesse  et 
de  l'ambition,  se  trouva  beaucoup  moins  nombreux  que  ne  le  pensait 
Claude. 

>  Galette  de  Harlem,  apud  Bullet.,  i"  *  B.  N.,  Fr.  7037,  f"  i33. 

sér.,  XV,  401. 


i56  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

A  côté  des  sceptiques  faisant  bon  marché  de  leur  religion,  il  y 
avait  d'honnêtes  et  sincères  protestants  qui  redoutaient  les  scrupules 
et  les  frayeurs  de  leur  conscience  non  moins  que  la  persécution, 
et  ne  parlaient  qu'avec  larmes  et  angoisse  des  chagrins  et  de  la 
contrainte  répandus  en  tous  lieux.  Ils  auraient  voulu  rester  fidèles 
à  leur  foi  sans  souffrir  pour  elle.  C'est  à  ceux-là  que  Jurieu  écrivait 
ironiquement:  «Dieu  vous  aura  bien  de  l'obligation:  vous  l'aimerez 
et  le  chercherez  quand  il  n'y  aura  plus  rien  à  craindre».  Induits  en 
erreur  par  les  projets  de  réunion  qui  circulaient  depuis  quinze  ans, 
et  par  l'opuscule  de  Du  Bourdieu,  ils  croyaient  le  catholicisme 
susceptible  de  certains  adoucissements,  et  rêvaient  encore  la 
conciliation  quand  il  ne  s'agissait  plus  que  de  soumission  volontaire 
ou  contrainte.  Au  mois  d'avril  i685,  la  police  secrète  constata  à 
plusieurs  reprises  cette  étrange  disposition:  «On  a  dit  en  allant  à 
Charenton  qu'il  doit  y  avoir  une  conférence  au  mois  de  mai  entre 
les  docteurs  des  deux  religions;  que  plusieurs  de  leurs  ministres 
ont  résolu  de  céder  sur  beaucoup  de  points,  et  que,  si  on  leur 
accordait  la  communion  sous  les  deux  espèces,  il  y  en  a  beaucoup 
qui  changeront».  On  prononçait  même  les  noms  de  Claude  et  de 
Du  Bosc,  comme  devant  prendre  part  à  cette  conférence  (Fr.  yoSo 
f  "  42,  et  7o52  f"  377).  Ne  pouvant  se  figurer  que  le  roi  serait  assez 
inhumain  pour  les  jeter  dans  le  désespoir,  et  entretenus  dans  leur 
illusion  par  la  formule  d'abjuration  dont  s'était  contenté  l'évèque 
de  Grenoble  Le  Camus  ',  ces  naïfs  tentèrent  l'impossible,  et  trans- 
formant en  pape  libéral  le  pénitent  du  jésuite  La  Chaise,  le 
supplièrent  de  leur  accorder  des  accommodations.  Voici  leur  singu- 
lier placet  : 

Octobre  i635.  Un  grand  nombre  de  chefs  de  famille,  habitants  et  négo- 
ciants de  la  ville  de  Paris,  près  d'être  abandonnés  aux  dures  extrémités  où 
les  livrent  les  scrupules  et  les  frayeurs  de  leurs  consciences,  implorent  à 
genoux  la  compassion  du  roi  dans  un  état  si  déplorable,  à  ce  qu'en  agréant 
leurs  très  humbles  soumissions  aux  volontés  de  Sa  Majesté,  et  les  incorporant 
à  l'Eglise  catholique  de  son  royaume,  il  lui  plaise  leur  accorder  et  obtenir  les 

'  II  écrivait,  avant  le  mois  d'octobre  néanmoins  de  cet  écrit,  je  les  fis  jurer 
iC85,  â  M.  de  BariUon,  évêque  de  Luçon:  sur  les  saints  Evangiles  qu'ils  croyaient 
«Je  conférai  avec  les  plus  forts  et  les  tout  ce  que  l'Église  G.  A.  R.  proposait  à 
principaux  de  Grenoble,  et  à  la  réserve  croire,  et  qu'ils  condamnaient  toutes  les 
d'une  trentaine  de  femmes  tout  se  rendit;  hérésies  qu'elle  condamne...  I,a  commu- 
ns firent  une  déclaration  qui  a  fait  bien  nion  sous  les  deux  espèces  est  le  comble 
du  bruit  à  Paris  et  à  Rome;  mais,  après  de  leurs  désirs;  mais  on  ne  peut  rien 
tout,  quand  elle  est  examinée  dans  nos  sur  cela  sans  le  secours  de  Rome» 
règles,  je  ne  crois  pas  qu'on  y  puisse  {liullet.,  III,  58o). 
trouver  à  redire.   Je  ne  me  contentai  pas 


La  journée  du  14  décembre  i68y.  iSy 

adoucissements  qui  ensuivent,  si  aisés  à  la  charité  de  l'Église,  si  dignes  d'un 
si  grand  bien  qu'est  la  paix  de  l'Église,  moyennant  lequel  ces  familles  nom- 
breuses se  porteraient  avec  sincérité  à  ce  que  l'on  désire  d'elles  et  fourniraient 
d'un  exemple  important,  propre  en  général  à  guérir  les  chagrins  et  la  contrainte 
qui  restent  en  tous  les  autres  lieux,  qui  ajouterait  à  la  gloire  immortelle  de  Sa 
Majesté. 

Que  la  communion  leur  soit  accordée  sous  les  deux  espèces,  ainsi  que 
les  ministres  du  roi  la  demandèrent  si  instamment  au  dernier  concile,  et  qu'il 
fut  accordé  à  la  Bohême. 

Que,  comme  les  deux  sacrements  de  l'Église  que  l'on  porte  aux  malades 
ont  une  espèce  d'égalité  à  l'égard  de  ceux  qui  les  rencontrent  dans  les  rues, 
si  on  considère  que,  comme  en  la  sainte  Eucharistie  nous  croyons  le  corps  et 
le  sang  de  Jésus,  nom  qui  signifie  Sauveur,  ainsi  dans  les  saintes  huiles  nous 
avons  regard  et  contemplons  Christ,  nom  qui  signifie  Oint,  et  que  par  cette 
onction  il  nous  consacre  à  la  sanctification  et  au  salut,  que  dans  ces  rapports 
et  conformités,  quoiqu'elles  ne  fassent  pas  une  égalité  entière,  on  agrée  de 
nous  que,  rencontrant  l'un  et  l'autre,  nous  nous  arrêtions  tête  nue  avec  révé- 
rence et  respect. 

Que  l'on  se  contente  qu'à  l'égard  de  l'Eucharistie,  les  fidèles  y  croient 
également  la  réalité  et  la  commémoration  selon  les  paroles  de  l'institution, 
sans  qu'il  soit  loisible  de  parler  du  quo  modo,  l'Écriture  l'ayant  laissé  dans  un 
mystère  impénétrable. 

Que  l'usage  et  le  culte  des  images  et  des  saints  soit  rectifié  autant  qu'on 
le  pourra  charitablement. 

Que  les  indulgences  et  les  pèlerinages  soient,  s'il  se  peut,  ôtés  comme  un 
commerce  d'intérêt. 

Que  l'Eglise  soit  repurgée  de  ce  commerce  mercenaire  dans  lequel  tout 
s'y  fait  à  prix  d'argent,  tant  à  l'égard  des  messes  qu'en  l'administration  des 
sacrements  et  enterrements. 

Qu'au  moins  dans  quelques  églises  dans  chacune  ville  le  service  soit 
célébré  en  langue  vulgaire,  où  puissent  aller  ceux  qui  n'entendent  point  le 
latin  et  qui  désirent  de  sentir  élever  leurs  cœurs  à  Dieu  par  l'intelligence 
(Fr.  7055,  f»  274). 

Ces  concessions  que  Rome  en  péril  avait  refusées  à  l'empereur 
d'Allemagne  et  à  François  \",  comment  supposer  qu'elle  les  accor- 
derait à  une  poignée  de  Parisiens,  au  moment  où  Louis  XIV 
mettait  sa  toute  puissance  au  service  de  l'Église?  A  la  cauteleuse 
et  insinuante  Exposition  de  la  doctrine  catholique  avait  succédé 
l'impitoyable  Politique  de  l'Écriture  sainte.  Le  règne  de  la  force 
était  venu;  l'évêque  de  Meaux  allait  non  seulement  en  exalter  le 
triomphe  dans  l'oraison  funèbre  de  Le  Tellier,  mais  marcher  dans 
son  diocèse  à  la  tête  des  dragons  convertisseurs  *.   On  ne  pouvait 


'  Les  violences  que  l'e'vêque  de  Meaux  lumière  par  l'opuscule  de  M.  Ch.  Read, 
nie  avec  tant  de  désinvolture  après  y  Bosstiet  dévoilé  par  un  prctre  de  son  dio- 
avoir  pre'sidé  lui-même,  ont  ctc  mises  en       cése.  Le  billet  suivaat  révèle  quels  furent 


i58  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  a  Paris. 

sans  l'incommensurable  naïveté  des  malheureux  qui  espèrent  ce 
qu'ils  désirent,  demander  la  suppression  des  abus  et  surtout  la 
liberté  de  ne  pas  croire  à  la  transsubstantiation  et  de  ne  pas  se 
prosterner  devant  l'hostie  :  il  n'y  avait  qu'à  feindre  ou  à  regimber 
à  ses  risques  et  périls. 

Les  convertisseurs,  prêtres  ou  laïques,  étaient  en  grand  nombre 
à  Paris,  et  travaillaient  depuis  longtemps  avec  plus  d'ardeur  que 
de  succès.  Comme  l'ouvrage  n'avançait  point,  on  résolut  d'en 
charger  la  magistrature  et  la  police.  C'était  dire  qu'on  allait  traiter 
les  consciences  délicates  comme  les  voleurs  et  les  repris  de  justice, 
et  non  seulement  assimiler  l'hérésie  au  désordre,  mais  agir  confor- 
mément au  principe  monstrueux  qui  fait  de  l'hérésie  le  plus  grand 
des  crimes.  Cette  liberté  sacrée  de  croire  ou  de  ne  pas  croire, 
d'hésiter,  de  douter,  de  s'éclairer,  de  s'enquérir  de  la  vérité  à  ses 
propres  dépens,  de  se  tromper  sincèrement,  puis  de  dépasser  par 
l'étude  et  la  prière  le  point  de  vue  faux  qu'on  avait  d'abord  adopté; 
ce  don  suprême  de  la  divinité,  qui  nous  appelle  à  la  chercher  et  à 
coopérer  avec  elle  dans  l'accomplissement  de  notre  destinée,  on 
allait  lui  mettre  les  poucettes  comme  à  un  escroc  ou  à  un  assassin. 
Grand,  énorme  renversement  des  données  les  plus  claires  de  la 
conscience!  auquel  le  fils  du  grand  Colbert  prit  une  part  con- 
sidérable. 

Assez  bien  fait  de  sa  personne,  Seignelay  avait,  dit  Spanheim', 
un  air  de  fierté,  de  rudesse  et  de  présomption,  des  manières 
brusques  et  hautaines.  Il  était  peu  docile,  peu  véritable,  fort  vain  et 
fort  emporté,  redoutable  à  ses  commis,  qui  ne  lui  parlaient  qu'en 
tremblant.  Il  avait  dans  son  département  la  marine,  le  commerce, 
la  maison  du  roi,  les  pays  d'Orléans  et  de  Blois,  ainsi  que  l'Ile-de- 
France  et  Paris.  Pour  appuyer  sa  faveur  et  sa  considération  auprès 
du  roi,  il  se  lança  «dans  l'affaire  des  prétendues  conversions...  et 
y  contribua  tout  ce  qui  pouvait  dépendre  de  ses  ordres  :  en  quoi  il 
est  allé  aussi  loin  qu'il  a  pu  pour  y  faire  signer  les  personnes  de  la 
Religion    qui   étaient   connues  et  établies  à  Paris,  et  à  n'y  rien 

ses  collaborateurs  dans  la  conversion  des  voyant   corie   de   la   lettre   que  j'écris   par 

Briards:  ordre   du  roi  à  M.   de  Ménars,    par  laquelle 

vous  verrez  le  jour  que  doivent  arriver  les- 

Louvois  à  M.  de  Meaux.  dites  compagnies,    et   l'ordre   qu'il  a  de  con- 

14  dcîcembre  1685.  certer  avec  vous  ce  qu'il  y  aura  i\  faire  pour 

.   ,  lesdites    conversions    (Arch.    de   la  Guerre, 

Monsieur,  Je  ne  puis  mieux   vous  informer  ^  ^  -ç^^^^  ^^  Sabatier,  p.  244). 

des   ordres    que   Sa  Majesté  a   donniis    pour 

employer    quatre    compagnies    du   régiment  1  Relation    de    la    cour    de    France,    p. 

de  dragons  de  la  reine  à  la  conversion  de  la  227  et  229. 
ville   et  élection   de  Meaux,    qu'en    vous   en- 


La  journée  du  14  décembre  i68j.  109 

épargner,  ou  d'ailleurs  pour  prendre  les  informations  dues  de  celles 
qui  s'y  étaient  cachées».  Ce  zèle  convertisseur  convenait  peu  à  un 
homme  qui  allait  mourir  à  trente-neuf  ans,  emporté  par  l'abus  des 
plaisirs. 

Pour  obéir  à  ses  ordres,  dès  les  premiers  jours  d'octobre,  le 
procureur-général  Harlay,  le  procureur  du  roi,  Robert,  et  La 
Reynie,  se  partagèrent  les  faibles  qu'il  fallait  séduire  ou  effrayer,  et 
les  récalcitrants  qu'il  fallait  dompter  1.  Ils  s'adjoignirent  bientôt  les 
deux  lieutenants-civils.  Durant  des  mois,  et  l'on  pourrait  dire  des 
années,  la  magistrature,  la  police  et  toute  l'administration  ne  furent 
occupées  que  de  conversions  :  le  commissaire  Gazon  tenant 
des  conférences  dans  sa  maison  (Fr.  7082  f"  3o2),  ne  faisait  qu'imiter 
le  procureur-général,  lequel  discutait  avec  ceux  qu'il  avait  en  vain 
menacés,  et  s'efforçait  de  les  convaincre  par  des  textes  et  des 
citations  comme  un  simple  controversiste  (Fr.  17420  f°  208).  Le  10, 
La  Reynie  transmettait  une  nouvelle  liste  à  celui-ci,  en  le  priant 
de  lui  indiquer  sa  part  de  besogne,  et  de  donner  le  reste  à 
M.  Robert.  «Je  ne  sais,  Monsieur,  ajoutait-il,  s'il  ne  serait  pas 
nécessaire  qu'il  vous  plût,  après  que  vous  aurez  parlé  à  M.  Blondot, 
de  lui  donner  avec  la  formule  de  l'avertissement,  les  noms,  les 
qualités  et  les  demeures  de  ceux  qui  devront  être  avertis  » 
(Fr.  17420  f°  182).  —  Blondot  était  le  chef  des  cavaliers  du  guet. 
C'était  lui  et  ses  soldats  qui  signifiaient  aux  protestants,  comme  à 
des  criminels,  l'ordre  de  comparaître  devant  le  procureur  du  roi  et 
le  lieutenant  de  police,  dont  l'hôtel  était  rue  du  Bouloi.  Le  même 
jour,  les  commissaires  qui,  dès  le  mois  d'août,  répandaient  l'argent  à 
pleines  mains  (Fr.  7062  f°  358),  commencèrent  la  revue  de  leurs 
quartiers  sur  les  ordres  du  procureur-général. 

Le  20,  c'est-à-dire  après  la  signature  et  avant  l'enregistrement 
de  l'édit  révocatoire,  Seignelay  écrivait  à  M.  Robert  :  «  Sa  Majesté 
veut  que  vous  continuiez  à  agir  de  concert  avec  M.  le  procureur- 
général  pour  ce  qui  regarde  les  conversions,  et  que  vous  vous  ser- 
viez de  toute  l'autorité  que  votre  charge  vous  donne  sur  les  arti- 
sans et  gens  de  métier  pour  les  porter  à  se  convertir».  Le  même 
jour,  il  adressait  à  La  Reynie  le  billet  suivant  : 

Sa  Majesté  est  informée  de  plusieurs  endroits  que  les  plus  honnêtes  gens 
de  la  R.  P.  R.  seraient  en  disposition  de  se  convertir,  si  on  permettait  à  un 
nombre  d'entre  eux  de  s'assembler  pour  prendre  une  délibération  convenable 
aux  intentions  de  Sa  Majesté,  et  comme  pour  parvenir  à  ce  que  cette  assem- 

'  1  a  corporation  des  tailleurs  échut  au  procureur  du  roi. 


i6o  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

blée  se  puisse  faire  avec  succès,  il  faut  auparavant  disposer  les  esprits  de  ceux 
qui  la  doivent  composer,  Sa  Majesté  a  ordonné  à  M.  le  procureur-général 
d'agir  de  concert  avec  vous  à  cet  égard,  et  elle  m'ordonne  de  vous  dire  qu'elle 
désire  que  vous  y  apportiez  toute  votre  application.  J'écris  la  même  chose 
par  ordre  de  Sa  Majesté  à  M.  Robert,  et  je  lui  mande  de  vous  aller  trouver 
pour  cet  effet,  me  remettant  au  surplus  des  mesures  qu'il  y  aura  à  prendre 
pour  l'exécution  des  intentions  de  Sa  Majesté  à  ce  qui  vous  sera  plus  particu- 
lièrement expliqué  par  M.  le  procureur-général  (O  '  29). 

Le  roi  n'admettait  pas  que  les  huguenots  marchandassent  avec 
sa  religion,  témoin  le  nouveau  billet  de  Seignelay  en  date  du  23  : 

A  l'égard  de  ce  que  vous  m'écrivez  que  plusieurs  de  la  R.  P.  R.  souhaite- 
raient qu'on  voulût  s'en  tenir  à  leur  demander  les  mêmes  choses  qui  leur  ont 
été  demandées  par  M.  l'évêque  de  Grenoble,  il  faut,  s'il  vous  plait,  que  vous 
en  confériez  avec  M.  l'archevêque  de  Paris;  mais  je  suis  obligé  de  vous  dire 
que  je  sais  par  ce  que  Sa  Majesté  m'en  a  dit  elle-même,  qu'elle  n'a  pas  approuvé 
cette  manière  (O  ^  25). 

Voici  l'une  des  listes  (sans  date)  dressées  en  cette  circonstance 
par  les  ordres  de  La  Reynie.  Elle  ne  peut  être  que  du  24  octobre, 
puisqu'il  y  est  parlé  du  28  au  passé,  et  que  les  dix-sept  premiers 
noms  qu'elle  contient,  sont  ceux  de  personnes  qui  furent  mandées 
le  25  chez  le  lieutenant-général  de  police  (Fr.  7o5i  i°  i53). 


MÉMOIRE    DE    CEUX    DE    LA    R.    P.    R.    DE    LA    PAROLSSE    DE    SAINT-SULPICE    QUI 
PEUVENT    ÊTRE   MANDÉS. 

Rue  Mazarine,  De  Vicques  et  De  Beaulieu,  frères,  neveux  de  M.  de  Mas- 
sanes;  Ferdinand  père  et  fils;  Colonia,  hollandais  naturalisé;  Pesue,  horloger. 

Rue  de  Seine,  Girard,  ancien  de  la  religion;  Gervaise,  autre  ancien; 
Monnier,  son  gendre,  demeurant  en  même  maison.  Ledit  Monnier  témoigne 
qu'il  n'y  a  que  la  considération  de  son  beau-père  qui  le  retienne  en  sa  religion. 
Bernard,  propriétaire  de  la  maison  de  la  ville  de  Montpellier  où  il  demeure; 
Dersigny,  oncle  et  neveu. 

Rue  des  Marais,  De  Massanes  père  et  fils.  De  Pressigny,  De  La  Fontaine, 
Le  Coq  de  Saint-Léger,  Morin,  De  Rozemont  [ancien],  dont  la  femme  est 
partie  avec  la  princesse  de  Tarente. 

Rue  des  Pelils-Augustins,  Domanchin,  son  gendre. 

Quai  Mttlaquais,  Desvallons,  à  l'hôtel  d'Écossc. 

Rue  Jacoh,  Le  Coq  des  Forges,  demeurant  avec  M'""  Duplessis,  sa  soeur. 

Rue  de  l'Université,  Petitot,  peintre. 

Rue  Saint-Pire,  Torse,  marchand  de  vins. 

Rue  de  Bourbon-Pré-aiix- Clercs,  Monglas,  demeurant  avec  sa  mère. 

Rue  de  Beatme,  Perrinct,  marchand  de  vins. 

Rue  du  Sépulcre,  Barbot,  secrétaire  du  président  de  La  Barroirc. 


La  journée  du  14  décembre  168 J.  161 

Rue  de  VÉgout,  Alexandre  Mariette:  Poirret,  maître  maçon. 

/?K«flt  Crf/zf/Zc,  Marchand,  marchaBdde  chevaux;  Amproux,  conseiller 
au  Parlement;  Henry  Halique,  orfèvre.       ^ 

Rue  de  la  Chaise,  Isaac  Mesnard,  marchand  de  vins. 

Grar.de  rue  de  Seine,  Antoine  Lefébure,  Jean  Dersigny,  François  Flamand, 
ouvriers  en  soie. 

Rue  du  Four,  Isaac  Thiboust  et  Samuel  Boucher,  marchands  de  vins. 

Rue  des  Quatre-  Vents,  Masso,  horloger. 

Rue  Neuve-Saint-Lambert,  De  Rozemont,  deux  frères;  Martin,  apothicaire 
de  M.  le  Prince;  De  La  Bussière,  son  gendre. 

Rue  Vaugirard,  Voultot,  marchand  de  vins. 

Rue  Neuve-des-Fossés,  Pierre  Sehut,  orfèvre;  Paris,  orlogeur;  Thomas  Des- 
banes,  potier  d'étain;  Angiboust,  marchand  linger. 

Rue  des  Mauvais-Garçons,  Jourdan,  parfumeur;  Terrerouge,  maître 
serrurier. 

Rue  des  Boucheries,  De  la  Perie;  Charles  Grandon,  marchand  de  vins. 

Rue  de  Bucy,  Saint-Martin,  maître  taiUeur,  qui  eut  le  23  octobre  i635  con- 
férence avec  M.  le  vicaire  de  Saint-Sulpice;  Jean  Berlin,  aussi  maître  tailleur 
(Fr.  7o5r,  fo  44). 

A  partir  du  lendemain  25,  les  principaux  huguenots  furent 
mandés,  par  petits  groupes,  par  devant  Harlay  et  par  devant  La 
Reynie.  On  écrivait  de  Paris,  le  2  novembre  à  la  Ga::cfte  de 
Harlem  : 

Le  procureur-général  a  déclaré  aux  gentilshommes,  conseillers  et  avocats 
reformes  qu'il  a  fait  venir,  que  l'article  par  lequel  il  est  dit  qu'ils  peuvent 
garder  leur  religion  sans  être  molestés,  n'est  qu'un  effet  de  la  bonté  du  roi 
pour  les  préserver  de  la  fureur  de  la  populace  qui  hait  cette  religion,  et  que  ce 
quils  ont  de  mieux  à  faire  est  de  devenir  bons  catholiques,  s'ils  veulent 
être  ménages  dans  leurs  corps  et  leurs  biens.  En  attendant  il  leur  est  interdit 
de  se  reunir,  et  de  faire  exercer  le  ministère  par  qui  que  ce  soit,  s'ils  ne 
veulent  être  traités  en  sujets  rebelles. 

M.  de  La  Reynie  a  fait  une  déclaration  analogue  aux  banquiers  et  aux 
marchands  (Bu//.,  2"  série,  XV,  265). 

Jointe  à  la  tentative  désespérée  d'accommodement  faite  par  quel- 
ques-uns d'entre  eux',  la  fermeté  que  les  protestants  témoignèrent  en 

dailLn  Tlj'^'rrù    ^^'''^^'    ^'  ^''-  '"'''    ^'""'^'^    ^1"=    '°"^   signassent  celle 

le  marîuis  Te  S  '^^^i'a^y'S"^  en    Anjou,  qui  avait  été  «réglée  en  dernier  lieu  par 

le  marquis  de  Saint-Gelais,  autre  Poitevin  M.   l'archevêque   de  Paris  »     et    dans   la- 

kuT",  Tr^'^  ^      ■'""'  "  '^"^'q""-""^   de  quelle  il  n'y  avait  point  tout  le  détail  qui 

sinnn.-  "  ^'^""'   P^'   ^""""^  '^"'""-  f^''=3't   '^^   'a   peine  aux  Réformés.    Me- 

loni'enwvt  "".""i''   "  'T''"'  '^"'°"  ''''''  '^'  '^  ^^=""«'   «adaillan  et  Saint- 

Partkrulièri  n'  P^°f"^'°"  '^^  ^°'  Celais  signèrent  la  formule   habituelle  et 

Seisnelàv    ■-   ^P'^\^  ^'°"    '"=    ^"    '°h  abjurèrent   au    mois   de   février  i5S6.    Le 

lieutenant  .^^T'î'    ^    "''    novembre,    au  premier  obtint  une  pension  de  7000  livres; 

iieutenant-cuil  Le  Camus,   que   Sa  Ma-  le  second,  une  de  600  livres. 

II 

11 


102  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Parts. 

cette  circonstance,  fit  comprendre  à  la  police  qu'elle  s'était  méprise 
sur  leurs  sentiments,  et  le  projet  d'assemblée  en  commun  fut  aban- 
donné. Seignelay  écrivait  le  27  octobre  au  procureur-général  : 

Sa  Majesté  a  fort  approuvé  la  proposition  que  vous  faites  de  travailler 
quant  à  présent  en  détail  à  ramener  les  particuliers  de  ladite  religion,  sans 
rien  tenter  de  ce  qui  avait  été  projeté  d'assembler  plusieurs  chefs  de  famille 
de  ladite  religion  pour  leur  faire  prendre  une  résolution  générale,  puisque  les 
esprits  ne  paraissent  pas  disposés  à  en  faire  espérer  le  succès  (O  '  29  et 
Fr.  17420,  f»  149). 

Le  29,  il  lui  écrivait  encore  : 

Sa  Majesté  est  très  persuadée  qu'il  n'est  plus  temps  quant  à  présent  de 
réussir  au  projet  qui  avait  été  fait  d'assembler  les  principaux  de  la  R,  pour 
leur  faire  prendre  une  résolution  sur  leur  conversion;  mais  elle  estime  qu'il 
faut  toujours  suivre  ce  que  vous  avez  commencé  par  le  détail. 

Toutefois  La  Reynie,  qui  fut  dans  cette  affaire  le  grand  con- 
seiller et  le  principal  acteur  1,  reprit  le  projet  primitif,  et  le  fit  adopter 
dans  la  conférence  tenue  le  mardi  20  novembre  chez  le  procureur- 
général,  bien  que  plusieurs  des  personnes  présentes  prétendissent 
qu'on  ne  parviendrait  à  rien  «si  l'on  ne  faisait  entrer  des  troupes 
dans  Paris  ^».  A  quoi  il  objecta  que  la  menace  d'ôter  la  maîtrise  à 
ceux  qui  l'avaient,  et  la  promesse  d'y  faire  parvenir  sans  frais  de 
simples  ouvriers,  produiraient  certainement  un  grand  nombre  de 
conversions  (Fr.  7o5o  f°  148).  On  convint  donc  de  «gagner  douce- 
ment cinquante  ou  soixante  des  principaux,  de  différer  leur  abjura- 
tion et  de  les  assembler  ensuite  avec  un  pareil  nombre  de  ceux  qui 
ne  seraient  pas  encore  gagnés,  pour  leur  expliquer  fortement  les 
intentions  de  Sa  Majesté 3»,  afin  que  les  premiers  se  prononçant 
entraînassent  les  autres.  L'archevêque  devait  ensuite  leur  donner 
l'absolution  ;  et  l'on  se  flattait  de  l'espoir  que  l'exemple  des  notables 
serait  décisif  pour  la  conversion  du  grand  nombre.  En  conséquence 
Seignelay  écrivit  le  22  novembre  à  La  Reynie  : 

'  Contre  le  gré  de  Seignelay  qui,  pour  l'empereur  Constantin.  Il  fallut  à  diverses 
le  punir  d'avoir  embrassé  le  parti  de  reprises  l'inviter  à  se  renfermer  dans  ses 
Louvois,  lui  fit  ôter  les  affaires  des  pro-  attributions,  et  à  ne  pas  contrecarrer  les 
testants  et  les  fit  donner  au  lieutenant-  ordres  donnés  aux  commissaires  par  La 
civil  I.e  Camus.  Mais  le  procureur-général,  Reynie,  en  ce  qui  concernait  les  abjura- 
ennemi  mortel  de  celui-ci,  avertit  Lou-  tions  (22  novembre  :685)  et  la  dénoncia- 
vois  et  tous  deux  en  parlèrent  au  roi  qui,  lion  des  fugitifs  (2t  décembre), 
sur-le-champ,  annula  sa  première  déci-  ''  Clément,  La  Police  sous  L.  XIV, 
sion  {Mcm.  de  Sourclies,  I,  343).  I.e  Camus  p.  272. 

témoignait  un  grand  zèle;   il   allait  cher-  ^  Arch.    de    la     marine.    Reg.    des    dé- 

chcr  des  moyens  de  conversion,   c'est-ù-  pêches. 
dire    de    contrainte,    dans    l'histoire    de 


La  journée  du  14  décembre  i68j.  i63 

Sa  Majesté  a  fort  approuvé  la  proposition  que  vous  avez  faite  d'assembler 
trente  ou  quarante  personnes  des  principaux  de  la  R.  disposés  à  se  convertir, 
afin  qu'après  que  Sa  Majesté  leur  aura  parlé  ou  fait  parler  fortement  de  sa 
part,  on  puisse  s'en  servir  et  s'assurer  du  succès  d'une  conférence  ainsi  qu'elle 
a  été  proposée.  Il  faut  donc,  s.  v.  p.,  que  vous  travailliez  dans  cette  vue,  et  que 
vous  preniez  la  peine  de  m'envoyer  les  noms  et  les  qualités  des  personnes 
que  vous  destinez  à  cet  effet  (O  '  29). 

Le  lendemain,  le  secrétaire  d'État  félicitait  La  Reynie  et  l'invi- 
tait à  sévir  avec  énergie  contre  les  récalcitrants  : 

Votre  projet  sur  la  conversion  de  la  R.  P.  R.  est  le  meilleur  du  monde... 
Je  conviens  comme  vous  qu'il  faut  que  ce  dessein  soit  suivi  et  exécuté  prompte- 
ment,  et  Sa  Majesté  voit  et  connaît  clairement  que  personne  ne  va  plus  juste 
au  but  en  cette  affaire. . .  Il  faut  sans  difficulté  faire  entendre  à  ceux  qui  paraî- 
tront les  plus  opiniâtres,  qu'ils  ne  doivent  pas  s'attendre  de  demeurer  en 
repos  dans  leurs  biens  tant  qu'ils  feront  profession  de  la  R.  P.  R.,  et  que  leur 
demeure  dans  Paris  ne  sera  pas  un  asile  pour  eux,  et  à  l'égard  de  ceux  qui 
pourraient  s'échapper  à  dire  quelque  chose  contre  le  respect  dû  aux  magistrats 
qui  leur  parleront,  Sa  Majesté  veut  qu'ils  soient  envoyés  en  prison  et  punis 
d'autres  peines  proportionnées  à  leurs  insolences...  (O^  29). 

Seignelay  ajoute  dans  une  lettre  analogue  du  même  jour 
adressée  à  Harlay  : 

Il  est  pareillement  fort  utile  de  faire  entendre  aux  maîtres  des  métiers  que, 
dans  la  suite,  Sa  Majesté  ne  les  souffrira  pas  dans  l'exercice  de  la  maîtrise  à 
moins  qu'ils  ne  changent  de  religion,  et  Sa  Majesté  donne  l'ordre  à  M.  de  La 
Reynie  et  à  M.  Robert  de  tenir  la  main  à  ce  que  les  artisans  nouveaux  convertis 
soient  reçus  maîtres  sans  frais,  ou  qu'ils  diminuent  considérablement  ce  qu'il  a 
accoutumé  de  leur  en  coûter  pour  leur  réception  (Fr.  17421,  f»  124). 

Les  listes  dressées  par  La  Reynie  et  conservées  parmi  les 
manuscrits  de  la  Bibliothèque  nationale,  attestent  que  l'assemblée 
projetée  nécessita  un  travail  préparatoire  considérable  ;  ces  listes 
contiennent  cent  vingt-cinq  noms,  et  il  y  a  tout  lieu  de  penser^ 
comme  on  le  verra  plus  loin,  qu'elles  sont  loin  d'être  complètes^  et 
qu'il  fallut  agir  sur  près  de  trois  cents  personnes.  Le  procureur- 
général  et  le  procureur  du  roi  se  partagèrent  les  soixante-treize 
noms  des  trois  premières  catégories  ;  mais  le  lieutenant-général  de 
police  fit  la  plus  grande  partie  de  la  besogne  de  Harlay.  La  liste  de 
première  catégorie  comprenait  les  vingt-cinq  noms  suivants 
(Fr.  7o52  f°  216)  •  : 


*  Nous  mettons   en  caractères  italiques       ceux  des  personnes   qui  n'allèrent   point 

à  l'assemblée. 


164  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Allart,  négociant  dieppois,  rue  Montorgueil,  dont  la  mère  est 
passée  en  Hollande  avec  deux  de  ses  enfants.  Un  ordre  du  29  no- 
vembre l'exempta  de  troupes  à  Dieppe,  parce  qu'il  avait  promis 
d'abjurer. 

Bar,  rue  Quincampoix. 

Berthe  [Charles- Auguste],  jeune  banquier,  attaché  à  la  conser- 
vation de  son  bien,  qui  suivra  les  Trinquant,  ses  alliés  et  conseils. 

Crommelin  {André),  marchand  de  dentelles,  qui  suivra  Le 
Maistre  dont  il  est  gendre. 

Crommelin  (Jacob),  banquier,  qui  suivra  l'exemple  d'André, 
son  parent. 

Demeuves,  banquier,  impasse  des  Bourdonnais,  homme  de  bon 
sens  qui  déHbérera  droit. 

Foissin  père^  possesseur  et  amateur  d'une  bonne  fortune. 

Foissinfils,  qui  suivra  son  père. 

Formont  {De)  aîné    1  célèbres  banquiers,  fils  du  défunt  secré- 

Formont  {De)  cadet   \      taire  du  roi. 

Hensch,  banquier  un  peu  têtu. 

Lamouche,  aîné    )  banquiers,    Picards,   têtus  mais  attachés   à 

Lamouche,  cadet  )       leur  conservation. 

Le  Maistre  père,  rue  Beaubourg,  riche  négociant  aimant  la  for- 
tune et  qui  fera  la  chose  de  bonne  volonté. 

Le  Maistre  fds ,  marié,  demeurant  chez  son  père  qu'il  suivra. 

Leroy,  associé  d'André  Crommelin. 

Margas  [Etienne],  banquier,  rue  Saint- Julien-des-Ménétriers.  Ce 
vieillard  ne  voudra  pas  voir  dégâter  la  belle  maison  qu'il  a  cons- 
truite à  Chatou. 

Mauzy,  grand  rafineur  qui  produit  pour  deux  millions  de  sucre 
par  an,  et  fait  venir  de  la  Baltique  pour  deux  cent  mille  écus  de 
blé  ;  il  a  promis  très  promptement  et  a  donné  parole  en  présence 
de  M.  Bar. 

Réau  [Michel,  marchand  de  bois],  natif  de  Bordeaux,  fort  hon- 
nête homme,  un  peu  difficile  à  réduire. 

Renouard  [David,  marchand],  rue  des  Petits-Champs,  homme 
d'esprit  qui  ne  prendra  pas  de  fausses  vues  et  suivra  ses  cousins 
Formont. 

Seignoret  [Jacques],  Lyonnais,  banquier  rue  de  la  Chanverrerie, 
qui  n'a  pas  beaucoup  désapprouvé  ce  que  son  frère  a  fait  à  Lyon 
en  pareil  cas. 

Trinquant  [Nicolas],  père  )  banquiers,  impasse    des  Bourdon- 

Trinquant  fils  \      nais  :  user  de  fermeté  à  leur  égard. 


La  journée  du  14  décembre  168 j.  i65 

Van  Gangelt^  aîné  \  fils  de  banquier  qui  suivront  leur  oncle 

Van  Gangelt  cadet  )       Trinquant. 

Nous  ne  citerons  que  huit  des  vingt-deux  noms  de  la  liste  de 
seconde  catégorie  (Fr.  7082  f°  228). 

Bonenfant,  marchand,  rue  Quincampoix,  plus  d'aux  trois  quarts 
résolu. 

Jourdan  [Charles],  riche  marchand  parfumeur,  rue  des  Mauvais- 
Garçons,  à  qui  sa  femme  a  fait  entendre  raison. 

Laguèze  [Jacques  de],  banquier,  rue  de  la  Chanverrerie,  homme 
de  raison  qui  a  déjà  devant  lui  l'exemple  de  son  beau-père  [Maurice] 
et  de  sa  belle-mère. 

Le  Plastrier,  joaillier  bien  établi,  au  coin  du  Châtelet,  qui  déjà 
ne  regimbait  plus  que  contre  le  premier  formulaire^. 

Maurice,  beau-frère  de  Laguèze  qui  le  suivra.  Doux,  faut  fer- 
meté. 

Sénegat,  rue  de  la  Chanverrerie,  bon  marchand  qui  marchera 
bien  aisément. 

Testart  [Jacques],  bon  marchand  de  drap  de  soie,  un  peu  éloigné 
et  têtu,  mais  qui  suivra  l'exemple. 

Tour  ton,  banquier  lyonnais,  rue  des  Mauvaises-Paroles,  qui 
marchera  bien  aisément. 

La  liste  de  troisième  catégorie  comprenant  vingt-six  noms,  se 

terminait  par  les  suivants  (Fr.  7052  f°  224)  : 

Chardin,  marchand  à  la  vallée  de  misère  \  ,       ,       rr  ■ 

T^     •                  I      j         /-,  ■              •  i  dont  les  affaires  sont 

Uorigny,  marchand  rue  yumcampoix  1  a-      a 

y'->    •     /     '            1     /~^  -  !  en      Ucooroïc       et 

Lrrimpre,  rue  de  devres  '  .          ^ 

,  -     ,  .  1  qui   ne    feront  pas 

Montotron  I  ^        ^     -.-rr     1  : 

■c-^^       ■     -n-  grande  difficulté, 

rittan,  joaillier  /  ° 

D'une  autre  liste  plus  étendue  nous  avons  extrait  cinquante- 
deux  nouveaux  noms,  entre  autres  (Fr.  7052  f°  221)  : 

Amiaiid,  fameux  chirurgien-barbier,  de  la  rue  de  La  Huchette. 

Cailloué,  libraire,  galerie  neuve  du  Palais,  frère  de  la  veuve  de 
Varennes. 

Conrart  père  [de  l'ancien  de  Charenton]    )     rue  des  Vieilles- 

Conrarf  fils  [frère  de  l'ancien  de  Char.]    )  Étuves. 


•  Alias  Van   Guhenguel.    Claude  écrit:  contenait  le  symbole  de  Nicée  et  tous  les 

Van  Ganguel.  articles  particuliers  du  dogme  catholique. 

'  I.e    premier    formulaire     rédigé    par  II  abandonna  bientôt  cette   formule  pour 

l'archevêque  de  Paris,  Harlay  de  Champ-  en  adopter  une  autre  beaucoup  plus  brève 

vallon,   prélat  plus  rigide   sur  le  chapitre  et   plus  générale.    On   les   trouvera   plus 

de  la  doctrine  que  sur  celui  des  mœurs,  loin  toutes  deui. 


i66  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

Lémeri  aîné',  avocat  ^ 

Le'mert  cadef,  médecin  chimique    (  au  faubourg  Saint-Germain. 

Peiitot,  peintre  en  miniature  ) 

Rozemont,  ancien  de  Charenton,  non  exilé  avec  ses  collègues, 
et  père  de  deux  ministres  apostats,  rue  des  Marais-Saint-Germain. 

Van  Rabais,  marchand  chez  Demeuves,  impasse  des  Bour- 
donnais. 

La  préparation  de  l'assemblée  ne  fut  pas  seulement  une  tâche 
considérable;  malgré  l'intimidation,  malgré  les  menaces  bientôt 
suivies  d'effet,  elle  fut  ardue  :  M.  Robert  le  confesse  dans  une  lettre 
du  lundi  26  novembre  adressée  au  procureur-général  : 

J'ai  fait,  Monsieur,  si  peu  de  progrès  aujourd'hui  que  je  n'ose  quasi  avoir 
l'honneur  de  vous  en  rendre  compte  :  un  seul  banquier  m'a  donné  parole;  les 
autres  ou  sont  demeurés  fermes  et  opiniâtres  ou  demandent  beaucoup  de 
temps.  Je  leur  ai  fait  promettre  de  revenir  mercredi,  et  j'espère  que  les 
réflexions  qu'ils  auront  lieu  de  faire  les  rendront  un  peu  plus  raisonnables.  Le 
marchand  de  bois  nommé  Paris,  qui  est  un  des  plus  riches  et  des  plus  fiers  de 
son  quartier  et  lequel  a  envoyé  ses  enfants  à  Genève,  a  été  arrêté  ce  soir  en 
vertu  d'un  décret  donné  par  M.  de  La  Reynie  (Fr.  17420,  f°  146). 

Le  même  jour,  La  Reynie  informait  le  procureur-général  des 
résultats  plus  encourageants  qu'il  avait  obtenus  : 

Lepage  (marchand  orfèvre,  de  la  seconde  catégorie)  m'a  dit  nettement. 
Monsieur,  qu'il  ne  changerait  point  de  religion.  Cougnard  a  donné  parole.  Le 
Gendre  a  parlé  de  façon  qu'on  attend  une  bonne  réponse.  Allart,  grand  négo- 
ciant de  Dieppe,  a  promis  précisément,  et  Burgeat,  marchand,  m'a  laissé 
beaucoup  de  sujet  d'espérer.  Le  peu  de  temps  qu'il  y  a  pour  se  résoudre  fait 
la  principale  difficulté  à  son  égard;  il  voudrait  bien  pouvoir  agir  de  concert 
avec  toute  sa  famille.  Il  me  reste  pour  demain  Trouillon,  Dorigny,  Durand, 
Lafargue  et  Lasseur,  et  après  cela,  Monsieur,  j'irai  vous  demander  de  nouveaux 
ordres.  Je  me  donne  l'honneur,  Monsieur,  de  vous  envoyer  un  mémoire  tou- 
chant Haran,  banquier  (de  la  seconde  catégorie),  qui  pourrait  servir  à  lui  faire 
un  peu  de  peur  (Fr.  17420,  f"  167). 

Le  lendemain,  27  novembre,  La  Reynie,  moins  heureux  que  la 
veille,  écrivit  à  Harlay: 

J'ai  continué  encore  aujourd'hui.  Monsieur,  la  mission  commencée;  j'ai  vu 
Margas,  Lafargue  et  Durand,  ses  gendres,  et  quelque  presse  que  j'aie  pu 
faire,  ils  ont  persiste  à  demander  encore  vingt-quatre  heures  pour  rendre  une 
réponse  positive.  Bernard  a  donné  parole  en  présence  de  son  père  après 
beaucoup  de  combats;  mais  il  a  des  raisons  très  importantes  pour  son  com- 
merce qui  l'obligent  de  demander  un  grand  secret...  Tourton  (banquier, 
seconde  catégorie)  a  aussi  donné  parole,  mais  sous  la  même  condition  du 
secret;  car  si  son  dessein  était  connu  avant  qu'il  eût  pris  ses  mesures  à  l'égard 


La  journée  du  14  décembre  168 j.  167 

de  quelques  étrangers,  il  souffrirait  un  très  grand  préjudice.  Périgois,  qui  avait 
déjà  expliqué  ses  sentiments  à  M.  le  procureur  du  roi,  m'a  aussi  parlé  posi- 
tivement; il  a  disposé  son  beau-père,  appelé  Chevalet  et  il  espère  en  attirer 
encore  d'autres  en  tenant  son  dessein  couvert  encore  pendant  quelques  jours. 
Trouillon  (apothicaire,  3'^  catégorie)  m'a  parlé  comme  un  homme  mal  disposé 
et  il  croit,  à  ce  qu'il  dit,  rendre  dans  deux  jours  la  même  réponse  qu'il  aurait 
pu  faire  aujourd'hui.  J'ai  parlé,  suivant  votre  ordre,  Monsieur,  au  sieur  Estrang, 
et  je  lui  ai  parlé  assez  mystérieusement  et  fortement  pour  présumer  qu'il  peut 
avoir  quelque  inquiétude.  M.  le  procureur  du  roi  a  commencé  les  poursuites 
contre  Haran,  et  je  lui  ai  fait  savoir  ce  que  vous  aviez  ordonné  touchant 
Robethon'.  Nous  avons,  lui  et  moi,  essayé  de  rappeler  le  souvenir  de  ce  qu'il 
pouvait  y  avoir  à  faire  à  l'égard  de  Van  GuhengueP,  et  il  nous  a  été  impos- 
sible d'en  venir  à  bout.  Le  marchand  qui  fut  emprisonné  hier  au  soir  envoie  à 
Genève  pour  faire  revenir  ses  enfants  qu'il  y  a  fait  passer'  (Fr.  17420,  f»  168). 

Trois  jours  plus  tard,  c'est-à-dire  le  3o  novembre,  Seignelay 
invitait  le  procureur-général  à  mander  La  Re3'nie  et  M.  Robert, 
pour  dresser  un  état  de  la  situation,  le  roi  ne  voulant  point  qu'on 
exécutât  «  ce  grand  œuvre  »  avant  qu'il  eût  donné  de  nouveaux 
ordres.  Le  lendemain  La  Reynie  adressait  à  Harlay  le  billet  que 
voici  : 

J'ai  parlé,  suivant  votre  ordre.  Monsieur,  à  M.  Testard,  et  il  m'a  paru  un 
peu  embarrassé  de  sa  personne;  il  m'a  demandé  avec  beaucoup  d'instance  un 
peu  de  temps  et  je  crois  même  qu'il  se  serait  contenté  d'un  jour;  mais  j'ai  été 
ferme  et  je  n'ai  point  capitulé  avec  lui,  il  avait  de  la  peine  à  s'en  aller,  et  je 
suis  bien  trompé  s'il  ne  se  ressouvient  de  ce  que  vous  lui  avez  fait  l'honneur 
de  lui  dire.  M.  le  procureur  du  roi  et  moi  ne  manquerons  pas.  Monsieur,  de 
nous  rendre  demain  matin  chez  vous  à  neuf  heures  du  matin,  qui  est  l'heure 
que  vous  nous  avez  fait  l'honneur  de  nous  donner  (Fr.  17423,  {•>  174). 

M.  Robert,  qui  semble  n'avoir  eu  qu'une  médiocre  sj'mpathie 
pour  le  projet  d'abjuration  en  commun,  en  signalait,  le  2  décembre, 
les  inconvénients  au  procureur- général: 

. .  .Le  sieur  de  Grandchamp,  que  j'ai  vu  après-midi,  m'a  paru  tout  déter- 
miné et  n'attend  plus  qu'une  réponse  à  une  lettre  qu^il  a  écrite  au  R.  Père  de 
La  Chaise,  pour  se  déclarer  ouvertement.  Deux  autres,  que  j'ai  vus  aussi 
après-midi,  qui  sont  Plastrier  (2"  catégorie*)  et  Robethon,  qui  étaient  des  plus 


'  Robethon  (3«  catégorie),   frappé  d'une  valet  de  chambre,  et  de  M""  Van  Ganguel, 

mesure  de  répression,  exil   ou  garnison,  fille    du    banquier  hollandais  et  nouvelle 

doit  être  Jean,  banquier  associé  de  Moïse  convertie  (Mém.  de  Sowches,  I,  379). 

Cousin,   et    non    l'ancien   de    Charenton.  '  Jean    Paris   de  Clorignon,    marchand 

Sa  femme    avait   été   arrêtée    à   Lafère  le  de  bois,  allié  des  Girardot. 

22  octobre  avec  Elisabeth  et  Jeanne  Oudri.  *  Dans  une  lettre  précédente,  M.  Robert 

Robethon  s'enfuit  à  l'étranger  en  1686.  disait:    Plastrier,    marchand  joaillier,    est 

Le    28   décembre,    Louis   XIV    signa  très  opiniâtre  et  très  peu  capable,   il  est 

l'acte  de  mariage  de  Niert,  son    premier  garçon.  Son    père,  qui  est  à  Lyon,  a  ab- 


l68  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

opiniâtres  et  des  plus  durs,  me  paraissent  vouloir  s'adoucir  et  se  rapprocher  ; 
mais  en  même  temps  j'ai  appris  que  deux  horlogers  qui  m'avaient  donné 
parole,  et  qui  avaient  signe  entre  les  mains  du  commissaire  Delamare,  se  sont 
rétractés,  et  il  me  semble  que  le  fruit  que  nous  pouvons  attendre  de  ce  nombre 
d'abjurations  qui  se  feront  en  même  jour  n'est  pas  [assez]  considérable  pour 
risquer  de  perdre  des  personnes  que  nous  avons  acquises,  et  qu'il  est  périlleux 
d'exposer  ceux  qui  ont  pris  une  bonne  résolution  au  hasard  de  la  rétracter 
malheureusement,  en  différant  de  la  leur  faire  exécuter  (Fr.  17420,  P  175). 

Seignelay  partagea  sans  doute  les  craintes  émises  par  le  pro- 
cureur du  roi,  car  il  s'empressa  de  faire  savoir  à  La  Reynie  qu'il 
était  urgent  d'en  finir.  «  J'ai  reçu,  lui  écrivait-il  le  mercredi  5  dé- 
cembre, le  mémoire  que  M.  le  procureur-général  m'a  envoyé,  et 
comme  je  crois  que  le  nombre  de  ceux  de  la  R.  P.  R.  qui  ont  donné 
parole  de  se  convertir  augmente,  je  crois  qu'il  faut  conclure 
promptement  le  projet  que  nous  avons  fait.  Je  vous  prie  de  me 
faire  savoir  par  le  retour  de  ce  même  cavalier  si  vous  estimeriez  à 
propos  que  je  me  rendisse  demain  au  soir  à  Paris  pour  voir  ven- 
dredi matin  M.  le  procureur-général,  et  prendre  heure  pour  faire 
l'assemblée  dont  il  est  question  à  vendredi  après  dîner  ou  samedi  à 
quelque  heure  »  (Reg.  du  Secr.,  O  '  29). 

Les  préparatifs  n'étant  pas  terminés,  l'assemblée  fut  fixée  au 
vendredi  14  décembre.  En  attendant,  La  Re3'^nie  se  multipliait, 
parlait,  menaçait,  envoyait  des  garnisaires  et  emprisonnait,  témoin 
ses  billets  du  4  et  du  5,  adressés  à  Harla}': 

4  décembre  i685.  Quoi  que  j'aie  pu  faire,  je  n'ai  pu  savoir  autre  chose  de 
M.  Chardin,  si  ce  n'est  qu'il  demeure  rue  Neuve-Saint-Merry  chez  MM.  Forne 
et  Jouan  ou  chez  M.  Delat,  avocat  en  la  cour,  rue  GeoftVoy-l'Asnier,  proche  le 
cimetière  Saint-Jean.  Le  sieur  Meusnier,  banquier  négociant,  que  je  croyais 
tout  à  fait  éloigné,  m'est  venu  dire  qu'il  avait  étudié  depuis  sa  dernière 
conversation,  et  que  dans  la  fin  de  la  semaine  il  pourrait  parler  plus  précisé- 
ment. Je  crois  que  Rcau  en  fera  autant  et  que  les  autres  pourront  encore  se 
raviser  (Fr.  17430,  P  176). 

5  décembre  i685.  J'ai  parlé  à  Guerineau;  mais  je  ne  sais,  Monsieur,  si  ce 
que  je  lui  ait  dit  sera  de  quelque  utilité;  j'ai  fait  cependant  tout  ce  que  j'ai  pu 
pour  bien  exécuter  vos  ordres  et  pour  suivre  le  plan  qu'il  vous  a  plu  de  me 
donner.  Adrien  [lisez:  André]  Crommelin,  gendre  de  Le  Maistre,  banquier,  a 
été  arrêté  ce  soir  et  mis  à  la  Bastille  (Fr.  17420,  f"  173). 

Le  7,  La  Reynie  faisait  chercher  Chardin   pour  lui  reprocher 
«son  mauvais  procédé»  et  l'envoyer  à  Harlay  qui  voulait  le  voir; 

juré  depuis  peu.  Il  est  fils  d'une  mère  fiorie),  à  qui  M.  de  I.a  Reynie  a  parlé, 
catholique  et  a  deux  frères  Pères  de  est  plus  ferme  que  jamais  (Fr.  17420, 
l'Oratoire.   Meusnier,    banquier   (2°   caté-       i"  lOO- 


La  journée  du  14  décembre  i68j.  169 

en  même  temps  il  priait  celui-ci  d'intervenir  auprès  de  prêtres  trop 
ardents  qui  ne  savaient  pas  se  prêter  aux  circonstances: 

C'est  précisément,  Monsieur,  tout  ce  qu'on  doit  craindre  qui  arrive  et  ce 
qui  a  besoin  de  votre  autorité  et  de  votre  sage  conduite.  Il  n'y  a  rien  que  les 
gens  de  la  religion  craignent  davantage  que  de  tomber  entre  les  mains  de  ces 
indiscrets  zélés,  et  plusieurs  d'entre  eux  refusent  de  se  faire  catholiques  pour 
n'être  pas  livrés  aux  dévots  et  aux  pasteurs  de  ce  caractère  d'esprit.  Je  suis 
persuadé,  Monsieur,  que,  s'il  vous  plaît  de  faire  sentir  combien  vous  improuvez 
une  telle  conduite,  l'effet  en  sera  grand,  et  je  ne  le  crois  pas  moins  nécessaire; 
car  ce  bon  curé  n'est  pas  le  seul  qui  a  de  bonnes  et  pieuses  intentions  pour 
jeter  tout  par  les  fenêtres  (Fr.  17420,  P  179). 

* 

A  mesure  qu'approchait  le  jour  fixé,  la  résistance  s'accentuait, 
d'un  côté,  et  de  l'autre,  la  répression.  Le  8  décembre,  des  ordres 
d'exil  étaient  envoyés  aux  marchands  de  bois  Réau,  De  Bussière 
et  Girardot  de  Chancour.  Le  12,  La  Reynie  écrivait  à  Harlay: 

J'ai  exécuté  vos  ordres.  Monsieur,  ce  matin  avant  d'aller  à  Vincennes;  je 
ne  sais  si  M.  le  procureur  du  roi  aura  fait  exécuter  le  décret  contre  Guerineau. 
Je  n'ai  point  entendu  parler  d'Haran.  M.  de  Seignelay  m'a  fait  l'honneur  de 
m'écrire  qu'il  y  avait  quatre  gardes  de  la  prévôté  dans  la  maison  de  Margas 
à  Chatou,  à  raison  de  demi-pistole  pour  chacun  outre  la  dépense. 

J'ai  envoyé  ce  matin,  suivant  ce  que  vous  aviez  ordonné,  à  M.  Blondot  la 
liste  des  noms  et  des  demeures  de  ceux  à  qui  j'ai  parlé.  Je  ne  sais,  Monsieur  , 
si  vous  avez  demandé  un  ordre  du  roi  pour  le  nommé  Dalais;  mais  je  ne 
connais  personne  de  ce  nom.  L'ordre  à  ce  M.  Dalais  est  pour  se  rendre  à 
Dinan  en  Bretagne.  Il  me  semble  avoir  entendu  nommer  un  nom  de  cette  sorte 
au  nombre  de  ceux  qui  étaient  proposés  pour  faire  quelque  petit  exemple. 
Grâces  au  Seigneur,  vous  fournirez,  Monsieur,  de  quoi  faire  une  belle  et  nom- 
breuse assemblée.  Je  n'ai  rien  fait  aujourd'hui  non  plus  que  les  autres  jours, 
et  je  n'ai  eu  qu'un  seul  gros  négociant  de  Dieppe,  appelé  Le  Gaigneur 
(Fr.  17420,  f''  186). 

Enfin  le  vendredi  14  au  matin,  l'assemblée  ne  devant  avoir  lieu 
qu'à  trois  heures  de  l'après-midi,  La  Reynie  indiquait  encore  à 
Harlay  trois  personnes  qu'il  y  fallait  mander: 

Il  semble,  Monsieur,  qu'il  serait  nécessaire  qu'il  vous  plût  de  faire  écrire  à 
M.  Blondot  de  faire  avertir  les  sieurs  Falaiseau  et  Testard  de  la  même 
manière  que  les  autres  l'ont  été.  Et  ceux-là  ne  seront  pas  des  moins  considé- 
rables de  l'assemblée. 

Puisque  vous  m'ordonnez.  Monsieur,  de  vous  expliquer  ma  pensée  sur  le 
sieur  Tranchepain,  je  crois  qu'il  ne  devrait  point  être  dispensé  de  se  trouver 
à  l'assemblée;  il  s'est  pressé  de  faire  son  abjuration  dans  la  vue  d'en  être 
dispensé;  mais  il  n'a  et  ne  peut  avoir  de  raison  de  ne  s'y  pas  trouver  qui  ne 
soit  commune  à  tous  les  autres  (la  fausse  honte)... 

Le  sieur  de  Roquigni, .banquier,  m'a  donné  aussi  parole  (Fr.  17420,  fj  187). 


170  Révocation  de  l'Edît  de  Nantes  à  Paris. 

Par  déférence,  Harlay  ne  voulut  pas  que  la  réunion  eût  lieu 
chez  lui,  comme  l'avait  proposé  Seignelay;  en  conséquence  celui-ci 
vint  de  très  bonne  heure  à  Paris  et  fit  préparer  son  hôtel  '.  Les 
papiers  de  La  Reynie  qui  donnent  le  nombre  des  assistants,  restent 
muets  sur  ce  qui  se  passa  entre  eux  et  les  gens  du  roi.  Essayons 
au  moins  de  nous  représenter  la  situation  morale  des  uns  et  des 
autres.  Le  temple  de  Charenton  a  été  rasé;  l'enclos  et  la  maison 
du  consistoire  servent  de  prison  aux  jeunes  filles  ravies  à  leurs 
parents;  les  pasteurs,  bannis,  sont  à  l'étranger;  à  l'exception  de 
Falaiseau,  Rozemont,  Tassin  et  Gaucher,  les  vingt-quatre  anciens 
sont  en  exil;  le  culte  public  est  aboli;  mais  la  destruction  extérieure 
du  protestantisme  ne  suffit  pas  à  l'époux  de  M™^  de  Maintenon: 
persuadé  qu'on  ne  détruit  radicalement  que  ce  qu'on  remplace,  il 
veut  que  tous  ses  sujets  soient  catholiques.  Ministres  et  subor- 
donnés de  tout  genre  s'acharnent  à  ce  qu'ils  appellent  la  conver- 
sion des  protestants:  ils  achètent  ceux  dont  la  conscience  est  à 
vendre;  ils  contraignent  les  pauvres  et  les  gens  de  métier  à  l'abju- 
ration, par  la  faim  ;  les  riches,  par  la  ruine,  en  retenant  leurs  rentes, 
en  leur  donnant  des  garnisons  insatiables,  et  tous,  par  la  prison, 
l'exil,  l'enlèvement  des  enfants  et  la  dragonnade.  La  terreur  règne  à 
Paris  comme  dans  le  reste  de  la  France.  Les  magistrats  ont  pris 
leur  parti:  pour  complaire  au  maître,  la  justice  ira  jusqu'au  bout 
dans  cette  voie  d'iniquité. 

Les  victimes,  au  contraire,  sont  plongées  dans  la  morne  tris- 
tesse qui  étreint  les  cœurs  aux  jours  de  calamité  publique:  Dieu 
n'a-t-il  pas  encore  une  fois  abandonné  les  siens?  Les  pères,  il  est 
vrai,  ont  triomphé  d'épreuves  plus  cruelles  encore;  mais  leur 
antique  vertu  n'habite  point  en  des  fils  dégénérés,  qui  essaient 
vainement  de  reprendre  courage  et  de  se  rasséréner  par  la  foi.  Tels  qui 
jugeaient  naguère  tous  les  maux  préférables  à  l'abjuration,  prêtent 
aujourd'hui  l'oreille  aux  tentateurs  qui  leur  montrent  dans  l'abjuration 
l'unique  remède  à  leurs  souffrances.  Aussi  les  invités  de  Seignelay 
arrivent-ils  un  à  un  et  soucieux,  même  ceux  qui  se  sont  laissé 
gagner  sans  trop  d'effort  comme  Allart,  Cougnard,  Tourton,  Peri- 
gois.  Trinquant,  Paul  Girardot  de  Préfonds;  et  combien  plus  abat- 
tus Estrang,  Ilaran,  Testard,  qui  n'ont  cédé  qu'à  la  menace,  Réau 
et  De  Bussière,  dont  l'ardeur  n'a  été  calmée  que  par  une  lettre  de 


•  Si  nous  ne  nous  trompons,  cet  hôtel  de-chauss<îe  est  occupd  aujourd'hui  par 
devait  être  celui  de  son  père,  situî;  rue  l'administrateur  de  la  Bibliothèque  na- 
Neuve-des-Petits-Champs,  et  dont  le  rez-       tionale. 


La  journée  du  14  décembre  168 j.  171 

cachet.  Sans  connaître  exactement  le  motif  de  cette  subite  compa- 
rution (car  le  dessein  relatif  à  l'assemblée  avait  été  tenu  extrê- 
mement secret),  les  autres  sont  inquiets,  anxieux;  quelques-uns, 
pressentent  un  piège,  un  guet-apens,  ils  se  reprochent  comme  une 
faute,  d'être  venus  :  n'auraient-ils  pas  dû  suivre  plutôt  l'exemple  de 
Robethon,  de  Trouillon,  de  Girardot  de  Chancour,  que  les  menaces 
n'ont  pu  contraindre  à  sortir  de  chez  eux,  et  celui  de  Guerineau, 
décrété  depuis  deux  jours;  de  Dalais  exilé;  de  Margas,  chez  lequel 
on  a  mis  une  garnison;  d'André  Crommelin,  de  Malenoé,  de  sa 
femme  et  de  son  fils,  du  baron  de  La  Motte,  de  la  veuve  Viriot,  qui 
sont  à  la  Bastille;  de  Pierre  Jacob,  enfermé  au  For-l'Évêque;  de 
Paris  de  Clorignon,  d'Etienne  de  Lautrecq,  de  Jean  Ory,  de 
Philippe  Follet,  prisonniers  au  Châtelet;  des  deux  Formont  et  de 
leur  mère  qui,  comme  tant  d'autres,  sont  passés  à  l'étranger?  Les 
plus  sérieux  ont  horreur  de  l'abjuration  comme  d'un  acte  d'hypo- 
crisie qui  compromettrait  leur  salut  éternel;  car  ils  croient  qu'on  ne 
peut  se  sauver  dans  l'Eglise  romaine^  et  que  le  péché  irrémissible 
consiste  à  sortir  de  l'Eglise  véritable  pour  entrer  dans  l'Eglise  de 
l'Antéchrist,  «  enivrée  du  sang  des  saints  et  des  martyrs  ». 

Ils  s'étonnent  de  trouver  réunis  un  si  grand  nombre  de  leurs 
coreligionnaires,  et  leur  inquiétude  s'accroît  pendant  qu'ils  échangent 
quelques  mots  à  voix  basse  avec  des  amis  aussi  peu  renseignés 
qu'eux-mêmes.  Les  banquiers  et  les  grands  négociants,  types  de  la 
lo3'auté  commerciale,  éprouvent  quelque  humiliation  au  contact  de 
certains  boutiquiers  médiocrement  estimés,  et  un  peu  de  gêne 
vis-à-vis  de  Massienne,  d'Élie  père,  de  Creuzé,  de  Tranchepain, 
d'Hersant  et  des  deux  Massé,  qui  ont  déjà  fait  «le  saut  périlleux». 
Falaiseau,  ancien  de  Charenton,  dont  la  scandaleuse  faiblesse  a 
reculé  devant  l'exil,  apparaît  si  pâle  et  si  défait  qu'il  n'excite  que  la 
commisération,  tandis  que  la  vénalité  du  joaillier  Pittan,  connu 
par  une  double  abjuration  à  prix  d'argent,  inspire  le  mépris  et  le 
dégoût. 

Enfin  le  secrétaire  d'État,  marquis  de  Seignelay,  bruyamment 
annoncé,  entre  suivi  du  procureur-général,  du  procureur  du  roi  et 
du  lieutenant-général  de  police.  Ils  promènent  leurs  regards  sévères 
sur  l'assemblée  qu'ils  comptaient  devoir  être  plus  nombreuse,  et 
cherchent  vainement  plusieurs  de  ceux  qui  leur  avaient  donné 
parole:  Chevalet,  Grandchamp,  Meusnier,  les  frères  Gautier, 
avocats,  Ebstein,  Girardot  de  Chancour,  De  Roquigny,  etc.,  etc. 

On  ne  sait  qui  porta  la  parole;  mais  un  discours  astucieux  et 
digne  de  la  circonstance  fut  prononcé.  L'orateur  feignit  de  croire 


172 


Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 


que  les  assistants  étaient  venus  de  leur  plein  gré,  pour  répondre  au 
dessein  que  le  roi  avait  formé  de  ramener  tous  ses  sujets  à  la  foi 
catholique.  Il  les  assura  que  Sa  Majesté,  heuseuse  d'apprendre  leurs 
bonnes  dispositions,  les  honorait  de  sa  bienveillance  et  de  sa  consi- 
dération; qu'en  ce  qui  concernait  le  culte,  elle  ferait  tout  ce  qui 
dépendait  d'elle  pour  réformer  les  abus  qui  les  choquaient  le  plus. 
Il  leur  promit  notamment  la  restitution  du  calice  eucharistique,  et 
leur  fit  entendre  qu'en  reconnaissance  d'une  telle  faveur.  Sa  Majesté 
les  invitait  à  signer  la  pièce  qui  allait  leur  être  présentée.  Il  jugea 
nécessaire  de  s'empresser  d'ajouter  que,  tel  étant  l'ordre  du  roi, 
nulle  hésitation  n'était  permise  et  que  la  moindre  désobéissance 
serait  sur-le-champ  sévèrement  réprimée.  «  Cela  se  passait  le  bâton 
haut,  rapporte  Claude,  et  avec  un  grand  air  d'autorité;  il  y  en  eut 
pourtant  quelques-uns  qui  osèrent  ouvrir  la  bouche».  On  devine 
aisément  ce  que  put  leur  dicter  un  sentiment  de  légitime  indigna- 
tion :  L'article  XII  de  l'édit  révocatoire  ne  portait-il  pas  que,  à  con- 
dition de  ne  faire  ni  exercice  ni  assemblée,  les  protestants  ne 
seraient  point  inquiétés  sous  prétexte  de  la  R.  P.  R.,  «  en  attendant 
qu'il  plût  à  Dieu  de  les  éclairer  comme  les  autres  »?  La  surprise  et 
la  violence  peuvent-elles  donc  éclairer  les  consciences?  Si,  se 
prétendant  maîtresse  des  âmes  qui  n'appartiennent  qu'à  Dieu, 
l'autorité  foule  aux  pieds  la  parole  royale  et  les  édits,  que  reste-t-il 
aux  opprimés,  dans  le  naufrage  du  droit  et  de  la  justice,  si  ce  n'est 
d'en  appeler  au  tribunal  du  souverain  juge,  devant  lequel  rois  et 
sujets  doivent  un  jour  comparaître?  —  La  situation  devenait 
critique.  Si  les  huguenots  continuaient  à  discuter  et  à  s'indigner,  la 
réunion  pouvait  mal  tourner.  Il  y  fallait  pourvoir:  Seignelay  jeta  le 
masque,  en  donnant  ordre  de  fermer  les  portes,  et  en  déclarant 
que  nul  ne  sortirait  sans  avoir  signé.  Malgré  leur  hauteur,  il  est 
permis  de  penser  que  les  fiers  magistrats  étaient  mal  à  l'aise  dans 
ce  rôle  de  bandits  extorquant  des  signatures  comme  au  coin  d'un 
bois,  et  qu'ils  avaient  doublement  hâte  que  la  corvée  fût  finie. 
L'appel  commença  aussitôt.  Interdits,  stupéfaits  de  tant  d'audace  et 
d'impudeur,  les  malheureux  signèrent  tous  l'un  après  l'autre,  et  ne 
reprirent  possession  d'eux-mêmes  qu'au  grand  air  et  petit  à  petit. 
Plusieurs,  déshonorés  à  leurs  propres  yeux,  avaient  le  désespoir 
dans  l'âme,  et  résolurent  de  réparer  une  si  lourde  faute. 

Voici  l'acte  jésuitique  et  mensonger  à  tous  égards  qu'on  leur 
avait  fait  signer: 

Je.  .  .  crois  de  ferme  foi  tout   ce   que  l'Église  catholique,  apostolique  et 
romaine,  croit  et  professe.  Je  condamne  et  rejette  très  sincèrement  toutes  les 


La  journée  du  14  décembre  i6Sj.  1 78 

hérésies  et  opinions  erronées  que  la  même  Église  a  rejetées  et  condamnées. 
Ainsi  Dieu  soit  à  mon  aide  et  ses  saints  Évangiles,  sur  lesquels  je  jure  de 
vivre  et  de  mourir  dans  la  profession  de  cette  même  foi. 

Nous  soussignés,  négociants,  faisant  profession  de  la  R.  P.  R.,  mandés  en 
l'hôtel  de  Mgr.  le  marquis  de  Seignelay,  secrétaire  d'État,  après  avoir  conféré 
ensemble  sur  ce  qu'il  nous  a  fait  l'honneur  de  nous  dire  que  le  roi  ayant  été 
informé  de  nos  bonnes  dispositions,  et  de  la  manière  dont  nous  répondions 
aux  intentions  de  Sa  Majesté  et  aux  soiits  qu'elle  prend  de  réunir  tous  ses 
sujets  à  la  religion  catholique,  Sa  Majesté  avait  bien  voulu  nous  faire  témoigner 
la  satisfaction  qu'elle  en  avait,  et  nous  faire  assurer  en  même  temps  de  sa 
protection,  promettons  de  faire  incessamment  notre  profession  de  foi  confor- 
mément à  l'acte  ci-dessus  transcrit.  Fait  à  Paris,  le  14  décembre  i635. 

Nous  y  joignons  les  noms  des  signataires  par  ordre  alphabé- 
tique : 

Allart  (Jacques),  [i""^  catégorie]. 

Aubry. 

Bar,  [i""^  catégorie]. 

Bernard  (Samuel),  [qui  devint  le  célèbre  financier,  2*=  catégorie]. 

Bodin. 

Bouxin  (Louis),  [marchand  du  quartier  Sainte-Opportune,  ayant 
boutique  au  Palais,  2^  catégorie]. 

Burgeat  (Jérémie),  [marchand,  gendre  de  Louis  Crommelin  de 
Saint-Quentin,  ■2,''  catégorie]. 

Bussière  (De),  [marchand  de  bois,  parent  des  Girardot]. 

Chardon  (J.),  [Jean,  marchand,  dirigé  par  son  cousin  Chardon 
l'avocat,  3^  catégorie]. 

Chaussé,  [rue  Saint-Guillaume,  4^  catégorie]. 

Cougnard  (Michel),  [orfèvre  chez  Isaac  Coutin,  orfèvre,  rue  de 
Harlay,  3^  catégorie]. 

Cousin  [Moïse,  associé  de  Jean  Robethon,  banquier,  rue  des 
Lavandières,  3^  catégorie]. 

Creuzé  (D.),  [orfèvre  chez  Catillon,  orfèvre,  quai  de  l'Horloge, 
au  Grand  rubis,  qui  avait  déjà  abjuré]. 

Crommelin  (Jacob),  [i'''=  catégorie]. 

Demeuves,  [1'''=  catégorie]. 

Domanchin,  [Salomon,  rue  des  Petits-Augustins,  gendre  de 
l'ancien  de  Charenton  Rozemont,  secrétaire  des  finances  du  duc 
d'Orléans  et  régisseur  de  M"*"  des  Gorris]. 

Dorigny,  [3*=  catégorie]. 

Elle  père,  [qui  avait  abjuré  depuis  plus  d'un  mois]. 


174  Révocation  de  l'Èdit  de  Nantes  à  Paris. 

Estrang  (Antoine),  [marchand,  rue  Saint-Honoré,  3=  catégorie]  «. 

Estrang  (Jacques). 

Falaiseau  (S.).  [Samuel,  banquier,  rue  des  Cinq-Diamants,  et 
ancien  de  Cliarenton]. 

Foissin  (P.),  [i"""  catégorie,  marchand,  rue  Saint-Denis  devant 
Saint-Leu]. 

Girardot  [de  Préfonds  (Paul),  marchand  de  bois,  porte  Saint- 
Bernard,  4*=  catégorie]. 

Haran,  [riche  marchand-banquier,    rue    de  la    Chanverrerie, 

2"=  catégorie]. 

Hensch,  [i"  catégorie]. 

Hersant  (Henri),  [joaillier,  quai  de  l'Horloge,  proche  le  Saphir, 
où  demeurait  un  autre  Henri  Hersant,  aussi  joaillier],  il  avait  déjà 
abjuré. 

Huglas. 

Jallot  (Pierre),  [rue  des  Mauvaises-Paroles,  4^  catégorie]. 

Jourdan,  [2'=  catégorie]. 

Laguèze  (De),  [2'=  catégorie]. 

Lamouche,  [i"""  catégorie]. 

La  Trémolière,  [gendre  de  Foissin]. 

Lefèvre,  [rue  Béthisy,  au  Soleil  d'or]. 

Le  Gaigneur  (T.),  [gros  négociant  dieppois,  qui  avait  pris  l'en- 
gagement de  signer]. 

Legendre  (Jean-François),  [député  du  commerce  de  Rouen,  rue 

Béthisy,  4"=  catégorie]. 

Lejay,  [Isaac,  marchand]. 

Le  Maistre  [Jacques,  sieur  de  la  Trésorerie  et  de  la  Thibau- 
dière,  qui  devint  fermier-général,  i"  catégorie]. 

Le  Plastrier  (J.),  [2=  catégorie]. 

Lorrain  (J.),  [bon  orfèvre  du  quai  des  Orfèvres,  près  le  Chà- 
telet,  3"  catégorie]. 

Martin  (E.).  [Serait-ce  un  fils  de  Pierre,  orfèvre,  et  un  frère 
d'Anne  Martin,  qui  fut  arrêtée  près  de  Mons  avec  son  mari  Louis 
Du  Grenier,  orfèvre  et  sa  belle-mère,  peu  de  jours  avant  la  Révo- 
cation ?] 

Massé  [Théophile,  orfèvre  à  la  porte  de  Paris,  dont  la  femme 
était  sans  doute  sœur  du  peintre  Jean  Laurent,  qui  avait  déjà 
abjuré]. 

»  Ancien   partisan   du   ministre   Morus,       vant  la  chambre   de   l'Édit  la  destitution 
et  l'un  de  ceux  qui  avaient  attaque  de-       prononcée  contre  lui  par  le  consistoire. 


La  journée  du  14  décembre  i68j.  lyS 

Massé,  [joaillier,  quai  de  l'Horloge,  aux  Cinq-Diamants,  qui 
avait  déjà  abjuré]. 

Masseyron. 

Massienne  (Jean),  [joaillier  du  quai  de  l'Horloge,  à  Sainte-Cathe- 
rine, qui  avait  déjà  abjuré]. 

Mauzy,  [i''^  catégorie]. 

Mermier. 

Oudry  (F.),  [rue  Des  Lavandières,  4^  catégorie,  sans  doute 
père  des  demoiselles  Oudry,  fugitives,  arrêtées  à  Lafère  le  22  oc- 
tobre i685]. 

Pain,  [Elie,  fils  du  ministre  de  Châtellerault,  bon  marchand, 
rue  des  Bourdonnais,  2^  catégorie]. 

Pencot. 

Perigois  (G.),  [bon  marchand  joaillier,  proche  le  Chàtelet, 
signalé  dès  la  fin  de  novembre  comme  tout  disposé  à  l'abjuration, 
Z"  catégorie]. 

Petit  [Isaac,  maître  maçon,  fils  de  feu  Adrien,  architecte  ?] 

Pittan  [Pierre,  joaillier-lapidaire,  qui  avait  abjuré  deux  fois 
depuis  la  Révocation,  et  que  Pellisson  accusait  de  faire  de  l'abjura- 
tion une  industrie,  3"=  catégorie]. 

Prondre,  [jeune  marchand,  rue  du  Petit-Lion,  3*=  catégorie]. 

Réau,  [dont  la  résistance  avait  été  abattue  sur-le-champ  par  un 
ordre  d'exil  du  8  décembre,  1'''=  catégorie]. 

Renouard,  [David,  fugitif  arrêté  le  22  décembre,  ainsi  que 
Marie  Garnault,  sa  femme,  1'^'=  catégorie]. 

Roger  [Jean,  marchand  fort  riche  et  fort  intéressé,  beau-père 
du  ministre  Allix,  2*=  catégorie]. 

Rondeau  [Élie  père]. 

Seignoret,  [1'^'=  catégorie]. 

Testart,  [2^  catégorie]. 

Tourton  (Jean  Claude),  [2*=  catégorie.] 

Tranchepain,  [riche  marchand,  2''catégorie,  qui  avait  déjà  abjuré]. 

Trinquant,  [1'''=  catégorie]. 

Vernezobre,  [soit  Mathieu,  soit  Jean,  frères  et  marchands, 
impasse  des  Bourdonnais.  Jean  avait  épousé  Marie  Chefdhomme  en 
1682,  4"=  catégorie]. 

Les  soixante-trois  signataires  se  répartissaient  ainsi  : 

i3  de  la  i'''^  catégorie,   qui   comprenait   2,5  noms; 
12  de  la  2,",  qui  en  comprenait  22       » 

9  de  la  3%  »  26      » 


176  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

8  de  la  liste  plus  étendue  comprenant  52  nouveaux  noms;  enfin 
21,  c'est-à-dire  un  tiers,  pris  partout  où  l'on  put,  dans  des  catégo- 
ries inférieures.  Les  quatre  premières  catégories,  représentant 
125  personnes,  n'ayant  donné  que  42  signataires,  et  la  proportion 
de  ceux-ci  baissant  avec  le  chiffre  de  la  fortune,  on  doit  admettre 
que  la  pression  exercée  pour  obtenir  ces  63  signatures  dut  s'étendre 
à  près  de  3oo  commerçants. 

La  police,  qui  s'était  crue  jouée,  se  vengea  sur  quelques-uns  de 
ceux  qui  n'avaient  pas  assisté  à  l'assemblée  :  elle  mit  chez  Jacques 
Du  Bourg,  maître  orfèvre,  une  garnison  qui  y  resta  jusqu'au  27  dé- 
cembre, jour  de  son    abjuration;    elle  exila  Grandchamp,  Gautier, 
Lalo    (16    décembre),    Pezet   ou    Pizet,    Guillemot    et   sa  femme 
(19    décembre),    Mangeot    (28   décembre),  Chauvet,   ainsi  que    sa 
femme,  Haran    (29  décembre)  et  le  sieur  de  Ruppin  (i3  janvier). 
Elle  envoya  De  Bligni,   Margas  (déjà  pourvu  d'une  garnison)  et 
Gobelin    à   la   Bastille  (19  décembre),    et  Seignelay  ordonna   de 
«charger  de  troupes»  la  maison  que  le  dernier  possédait  à  Gille- 
voisin,    près  d'Étampes.  Pierre  Durant,  gendre  de  Margas,  fut  mis 
au  Châtelet  (21  décembre),  et  Cuville,  à  la  Bastille  (3i  décembre). 
On  emprisonna  aussi  Samuel  Hébert,  compagnon  orfèvre  (3  janvier), 
Georges  Leclerc,  sieur  de  Villiers  (8  janvier)  ;  on  conduisit  au  For- 
l'Évêque,  Jean  Caron  (12  janvier);  à  la  Bastille,  Fabre,  Harouard 
de  Bouilly    (12   janvier),    Tavernier,   négociant    de  Villiers-le-Bel 
(i3  janvier),  Lacombe  et  Dersigny  (i5  janvier).  Meusnier  fut  arrêté 
le  II    janvier;    Desgrez,  porteur  de  la  lettre  de  cachet,  le  trouva 
prêt,    «son   paquet  disposé  pour   la  Bastille,  et  dans  une  grande 
résolution  pour  demeurer  dans  sa  religion  »;  mais  sur  les  instances 
de  sa  femme,  il  se  montra  bientôt  disposé  à  plier,  de  sorte  que,  le 
16,  La  Reynie  fut  autorisé  à  lui  rendre  la  liberté  lorsqu'il  le  juge- 
rait à  propos.  M""*"^  Guignard,  Isaac  Mesnard  et  Schenœuvre  furent 
également  mises  sous  les  verrous.  On  n'arrêta  pas  Trouillon,  riche 
apothicaire;  mais  sa  femme,  jugée  plus  «opiniâtre»  encore  que  lui, 
fut  envoyée  aux  Nouvelles-Catholiques,  le  roi   espérant  que    «la 
conversion  de  la  femme  amènerait  celle  du  mari  ».  Tous  deux  se 
réfugièrent  ensuite  à  Bâle,  et  il   semble  résulter  du  testament  du 
mari  {Btdlet.,  IV,  i3o)  qu'il  n'avait  point  abjuré.  La  Reynie  envoya 
à  l'Hôpital-Général  Rebours  et  deux  femmes  des  plus  «opiniâtres». 
Lafargue,  gendre  de  Margas,  et  le  graveur  Maurice  n'évitèrent  la 
prison  qu'en  prenant  la  fuite. 

La  grande  journée  du  14  décembre,  sur  le  succès  de  laquelle 
le  roi  et  ses  ministres  avaient  compté   pour  créer  un  courant  d'ab- 


La  journce  du  i^  décembre  i6Sj.  177 

juration  qui  entraînerait  les  masses,  n'eut  point  à  beaucoup  près  le 
résultat  qu'on  en  avait  espéré.  Seignelay,  à  qui  deux  jours  d'at- 
tente avaient  paru  longs,  écrivait  le  16  à  La  Reynie:  «J'attends 
avec  impatience  des  nouvelles  de  l'effet  qu'aura  produit  dans  Paris 
l'assemblée  qui  fut  faite  dernièrement  chez  moi,  et  je  vous  prie  de 
me  faire  savoir  ce  qui  est  parvenu  à  votre  connaissance»  (O'  29). 
Cinq  jours  après,  il  constatait  qu'un  grand  nombre  des  signataires 
ne  s'empressaient  nullement  de  réaliser  leur  promesse  :  «Sa  Majesté 
a  été  informée,  écrivait-il  encore  à  la  Reynie,  que  peu  de  ceux  qui 
signèrent  chez  moi  l'autre  jour,  ont  rapporté  leur  acte  d'abjuration; 
je  crois  qu'il  y  en  a  quelques-uns  à  qui  il  est  bon  de  laisser  du 
temps  pour  travailler  à  la  conversion  de  leur  famille  ;  mais  il  ne 
faut  pas  perdre  cela  de  vue  et  fixer  ce  temps  à  peu  de  jours,  afin 
que  cela  ne  puisse  pas  faire  un  mauvais  effet  à  l'égard  de  ceux  qui 
tiennent  encore»  (O'  29).  Les  mots  «rapporter  leur  acte  d'abjura- 
tion »  nécessitent  un  éclaircissement. 

La  pièce  signée  chez  le  secrétaire  d'État,  offrait  l'étrangeté 
d'être  tout  à  la  fois  une  promesse  d'abjurer  et  un  véritable  acte 
d'abjuration,  selon  la  formule  adoptée  par  le  clergé.  Toutefois 
l'acte  était  nul  aux  yeux  de  celui-ci,  pour  lequel  il  ne  saurait  y  avoir 
d'abjuration  valable  sans  cérémonie  publique,  c'est-à-dire  sans  le 
concours  du  prêtre.  La  signature  extorquée  par  «une  violence 
salutaire»  devait  être  suivie  d'un  acte  infiniment  plus  grave:  il 
fallait  qu'à  tête  reposée,  n'ayant  plus  le  couteau  sur  la  gorge,  les 
malheureux  allassent  librement  s'agenouiller  dans  l'église  détestée, 
participer  à  son  culte  et  abjurer  de  vive  voix  la  foi  qu'ils  avaient 
dans  le  cœur.  Bien  peu  y  consentirent.  Ceux  même  qui  avaient  paru 
les  moins  attachés  à  leur  religion  hésitèrent  longtemps  avant  de  se 
rendre  coupables  d'apostasie. 

Le  22  décembre  Seignelay  écrivait  à  La  Reynie  : 

Il  ne  paraît  pas  qu'un  grand  nombre  de  ceux  qui  signèrent  chez  moi  aient 
fait  leur  abjuration;  il  serait  cependant  important  que  cette  affaire  fût  terminée, 
afin  que  les  banquiers  qui  restent  fussent  plus  fortement  excités  à  prendre  'la 
même  résolution. 

M.  le  procureur  du  roi  m'a  écrit  que  le  nommé  Renouard  qui  avait  signé 
chez  moi,  a  été  pris  avec  sa  femme  voulant  s'en  aller  déguisé  en  Suisse. 

Le  29  janvier  1686,  six  semaines  après  la  grande  journée, 
Seignelay  écrivait  encore  au  lieutenant  de  police:  «On  a  dit  à  Sa 
Majesté  que  plusieurs  de  ceux  qui  ont  signé  leur  acte  de  profession 
de  foi  n'ont  pas  encore  abjuré,  sur  quoi  elle  m'ordonne  de  vous 

H  U 


178  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Pans. 

écrire  de  m'envoyer  le  mémoire  de  ceux  qui  sont  dans  ce  cas» 
(O'  3o). 

Nous  n'avons  malheureusement  pas  découvert  ce  mémoire,  et 
les  actes  d'abjuration  venus  jusqu'à  nous  sont  en  si  petit  nombre, 
que  l'on  ne  peut  rien  conclure  de  leur  silence.  A  peine  possédons- 
nous  quelques  renseignements  qui  confirment  les  lettres  du  ministre 
et  l'affirmation  d'Élie  Benoit:  «Il  y  en  a  fort  peu  qui  n'aient  réparé 
cette  faute  [la  signature]  par  une  repentance  d'éclat,  et  plusieurs 
même  ont  trouvé  des  moyens  de  transporter  hors  du  royaume 
leurs  effets  et  leurs  familles».  Les  moins  éloignés  de  l'abjuration 
ne  s'y  résignèrent  cependant  que  le  plus  tard  possible  ;  Réau  et 
Paul  Girardot  de  Préfonds  n'abjurèrent  que  le  24  décembre  ;  La 
Trémolière,  que  le  i5  janvier,  ainsi  que  Madelaine  Fleury,  femme 
de  Le  Jay,  autre  signataire.  Le  banquier  Haran  *  fut  exilé  le  29  dé- 
cembre pour  refus  d'abjurer.  Il  finit  sans  doute  par  céder  aux 
dragons  ;  mais  douze  ans  plus  tard,  des  assemblées  étaient  tenues 
chez  lui  par  le  ministre  Salomon  Leclerc  (Fr.  7046  f°  58).  L'un  des 
frères  Moïse  et  Louis  (?)  La  Mouche,  banquiers,  prit  la  fuite  et  un 
mandat  d'arrêt  fut  lancé  contre  lui;  mais  nous  ne  savons  si  c'était 
le  signataire.  Le  12  janvier  1686,  un  orfèvre  du  nom  de  Lorrain, 
qui  avait  vendu  ses  meubles  pour  s'enfuir,  soit  le  signataire,  soit 
Pierre,  aussi  orfèvre,  fut  mis  au  For-l'Évèque.  Le  banquier  Moïse 
Cousin  gagna  la  frontière,  ainsi  que  ses  co-signataires  Testard, 
Louis  Bouxin,  réfugié  en  Angleterre  avec  toute  sa  famille,  sauf  une 
fille,  et  Vernezobre,  qui  alla  fonder  une  manufacture  de  rubans  en 
Brandebourg.  Isaac  Pain,  arrêté  avant  d'être  sorti  de  France^  n'ob- 
tint grâce  après  abjuration  (7  septembre  1686)  que  parce  qu'il 
n'avait  point  abjuré  avant  de  prendre  la  fuite. 

Les  préparatifs  de  l'assemblée  avaient  valu  l'exil,  la  prison  ou 
des  logements  militaires  à  dix  commerçants  et  à  cinq  autres  per- 
sonnes; l'assemblée  eut  pour  suite  l'exil  de  onze  autres,  l'emprison- 
nement de  vingt  et  une,  la  fuite  de  onze  (dont  cinq  ou  six  avaient 
signé),  et  l'envoi  d'une  garnison  pour  le  moins,  total  cinquante-neuf 
consciences  réfractaires  à  l'ordre  d'abjurer,  chiffre  presque  égal  à 
celui  des  signataires,  dont  du  reste  la  plupart  n'abjura  pas.  A  ce 
point  de  vue  la  grande  journée  fut  une  défaite  pour  l'autorité  per- 
sécutrice ;  mais  l'acharnement  déployé  par  elle  en  cette  circonstance 

'  Thomas  Haran,  compagnon  vannier  un  an  plus  tard  (i685),  se  releva  cou- 
de la  grande  rue  du  faubourg  Saint-An-  rageusement  et  sortit  du  royaume  (Fr. 
toinc,  que  la  misère  avait  obligé  d'abjurer  7o5o,  f"  i36,  140  et  7o5i,  fi»  21b).  On  trouve 
moyennant  40  livres  et   12   livres  reçues  un  Ilarcnc  réfugié  en  Angleterre, 


La  journée  du  14  décembre  168 j.  179 

montra  clairement  sa  résolution  de  ne  souffrir  en  France  que  des 
catholiques  réels  ou  apparents,  et  fit  comprendre  à  ceux  qui  n'avaient 
pas  les  moyens  ou  le  courage  de  s'expatrier,  qu'une  abjuration 
feinte  était  leur  unique  ressource.  A  Paris,  comme  partout  ailleurs, 
la  violence  allait  engendrer  l'hypocrisie  et  accroître  singulièrement 
l'émigration  déjà  considérable. 

Loin  de  décourager  les  convertisseurs,  l'insuccès  de  la  fameuse 
journée  ne  fit  que  redoubler  leur  ardeur.  Pour  procéder  avec 
méthode  et  ne  laisser  échapper  personne  du  filet,  on  passa  de  la 
catégorie  des  négociants  à  celle  des  artisans,  et  enfin  à  celle  des 
domestiques  et  gens  qui  ne  possédaient  rien.  Afin  d'inspirer  plus 
de  terreur,  les  commissaires  ne  se  présentaient  qu'escortés  de  plu- 
sieurs huissiers  ;  ils  allaient  de  porte  en  porte,  parlant  avec  douceur 
d'abord,  promettant  monts  et  merveilles  à  ceux  qui  paraissaient 
dociles  ou  effrayés  ;  aux  autres  ils  faisaient  entendre  des  menaces 
et  ne  cessaient  de  répéter  que  c'était  folie  de  vouloir  résister  aux 
ordres  et  à  la  puissance  du  roi.  Enfin  ils  ordonnaient  aux  «opi- 
niâtres» de  se  rendre  chez  les  magistrats.  Le  billet  suivant  adressé 
à  La  Reynie  le  24  décembre,  explique  sans  ambages  le  motif  de 
ces  comparutions  : 

Monsieur, 

M"'^  de  Guise  vient  de  me  commander  de  vous  écrire  qu'elle  estime,  si 
vous  voulez  bien  faire  encore  quelque  semonce  un  peu  forte  à  M"°  de  la  Garde, 
qu'elle  prendra  le  parti  de  faire  abjuration,  plutôt  que  de  quitter  Paris.  Son 
Altesse  Royale  vous  prie  de  lui  garder  le  secret  (Fr.  7053,  f"  47). 

En  tête  de  ce  billet,  on  lit  ces  mots  tracés  de  la  main  de  La 
Reynie  :  «  Si  elle  ne  veut  pas  faire  abjuration,  le  roi  ne  la  veut  pas 
souffrir  à  Paris  ». 

Voici  les  noms  de  quelques-uns  des  courageux  huguenots  du 
faubourg  Saint-Antoine,  qui,  pour  refus  de  signature,  furent  invités 
à  se  présenter  à  l'hôtel  du  lieutenant  de  police.  Mandés  par  ordre 
du  24  décembre:  Jacques  Charton,  ouvrier  en  étoffes  d'argent; 
Noël  Bezard,  marchand  de  bois,  fils  de  l'ancien  de  Charenton  ; 
Rémond  Dufour,  mercier  ;  Salomon  Léger,  marchand  de  vins  ; 
Samuel  Périer,  ci-devant  libraire  ;  Thomas  Loiseau,  orfèvre;  Jean 
Froment,  bourrelier;  Simon  Rattier,  chandelier;  la  veuve  Plot, 
marchande  devins;  Thomas  Bellejambe,  marchand  de  bois.  Mandé 
par  ordre  du  26  :  Chambot,  cordonnier  ;  par  ordre  du  27  :  Jérémie 
Lemaire,  horloger  ;  Pierre  Neveu,  ci-devant  concierge  du  temple  de 
Charenton  ;  Paul  Chupin,  enlumineur,  autre  portier  du  temple  (tous 


» 


i8o  Révocation  de  V Édit  de  Nantes  a  Paris. 

deux  signèrent  le  28);  Jean  Marguillier,  vigneron;  Élie  Martin, 
ciseleur;  par  ordre  du  28:  Jean  Luneau,  cordonnier;  Jacques 
Faucon,  Isaac  Girard  et  Henri  Rebours,  tous  trois  menuisiers 
(Fr.  7o5i  f°^  181-192).  Rebours  n'était  point  de  ceux  qu'on  intimide; 
il  déconcerta  presque  La  Reynie  par  son  audace.  «  J'ai  trouvé  au- 
jourd'hui, écrivait  celui-ci  à  Harlay  (28  décembre),  un  menuisier  du 
faubourg  Saint-Antoine  qui  m'a  parlé  avec  une  hardiesse  extraor- 
dinaire et  en  des  termes  bien  forts,  et  je  ne  sais  même  si  l'esprit 
de  cet  homme  n'est  point  altéré,  je  le  ferai  observer  de  plus  près, 
afin  d'en  connaître  un  peu  mieux  la  situation».  Et  le  3o  :  «  Le  me- 
nuisier du  faubourg  Saint-Antoine  s'appelle  Rebours;  je  n'ai  point 
vu  encore  un  autre  homme  de  la  R.  P.  R.  avec  de  plus  mauvaises 
dispositions  et  dont  l'esprit  ait  été  aussi  altéré».  Harlay  répondit  le 
3i:  «Je  vous  envoie  les  ordres  du  roi  pour  faire  arrêter  Cuville, 
marchand,  et  le  menuisier  dont  vous  ne  m'avez  pas  envoyé  le  nom  » 
(Fr.  17420  f°=  208,  212  et  2i5).  Rebours  fut  envoyé,  le  5  janvier,  à 
l'Hôpital-Général. 

Le  mandat  de  comparution  rédigé  le  25  par  le  commissaire 
Gazon,  mérite  d'être  cité  pour  sa  forme  courtoise  :  «  M"=  Bellejean 
se  rendra  demain  huit  heures  du  matin  à  l'hôtel  de  M.  le  lieutenant- 
général  de  police,  rue  du  Bouloir,  qui  désire  lui  parler  sur  le  fait 
de  sa  religion.  C'est  l'ordre  que  j'ai  reçu  de  l'en  avertir,  qui  suis  son 
serviteur»  (Fr.  7o5i  i"  46).  —  Les  promesses  arrachées  par  l'inti- 
midation étaient  fréquemment  rétractées.  Delamare  se  plaint,  dans 
sa  lettre  du  26,  de  ce  que  les  gens  de  son  quartier,  notamment 
l'horloger  Gaudron,  Le  Breton  et  Bosquet,  lui  ont  tenu  un  langage 
opposé  à  celui  des  jours  précédents  (Fr.  7o5i  f°  174).  Il  écrit  le  27 
à  La  Reynie  : 

La  veuve  Paultrier,  joaillière  fort  riche  de  la  rue  de  Harlay,  qui  avait 
demandé  jusqu'à  ce  matin,  est  venue  me  dire  qu'elle  persiste  dans  sa  religion; 
je  lui  ai  dit  de  ne  pas  manquer  d'avoir  l'honneur  de  vous  voir...  M.  Léger  a 
vu  ce  matin  Lemaire,  peintre  fort  riche  et  très  opiniâtre  de  la  rue  Saint-Martm, 
qui  lui  a  dit  qu'on  le  ferait  plutôt  mourir  que  changer  de  religion  '.  Dubourg, 
orfèvre  de  la  cour  du  Palais,  chez  lequel  il  y  a  garnison,  a  promis  de  venir 
demain  signer  (Fr.  7081,  f»  192). 

Le  28,  le  commissaire  Labbé    envoie  à  La  Reynie    trois  menui- 
siers et  un  cordonnier  dont  il  ne  peut  venir  à  bout. 

En  l'absence  des  pasteurs  et  des  anciens  exilés,  il  se  trouva 

>  Daniel  Lemaire,  peintre  et  sculpteur,  Mariette,  fille  de  Jacques,  sieur  de  la 
nd  avec  le  siècle  (il  avait  dpousé  en  i633  Fauconnière,  et  d'Esther  Bothereau.  11 
Esther   Gaillard,    et   en    l6;8,   Elisabeth       n'est  pas  mentionné  dans  La  France  ;;)0ï. 


La  journée  du  14  décembre  i68j.  181 

quelques  fidèles  assez  zélés  pour  visiter  leurs  coreligionnaires  et  les 
détourner  de  l'abjuration.  Nous  lisons  dans  un  rapport  de  police  du 
12  janvier  1686: 

On  ne  peut  savoir  la  qualité  du  sieur  Constans,  qui  ne  fait  autre  chose  que 
d'aller  de  maison  en  maison  fortifier  les  personnes  qui  sont  dans  l'erreur;  il  va 
à  Versailles  et  rapporte  des  nouvelles  de  ce  qui  se  passe,  ce  que  fait  aussi 
Du  Breuil». 

Celui-ci  m'a  été  amené  ce  matin  par  M""  Gangnot  sa  belle-sœur,  son  neveu 
et  sa  nièce,  pour  tâcher  de  le  persuader.  Il  ne  veut  entendre  aucune  raison, 
se  fiant  sur  ce...  qu'on  le  croit  à  Toulon.  Un  mot  de  M.  le  lieutenant  de  police 
ferait  effet  (Fr.  705 1,  f"  39). 

Constans  était  un  avocat  du  Languedoc,  qui  réussit  quelque  temps 
à  dépister  la  police  en  se  réfugiant,  paraît-il,  chez  l'envoyé  de 
l'Électeur  palatin.  Le  2  mars,  La  Reynie  ordonna  de  le  saisir  même 
dans  cet  asile,  si  on  l'y  pouvait  trouver,  l'envoyé  n'ayant  que  le 
titre  de  secrétaire  (O'  3o).  On  le  mit  à  la  Bastille,  d'où  il  fut  trans- 
féré au  château  de  Saumur,  en  vertu  d'un  ordre  du  28  janvier 
1687  (O'  3i).  —  Du  Breuil  était  le  nom  de  terre  d'un  gentilhomme 
âgé  de  soixante-dix  ans,  Matthieu  Gangnot,  sieur  du  Breuil,  qui 
avait  passé  sa  vie  à  Paris.  S'étant  trouvé  à  Toulouse  en  i683,  il  y 
avait  été  arrêté  comme  complice  de  la  résistance  organisée  par 
Brousson,  puis  relâché  faute  de  preuves.  Comme  il  ne  tint  compte 
des  exhortations  du  commissaire,  on  le  mit  à  la  Bastille  le 
14  février.  Dès  le  4  mars,  Besmaus  annonçait  que  le  prisonnier 
prenait  plaisir  à  raisonner  avec  l'abbé  de  Lamon,  et  le  6  avril,  que 
son  opiniâtreté  allait  prendre  fin  (Fr.  7o53  f°^  448  et  45i).  Il  fut 
relâché  par  ordre  du  12  mai. 

La  lettre  que  La  Reynie  adressait  le  24  décembre  à  Harlay,  laisse 
entrevoir  une  sorte  de  lassitude.  Ne  pouvant  plus  suffire  à  recevoir 
la  multitude  des  fidèles  que  les  commissaires  lui  envoyaient  en 
désespoir  de  cause,  il  proposait  l'adoption  d'un  système  un  peu 
différent  de  celui  qu'on  avait  suivi  jusqu'alors: 

Après  avoir  fait  quelque  réflexion,  Monsieur,  sur  les  états  des  personnes 
de  la  R.  P.  R.  qui  restent  dans  les  quartiers,  il  m'a  semblé  assez  difficile 
d'entreprendre  dans  un  temps  aussi  court  que  celui  que  nous  avons,  de  parler 
en  particulier  ni  aussi  en  général  et  à  plusieurs  personnes  à  la  fois  avec 
quelque  fruit.  Et  il  semble.  Monsieur,  qu'après  avoir  fait  avertir  tous  les  arti- 
sans, il  serait  bon  que  les  commissaires  du  Châtelet  eussent  ordre  de  passer 


'  11  y  faut  joindre  Jacques  de  Monteil  nistres».  Tous  deux  furent  mis  à  la 
et  Rozel  de  Beaumont,  qui  faisait  à  lui  Bastille  en  mai  iGSb,  et  expulsés  de 
seul    «plus    d'eflèt    que    plusieurs     mi-       France  comme  inconvertissables. 


i82  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris, 

dans  toutes  les  maisons  des  gens  de  la  R.,  et  de  prendre  les  déclarations  et 
les  signatures  de  tous  ceux  qu'ils  y  pourront  disposer,  et  de  dire,  à  ceux  qui 
refuseraient,  de  se  rendre  auprès  de  celui  que  vous  avez  trouvé  bon  qu'il  ait 
été  chargé  du  soin  d'un  tel  quartier.  Cela  pourrait  non  seulement  soulager  en 
quelque  chose,  mais  on  avancerait  sans  doute  beaucoup  plus.  On  pourrait 
encore  faire  autrement,  et  marquer  aux  commissaires  de  faire  un  mémoire  de 
tous  ceux  qui  auraient  refusé  de  signer,  parce  qu'on  pourrait  voir  quelles 
personnes  du  nombre  de  celles  qui  auraient  refusé  il  serait  à  propos  de  mander 
en  particulier  ou  autrement  (Fr.  17420.  f"  2o3). 

On  eut  beau  chasser  de  Paris  les  provinciaux  de  tout  rang  et 
les  ouvriers  étrangers  non  naturalisés  qui  refusaient  d'abjurer 
(25  décembre,  Fr.  17420  f°  2o5)  ;  on  eut  beau  enfermer  aux 
Nouvelles-Catholiques  ou  dans  des  couvents  «  quelques-unes  des 
femmes  les  plus  opiniâtres»  (3i  décembre,  O'  29);  on  eut  beau 
emprisonner  et  dragonner  tout  à  la  fois;  la  résistance  continua, 
même  parmi  ceux  qui  ne  purent  se  résoudre  à  émigrer.  Cette  résis- 
tance dont  on  ne  triompha  qu'à  grand'peine,  honore  l'Eglise  de 
Charenton,  moins  toutefois  que  celle  qu'on  ne  put  vaincre  et  dont 
on  verra  plus  loin  de  nombreux  exemples.  «Je  trouve,  écrivait  La 
Reynie,  le  28  décembre,  qu'il  y  a  parmi  le  petit  peuple  des  trois 
faubourgs  dont  vous  avez  eu  agréable  de  me  charger,  beaucoup 
d'ignorance  (!)  et  en  quelques-uns  une  extrême  dureté  d'esprit  et  de 
cœur»  (Fr.  17420  f°  207).  —  Le  reproche  de  dureté  de  cœur  n'est-il 
pas  bien  osé  dans  la  bouche  de  l'homme  qui,  sans  se  laisser  api- 
toyer, violentait  les  consciences,  arrachait  les  enfants  à  leurs 
parents  et  les  maris  à  leurs  femmes,  pour  satisfaire  le  caprice 
insensé  de  son  maître? 

Au  mois  de  janvier  1686,  les  commissaires  Hémon  et  Hubert 
signalaient  comme  inflexibles,  dans  le  quartier  Saint-Eustache  : 
Masclary  et  Françoise  Prondre,  sa  femme,  sept  filles  de  la  veuve 
Dury,  M*""^  de  La  Garrigue,  née  de  Lussan  et  femme  d'un  capitaine 
de  vaisseau.  M""'  de  Rambouillet,  M'"'=  de  Ruaux  (Fr.  7o5i  {°  119), 
et  dans  le  quartier  de  la  Mortellerie:  Delaet  père,  hollandais  réclamé 
par  les  Etats-Généraux,  et  Isaac  Maulard,  dit  Larivière,  son  laquais 
(Fr.  7o5i  f°  123).  Un  rapport  du  3  signalait  encore  M"°  de  Vins, 
fille  de  qualité  attachée  à  la  comtesse  de  Quintin  ',  et  accusée  de 
chercher  à  s'échapper;  M'"''  de  Pontolin,  de  Normandie,  retirée 
chez  un  ébéniste  de  la  rue  des  Ciseaux  au  faubourg  Saint-Germain; 


•  Susanne  de  Montgommery  ,  veuve,  1686  entre  les  mains  de  l'archevi-que  de 
depuis  1684,  de  Henri  de  Goyon,  comte  Paris  (Fr.  pr.,  Vll,  483  b,  et  Bullet.,  2° 
de  Quintin,  abjura  au   mois  de    janvier       sér.,  XIV,  402). 


La  journée  du  14  décembre  i68j.  i83 

Torse,  suisse  naturalisé,  demeurant  proche  les  Théatins,  à  la 
Grenouillère,  et  qui  avait  repris  du  service  comme  enseigne  dans 
un  régiment  suisse  pour  n'être  point  obligé  d'abjurer.  «  C'est  un 
homme  à  réduire  par  autorité,  disait  le  rapport,  car  il  est  mutin  et 
séditieux  (!).  Il  faudrait  aussi  s'assurer  de  la  veuve  Gendreau  qui  se 
cache  et  change  de  logement  tous  les  quatre  jours»  (Fr.  7044  f°225). 
—  Le  4,  le  commissaire  Labbé  déclare  qu'il  ne  reste  de  non-con- 
vertis au  faubourg  Saint- Antoine,  «  que  des  pauvres  gens  qui  n'ont 
aucuns  effets,  mais  beaucoup  d'opiniâtreté  »  (Fr.  7o5i  f°  58).  Le  7, 
le  commissaire  Gazon  écrit  à  la  Reynie  : 

M.  le  marquis  de  Théobon  est  logé  rue  du  Sépulcre  au  faubourg  Saint- 
Germain.  J'irai  chez  lui  et  lui  ferai  entendre  l'ordre  que  vous  m'avez  fait 
l'honneur  de  me  donner.  Le  sieur  Lejuge,  gendre  de  M.  Ferdinand,  vient  de 
me  venir  trouver  présentement,  parce  que  je  lui  avais  écrit  deux  ou  trois  billets 
pour  se  rendre  chez  vous;  il  m'a  dit  que  ce  serait  inutilement,  ne  désirant 
point  changer  de  religion.  Lejuge  demeure  chez  son  beau-père.  Le  sieur  Fer- 
dinand fils,  qui  n'a  point  aussi  été  vous  trouver  suivant  les  billets  que  je  lui 
avais  envoyés,  m'a  dit  hier  au  soir  qu'il  avait  des  ouvrages  pour  Monseigneur 
le  Dauphin,  qui  l'en  avaient  empêché,  et  qu'il  ne  finirait  pas  ces  ouvrages  de 
plus  de  dix  jours,  qu'ensuite  il  fera  sa  réponse. 

Le  8,  il  ajoute  :  «  Dersigny  neveu  et  Ré,  gendre  de  la  veuve 
Brissac,  ont  ordre  de  se  rendre  chez  vous  à  trois  heures  »  (Fr.  yoSi 

f°  47)- 

Un  rapport  du  11  signale,  dans  le  quartier  de  la  Grève,  Cathe- 
rine Trinquant,  veuve  d'Élie  Breton,  Rachel  et  Madelaine  Breton, 
ses  filles,  et  François  Bordeaux,  garçon  de  Trinquant  perruquier, 
qui  ont  promis  mais  sans  vouloir  signer  (Fr.  7o5i  f°  m).  Le  12, 
le  commissaire  Labbé  annonce  qu'il  ne  reste  plus  au  faubourg 
Saint-Antoine  que  deux  vieilles  femmes  récemment  arrivées  :  Noël 
de  Lalande,  veuve  de  Jean  Paris,  âgée  de  cinquante-cinq  ans,  et 
Judith  Lebeau,  veuve  de  Jean  Lenormand,  âgée  de  soixante-dix 
ans  (Fr.  7o5i  {°  ji).  Le  même  jour,  le  commissaire  Poiret  informe 
La  Reynie  que  Desmaret,  garçon  de  Jacques  Testard,  marchand 
rue  du  Plat-d'Etain,  averti  par  billet  de  se  rendre  le  jour  même 
chez  le  procureur-général,  ne  s'y  est  pas  rendu;  que  Testard  a 
donné  depuis  peu  asile  à  son  frère,  marchand  à  Tours,  et  que  tous 
deux  sont  assignés  pour  s'entendre  condamner  à  payer  l'amende 
portée  par  l'ordonnance  de  Sa  Majesté;  que  les  femmes  des  deux 
frères  s'appellent  Berault  et  sont  fort  opiniâtres,  bien  qu'elles 
commencent  à  s'adoucir  (Fr.  7o5i  f"  97).  Le  même  jour  encore,  le 
commissaire  Dyeure  écrit  qu'il  a  accordé  du  temps  à  M"^  Lejeune, 


184  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

femme  de  l'avocat  qui  a  signé,  ainsi  qu'à  sa  famille  et  aux  avocats 
Chardon  et  Fauvre;  que  Marie  Bezard,  femme  de  Courtiou,  mar- 
chand de  bois,  demande  cinq  à  six  jours  pour  se  faire  instruire, 
ainsi  que  la  fille  Cormier;  que  Susanne  Matheron,  de  la  rue  de  la 
Huchette,  est  fort  opiniâtre;  de  même  que  Marie  Pottet,  fille  âgée  de 
cinquante  ans,  qui  a  été  avertie  de  se  rendre  à  trois  heures  à  l'hôtel 
de  la  police,  par  ordre  du  procureur-général  (Fr.  7o5i  f'  87).  Enfin, 
le  même  jour  encore,  Seignelay,  écrivant  à  Harlay,  recommande 
l'emploi  d'un  nouveau  moyen  de  conversion  :  «  Sa  Majesté  estime 
très  à  propos  que  vous  empêchiez  pendant  quelque  temps  le  paie- 
ment de  ce  qui  est  dû  par  le  receveur  des  consignations  à  quelques 
particuliers  de  la  R.  P.  R.,  et  que  vous  vous  serviez  de  cette  raison 
pour  les  obliger  à  changer  de  religion  »  (Fr.  17421  f°  i3). 

Outre  qu'il  dément  son  rapport  de  la  veille,  celui  que  Labbé 
rédigeait  le  i3  janvier,  contient  un  aveu  non  moins  édifiant  que 
l'ordre  du  secrétaire  d'État  : 

J'ai  visité  aujourd'hui  le  reste  des  religionnaires  qui  sont  au  faubourg 
Saint-Antoine.  Je  les  ai  priés,  exhortés,  intimidés  même,  et  n"ai  pu  rien  faire 
sur  leur  esprit  pour  les  faire  signer  ou  promettre  de  signer...  La  femme  de 
Lasserre,  marchand  de  vins,  et  celles  de  Rattier,  chandelier,  et  de  Duvivier, 
ouvrier  en  soie,  sont  d'une  opiniâtreté  insurmontable.  Elles  doivent  vous 
aller  demander  du  temps;  mais  je  crois  que,  si  vous  voulez  ne  leur  en  accorder 
aucun,  cela  ne  fera  pas  un  mince  eifet;  car  elles  ont  été  instruites  autant  qu'on 
a  pu. 

En  marge  de  cette  pièce  La  Reynie  a  écrit:  «Prendre  une  ou 
deux  de  ces  femmes  et  les  mettre  à  l'Hôpital-Général  »  (Fr.  7o5i 
f°  72). 

Tous  les  persécutés  ne  furent  pas  héroïques,  c'est  du  contraire 
qu'il  faudrait  s'étonner;  mais  si  quelques-uns  recoururent  à  la  ruse 
et  au  mensonge  pour  échapper  à  la  violence,  il  est  assurément 
permis  de  penser  que  leur  conduite  était  infiniment  plus  excusable 
que  celle  des  persécuteurs.  Tel  n'était  sans  doute  pas  l'avis  du 
commissaire  Hémon,  lorsqu'il  écrivait,  le  14,  à  La  Reynie  : 

Je  vous  ai  mandé,  Monsieur,  hier,  avant-hier  et  le  jour  précédent,  que  le 
sieur  DesterviUe,  demeurant  rue  des  Mauvais-Garçons,  à  la  deuxième  chambre, 
chez  Corneille,  vinaigrier,  avait  fait  sa  profession  de  foi  devant  Monseigneur 
rarchcvêquc.  11  y  a  cinq  jours  qu'il  me  promit  de  me  donner  le  certificat  de  sa 
profession;  mais  toutes  ces  promesses  n'ont  aucun  effet,  il  me  remet  de  jour 
en  jour  et  me  dit  que   M.  Morange   n'en  peut  trouver  l'acte  de  profession  ', 

*  Les  nouveaux  convertis  étaient  tenus       livrait  le  certificat  de  catholicité  exigé  par 
de  porter  à  l'archevêché  leur  acte  d'abju-       la  police, 
rntioii,   en   échange    duquel    on    leur    dé- 


La  journée  du  14  décembre  j6Sj.  i85 

qu'il  l'a  égaré,  et  par  tout  cela  je  ne  vois  que  trop  qu'il  n'en  a  rien  fait,  joint 
que,  comme  je  vais  tous  les  jours  au  matin  et  au  soir  à  sa  porte  sans  le  trouver, 
parce  qu'il  n'a  point  de  domestique  et  est  garçon,  il  prend  ses  repas  en  ville  et 
on  ne  sait  oij;  mais  comme  je  parle  quelquefois  à  un  fort  honnête  homme, 
prêtre,  qui  demeure  vis-à-vis  sa  chambre,  lequel  dit  audit  Desterville  que  j'ai 
été  pour  lui  parler,  il  fait  réponse  qu'il  se  moque  de  cela  et  que  l'on  le  presse 
trop...  Il  est  de  Caen  (Fr.  7o5i,  f"  ii3). 

Le  i5,  en  dénonçant  comme  obstinée  la  famille  du  sieur 
Lacombe,  ancien  commis  aux  aides,  le  commissa-re  Poiret  manifeste 
l'espoir  de  voir  le  lendemain  un  grand  remue-ménage  dans  son 
quartier,  grâce  à  l'édit  du  11  sur  les  domestiques  qui  vient  de  pa- 
raître (Fr.  7o5i  f"  91).  Le  16,  le  commissaire  Gorillon  se  plaint  de 
la  constance  inflexible  de  quatre  personnes  du  Marais:  Madelaine 
Rousseau,  femme  de  Laurent  Crespin,  bourgeois  de  Paris,  âgée  de 
quarante-sept  ans;  la  demoiselle  Pâlot,  fille  âgée  de  cinquante  ans; 
sa  servante  Nicolle  Duplessis,  âgée  de  vingt  ans,  et  son  laquais 
Auvache,  âgé  de  dix-sept  ans  (Fr.  7o5i  f"  108).  Le  même  jour, 
le  commissaire  Lepage  écrit  qu'il  ne  reste  plus  à  convertir  dans 
son  quartier  que  la  servante  du  sieur  Orth,  et  le  commissaire 
Hémon,  qu'il  n'y  a  plus  dans  le  sien  que  les  suivants  :  Jean-Louis 
Alexandre,  rue  du  Mouton,  qui  n'a  point  de  domestique;  le 
marquis  d'Inoncourt  et  sa  famille,  rue  de  la  Verrerie,  et  le 
sieur  Desguilly,  ci-devant  capitaine  de  cavalerie  au  régiment  de 
Cominges,  rue  de  la  Tixeranderie,  auquel  M.  de  Louvois  a  envoyé 
l'ordre  de  lui  venir  parler  (Fr.  7o5i  f"  102).  Le  17,  Labbé  déclare 
qu'il  ne  reste  plus  dans  son  faubourg  que  Judith  Lebeau,  veuve  de 
Jean  Lenormand,  pauvre  vieille  femme  de  soixante-dix  ans,  qui 
serait  mieux  à  l'hôpital  que  chez  elle.  La  Re3'nie  a  mis  à  la  marge 
du  rapport:  Ecrire  à  M.  le  procureur-général  pour  l'Hôpital  (Fr. 
7o5i  f"  65).  Le  18,  Hémon  reparle  de  nouveau  de  Desterville  et 
d'Alexandre,  qui  n'est  jamais  visible;  il  semble  même  s'étonner  que 
l'ordre  de  les  arrêter  n'ait  pas  encore  été  donné  (Fr.  7o5i  i"  io3). 

Le  billet  que  Seignelay  écrivait  le  3o  à  La  Reynie,  atteste  que 
la  résistance  continuait  également  parmi  la  noblesse,  qui  avait 
cependant  donné  l'exemple  de  la  défection  : 

Sa  Majesté  est  informée  qu'il  y  a  encore  plusieurs  gens  de  qualité  de  la 
R.  P.  R.  à  Paris  ',  qui  font  une  espèce  de  parti  et  qui  s'observent  les  uns  les 

'  Nous   trouvons   les  suivants   sur  une  profession   de   la   R.  :    Berteville  de    Cré- 

liste  du  22  décembre,  contenant  les  noms  meré,   près   Caen,  se   disant  nouveau  ca- 

d  une  centaine  de  provinciaux  et  d'étran-  tholique;   les  deux  frères  De  Serillac,  de 

gers   réfugiés  à    Paris    et    faisant    encore  la   vicomte    de   Turenne;    De   Vieuxmai- 


i86  Révocation  de  VÉdit  de  Nantes  à  Parts. 

autres,  se  faisant  honneur  de  n'être  pas  les  premiers  à  changer  de  religion. 
Sa  Majesté  sait  aussi  que  le  sieur  marquis  de  Saint-Gelais  est  un  de  ceux  qui 
paraissent  agir  avec  le  plus  d'opiniâtreté,  en  excitant  les  autres  à  demander 
des  conditions  pour  leur  réunion  à  l'Église  qui  ne  peuvent  leur  être  accordées. 
C'est  pourquoi  elle  a  résolu  de  le  faire  mettre  à  la  Bastille  '■  et  elle  m'ordonne  en 
même  temps  de  vous  écrire  que  vous  vous  appliquiez  à  savoir  tous  les  gens  de 
quelque  condition,  soit  des  provinces  ou  de  Paris  même,  qui  y  demeureraient 
encore  actuellement,  afin  de  m'en  envoyer  la  liste,  et  je  vous  prie  de  faire  en 
sorte  de  me  donner  cet  éclaircissement  dans  demain  au  soir,  et  de  me  l'en- 
voyer par  un  homme  exprès  (O  *  3o). 

Dans  le  quartier  Saint-Germain-l'Auxerrois,  quatre  femmes 
non-converties  étaient  encore  signalées  le  12  février:  la  veuve 
Du  Bure,  rueBertin-Poirée;  Esther  Salomon,  femme  d'un  horloger; 
Madelaine  Lecouvreur,  femme  de  Louis  Gigoust  {a/ias  Pigon),  et 
Marie  Marotte,  femme  de  Sallas  le  Breton.  Enfin,  le  2  avril,  La 
Reynie  écrivait  encore  à  l'un  de  ses  dix-sept  commissaires  :  «  Vous 
direz  au  sieur  Guignard  qu'y  ayant  ordre  de  ne  laisser  pas  une 
seule  femme  de  la  religion  sans  l'enfermer,  la  sienne  ne  peut  pas 
demeurer  en  cet  état,  et  qu'il  faut  nécessairement  qu'elle  ait  fait  sa 
réunion  dans  vingt-quatre  heures  au  plus  tard  ».  Le  commissaire 
répondit  :  «  M"'=  Guignard  m'a  dit  que  vingt-quatre  heures  ne  lui 
suffisaient  pas,  et  qu'elle  n'avait  nul  dessein  de  se  réunir  à  l'Église 
catholique  ».  En  marge  on  lit  de  la  main  de  La  Reynie  :  «  Ordre 
pour  enfermer  cette  femme  ».  Le  même  commissaire  ajoutait  que 
Lejuge  et  sa  femme  ayant  changé  de  quartier,  Desgrez  n'avait  pu 
mettre  la  main  sur  eux  pour  les  arrêter  (Fr.  7o53  f°  iio). 


sons,  sieur  de  Saponay,   sa   femme,   un  tilhomme  de  proche   La  'Roche-sur- Yon  ; 

fils  et  deux   filles;    la  marquise  de    Lan-  Marconnay,  du  Poitou  et  la  marquise  de 

gey;    les    sieur  et    dame  de    Refuge,    de  Thcobon  (Fr.  706 1,  i"  iZ-z). 

Bourgogne;   le  sieur  de  Boisfradin,  gen-  '  Voir  t.  II,  iGi. 


XVII 
LA  DRAGONNADE  A  PARIS 

II     DÉCEMBRE    l685   —   MILIEU    DE    FÉVRIER    1686 

Claude  écrivait  à  son  fils,  le  19  octobre  i685: 

Nous  attendons  de  jour  en  jour  des  gens  de  guerre  pour  nous  faire  ce 
qu'ils  ont  fait  partout  ailleurs.  Ma  personne  et  celle  de  ma  femme  sont  à 
couvert,  grâces  à  Dieu,  et  pour  le  reste  de  nos  meubles  ils  le  sont  aussi  mais 
non  passés;  car  il  n'en  passe  plus  à  la  douane.  Tout  est  ici  dans  une  dernière 
désolation  et  déroute,  chacun  tâche  de  se  sauver,  mais  il  n'en  est  plus  temps; 
car  les  passages  sont  gardés  à  toute  outrance  '. 

Dans  l'opuscule  qu'il  composa  en  1686,   le   même    ministre  s'ex- 
prime ainsi  ^: 

On  a  couvert  de  dragons  les  provinces  qui  n'en  avaient  pas  encore  eu, 
comme  la  Normandie,  la  Picardie,  la  Champagne,  le  Berry,  le  Nivernais, 
l'Orléanais,  le  Blésois  et  l'Ile-de-France.  Ils  y  exercent  les  mêmes  violences 
et  y  déploient  les  mêmes  fureurs  que  dans  les  autres  provinces.  Paris  même 
où  il  semblait  que  cet  article  [le  douzième  de  l'édit  révocatoire]  devait  être 
mieux  observé,  puisqu'on  y  vit  sous  les  yeux  du  roi,  et  presque  immédiate- 
ment sous  le  gouvernement  de  la  cour,  Paris,  dis-je,  n'a  pas  été  plus  ménagé 
que  le  reste  du  royaume. 

Après  avoir  raconté  ce  qui  se  passa  chez  Seignelay  le  14  décembre, 
l'auteur  des  Plaintes  poursuit: 

A  ces  voies  on  en  ajouta  d'autres  plus  terribles,  qui  furent  les  prisons,  la 
saisie  réelle  des  effets  et  des  papiers,  l'enlèvement  des  enfants,  la  séparation 

'  Biblioth.  de  Leide.  '  Les  Plaintes  des  prot.  cruellement  op- 

primés. Cologne,  t686,  in-12,  p.  gS. 


i88  Révocation  de  l'Edtt  de  Nantes  a  Paris. 

des  maris  et  des  femmes,  et  enfin  le  grand  moyen,  c'est-à-dire  les  gens  de 
guerre  et  les  garnisons.  On  envo3^a  à  la  Bastille  et  au  For-1'Évèque  les  plus 
fermes  en  qui  l'on  trouvait  plus  de  résistance.  On  fit  sceller  dans  leurs  maisons 
et  dans  celles  de  ceux  qui  s'étaient  cachés  et  qu'on  ne  pouvait  pas  découvrir. 
On  fit  fourrager  celles  de  plusieurs  autres  et  l'on  s'en  prit  à  leurs  personnes, 
ni  plus  ni  moins  qu'on  avait  fait  ailleurs. 

Il  avait  déjà  dit  (p.  68),  à  propos  des  provinces  terrorisées  par 
les  dragonnades:  «La  Cliampagne,  la  Picardie  et  l'Ile-de-France, 
en  y  comprenant  Paris,  ont  subi  le  même  destin  ». 

Sauf  en  ce  qui  concerne  Paris,  cette  assertion  est  confirmée 
par  l'auteur  de  l'Histoire  de  l'Edit  de  Nantes  '  : 

On  n'en  faisait  pas  moins  aux  environs  de  Paris  et  sous  les  yeux  de  la 
cour.  Dans  les  terres  même  des  princes  on  logeait  des  troupes  à  discrétion. 
Le  prince  de  Condé  voyait,  pour  ainsi  dire,  des  fenêtres  de  sa  maison  de 
Chantilly,  piller  ses  sujets,  ruiner  leurs  maisons,  traîner  les  inflexibles  dans 
les  cachots.  On  assure  que  du  seul  village  de  Villiers-le-Bel  il  fut  emporté  par 
les  soldats,  ou  d'autres  voleurs  qui  prenaient  le  nom  de  dragons,  plus  de  deux 
cents  charretées  de  bons  meubles,  sans  ceux  qu'on  brûlait,  ou  qu'on  brisait, 
comme  trop  difficiles  à  emporter.  Cela  m'avertit  de  remarquer  en  passant 
que,  pour  avoir  part  au  profit  de  ce  pillage,  souvent  les  paysans  se  dégui- 
saient en  dragons,  et  faisaient  plus  de  ma!  que  les  dragons  mêmes...  La  belle 
maison  que  Misson  ^,  l'un  des  conseillers  au  Parlement  de  Paris,  avait  dans 
les  environs  de  cette  ville,  fut  traitée  comme  les  autres  dont  j'ai  parlé.  Les 
dragons  y  coupèrent  les  arbres  d'un  très  beau  jardin,  et  y  firent  un  dégât 
général  de  tous  les  ornements  dont  on  a  le  soin  d'embellir  une  maison  de 
plaisance. 

11  n'y  eut  de  tous  les  lieux  du  royaume  que  la  ville  de  Paris  où  les  troupes 
ne  logèrent  point.  On  n'osa  hasarder  de  les  faire  entrer  dans  un  lieu  où  elles 
pouvaient  causer  plus  de  désordres  qu'on  ne  voudrait,  et  où  la  populace  voyant 
piller  par  des  soldats  la  maison  de  quelque  hérétique,  se  pouvait  sentir 
tentée  de  piller  aussi  celles  des  catholiques.  Mais  les  Réformés  de  cette  ville 
n'en  furent  pas  mieux  traites  '^. 

Plus  loin  '*,  sans  s'inquiéter  de   la   contradiction  qu'il  atténue, 
Benoit,  analysant  Les  Plaintes,  parle  de  l'arrivée  des   troupes   en 


•  Tome  V,  p,  902,  etc.  ^  V!i\Ae.MT  AthaFrance  loulc  catholique, 

^Jacques   Muisson,    sieur   du   Toillon.  Bayle,   s'exprime  ainsi   (p.  42):    «Rouen, 

Louvois  c-crivait   à  M.   de   Ristord,    le  16  Dieppe,   Caen  et  toute  la  Normandie  ont 

janvier  1G8G:  «  Le  roi  ayant  fait  réflexion  souffert  des  logements  de  soldats  qui  ont 

que  la  maison   du   sieur  de  Muisson  ap-  forcé   tout  le  monde  ou   à    s'enfuir  ou  à 

partient  à  ses  enfants,  lesquels  sont  dleviîs  signer;    les    habitants   de   Paris    ont    été 

dans    la   religion   catholique.    Sa    Majesté  exposés,  environ  le  mûme  temps,  à  mille 

trouve  bon  que  vous  retiriez  la  garnison  souffrances», 

que  vous  avez   mise   dans  ladite   maison  *  Tome  V,  p.  939. 
par  son  ordre»  (Arcli.  Guerre). 


La  dragonnade  à  Pans.  189 

Picardie,  dans  l'Ile-de-France  et  «  Paris  même  dont  elles  désolèrent 
les  environs  ». 

Jurieu  semble  s'écarter  plus  encore  que  Benoit  du  sentiment 
de  Claude  :  «  Paris,  dit-il',  et  les  environs  de  Paris  ont  été  attaqués 
les  derniers.  Toute  la  France  était  couverte  d'efifroi,  de  larmes  et 
de  sang;  Paris  et  la  Brie  ne  voyaient  tout  à  l'entour  que  des 
troupes  sanguinaires  et  des  émissaires  chargés  des  dépouilles  des 
Réformés  et  rougis  de  leur  sang.  C'est  un  grand  miracle  que  ces 
objets  sans  les  approcher  de  plus  près  les  aient  vaincus  ». 

Par  deux  lignes  du  Siècle  de  Louis  XIV^  Voltaire  a  aussi  con- 
tribué à  propager  l'opinion  de  Benoit  :  «  Paris  ne  fut  point  exposé 
à  ces  vexations  ;  les  cris  se  seraient  fait  entendre  au  trône  de  trop 
près.  On  veut  bien  faire  des  malheureux,  mais  on  souffre  d'entendre 
leurs  clameurs  ». 

Entre  Claude  et  Benoit  le  désaccord  est  formel:  d'après  le 
premier,  la  dragonnade  eut  lieu  à  Paris  comme  partout,  «  ni  plus 
ni  moins  qu'ailleurs  »  ;  le  second  prétend,  au  contraire,  que  Paris  en 
fut  préservé,  et  assigne  à  cette  exception  des  motifs  trop  plausibles 
pour  que  le  gouvernement  de  Louis  XIV  n'ait  pas  été  obligé  d'en 
tenir  compte.  Si  dignes  d'attention  que  soient  les  raisons  invoquées 
par  Benoit,  elles  ne  peuvent  contrebalancer  ni  l'affirmation  de 
Claude,  naturellement  mieux  informé  sur  ce  point  que  le  pasteur 
d'Alençon,  ni  celle  d'un  attaché  de  l'ambassade  de  Hollande,  qui 
adressait  de  Paris  à  la  Gazette  de  Harlem,  des  renseignements  de 
la  plus  grande  exactitude,  aujourd'hui  confirmés  par  les  documents 


'  Lettres  pastorales,  I,  iq.  la  misère  et  la  ruine  de  ses   propres  su- 

'  Édit.  d'Amsterd.,  lyÔD,  in-12,  H,  278.  jets». 

Charles    Weiss    a    dit    aussi,    dans    sa  Henri  Martin  (Hist.  de  Fr.,  i85g,  XIV, 

belle  Hist.  des  réfugiés  prot.,    I,  86,  qui  52)  répète  le   même  thème  agrémenté  de 

renferme      quelques       graves      erreurs:  plusieurs  autres  inexactitudes:  «  Louvois, 

«Toutes  les  provinces  du  royaume  furent  dit-i!,  n'osa  montrer  de  tels  spectacles  à 

soumises  successivement  à  ce  régime,  à  la  société   de  Versailles    et    de   Paris;    le 

l'exception     de     la     généralité    de     Paris.  roi  ne  les  eût   pas  supportés.    Le  peuple 

Comme  tout  s'y  passait  sous  les  yeux  du  de  Paris  alla   démolir   le  temple  de  Cha- 

roi,    les    vexations    y    furent    moindres  renton  (!),  objet  de   sa  vieille  animosité: 

qu'ailleurs,  soit  que  les  chefs  de  la  per-  le  pouvoir  pesa  fortement  sur  les  huit  ou 

sécution  craignissent  que  les  plaintes'des  neuf  mille  huguenots  qui   restaient  dans 

opprimés      ne      parvinssent      jusqu'aux  la  capitale,  et  en  entraîna   les  deux  tiers, 

oreilles  du    monarque,    soit   que  les  au-  par  l'intimidation,   à   une   conversion  si- 

torités    locales   fussent   plus   éclairées    et  mulée;  mais  il  n'y  eut  point  de  violences 

plus  humaines  que  celles  des   provinces  éclatantes,  si  ce  n'est   l'exil   des  trente  (!) 

plus  éloignées,  soit  enfin,  comme  les  Ré-  anciens  du  consistoire  en  divers  endroits 

formés  aimaient  à  s'en  flatter,  que  Louis  du  royaume,    et  les  soldats  ne   parurent 

XIV   fut    naturellement    compatissant    et  pas». 
bon,  et  qu'il  ne  prit  pas  de  plaisir  à  voir 


igo  Révocation  de  PEdit  de  Nantes  à  Paris. 

authentiques.  Or  parmi  ces  renseig-nements,  se  trouve  la  date  de 
l'entrée  des  troupes  à  Paris:  fait  non  mentionné  dans  les  pièces 
officielles,  avec  lesquelles  il  concorde  cependant  au  point  d'en  dis- 
siper les  obscurités  et  d'en  résoudre  les  contradictions  apparentes. 

Ayant  vu  ces  pièces,  l'auteur  de  la  Police  sous  Louis  XIV^ 
s'est  le  premier  affranchi  de  l'opinion  commune  ;  il  est  regrettable 
toutefois  que  M.  Pierre  Clément  n'ait  pas  approfondi  le  sujet  avant 
de  formuler  un  jugement  qui  atténue  singulièrement  la  dragonnade 
parisienne:  «Le  spectacle  des  conversions  par  logements  paraît  avoir 
été,  dit-il,  sauf  pourtant  de  rares  exceptions,  épargné  à  la  capitale  ». 
Ath.  Coquerel  fils,  était  plus  près  du  vrai,  lorsqu'il  disait:  «  On  a 
écrit  souvent  que  Paris  fut  exempt  des  dragonnades.  C'est  une 
exagération.  Mais  elles  y  furent  plus  rares,  moins  atroces  et  moins 
bruyantes  qu'ailleurs^».  «Moins  atroces  et  moins  bruyantes»,  nous 
le  croyons;  mais  «plus  rares»  nous  semble  inexact.  Près  de  la 
moitié  des  abjurations  parisiennes  ne  fut  arrachée  que  par  la  dra- 
gonnade; on  n'en  exempta  que  très  peu  de  familles  et  toutes  de  la 
plus  haute  noblesse.  Cette  faveur  ne  fut  accordée  à  Du  Quesne  que 
conditionnellement:  «Le  roi  veut  bien,  écrivait  Louvois  à  De 
Ménars,  le  26  décembre,  que  l'on  diffère  jusqu'à  nouvel  ordre 
d'envoyer  des  gens  de  guerre  dans  la  maison  de  M.  Duquesne, 
pourvu  qu'il  n'y  ait  point  d'autres  religionnaires  retirés  »  (Arch. 
Guerre). 

Au  moment  où  Louis  XIV  chargeait  Bonrepaus  de  démentir  le 
bruit  des  «prétendues  persécutions»  souffertes  par  les  protestants, 
le  même  Louvois  écrivait  au  duc  de  Noailles  (5  novembre  i685): 
«  Sa  Majesté  désire  que  vous  vous  expliquiez  fort  durement  contre 
ceux  qui  voudront  être  les  derniers  à  professer  une  religion  qui  lui 
déplaît  »,  et  au  marquis  de  Vérac  :  «  Sa  Majesté  veut  qu'on  fasse 
sentir  les  dernières  rigueurs  à  ceux  qui  ne  voudront  pas  se  faire 
de  sa  religion;  et  ceux  qui  auront  la  sotte  gloire  de  vouloir  demeu- 
rer les  derniers,  doivent  être  poussés  jusqu'à  la  dernière  extrémité'»; 
enfin  à  M.  de  Beaupré,  qui  venait  d'arriver  à  Dieppe  à  la  tête  des 
cuirassiers^:  «Au  lieu  de  vingt  sols  par  place  et  de  la  nourriture, 
vous  pouvez  en  laisser  tirer  dix  fois  autant,  et  permettre  aux  cava- 
liers te  désordre  nécessaire  pour  tirer  ces  gens-là  de  l'état  oîi  ils 
sont,  et  en  faire   un  exemple  dans  la   province    qui    puisse  être 


»  Paris,  1866,  in-80,  p.  273.  *  Bxaict.,   XI,  38b,   et  Camille  Roussel, 

''  Paris-Guide,  1867,  in-i2,  I,  760.  Hist.  de  Louvois,  111,  491. 

8  Bullet.,  Il,  53. 


La  dragonnade  à  Paris.  191 

autant  utile  à  la  conversion  des  religionnaires,  qu'il  serait  préju- 
diciable si  leur  opiniâtreté  demeurait  impunie  ».  Dans  la  même 
«  dépêche  enragée  »,  selon  l'expression  de  M.  Rousset,  Louvois 
ordonne  de  «  faire  vivre  fort  licencieusement  »  la  cavalerie  chez  les 
huguenots. 

Louis  XIV  ne  trouvait  nullement  mauvais  que  la  soldatesque 
arrachât  des  abjurations  à  la  réalité  desquelles  il  avait  la  simplicité 
de  croire  ;  mais  si  partisan  qu'il  fût  des  «  rigueurs  salutaires  »,  il 
avait  pour  le  désordre  une  grande  répugnance  partagée  par  La 
Reynie,  responsable  de  la  tranquillité  de  la  capitale,  et  ne  voulait 
point  encore  le  21  octobre  qu'on  fit  aux  hérétiques  «  des  violences 
très  considérables  ».  Aussi  refusa-t-il  longtemps  de  permettre  que 
les  troupes  vinssent  à  Paris,  dans  la  crainte  qu'on  ne  pût  les  maî- 
triser et  que  la  populace  ne  suivit  leur  exemple,  crainte  trop  justifiée 
par  des  faits  dont  les  billets  que  voici  donneront  une  idée  : 

Seignelay  à  La  Reynie. 

29  octobre  i685. 

Sa  Majesté  veut  que  vous  teniez  exactement  la  main  à  la  punition  des 
soldats  qui  ont  pillé  un  fruitier  de  la  R.  P.  R.,  sous  prétexte  d'avoir  ordre  de 
se  mettre  en  garnison  chez  lui,  étant  très  important  d'empêcher  les  suites 
d'un  tel  désordre. 

Seignelay  à  M.  Robert. 

25  décembre  i685. 

Sa  Majesté  a  fait  arrêter  ici  les  soldats  des  régiments  des  gardes  qui  o  nt 
été  chez  des  gens  de  la  R.  P.  R.,  disant  qu'ils  avaient  ordre  d'y  aller  en  gar- 
nison. Et  Sa  Majesté  veut  que  vous  fassiez  les  diUgences  nécessaires  pour 
faire  punir  les  gens  se  disant  gardes  du  corps  et  mousquetaires  qui  ont  enlevé 
un  prisonnier  '  (O  '  29). 

L'intervention  des  troupes  étant  écartée  comme  trop  dange- 
reuse, le  procureur-général,  le  procureur  du  roi  et  le  lieutenant- 
général  de  police  proposèrent  d'autres  mesures,  dont  ils  espéraient 
une  action  moins  prompte  mais  aussi  efficace. 

Ces  mesures  revenaient  à  ceci:  persuader  aux  protestants, 
par  l'enlèvement  des  enfants,  par  l'emprisonnement  des  «  opiniâtres  », 
etc.,  qu'aucun  d'eux  ne  serait  souffert  dans  la  ville  s'il  ne  faisait 
profession  de  catholicisme;  à  ces  honnêtes  moyens  de  persuasion 

'  Il  s'agit  évidemment   de   pillards  dé-       capturé    par   la  police    et  délivré  par  ses 
guises  en    soldats,    dont   l'un    avait   été      camarades. 


iga  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

devait  s'ajouter  la  menace  perpétuelle  des  dragons,  qu'on  ferait 
aller  le  plus  lentement  possible  autour  de  Paris.  En  effet,  le 
7  décembre,  Louvois  ordonna  à  De  Ménars  de  faire  passer  d'élec- 
tion en  élection  les  six  compagnies  des  dragons  du  régiment  de  la 
reine,  et  de  les  y  faire  demeurer  le  temps  voulu  pour  que  tout  fût 
terminé  le  i5  mai  suivant  (Arch.  Guerre). 

Spectacle  plus  lamentable  encore  peut-être  que  celui  des 
guerres  civiles;  car  la  violence  n'était  que  d'un  côté,  sans  représ- 
sailles!  Soixante  mille  hommes  de  cavalerie  et  d'infanterie,  bientôt 
désignés  indifféremment  sous  le  nom  de  dragons,  avaient  parcouru 
les  provinces  du  Midi,  du  Centre,  de  l'Est  et  de  l'Ouest,  pillant, 
dévastant,  incendiant,  outrageant  les  femmes  et  les  traînant  à  la 
messe  par  les  cheveux.  Aux  horreurs  habituelles  du  saccagement 
des  villes  prises  d'assaut,  ils  ajoutaient  des  tourments  et  des  sup- 
plices auxquels  l'abjuration  seule  mettait  fin,  et  qui,  selon  Saint- 
Simon,  causèrent  la  mort  de  milliers  d'innocents  de  tout  sexe. 
Comme  exemple  de  ces  atrocités  nous  ne  citerons  que  celui  de 
M.  Jacob  de  Bie,  consul  de  Hollande  à  Nantes.  «  Les  dragons,  lit-on 
dans  la  Gazette  de  Harlem^,  étant  tombés  dans  sa  demeure,  ont 
tout  brisé,  ont  défoncé  les  barriques  de  vin,  l'ont  tiré  hors  de  son 
lit  et  forcé  d'allumer  cent  chandelles  dans  toute  sa  maison.  Ils  ont 
allumé  un  grand  feu  devant  lequel  ils  l'ont  attaché  à  un  poteau  du 
lit,  et  l'ont  ainsi  rôti  tout  nu,  surtout  les  pieds  qui  étaient  tout 
déformés.  Ensuite  ils  lui  arrachèrent  le  poil  des  jambes.  Il  criait: 
«Tuez-moi  plutôt;  je  ne  puis  changer,  la  foi  vient  d'en  haut  »;  mais 
ils  répondirent  :  «  Nous  ne  voulons  pas  vous  tuer,  mais  vous  tor- 
turer jusqu'à  la  moelle  des  os  ».  Enfin,  ne  pouvant  plus  supporter 
ces  souffrances,  il  promit  de  changer.  Il  a  dû  faire  les  cérémonies 
extérieures  de  l'abjuration,  ce  dont  Dieu  lui  fasse  grâce  ». 

De  proche  en  proche  la  terreur  avait  gagné  Paris;  elle  redoubla 
quand  les  dragons  envahirent  la  demeure  des  protestants  dissé- 
minés tout  à  l'entour  dans  un  rayon  d'une  quinzaine  de  lieues, 
notamment  à  Villiers-le-Bel,  Chennevières-sur-Marne,  Montmorency, 
Senlis,  Verneuil,  Brenouille,  Belle-  Eglise,  Compiègne,  Cuts,  Ville- 
parisis,  Villeroy,  Claye,  Lagny,  Condé,  Mortcerf,  Quincy-Ségy, 
Nanteuil-les-Meaux,  Mareuil,  Meaux^,  Lizy-sur-Ourcq,  Cuissy,  La 


'  Bidlet.,  20  scr.,  XV,  268.  Meaux  signalé  comme   un   asile,   et   leur 

''  On  écrivait  de  Paris,  le  23  novembre,  besogne  terminée,    ils   doivent  accomplir 

à  la  Galette  de  Harlem:    «Sept  hommes  la  même  mission  ailleurs»  (Sm//c^,  2°  sér., 

de    chaque    compagnie    des   gardes    sont  XV,  266). 

partis   pour   un  château   des  environs  de  De  son    côté    Seignelay    écrivait,    le    i5 


La  dragonnadc  à  Pans.  ig3 

Ferté-sous-Jouarre,  Saint-Denis-les-Rebais,  Chalandos,  Sacy, 
Chauffry,  Saint-Siméon,  Lumigny,  Maupertuis,  Touquin,  Galande, 
Rozoy-en-Brie,  Brie-Comte-Robert,  Bois-le-Roi,  Nemours,  Moret, 
Corbeil,  Grigny,  Arpajon,  La  Norville,  Plessis-Marly,  Rambouillet, 
Montfort-l'Amaury,  Dreux,  Favières,  La  Ferté-Vidame,  Houdan, 
Pontoise,  etc. 

Non  content  d'entretenir  l'épouvante  et  l'effroi,  Seignelay 
s'efforçait  de  les  accroître  et  d'en  prévenir  l'inconvénient,  c'est-à- 
dire  la  fuite  des  protestants.  «  Sa  Majesté,  écrivait-il  à  La  Reynie  le 
24  novembre,  ayant  été  informée  que  plusieurs  de  la  R.  P.  R.,  dans  la 
crainte  qu'on  ne  fasse  venir  des  troupes  à  Paris  *,  se  retirent  aux 
environs  et  dans  la  ville  mèm.e  chez  leurs  amis  catholiques,  elle 
m'ordonne  de  vous  exphquer  qu'il  lui  paraîtrait  à  propos  que  vous 
fissiez  publier  une  ordonnance  portant  défenses  à  tout  cathohque 
de  donner  retraite  aux  P.  R.,  sous  le  prétexte  que  vous  estimeriez 
le  plus  convenable,  Sa  Majesté  estimant  à  propos  d'augmenter  par 
là  la  crainte  que  ceux  de  Paris  ojit  déjà  de  voir  venir  des  troupes 
pour  les  obliger  à  se  convertir  »  (O'  29).  Le  lieutenant  de  police  fit 
sans  doute  observer  qu'une  telle  défense  et  les  odieuses  perquisi- 
tions auxquelles  elle  donnerait  lieu,  n'aboutiraient  guère  qu'à 
froisser  et  irriter  les  cathohques  eux-mêmes;  car  le  roi  consentit, 
le  29  novembre,  que  la  publication  de  cette  ordonnance  fût  différée. 
Voilà  donc  une  preuve  indubitable  que,  au-dessus  des  passions 
haineuses  de  la  foule,  il  s'était  établi  un  véritable  courant  de 
tolérance  :  protestants  et  catholiques  étaient  unis  par  des  sentiments 
de  respect  réciproque  et  des  liens  d'affection,  qu'on  est  heureux 
de  signaler,  surtout  au  moment  où  la  cour  et  le  clergé  travaillaient 
per  /as  et  ne/as  à  la  destruction  du  protestantisme  -. 


décembre,  à  M.  de  iMénars,   intendant  de  ^  «Vous  jugerez  sans  doute  à   propos, 

la  généralité  de  Paris:   u  Le  roi  approuve  Monseigneur,    écrivait    le    dénonciateur, 

la  proposition   que   vous  faites   d'aller  à  sans  doute  Harlay,    d'avertir   le    roi    que 

Meaux  et  à   La   Ferté-sous-Jouarre,   pour  plusieurs  seigneurs  de  sa  cour  ont  à  leur 

exciter  les  religionnaires  qui   y  restent  à  service  et  retirent    dans  leurs  hôtels  des 

se    convertir;     vous    avez    déjà     si    bien  gens    de    la   R.   P.  R.,  et  qu'il   ne  serait 

réussi   dans   les    endroits   où    vous    avez  point  inutile   qu'il    plût  à  Sa  Majesté  de 

été,    que     je    ne    doute    point   que   vous  s'en    expliquer    hautement    et  d'une  ma- 

n'ayez  un  bon  succès  du  voyage  que  vous  nière  qui    marquât    sérieusement    la  vo- 

ferez  pour  cela»  (O'  29).  lonté  de  Sa  Majesté. 

'  «Des  soldats  aux  gardes»,  disait  un  uS.  A.  S.  Ma'  le  Prince  a  auprès  d'elle 
dénonciateur,  lequel  suggéra  l'idée  d'une  le  sieur  Morin,  en  qualité  de  gentil- 
ordonnance  spéciale  contre  «tous  ces  homme;  il  était  guidon  de  ses  gardes  et 
officieux  qui  empêchent  indirectement,  était  logé  dans  la  rue  de  Seine.  Il  a  retiré 
et  sans  y  penser  peut-ttre,  que  les  gens  à  l'hôtel  de  Condé  tous  ses  meubles  et  a 
se  convertissent»  (Fr.  7044,  fo  181).  quitté   sa  miiison;    sa   femme    est   morte 

n  13 


ig4  Révocation  de  CÉdit  de  Nantes  à  Paris. 

N'ayant  renoncé  qu'avec  regret  à  la  dragonnade,  et  pour  ame- 
ner insensiblement  le  roi  à  se  servir  de  «ce  moyen  si  efficace  et  si 
redouté»,  Seignelay  et  le  procureur-général  commencèrent  par  lui 
faire  agréer  une  sorte  d'équivalent  adouci  qui  n'offrait  pas  les 
mêmes  dangers.  Le  secrétaire  d'Etat  écrivait,  le  14  décembre,  à 
Harlay  :  «J'ai  rendu  compte  au  roi  de  la  proposition  que  vous  faites 
d'obliger  les  marcliands  de  la  R.  P.  R.  à  fermer  leurs  boutiques, 
et  de  mettre  quelques  archers  chez  eux  en  garnison.  Sa  Majesté 
approuve  cette  proposition,  et  elle  veut  que  vous  la  fassiez  exécuter 
ainsi  que  vous  trouverez  le  plus  à  propos,  suivant  votre  prudence 
ordinaire»  (O'  3o).  Harlay  donna  des  ordres  en  conséquence,  et  La 
Reynie  lui  répondit  le  18  : 

Les  sieurs  Gautier  frères  ont  donné  parole,  Monsieur;  le  sieur  de  La 
Barre,  orfèvre,  en  a  fait  autant;  mais  la  veuve  Dieulefit,  marchande,  a  refusé 
nettement  toute  sorte  de  propositions,  croyant  être  parfaitement  instruite  de 
la  vérité  de  sa  religion.  J'ai  peine  à  croire  qu'on  en  puisse  venir  à  bout.  Pierre 
Melot,  marchand  de  vins,  n'a  pas  jugé  à  propos  de  venir  chez  moi  à  l'heure 
que  je  lui  avais  donnée. 

J'ai  écrit  ce  soir  aux  commissaires  des  quartiers,  ainsi  que  vous  l'avez 
jugé  nécessaire.  Monsieur,  de  fermer  les  boutiques,  les  cabarets  et  les  caves 
de  Piaugier,  de  Reynier,  de  la  veuve  Dieulefit,  de  Gédouin,  de  Dutemps,  de 
Melot  et  de  Marcelle,  et  de  mettre  en  chacune  de  ces  maisons  deux  huissiers 
ou  sergents  par  forme  de  garnison,  pour  empêcher  le  divertissement  des 
effets  et  des  marchandises  qu'il  peut  y  avoir.  Je  ne  sais  si  je  me  trompe, 
Monsieur;  mais  il  me  semble,  quoiqu'il  n'en  faille  guère  moins  parler  pour 
cela,  que  ceux  à  qui  on  parle  présentement  sont  beaucoup  moins  raides  que 
ceux  que  l'on  a  vus  dans  les  commencements  (Fr.  17420,  P  igS). 

A  une  époque  fort  ancienne  les  collecteurs  de  l'impôt  avaient 
imaginé  de  loger  chez  les  contribuables  récalcitrants,  ou  trop 
pauvres  pour  payer  la  taille  *,  des  gens  de  guerre  qui  se  faisaient 
grassement  nourrir  et  exigeaient  en  outre  une  indemnité  pécuniaire 
qu'on  appelait  l'ustensile.  C'est  de  ce  procédé  de  contrainte  que 
sortit  la  dragonnade.  «Le  logement  des  gens  de  guerre,  lourde 
charge,  n'était  pas  une  charge  nouvelle,  dit  IVI.  Camille  Rousset^ 
les  désordres  qu'entraînait  le  logement  des  gens  de  guerre  n'étaient 
pas  non  plus  des  maux  inconnus  jusqu'alors.  Ils  parurent  nouveaux 

depuis    peu  de  jours  à  Chantilly;    il  n'a  lequel  Martin,   à   ce   qu'on   dit,   s'est  fait 

qu'un  enfant.  catholique  depuis  peu;    mais  son  gendre 

«M.  le    duc    a   aussi   à  son   service  en  ne  l'est  pas,  ni  sa  femme  et  ses  enfants» 

qualité  d'écuyer  !e   sieur  de   Merveillou,  (Fr.  7014,  f»  181). 

qui  est  un  garçon  de  la  même  R.  P.  R.  »  Pierre     Clément,     Hhl.    de    Colbert, 

"Et  dans  le  même  hôtel,   il  y  a  encore  Paris,  1874,  in-80,  I,  182. 

un  apothicaire,  gendre  du  sieur  Martin,  '  Hist.  de  Louvois,  III,  445. 


La  dragonnade  à  Paris.  igS 

cependant,  parce  qu'on  vit  pour  la  première  fois  [en  1681]  les 
hommes  qui  étaient  chargés  de  prévenir  et  de  réprimer  la  licence 
du  soldat,  la  souffrir  et  la  provoquer  même».  L'envoi  des  archers 
dans  une  maison,  qu'ils  transformaient  aussitôt  en  prison  d'où  rien 
ni  personne  ne  pouvait  sortir,  correspondait  à  une  véritable  saisie 
des  biens  et  des  gens,  obligés  en  outre  de  payer  par  jour  à  chacun 
des  garnisaires  un  «ustensile»  de  six  livres  (vingt-quatre  francs 
d'aujourd'hui).  Comme  ils  ne  s'éloignaient  qu'avec  une  promesse 
d'abjuration,  il  3'  allait  de  la  ruine  pour  les  malheureux  qui  ne 
s'empressaient  pas  de  faire  cette  promesse.  En  voyant  arriver 
les  huissiers  ou  sergents,  Gédouin  et  Du  Temple  se  déclarèrent 
prêts  à  abjurer  (19  décembre)  plutôt  que  de  laisser  fermer  leurs 
boutiques,  tandis  que  la  veuve  Dieulefit,  n'en  ayant  point,  ne  faiblit 
que  le  8  janvier  '.  Nous  ignorons  l'accueil  fait  aux  garnisaires  par 
Piaugier,  Rej'nier,  iVIelot  et  IVIarcelle;  mais  il  est  certain  qu'ils 
finirent  par  abjurer. 

Pendant  que  Pierre  Jacob,  marchand  et  bourgeois  de  Paris, 
enfermé  au  For-l'Evêque  résistait  aux  convertisseurs,  ses  effets 
furent  saisis  et  vendus  au  nom  de  ses  créanciers,  par  ordonnance 
du  mois  de  décembre  i685  ;  et  quand  le  malheureux  eut  abjuré  et 
sortit,  ruiné,  de  prison,  il  eut  encore  à  payer  400  livres  au  sergent 
Roger,  qu'on  avait  établi  gardien  des  scellés  (Fr.  yoSS  f°  407). 

Dupin  ^,  marchand  de  points  de  dentelles,  demeurant  au  bout 
du  pont  Saint-Michel,  au  coin  de  la  rue  Saint-Louis,  ne  s'était  point 
rendu,  le  14  décembre,  chez  Seignelay,  oii  il  était  mandé  ;  pré- 
voyant que  cette  désobéissance  allait  être  punie  d'un  séjour  à  la 
Bastille,  il  avait  caché  ou  vendu  ses  marchandises,  et  s'était  enfui  de 
Paris,  le  20  décembre,  abandonnant,  pour  passer  à  l'étranger,  sa 
femme  et  deux  filles  qu'il  avait  eues  d'un  premier  mariage:  Anne- 
Marguerite,  âgée  de  six  à  sept  ans,  et  Madelaine,  de  trois  à  quatre 
ans.  En  quelques  jours  de  dilapidation  la  garnison  d'archers  en- 
voyée chez  lui    réduisit  sa  famille  à  la  plus  horrible  misère.   Le 

'  Le  commissaire  Delamare  écrivait  le  '  Deux  autres  Dupin  figurent  avec  celui- 

10  juin  1686:     o  La    veuve   Dieulefit,    qui  ci  sur  la  quatrième  liste  des  commerçants 

demeure    au    bout    du    Pont-au-Change,  dressée  pour  la  préparation  de  la  journée 

qui  a  fait  abjuration,  mais  qui  n'est  au-  du     14    décembre  :     l'un,    marchand    rue 

cunement   convertie,    se   mêle    à    présent  Grenier-Saint-Lazare,    et    l'autre,    mar- 

d'aller   montrer   à   lire   et    le    catéchisme  chand    de    points    de    dentelles,     rue    de 

aux  enfants  des  nouveaux  convertis  dans  Buci.      Un     quatrième     Dupin  ,     nommé 

leur  maison,  et  leur  donne  des  instruc-  Charles,  maître  relieur  et  tenant  boutique 

lions   fort    dangereuses».   Elle   s'appelait  de  libraire  au   Mont-Saint-Hilaire ,  abju- 

Susanne  Auvray  et  était  sans   doute  fille  rait  le  20  octobre   iC85.    Sa  fille  Susanne 

de  l'un  des  libraires  de  ce  nom.  fut  mise  à  l'Union  Chrétienne. 


ig6  Revocation  de  FÉdit  de  Nantes  a  Paris. 

commissaire  Delamare  s'exprimait  ainsi  dans  son  rapport  du 
27  décembre: 

Il  ne  reste  plus  dans  mon  quartier  que  treize  chefs  de  famille,  y  compris 
Dupin  et  Neveu  qui  sont  absents.  La  femme  et  les  enfants  de  Dupin  sont 
demeurés  aujourd'hui  sans  un  sou;  le  boucher  et  le  boulanger  leur  refusent  des 
vivres,  et  le  propriétaire  de  la  maison  va  faire  vendre  les  meubles  samedi;  il 
n'y  aura  pas  de  quoi  le  payer.  L'on  n'a  aucune  nouvelle  de  Dupin,  de  sorte, 
Monsieur,  que,  demain  passé,  la  garnison  ne  pourra  rester  dans  cette  maison 
(Fr.  7o5i,  f"  190). 

Le  commissaire  propose  ensuite  de  mettre  les  deux  enfants  aux 
Nouvelles-Catholiques,  ainsi  que  leur  belle-mère  «Je  crois,  dit-il, 
que  si  on  la  menaçait  de  la  prison  et  qu'on  lui  proposât  cette 
alternative,  elle  choisirait  les  Nouvelles-Catholiques  ».  Delamare  se 
trompait:  M""'  Dupin  choisit  la  fuite.  Le  28,  au  moment  où  l'on 
s'emparait  des  deux  petites  filles  pour  les  conduire  à  l'Union  chré- 
tienne de  la  rue  Saint-Denis  (Fr.  7062  f°  82),  elle  s'échappa  et 
rejoignit  son  mari.  La  garnison  chassée  par  la  famine,  réclainait 
encore  à  la  fin  de  mai  1686  son  salaire  à  Delamare,  qui  résumait 
d'un  mot  la  situation  du  fugitif:  «  A  l'égard  de  Dupin,  il  ne  lui  est 
resté  aucune  chose,  et  l'on  ne  sait  même  o\i  il  est  ».  Cependant  il 
fallut  prier  le  roi  de  payer  la  pension  des  enfants  que  les  religieuses 
refusaient  de  garder  plus  longtemps  à  crédit.  Au  bout  de  six  mois, 
le  père  revint  avec  sa  femme,  dans  le  dessein  d'emmener  ses  fîUes, 
et  abjura  pour  qu'on  les  lui  rendît.  Mais  Delamare,  consulté  à  ce 
sujet,  répondit,  le  6  août,  que  la  conversion  de  Dupin  n'était  qu'ap- 
parente, et  fit  écarter  sa  demande  (Fr.  7o53  f"  32). 

A  la  fin  de  i685  ou  dans  les  premiers  jours  de  l'année  1686, 
M"=  de  Liambrune  (voir  au  chap.  XXII)  reçut  dans  une  auberge 
de  Paris  où  elle  était  logée,  une  garnison  de  deux  huissiers,  aux- 
quels elle  faillit  échapper  sous  un  déguisement,  à  l'aube  du  second 
jour.  Il  fallut  courir  pour  rattraper  la  prisonnière,  et  la  garnison 
renforcée  veilla  toutes  les  nuits  dans  la  crainte  d'une  nouvelle  éva- 
sion. La  courageuse  dame  persistant  dans  son  refus  d'abjurer, 
l'ordre  de  la  mettre  aux  Nouvelles-Catholiques  fut  donné  le  25  jan- 
vier. Les  huissiers  qui  l'avaient  gardée  n'étaient  pas  encore  payés 
le  premier  juin:  Delamare  demandait  pour  eux  huit  livres  par  tête 
et  par  jour,  au  lieu  de  six,  parce  qu'ils  s'étaient  nourris  à  leurs  frais. 

Appliqué  durant  six  jours  sur  une  échelle  restreinte,  ce  système 
qui  consistait  tout  au  moins  à  ruiner  les  gens,  produisit  quelques 
abjurations;  mais  il  y  avait  loin  de  ces  résultats  partiels  aux  effets 
foudroyants  de  la  véritable  dragonnade,  qui,  en  quelques  heures  ou 


La  dragonnade  à  Paris.  197 

tout  au  plus  en  quelques  jours,  précipitait  dans  les  églises  la  popu- 
lation meurtrie  et  affolée  d'une  ville  entière  •.  Deux  mois  s'étaient 
écoulés  depuis  la  Révocation,  toute  la  France  était  catholique  et  les 
«conversions»  ne  s'opéraient  à  Paris  qu'avec  une  lenteur  extrême. 
Tandis  que  Louvois  triomphait,  Seignelay,  son  rival  humilié,  ron- 
geait son  frein  et  s'épuisait  vainement  à  faire  comprendre  que  qui 
veut  la  fin  doit  vouloir  les  moyens.  Enfin,  à  demi-vaincu,  le  roi  re- 
connut l'insuffisance  des  garnisons  de  deux  hommes^  et  l'insuffi- 
sance de  leur  nombre,  beaucoup  trop  restreint  pour  briser  «  une 
résistance  coupable,  qui  appelait  la  plus  sévère  répression  ».  Il  mit 
donc  à  la  disposition  de  Harlay  toutes  les  troupes  de  police  et  lui  fit 
écrire  par  Seignelay,  le  21  décembre: 

Sa  Majesté  ne  voulant  point  se  résoudre  à  faire  venir  des  troupes  à  Paris, 
ni  à  se  servir  des  soldats  du  régiment  des  gardes  pour  mettre  cirez  ceux  de  la 
R.  P.  R.,  elle  m'a  ordonné  ce  matin  de  vous  dire  qu'elle  croyait  qu'on  pourrait 
faire  le  même  effet  par  les  sergents  du  Châtelet,  les  archers  du  prévôt  de 
l'Ile,  du  lieutenant-criminel  de  robe  courte  et  ceux  du  guet,  et  que,  sur  les  avis 
que  vous  prendrez  la  peine  de  m'envoyer,  elle  fera  expédier  les  ordres  pour 
en  envoyer  dans  chaque  maison  lel  nombre  que  vous  jugerez  à  propos.  Je  crois 
qu'il  faudra  faire  tout  d'un  coup  un  grand  mouvement  dans  Paris,  faire  entendre 
aux  bourgeois  de  la  R.  q\i'en  attendant  des  troupes.  Sa  Majesté  se  servira  de 
CCS  archers,  et  tâcher  par  ce  moyen  de  tirer  le  même  avantage  qu'on  a  tiré 
dans  les  provinces  par  le  moyen  des  troupes  (Fr.  17420,  f"  197). 

Est-il  nécessaire  d'ajouter  qu'on  ne  pouvait  tirer  des  archers 
«l'avantage  désiré»  qu'en  leur  lâchant  la  bride,  comme  on  faisait 
aux  troupes  en  province?  Le  mouvement  général  eut  lieu  le  len- 
demain, 22  décembre,  et  dès  le  soir  même  La  Reynie  put  féliciter 
Harla}'  du  succès  de  cette  première  dragonnade  :  «J'ai  exécuté  les 
ordres  que  vous  m'avez  donnés,  Monsieur,  et  on  a  ôté  et  mis  les 
garnisons  ainsi  que  vous  l'avez  ordonné...  Au  reste,  Monsieur,  la 
récolte  et  la  moisson  que'  vous  avez  faite  aujourd'hui,  montre  bien 
la  grandeur  de  l'ouvrier,  et  elle  peut  seule  justifier  qu'aucune  autre 
voie  ne  peut  et  ne  doit  être  employée»  (Fr.  17420  f°  199).  Favo- 
rable aux  grands  coups  frappés  par  les  soldats  de  police,  qui  ne 
dépendent  que  de  lui  et  qu'il  croit  capables  d'une  certaine  modéra- 


'  ails  font  clianger  des  provinces  tout  ^  On  avait  mis  en  province  jusqu'à 
entières  en  huit  ou  dix  jours,  écrivait  cinquante  et  cent  dragons  dans  une  seule 
Jurieu  (Réflexions  sur  la  cruelle  perse-  maison.  A  la  fin  de  novembre,  il  en  était 
cation,  p.  36)...  Que  gagnent-ils )■  Des  arrivé  deux  cents  au  château  de  Neuville- 
corps,  des  signatures,  des  bouches.  Saint-Riquier  près  d'Abbcville. 
Cro«ent-ils  qu'on  change  de  sentiment 
par  violence  r» 


198  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

tion  dans  la  violence,  La  Reynie  ne  veut  point  entendre  parler  des 
dragons  qui  pourraient  jeter  la  confusion  et  le  trouble  dans  Paris,  et 
l'obliger  à  partager  avec  quelque  autre  l'honneur  des  conversions. 
Le  rapport  qu'il  avait  envoyé  le  21  à  Versailles,  évaluait  à 
1280  le  nombre  des  'abjurations  obtenues,  et  à  3823  celui  des  abju- 
rations qu'il  restait  à  obtenir  (O'  3o);  à  la  lecture  de  cette  pièce,  le 
roi  étonné  qu'une  poignée  de  Parisiens  osât  le  faire  attendre,  eut  un 
mouvement  d'irritation  dont  on  retrouve  la  trace  dans  la  lettre  qu'il 
fit  adresser,  le  22,  au  lieutenant  de  police  : 

Sa  Majesté,  lui  écrivait  Seignelay,  a  vu  le  dénombrement  que  vous  m'avez 
envoyé  de  ce  qui  reste  de  P.  R.  dans  Paris.  Il  est  bien  important  que  ces 
conversions  avancent,  Sa  Majesté  paraissant  en  disposition  de  prendre  bientôt 
une  dernière  résolution  sur  ce  qui  regarde  Paris,  et,  comme  elle  ne  veut  point 
y  faire  venir  des  troupes,  il  faut  nécessairement  y  suppléer  par  les  garnisons 
d'archers,  cl  agir  plus  durement  sur  ceux  qui  res.'enl  qu'on  n'a  fait  jusqu'à  pré- 
sent, afin  que  quand  Sa  Majesté  prendra  la  résolution  de  les  chasser  de  Paris, 
cela  ne  s'étende  qu'à  un  petit  nombre  (O^  29). 

Ainsi,  dès  le  second  jour,  la  violence  s'accentue:  l'ordre  «d'agir  plus 
durement  »  équivaut  ou  à  peu  près  à  la  «  vie  fort  licencieuse  »  et 
au  «désordre  nécessaire»  recommandés  par  Louvois,  à  qui  le  fils 
du  grand  Colbert  n'aura  bientôt  plus  rien  à  envier.  Peut-être  même 
se  montra-t-il  plus  ingénieux  dans  ses  procédés  de  conversion 
forcée  :  Le  22  juillet  i685  la  police  l'avait  averti  que  la  plupart  des 
gens  de  qualité  de  la  R.  s'étaient  retirés  à  la  campagnç,  appréhen- 
dant que  quelque  entreprise  violente  ne  fût  tentée  contre  eux  à  la 
sollicitation  du  clergé  (Fr.  7052  f°  241).  Quand  ils  s'étaient  vus 
menacés  des  dragons  dans  leurs  châteaux,  ils  étaient  revenus  à 
Paris.  Seignelay  s'empressa  de  les  en  chasser.  «Userait  nécessaire, 
poursuit-il,  que  vous  vous  fissiez  informer  particulièrement  de  tous 
ceux  de  la  R.  qui  ont  des  maisons  ès-environs  de  Paris,  parce  que 
l'intention  de  Sa  Majesté  est  de  les  obliger  incessamment  de  quitter 
Paris,  pour  s'en  aller  dans  ces  maisons-là,  où  elle  a  résolu  d'envoyer 
des  troupes  ». 

N'était-ce  pas  une  invention  admirable  que  d'ordonner  aux 
Parisiens  d'aller  se  faire  dragonner  à  la  campagne,  tandis  qu'on 
affectait,  au  contraire,  de  garantir  des  dragons  les  maisons  de  cam- 
pagne de  ceux  qui  promettaient  d'abjurer? 

A  partir  du  23  décembre,  le  roi  ne  suffit  plus  à  signer  la 
multitude  des  billets  de  logement;  il  abandonna  ce  soin  au  procu- 
reur-général et  à  La  Reynie,  et  leur  annonça  sa  résolution  de  faire 
publier,  le  10  janvier,  qu'il  reléguerait  dans  les  provinces  tous  ceux 


La  dragonnade  à  Paris.  igg 

qui  n'auraient  pas  abjuré  dans  un  mois  (O'  29).  Il  semble  même 
qu'une  ordonnance  antérieure  et  demeurée  inconnue,  comme  tant 
d'autres,  obligea  les  protestants  de  Paris,  du  moins  une  certaine 
catégorie,  d'aller  habiter  dans  les  faubourgs.  Nous  lisons,  en  effet, 
dans  le  registre  des  délibérations  de  l'Hôtel-Dieu. 

16  novembre  i685.  Sur  l'avis  qu'on  a  donné  que  le  sieur  Falaiseau,  avocat 
de  la  R.  P.  R.  ^,  vend  ses  meubles  comme  ayant  dessein  de  se  retirer,  et 
qu'une  dame  de  condition  demande  le  bail  de  ladite  maison,  la  compagnie  a 
arrêté  qu'on  s'informerait  si  ledit  Falaiseau  vend  tous  ses  meubles  et  s'il 
marque  le  dessein  de  sortir,  pour  après  en  délibérer. 

21  novembre.  On  a  représenté  le  désistement  fait  le  16  de  ce  mois  par  les 
sieurs  Tassin  et  Falaiseau  du  bail  qu'ils  ont  d'une  maison  de  l'Hôtel-Dieu,  en 
la  rue  du  Battoir,  pour  le  jour  de  Pâques  prochain,  clani  obliges  comme  clant 
de  la  R.  P.  R.,  d'aller  loger  aux  faubourgs,  sitivaiil  l'ordonnance  du  roi,  et  la 
compagnie  a  arrêté  d'en  faire  bail  à  celui  qui  le  demande. 

Grâce  au  nouveau  système  de  «contrainte  un  peu  plus  que 
morale  »,  les  abjurations  se  multipliaient  rapidement.  Toutefois 
comme  les  huguenots  qu'il  restait  à  contraindre  étaient  les  plus 
résolus  et  ceux  qui  avaient  le  moins  à  perdre,  on  s'aperçut  à  la  fin 
de  l'année  que  l'œuvre  d'iniquité  qu'on  appelait  «  le  grand  œuvre  » 
ne  pouvait  être  achevée  en  un  mois,  ni  peut-être  en  deux,  si  l'on 
ne  redoublait  d'énergie  et  si  l'on  n'augmentait  le  nombre  des  con- 
vertisseurs. De  guerre  lasse,  le  roi  qui  voulait  en  finir,  céda  et 
autorisa  l'appel  des  dragons.  Un  témoin  oculaire  écrivait  de  Paris, 
le  8  janvier  1686,  à  la  Gazette  de  Harlem''':  «Les  soldats  qui  sont 
arrivés  dans  la  semaine  passée  pour  forcer  les  Réformés  à  abjurer, 
sont  encore  logés  chez  eux».  Cette  semaine  ayant  commencé  le 
lundi  3i  décembre,  les  premiers  jours  de  l'année  furent  donc  mar- 
qués par  l'arrivée  des  dragons,  qui  dut  avoir  lieu  lorsque,  après 
avoir  épuisé  la  liste  des  commerçants,  on  attaqua  la  liste  beaucoup 
plus  nombreuse  des  non-commerçants,  c'est-à-dire  sans  doute  le 
4  janvier.  En  effet,  le  3,  Seignelay  écrivait  à  La  Reynie  : 

J'ai  reçu  de  M.  le  procureur-général  et  de  M.  Robert  le  mémoire  de  l'état 
auquel  sont  les  conversions  dans  leurs  quartiers;  j'attends  avec  impatience 
celui  des  quartiers  dont  vous  vous  êtes  chargé,  afin  d'en  pouvoir  rendre  compte 
au  roi  en  même  temps... 

A  présent  que  la  plus  grande  partie  des  gens  de  commerce  et  des  gens 
de  métier  sont  convertis.  Sa  Majesté  veut  que  vous  vous  attachiez  fortement 

•  Frùre   de   l'ancien    de   Charenton,    et  novembre:      «Les     Réformés     de     Paris 

oncle  par  alliance  de  Claude  fils.  semblent   vouloir   tenir  ferme;    mais  on 

'■^  BttUet.,  2»  s.,  XV,  402.  —  Le  même  recourra    aux    dragons    pour    les    faire 

correspondant  lui    avait  déjà  écrit   le   i3  changer»  {Ibid.,  266). 


2DO  Revocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

à  la  conversion  des  autres  particuliers  à  laquelle  vous  n'avez  pas  encore  tra- 
vaillé; pour  cet  effet,  que  vous  preniez  la  peine  de  vous  assembler  chez  M.  le 
procureur-général  pour  faire  une  nouvelle  répartition  entre  vous  de  ceux  à 
qui  chacun  se  chargera  de  parler,  et  Sa  Majesté  estime  qu'il  faut  commencer 
par  les  gens  domiciliés  afin  d'avoir  plus  de  prise  sur  eux  et  de  pouvoir  envoyer 
des  garnisons  dans  les  maisons  des  plus  opiniâtres... 

Elle  a  résolu  de  faire  une  gratification  aux  commissaires  qui  ont  été 
employés  aux  conversions,  et  elle  m'ordonne  de  vous  demander  votre  avis  sur 
la  qualité  de  cette  gratification  et  sur  ceux  qui  se  sont  le  plus  distingués  par 
leur  application,  et  qui,  par  conséquent,  le  doivent  être  des  autres  dans  la  dis- 
tribution de  ses  grâces. ..  (O  '  3o)  ^. 

Au  moment  où  les  véritables  missionnaires  bottés  allaient  se 
mettre  à  l'œuvre  concurremment  avec  les  troupes  de  police,  La 
Reynie  éleva  des  objections  qui,  sous  sa  plume,  auraient  été  le  plus 
étrange  des  contre-sens,  si  elles  n'avaient  concerné  les  dragons. 
Seignelay  répond  à  ces  objections  dans  sa  lettre  du  5  janvier: 

Sa  Majesté  m'ordonne  de  vous  expliquer  la  conduite  qu'elle  es'ime  qu'on 
doit  tenir  à  présent  à  l'égard  de  ceux  de  la  religion.  Premièrement  elle  veut 
que  vous  envoyiez  des  garnisons  dans  cliacun  quartier  cliez  les  principaux  de 
ceux  qui  resten/^,  et  sur  ce  que  vous  écrivez  qu'après  avoir  mis  ce  moyen  en 
usage  on  paraîtra  engagé  à  se  servir  de  voies  plus  dures  ou  à  donner  un 
mauvais  exemple  à  ceux  qui  resteraient.  Sa  Majesté  m'ordonne  de  vous 
répondre  à  cela  qu'elle  est  persuadée  que  les  garnisons  feront  un  effet  très 
considérable  et  opéreront  la  conversion  de  la  plupart  de  ceux  chez  qui  on  les 
mettra  et  de  ceux  qui  craindront  un  pareil  traitement,  mais  quand  cela  n'arrive- 
rait point,  il  reste  l'expédient  de  mettre  en  prison  ceux  qui  demeureraient 
opiniâtres,  que  vous  savez  avoir  été  jusqu'à  présent  infaillible,  et  de  les 
chasser  de  Paris  et  les  envoyer  dans  les  provinces,  ce  qui  ne  tombant  que 
sur  ceux  dont  l'opiniâtreté  se  trouvera  invincible,  diminuera  d'autant  le  nombre 
de  ceux  qu'il  faudra  chasser  de  Paris  dans  le  temps  que  Sa  Majesté  a  prescrit, 
et  elle  estime  qu'il  est  d'une  grande  importance  de  diminuer  par  toutes  sortes 
de  moyens  le  nombre  de  ceux  qu'on  chassera  de  Paris. 

Le  8  janvier,  en  envoyant  à  Harlay  trente-cinq  abjurations,  La 
Reynie  confesse  implicitement  que  les  dragons  opèrent  bien  plus 
efficacement  que  les  troupes  de  police  : 

Il  est  vrai.  Monsieur,  que  les  sujets  sont  mieux  disposes  que  jamais,  et 
que  le  succès  surpasse  tout  ce  qu'on  pouvait  raisonitablcment  espcrer.  Il  est 
venu  chez  moi  plusieurs  femmes  de  bonne  volonté,  et  qui  étant  visitées  par 
les  commissaires  se  sont  laissé  persuader.  Les  hommes  ont  été  aussi  bien 
disposés,  et  je  n'ai  t"ouvé  que  le  sieur  Dersigny  du  faubourg  Saint-Germain, 

'  Ceux  que  désigna  I.a  Reynie  reçurent  '  Seignelay   adressait  simultanément  le 

chacun    5oo    livres.    C'était    de    quoi    les  mJme   ordre    ;i    Harlay  et   à    I.a    Reynie 

rendre  enragés,  aussi  bien  que  leurs  co!-  (!■]'.  171^1)- 
lègues  moins  favorisés. 


La  dragoimndc  à  Paris.  201 

qui   ait  été  déraisonnable';  mais  il   nous  est   venu  dix  veuves   de  ce  même 
quartier  que  nous  avons  gagnées  avec  le  sieur  Meillé,  bourgeois... 

Vous  jugerez  bien,  Monsieur,  que,  si  le  secours  que  vous  avez  demandé, 
venait  dans  la  conjoncture  de  ces  bonnes  dispositions,  dans  peu  de  jours 
après  cela  l'ouvrage  s;  trouverait  entièrement  e';  heureusement  consommé 
(Fr.  17421,  f"  6). 

Le  secours   demandé  par   Harlay  ne  pouvait   être  qu'un   surcroît 
de  ces  dragons  dont  l'action  paraissait  si  merveilleuse. 

Du  21  décembre  au  9  janvier,  le  chiffre  des  protestants  demeu- 
rés inébranlables  était  tombé  de  3B23  à  917,  c'est-à-dire  que  2906 
abjurations  avaient  eu  lieu  en  dix-neuf  jours  de  dragonnade.  Au 
reste,  voici  la  lettre  que  La  Reynie  adressa  le  9  janvier  au  procu- 
reur-général : 

En  attendant.  Monsieur,  que  je  puisse  avoir  l'honneur  de  vous  rendre  moi- 
même  un  compte  plus  exact,  il  me  parait  qu'il  reste  en  tout 

chefs  de  famille io5 

veuves 4.4 

enfants  de  tous  âges,  tant  des  nouveaux  convertis  qu'autres  293 

valets  et  domestiques 233 

particuliers 191 

917 

Dans  ce  nombre  total,  il  peut  y  avoir  environ  2do  pauvres,  et  si  avec  cela 
on  en  retranchai:  les  enfants  et  les  valets,  resterait  soit  des  gens  de  qualité  ou 
autres  environ  140  pensonnes  qui  mériteraient  encore  peut-être  quelque  appli- 
cation, et  dont  le  nombre  diminuera  sans  doute  tous  les  jours  avec  quelque 
exemple  justement  appliqué  (Fr.  17421,  f'  8). 

A  force  d'exemples  de  cette  nature,  La  Reynie  put  écrire,  le 
12,  à  Harlay  :  «Par  les  mémoires  de  sept  quartiers  (Paris  en  comp- 
tait alors  dix-sept^,  je  vois.  Monsieur,  qu'il  faut  encore  diminuer  le 
nombre  des  personnes  de  la  religion  de  69,  qui  ont  fait  leur  réunion 
ou  qui  ont  déclaré  la  vouloir  faire»;  et  le  14:  «Les  mémoires  que 
j'ai  reçus  du  i3  marquent  qu'il  y  a  eu  en  huit  quartiers  différents 
54  déclarations  nouvelles  dans  ce  jour,  et  des  dispositions  à  en  avoir 
aujourd'hui  un  plus  grand  nombre,  et  si  cela  est  ainsi.  Monsieur,  il 
restera  peu  de  gens  de  la  R.  dans  la  fin  de  la  semaine»  (Fr.  18421 
f"  16).  Le  17,  il  se  plaint  de  ne  savoir  comment  atteindre  les  valets 
et  les  domestiques,  qui  forment  la  plus  grande  partie  de  ce  qui 
reste;  le  20,  il  assure  que  «dans  le  temps  porté  par  la  dernière 
déclaration  (celle  qui  avait  été  annoncée  pour  le  10  et  qui  dut  être 


'  Voir  Bastil'e. 


202 


Révocation  de  l'Èdit  de  Nantes  a  Paris. 


promulguée  quelques  jours  plus  tard  ',  tout  sera  fini  sur  le  fait  de 
la  religion  dans  Paris».  —  Le  28,  il  dresse  encore  un  état  du  petit 
nombre  auquel  «la  sage  conduite»  de  Harlay  a  réduit  ceux  de  la 
R.,  et  ajoute  que  le  mémoire  qu'il  enverra  dans  les  premiers  jours 
de  la  semaine  suivante,  «  sera  le  dernier  et  la  conclusion  de  l'œuvre». 
Il  ne  reste,  poursuit-il,  que  141  personnes,  plus  neuf  ou  dix  maisons 
qualifiées  auxquelles  le  roi  s'est  réservé  de  pourvoir  par  des  ordres 
particuliers-^.  Si  petit  que  fût  ce  nombre,  un  faux  bruit  qui  pouvait 
l'empêcher  de  diminuer  encore  causa  quelque  ennui  à  Versailles  : 
«Il  est  très  fâcheux,  écrivait  Seignelay  le  3o  janvier,  que  le  bruit 
se  répande  que  le  roi  a  dessein  de  chasser  du  royaume  ceux  de  la 
R.  P.  R.  ;  je  puis  vous  assurer  qu'il  n'est  rien  parti  de  Sa  Majesté 
qui  puisse  autoriser  ce  bruit,  et  je  crois  qu'il  s'évanouira  quand  on 
verra  que  cetédit  dont  on  parle  ne  sera  pas  expédié»(0'3o).  Enfin,  le 
i3  février,  il  ne  reste  plus  que  46  protestants,  dont  la  plupart  sont 
des  femmes,  et  attendent  pour  se  décider  «la  dernière  heure  du  délai 
qui  leur  a  été  accordé  par  la  dernière  déclaration»  (Fr.  17421  f°  3g). 
La  dragonnade,  commencée  le  11  décembre  et  achevée  vers  le 
milieu  de  février^,  contraignit  tant  à  l'abjuration  qu'à  la  fuite  en- 
viron 4000  personnes,  c'est-à-dire  bien  près  de  la  moitié  des  pro- 
testants demeurés  à  Paris'*.  Voilà  le  fait;  quant  aux  détails,  qui 
seraient  pour  nous  d'un  si  haut  intérêt,  Claude  n'ayant  pu  les  intro- 
duire dans  un  opuscule  consacré  à  la  France  et  non  à  Paris,  ils  sont 
demeurés  ignorés,  et  cette  ignorance  a  fait  naître  et  prévaloir 
l'opinion  de  Benoit.  Des  craintes  qui  retardèrent  l'entrée  des 
troupes,  et  de  la  durée  relativement  très  longue  de  la  dragonnade 
parisienne,  il  semble  permis  de  conclure  qu'on  n'y  employa  qu'un 
nombre  restreint  de  soldats,  afin  que  le  désordre  et  le  pillage  ne 
prissent  pas  des  proportions  trop  considérables.  Mais  rien  n'autorise 
à  penser  que  les  veilles  forcées,  les  obscénités,  les  insultes  envers  les 


'  Voir  ci-dessus,  p.  198.  ^  On    continua    néanmoins   plus   long- 

'  Sans   parler   de    Schombcrg,    de    Du-  itemps  à  se  servir  des  garnisons:   M"'»  de 

quesne   et   de    Ruvigny,    nous    trouvons  Massanes  (voir  Anciens)  ne  fut  débarrassée 

notamment    parmi    les    non-convertis    le  de  la  sienne  qu'au  mois  de  mars.  D'autres 

duc  et  la  duchesse  de  I-a  Force,  la  com-  furent   placées  chez  M"'°  de  Rieux,    pen- 

tesse  de  Roye,M'""  deClermont  d'Amboise,  dant    son    emprisonnement     (septembre 

comtesse  de  Saint-Aignan,  le  marquis  de  iû86),    chez    13eck    et    M"'"  Falaiseau  (no- 

Courtomer,    M""  Du  PlessisRambouiUet,  vcmbre    1O8G)   et    chez  M"""  de  La  Ferté- 

M'""  Lecoq    des  Forges,    M""  de   Chabot,  Civile  en  1687.    On   reprit  le  mcme  sys- 

M"""  de  Massanes,    de  Montmorency,    de  tème  en  1692  pour  obliger  les  nouveaux 

I.a   Garrigue,  de   Polignac,  de   Rclzunce,  convertis   à   se   soumettre    aux    pratiques 

les  de  Vicq,   les  Béringhen,   les  de  Netz,  catholiques. 

de  Saint-Martin,  etc.  ■'  Voir  t.  I,  lûi. 


La  dragonnade  a  Paris.  2o3 

femmes,  et  autres  moyens  de  conversion  partout  usités,  ne  furent 
pas  mis  en  usage  à  Paris  comme  ailleurs.  Le  rôle  des  garnisons 
n'était-il  pas  de  se  rendre  insupportables  et  d'opérer  à  tout  prix  des 
«conversions»?  A  supposer  même  que  les  officiers  eussent  voulu 
réprimer  la  licence  du  soldat,  ils  n'en  seraient  pas  venus  à  bout  (on 
le  voit  par  les  lettres  de  Louvois)  ;  car  le  pli  était  pris,  et  la  disci- 
pline, fort  relâchée  d'ailleurs  à  cette  époque,  dut  longtemps  s'en 
ressentir. 

Nous  ne  connaissons  presque  aucun  des  courageu.x  huguenots 
chez  qui  l'on  mit  ces  garnisons.  Parmi  les  huit  cents  actes  d'abjura- 
tion que  nous  avons  recueillis  à  grand  peine,  trois  cent  soixante-dix 
datés  de  la  fin  de  décembre  i685  et  de  janvier  1686,  sont  évidem- 
ment le  fruit  de  la  dragonnade  '  ;  toutefois,  outre  les  noms  cités 
plus  haujt,  nous  ne  pouvons  indiquer  à  coup  sur  que  ceux  du  célèbre 
peintre  Petitot  ;  de  Jean  Du  Bourg,  orfèvre  de  la  cour  du  Palais, 
lequel  n'abjura  le  27  décembre  que  pour  être  débarrassé  de  la 
soldatesque  qui  le  ruinait;  de  Henri  Bonne  qui,  «ayant  méprisé 
toutes  les  instructions»,  fut  enfermé  à  Saint-Eloi  jusqu'à  nouvel 
ordre,  et  à  la  femme  duquel  le  commissaire  Labbé  donna  18  livres 
pour  l'indemniser  des  frais  de  garnison;  et  de  Catherine  Foullé, 
maîtresse  couturière  de  la  rue  Neuve-des-Fossés,  au  sujet  de  laquelle 
le  commissaire  Gazon  écrivait  le  8  janvier:  «Je  la  trouve  fort  opi- 
niâtre; elle  dit  qu'elle  souffrira  plutôt  le  feu  que  de  se  réunir  à 
l'Eglise;  possible  que  la  garnison  la  ferait  changer  de  discours» 
(Fr.  7o5i  f"  47).  La  maison  de  Formont  fut  «occupée  militairement» 
quand  les  fils  et  leur  mère  se  furent  «  absentés  » .  Celle  que  Daillé 
possédait  dans  la  rue  Montmartre  reçut  un  logement  de  Suisses, 
qui  coûta  78  livres  (TT  14).  Le  sergent  Durot  fut  mis  en  garnison 
dans  l'appartement  de  l'horloger  fugitif  Pierre  Lemaire;  la  vente 
des  meubles  produisit  786  livres,  sur  lesquelles  on  prit  100  livres 
pour  le  loyer,  144  livres  pour  l'apposition  des  scellés,  420  livres, 
soit  7  livres  par  jour  pour  le  garnisaire,  de  sorte  qu'il  ne  resta  que 

*  Nommons  entre  autres   ceux  de  Jean  Boulonnière  Domanchin,     Anne   Imbert- 

Bolduc,  orfèvre,  Marguerite  Bolduc,  veuve  Durand,   fille  du   ministre  d'Orléans,  La 

du  ministre  Drelincourt,  Bazin  de  Médan,  Trémolière,  Lémeri,  médecin  du  quartier 

Bezard  fils  et  sa  femme,  l'imprimeur  Jean  de    la    place    Maubert,    Pierre   Mesureur, 

Girard    et    sa     fille,    Daniel    Braconnier,  concierge  du  temple  de  Charenton,  Etienne 

maître  maçon  de  la  rue   Mazarine,  Ber-  OUier,    chantre   et    lecteur    à  Charenton, 

nard,  de  la  ville  de   Montpellier,   rue  de  Jacques     Neau,    tailleur,     Anne    Petitot, 

Seine,  Daniel  Beugé,  peintre,  même  rue,  Pineton  de   Chambrun,    Sonnet,    célèbre 

Jacques    Dersigny,    peintre,    même    rue,  avocat,    Vivans,    à    l'hôtel    de    Hollande, 

Divri,    ciseleur,    Du    Candal,    Tillemant  quai  Malaquais. 
Ebstein,  Daniel   des  Essarts,  peintre,  La 


204  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

122  livres  destinées  à  la  caisse  des  confiscations.  L:i  femme  de 
Pierre  AUix,  ministre  d'Alençon,  Madelaine  Alissot,  mère  du  célèbre 
ministre  de  Charenton,  avait  près  de  soixante-dix  ans  en  1686. 
Toutefois  la  police  la  fit  garder  à  vue  après  lui  avoir  péniblement 
et  bien  tardivement  arraché  un  semblant  d'abjuration.  Le  commis- 
saire Galleran  écrivait  le  3o  janvier  :  «Continuant  les  perquisitions 
des  religionnaires,  j'ai  trouvé  dans  mon  quartier  la  mère  du  mi- 
nistre Allix  et  deux  filles  âgées.  A  force  de  parler,  la  mère  et  une 
des  filles  ont  bien  voulu  croire  mon  conseil,  et  je  viens  présente- 
ment de  leur  faire  faire  leur  réunion  après  trois  heures  d'attente 
et  leur  avoir  laissé  un  homme;  il  reste  encore  une  grande  fille, 
laquelle  je  viens  de  conduire  en  prison  au  For-l'Evèque  '  » 
(Fr.  7o5i  f'^  36). 

Quand  la  dragonnade  n'opérait  pas  assez  vite,  on  mettait  le 
dragonne  à  la  Bastille  en  laissant  chez  lui  la  garnison,  afin  de  le 
frapper  de  deux  coups  à  la  fois  :  témoin  le  marquis  de  Peray,  et 
bien  d'autres  qui  nous  ont  échappé. 

On  a  vu,  au  début  de  ce  chapitre,  comment  la  maison  de  cam- 
pagne que  le  conseiller  Muisson  possédait  aux  environs  de  Paris, 
fut  dévastée;  une  foule  d'autres  eurent  le  même  sort,  notamment 
celle  du  teinturier  Gobelin,  celle  du  banquier  Samuel  Bernard,  et 
probablement  aussi  celle  de  son  confrère  Margas.  —  Non  content 
d'avoir  ordonné,  le  ig  décembre,  de  mettre  Gobelin  à  la  Bastille, 
Seignelay  écrivait  le  25  à  l'intendant  De  Ménars  : 

Un  nommé  le  sieur  Gobelin  de  Paris,  qui  a  une  terre  proche  Étampes, 
appelée  Gillevoisin,  a  refusé  avec  opiniâtreté  d'entendre  ceux  qui  ont  voulu 
lui  faire  connaître  les  erreurs  de  sa  religion;  sur  quoi  Sa  Majesté  l'a  fait  arrêter 
et  conduire  à  la  Bastille,  et  elle  m'ordonne  de  vous  écrire  qu'il  sera  bien 
nécessaire,  quand  vous  serez  de  ce  côté  et  que  vous  aurez  des  troupes,  que 
vous  chargiez  beaucoup  cette  maison  pour  obliger  cet  homme  à  être  plus 
docile  (O  '  29). 

Sur  la  liste  des  personnes  qui  devaient  être  mandées  le  14  dé- 
cembre chez  Seignelay,  la  police  avait  donné  au  banquier  Etienne 
Margas  la  qualification  suivante  :  «Vieillard,  qui  ne  voudra  pas  voir 

'  La  grande  fille,  mise  au  For-1'Evéque  11  faut  citer  encore  Susanne  Allix,   fille 

le  3o  janvier  iûS6  (Fr.  7o5(,  f°  3o5),   lîtait  lie  Charles  Allix,  teinturier,  et  de  Jeanne 

lillc  de  Philippe  Allix,  marchand  à  Rouen,  Rousseau,  baptisée  à  Charenton  en  février 

et  d'Anne  du  Vidal,  et  parisienne  par  sa  iG3i  (parrain  lùienne   Gobelin,   marraine 

mire.  Ne  pouvant  la  faire  fléchir  à  Paris,  la    femme  d'Henri    Gobelin),    assistée    à 

on  l'envoya  au  château  de  Pont-dc-1'Arche,  Londres  en  1702  avec  sa  fille,  et  la  veuve 

d'où  elle  sortit  par  ordre  du  19  novembre  de  Jean  Allix,  â!;ée  de  soixante-treize  ans, 

(O'  3o).  assistée  au  nicnie  lieu  et  la  mcme  année. 


La  dragonnadc  à  Paris.  2o5 

dégaster  la  belle  maison  qu'il  a  construite  à  Chatou  ».  En  vain  La 
Reynie  avait  dépêché  un  émissaire  à  Chatou,  pour  faire  craindre  à 
Margas  que  sa  maison  ne  servît  de  logement  aux  troupes,  en  vain 
y  envoya-t-il,  le  ii  décembre,  une  garnison  de  quatre  gardes  de  la 
prévôté,  à  raison  de  demi-pistole  chacun  par  jour  sans  compter  la 
nourriture,  dans  l'espoir  «  qu'une  charge  aussi  forte  l'obligerait 
enfin  à  prendre  sa  résolution».  Margas  ne  se  rendit  point  à  la 
réunion  du  14,  non  plus  que  ses  trois  gendres,  et  fut  en  conséquence 
mis  à  la  Bastille  le  19.  La  Bastille  opéra  ce  que  n'avait  pu  faire  la 
crainte  de  voir  gâter  ou  ruiner  sa  propriété  :  Margas  promit  et  la 
garnison  fut  levée  le  25  décembre  '. 

Moins  résolu,  Samuel  Bernard  avait  signé  le  14  décembre  chez 
Seignelay  et  abjuré,  le  17,  avec  sa  femme  Madelaine  Clergeau  et  sa 
belle-sœur  Louise-Hélène  Clergeau,  âgée  d'environ  douze  ans, 
entre  les  mains  de  Parra,  curé  de  l'église  Saint-Michel  de  Saint- 
Denis.  Il  apprit  à  ses  dépens  que  l'abjuration  ne  préservait  pas 
toujours  du  pillage.  Il  reçut  d'abord  cette  lettre  du  major  du  régi- 
ment des  gardes  : 


A  Monsieur,  Monsieur  Bernart,  banquier  à  Paris. 

Je  suis  bien  fâche,  Monsieur,  d'être  oblige  d'établir  garnison  dans  votre 
maison  de  Chennevières.  Je  vous  supplie  d'en  arrêter  la  suite  en  vous  faisant 
catholique  A.  R.,  sans  quoi  j'ai  ordre  de  faire  vivre  à  discrétion;  et  quand  il 
n'y  aura  plus  rien,  la  maison  court  grand  risque.  Je  suis  au  désespoir.  Mon- 
sieur, d'être  commis  pour  pareille  chose,  et  surtout  quand  il  faut  que  cela  tombe 
sur  une  personne  comme  vous.  Permettez-moi  donc  que  je  vous  supplie  de 
vous  solliciter  au  remède;  car  il  n'y  en  a  point  d'autre  que  de  m'envoyer  votre 
abjuration  et  celle  de  toute  votre  famille.  En  attendant,  je  vais  donner  ordre 
qu'on  ne  fasse  nul  désordre  dans  la  maison,  et  même  je  ferai  subsister  les 
soldats  fort  modiquement;  mais  comptez  que  ces  modérations-là  n'iront  que 
jusques  à  demain  à  deux  heures  après-midi;  car  je  les  prends  sur  moi,  ayant 
ordre  du  contre.  Encore  une  fois,  Monsieur,  ôtez-moi  le  chagrin  d'être  obligé 
de  vous  en  faire,  et  me  croyez,  Monsieur,  votre  très  humble  et  très  obéissant 
serviteur. 

Artaignan 

De  Chennevières,  ce  4  janvier,  à  trois  heures  après-midi  3. 


*  Le  peintre  Rousseau  fut  l'un  de  ceux  soins  pour  tâcher  de  convertir  Rousseau, 

qui  résistèrent    le    plus  longtemps,    ainsi  peintre,    et   elle    sera   bien    aise  que  cette 

qu'on  le  voit  par  le   billet  que  Seignelay  conversion  réussisse,   parce  que  c'est  un 

adressait  à   Harlay    le  3i   décembre:   «Sa  homme  habile»  (Fr.  17420). 

Majesté   désire   que  vous  continuiez  vos  -  Bullet.,  V,  5o, 


2o6  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Parts. 

On  ne  pouvait  plus  galamment  faire  œuvre  de  bandit  ;  D'Ar- 
tagnan  y  mettait  des  formes,  et  c'est  avec  une  exquise  politesse 
qu'il  prévenait  le  propriétaire  que  sa  maison  courait  grand  risque. 
Les  ordres  furent-ils  mal  compris  ou  dépassés?  Tout  ce  que  l'on 
sait,  c'est  que,  malgré  les  efforts  de  Robin  *,  jardinier  du  roi,  qui 
attestait  l'abjuration  de  Bernard  et  réclamait  au  moins  en  faveur 
des  arbres  fruitiers,  la  dévastation  était  accomplie  quand  Bernard 
put  envoyer  au  terrible  major  son  certificat  de  catholicité.  Il  ne 
restait  au  malheureux  que  la  ressource  de  se  plaindre  au  roi,  en  lui 
remettant  le  placet  et  le  mémoire  suivant^: 


Sire, 

Samuel  Bernard,  marchand  banquier  de  votre  bonne  ville  de  Paris,  re- 
montre très  humblement  à  Votre  Majesté,  qu'aj'ant  été  élevé  dans  la  R.  P.  R., 
il  aurait  néanmoins  obéi  à  vos  volontés  dans  les  temps  prescrits  par  vos  édits 
et  vos  ordonnances.  Car  le  14  du  mois  de  décembre  i685  il  aurait  signé  pour 
sa  réunion  à  l'Église  catholique,  entre  les  mains  et  en  présence  de  M.  de 
Seignelay;  le  17  du  même  mois,  il  aurait  exécuté  et  consommé  sa  réunion 
avec  toute  sa  famille;  au  préjudice  de  quoi  ses  ennemis  lui  auraient  suscité 
un  logement  de  gens  de  guerre  dans  sa  maison  de  campagne,  sise  à  Chenne- 
vières-sur-Marne,  le  4  janvier  de  la  présente  année  1686,  c'est-à-dire  dix-huit 
jours  après  avoir  satisfait  à  vos  volontés;  lesquels  lui  ont  emporté,  vendu, 
rompu,  tous  ses  meubles,  vins,  grains,  bois,  ferrures  des  portes,  brisé  les 
fenêtres  et  généralement  désolé  toute  sa  maison,  de  telle  manière  que  le  dom. 
mage  monte  à  plus  de  dix  mille  livres;  et  comme  ce  n'est  pas  l'intention  de 
Votre  Majesté,  que  ses  fidèles  sujets  soient  traités  de  cette  sorte,  il  vous 
supplie  avec  tout  le  respect  et  toute  l'instance  possible  de  lui  faire  rendre 
justice  sur  la  perte  que  lui  a  causée  ce  désordre,  laquelle  il  ne  s'est  point  attirée, 
puisqu'il  a  obéi  aux  ordonnances  et  édits;  il  espère.  Sire,  cette  grâce  de  Votre 
Majesté,  et  lui,  sa  femme  et  ses  enfants  continueront  leurs  prières  à  Dieu  pour 
la  santé  et  la  prospérité  éternelle  de  Votre  Majesté. 


'  Voici    sa    lettre    qui,    à    tous    dgards,  arbres    fruitiers,   et   moi,   qui   suis  jardinier 

mérite  d'ctre  conservée:  je  suis  plus  sensible  qu'un  autre  à  la  perte 

d'un  bel  arbre  dont  on   cspùre  beaucoup  de 
A  M.  d'Artaignan,  major  du  régiment  fruit.  Excusez   donc    si  je   vous   sollicite  en 
des  gardes.  faveur  du  jardin  de  M.  Bernard.   C'est  d'ail- 
Je  crains  bien.  Monsieur,  que  vous  ne  soyez  '^urs  un  très  honnête  homme,   et  qui  mérite 
à  la  fin  rebuté   de   mes   importunités;    mais  '•'   8'''1cc   que   je    vous   demande    pour    lui. 
je  ne  puis  refuser  à   M.  Bernard,  qui  a  une  Votre  très   humble  et   très  obéissant    servi- 
maison    :\  Chenevières,    un    témoignage   que  teur.  Kobm. 
lui  et  toute  sa  famille   ont  fait  abjuration,  et               Paris,  ce  5  janvier. 
vous  prier  en  mCme  temps  de  donner  ordre           2  Biillet     V    S2 
que  son  jardin  soit  ménagé.  II  y  a  de  beaux                           ' 


La  dragonnade  à  Paris.  207 


Mémoire  du  dégât  que  les  soldats   oxt  fait  a  Chennevières,  dans  la 
MAISON  DE  M.  Samuel  Bernard. 

Ils  ont  vendu  et  bu  au  moins  20  muids  de  vin,  qui  vaut  5o  livres  sur  les 

lieux,  ci 1,000  livres 

200  de  foin  à  25  livres  le  cent, 5o        ,, 

Sept  lits  garnis  de  paillasse,  lits  de  plume,  traversins,  matelas, 

couvertures,  housses,  rideaux,  le  tout  estimé  à i,5oo       „ 

Au  moins  3o  paires  de  draps  à  5o  livres  la  paire i,5o3       „ 

6  services  de  damassé  à  3o  livres  le  service 180       „ 

1  dito  très  fin  de 70       „ 

12  chemises  fines  pour  hommes  garnies  de  dentelles,  à  3o  livres 

la  pièce 36o 

Autant  pour  madame  Bernard 36o       „ 

Autant  à  la  sœur  de  madame  Bernard,  à  23  livres  pièce    .     .     .  240       „ 

2  douzaines  de  grosses  chemises  tant  pour  homme  que  pour 

femme,  à  7  livres  10 180       „ 

6  toilettes,  les  pelotes  et  les  étuis  de  peigne,  le  tout  garni  de 

dentelles  très-fines,  à  100  livres  chaque 600  „ 

En  linge  de  cuisine  au  moins 300  „ 

En  vaiselle  d'argent  au  moins 700  „ 

En  batterie  de  cuisine  et  vaisselle  d'étain 230  „ 

Pour  grand  nombre  de  fruits  très  beaux,  estimés 400  „ 

Pour  plusieurs  miroirs  qui  ne  se  trouvent  plus 200  „ 

Pour  dégât  qu'ils  ont  fait  dans  la  maison  par  débris  de  meubles 
qu'ils  ont  rompus  et  emportés,  ensemble  toutes  les  serrures 

qu'ils  ont  rompues,  et  emporté  jusqu'aux  verrous  des  fenêtres  1,200  „ 

Plus  pour  diverses  porcelaines 400  „ 

Pour  du  bois 5o  „ 

Pour  de  l'huile,  de  la  chandelle,  du  sel  et  autres  provisions     .     .  200  „ 
Sept  garnitures  de  cheminée,  consistant  en  grille,  pelle  et  pin- 
cette,  à  18  hvres  pièce 126  „ 

3  fusils  à  3o  livres  pièce 90  „ 

7  tapis  valant  ensemble iio      „ 

10,016  livres 

Après  avoir  pris  connaissance  de  ces  pièces,  Seignelay  écrivit, 
le  23  mars  1686,  à  La  Reynie  :  «Le  sieur  Bernard,  banquier,  ayant 
donné  un  placet  au  roi  concernant  un  grand  dégât  qui  a  été  fait 
dans  sa  maison  de  campagne  plus  de  quinze  jours  après  son  abju- 
ration, je  vous  prie  de  me  mander  si  cet  homme  mérite  quelque 
considération,  parce  que  je  suis  bien  aise  de  lui  faire  faire  quelque 
gratification  par  Sa  Majesté  »  {Reg.  de  Secret,  O'  36).  —  Cette  soi- 
disant  gratification   fut  la    première  des   faveurs  dont  Louis  XIV 


2o8  Révocation  de  l'Eciil  de  Nantes  à  Pans. 

combla  le  grand  financier  qui  rendit  tant  de  services  à  l'État,  sans 
oublier  jamais  ses  anciens  coreligionnaires. 

Si  nos  recherches  n'ont  pas  été  couronnées  d'un  plein  succès, 
si  le  détail  des  noms,  des  tourments  et  de  la  constance  des  victimes 
nous  a  échappé,  aussi  bien  que  le  nombre  et  la  désignation  des 
troupes  employées  (mousquetaires,  gardes  ou  autres)  ',  si  en  un  mot 
la  dragonnade  parisienne  reste  quelque  peu  enveloppée  d'ombre 
et  de  mystère,  il  n'y  a  pas  lieu  d'en  être  surpris  :  les  agents  du 
pouvoir  ont  dû  prendre  leurs  précautions  pour  que  ce  procédé  de 
conversion  laissât  aussi  peu  de  traces  que  possible.  On  sait  que, 
conformément  aux  ordres  de  Louvois,  les  dragonneurs  avaient  soin 
de  ne  rien  écrire  de  compromettant  (t.  I,  46  et  47),  et  l'un  d'eux 
a  trahi  la  pensée  de  tous  dans  une  phrase  digne  de  remarque.  Au 
moment  oîi  il  était  question  de  substituer  des  amendes  à  la  mission 
armée  (février  1686),  Foucault  écrivit  à  Louvois  «  qu'il  valait  mieux 
se  servir  du  ministère  des  dragons  que  de  la  voie  de  l'amende 
dont  il  restait  des  vestiges  dans  les  suites»  (Lièvre,  II,  171).  Au  reste, 
les  odieuses  profanations  qui  accompagnèrent  à  Paris  la  mission 
bottée,  font  pénétrer  dans  cette  obscurité  un  rayon  lumineux  et 
terrible.  Ce  n'est  jamais  impunément  qu'on  déchaîne  les  mauvais 
instincts  de  l'humanité  :  quand  les  protestants  eurent  été  mis  hors 
la  loi,  quand  il  fut  décrété  que  le  refus  d'abjurer  entraînait  la 
perte  de  tous  les  droits  du  père  de  famille  et  du  citoyen,  que 
tout  était  permis  envers  l'hérétique  durant  sa  vie,  et  que  les  siens 
devaient  l'inhumer  nuitamment  et  à  la  dérobée  dans  des  lieux 
écartés  et  tenus  pour  infâmes,  pourquoi  sa  dépouille  mortelle  eût- 
elle  été  respectée  au  même  titre  que  celle  du  catholique?  Pourquoi 
des  soldats  ivres  ne  l'auraient-ils  pas  arrachée  à  la  tombe  pour  en 
faire  un  horrible  jouet?  Sur  une  liste  de  conversions  achetées, 
parmi  les  noms  des  personnes  auxquelles  furent  distribuées  les 
3ooo  livres  versées  par  le  trésorier-général  de  la  marine,  le  21  no- 
novembre  i685,  on  lit:  «Pour  avoir  fait  mettre  en  terre  deux 
corps  de  religionnaires  déterrés,  4  livres  10  sous»  (Fr.  7o5of''i35). 
Ce  ne  fut  point  un  cas  isolé;  la  canaille  prenait  le  goût  et  l'habi- 
tude de  déterrer  les  cadavres  pour  s'amuser:  «  Il  y  eut  hier  au  soir, 
écrivait  La  Reynie,  le  29  décembre,  trois  corps  exhumés  dans  la 
plaine  de  Grenelle,  qui  attirèrent  beaucoup  de  monde;  le  commis- 
saire Gazon  fit  faire  une  nouvelle  fosse  qu'il  fit  beaucoup  creuser. 
Cet  endroit  produira  tôt  ou  tard  quelque   grand   inconvénient  » 

'  .Nous  avons  vainement  cbcrchii  ce  détail  aux  archives  de  la  Guerre. 


La  dragonnade  à  Parts.  209 

(Fr.  17420  f"  210).  Seignelay  lui  répondit,  le  3i  :  «  Monsieur,  j'ai  lu 
au  roi  ce  que  vous  m'avez  écrit  au  sujet  de  quelques  corps  de  gens 
de  la  R.  P.  R.  qui  ont  été  exhumés.  Sa  Majesté  n'estime  pas  qu'il  y 
ait  rien  autre  chose  à  faire  à  cet  égard  que  d'exciter  les  commis- 
saires à  empêcher  ces  désordres,  et  lorsqu'ils  arriveront  à  se  trans- 
porter sur  les  lieux  pour  les  faire  cesser  »  (O'  29). 

Cette  abomination  n'inspire  donc  au  roi  ni  horreur  ni  indigna- 
tion; c'est  un  simple  désordre  dont  il  n'ordonne  pas  de  punir  les 
auteurs.  Toutefois  les  détails  semblent  l'avoir  fait  sortir  de  son 
impassibilité;  car  il  écrivait  de  sa  main  au  dos  du  rapport  qui  lui 
fut  adressé  à  ce  sujet,  le  3  janvier,  nous  ne  savons  par  qui:  «A 
Louvois,  Seignelay,  Châteauneuf  ».  Voici  ce  rapport:  «Il  y  a  des 
soldats  aux  gardes  qui  ont  déterré  depuis  peu  les  corps  des  hugue- 
nots qu'on  avait  enterrés  dans  la  plaine  de  Grenelle,  les  ont 
dépouillés  et  les  ont  exposés  nus  et  joint  les  corps  de  différents 
sexes  avec  des  postures  indécentes  qui  blessent  l'honnêteté.  Au 
fond  ce  sont  des  corps  de  chrétiens  que  nous  reconnaissons  pour 
l'être,  qu'on  doit  traiter  avec  plus  de  charité.  Ce  désordre  est  grand 
dans  tous  les  faubourgs  et  il  mérite  attention»  (Fr.  7044  f°  225). 
Cette  pièce,  conservée  dans  les  papiers  Rulhière,  est  la  seule  oîi  se 
rencontre  un  mot  humain,  presque  sympathique  aux  persécutés; 
mais  ce  mot  ne  trouva  point  d'écho  dans  la  cour  de  sauvages,  qui, 
copiant  en  quelque  sorte  les  monstrueux  amusements  de  la  solda- 
tesque avinée,  allait  rendre  l'ordonnance  du  29  avril  1686,  prescri- 
vant de  traîner  sur  la  claie  et  de  jeter  à  la  voirie  les  cadavres  des 
«nouveaux  catholiques»  morts  sans  avoir  reçu  les  sacrements.  Qui 
le  croirait  ?  Cette  ordonnance  scélérate  qu'il  fallut  bientôt  renoncer 
à  exécuter,  est  datée  du  siècle  de  Pascal,  de  Molière,  de  Racine,  et 
l'un  des  plus  beaux  génies  de  l'époque,  le  doux  et  mystique  Fénelon, 
en  attendait  tout  au  moins  «de  bons  résultats»,  s'il  n'en  est  en 
partie  responsable  '.  La  plupart  de  ces  monstrueuses  exhibitions  de 
cadavres  eurent  heu  en' province;  mais  les  immunités  dont  jouissait 
la  capitale  n'allèrent  pas  jusqu'à  l'en  préserver  entièrement. 

Nous  retrouverons  dans  l'exil  quelques-uns  de  ceux  qui  s'en- 
fuirent devant  les  dragons,  et  à  la  Bastille  plusieurs  de  ceux  qui 
subirent  victorieusement  la  dragonnade. 

'  Voir  ci-dossus  p.  I,  99. 


li 


XVIII 


CONVERSIONS  MERCENAIRES 

APRÈS  LA  RÉVOCATION 


Les  emprisonnements  et  la  dragonnade  n'excluaient  nullement 
l'emploi  de  l'argent  comme  moyen  de  conversion.  Aussi  continua-t-on 
de  s'en  servir  après  le  22  octobre.  Le  23,  Seignelay  écrivait  à 
La  Reynie  :  «  Vous  trouverez  ci-joint  un  mémoire  des  gratifications 
que  Sa  Majesté  a  accordées  conformément  à  ce  que  vous  avez 
demandé  »  (O'  29). 

L'interdiction  du  culte,  la  fermeture  des  écoles  et  l'exil  des 
pasteurs  ne  suffirent  pas  à  rassurer  complètement  le  roi.  Les  an- 
ciens et  les  diacres,  privés  du  droit  de  se  réunir,  n'étaient-ils  pas 
capables  de  travailler  individuellement  à  soutenir  leurs  pauvres 
comme  par  le  passé,  et  d'empêcher  par  là  les  abjurations?  Louis  XIV 
leur  fit  l'honneur  de  le  craindre,  et  décréta  en  conséquence,  ainsi 
qu'on  l'a  vu  plus  haut  (II  18).  Il  les  fit  surveiller,  et  par  son  ordre, 
les  commissaires  de  police  allèrent  chez  les  pauvres  «  pour  les 
assurer  qu'on  aurait  soin  d'eux  pourvu  qu'ils  se  fissent  catho- 
liques, et  pour  les  menacer  d'un  traitement  sévère  s'ils  n'obéis- 
saient pas  à  la  volonté  du  roi.  Ces  misérables  qui  n'avaient  pas  de 
quoi  vivre,  et  qui,  dans  la  pitoyable  confusion  où  était  le  royaume, 
ne   savaient  à  qui  s'adresser  pour  avoir  du  pain,   succombèrent 


Conversions  mercenaires  après  la  Revocation.  211 

pour  la  plupart  à  cette  épreuve.  Ceux  qui  résistèrent  furent  mis 
dans  des  cachots  où  on  les  nourrit  de  pain  et  d'eau  durant  quel- 
ques jours  :  mais  on  observa  de  ne  leur  en  donner  que  pour  les 
empêcher  de  mourir  de  faim.  Cette  persécution  les  fit  plier  presque 
tous»  (El.  Benoit,  V,  906). 

On  trouvera  plus  loin  une  liste  incomplète  des  assistés  du  con- 
sistoire secourus  par  La  Reynie;  elle  comprend  cinquante-trois 
personnes  appartenant  à  dix-sept  familles,  à  la  plupart  desquelles 
la  police  ne  fit  que  continuer  le  secours  hebdomadaire,  variant  de 
vingt  sols  à  quatre  livres,  que  leur  donnait  leur  Eglise.  Toutefois 
Marguerite  Aubré  et  sa  sœur,  filles  âgées,  dont  l'une  recevait 
annuellement  200  livres  du  consistoire,  sont  inscrites  chacune  pour 
40  sols  par  semaine.  A  Flamand,  ouvrier  en  soie,  fugitif  arrêté  à 
Vervins  avec  sa  femme  et  dépouillé  de  toutes  ses  hardes,  la  police 
accorde  40  livres,  parce  qu'il  a  trois  enfants  à  nourrir.  A  la  veuve 
Morin,  qui  demandait  vingt  écus,  ou  n'en  accorde  que  dix,  et  pa- 
reille somme  à  sa  fille,  qui  en  demandait  cent  ;  mais  on  la  fera,  en 
outre,  recevoir  maîtresse  couturière.  Les  familles  Papellard  et 
Picard  reçoivent  aussi  chacune  40  livres.  Isaac  Desbordes,  savetier, 
n'est  porté  que  pour  20  sols  par  semaine,  mais  avec  promesse 
d'obtenir  la  maîtrise. 

Il  faut  joindre  à  cette  liste  les  noms  de  trois  pauvres  convertis 
qu'on  avait  oublié  de  secourir,  et  pour  lesquels  un  commissaire 
demandait,  le  14  janvier  1686,  «la  charité  du  roi»:  François  de 
Mouy,  courtier  de  chevaux,  et  Jeanne  Brière,  sa  femme,  manchote, 
qui  avaient  abjuré  le  5  novembre,  et  Jeanne  Godin,  boutonnière 
de  la  rue  Transnonnain,  qui  recevait  de  Charenton  40  sols  par 
semaine,  et  avait  abjuré  le  i5  novembre  à  Saint-Nicolas-des- 
Champs. 

Vers  la  fin  de  novembre,  quand  il  fut  bien  établi  qu'à  n'accor- 
der de  gratifications  qu'après  avoir  obtenu  l'agrément  du  roi,  on 
perdait  beaucoup  de  temps  et  quelquefois  l'occasion  propice,  le 
fonds  demandé  par  Delamare  fut  créé  et  confié  à  La  Reynie.  Voici 
quelques  billets  relatifs  à  cette  création: 


Seignelay  à  La  Reynie. 

20  novembre  i685. 

Sa  Majesté  a  ordonné  qu'il  vous  soit  remis  3ooo  livres  pour  distribuer  aux 
nouveaux  convertis  qui  auront  besoin  d'être  secourus,  et  je  donne  au  sieur 
De  Lubert,  trésorier  de  la  marine,  l'ordre  de  vous  porter  cette  somme.  Il  faut 


212 


Revocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 


que  vous  la  ménagiez  le  mieux  qu'il  se  pourra,  et  que  vous  m'envoyiez  toutes 
les  semaines  un  mémoire  de  ce  que  vous  aurez  distribué,  et  à  la  fin  de  chaque 
mois  j'expédierai  une  ordonnance  sur  le  trésor  royal  de  ce  que  vous  aurez 
fait  payer  (O  '  29). 

Seignelay  au  procureur-général. 

23  novembre  i685. 

A  l'égard  des  aumônes,  Sa  Majesté  a  fait  remettre  un  fonds  entre  les 
mains  de  M.  de  La  Reynie,  qui  sera  renouvelé  toutes  les  fois  qu'il  sera  néces- 
saire, et  il  vous  plaira  lui  adresser  ceux  que  vous  estimerez  devoir  être  assistés 
et  lui  marquer  les  sommes  que  vous  croirez  leur  devoir  être  données  (Fr. 
17421,  f°  214). 

Seignelay  à  La  Reynie. 

23  novembre  i685. 

M.  l'archevêque  de  Paris  et  M.  le  procureur-général  demandent  des  sommes 
pour  des  particuliers  nouveaux  convertis.  Je  leur  ai  fait  savoir  qu'ils  s'adressent 
à  vous  pour  cela,  et  il  faut,  s'il  vous  plaît,  que  vous  leur  fassiez  donner  ce 
qu'ils  estimeront  nécessaire  sur  les  fonds  que  vous  avez  entre  les  mains,  et 
qui  vous  seront  remis  dans  la  suite  lorsque  vous  me  ferez  savoir  que  vous  en 
aurez  besoin  (O  '  29). 

Seignelay  à  La  Reynie. 

5  décembre  i685. 

J'ai  vu  la  distribution  que  vous  avez  fait  faire  de  la  somme  de  3ooo  livres 
que  le  trésorier  de  la  marine  vous  a  remise,  et  je  vous  envoie  un  ordre  pour 
recevoir  de  lui  pareille  somme  (O  ^  29). 

Nous  avons  retrouvé  les  deux  listes  de  distribution  (voir  plus 
loin)  des  6000  livres  versées  à  La  Reynie  le  21  novembre  et  le 
7  décembre.  La  première  comprend  soixante-sept  familles  et  cent 
cinquante-trois  personnes,  dont  l'abjuration  revenait  en  moyenne 
(la  somme  de  3ooo  livres  ayant  été  dépassée)  à  21  fr.  i5  par  tête. 
Deux  noms  de  familles  déjà  assistées  reparaissent  ici  :  celui  d'André 
Pinguay  pour  cinquante  livres,  et  celui  de  Noël  Magdelaine  pour 
trois  cents  livres.  Outre  quelques  innommés  auxquels  est  affectée 
la  somme  de  141  livres,  la  seconde  liste  comprend  quatre-vingt- 
dix-neuf  familles  et  cent  dix  personnes  (onze  du  quartier  Saint- 
Denis,  quatorze  du  quartier  Saint-Honoré,  cinquante  du  quartier 
Saint-Antoine,  soixante-dix-huit  du  quartier  Saint-Marcel),  aux- 
quelles on  partage  8045  livres,  soit  26  fr.  40  par  tète.   Cinq  des 


Conversions  mercenaires  après  la  Révocation.  21 3 

nouveaux  noms  avaient  déjà  figuré  dans  l'une  ou  l'autre  des  listes 
précédentes:  Gabriel  Bonnegarde  auquel  la  seconde  liste  attribuait 
24  livres,  en  reçoit  encore  18  sur  une  troisième;  Thomas  Haran 
figure  sur  la  seconde  pour  40  livres,  sur  la  troisième  pour  12  livres; 
Philippe  Marie  porté  pour  60  livres  sur  la  seconde,  est  porté  pour 
75  livres  sur  la  troisième;  Antoine  Marivaillers  auquel  la  première 
attribuait  48  sols  par  semaine  touche  3o  livres  sur  la  troisième  ; 
François  Prévôt  porté  pour  60  livres  sur  la  seconde,  reçoit  encore 
100  livres  sur  la  troisième.  Les  trois  listes  comprennent  cent 
quatre-vingt-trois  familles  et  trois  cent  seize  personnes;  nous  y 
avons  joint  trois  nouveaux  noms,  total  trois  cent  dix-neuf. 

A  la  fin  de  décembre,  cette  seconde  caisse  des  conversions 
passa  des  mains  de  La  Re3'nie  à  celles  de  M.  Le  Fouyn.  Le  3i,  il 
reçut  3ooo  livres  «  pour  les  pauvres  nouveaux  convertis  »,  et  pareille 
somme  le  12  janvier  1686.  Le  i^""  février,  il  reçut  pour  les  pauvres 
de  Charenton  i5oo  livres,  qu'il  eut  l'ordre  d'aller  distribuer  sur  les 
lieux.  Le  10  mars,  il  reçut  encore  3ooo  livres.  Enfin  Seignelay  lui 
écrivit  le  28  avril  : 

Le  roi  a  réglé  à  5ooo  livres  par  mois  les  aumônes  à  faire  aux  nouveaux 
convertis  des  paroisses  de  Paris,  y  compris  ceux  qui  en  particulier  auront 
besoin  d'être  assistés,  et  je  donne  ordre  au  sieur  De  Lubert  de  vous  remettre 
cette  somme  pour  le  mois  de  mai. 

Aucun  des  états  dressés  par  M.  Le  Fouyn  et  par  son  succes- 
seur n'a  été  retrouvé.  Les  seuls  détails  que  nous  possédions  con- 
cernent cinq  personnes  et  élèvent  à  trois  cent  vingt-quatre  le  chiff"re 
connu  des  nouveaux  convertis  secourus  après  la  Révocation.  Le 
commissaire  Gazon  écrivait  le  8  janvier  1686  à  La  Reynie: 

M.  le  curé  de  Saint-Sulpice  vient  de  me  dire  que  le  nommé  Mariette,  de 
la  rue  du  Four,  qui  se  mêle  de  chirurgie,  est  demeuré  malade  depuis  sa  réu- 
nion. Il  a  été  longtemps  à  la  Charité  et  est  maintenant  aux  Convalescents  [rue 
du  Bac],  il  demande  assistance.  Vous  ne  m'avez  ordonné  de  donner  qu'à  ceux 
qui  étaient  à  l'aumône  de  Charenton  (Fr.  yoSi,  f"  47). 

Le  i3  mai,  Seignelay  invite  M.  Le  Fouyn  à  comprendre  dans 
ses  charités  le  sieur  Serres  et  sa  femme,  nouveaux  convertis  âgés 
de  quatre-vingts  ans,  qui  ont  besoin  de  secours  et  étaient  assistés 
du  consistoire.  Le  11  juin,  il  écrit  à  La  Reynie: 

Comme  M.  Le  Fouyn  a  5ooo  livres  par  mois  qu'il  doit  distribuer  aux  nou- 
veaux catholiques,  si  vous  estimez  que  les  nommées  Magdelaine  Conin  et 
Magdelaine  Charonnet  doivent  avoir  part  à  ces  gratifications,  vous  prendrez, 
s'il  vous  plaît,  la  peine  de  lui  dire  (O  '  3o). 


214  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

Le  zèle  de  M.  Le  Fouyn,  chargé  de  soulager  des  misères,  mais 
pour  opérer  des  conversions,  se  ralentit  quand  la  presque  totalité 
des  huguenots  demeurés  à  Paris  eut  abjuré.  Une  partie  des 
5ooo  livres  mensuelles  restait  sans  emploi.  A  la  fin  de  l'année  1687 
la  caisse  contenait  un  reliquat  de  8789  livres  9  sols,  sur  lequel 
Seignelay  invitait  le  distributeur  à  prendre  les  5ooo  livres  du  mois 
de  janvier,  «  le  surplus  devant,  disait-il,  être  employé  de  concert 
avec  M.  de  La  Reynie,  à  faire  des  charités  et  à  secourir  ceux  des 
nouveaux  catholiques  qui  en  auront  le  plus  de  besoin  ».  Au  reste, 
M.  Le  Fouyn  mourut  dans  le  courant  de  l'année  et  eut  pour  suc- 
cesseur M.  de  Clairambault,  ainsi  qu'il  résulte  du  billet  que  Seigne- 
lay adressait,  le  25  octobre,  à  M.  Le  Fouyn  fils,  conseiller  au 
Parlement: 

Le  sieur  de  Clairambault  a  été  commis  pour  faire  aux  pauvres  nouveaux 
catholiques  la  distribution  dont  Monsieur  votre  père  était  chargé;  ainsi  il 
faudra,  s'il  vous  plaît,  que  vous  lui  remettiez  l'ordonnance  de  5ooo  livres  du  mois 
de  septembre  qui  vous  est  demeurée,  et  que,  quand  il  aura  reçu  cette  somme, 
il  vous  paie  de  celle  de  2198  livres  16  sols  dont  vous  êtes  en  avance  (O  *  32). 

Lorsque  la  terreur  causée  par  les  dragonnades  se  fut  un  peu 
dissipée,  nombre  de  pauvres,  nouveaux  catholiques  en  apparence, 
s'abstinrent  de  paraître  dans  les  églises.  Aussitôt  on  les  menaça  de 
les  rayer  de  la  liste  ;  l'assistance  à  la  messe  et  la  participation  aux 
sacrements,  étaient  la  condition  siiic  qita  non  de  la  continuation  des 
secours.  La  nouvelle  caisse  des  conversions  s'était  transformée  en 
caisse  des  nouveaux  catholiques  pratiquants.  Au  lieu  de  rémunérer 
un  acte  isolé  d'hypocrisie,  elle  obligeait  les  malheureux  à  une 
hypocrisie  perpétuelle.  Notons  en  passant  que,  au  mois  de  novembre 
1693,  La  Reynie  demandant  un  secours  pour  la  femme  de  Pierre 
Guy,  Pontchartrain  lui  répondait,  le  28,  d'adresser  cette  femme  à 
Clairambault,  en  fixant  le  mensuel  qu'on  lui  devait  fournir.  Un 
mémoire  postérieur  à  la  déclaration  du  10  février  1698,  nous  ap- 
prend que  «  l'aumône  de  5ooo  livres  par  mois  »  continue  toujours  ; 
mais  «il  semble,  dit  le  rédacteur,  qu'il  ne  faudrait  plus  faire  de  dis- 
tinction des  pauvres  de  l'une  et  de  l'autre  religion,  et  les  secourir 
tous  indistinctement  »  (Fr.  7045  i°  99).  Cependant  des  gratifications 
provenant  d'une  autre  source  étaient  encore  distribuées  en  1700  et 
1701  aux  nouveaux  convertis.  En  admettant  que  dès  1698  la  caisse 
de  Clairambault  ait  cessé  d'être  particulièrement  affectée  à  ceux-ci, 
elle  n'en  avait  pas  moins  distribué  jusqu'alors  720000  livres.  Sans 
parler  des  pensions,  on  peut  donc  évaluer  à  près  d'un  million  de 


Conversions  mercenaires  après  la  Révocation.  2i5 

livres,  c'est-à-dire  près  de  quatre  millions  d'aujourd'hui,  la  somme 
emplo3'ée  à  convertir  les  protestants  de  Paris. 

Outre  que  l'abjuration  permettait  aux  débiteurs  d'ajourner 
presque  indéfiniment  le  paiement  de  leurs  dettes  (voir  Catillon  de 
Montoron  à  l'art.  Du  Vigneau),  les  nouveaux  catholiques  furent 
longtemps  l'objet  de  l'active  et  toute-puissante  protection  des  auto- 
rités. Le  20  janvier  1686,  Seignelay  adressait  au  procureur-général 
les  lignes  suivantes,  concernant  Philippe  Roux,  graveur-orfèvre  du 
Pont-au-Change,  qui,  à  la  fin  de  l'année  précédente,  avait  reçu  une 
gratification  de  3o  livres  : 

Le  nommé  Roux,  prisonnier  à  la  Conciergerie,  ayant  demandé  d'être  mis 
en  liberté  à  cause  de  l'abjuration  qu'il  a  faite  avec  toute  sa  famille,  il  a  repré- 
senté qu'il  n'est  détenu  que  pour  dettes,  qu'il  pourrait  acquitter  s'il  avait  la 
liberté;  sur  quoi  le  roi  m'ordonne  de  vous  écrire  de  prendre  la  peine  d'exa- 
miner quel  expédient  il  y  aurait  à  prendre  pour  soulager  cet  homme  en  parlant 
à  ses  créanciers,  ou  par  quelque  autre  moyen  que  vous  trouverez  le  plus  à 
propos  (Fr.  17421,  f  23). 

De  son  côté,  le  commissaire  Delamare  écrivait  à  La  Reynie  le 
27  octobre  i685  : 

Vous  aviez  trouvé  bon,  Monsieur,  qu'un  pauvre  tailleur  de  Blois,  nouveau 
converti,  nommé  Mortier,  travaillât  quelque  temps  ici,  en  attendant  qu'il  eût 
travaillé  à  la  conversion  de  sa  famille;  il  loge  rue  de  Harlay  chez  le  nommé 
Divry,  le  plus  opiniâtre  et  le  plus  mal  intentionné  de  tous  les  P.  R.  de  mon 
quartier.  Il  est  le  seul  de  catholique  dans  cette  maison  et  deux  autres  maisons 
à  côté;  je  m'en  servais  pour  savoir  ce  qui  se  passait,  et  je  l'ai  fait  veiller  plu- 
sieurs nuits  pour  faire  les  découvertes  dont  j'avais  besoin.  Divry  le  soupçon- 
nant et  s'en  trouvant  incommodé,  a  donné  avis  aux  jurés-tailleurs  qui  l'ont 
saisi  et  viennent  chez  lui  presque  tous  les  jours  avec  une  fort  grande  affecta- 
tion. Je  leur  ai  parlé  et  je  les  ai  priés  de  laisser  passer  ces  temps  de  mouve- 
ment, et  qu'avant  la  fin  de  l'année  cet  homme  cesserait  de  travailler;  ils 
m'avaient  promis  de  lui  rendre  quelques  hardes  qu'ils  lui  ont  prises,  cepen- 
dant ils  n'en  ont  rien  fait  et,  au  contraire,  l'ont  encore  visité.  Depuis,  M.  le 
procureur  du  roi  leur  a  écrit,  etc.  (Fr.  yoSo,  f"  214). 

Le  12  février  1687,  il  était  ordonné  à  l'intendant  Feydeau  de 
Brou  de  faire  entendre  des  menaces  au  sieur  Chauvin  de  Varange- 
ville,  gentilhomme  de  près  de  Dieppe,  pour  l'obliger  à  venir  en 
aide  à  sa  fille  M'"<=  Falaiseau,  qui  avait  abjuré  à  Paris.  Le  19,  Seigne- 
lay transmet  à  La  Re3'nie  un  placet  du  nommé  Poisson,  qui  demande 
un  secours  pour  tenir  un  privilège  de  chirurgien,  qu'il  prétend  que 
La  Reynie  lui  a  permis  de  prendre.  Le  1"  janvier  1688,  Seignelay 
écrit  au  comte  D'Avaux,  ambassadeur  en  Hollande  : 


2i6  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

Le  sieur  Alvarez  se  plaint  de  la  violence  qu'on  lui  a  faite  à  Amsterdam, 
en  le  mettant  en  prison  à  la  requête  de  la  veuve  Alvarez,  à  cause  de  certains 
effets  (7000  livres)  à  elle  appartenant,  qu'il  a  eu  ordre  de  retenir  pour  son  fils 
qui  est  venu  d'Angleterre  en  France  pour  se  convertir,  et  a  même  dit  qu'il  a 
été  condamné  par  le  juge  d'Amsterdam  en  1200  livres  d'amende  pour  avoir 
fait  quelque  résistance  lorsqu'il  a  été  arrêté;  sur  quoi  le  roi  m'ordonne  de  vous 
écrire  que  son  intention  est  que  vous  vous  employiez  pour  le  faire  décharger 
de  cette  condamnation. 

Ce  personnage  fort  peu  digne  de  la  recommandation  du  monarque, 
était  un  israélite  de  Londres,  dont  les  convertisseurs  avaient 
mis  le  fils  Abraham  chez  les  dominicains  anglais  de  Paris.  Sa 
pension  s'étant  fait  attendre  un  moment,  ce  retard  avait  obligé 
Delamare  d'écrire  le  17  janvier  1686,  que^  si  on  cessait  de  la  payer, 
il  était  à  craindre  qu'Abraham  ne  retournât  en  Angleterre  (Fr.  7o52 
P  164).  —  Un  nommé  Du  Thuilé  ayant  demandé  une  rente  de 
20  livres  que  Jean  Margas  avait  autrefois  donnée  au  consistoire  de 
Houdan,  La  Reynie  fut  chargé,  le  10  juin  1686,  de  s'informer  si  ce 
Margas  n'était  pas  celui  qui  venait  d'abjurer,  parce  que,  dans  ce 
cas,  le  roi  serait  plus  aise  de  la  lui  donner  qu'à  tout  autre  (O'  3o). 
Le  24  mai  1687,  Seignelay  écrivait  à  l'intendant  De  Harlay- 
Bonneuil  : 

M"°  de  Dolon,  nouvelle  catholique,  ayant  représenté  au  roi  que  les  biens 
que  son  mari  et  elle  possèdent  en  Bourgogne  ont  été  saisis,  parce  que  M.  de 
Dolon  est  encore  engagé  dans  la  R.  P.  R.,  et  que  par  ce  moyen  elle  ne  peut 
toucher  aucune  chose  de  son  revenu,  Sa  Majesté  m'a  ordonné  de  vous  écrire 
que  son  intention  est  que,  faisant  distraction  des  biens  de  cette  dame  d'avec 
ceux  de  son  mari,  vous  lui  laissiez  l'entière  jouissance  des  siens,  et  lui  fassiez 
délivrer  les  revenus  qui  sont  échus  depuis  la  saisie. 

Le  16  mars  1701,  l'intendant  De  Bouville  était  invité  à  s'informer 
pourquoi  Gaspard  Pajon,  greffier  en  chef  de  Blois,  refusait  d'envoyer 
de  l'argent  à  son  fils,  âgé  de  vingt-trois  ans  et  logé  à  Paris  chez  la 
veuve  Rivery,  depuis  qu'il  le  savait  disposé  à  abjurer. 

Des  assistés  et  autres  gens  besogneux,  les  convertisseurs  pas- 
sèrent aux  artisans.  Le  20  novembre  i685,  Seignelay  annonçait  à 
La  Reynie  la  faveur  que  le  roi  avait  résolu  de  leur  accorder  : 

J'ai  rendu  compte  au  roi  de  vos  mémoires;  Sa  Majesté  estime  que  pour 
exciter  d'autant  plus  les  artisans  à  se  convertir,  il  faudrait  donner  à  ceux  qui 
seraient  capables  de  faire  leur  chef-d'oeuvre  la  moitié  ou  du  moins  le  quart  de 
ce  qu'il  en  coûte  pour  être  reçu  maître.  Prenez  la  peine  de  me  faire  savoir 
s'il  n'y  a  point  d'inconvénients  à  cela  ;  car  en  ce  cas  j'expédierai  l'arrêt  néces- 
saire à  cet  effet. 


Conversions  mercenaires  après  la  Révocation.  217 

L'arrêt  fut  évidemment  rendu  ;  car,  le  22,  Seignelay  informait 
M.  Robert,  procureur  du  roi  que  les  artisans  nouveaux  convertis 
seraient  reçus  maîtres  en  ne  payant  que  le  quart  des  droits  habi- 
tuels, et  qu'au  besoin,  on  leur  fournirait  la  somme;  et,  le  26,  il 
adressait  à  La  Reynie  l'invitation  suivante,  réitérée  le  21  décembre 
en  ce  qui  concernait  Hortemel  :  j 

Sa  Majesté  désire  que  vous  facilitiez  autant  qu'il  sera  possible  la  réception 
de  David  Hortemel,  hollandais  nouveau  converti,  à  la  maîtrise  de  libraire,  et 
celle  de  David  Roger,  aussi  nouveau  converti,  qui  veut  être  reçu  maître  orfèvre, 
ledit  Roger  étant  habile  en  sa  profession,  et  méritant  de  recevoir  quelque 
grâce  en  considération  de  sa  conversion. 

Le  17  décembre,  autre  invitation  à  favoriser  la  réception  de 
Dupin,  nouveau  converti,  à  la  maîtrise  de  marchand  de  points  ou  de 
dentelles. 

Le  3o,  Seignelay  recommande  à  l'intendant  De  Creil  de  favo- 
riser la  terminaison  des  affaires  de  Paul  Girardot,  marchand  de 
Paris,  «à  cause  de  sa  conversion'». 

Le  i5  janvier  1686,  La  Reynie  est  informé  que  Sa  Majesté 
désire  qu'il  favorise  «  autant  qu'il  se  pourra  »  les  frères  Jean  et 
Jacques  Clayes,  qui  ont  demandé  «en  considération  de  leur  con- 
version la  permission  de  travailler  de  leur  métier»  de  metteur  en 
œuvre  de  pierreries.  Le  29,  Seignelay  écrit  encore:  «Sa  Majesté 
veut  que  vous  fassiez  recevoir  maîtres  orfèvres  les  nommés  Jacques 
[Pierre]  Seheult^  et  Vautier,  en  considération  de  leur  conversion». 
Le  8  avril,  nouvelle  invitation  analogue  en  faveur  de  Vautier,  Rival, 
Plancy  et  Macé  le  jeune,  metteurs  en  œuvre.  Le  registre  des 
arrêtés  du  conseil  rendus  en  1686,  porte  qu'en  effet,  les  sept  orfèvres 
susdits  et  les  sept  suivants  :  Barbier,  Du  Garnier  (Louis),  Dupré, 
Du  Ru,  Erondelle,  Gobille  (Jean)  et  Roger  (Daniel),  n'obtinrent 
que  grâce  à  l'abjuration  la  permission  d'ouvrir  boutique  l  Dès  1682, 
elle  avait  valu  le  même  privilège  à  Abraham  Seheult.  Le  9  décem- 
bre 1687,  M.  Robert  fut  à  son  tour  invité  à  faire  recevoir  maître, 
«sans  rien  payer»,  Etienne  La  Coste,  teinturier,  nouveau  catho- 
lique, qui  avait  longtemps  demeuré  à  Londres  et  à  Amsterdam. 
L'orfèvre  Jean  Erondelle  obtint  la  même  permission  en  1688,  et 


'  Le    I"-  novembre,    M.  de  Chauvelin,       lande   avec  sa  famille  pour  embrasser  la 
intendant  de  Picardie,   avait    reçu  l'ordre       R.  C. 

de  faire  recevoir  maître  coutelier  à  Abbe-  2  Le  3  avril  Seheult   fut   reçu   orfivre- 

ville   Jacques   I.efebvre,   revenu    de    Mol-       joaillier. 

»  A.  N.,  E.  1834. 


2i8  Revocation  de  l'Édit  de  Nantes  a  Paris. 

son  confrère  Jean  Gobille,  le  8  août  1690.  D'après  le  document 
sus-mentionné,  les  orfèvres  Dupré,  Louis  Guernier  (ou  Dugarnier"), 
Barbier  et  Du  Ru,  ne  durent  aussi  qu'à  leur  abjuration  le  droit 
d'ouvrir  boutique. 

Les  plus  avisés  n'abjuraient  qu'en  faisant  leurs  conditions; 
les  exemples  de  marchandage  abondent  :  nous  n'en  citerons  que 
quelques-uns.  Le  26  octobre  i685,  Delamare  écrit  à  La  Reynie  que 
la  demoiselle  Petcofsky,  âgée  d'environ  dix-sept  ans,  et  mise  par 
ses  père  et  mère  aux  Filles  de  la  Croix  depuis  neuf  mois,  désire  se 
rendre  catholique  ;  mais  qu'il  faudrait  la  faire  subsister  après  qu'elle 
aura  abjuré  (Fr.  7052  f°  253).  Le  27  décembre,  le  commissaire  Labbé 
informe  le  lieutenant  de  police  que  Laurent  Campot,  tapissier, 
signera  infailliblement,  si  on  lui  promet  de  le  faire  passer  maître, 
n'y  en  ayant  point  de  la  religion  dans  son  métier  (Fr.  7o5i  f°  182). 
—  Un  rapport  de  police  du  3  janvier  1686  s'exprime  ainsi  : 

M""  la  comtesse  de  Quintin  a  auprès  d'elle  une  fille  de  qualité  nommée 
M"=  De  Vins,  de  la  province  de  Nivernais,  proche  Clamecy,  dont  le  frère  est  ca- 
pitaine d'infanterie  dans  le  régiment  de...  Cette  fille  est  sollicitée  de  se  cacher 
jusqu'à  ce  qu'elle  trouve  une  occasion  de  sortir  du  royaume.  Une  personne  de 
mérite  et  d'esprit  la  détourne  de  ce  dessein,  l'engage  à  entendre  raison  sur  sa 
conversion,  et  m'a  assuré  que,  s'il  plaisait  au  roi  qu'on  lui  donnât  une  fois 
payées  vingt  ou  trente  pistoles  pour  se  retirer  chez  ses  parents,  elle  ferait 
dans  peu  de  jours  sa  profession  de  foi,  et  la  ferait  faire  à  une  autre  fille  qui 
est  encore  chez  M'""  de  Quintin,  pour  laquelle  on  ne  demande  rien  (Fr.  70^4, 

f"  225). 

Le  26  août  1687,  le  P.  Bordes,  convertisseur,  avertit  La  Reynie 
qu'une  hollandaise,  femme  d'un  français  nommé  De  La  Sablonnière, 
ferait  sa  réunion,  si  elle  pouvait  espérer  de  quoi  subsister,  étant 
menacée  d'être  abandonnée  de  ses  parents,  si  elle  retournait  en 
Hollande  (Fr.  7o53  f°  5). 

Outre  les  pensions  qu'il  payait  pour  les  huguenots  enfermés 
dans  des  couvents  1,  le  trésor  royal  fournissait  encore  aux  nouveaux 
convertis  des  gratifications  dont  le  chiffre  excédait  le  taux  habituel 
de  la  caisse  de  M.  Le  Fouyn:  le  3o  janvier  1686,  Seignelay  ordon- 
nait au  trésorier  de  la  marine  de  remettre  200  livres  au  marquis  de 
Briquemault  lorsqu'il  se  présenterait;  celui-ci,  qui  était  à  la  Bastille, 
abjura  le  lendemain  et  alla  toucher  son  salaire^.  Le  marquis  de  La 


•  Voir  Couvents  et  N'i«'-Calholiq.  fenips-Ià    le    roi    ilonna    au    marquis    de 

'  On  lit  dans  les  Mémoires  de  Sourchcs       Vcrac  ragrc'nient   d'une  des   lieutenances 

(II,   03),   à  la  date   de  mai    iGSG:    «  Kn  ce       de  roi  de  Poitou...,  et   Sa  Majesté  lui  fit 


Conversions  mercenaires  après  la  Révocation.  219 

Couture  de  Benacq  reçut  une  pension  de  1000  livres  en  récom- 
pense de  la  docilité  avec  laquelle  il  avait  écouté  l'archevêque  de 
Paris.  Après  avoir  résisté  six  semaines  à  une  garnison  de  quarante 
fantassins  renforcée  par  quatre-vingt-dix-neuf  cuirassiers,  M'^'=  de 
Cahanel,  de  Saint-Lô,  enfin  convertie  (!),  reçut,  le  22  septembre, 
une  gratification  de  2000  écus  ;  le  18  octobre,  M'"^  de  Saporta,  née 
Cotton,  nouvelle  catholique,  reçut  i5oo  livres.  Le  23  janvier  1687, 
le  roi  accordait  200  livres  à  la  demoiselle  Petcofsky,  nouvelle  catho- 
lique sus-mentionnée,  et  le  20  février,  3oo  livres  pour  équiper  la 
demoiselle  écossaise  dont  le  curé  de  Saint-Séverin  avait  entrepris 
la  conversion  ;  il  ordonnait  en  outre  de  la  mettre  à  Port-Royal.  Le 
14  juin  1688,  il  accordait  à  la  dame  De  Malnoé  600  livres  (don 
renouvelé  le  14  mai  1690);  le  3o  septembre,  400  livres  à  Du  Ru, 
orfèvre  nouveau  catholique,  et  i5o  livres  à  Catherine  Guérault, 
nouvelle  catholique  recommandée  par  La  Re3'nie.  Le  29  décembre 
1697,  Pontchartrain  écrivait  au  supérieur  du  séminaire  d'Auber- 
villiers  : 

Sur  le  récit  que  vous  m'avez  fait  de  la  conversion  sincère  du  sieur  Papus, 
le  roi  a  bien  voulu  lui  accorder  une  gratification  de  36o  livres. 

Le  17  mars  1700,  Bohlen  reçoit  «encore  une  fois  200  livres»; 
le  10  juin,  «  Sa  Majesté  veut  bien  donner  200  livres  pour  mettre  en 
apprentissage  Marie-Anne  Cornet,  nouvelle  catholique.  »  A  la  date 
du  20  octobre,  nous  lisons  dans  les  Registres  du  Secrétariat  ce 
billet,  adressé  au  successeur  de  La  Reynie:  «A  l'égard  de  Gene- 
viève Lefèvre,  mandez-moi  en  quoi  et  de  quelle  manière  le  roi  pour- 
rait contribuer  à  son  étabhssement».  Le  4  avril,  Catherine  Faur, 
femme  de  Nicolas  Picard,  reçoit  100  livres;  le  5  mai,  Marie-Marthe 
Bruneau,  200  livres;  Marthe  Cornet,  déjà  mentionnée,  60  livres,  et 
Angély,  pareille  somme.  Le  i3  juillet,  le  secrétaire  d'État  chargé  des 
affaires  de  la  religion  écrit  à  D'Argenson  : 

Sa  Majesté  a  été  bien  aise  d'apprendre  la  conversion  sincère  de  la  nièce 
du  ministre  Blondel. 

Sa  Majesté  veut  bien  accorder  200  livres  à  Catherine  Sousset,  nièce  du 
ministre  Jurieu,  et  je  vous  en  enverrai  au  premier  jour  l'ordonnance. 


présent    de  40,000   livres   pour    payer    la  vertissant,    mais    il    travailla   même    fort 

moitié  de  cette  charge.  -  Etant  huguenot  utilement    pour    avancer   les  desseins  du 

et    voyant   commencer  les    affaires  de   la  roi  dans  la  province  de  Poitou,    et  le  roi 

religion,  comme  il  avait  bon  esprit,  non  l'en    récompensa   de    la    manière    que   je 

seulement   il  prit  le  bon  parti  en  se  con-  viens  de  diren. 


220  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Le  20,  Sa  Majesté  accorde  200  livres  une  fois  payées  à  la 
demoiselle  Braguet,  nouvelle  catholique;  le  26  octobre,  «3oo  livres 
à  Marie  Gallois,  nouvelle  catholique,  pour  se  faire  maîtresse  coutu- 
rière, lorsqu'on  aura  trouvé  à  la  marier  avec  un  ancien  catholique»; 
et  le  17  décembre,  une  gratification  de  i5oo  livres  au  sieur  de 
Monceaux  «  pour  sa  conduite  sur  la  religion  ». 

La  caisse  de  Pellisson,  la  caisse  de  M.  Le  Fouyn  et  le  trésor 
ro3'al,  sans  parler  des  cotisations  qu'on  faisait  dans  certaines 
paroisses,  notamment  à  Saint-Sulpice,  parurent  insuffisants  pour 
achever  l'œuvre  des  conversions;  car  on  y  joignit  les  biens 
confisqués  sur  les  fugitifs  et  même  les  biens  du  consistoire  de 
Charenton.  Une  lettre  du  i3  octobre  1686  ordonne  à  M.  de  Ménars 
de  supprimer  les  pensions  de  5oo  et  400  livres  qu'on  payait  aux 
sieurs  Raffou  *  père  et  fils  sur  les  revenus  de  ce  consistoire.  Sa 
Majesté  leur  ayant  expédié  des  ordonnances  sur  le  trésor.  On  ne 
saura  sans  doute  jamais  exactement  ce  qu'a  coûté  à  la  France  la 
rétribution  des  abjurations.  Dans  notre  cercle  assez  restreint,  nous 
avons  relevé,  de  1679  a  1700,  quatre-vingt-quatre  pensions  dont  le 
total  s'élevait  à  i3o,45o  livres  ^,  sans  parler  de  la  rente  de 
100,000  livres  que  le  roi  fit,  dit-on,  au  duc  de  Caumont-La-Force, 
pour  le  récompenser  d'avoir  dragonne  ses  vassaux.  Trente-quatre 
n'atteignaient  pas  1000  hvres  ;  quinze  étaient  de  2000  livres,  et 
quelques-unes  plus  élevées  :  Madelaine  Charas,  M"'=  Chabot  de 
Brion,  M""  d'Haucourt,  de  Sainte-Hermine,  l'abbé  de  Caumont-La- 
Force,  le  marquis  de  Coignée,  Gaspard  de  Gillier,  conseiller  au 
Parlement,  touchaient  3ooo  livres;  Elisabeth  de  Pons,  comtesse  de 
Miossens,  4000  livres;  M"'=  de  Bacalan,  Mazel,  colonel  d'infanterie, 
Henri  de  Vivans  et  la  duchesse  de  Deux-Ponts,  6000  livres,  M"=  de 
Théobon,  8000  livres,  et  le  comte  de  Roucy,  fils  aîné  du  duc  de  La 
Rochefoucauld  12,000  livres.  Il  eut,  en  outre,  le  régiment  Royal- 
Cravates,  «par  préférence  à  un  grand  nombre  de  mestres-de- 
camp  plus  anciens  que  lui,  qui  l'avaient  demandé  »^.  En  1712,  la 
marquise  de  Langey,  rentrée  en  France  pour  abjurer,  recevait  une 
pension  de  4000  livres,  et  sa  fille,  qui  l'accompagnait,  une  de  2000. 
En  1713,  une  parisienne,  veuve  de  Guy  de  Chaumont,  marquis 
d'Orbec,  recevait  une  pension  de  i5oo  livres,  à  titre  de  nouvelle 
convertie.  Le  i"  janvier  1788,  Louis  XVI  ordonnait  de  fournir 
400  livres  aux  missionnaires  qui  travaillaient   à  la  conversion  des 


'  Ce  nom    figure   dans  les  Kxtraits  des  '  On  en  trouvera   plus  loin  le  tableau. 

Reg.  de  Char.  ^  Mém.  de  Sourches,  I,  178. 


Conversions  mercenaires  après  la  Révocation.  221 

protestants  du  Poitou*.  En  1791,  la  monarchie  pa^-ait  encore  à 
Christine-Marguerite  Planstrum  une  pension  de  3oo  hvres,  «  en  con- 
sidération de  sa  conversion  à  la  foi  catholique  ». 

Sur  le  chapitre  des  corruptions,  qui  s'étendaient  même  aux 
étrangers  résidant  en  France  2,  les  Registres  du  Secrétariat  sont 
d'une  clarté  terrible.  L'irrécusable  précision  des  billets  suivants,  ne 
peut  être  dépassée  : 

Seignelay  à  La  Reynie. 

20  juillet  i685. 
Le  roi  veut  bien  donner  200  livres  de  pension  pour  le  gentilhomme  de  la 
R.  P.  P.  prisonnier  au  Châtelet,  lequel  vous  dites  être  en  résolution  de  se 
convertir,  et  je  vous  en  enverrai  incessamment  l'ordonnance. 

Seignelay  à  la  comtesse  de  Lauzun. 

12  mai  1686. 
A  l'égard  de  Messieurs  vos  enfants,  Sa  Majesté  fera  considération  sur 
leurs  services,  et  vous  ne  devez  pas  douter  que  votre  réunion  à  l'Église  n'en 
gage  fortement  Sa  Majesté  à  leur  donner  des  marques  de  sa  protection  ^. 

Seignelay  à  l'évéque  de  Strasbourg. 

9  juin  i686. 
Aussitôt  que  j'ai  reçu  les  certificats  que  vous  m'avez  fait  l'honneur  de 
m'envoycr  de  l'abjuration  de  M"«  De  La  Mouche,  j'ai  parié  au  roi  de  l'expédi- 
tion du  brevet  de  la  pension  de  1000  livres  qui  lui  a  été  accordée;  mais  Sa 
Majesté  m'a  ordonné  de  vous  faire  savoir  que,  lorsqu'eUe  a  promis  cette  pen- 
sion, c'était  dans  la  pensée  que  cette  fille  vînt  en  France*. 

Seignelay  à  La  Reynie. 

23  août  i638. 
Sa  Majesté  veut  bien  faire  expédier  pour  la   dame  De  Montesquiou  le 
brevet  de  5oo  livres  de  pension  dont  je  vous  ai  écrit;  mais  il  faut  auparavant 
qu  elle  revienne  en  France  et  qu'elle  fasse  abjuration. 

L'humiliante  cérémonie  ne  suffit  plus  à  mériter   les  faveurs  ; 
pour  conserver  les  pensions,  aussi  bien  que  les  secours,  il  fallut 

!  f  ""'■■'•'  '^"/'  '^i:    .  .     .,  ,        .  ^  Au    mois   d'août    .G«9,   repentante  et 

-  Aux  exemples  deia  cites,  .1  faut  a,outer       plus  protestante  que  jamais,  elle  vit  sans 

^'"""il.  ?°  ^"^'   demandée    le  3       faiblir  ses  biens  confisques   au  profit  du 

janvier  i6S6  par  le  P.  Bordes,   et  bientôt       roi. 

accordée  à  M-  de  La  Fredonnière,  pauvre  ."Elle  revint  sans  aucun  doute,    puis- 

HoUandaise,     qui    avait    obtenu   d'entrer  qu'une   lettre   du  3o  juillet  porte  qu'elle 

dans  le  couvent  qu  elle  voudrait  (Fr.  7o53,  touchait  sa  pension.   Nous  trouvons  une 

t    3i),    et   la    pension    donnée    avec    une  fa^nie  De  La  Mouche  dans  les  Extraits 

compagnie  de  cavalerie  a  un  étranger  qui  jgs  j^eg_  jg  Char, 
prenait    le    titre    de    baron     de    Meaux 
[Corresp.  adm.,  IV,  p.  XXIV). 


222  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

pratiquer  ostensiblement  le  catholicisme  et  faire  preuve  de  zèle. 
Nous  en  avons  pour  garant  la  circulaire  adressée  le  26  mars  1689 
aux  intendants  Bossuet,  De  Ménars,  De  Creil  et  sans  doute  à  plu- 
sieurs autres  : 

Le  roi  m'ordonne  de  vous  écrire  d'examiner  si  les  nouveaux  catholiques 
auxquels  Sa  Majesté  donne  des  pensions  dans  l'étendue  do  votre  département, 
font  leur  devoir  de  catholique,  et  de  m'en  donner  avis;  vous  devez  avoir  la 
liste  de  ceux  à  qui  on  en  donne,  tant  sur  les  économats  (caisse  de  Pellisson), 
que  sur  les  revenus  des  biens  des  religionnaires  fugitifs,  je  vous  envoie  le 
mémoire  de  ceux  qui  en  ont  sur  le  trésor  royal. 

Le  chiffre  total  des  pensions  alimentées  par  ces  trois  sources  a 
dû  être  énorme:  pour  le  quartier  d'avril  1688  la  régie  des  biens  des 
fugitifs  eut  à  fournir  124,790  livres  10  sols,  soit  pour  l'année 
374,372  livres  (arrêt  du  cons.  du  10  novembre);  or  l'arrêt  du 
8  janvier  i68g  porte  que  Sa  Majesté  en  «  accorde  journellement  » 
de  nouvelles  •.  Nous  trouvons  un  autre  renseignement  dans  un  mé- 
moire^ que  ses  contradictions  jansénistes  nous  portent  à  attribuer 
à  D'Aguesseau,  alors  procureur-général.  Les  gratifications  de  pen- 
sions aux  nouveaux  convertis,  y  est-il  dit,  sont  bonnes  et  néces- 
saires en  quelque  occasion  ;  mais  il  y  a  plusieurs  inconvénients  à 
éviter:  «Le  premier  est  celui  de  marchander  et  de  capituler.  Il 
n'est  jamais  permis  de  mettre  la  religion  en  commerce,  ni  d'acheter 
les  conversions.  Ce  serait  un  crime  encore  plus  odieux  que  la 
simonie  ordinaire,  et  on  ne  ferait  que  de  très  mauvais  catholiques 
par  cette  voie  ».  On  a  été  obligé,  poursuit  l'auteur,  dès  le  com- 
mencement de  la  guerre  de  suspendre  les  pensions  des  ministres  et 
autres  nouveaux  convertis,  et  ils  sont  devenus  la  risée  des  opi- 
niâtres qui  se  fortifient  par  là  dans  leur  erreur.  Enfin  il  donne  cet 
aperçu  général  : 

Pensions  des  ministres  et  de  leurs  veuves  en  1697  ,    3i,625  livres 
»  aux  proposants  ou  à  leurs  veuves.     .     .     .      4,95o      » 

36,575  livres 
»         aux  religieux  ou  pensionnaires  des  couvents      6,640      » 
»          à  des  gardes  du  corps  et  autres  de  la  mai- 
son du  roi io,95o      » 

»  à  divers  particuliers ii,55o      » 

65,7i5  livres 

'■PWatte, Édils,  déclarations  et  airétsetc.  »  B.  N.,  Fr.  7045,  f»  43. 

p.  321. 


Conversions  mercenaires  après  la  Révocation.  223 

La  pension  des  ministres  apostats  dont  le  nombre  ne  dut  pas 
dépasser  cent  vingt  à  cent  trente  ',  ne  s'élevait  guère  qu'à  600 
livres;  ainsi  il  y  en  avait  encore  une  cinquantaine  de  pensionnés 
en  1697  et  une  dizaine  de  proposants.  Les  6640  livres  attribuées 
aux  couvents  pour  la  nourriture  des  protestants,  attestent  que  ces 
prisons  pieuses  détenaient  encore  environ  deux  cent-vingt  prison- 
niers ou  prisonnières;  car  on  ne  leur  payait  généralement  que  3oo 
livres  par  tête.  Le  chiffre  suivant  montre  qu'il  y  avait  dans  la 
maison  du  roi  un  petit  nombre  de  nouveaux  convertis  qui  avaient 
cédé  à  l'attrait  de  l'argent,  et  plus  encore  sans  doute  au  désir  de 
conserver  leur  place.  En  effet,  dès  avant  la  Révocation,  il  fut 
résolu  que  les  catholiques  seuls,  anciens  ou  nouveaux,  pourraient 
en  faire  partie^.  On  écrivait  de  Paris  le  2  août  1684^:  «L'on  doit 
ôter  du  régiment  des  gardes  tous  les  étrangers  et  ceux  de  la  R.  ». 
Ce  bruit  n'était  peut-être  répandu  que  pour  hâter  et  multiplier  les 
conversions.  Sans  doute  les  pensions  furent  substituées  à  l'exclu- 
sion ;  car  on  acheta  les  abjurations  dans  l'armée  comme  dans  toutes 
les  classes  de  la  société.  Le  roi  donnait  cent  écus  à  tout  officier  qui 
se  faisait  catholique  ^  Nous  lisons  dans  les  Mânoires  de  Foucault, 
publiés  à  la  suite  de  ceux  de  Sourches  ^  :  «  Le  27  octobre,  M.  Lou- 
vois  m'a  mandé  de  faire  donner  trois  pistoles  aux  cavaliers  de  la 
R.  P.  R.  qui  se  convertiront,  et  deux  à  chaque  soldat  ».  Le 
10  décembre,  Louvois  tient  ce  langage  aux  inspecteurs  d'infanterie: 
Sa  Majesté  vous  recommande  «  d'avoir  un  soin  particulier  de  faire 
convertir  le  plus  de  sergents  et  de  soldats  qu'il  se  pourra,  et  a 
trouvé  bon  de  m'ordonner  d'écrire  à  MM.  les  inspecteurs  de  faire 
donner  quatre  pistoles  à  chacun  des  sergents  et  deux  pistoles  à 
chacun  des  soldats  qui  se  convertiront».  Les  récalcitrants  seront 
menacés  de  privation  de  congés,  de  la  perte  de  leur  droit  d'an- 
cienneté, etc.  «  Vous  ne  devez  rien  écrire  sur  ce  sujet  »  (Fr.  7044"*. 
—  Machiavélisme  inutile.  Si  ceux-ci  se  taisent,  les  pierres  niâmes 
crieronf^.  Ce  sont  les  ordres  mêmes  signés  de  la  main  de  Louvois 
qui  nous  révêlent  ces  monstruosités.  Le  dragonneur  du  Béarn,  du 
Poitou  et  de  la  Normandie,  Foucault,  constate  le  revirement  qui 
s'opéra  bientôt  à  ce  sujet  dans  cette  cour  égarée  qui  allait  à  l'aven- 
ture et  comme  ne  sachant  où  donner  de  la  tête. 

'  \o\t  Les  premiers  Pasteurs  du  Désert.  ^  Ballet.,  2."  sér.,  XII,  70. 

2  Dès    1662,    la   cour    avait    profité  du  *  Bullct.,  2°  sér.,  XV,  402. 

tumulte  causé  à  Chareiiton  par  quelques  ^  Mcm.  de  Sourches,  II,  3og. 

mousquetaires  partisans  de  Morus,  pour  "  Luc  XIX,  40. 
exclure  de  ce   corps  d'élite  tous  les  pro- 
testants. 


224 


Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 


Le  12  janvier  i636,  M.  de  Louvois  m'a  écrit  que  le  roi,  ayant  considéré 
que  la  plus  grande  partie  des  soldats  suisses  et  autres  étrangers  de  la  R.  P.  R., 
ne  se  convertissent  que  pour  jouir  de  la  gratification  de  deux  pistoles,  qui 
leur  a  été  payée  jusqu'à  présent,  et  que  quand  ils  étaient  retournés  dans  leur 
pays,  il  est  bien  difficile  qu'ils  s'empêchent  de  retourner  à  leur  religion,  Sa 
Majesté  a  résolu  de  ne  leur  plus  rien  donner,  et  de  m'en  transmettre  l'avis 
afin  que  je  me  conforme  à  ses  intentions. 

Nous  ne  pouvons  omettre  le  plus  odieux  des  arguments  pécu- 
niaires mis  au  service  de  leur  déplorable  cause  par  les  convertis- 
seurs. De  même  que  le  roi  avait  autorisé  «avec  plaisir»  les  fermiers 
de  r«  opiniâtre»  Muisson  à  retenir  les  fermages  qu'ils  lui  devaient, 
Seignelay  écrivait,  le  12  janvier  1686,  au  procureur-général: 

Sa  Majesté  estime  très  à  propos  que  vous  empêchiez  pendant  quelque 
temps  le  paiement  de  ce  qui  est  dû  par  le  receveur  des  consignations  à  quel- 
ques particuliers  de  la  R.  P.  R.,  et  même  que  vous  vous  serviez  de  cette  raison 
pour  les  obliger  à  changer  de  religion  (O  '  3o). 

Le  i3  mai  1691 ,  ce  receveur  reçut  l'ordre  de  payer  au  duc  de  La 
Force  la  somme  de  1281  livres  qu'il  lui  avait  refusée  jusqu'alors,  à 
cause  des  défenses  concernant  les  nouveaux  catholiques.  En  outre, 
on  saisit  les  biens  des  opiniâtres  aussi  bien  que  ceux  des  absents, 
de  sorte  qu'ils  n'en  pouvaient  toucher  les  revenus.  Le  29  janvier 
1686,  Seignelay  ordonnait  à  La  Reynie  de  saisir  3  à  4000  livres  de 
rente  que  la  demoiselle  Payot,  demeurant  chez  M™'=  de  La  Fon- 
taine, cherchait  à  vendre.  «Cela,  disait-il,  pourra  la  déterminer  à 
se  convertir»  (O'  3o).  Même  après  son  abjuration,  M""=  Dolon  de 
La  Goupilière  (voir  chap.  XXI)  eut  de  la  peine  à  rentrer  en  pos- 
session de  sa  fortune. 

L'abjuration,  qui  valut  des  lettres  de  noblesse  à  Rozemont, 
l'un  des  trois  ministres  apostats  dont  les  pères  étaient  anciens  de 
Charenton,  procurait  à  d'autres  certaines  immunités,  notamment  la 
dispense  du  logement  des  troupes,  autrement  dit  de  la  dragonnade. 
En  novembre  i685,  Seignelay  prévenait  l'intendant  Marillac 
qu'André  La  Coste,  marchand  de  laine  à  Rouen,  et  AUard,  raffi- 
neur  de  Dieppe,  venaient  d'abjurer  à  Paris,  et  qu'il  ne  fallait  point 
envoyer  de  soldats  dans  leurs  maisons.  Le  20,  il  écrivait  à  La  Rey- 
nie :  «  Sa  Majesté  a  accordé  l'exemption  de  logement  des  gens  de 
guerre  à  Claude  Sahune,  médecin  de  Saint-Antonin,  dont  vous 
m'avez  envoyé  le  mémoire».  Le  22,  Louvois  recevait  l'ordre 
d'exempter  aussi  de  logement  la   maison  que   le  sieur  Bigot  de 


Conversions  mercenaires  après  la  Révocation.  225 

Montrogue  ',  disposé  à  se  convertir  avec  sa  famille,  avait  au  village 
de  Grigny.  Le  même  jour,  Seignelay  écrivait  à  La  Reynie  :  «  Il  est 
nécessaire  que  je  sache  où  est  la  terre  de  Petitval,  appartenant  au 
sieur  de  Grandchamp,  pour  la  faire  exempter  de  logement  de  gens 
de  guerre  ».  Le  25  décembre,  le  roi  ordonnait  de  lever  la  garnison 
qui  était  à  Chatou  dans  la  maison  d'Etienne  Margas,  lequel  venait 
de  prc  mettre  sa  réunion  pour  sortir  de  la  Bastille.  Le  3o,  l'intendant 
Bossuet  était  invité  à  ne  pas  envoyer  de  troupes  chez  M.  de  Liam- 
brune,  du  diocèse  de  Soissons,  qui  venait  de  se  convertir.  Le  3  jan- 
vier, Louvois  mandait  à  D'Artagnan  de  n'envoyer  que  le  i5  des 
soldats  à  Sucy  en  Brie  chez  La  Melonnière  (gendre  du  sieur  de 
Grandchamp),  auquel  le  roi  donnait  ce  temps  (prolongé  de  huit 
jours  le  i6)  pour  se  faire  instruire;  il  lui  mandait,  en  outre,  de  n'en 
point  mettre  dans  les  terres  de  Médan  et  de  Beaulieu,  près  Poissy, 
appartenant  à  M"^  de  Médan,  nouvelle  convertie  ^,  ni  dans  la  terre 
que  Monginot,  qui  avait  promis  d'abjurer,  possédait  près  de  Cha- 
renton.  Le  5,  il  lui  écrivait:  «Le  roi  veut  que  l'on  loge  chez  les 
religionnaires  exilés  comme  chez  les  autres,  à  la  réserve  du  sieur 
de  La  Bastide,  auquel  Sa  Majesté  veut  bien  donner  ce  mois-ci  » 
(Arch.  Guerre).  Le  ii,  la  terre  de  Pressigny,  près  Langres,  appar- 
tenant à  Heudelot,  qui  donnait  assurance  de  se  convertir  sous  peu, 
était  l'objet  de  la  même  faveur.  Le  i5,  c'était  le  tour  de  la  maison 
de  Champrobin  en  Anjou,  appartenant  à  l'avocat  Amyrault,  passé 
à  l'étranger,  mais  dont  la  femme  et  les  enfants  avaient  fait  abjura- 
tion. Le  i6,  D'Artagnan  était  invité  à  ne  point  mettre  de  garnisaires 
dans  la  maison  de  Le  Monnier  à  Fontenay-aux-Roses,  et  à  les  ôter 
s'il  y  en  avait  déjà,  parce  que  ce  gendre  de  l'ancien  de  Charenton, 
Gervaise,  avait  abjuré  avec  toute  sa  famille.  Le  20,  il  recevait  un 
ordre  semblable  concernant  la  maison  de  Fontenailles,  près  de 
Baugenc}^,  appartenant  à  Du  Candal,  qui  avait  abjuré  le  16.  Le  26, 
ordre  était  donné  de  retirer  les  troupes  de  la  maison  que  M"^  d'Heu- 
court,  nouvelle  convertie,  avait  au  village  de  Bondoulfe,  dans  le 
Hurepoix,  à  six  lieues  de  Paris;  le  8  avril,  Seignelay  donnait  encore 
un  ordre  analogue  relativement  aux  maisons  du  sieur  de  Peray. 

Enfin  l'abjuration  effaçait  tous  les  crimes.  Louvois  écrit  au  pro- 
cureur-général le  19  février  1686  : 


'  Sans  doute    Isaac  Bigot   de  La  Rain-  court,  sieur  de  MJdan.  Après  avoir  hérite' 

ville,   sieur    de   Morogues,   dont   le    frère  des  biens  de  sa  sœur,  en  qualité  de  nou- 

avait  abjuré  Tannée  précédente.  velle  convertie,   elle   passa  en    Hollande, 

-  Anne  Bazin,  femme  de  Jean  Alexandre  où  elle  se  trouvait  eu  1702. 
de    Morogues   en    Beauce,    vicomte  d'Kr- 


220  Révocation  de  l'Êdit  de  Nantes  à  Paris. 

Un  gentilhomme  nommé  Souville,  qui  s'est  nouvellement  converti,  est 
poursuivi  au  Parlement  pour  les  faits  mentionnés  en  l'information  ci-jointe, 
et  comme  Sa  Majesté  a  l'intention  de  lui  pardonner  la  faute  qu'il  a  faite,  en 
considération  de  sa  conversion,  Elle  m'a  commandé  de  vous  demander  en 
quel  état  est  cette  affaire,  pour  le  faire  jouir  de  la  grâce  que  Sa  Majesté  veut 
lui  accorder  (^Corresp.  aiini.,  IV,  334). 

Le  même  Louvois  écrit  à  M.  de  Bagnols,  intendant  de  Lille,  le 
25  mars  : 

J'ai  rendu  compte  au  roi  de  la  lettre  que  vous  avez  pris  la  peine  de 
m'écrire,  par  laquelle  Sa  Majesté  a  vu  que  le  parlement  de  Tournay  a  con- 
damné aux  galères  trois  religionnaires  fugitifs,  dont  l'arrêt  doit  être  exécuté, 
hors  à  l'égard  de  Courtan,  qui  s'est  converti,  auquel  le  roi  veut  bien  accorder 
sa  grâce;  je  vous  en  adresserai  l'expédition  au  premier  jour. 

Pour  ce  qui  est  des  deux  vieillards  qui  sont  convaincus  d'avoir  contrevenu 
à  l'Édit,  ils  doivent  être  jugés  sans  aucune  considération  pour  l'âge,  et  ce  sera 
aux  officiers  des  galères,  quand  ils  seront  entre  leurs  mains,  à  y  avoir  tel  égard 
qu'ils  jugeront  à  propos  (Ravaisson,  Arch.  de  la  Bas/.,  VIII,  400). 

Le  marquis  Du  Bordage,  fugitif  arrêté  avant  d'avoir  franchi  la 
frontière,  n'eut  qu'à  abjurer  pour  obtenir  non-seulement  la  liberté, 
mais  un  brevet  de  maréchal-de-camp.  Grimpré,  officier  de  l'armée, 
arrêté  dans  les  mêmes  conditions  au  mois  de  septembre  1686,  fut 
relâché  et  obtint  une  pension  après  avoir  feint  d'abjurer. 

Samuel,  comte  de  Chambaran  et  de  La  Rochegiffart,  avait  tué 
un  huissier  qui  venait  saisir  son  château  en  vertu  d'un  jugement 
obtenu  par  ses  créanciers;  il  fut  gracié,  rétabli  dans  sa  réputation  et 
ses  biens  par  des  lettres  de  rémission  du  mois  de  janvier  1687, 
«  ayant  été  assez  heureux  pendant  sa  détention  de  reconnaître 
l'erreur  de  la  R.  P.  R.,  qu'il  avait  jusqu'alors  professée  »  {Corresp. 
adm.,  II,  257).  —  Le  26  mars  de  la  même  année,  le  roi  commua  la 
peine  des  galères  encourue  pour  crime  d'évasion  par  Jean  Toutin, 
de  Rouen,  Jean  Viart,  de  Neuilly  près  Langres,  Jean  Maréchal,  de 
Paris,  Gabriel  Coulon,  de  Bourbonne  et  Jean  Pinart,  d'Aulnoy  près 
Coulommiers.  Ils  venaient  d'abjurer  (Fr.  17421  f°''i7i  et  172).  —  Le 
10  avril,  on  tira  de  la  Tournelle  où  il  attendait  le  passage  de  la 
chaîne  un  nommé  Simon,  qui  prétendit  avoir  fait  sa  réunion  dans 
les  prisons  de  Sainte-Menehould  (Fr.  17421  f"  157).  —  Hiérémie 
Cauvin,  de  Saumur,  condamné  aux  galères  pour  cause  de  religion, 
avait  abjuré  sous  promesse  de  la  liberté  ;  mais  comme  on  jugea  que 
«  la  compagnie  de  sa  femme  pourrait  altérer  ses  bons  sentiments  », 
le  roi  ordonna,  le  18  juin,  de  l'attacher  à  la  première  chaîne  qui 
partirait  et  de  le  garder  quelque  temps  aux  galères  (Fr.  17421 
f°  191).  Le  18  juillet,  Paul   Druet,   plus  heureux,    fut   rappelé  des 


Conversions  mercenaires  après  la  Révocation.  227 

galères,  comme  étant  sincèrement  converti.  Cette  conversion  n'avait 
sans  doute  pas  présenté  de  grandes  difficultés  ;  car  un  document 
officiel  du  3r  mars  suivant  porte  que  le  malheureux  passe  pour 
«un  peu  aliéné»  (Fr.  17024  f"  2o6\  —  Girard  des  Bergeries,  gentil- 
homme du  Boulonnois,  et  sa  femme,  condamnés  aux  galères  pour 
tentative  d'évasion,  furent  graciés  en  1687,  moyennant  l'engage- 
ment qu'ils  prirent  de  faire  tous  actes  de  catholicité  {Bullet.,  Il  448 
et  Corresp.  adin.,  IV,  384).  Un  nommé  Garin,  qui  fit  abjuration  le 
7  mars  1688,  fut  aussitôt  détaché  de  la  chaîne  et  rendu  à  la  liberté 
(Fr.  17422  f''  20).  Jacques  de  la  Croix,  natif  de  Montpellier,  con- 
damné pour  être  sorti  du  royaume,  attendait  la  chaîne  dans  la  tour 
Saint-Bernard;  l'exempt  Auzillon,  son  parent,  réussit  à  l'amener  à 
l'abjuration,  en  l'assurant  qu'il  s'entremettrait  pour  lui  faire  rendre 
la  liberté.  Le  2  juin  1689,  Seignelay  priait  le  procureur-général  de 
lui  dire  si  le  condamné  donnait  «  des  marques  d'une  véritable  con- 
version »  et  méritait  sa  grâce.  En  1699,  bien  que  la  cour  reconnût 
depuis  longtemps  que  la  grande  pensée  du  règne  avait  été  une 
entreprise  manquée,  les  mêmes  pratiques  existaient  encore.  Le 
12  février,  Isaac  de  Vallée,  condamné  aux  galères  pour  avoir  pré- 
sidé une  assemblée  dans  la  paroisse  d'Azay  en  Poitou,  fut  gracié 
après  une  seconde  abjuration,  à  la  demande  de  l'évêque  de  Poitiers. 
Le  12  septembre,  Pontchartrain  écrivait  à  l'archevêque  de  Paris: 

Le  sieur  Cormier,  à  présent  gendarme  de  la  garde  du  roi,  a  demandé  à 
Sa  Majesté  décharge  de  la  peine  des  galères,  à  laquelle  il  fut  condamné  l'année 
passée  en  Poitou  par  le  maréchal  d'Estrées,  pour  avoir  porté  l'épée  au  pré- 
judice des  défenses  qui  sont  faites  aux  nouveaux  catholiques  de  porter  des 
armes.  Pour  obtenir  cette  grâce,  il  a  représenté  qu'il  fait  bien  son  devoir  de 
catholique,  et  il  en  a  rapporté  un  certificat  du  vicaire  de  Saint-Roch,  où  il  est 
marqué  qu'il  a  fait  ses  Pâques  (Corresp.  adtii.,  IV,  488). 

Un  réfugié  nommé  Berthon,  fait  prisonnier  par  nos  troupes  et 
ramené  par  elles  en  France,  se  tint  caché  à  Paris  et  y  fut  arrêté  le 
i3  avril  1701,  comme  coupable  1°  de  fuite  dans  les  pays  étrangers, 
2°  d'avoir  porté  les  armes  contre  le  roi,  3°  d'opiniâtreté  dans  la 
R.  P.  R.,  et  4°  de  n'avoir  pas  fait  sa  déclaration  au  magistrat  depuis 
son  retour.  Le  commissaire  Delamare  écrivait  le  lendemain  à  D'Ar- 
genson  :  «  Si  Dieu  lui  faisait  la  grâce  de  se  laisser  persuader,  cela 
diminuerait  bien  toutes  ses  fautes  » .  On  le  relâcha  le  3o  décembre 
1702,  à  condition  de  se  rendre  à  Châtellerault  dans  sa  famille  et  de 
s'y  faire  instruire  dans  la  R.  C.  et  R.  (Ravaisson,  Arch.  de  la  Bast., 
X,  344). 

Voyant  les  aumôniers  des  galères  offrir  sans  cesse  à  leurs 


228  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  a  Paris. 

compagnons  de  chaîne  de  les  faire  relâcher,  s'ils  voulaient  abjurer, 
un  certain  nombre  de  galériens  catholiques  feignirent  d'être  pro- 
testants, dans  l'espoir  qu'une  feinte  abjuration  leur  procurerait  la 
liberté.  On  conserve  aux  manuscrits  de  la  Bibliothèque  nationale 
les  dénonciations  de  l'un  d'eux,  Jean  Richard,  de  Tibaute,  qui  pré- 
tendait avoir  abjuré  «de  bon  cœur»  (1688),  et  qui,  pour  attester  sa 
sincérité,  s'efforçait  de  surprendre  et  s'empressait  de  dévoiler  tous 
les  petits  secrets  des  galériens  huguenots  (Fr.  81 19  f°  147).  Jean 
Marteilhe  '  rapporte  que  les  aumôniers  des  galères  négocièrent  deux 
abjurations  de  ce  genre,  suivies  de  libération,  afin  que  le  roi,  per- 
suadé qu'on  viendrait  à  bout  de  convertir  tous  les  confesseurs, 
demeurât  insensible  aux  sollicitations  de  la  reine  Anne  qui  le  priait 
de  leur  faire  grâce. 

1  Édit.  de  1863,  p,  345. 


XIX 


LA  MAISON  DES  NOUVEAUX-CATHOLIQUES 


Fondée  en  1684  ',  la  congrégation  des  Nouveaux-Catholiques, 
sur  laquelle  on  ne  sait  presque  rien,  loua  dans  l'île  Notre-Dame  une 
maison  qui  fut  bientôt  remplie,  et  s'y  établit  sous  la  direction  de 
Raconis,  évèque  de  Lavaur,  auquel  succédèrent  Lescot,  évêque  de 
Chartres,  La  Barde,  évèque  de  Saint-Brieuc,  De  Villars-Lafaye, 
abbé  de  Jussin,  maître  de  la  chapelle  du  roi,  puis  évêque  de  Péri- 
gueux.  Le  premier  supérieur  de  la  communauté,  Péan,  docteur  en 
théologie,  aumônier  de  Mademoiselle,  souveraine  de  Dombes,  et 
directeur  de  la  maison  des  Nouvelles-Catholiques,  fut  nommé  par 
les  grands  vicaires  de  M.  de  Gondi,  premier  archevêque  de  Paris, 
puis  par  ceux  du  cardinal  de  Retz,  son  successeur^-  En  i685,  l'abbé 
Des  Prez  remplissait  la  même  fonction,  confiée  l'année  suivante  à 
l'abbé  Filhon. 

L'institution  fut  transportée,  en  i656  paraît-il,  vers  le  milieu 
de  la  rue  de  Seine-Saint-Victor  (aujourd'hui  rue  Cuvier)  dans  la 
maison  dont  la  cour  est  actuellement  celle  de  la  Baleine,  au  Jardin 
des  Plantes.  Elle  y  demeura  jusqu'à  sa  suppression.  La  déclaration 
ro3fale  du  29  avril  1678  confirma  les  «privilèges,  franchises  et 
exemptions»  accordés  à  l'établissement,  qui  contenait  alors  de 
vingt  à  vingt-cinq  prétendus  nouveaux  convertis^.  Ce  n'est  qu'à 
l'approche  de  la  Révocation  qu'on  découvre  les  noms  de  quelques- 
uns  de  ceux  qui  y  furent  enfermés. 


«  Voir  t.  I,  p.  33.  '  Ibùi. 

«A.  N.,  Q>  1081. 


23o  Révocation  de  Œdit  de  Nantes  à  Paris. 

Au  mois  de  janvier  i683,  Jean  Meusnier,  maître  maçon,  et  sa 
femme,  Elisabeth  Miquelot,  promirent  d'abjurer,  afin  de  bénéficier 
de  l'arrêt  du  i8  novembre  1680,  lequel  accordait  aux  nouveaux 
convertis  un  délai  de  trois  ans  pour  payer  leurs  dettes.  Comme  ils 
ne  s'empressaient  pas  de  tenir  parole,  le  mari  fut  mis  en  prison,  le 
22  mars,  à  la  requête  de  ses  créanciers.  Ses  compagnons  de  capti- 
vité firent  un  trou  à  la  muraille  et  se  sauvèrent;  n'ayant  osé  les 
suivre,  il  ne  pouvait  recouvrer  la  liberté  qu'en  abandonnant  sa  reli- 
gion. Il  abjura  donc  le  29  septembre,  au  bout  de  deux  mois  passés 
chez  les  Nouveaux-Catholiques.  Sa  femme  suivit  son  exemple  le 
24  décembre.  Il  n'en  fut  pas  moins  inquiété,  et  obligé  de  se  cacher, 
comme  complice  de  bris  de  prison;  mais  le  commissaire  Delamare 
intervint  en  sa  faveur,  demandant  un  arrêt  qui  le  protégeât  et  lui 
permît  de  gagner  sa  vie  (Fr.  7o52  f"  197). 

Un  avocat  du  nom  de  Daudet  étant  mort,  laissant  cinq  orphe- 
lins sans  soutien,  l'aîné  passa  en  Angleterre.  L'orfèvre  Massé,  qui, 
à  la  Révocation,  ne  devait  opposer  que  bien  peu  de  résistance  aux 
volontés  du  roi,  recueillit  le  second,  Jules-Gaspard,  âgé  de  dix-huit 
ans.  Le  consistoire  s'occupa  des  trois  plus  jeunes.  Jules-Gaspard 
était  une  proie  facile  à  conquérir;  au  mois  d'octobre  i683,  il  se 
laissa  conduire  chez  Delamare  et  de  là  aux  Nouveaux-Catholiques, 
où  il  abjura  le  17  novembre.  Après  quoi  il  se  trouva  sans  ressources; 
on  en  profita  pour  l'exciter  à  entraîner  son  frère  Paul-Gédéon,  âgé 
de  quatorze  ans,  qui  abjura  aussi  aux  Nouveaux-Catholiques,  le 
24  février  1684.  En  conséquence  Delamare  pria  La  Reynie  de 
mettre  le  premier  en  apprentissage  chez  un  graveur,  et  de  confier 
le  second,  qui  avait  des  dispositions  pour  la  peinture,  au  peintre 
Meusnier  qui  offrait  de  l'instruire  et  de  l'entretenir  à  raison  de 
400  livres  par  an.  Il  faut  se  hâter,  ajoutait  le  commissaire,  car  tous 
deux  ont  grandement  besoin  d'être  secourus  (Fr.  7062  f"  ig5). 

Le  20  mars  i685,  le  même  commissaire  écrit  qu'il  s'est  rendu 
«à  l'hôtel  des  gentilshommes  nouveaux-catholiques»,  pour  parler  à 
l'abbé  Des  Prez  de  quatre  petits  garçons,  sans  doute  ceux  du 
hbraire  Duchemin,  qu'on  allait  ôter  ou  qu'on  venait  d'ôter  à  leurs 
parents  (Fr.  7o5o  f"  28).  On  s'explique  d'autant  moins  cette  dési- 
gnation d'hôtel  des  gentilshommes  nouveaux  convertis,  qu'il  existe 
dans  les  papiers  du  même  Delamare  une  proposition  sans  date  et 
passée  inaperçue,  qui  tendait  à  l'établissement  d'une  maison  de 
nouveaux  catholiques  spéciale  pour  la  noblesse  (Fr.  21623  f  '  64).  — 
Le  24  avril,  Seignelay  adressait  à  La  Reynie  le  billet  suivant: 


La  maison  des  Nouveaux-Catholiques.  281 

Sa  Majesté  veut  que  vous  fassiez  mettre  aux  Nouveaux  ou  aux  Nouvelles- 
Catholiques  les  enfants  delà  nommée  Rousseau'  qui  se  trouveront  en  bas  âge, 
dans  lesquelles  maisons  leur  pension  leur  sera  paj'ée  par  Sa  Majesté; ...  à 
l'égard  des  autres  qui  seront  âgés,  Sa  Majesté  se  remet  à  vous  de  les  engager 
par  les  moyens  que  vous  estimerez  les  plus  propres  à  les  convertir  (O^  29). 

Le  5  mai^  Seignelay  informe  le  lieutenant  de  police  que  l'un  des 
enfants  enlevés  comme  orphelins  dans  le  faubourg  Saint-Marcel, 
est  réclamé  par  son  père.  Deux  petits  garçons  enlevés  avant  le 
8  mai,  de  chez  Dorteville,  furent  mis,  le  i3,  aux  Nouveaux-Catho- 
liques, par  ordre  et  aux  dépens  du  roi  (O'  29).  Abraham  Masclé, 
fils  de  Pierre,  aubergiste  de  la  rue  de  l'Echaudé,  y  fut  incarcéré  le 
14  par  le  capitaine  De  La  Pommeraye,  exempt  de  la  prévoté  ;  et  le 

22  septembre,  le  fils  du  chirurgien-major  du  régiment  du  roi, 
Nicolas  Lutrat,  qui  y  avait  été  conduit  par  Delamare,  y  fit  abjura- 
tion en  manifestant  le  désir  d'apprendre  la  profession  paternelle. 
Les  deux  fils  de  M.  de  La  Ferté-Civile  y  furent  écroués  le  10  no- 
vembre ;  mais  l'un  n'y  resta  que  jusqu'au  21  décembre.  On  le 
rendit  à  son  père  dès  qu'on  sut  que  celui-ci  avait  depuis  longtemps 
abjuré.  Ce  fils  n'avait  que  deux  ans.  Enfermer  des  enfants  de  deux 
ans  (car  celui-là  ne  fut  pas  le  seul)  et  encore  dans  un  couvent 
d'hommes,  n'est-ce  pas  le  comble  de  la  fureur  et  un  véritable 
attentat  contre  la  nature  humaine  ?  Jamais  les  hommes  ne  sont  plus 
méchants  et  plus  dénués  de  scrupules  que  lorsqu'ils  croient  défendre 
Dieu. 

De  fréquentes  évasions  attestent  que  le  régime  de  la  maison 
était  insupportable,  et  qu'on  }'•  accablait  de  mauvais  traitements  qui- 
conque essayait  de  sauvegarder  l'indépendance  de  sa  conscience. 
Girardot  ^  s'échappa  le  12  septembre  1686,  pendant  la  prière  du 
soir  (Fr.  7o53  f°  75).  En  1688  ce  fut  le  tour  des  frères  Dusquerque 
et  de  leur  camarade  De  Flinc^.  L'intendant  De  Ménars  avait  con- 
duit les    deux  premiers    dans  la  maison  en  vertu  d'un  ordre   du 

23  novembre  i685,  et  le  troisième,  fils  du  sieur  de  Flinc,  du  château 
de  Tilly  près  Houdan,  en  vertu  d'un  ordre  du  17  décembre. 
Y  étant  demeurés  deux  ans  et  demi  sans  que  les  instructions,  les 
sollicitations,  les  promesses,  les  menaces  etc.,  pussent  entamer  leur 
résolution,  ils  s'enfuirent  tous  trois  et  se  réfugièrent  au  château  de 


'  Une    nouvelle    convertie    de    ce    nom  ^  Un  fils  d'Anne  de    Flin  et  d'Isaac  de 

habitait  le  quartier  Sainte-Opportune,  et  Boubart,  baptisé  à  Nanteuil-lès-Meaux  le 

reçut  un  secours  de   sept  livres  en    i586.  6  août  1600,  eut  pour   parrain    Louis  de 

Voir  N""-Catholiq.  Meaux,  sieur  de  Charny. 

•  Voir  ci-dessus,  II  69. 


232  Revocation  de  l' Edit  de  Nantes  a  Paris. 

Tilly,  où  De  Ménars  alla  les  reprendre  pour  les  ramener  rue  de 
Seine-Saint- Victor,  par  ordre  du  i3  mars  et  du  24  avril  1688. 
A  peine  rentrés  au  bercail  détesté,  ils  s'enfuirent  de  nouveau  et 
trouvèrent  un  asile  dans  la  terre  de  Boisroger  près  Rouen.  Le 
i3  mai,  Seignelay  ordonnait  à  l'intendant  Feydeau  de  Brou  de  les 
arrêter  et  de  les  mettre  en  prison,  et,  le  22  juin,  de  les  tirer  des 
prisons  de  Rouen  pour  les  ramener  aux  Nouveaux-Catholiques. 
Piqués  d'honneur,  les  directeurs  de  la  maison  voulaient  à  toute 
force  triompher  de  ces  récalcitrants,  et  montrer  à  ceux  qui  auraient 
été  tentés  de  les  imiter  que  la  fuite  était  inutile,  puisqu'il  fallait 
toujours  retomber  sous  leur  domination  (O'  29  et  82).  En  1700, 
nouvelle  et  double  évasion  qui  sera  relatée  tout  à  l'heure. 

La  maison  de  la  rue  de  Seine-Saint-Victor  eut  part  à  la 
dépouille  des  hérétiques,  aussi  bien  que  celle  de  la  rue  Sainte-Anne. 
Elle  reçut  du  roi,  le  29  octobre  i685,  un  don  de  la  valeur  de  7000 
à  8000  livres,  que  le  curé  de  Saint-Etienne-du-Mont  avait  vivement 
sollicité  pour  son  église,  savoir  le  cimetière  protestant  de  la  rue  des 
Poules  et  les  bâtiments  qui  s'y  trouvaient.  Malgré  ce  subside 
extraordinaire,  les  ,  Nouveaux-Catholiques  ne  tardèrent  pas  à 
réclamer  un  nouveau  secours  en  raison  de  l'accroissement  du 
nombre  de  leurs  détenus,  presque  double  de  ce  qu'il  était  en  1678. 
Le  2  avril  1686,  Seignelay  invitait  La  Reynie  à  vérifier  l'exactitude 
de  la  réclamation,  afin  d'y  faire  droit  si  elle  était  fondée.  Delamare 
chargé  de  cette  vérification  écrivait  le  4  à  La  Reynie  : 

Il  y  a  présentement,  Monsieur,  dans  la  maison  des  Nouveaux-Catholiques 
trente-neuf  personnes  à  instruire,  qui  est  à  peu  près  le  plus  grand  nombre 
qu'on  y  puisse  recevoir,  et  l'on  remarque  dans  cette  maison  comme  ailleurs 
que  tous  ceux  qui  viennent  à  présent  et  qui  restent  à  convertir,  sont  beaucoup 
plus  difficiles  à  instruire  et  à  persuader  que  ceux  qui  sont  venus  les  premiers. 
De  là  la  maison  est  entraînée  à  plus  de  dépense.  L'ecclésiastique  ordinaire  ne 
peut  suffire  à  tant  de  travail,  et  elle  (la  maison)  a  été  obligée  d'en  prendre  un 
supplémentaire  pour  faire  les  conférences  et  les  controverses.  Sur  les  trente- 
neuf,  dont  cinq  gentilshommes,  il  n'y  en  a  que  six  qui  n'aient  point  fait  abju- 
ration; mais  tous  ont  encore  besoin  de  deux  mois  de  séjour  pour  être  bien 
instruits,  le  plus  ancien  n'y  étant  que  depuis  un  mois.  La  maison  a  bien  reçu 
du  roi  la  gratification  ordinaire  de  600  livres  par  an;  mais  c'est  insuffisant. 
On  lui  a  bien  donné  le  cimetière  de  Saint-Marcel  et  ses  dépendances;  mais 
personne  n'en  veut,  on  ne  peut  pas  le  louer,  donc  le  don  jusqu'à  présent  est 
inutile;  de  plus  la  charité  particulière  a  ralenti  son  élan.  Les  recettes  sont 
moindres  que  les  autres  carêmes,  bien  qu'on  fasse  prêcher  dans  la  chapelle  de 
la  maison']  les  meilleurs  prédicateurs.  Cette  maison  a  besoin  de  secours 
(Fr.  7o5o,  f"  i32). 


La  maison  des  Noiiveaiix-Catholiques.  233 

De  cette  lettre  et  d'autres  déjà  mentionnées  ressortent  quelques 
renseignements  non  dépourvus  d'intérêt.  Outre  les  pensions  des 
détenus  payées  par  le  roi  ou  par  leurs  parents,  la  maison  subsistait 
à  l'aide  d'un  don  royal  annuel  de  600  livres,  et  de  dons  particuliers, 
qu'on  cherchait  à  multiplier  en  appelant  dans  la  chapelle  les  prédi- 
cateurs les  plus  en  vogue.  Mais  le  zèle  faiblissait;  la  fièvre  des 
conversions  qui  s'était  emparée  de  tous  les  personnages  plus  ou 
moins  officiels,  n'augmentait  pas  les  recettes  en  proportion  des 
dépenses,  et  la  maison  ne  se  souciait  pas  de  faire  des  conquêtes 
qui  lui  fussent  onéreuses.  —  Au  mépris  de  tout  principe  et  de 
toute  convenance,  on  commençait  par  contraindre  les  détenus  à 
l'abjuration,  sauf  à  les  instruire  après.  Les  esprits  formés  à  l'école 
du  catholicisme  n'étaient  nullement  choqués  de  cette  monstruosité. 
A  défaut  des  âmes,  on  se  contentait  des  corps  qu'on  enchaînait  au 
besoin  pour  les  traîner  à  la  messe,  ou  des  bouches  qui  proféraient 
une  abjuration  menteuse  parce  qu'elle  n'était  pas  libre.  —  La 
résistance  qu'opposaient  les  prisonniers  avait  nécessité  l'adjonc- 
tion d'un  second  prêtre.  Ils  étaient  donc  deux  dans  l'établissement, 
occupés  du  matin  au  soir  à  persuader  ceux  auxquels  on  avait 
d'abord  fait  violence.  A  partir  de  i6gr,  l'un  des  deux  fut  Zacharie 
Chardon  de  Lugnj',  prêtre  de  Saint-Sulpice  et  prosélyte  de 
Bossuet;  le  21  mars  1703,  il  demandait  une  pension  comme  aj'ant 
travaillé  douze  ans  à  l'instruction  de  ses  anciens  coreligionnaires 
détenus  dans  la  maison  de  la  rue  de  Seine-Saint-Victor  (O  25o).  — 
Nous  savons  par  Théodore  de  Béringhen  que  le  mensonge  était 
passé  en  habitude  chez  les  convertisseurs.  Les  Nouveaux-Catho- 
liques ne  faisaient  pas  exception.  En  déclarant,  le  4  avril  1686,  à 
l'envoyé  du  roi  que  le  plus  ancien  de  leurs  pensionnaires  n'était 
chez  eux  que  depuis  un  mois,  ils  affirmaient  par  gloriole  un  fait 
matériellement  inexact;  car,  ainsi  qu'on  l'a  vu  plus  haut,  les 
Dusquerque  étaient  leurs  prisonniers  depuis  quatre  mois.  Les  bons 
Pères  avaient  leur  amour-propre  et  n'auraient  pas  été  fâchés  que  le 
monarque  crût  leur  habileté  infaillible. 

Elle  ne  l'était  pas  cependant.  Avant  de  s'enfuir,  les  Dusquerque 
avaient  été  deux  ans  et  demi  entre  leurs  mains.  De  même  au  bout 
de  sept  mois  d'efforts  inutiles  pour  la  conversion  d'Alexandre 
Morisset*,  arrivé  chez  eux  le  3i  août  1686,  ils  étaient  réduits  à 
demander  «d'en  être  déchargés  à  cause  de  son  opiniâtreté,  qui 
était  d'un   mauvais  exemple  pour  les  jeunes  gens  »   détenus  avec 

'  Voir  prisons. 


284  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Parts. 

lui;  sur  quoi  La  Reynie  le  fît  non  moins  inutilement  transférer  aux 
Célestins  proche  l'Arsenal.  Nous  ignorons  s'ils  vinrent  à  bout  du 
fils  de  Courtois  envoyé  chez  eux  le  6  décembre  1697;  mais  celui  de 
Plastrier  qu'ils  avaient  reçu  par  ordre  du  2  juillet  de  la  même  année^ 
se  fit  naturaliser  anglais  trois  ans  après.  Au  mois  de  novembre 
1700,  Jacob  Truffault  et  Nicolas  Lucas,  jeunes  garçons  évadés  de 
la  communauté,  furent  arrêtés  à  Douai  comme  ils  se  préparaient  à 
franchir  la  frontière  ;  or  le  dernier  était  entré  dans  l'établissement 
le  8  juin  lôgS.  Enfin,  le  5  mars  1701,  le  nommé  Bruguier  lut  envoyé 
de  chez  eux  à  l'Hôpital-Général,  parce  qu'il  persistait  «dans  son 
opiniâtreté»  (O  248). 

En  1688,  il  y  eut  sans  doute  dans  la  maison  quelque  correction 
inusitée,  plus  violente  qu'à  l'ordinaire  et  qui  fit  scandale.  La  Reynie, 
qu'il  était  pourtant  difficile  de  scandaliser  en  matière  de  conversion, 
semble  avoir  porté  plainte.  Seignelay  lui  répondit  le  14  juin  : 

Je  puis  vous  assurer  que  le  roi  n'avait  donné  aucun  ordre  pour  ce  qui  s'est 
fait  dans  la  maison  des  Nouveaux-Catholiques,  et  que  Sa  Majesté  m'a  ordonné 
d'en  parler  fortement  à  M.  l'archevêque,  afin  d'empêcher  pareille  chose  à 
l'avenir  (O' 32). 

Treize  années  après  le  décret  révocatoire  qui  avait  affirmé 
l'extinction  de  l'hérésie,  les  protestants  de  Paris  étaient  si  peu 
convertis,  qu'il  y  eut  nouvelle  expulsion  d'incorrigibles  et  une 
recrudescence  d'enlèvements  d'enfants,  qui  nécessita  l'agrandisse- 
ment de  la  maison  de  la  rue  de  Seine-Saint- Victor.  Nous  lisons  dans 
un  mémoire  postérieur  à  la  déclaration  du  10  février  1698:  «M.  l'ar- 
chevêque de  Paris  et  M.  D'Argenson  paraissent  entrer  dans  cette 
maxime  qu'il  n'y  a  rien  de  mieux  que  d'ôter  aux  nouveaux  catho- 
liques leurs  enfants,  et  se  disposent  à  établir  la  maison  des 
Nouveaux-Catholiques  de  manière  qu'elle  puisse  contenir  grand 
nombre  d'enfants  qu'on  ôtera  à  leurs  pères.  Cette  méthode  bonne 
en  apparence  a  de  grands  inconvénients»  (Fr.  7045  f"  99).  Cette 
protestation  sous  forme  adoucie,  qu'on  est  heureux  de  rencontrer, 
ne  fut  point  écoutée,  témoin  les  billets  suivants  adressés  au  lieute- 
nant de  police  par  Pontchartrain  : 

9  avril  i6g8. 

Lorsque  vous  aurez  concerté  avec  l'archevêque  de  Paris  ce  qu'il  y  a  à 
faire  pour  la  maison  des  Nouveaux-Catholiques,  et  pour  procurer  aux  jeunes 
gens  les  instructions  dont  ils  ont  besoin,  nous  proposerons  au  roi  les  expé- 
dients qui  auront  été  trouvés  les  plus  convenables. 


La  maison  des  Nouveaux-Catholiques.  235 

10  avril  1698. 

Ceux  qui  gouvernent  la  maison  des  Nouveaux-Catholiques  ont  toujours 
paru  disposés  à  s'employer  avec  zèle  à  l'instruction  des  enfants  nouveaux 
catholiques  ;  c'est  à  vous  à  concerter  avec  eux  ce  qui  se  pourrait  faire  pour  le 
mieux. 

23  avril  1698. 

Le  roi  approuve  que  vous  ôtiez  aux  nouveaux  catholiques  mal  convertis 
leurs  enfants  pour  les  faire  instruire;  c'est  à  vous  à  en  user  sur  cela  avec 
prudence. 

21  mai  1698. 

L'expédient  que  vous  proposez  d'ôterles  enfants  aux  nouveaux  catholiques 
soupçonnés  de  vouloir  sortir  du  royaume  est  très-bon;  mais  aussi  il  faut  en 
user  avec  prudence,  car  de  les  ôter  ainsi  sans  un  pressant  besoin,  c'est  révolter 
l'enfant  contre  le  père  et  le  mettre  hors  d'état  d'embrasser  aucune  profession 
(0'42). 

Ainsi  un  secrétaire  d'Etat  reconnaissait  que  l'enlèvement  des 
enfants  et  l'obligation  imposée  aux  parents  de  leur  payer  une 
pension,  constituait  l'enfant  en  état  de  révolte  contre  le  père  et 
avait  pour  résultat  de  multiplier  le  nombre  des  fainéants,  en  un 
mot,  que  la  désorganisation  de  la  famille  était  nuisible  à  l'Etat. 
C'est  là  qu'en  étaient  en  1698,  grâce  aux  protestations  de  Vauban, 
quelques-uns  des  ministres  de  Louis  XIV,  qu'un  orgueil  aussi  in- 
sensé qu'incommensurable  a  seul  empêché  de  rétablir  l'Edit  de 
Nantes  pour  ramener  la  prospérité  dans  le  royaume. 

Après  l'agrandissement  de  la  maison,  nous  ne  trouvons  que 
quelques  noms  à  signaler;  deux  en  1699:  le  fils  de  Poupart,  de 
Claye  (Seine-et-Marne),  amené  le  6  mars  à  la  demande  de  Bossuet, 
et  relâché  le  5  mai  de  l'année  suivante  à  condition  de  rester  près 
du  prieur  de  Montmorency  jusqu'à  parfaite  instruction  ;  puis  le  fils 
d'Arnoux,  laboureur,  amené  le  10  mai  et  sorti  le  3  août.  Cinq  en 
1700  :  Truffault  et  Lucas  déjà  mentionnés  ;  les  deux  fils  de  l'orfèvre 
Seheult,  arrêtés  fuyant  avec  leur  mère  et  leurs  sœurs,  amenés  le 
10  juin;  Jean-David  Matheis,  tanneur,  Suisse  du  canton  de  Berne, 
qui  abjure  au  mois  d'août  et  reçoit  un  secours  de  cent  livres. 
Quatre  en  1701:  Sommerus,  transféré  de  l'Hôpital-Général  le 
19  novembre  ;  le  fils  aîné  d'une  veuve  de  Mer,  le  fils  aîné  de  l'hor- 
loger Duchesne,  et  Nicolas  Worms,  norwégien.  D'Argenson  fut 
chargé  d'examiner  si  ce  dernier,  qui  avait  abjuré  dans  la  maison, 
était   digne    que  Sa  Majesté  lui   fît  quelque  charité   (O  248).  Le 


236  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  a  Paris. 

3i  décembre  1702,  on  y  conduisit  pour  un  mois  Pierre  Galais,  de 
Tiiouars,  demeurant  à  Paris  et  arrêté  le  3r  mars  1701  pour  avoir 
expédié  en  Poitou  de  «  mauvais  livres  »,  c'est-à-dire  des  ouvrages 
protestants.  En  1708,  nous  y  découvrons  le  sieur  de  Franclieu, 
«opiniâtre»,  et  le  sieur  de  Fernex,  genevois,  qui,  au  mois  de  sep- 
tembre, demande  de  quoi  s'acheter  des  habits  pour  entrer  dans  la 
congrégation  des  prêtres  de  l'Oratoire.  En  octobre  1705,  l'apothi- 
caire Charas,  demande  que  son  frère  soit  transféré  de  la  Bastille 
dans  l'établissement  de  la  rue  de  Seine-Saint- Victor  1.  Enfin,  en 
avril  1706,  la  police  reçoit  l'ordre  d'y  conduire  pour  six  mois  un 
nommé  Lefèvre,  et  de  l'arrêter  ensuite  si  au  bout  des  six  mois  il 
n'est  pas  devenu  catholique  pratiquant. 

D'après  l'ouvrage  de  J.-A.  L.  ^,  la  maison  des  Nouveaux-Catho- 
liques aurait  été  supprimée  dès  1775.  Nous  ne  sommes  pas  en 
mesure  de  contester  l'exactitude  de  cette  assertion;  mais  elle  nous 
étonne,  il  nous  semblerait  plus  vraisemblable  que  la  maison  eût 
subsisté  jusqu'à  la  Révolution.  On  peut  estimer  qu'elle  a  reçu,  dans 
son  existence  d'un  siècle  et  demi,  moitié  moins  de  pensionnaires  que 
les  Nouvelles-Catholiques,  soit  de  2000  à  25oo.  Nous  ne  lui  con- 
naissons d'autres  succursales  que  celles  d'Alençon,  Caen,  Metz  ; 
mais  le  nombre  a  dû  en  être  plus  considérable. 

'  Voir  prisons.  '  Dictionn.  historiq.  et  iopographiq.  de 

Paris,  Paris,  i83S,  in-S". 


XX 


LA  MAISON  DES  NOUVELLES-CATHOLIQUES 


L'institution  des  Nouvelles-Catholiques,  fondée  en  1634  par 
Marie  de  Lumagne,  veuve  de  M.  de  Pollalion,  conseiller  du  roi, 
s'établit  dans  le  quartier  Saint-Germain-des-Prés,  rue  des  Fos- 
soyeurs, aujourd'hui  Servandoni,  vis-à-vis  l'hôtel  de  Lorraine.  Le 
roi  la  prit  sous  sa  protection  par  un  arrêt  de  son  conseil  en  date 
du  12  mai  1637  2.  La  même  année,  deux  filles  de  La  Framerie, 
âgées,  l'une  de  onze  ans,  l'autre,  de  treize,  ayant  été,  après  la  mort 
de  leur  père,  attirées  et  retenues  dans  la  maison,  la  mère  porta 
plainte  au  bailli  de  Saint-Germain-des-Prés,  qui  les  lui  fit  rendre. 
Les  Nouvelles-Catholiques,  à  leur  tour,  intentèrent  un  procès  au 
bailli,  et  Louis  XIII,  évoquant  la  cause  en  son  Conseil,  défendit  à 
ce  magistrat,  qui  prenait  son  devoir  au  sérieux,  de  se  mêler  à  l'ave- 
nir de  semblables  affaires. 

De  la  rue  des  Fossoyeurs  l'institution  fut  transportée  dans  la 
rue  Pavée-au-Marais,  où  elle  se  trouvait  encore  en  1647;  puis,  en 
1648,  dans  la  rue  Sainte-Avoye,  entre  la  rue  du  Plâtre  et  celle  des 
Blancs-Manteaux.  Un  document  émané  de  l'archevêché  et  daté  de 
1645,  porte  que,  depuis  neuf  à  dix  ans,  «  l'hôtel  des  filles  nouvelles 
converties  à  la  foi  »  a  toujours  compté  de  trente  à  quarante  pen- 
sionnaires, de  sorte  que,  «  par  la  grâce  de  Dieu  »,  plus  de  cinq  cents 
filles  converties  sont  sorties  de  l'établissement  après  y  avoir  reçu 
l'instruction  religieuse  et  la  communion,  et  ont  été  pour  la  plupart 
placées  dans  des  emplois  ou  conditions  sortables  à  leur  naissance 
et  à  leur  capacité^.  A  partir  de  i65i,  une  maison  de  la  rue  Neuve- 


'  Hélyot,  Ordres  monastiq., 
>  A.  N.,  Q>  1081. 


VIII,   143).  3  A.  N.,  L  1048. 


238  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Saint-Eustache,  donnée  par  le  frère  aîné  de  Turenne,  Frédéric- 
Maurice  de  La  Tour  d'Auvergne,  passé  depuis  quatorze  ans  au 
catholicisme,  servit  de  succursale  à  l'établissement,  qui  fut,  en  1673*, 
transféré  sur  la  butte  des  Moulins,  au  numéro  63  de  la  rue  Sainte- 
Anne,  où  il  resta  jusqu'à  sa  suppression. 

Voici  les  noms,  à  nous  connus,  des  supérieures  de  la  maison 
la  duchesse  de  Crouy,  première;  la  comtesse  de  Montgommery 
seconde;  la  présidente  Loysel;  M™'=  Fouquet;  en  1680,  Marie  Fou- 
cault, sœur  de  l'intendant  (?);  en  i685,  Marie-Madelaine  Garnier,  à 
laquelle  succéda,  en  1698,  la  sœur  Ancelin;  de  1700  à  1720  et  peut- 
être  au-delà,  Marie  Chevalier;  en  1733,  Marie-Françoise  Heat;  en 
1740,  Marie  Chantreau;  en  1751,  Marguerite  Catillon,  nouvelle 
convertie;  en  1790,  Marie-Marthe  Pithois,  qui  fut  la  dernière.  — 
En  1659,  Péan  du  Manoir  était  directeur  de  la  maison  que  Fénelon 
gouverna  onze  ans,  de  1678  au  mois  d'août  1689.  En  1691,  nous 
voyons  à  sa  place  son  ami  et  son  subordonné  dans  la  mission  de 
Saintonge,  l'abbé  Milon,  conseiller  aumônier  du  roi,  et  en  lôgS, 
l'abbé  Girard,  si  nous  ne  nous  trompons  (voir  les  art.  De  Barle 
et  Villarnoul). 

Comme  son  père,  Louis  XIV  protégea  cette  maison  et  celle  des 
Nouveaux-Catholiques.  La  déclaration  du  29  avril  1673,  s'exprime 
ainsi  sur  le  compte  de  ces  deux  établissements: 

Plusieurs  hérétiques,  tant  de  notre  royaume  que  des  pays  étrangers,  y  ont 
fait  abjuration  de  leurs  hérésies,  y  oui  trouvé  avec  joie  une  retraite  assurée  contre 
les  persécutions  de  leurs  parents  dans  leurs  nécessités  et  délaissements,  en  sorte 
que  l'on  nourrit  chaque  jour  vingt  ou  vingt-cinq  hommes  nouveaux  convertis, 
et  ordinairement  jusqu'à  quarante  filles  nouvelles  catholiques;...  à  l'effet  de 
quoi  nous  donnons  annuellement  depuis  longtemps  mille  livres  au  Nouvelles- 
Catholiques...  Nous  confirmons,  autorisons  l'établissement  des  deux  dites  mai- 
sons, leur  accordons  privilèges,  fi-anchises,  exemptions,  à  condition  de  ne 
pouvoir  être  changées  en  maisons  religieuses,  mais  demeureront  en  état 
séculier^. 

Séduire  les  enfants  ou  les  ravir  à  leurs  familles,  les  séquestrer 
et  les  tourmenter  jusqu'à  l'abjuration,  c'était,  dans  le  langage  officiel 
tout  plein  de  réticences  et  de  mensonges,  leur  procurer  des  retraites 
salutaires  contre  les  persécutions  de  leurs  parents  et  contre  les  arti- 
fices des  hérétiques'-^.  La  lettre   suivante,    qu'un   secrétaire  d'Etat 


'  L'alignement   des   constructions  avait  le   cœur   du    Fils    de    Dieu    pour  opérer 

été  donné  dès  i6t36.  l'œuvre    de    notre    salut,    allume    encore 

'  A.  N.,  Q'  1081.  aujourd'hui    dans   l'Église   les    cœurs  de 

■■'  »Cc  feu    de  charité   qui    brûlait  dans  tous  les  fidèles  et  les  anime  sans  cesse  à 


La  maison  des  Nouvelles-Catholiques.  289 

adressait  à  La  Reynie  au  mois  de  janvier  1678,  est  plus  caractéris- 
tique encore  et  plus  scandaleuse,  s'il  est  possible  : 

Charlotte  Leblanc,  fille  d'un  orfèvre,  voulant  abjurer  l'hérésie  de  Calvin, 
s'adressa  il  y  a  quelque  temps  à  M.  Colbert,  qui  la  fit  mettre  aux  Nouvelles- 
Catholiques,  où  elle  fit  son  abjuration  entre  les  mains  de  M.  l'évêque  de 
Xaintes.  Elle  fut  mise  quelque  temps  après  entre  les  mains  de  M"""  la  maré- 
chale de  Humières  pour  être  affermie  dans  la  religion;  mais  ayant  disparu 
dix  jours  après,  sans  qu'on  ait  pu  savoir  où  elle  est  allée,  le  roi  m'a  ordonné 
de  vous  dire  que  vous  aj'ez  à  vous  informer  si  elle  s'est  retirée  chez  ses  pa- 
rents, et  en  cas  qu'ils  l'aient  fait  enlever,  que  vous  leur  fassiez  faire  leur  procès 
comme  séducteurs  et  ravisseurs,  et  si,  au  contraire,  elle  y  est  retournée  de  bon 
gré,  que  vous  fassiez  informer  contre  elle  comme  relapse'. 

Par  leurs  singuliers  abus  de  langage,  les  Constitutions  pour  la 
maison  des  Nouvelles-Catholiques  montrent  comment  put  s'établir 
plus  tard  la  fiction  légale,  d'après  laquelle  il  n'y  aurait  plus  eu  de 
protestants  dans  le  roj^aume.  En  voici  le  résumé  : 

«A  six  heures,  les  sœurs  du  séminaire  feront  lever  les  nouvelles 
catholiques,  et  chaque  sœur  dans  son  dortoir,  les  a3^ant  fait  mettre  à 
genoux,  prononcera  à  voix  intelligible  les  actes  d'adoration,  d'ac- 
tions de  grâces  et  autres  exercices  du  matin  ;  et  ensuite  jusqu'à 
sept  heures  chacune  fera  son  lit,  s'habillera  et  rangera  ses  hardes. 

«  A  sept  heures,  on  sonnera  une  petite  cloche  pour  faire 
assembler  toutes  les  sœurs  et  les  nouvelles  catholiques,  pour  faire 
les  prières  vocales  accoutumées,  après  lesquelles  une  des  sœurs 
alternativement  fera  un  catéchisme  sur  les  mystères  de  notre  sainte 
religion.  » 

A  huit  heures,  assistance  à  la  messe.  «  Après  le  premier 
Evangile,...  les  filles  qui  n'ont  point  encore  abjure  l'hérésie^  sortiront 
et  une  des  sœurs  du  séminaire  avec  elles,  qui  leur  apprendra  des 
prières  et  les  Commandements  de  Dieu  ■*  durant  le  reste  de  la 
messe  », 

travailler  à  la  conversion  des  pécheurs  et  '  Depping,  Corresp.  adm.,  IV,   23i.  — 

de  leurs    frères  errants,...  et   à  leur  pro-  La  peine  portée   contre    les   relaps  par  la 

curer  des  retraites  salutaires  contre  etc.»  déclaration  du  20  juin  i663   était  alors  le 

[Constitution   pour    la    maison    des  NU's-  bannissement  à  perpétuité. 

Cath.  de  Paris.  Paris,  1675,  in-12,  p.  IV).  ^  Puisqu'elles  persistent  à  ne   pas  vou- 

—  Bossuet    écrit  non  moins  abusivement  loir  abjurer,   elles   sont  donc  encore  pro- 

à  la  communauté   des    Filles    charitables  testantes.  Pourquoi   les  appeler  nouvelles 

de  La  Ferté-sous-Jouarre:  «Mes  filles,  je  catholiques? 

n'ai  point  douté  que  vous  n'eussiez  de  la  ^  Comme  il  n'y  avait  point  de  pro- 
joie d'instruire  les  nouvelles  catholiques.  testant  qui  ne  sût  par  cœur  le  Décalogue, 
Ce  n'est  pas  assez  de  les  recevoir  quand  l'auteur  des  Constitutions  entend  évidera- 
elles  viendront;  ils  faut  que  la  charité  ment  par  commandements  de  Dieu  les 
vous  fasse  trouver  le  moyen  de  les  attirer  commandements  de  l'Eglise,  ainsi  qu'il 
(18  janvier  1686)».  le  dira  plus  loin. 


2  10  Révocation  de  l'Eciit  de  Nantes  à  Paris. 

A  neuf  heures,  travail  jusqu'à  midi;  à  dix  heures,  lecture  de  la 
vie  du  saint  du  jour;  à  onze,  chant  des  commandements  de  Dieu  et 
de  l'Église.  Un  peu  avant  midi,  adoration  du  saint-sacrement.  A 
midi,  réfectoire,  lecture  jusqu'à  la  fin  du  repas.  Récréation  jusqu'à 
une  heure  et  demie;  puis  on  dit  none.  A  deux  heures,  travail;  à 
trois  heures,  vêpres  et  compiles  au  chœur;  les  nouvelles  catholiques 
n'y  assistent  pas,  on  leur  fait  une  lecture  d'une  demi-heure.  A 
quatre  heures,  chant  des  cantiques.  A  cinq  heures,  instruction  et 
controverse.  A  six  heures,  oraison  au  choeur,  sans  les  nouvelles 
catholiques  auxquelles  on  apprend  le  chapelet  durant  ce  temps-là 
jusqu'à  sept  heures.  A  sept  heures,  réfectoire;  à  huit  heures,  tra- 
vail; à  neuf  heures,  examen  de  conscience  et  prière.  A  dix  heures, 
coucher  en  silence.  Défense  de  parler  au  dortoir  et  de  coucher  à 
deux. 

«  La  première  et  principale  dévotion  de  la  maison  est  d'honorer 
les  mystères  de  la  Passion  et  de  la  Croix...  L'on  aura  aussi  une 
grande  dévotion  pour  la  sainte  Vierge,  afin  de  l'inspirer  aux  filles 
qui  viennent  de  l'hérésie,  et  de  leur  apprendre  à  rendre  un  culte 
particulier  à  cette  mère  de  miséricorde.» 

Tous  les  vendredis,  instruction  de  controverse  par  quelque 
savant  et  pieux  ecclésiastique.  Le  supérieur  prendra  aussi  soin  de 
faire  ou  de  procurer  des  exhortations  ou  conférences  spirituelles. 
Ce  supérieur  est  nommé  par  l'archevêque  sur  la  présentation  de 
trois  noms  faite  par  les  sœurs. 

Défense  d'aller  au  parloir  sans  autorisation  de  la  supérieure. 
«  L'on  n'y  sera  point  plus  d'une  heure  sans  une  permission 
expresse,...  et  l'on  y  donnera  nécessairement  une  compagne  ou 
assistante  principalement  aux  nouvelles  catholiques,  qui  seront 
assistées,  si  faire  se  peut,  des  personnes  les  plus  capables  de  la 
maison,  quand  elles  seront  visitées  de  leurs  parents  hérétiques  ». 

On  ne  recevra  point  dans  la  maison  «  de  filles  au-dessous  de 
l'âge  de  douze  ans,  suivant  les  édits,  si  les  parents  ou  les  juges  ne 
le  permettent».  Par  cette  phrase  négative  et  d'une  habileté  infinie, 
l'institution  se  mettait  au-dessus  des  lois  de  l'État,  et  sollicitait  la 
connivence  des  magistrats  pour  fouler  aux  pieds  la  déclaration  du 
i"  février  1669,  qui  défendait  d'enlever  les  jeunes  filles  âgées  de 
moins  de  douze  ans  révolus.  Quant  au  consentement  paternel,  il  ne 
figure  ici  que  par  respect  humain;  celui  des  juges  permettait  de 
s'en  passer. 

Enfin  ce  règlement  exhorte  les  «  filles  réfugiées  dans  la  maison» 
à  regarder  «les  sœurs  du  séminaire  comme  leurs  anges  tutélaires, 


La  maison  des  Nouvelles-Catholiques.  241 

auxquels  Dieu  a  donné  la  charge  et  le  pouvoir  de  les  conduire 
dans  toutes  leurs  voies  pour  les  tirer  des  ténèbres  de  l'erreur  et  de 
l'ignorance». 

En  réalité,  ce  soi-disant  refuge  était  une  prison,  oi^i  la  jeune 
huguenote  était  traînée  pour  le  seul  crime  de  sa  naissance,  et  d'où 
elle  ne.  devait  sortir  qu'après  avoir  abjuré  ou  feint  d'abjurer  les 
sentiments  religieux  qu'elle  avait  sucés  avec  le  lait  '.  La  résistance 
ne  faisait  que  prolonger  l'incarcération,  les  douleurs  de  l'absence 
et  accroître  les  sévérités  que  le  règlement  imprimé  passe  sous 
silence.  Tous  les  exercices  de  la  maison  :  prières,  catéchisme,  messe, 
vêpres,  chants,  lectures,  controverse,  conversations,  la  piété  machi- 
nale et  mystique  à  la  fois  qu'on  y  respirait,  la  discipline  à  laquelle 
il  fallait  se  ployer,  tout  tendait  à  l'amoindrissement  de  la  raison,  à 
l'énervement  de  la  volonté,  à  l'abdication  de  la  conscience.  Tout 
était  calculé,  réglé,  mesuré  en  vue  de  la  conversion,  ou,  comme  on 
disait  alors,  de  la  réunion,  ce  cauchemar  perpétuel  que  le  réveil  ne 
dissipait  jamais.  Par-dessus  tout  on  craignait  «  les  conversations 
douces  et  amiables  »  par  lesquelles  la  mère  pouvait  raffermir  la  foi 
ébranlée  de  ses  filles  ;  aussi  ne  permettait-on  les  visites  qu'à  bon 
escient. 

C'est  en  vertu  de  lettres  de  cachet  et  conduites  comme  des 
criminels  par  un  commissaire  ou  un  exempt  de  police,  que  les  pré- 
tendues «réfugiées»  entraient  dans  ce  soi-disant  asile  de  la  charité. 
Voici  l'un  des  billets  d'un  laconisme  superbe  que  le  marquis  de 
Seignelay  adressait  à  La  Reynie  : 

20  octobre  i685. 

Sa  Majesté  veut  que  vous  envoyiez  prendre   à  Charenton  Magdeleine 
Risoul  et  que  vous  la  fassiez  mettre  aux  Nouvelles-Catholiques. 

De  Francini-Grandmaison,  chargé  de  l'exécution  de  cet  ordre, 
écrivait  le  22  au  lieutenant  de  pohce  : 

J'ai  fait  arrêter  la  fille  et  l'ai  fait  mettre  entre  les  mains  du  commissaire 
Delamare  qui  l'a  menée  aux  Nouvelles-Catholiques. 

Autre  billet  de  Seignelay  à  La  Reynie  : 


<  Il  n'y    eut    qu'un    très    petit    nombre  Du  Cerceau  de  Tilly,   M"°  de  Boisragon, 

d'exceptions,    notamment    M""  de  Saint-  M""  de  Boisrogues,  M"«  de  Delon  de  La 

Laurent-Sainte-Hermine,    parente  de  M"'  Gcupillière,  M"*  de  Luc-Brachetière. 
de  Maintenon,   M"*  de  Saint-Hilaire,   M°" 


242  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

24  janvier  1686, 

Le  roi  sait  que  la  femme  du  nommé  Trouillon,  apothicaire  à  Paris,  qui  est 
actuellement  auprès  de  M.  le  duc  et  de  M""'  la  duchesse  de  Bouillon,  est  une 
des  plus  opiniâtres  huguenotes  qu'il  y  ait.  Et  comme  sa  conversion  pourrait 
attirer  celle  de  son  mari,  Sa  Majesté  veut  que  vous  la  fassiez  arrêter  et  con- 
duire aux  Nouvelles-Catholiques,  suivant  l'ordre  que  je  vous  en  envoie. 

Dans  la  crainte  des  conflits  d'autorité,  et  pour  ne  pas  empiéter 
sur  le  domaine  épiscopal,  le  procureur-général  De  Harlay,  qui  au 
nom  de  la  justice  présidait  à  l'œuvre  des  conversions  forcées,  de- 
mandait des  blancs-seings  à  l'archevêque  de  Paris  : 

3  avril  1686. 

Monsieur,  il  ne  me  reste  plus  que  deux  ou  trois  de  vos  mandements  pour 
faire  recevoir  des  femmes  dans  les  couvents  ;  je  vous  prie  d'avoir  pour  agréable 
de  m'en  envoyer  une  douzaine.  Je  suis  etc. 

Le  plus  doux  de  nos  martyrs,  Brousson,  s'exprime  ainsi  dans  la 
première  de  ses  Lettres  aux  catlioliqncs  romains  *  :  «Les  femmes  et  les 
filles  qui  ont  de  la  piété  sont  enfermées  dans  des  couvents  où  d'ordi- 
naire des  religieuses  ignorantes  et  forcenées  se  font  un  mérite  de  les 
tourmenter  incessamment.»  —  Le  ministre  Gaultier  de  Saint-Blan- 
card  tient  le  même  langage'^:  «Les  religieuses  étaient  comme 
autant  de  furies  déchaînées  qui  ne  laissaient  à  leurs  prisonnières 
aucun  repos,  et  elles  étaient  secondées  par  des  ecclésiastiques  et 
par  des  moines  de  toutes  sortes,  à  qui  on  livrait  à  toute  heure  ces 
pauvres  captives,  afin  qu'ils  pussent  les  ébranler  et  les  séduire  ». 
—  iVIichelet  dit  à  son  tour  ^  :  «  Trois  ou  quatre  ans  avant  les 
premières  dragonnades,  vers  1677,  s'organisèrent  en  France  les 
nombreuses  maisons  oîi  l'on  jetait  les  filles  protestantes. . .  On 
compta  bientôt  une  foule  de  ces  couvents-prisons*.  Dans  celui  de 
Paris,  sous  les  yeux  du  public,  on  employait  toutes  les  séductions 
de  la  douceur.  Mais  les  autres,  au  loin,  furent  des  maisons  de  force 


'  Bullet.,  3'  sdr.,  IV,  431.  Châlons,   Chartres,    Clamecy,   Coutances, 

"  Hist.  apologctiq.,  II,  io3.  Figeac,  Gex,    La    Rochelle,    Lescar,    I.i- 

'  Louis  XIV  et  la  Rcvoc,  p.  253.  bourne,    Louilun,    Luçon  ,    Lyon,    Metz, 

*  En  1C91,  le  roi  accordait  au  moins  la  Noyon,  Orléans,  Parthenay,  Pau,  Poitiers, 

somme  annuelle   de  1200  livres  aux  N""-  Pons,    Reims,    Rouen,    Saint-Lo,   Sarlat, 

Catholiques    des    trente-cinq    villes    sui-  Sedan,  Tours,  sans   parler   des    maisons 

vantes:    Alençon,    Angers,    Angoulùme,  analogues    fondées    par   d'autres    ordres 

Bayonne,  Beaumont   (diocèse    de  Sarlat),  [Bullet.,  IX,  74), 

Bergerac,  Blois,  Bordeaux,  Caen,  Cahors, 


La  maison  des  Nouvelles-Catholiques.  248 

pour  dompter  les  rebelles  »,  qu'on  laissait  au  besoin  pourrir  dans 
\in  pace,  au  milieu  des  reptiles,  et  où  l'on  ne  reculait  devant  aucune 
atrocité'.   Citons  un  seul  exemple:  «Les  supérieurs  de  la  maison 
des  nouvelles  converties  établie  dans  la  ville  d'Uzès,  se  plaignirent 
de  la  rébellion  de  quelques  filles   qui   ne   paraissaient  pas   assez 
bonnes  catholiques,  on  les  condamna  à  recevoir  le  fouet  de  la  main 
de  ces  fausses  dévotes,   et  la  chose  fut  exécutée  en  présence  du 
major  du  régiment  de  Vivonne  et  du  juge  de  la  ville.  Il  y  en  avait 
huit  de  coupables,  dont  la  plus  jeune  avait  seize  ans,  et  dont  la  plus 
âgée  n'en  avait  que  vingt-trois.  Cependant  on  les  traita  comme  des 
enfants  de  six  à  sept  ans.   On  les  troussa  jusqu'aux  reins,  et  elles 
furent  fouettées  (avec  des  lanières  armées  de  plomb,  dit  Jurieu)  à  la 
vue  de  plusieurs  de  leurs  compagnes  et  pour  leur  servir  d'exemple. 
Pendant  l'exécution  elles  reprochaient  à  ces  hypocrites  la  fausse 
piété   qui   les  faisait  renoncer   à  la  pudeur    de  leur  sexe  »  (Elle 
Benoit,  V,  898).  Il  est  possible  qu'on  n'ait  jamais  fait  preuve  d'une 
telle  impudeur  dans  la  maison  de  la  rue  Sainte-Anne  ;  cependant  si 
Michelet  avait  connu  tous  les  faits,  il  n'aurait  pas  écrit  cette  phrase  : 
«  La  maison  de  Paris,  comme  la  plupart  des  couvents  de  la  capitale, 
élégante   et  humanisée,  était  relativement  un  paradis.»  Un  paradis 
même  relatif,  c'est  beaucoup  trop  dire;  car  l'incurable  sécheresse 
de  cœur  du  fanatisme  y  régnait  comme  partout  ailleurs. 

Un  billet  de  Seignelay  à  La  Reynie  en  date  du  10  novembre 
i685,  atteste  la  dureté  du  régime  de  l'établissement  : 

Sa  Majesté  a  été  informée  que  le  sieur  de  La  Ferté-Civile...  pourrait  se 
convertir-,  si  Sa  Majesté  ôtait  des  mains  de  sa  femme...  les  enfants  qu'il  a  eus 
d'elle  et  qu'elle  a  dessein  de  faire  passer  dans  les  pays  étrangers,  sur  quoi  Sa 
Majesté  m'ordonne  de  vous  écrire  qu'elle  veut...  que  vous  fassiez  mettre  les 
garçons  aux  Nouveaux-Catholiques  et  les  filles  aux  Nouvelles-Catholiques,  avec 
ordre  qu'on  les  instruise  et  qu'oit  les  traite  mieux  qu'on  n'a  accoutumé  de  traiter 
ceux  qui  sont  ordinairement  dans  ces  maisons  (Fr.  7060,  i"  i36). 

Ce    «paradis»,    bon    seulement    pour    le    commun    des   mortels, 
n'était  donc,    aux    yeux  de   Seignelay,    ni   assez    confortable,    ni 

*  Bossuet   lui-même    est   forcé   de  dés-  leur  donne  prétexte  de  plainte.  La  dou- 

approuver  la  conduite   des  religieuses  de  ceur  et  la  patience  sont  ici  le  seul  moyen 

La  Ferté-sous-Jouarre    qui   mettaient  des  qui  nous  reste  n. 

baillons    et    des  cornes   aux    petites  filles  -  Seignelay    était   mal    informé:    M.  de 

protestantes,    a  Ces  châtiments,  écrivait-il  La  Ferté-Civile,  dont  les  deux  fils  furent 

à  M°'"   de  Tanqueux,    leur    supérieure  (3  mis    aux    Nï-Catholiques,     avait    depuis 

novembre    16S7)    sont    bons    quelquefois  longtemps    abjuré;     en    conséquence,    le 

pour  leur  éviter  le  fouet;  mais  le  bâillon  plus  jeune,   âgé  seulement    de  deux  ans 

paraît  un  peu  rude,  et  en  un  mot  il  faut  lui  fut  rendu  par  ordre  du  21  décembre, 
épargner  aux   filles   des  convertis  ce  qui 


244  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

assez  humainement  administré  pour  des  enfants  de  famille  noble. 
Les  maladies  y  étaient  fréquentes.  M"'=  D'Aulnay  y  contracta  un 
mal  de  langueur;  plusieurs  de  ses  compagnes  d'infortune  eurent 
le  même  sort,  entre  autres,  une  demoiselle  de  \'illarnoul,  qu'on  en- 
vo}fa  en  grand  secret  chez  le  chirurgien  Aubert  pour  la  faire 
soigner,  et  une  demoiselle  Milsonneau  qu'il  fallut  rendre  à  sa  mère 
sous  promesse  de  la  ramener  après  guérison.  Un  convertisseur 
laisse  d'ailleurs  entrevoir  que  «les  anges  tutélaires»  usaient  parfois 
d'une  «  contrainte  un  peu  plus  que  morale  »  à  l'égard  des  personnes 
placées  sous  leur  sauvegarde.  Le  P.  Gerbais  écrit  à  La  Reynie,  le 
i5  mars  1686,  au  sujet  de  M""  Paul,  femme  d'un  conseiller  au  Par- 
lement de  Toulouse,  qu'il  conseille  de  tirer  des  Nouvelles-Catho- 
liques de  Paris  et  de  remettre  momentanément  à  son  mari  parce 
qu'elle  est  sur  le  point  d'accoucher:  «Aussi  bien  ne  pourrait-on 
pas  user  de  rigueur  plus  grande  en  l'état  oii  elle  est,  et,  si,  par  mal- 
heur, elle  n'avait  pas  fait  son  devoir  lorsqu'elle  sera  délivrée,  il 
sera  toujours  temps  de  la  renfermer  sans  plus  de  ménagements» 
(Fr.  7053  f'^  i32). 

Les  billets  suivants  témoignent  qu'on  faisait  intervenir  le  mo- 
narque pour  briser  les  résistances  : 

Seignelay  à  la  mère  Garnier'  supérieure  des  Nouvelles-Catholiques. 

27  janvier  i636. 

Le  roi  étant  informé  que  la  dame  Le  Coq  reçoit  toutes  sortes  de  per- 
sonnes dans  le  lieu  où  elle  est,  et  comme  c'est  un  moyen  pour  retarder  et 
même  pour  empêcher  sa  conversion,  Sa  Majesté  m'a  ordonné  de  vous  écrire 
qu'elle  veut  que  vous  lui  déclariez  que  son  intention  n'est  pas  qu'elle  soit  vue 
de  personne,  et  que  vous  teniez  la  main  à  ce  que  cela  soit  exécuté. 

Du  même  à  la  même. 

12  février  1686. 

Le  roi  m'ordonne  de  vous  écrire  que  son  intention  est  que  toutes  les 
femmes  ou  filles  de  la  R.  P.  R.  qui  seront  mises  dans  votre  maison,  n'y 
reçoivent  aucune  visite,  ni  même  des  lettres  que  vous  ne  les  ayez  vues  aupa- 
ravant, et  de  plus  que  celles  qui  auront  des  filles  catholiques  pour  les  servir 
ne  puissent  aller  au  parloir,  ni  sortir  sans  être  accompagnées  d'une  sœur  de 
la  communauté. 


'  Françoise  Garnier,  nouvelle  convertie,  dans  la  Cinquième  liste  contenant  tes  con- 
sens doute  parente  de  la  supérieure,  versinns  qui  se  sont  faites  à  Saint-Jacques 
figure   comme    catéchiste    de    la    maison       et  ailleurs  dans  l'année  1 65g. 


La  maison  des  Nouvelles-Catholiques.  248 

Du  même  à  la  même. 

17  février  i686. 

(Même  défense). ..  Sa  Majesté  a  été  en  outre  informée  que  quelques-unes 
de  ces  femmes  refusent  d'entendre  les  instructions  qu'on  veut  leur  donner, 
sur  quoi  elle  m'ordonne  de  vous  dire  d'avertir  celles  qui  les  refuseront,  que 
cette  conduite  déplait  à  Sa  Majesté,  et  qu'elle  ne  pourra  s'empêcher  de  prendre 
à  leur  égard  des  résolutions  qui  ne  leur  seront  pas  agréables. 

Ces  menaces  avaient  la  signification  que  voici  :  Les  récalci- 
trantes seront  envoyées  à  la  Bastille  ou  dans  d'autres  citadelles,  ou 
même  à  l'Hôpital-Général,  infâme  repaire  de  toutes  les  pourritures 
et  de  tous  les  vices.  Les  malheureuses  qui  en  venaient  et  celles  qui 
sortaient  de  la  Bastille  ou  des  couvents  de  province,  tremblaient  à 
la  seule  pensée  d'y  retourner.  Beaucoup  cependant  persévéraient 
dans  leur  ferme  et  noble  attitude.  Blessé  dans  son  orgueil,  le  prêtre 
grand  seigneur  auquel  le  soin  de  sa  réputation  et  de  son  avenir 
commandait  le  succès  à  tout  prix,  supportait  impatiemment  les 
nombreux  échecs  infligés  à  son  éloquence  et  à  son  habileté^  et  tout 
éphémères  que  fussent  la  plupart  des  victoires  qu'il  remportait,  il 
n'oubliait  pas  de  s'en  prévaloir  auprès  du  secrétaire  d'État  qui  le 
protégeait'.  Habitué  à  voir  l'autorité  du  roi  remuer  toutes  les  pas- 
sions pour  Ità  rendre  la  persuasion  plus  facile'^,  il  permit,  pour  le 
moins,  que  sa  subordonnée  sollicitât  une  déclaration  royale  décré- 
tant la  conversion  dans  la  quinzaine,  comme  s'il  s'agissait  d'une 
prestation  ou  d'une  corvée,  et  ne  vit  pas  que  de  tels  expédients, 
indignes  de  son  génie,  ne  pouvaient  que  révolter  les  âmes  fières  et 
les  consciences  délicates.  Seignelay  écrivait  le  8  mars  1686  à  la 
mère  Garnier: 

Je  vous  envoie  l'ordre  que  vous  demandez  '^  pour  obliger  les  femmes  qui 
sont  dans  votre  maison  à  faire  leur  réunion  plus  promptement;  tâchez  d'en 
faire  le  meilleur  usage  que  vous  pourrez  (O  •  3o). 

Voici  l'ordonnance  datée  du  même  iour  : 


'  Il  écrivait  de  La  Tremblade  à  Seignelay  "  Lettre  à  Bossuet  du  S  mars  i68ô. 

le  26   février   1G86:    «Nous    ne   cesserons  ^  Fénelon  travaillait  alors  en  Saintonge 

d'y  faire  tous  les  efforts  dont  nous  sommes  comme  missionnaire;   mais  il  est  impos- 

capables,  tant  que  vous  nous  ordonnerez  sible  d'admettre  que  la  mère  Garnier  ait 

de  continuer,  quoique  yious  avancions  peu  pris  l'initiative  d'une   telle  demande  sans 

ici    et    que     nos    occupations     de    Paris  l'autorisation    du     chef    responsable    de 

eussent  un  fruit  plus  prompt  et  plus  sen-  l'établissement. 
sible  1). 


246  Révocation  de  lÉdit  de  Nantes  a  Paris. 

De  par  le  roi. 

Sa  Majesté  voulant  procurer  aux  femmes  qui  sont  encore  engagées  dans 
la  R.  P.  R.  les  moyens  de  s'instruire  et  faire  leur  réunion  à  la  religion  catho- 
lique, apostolique  et  romaine,  avait  donné  ses  ordres  pour  en  faire  recevoir 
plusieurs  dans  la  maison  des  Nouvelles-Catholiques  à  Paris,  dans  laquelle 
maison  Sa  Majesté  est  informée  qu'elles  sont  suffisamment  instruites  des 
devoirs  de  ladite  religion  catholique,  apostolique  et  romaine,  et  d'autant  qu'il 
s'en  trouve  quelques-unes  qui,  refusant  d'écouter  lesdites  instructions,  restent 
dans  une  opiniâtreté  blâmable.  Sa  Majesté  enjoint  à  la  supérieure  de  ladite 
maison  d'avertir  celles  qui  y  sont  et  y  seront  ci-après  reçues,  que  son  intention 
est  qu'elles  écoutent  avec  soumission  et  patience  les  instructions  qui  leur  seront 
données,  en  sorte  que  dans  le  lenips  de  quinsainc  du  jour  qu'elles  seront  reçues 
dans  la  maison,  elles  puissent  faire  leur  réunion;  et  en  cas  qu'elles  ne  la 
fassent  pas  dans  ledit  temps,  enjoint  à  ladite  supérieure  d'en  donner  avis  pour 
y  être  pourvu  par  Sa  Majesté,  ainsi  qu'elle  verra  bon  être  (O  '  3o}. 

L'insuccès  de  cette  déclaration  semble  avoir  exaspéré  les 
dames  de  la  maison,  dont  chacune  avait  son  groupe  de  prisonnières 
à  instruire  '.  Beaucoup  plus  éclairées  en  général  que  les  catholiques, 
notamment  en  ce  qui  concernait  les  matières  de  controverse,  les 
protestantes  fermaient  aisément  la  bouche  aux  sœurs  qui  préten- 
daient les  convertir.  Humiliées  et  irritées  tout  à  la  fois,  celles-ci  en 
vinrent  à  déployer  contre  les  «opiniâtres»  un  acharnement  féminin 
sans  trêve  ni  merci^  qui  produisit  plusieurs  cas  de  folie. 

«Une  fille  d'un  considérable  marchand  de  Paris  fut  tellement 
troublée  par  la  peur  qu'on  lui  faisait  tous  les  jours,  qu'elle  ne  pou- 
vait demeurer  seule  ni  le  jour  ni  la  nuit,  croyant  toujours  voir  de 
ces  monstres  affreux,  dont  on  lui  avait  fait  la  peinture,  comme  de- 
vant dévorer  les  hérétiques  ;  et  parce  qu'on  lui  avait  parlé  des 
commissaires  qui  sont  préposés  k\\z.  police  comme  de  gens  qui 
devaient  venir  la  prendre  pour  lui  faire  subir  de  cruelles  peines, 
elle  avait  reçu  de  si  vives  impressions  de  cette  frayeur,  qu'elle  ne 
pouvait  voir  un  homme  sans  le  prendre  pour  un  commissaire  et 
sans  jeter  des  cris  pitoyables^.  » 

M™^  de  La  Taille  de  La  Fresnaye,  de  Montfort-l'Amaury,  con- 
duite aux  Nouvelles-Catholiques  par  ordre  du  3o  janvier  1686,  y 
fut  si  maltraitée  que  sa  raison  s'égara  bientôt;  après  quoi  la  supé- 

>  >4""  Amonnet,  Charles,  Du  Moulin,  Marcon    et  ChapcUet;  M"»   de  Courcerac, 

M""  Bivelat  et  Souillart,  dtaient  confiées  M""  Nioland,    Madelaine   Mallet,    Marthe 

aux    sœurs    d'Hardencourt    et   de    Saint-  Bruno,    Marie  Pagneret,   Marie  et  Ursule 

André;    Mue'    de    la  Perrière,    de  Laure,  May,  aux  sœurs  de  Croy  et  Chevalier. 

Susannc  et  Angélique  Mallet,   Marie  Ca-  =  Élie  Benoit,  V,  884. 
tillon,  Marie  et  Elisabeth  Clayc,  aux  sœurs 


La  maison  des  Nouvelles-Catholiques.  247 

rieure  demanda  d'en  être  débarassée.  Seignelay  écrivait  à  La 
Reynie,  le  4  mai  : 

La  mère  Garnier  m'ayant  écrit  que  la  dame  de  La  Fresnaye,  qui  est  aux 
Nouvelles-Catholiques,  est  folle  et  qu'il  est  nécessaire  de  la  faire  enfermer,  le 
roi  désire  que  vous  examiniez  si  cela  est  vrai,  et  que  vous  me  fassiez  savoir 
oii  on  la  pourrait  mettre. 

Le  résultat  de  l'examen  fut  tel,  que,  le  12  mai,  on  envoya  la 
malheureuse  au  château  de  Pont-de-l' Arche  (O'  3o),  où  nous  la 
voyons  encore  le  i5  fé\Tier  1688  (O*  Sa).  Le  10  novembre  1689, 
Seignelay  écrivait  encore  au  lieutenant  de  police  : 

Sa  Majesté  veut  que  vous  disiez  à  la  demoiselle  de  La  Fresnaye  que,  si 
elle  veut  sortir  du  royaume,  il  lui  sera  permis,  et  en  effet  que  vous  lui  en 
donniez  la  liberté  ;  mais  que,  si  elle  reste  sans  faire  sa  réunion,  elle  sera  mise 
dans  une  prison  perpétuelle  (O  ^  33).  1 

Elle  choisit  l'exil  et  l'on  donna  ses  biens  à  son  fils*;  mais  à  peine 
sortie  de  France,  la  pauvre  femme  qui  n'avait  pas  recouvré  sa 
lucidité,  n'eut  rien  de  plus  pressé  que  de  revenir  tout  en  persistant 
à  refuser  d'abjurer.  On  la  remit  en  prison.  Nous  trouvons  à  la  date 
du  4  juillet  1690,  un  «ordre  pour  conduire  à  Pont-de-l'Arche  la 
dame  de  La  Fresnaye,  qui  y  a  déjà  été  mise,  et  qui  est  revenue 
des  pays  étrangers  où  elle  avait  été  envoyée»  (O' 34).  Elle  fut 
expulsée  du  royaume  pour  la  seconde  fois,  le  19  novembre  1697  ^ 
(O'  41). 

Marie  ou  Elisabeth  Le  Coq,  fille  de  Théodore  Le  Coq,  sieur 
des  Forges,  conseiller,  maître  d'hôtel  ordinaire  du  roi  et  ancien  de 
Charenton,  mort  en  1669,  eut  un  sort  plus  lamentable  encore.  En- 
fermée chez  les  Bénédictines  du  Tresnel,  dont  Fénelon  était  aussi 
le  directeur,  elle  en  sortit  par  ordre  du  26  juin  1686  pour  être  con- 
duite aux  Nouvelles-Catholiques,  où  elle  entra  le  28  (Fr.  7o5i 
P  248).  Quelques  mois  après,  vivement  pressée  relativement  au 
prix  de  sa  pension,  elle  répondit  qu'elle  paierait  comme  on  la 
traiterait  (Fr.  7052  f"  25).  Elle  était  notée  le  17  décembre  comme 


I  Par  ordre  du  4  mars  1686,  ce  nou-  1686  {BuUet.  historiq....  du  comité  des 
veau  converti  avait  été  mis  en  possession  travaux  historiq.  Paris,  1S90,  n"  I,  p.  126). 
de  la  terre  de  I.a  Fresnaye,  pour  en  jouir  '  Elle  s'appelait  Susanne  Baudouin,  et 
jusqu'à  ce  que  sa  mère  eût  abjuré  (0' 3o).  était  fille  de   Jean,  sieur   de  Champrosé, 

II  y  a  sans  doute  identité  entre  lui  et  contrôleur-général  des  restes.  La  France 
Philémon  de  La  Taille,  écuyer,  sieur  de  prot.,  1'  édit.,  I,  looS,  l'a  confondue  avec 
Fraisnay  proche  Montfort  l'Amaury,  qui  une  autre  Susanne  Baudouin,  veuve  de 
après  une  tentative  d'évasion,  fut  enfermé  Vildou,  mise  aux  N"'s-Catholiquesen  1700. 
à  Besançon,    où    il   abjura   le   23    février 


248  Révocation  de  PEdit  de  Nantes  à  Paris. 

«protestant  toujours  de  ne  pas  vouloir  changer  de  religion,  et 
refusant  même  d'entendre  parler  de  religion»  (Fr.  yoSi  f°  246).  Les 
Nouvelles-Catholiques  réussirent  pourtant  à  la  dompter,  mais  à 
quel  prix!  «Tout  le  monde  sait,  écrit  Théodore  de  Béringhen',  que 
c'était  une  fille  de  mérite  et  de  raison;  mais  les  duretés  continuelles, 
l'abstinence  forcée  et  les  insomnies  qu'elle  a  souffertes  entre  les 
mains  de  ces  impitoj^ables  créatures,  lui  ont  fait  perdre  en  bien  peu 
de  temps  le  jugement  et  la  vie.  Comment  des  personnes  nées  pour 
la  douceur,  peuvent-elles  se  porter  à  ces  excès  d'inhumanité  envers 
leurs  semblables?  Les  fausses  prophétesses  en  Israël ...  se  conten- 
taient de  chasser  aux  âmes  par  des  manières  douces  et  flatteuses  ; 
mais  celles-ci,  plus  cruelles  et  plus  dénaturées  que  les  bêtes  des 
forêts,  tourmentent  les  gens  jusqu'à  la  folie,  et  même  jusqu'à  la 
mort  pour  leur  faire  abjurer  la  vérité».  —  Après  l'avoir  rendue 
folle,  on  lui  fit  signer  une  formule  d'abjuration  et  on  la  mit  hors  du 
couvent  dans  les  premiers  mois  de  1687.  A  peine  rentrée  dans  sa 
famille,  elle  se  tua  en  se  précipitant  du  troisième  étage  sur  le  pavé. 
«Je  ne  savais  pas,  ajoute  le  narrateur,  qu'on  eût  fait  signer  cette 
pauvre  fille  depuis  l'égarement  de  son  esprit,  avant  que  de  la 
mettre  hors  du  couvent.  En  vérité,  c'est  bien  se  moquer  de  Dieu  et 
des  hommes,  et  vouloir  pousser  l'esprit  de  persécution  à  un  degré 
de  fureur  qui  ne  se  conçoit  pas».  —  Un  pasteur  du  Désert,  La 
Gacherie,  Majendie  ou  quelque  autre,  fut  appelé  pour  essayer  de 
ramener  le  calme  dans  cet  esprit  éperdu  ;  mais  cette  tentative 
n'aboutit  qu'à  exposer  le  courageux  ministre  à  une  perte  presque 
certaine  :  le  16  juin  1687,  Seignelay  ordonnait  d'arrêter  le  pasteur 
qui  avait  rendu  visite  à  la  demoiselle  Des  Forges  après  sa  sortie 
des  Nouvelles-Catholiques  (O'  3i). 

Encore  un  exemple  analogue.  M""^  de  Brusse,  veuve  d'un  gen- 
tilhomme du  Poitou  et  fille  de  Falaiseau,  ancien  de  Charenton  qui 
avait  faibli  à  la  Révocation,  vint  à  Paris  en  1699  pour  recueillir  sa 
part  de  la  succession  de  son  père,  consistant  presque  toute  entière 
en  argent  et  en  billets.  Comme  elle  avait  pris  avec  elle  ses  trois 
filles,  l'évêque  de  Poitiers  craignit  qu'une  fois  les  affaires  réglées, 
elle  ne  s'empressât  de  rejoindre  les  membres  de  sa  famille  passés 
à  l'étranger.  Il  fit  part  de  ses  craintes  à  la  cour.  En  conséquence, 
Pontchartrain  ordonna  le  9  décembre  d'arrêter  M'""'  de  Brusse  et 
ses  filles,  de  conduire  la  mère  aux  Nouvelles-Catholiques  et  d'en- 
voyer les  filles  dans  des  couvents  de  leur  province  conformément 

'  (.iuqiiantc  leltres,  p.  loo. 


La  maison  des  Nouvelles- Catholiques.  249 

à  la  proposition  de  l'évêque.  M"^  de  Brusse  était  à  peine  enfermée 
depuis  un  mois,  que  «l'esprit  lui  tourna  de  chagrin  ».  Les  Nouvelles- 
Cntholiques  s'empressèrent  de  la  mettre  dehors,  et  elle  mourut 
quelques  jours  après,  le  12  janvier  1700  (O'  48  et  44;  TT.  464  et 
Mercure  hist.,  février  1700,  p.  196)'. 

Le  chiffre  des  prisonnières,  qui  n'était  encore  que  d'une  qua- 
rantaine en  1673,  prit  une  extension  considérable  à  la  Révocation. 
Les  seules  pièces  provenant  de  la  communauté,  qui  existent  au- 
jourd'hui aux  Archives,  ne  sont  que  des  titres  de  rente,  des  con- 
trats d'achat  ou  de  donation-  (S.,  4668,  4669  et  H.,  42o6\  Heu- 
reusement les  registres  des  secrétaires  d'Etat  contenant  des  ordres 
d'arrestation  et  d'élargissement,  les  papiers  de  Harlay  (Fr.  17416- 
17421)  et  surtout  ceux  de  La  Reynie  (Fr.  7o5o-7o55),  où  se  trouvent 
sept  listes  des  captives  qui  de  i685  à  1687  gémissaient  sous  l'op- 
pression de  Fénelon,  offrent  un  intérêt  plus  réeP.  Bien  que  ces 
listes  portent  près  de  cent  noms,  elles  sont  évidemment  incom- 
plètes; car  une  pièce  de  comptabilité  qu'on  trouvera  plus  loin,  porte 
de  quatre-vingts  à  cent  quarante-cinq  le  nombre  des  bouches  que 
les  Nouvelles-Catholiques  eurent  à  nourrir  dans  le  courant  de 
l'année  1686.  Le  personnel  de  l'établissement  se  composait  alors  de 
vingt-deux  personnes  (un  chapelain,  quinze  sœurs,  six  domestiques); 
il  y  eut  donc  à  un  certain  moment  plus  de  cent  vingt  protestantes 
détenues  dans  la  maison  de  Paris  et  dans  celle  de  Charenton. 
Celle-ci  n'en  pouvait  contenir  qu'une  quarantaine,  celle  de  la  rue 
Sainte-Anne  se  trouva  beaucoup  trop  étroite,  de  sorte  qu'il  fallut  en 
louer  deux  ou  trois  autres,  ainsi  qu'il  résulte  des  billets  suivants  : 


Seignelay  à  La  Reynie. 

14  janvier  1686. 

J'écris  à  M.  Catelan  de  céder  aux  Nouvelles-Catholiques  la  maison  qu'il 
occupe;  je  ne  doute  pas  qu'il  le  fasse  incessamment. 


'  Morin,  de  Caen,  et  M»  Couliette,  de  de  Paris,  nous  permettons  par  ces  pré- 
Rouen, perdirent  aussi  l'esprit  dans  des  sentes  à  notre  chère  sœur  Tardif,  associée 
couvents,  ainsi  qu'une  muhitude  d'autres  de  ladite  maison,  de  travailler  pendant 
{Impiété  des  communions  forcées).  trois  ans  au  service  des  pauvres  malades 

^  Nous  extrayons    d'un  registre  qui  ne  de  l'Hôtel-Dieu    à   Chars   ^Seine-et-Oise) 

concerne  que    le  chapitre,  les  lignes  sui-  et  à  l'instruction  des  enfants  dudit  lieu», 
vantes    datées    du    mois    de    mars    i58o:  '  Fr.  7o3i,  f»  24.6,  248;   70?2,   f»  21,    24, 

"  François   de  La    Mothe-Fénelon,    supé-  ib,  3o,  168. 
rieur  de   la  maison   des   N""-Catholiques 


25o  Révocation  de  tÉdit  de  Nantes  à  Pans. 

6  août  i636. 

La  mère  Garnier  des  Nouvelles-Catholiques  m'a  écrit  pour  avoir  permis- 
sion de  prendre  pour  quelque  temps  une  maison  vide  joignant  la  leur,  pour  y 
mettre  des /t';«;««  de  la  Religion  et  des  nouvelles  catholiques,  et  Sa  Majesté 
veut  que  vous  examiniez  si  cela  est  absolument  nécessaire,  n'estimant  pas 
qu'elles  aient  besoin  de  tant  de  logement. 

i6  août  1686. 

Vous  pouvez  permettre  à  la  mère  Garnier  de  prendre  la  maison  qu'elle 
dit  lui  être  nécessaire  (O  1  3o). 

Seignelay  à  la  supérieure  des  Nouvelles-Catholiques. 

26  février  1687. 

Le  roi  approuve  l'expédient  que  vous  proposez  de  louer  une  maison  plus 
commode  que  la  vôtre  pour  contenir  un  bon  nombre  de  femmes  de  la  R.  P.  R., 
vous  pouvez  en  faire  le  marché  et  ensuite  me  mander  ce  que  vous  aurez  réglé 
pour  le  faire  agréer  à  Sa  Majesté  (O  ^  3i). 

Il  fallut  également  augmenter  le  personnel.  Le  chapitre  se 
composait  de  onze  dames  qui  signèrent,  en  1686,  l'acte  d'acquisition 
de  la  portion  de  l'enclos  du  temple  donnée  à  l'Hôpital-Général  :  la 
mère  Garnier,  supérieure,  sœur  Charlotte  de  Bézu  d'Hardencourt, 
sœur  Louise  de  Croy,  sœur  Anne  des  Fonteines,  sœur  Susanne  de 
Falbert  (ou  Jalbert),  sœur  Marie-Élisabeth  de  Bourg,  sœur  Marie 
de  Marcon,  sœur  Susanne  de  Saint-André,  sœur  Marie  Ancelin, 
sœur  Anne  Chapellot  et  sœur  Marie-Françoise  Heat. 

A  la  fin  de  l'année  nous  trouvons  quinze  sœurs  occupées  dans 
la  maison  ;  il  en  était  donc  venu  quatre  d'ailleurs.  C'étaient  des 
sœurs  de  Charité,  dont  deux  billets  de  Seignelay  expliquent  la 
présence. 

A  M.  l'abbé  de  Fénelon. 

3i  octobre  i636. 

Le  roi  veut  bien  que  M.  JoUy  envoie  dans  la  maison  des  Nouvelles- 
Catholiques  le  nombre  de  sœurs  de  la  Charité  qui  lui  sera  demandé  pour 
rendre  service  dans  cette  maison,  ainsi  que  vous  le  proposez,  et  je  vous 
envoie  la  lettre  que  j'écris  à  cet  effet  à  M.  Jolly. 

A  M.  Jolly. 

Le  roi  étant  informé  que  les  sœurs  de  la  maison  des  Nouvelles-Catho- 
liques ne  peuvent  résister  à  la  fatigue  qu'elles  ont  depuis  quelques  mois^  à 
CdMS&  àvi  grand  nombfe  de  femmes  de  la  Religion,  qu'elles  reçoivent  par  son 


La  maison  des  Nouveîles-Cathohqites.  25i 

ordre  dans  leur  maison,  Sa  Majesté  m'ordonne  de  vous  dire  qu'elle  sera  bien 
aise  que  vous  leur  envoyiez  quelques  sœurs  de  la  Chanté,  pour  rendre  dans 
cette  maison  le  service  auquel  elles  seront  propres.  M.  l'abbé  de  Fénelon  doit 
vous  voir  pour  cela,  et  il  vous  expliquera  plus  particulièrement  le  nombre 
qu'il  leur  est  nécessaire  d'en  avoir. 

On  s'explique  moins  une  nouvelle  augmentation  du  personnel 
en  1691,  alors  que  les  entrées,  à  nous  connues,  qui  s'étaient  élevées 
à  quatre-vingt-douze  en  1686,  étaient  tombées  à  une.  Sans  doute, 
une  fois  accoutumées  à  recevoir  de  l'aide,  les  dames  du  chapitre  ne 
purent  ou  ne  voulurent  plus  s'en  passer.  Elles  obtinrent  du  roi,  le 
12  septembre,  un  don  de  82,400  livres  pour  la  subsistance  de  six 
demoiselles  destinées  à  l'instruction  des  prisonnières  (O'  35). 

Louis  XIV  n'avait  longtemps  accordé  à  l'établissement  qu'une 
somme  annuelle  de  mille  livres;  quand  les  dépenses  eurent 
triplé,  il  éleva  le  chiffre  de  ses  libéralités,  ainsi  que  nous  l'apprend 
une  pièce  capitale,  écrite  tout  entière  de  la  main  de  La  Reynie 
(Fr.  7o52  i°  21). 

5  janvier  1687.  —  Recette  ^. 
Nouvelles-Catholiques. 

En  1686  le  roi  a  donné  en  ordonnances  de  3ooo  livres  chacune,  la  somme 

de 18,000  livres 

Aumônes  des  particuliers 2,226      »      i5  deniers. 

Quêtes,  legs  et  troncs  ^ 2,228      »      i5        i> 

Pensions •    .    .     .    .      2,928      »      16        » 

23,357  livres  56  deniers. 

Personnes. 

Depuis  cent  quarante-cinq  '  jusques  au  nombre  de  quatre-vingts  personnes. 
Charges  et  fondations  acquittées. 
Lits  et  meubles  achetés. 


1  On   ne  s'explique   pas   pourquoi    cet  et  aux  religieuses  de  la  Miséricorde  (Note 

état  ne   mentionne  pas   la  subvention  du  extraite  par  M.  N.  Weiss  des  papiers  de 

clergé,  qui,   pour  contribuer  aux  conver-  l'agence  du  clergé  aux  Arch.  nation.), 

sions,   versait  annuellement  à  la  maison  ^  LuUi  mourant  (1687)  légua  mille  livres 

600  livres,    pareille   somme   à  la  maison  à  la   maison  (L  1048),    pour  expier,    dit- 

des   N^'Catholiques;    3oo   livres  aux  An-  on,  quelque  chose  de   pis    que   les  adul- 

glaises    du    faubourg   Saint-Antoine,    200  tères  de  Louis  XIV. 

livres  à  l'Union  des  filles  de  Saint-Chau-  '  Une   copie   fautive,   que   nous  avions 

mont,    i85  livres    aux    Pénitentes    de    la  eu    le  tort   de    ne    pas    collationner    sur 

Madelaine    près    le  Temple,    et    pareille  l'original,  nous  a  fait  dire  deux  cent  qua- 

somme  aux  N"s«-Converties  du  faubourg  rante-cinq  dans  L'Intolérance  de  Fénelon. 
Saint-Antoine,  à  la  Charité  de  Charonne 


252  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Pans. 

Pour  celles  qui  après  être  devenues  catholiques  sont  en  besoin  après  être 

sorties. 

Réparations  et  accommodements  aux  maisons  de  Paris  et  do  Charenton. 

Est  dû  de  loyer  pour  deux  maisons  pendant  une  année  i25o  livres. 

Dû  en  petites  parties  la  somme  de  600  livres. 

Sans  les  loyers  la  dépense  excède  la  recette  de  603  livres. 

Et  avec  les  loyers  de  i35o  livres. 

Les  pensions  ne  sont  rien.  Gens  à  qui  on  a  tout  ôté. 

«Gens  à  qui  on  a  tout  ôté!»  Venant  du  lieutenant  de  police, 
cet  aveu  mérite  doublement  d'être  retenu.  A  l'inverse  des  convertis 
de  Pellisson,  qu'on  payait  pour  les  faire  abjurer,  aux  Nouvelles- 
Catholiques  et  dans  les  autres  couvents  il  fallait  payer  pour  être  en 
prison  et  persécuté.  On  prévoit  bien  que  le  recouvrement  de  ces 
pensions  n'était  pas  chose  facile,  et  nous  en  avons  la  preuve.  La 
mère  Garnier  se  faisait  écrire,  le  19  mars  1686,  afin  de  pouvoir 
montrer  au.x  réalcitrantes  la  lettre  de  Seignelay: 

L'intention  de  Sa  Majesté  est  que  les  dix-sept  femmes  mises  par  son  ordre 
dans  votre  maison,  vous  paient  leur  dépense;  voyez  quel  expédient  il  y  a  à 
prendre  pour  y  obliger  celles  qui  ne  voudraient  pas  le  faire  (O  ^  3o). 

Les  listes  étaient  envoyées  à  La  Reynie,  qui  mettait  en  marge: 
Faire  payer,  quand  les  débitrices  étaient  solvables,  comme  les 
demoiselles  Amonnet,  de  La  Ferté-Civile  et  de  Villarnoul,  ou  bien: 
S'en  défaire  aux  Nouvelles-Catholiques  et  mettre  en  quelque  autre, 
quand  elles  n'avaient  pas  de  quoi  payer,  comme  M"''^  Morisset, 
D'Orignac,  Le  Coq  des  Forges.  En  tète  d'une  autre  liste  il  a  écrit: 
Voir  s'il  y  a  encore  quelqu'un  à  qui  on  puisse  raisonnablement 
demander.  Malgré  tout,  plusieurs  prisonnières  opposèrent  un  refus 
absolu  à  ces  étranges  prétentions;  la  mère  Garnier,  au  désespoir, 
s'en  plaignait  à  La  Reynie,  dans  une  lettre  non  datée  qui  doit  être 
du  commencement  de  l'année  1687  : 

M.  l'abbé  de  Fénelon  dit  vendredi  dernier  à  M.  de  Seignelay  que  nous 
n'avions  plus  d'argent,  à  quoi  il  répondit  qu'on  nous  en  donnerait;  mais  que 
le  roi  entendait  que  les  protestantes  payassent  leur  pension,  et  que  pour  cela 
il  fallait,  Monsieur,  que  je  m'adressasse  à  vous.  Je  l'ai  déjà  fait.  Monsieur,  et 
vous  m'avez  fait  l'honneur  de  me  marquer  vos  intentions.  J'ai  fait  voir  vos 
lettres;  mais  tout  cela  n'a  rien  produit,  et  nous  n'avons  pas  été  payées  ni  par 
M™'  de  Saint-Hilaire,  ni  par  M""'  Du  Ry.  Les  autres  disent  qu'elles  paieront 
quand  leur  bien  sera  en  état  et  que  présentement  elles  n'ont  rien.  Que  vous 
plait-il,  Monsieur,  que  je  fasse? 

Afin  de  donner  de  l'éclat  à  la  maison  et  de  lui  procurer  des 
ressources   pécuniaires,   la  mère  Garnier  priait  Seignelay  de  lui 


La  maison  des  Nouvelles-Catholiques.  253 

livrer  les  grandes  dames  et  les  demoiselles  nobles  dont  la  conver- 
sion n'avançait  pas  (notamment  M™*  de  Béringhen),  et  même  les 
riches  pensionnaires  placées  dans  des  couvents  avec  leurs  femmes 
de  chambre.  Elle  redemandait  ^1""=  Fabrice  de  Gressign}-,  qu'on 
avait  transférée  aux  Ursulines  pour  la  séparer  de  M""^  Le 
Coq,  et  assurait  avoir  trouve  le  moyen  d'empêcher  les  conver- 
sations de  ces  deux  inconvertissables  qui  s'exhortaient  mutuelle- 
ment à  la  fidélité.  Les  seize  chambres  à  feu  de  l'établissement 
étaient  données  aux  protégées  de  M'"'=  de  Maintenon,  les  Sainte- 
Hermine,  les  Saint-Laurent,  les  Boisragon,  et  aux  membres  des 
familles  opulentes,  les  Saint-Hilaire,  les  Villarnoul,  les  La  Massaye, 
les  De  Peray  etc.  On  n'acceptait  pas  les  pauvres  avec  le  même 
empressement.  Les  listes  des  non  payantes  ne  contiennent  que 
vingt-huit  noms,  c'est-à-dire  le  dixième  de  ceux  que  nous  avons 
pu  recueillir.  On  patientait  assez  aisément  à  l'égard  des  indo- 
ciles qui  payaient  bien  (soit  de  quatre  à  six  cents  livres)  ;  il  n'en 
était  pas  de  même  à  l'égard  des  autres,  telles  que  M"^^  Ganneron, 
d'Orbec,  Seheult,  de  Bacalan,  Ferry,  Lanoix,  qu'on  faisait  envoyer 
dans  des  communautés  moins  aristocratiques,  et  même,  chose 
horrible  à  dire,  à  l'Hôpital-Général,  comme  les  demoiselles  Ma}', 
jeunes  enfants  d'un  Turc  auquel  on  avait  rendu  la  liberté  en 
gardant  ses  filles. 

Il  vint  pourtant  un  moment  où  le  gouvernement  lassé  de  la 
rapacité  des  religieuses  tint  un  autre  langage.  Pontchartrain  écri- 
vait à  l'intendant  Phelypeaux,  le  14  août  1698  : 

Toutes  les  filles  qu'on  met  dans  la  maison  des  Nouvelles-Catholiques  ne 
sont  pas  obligées  d'y  payer  pension;  Sa  Majesté  donne  600  livres  par  mois  à 
cette  maison  pour  celles  qu'on  y  reçoit  et  qui  n'ont  pas  le  moyen  de  paj'er, 
et  ainsi  la  fille  de  Martin  de  Vendôme  est  dans  ce  cas.  Je  mande  à  la  supé- 
rieure de  ne  plus  rien  exiger  d'elle  pendant  les  six  mois  que  vous  jugez  que 
cette  fille  y  doit  rester,  et  même  plus  longtemps  si  vous  le  jugez  à  propos 
(OI42). 

Le   même  secrétaire  d'État  écrivait  le    17    décembre  1700    à   la 
supérieure  des  Nouvelles-Catholiques  : 

M.  D'Ableiges  m'ayant  écrit  que  vous  lui  avez  envoyé  un  mémoire  par 
lequel  vous  demandez  d'être  payée  de  la  pension  de  la  dame  de  Bessé  [-Ba- 
taillère]  sur  le  pied  de  trois  cents  livres  pour  elle,  deux  cents  livres  pour  sa 
femme  de  chambre  et  cinq  cents  livres  pour  son  entretien,  j'en  ai  rendu 
compte  au  roi,  qui  trouve  que  cette  pension  est  un  peu  forte  dans  une  maison 
comme  la  vôtre.  Voyez  donc  à  la  réduire  sur  un  pied  convenable  (O  ^  44). 


254  Révocation  de  VÉdit  de  Nantes  à  Paris. 

Cette  sévérité  inaccoutumée'  coïncida  précisément  avec  la 
recrudescence  de  persécution  qui  eut  lieu  en  1698,  et  dont  le  tableau 
suivant  ne  donne  qu'une  faible  idée  : 

Entrées  aux  Nouvelles- Catholiques. 


i685 

5 

1690 

4 

1695 

8 

1700 

3i 

1686 

92 

1691 

I 

1696 

G 

1701 

i5 

1687 

3i 

1692 

5 

1697 

3 

1702 

7 

1688 

i5 

1698 

4 

1698 

16 

1703 

6 

1689 

II 

1694 

4 

1699 

3o 

1704 

3 

Ce  tableau  est  certainement   fort  incomplet.  En  effet,  d'après  Le 
Mercure  historique  de  janvier  1698  (p.  74),  sept  ou  huit  parisiennes 
avaient  été  enlevées  et  conduites  aux  Nouvelles- Catholiques  vers 
le  i5  décembre  précédent.  Nous  lisons,  en  outre,  dans  le  numéro 
du  3i  mars  (p.  417):  «Le  couvent  des  Nouvelles-Catholiques  est  si 
rempli  qu'on  est  obligé  de  louer  des  maisons  dans  le  voisinage  pour 
y  suppléer»;  et  dans  la  Gasette  de  Harlem  :  «Paris,  11  avril.  Cette 
semauie  on  a  enlevé  beaucoup  de  jeunes  filles  qu'on  a  mises  dans 
les  couvents    des    Nouvelles-Catholiques,    et   entre   autres  la  fille 
unique  du  sieur  de  La  Pénissière,  gentilhomme  poitevin  et  nouveau 
converti,  ce  qui  cause  une  grande  terreur  aux  demoiselles  de  cette 
sorte.  —  Paris,  14  avril.  Vendredi  matin  on  a  arraché  à  ses  parents 
une  jeune  fille  de  quinze  ans  pour  la  mettre  au  couvent  des  Nou- 
velles-Catholiques,    dans    lequel    on   a   enfermé    depuis  un   mois 
soixante-dix  jeunes  filles  »  Bul/et.,  3=  série,  II,  55g).  Nous  lisons  en- 
core  dans  Le  Mercure  liistoriquc  de  mai  1699  i,p.  572)  :  «  On  apprend 
par  des  lettres  du  27  avril  que,  depuis  peu  de  temps,  on  avait  mis 
vingt-deux  filles  nouvelles  réunies  dans  la  maison  des  Nouvelles- 
Catholiques  de  Paris,  à  Blois  dix-huit,  à  Angers  six,  à  Bordeaux 
neuf  etc.»;  dans  le  numéro  d'avril  1700  (p.  482)  :  «On  a  fait  agran- 
dir à  Blois,  aussi  bien  qu'à  Paris,  la  maison  des  Nouvelles-Catho- 
liques; ces  maisons  se  trouvent  trop  petites  pour  renfermer  toutes 
les  filles  qu'on  y  conduit  à  tous  moments  ;  »  —  et  dans  le  numéro 
de  mai  (p.  5i8j  :  «Les  [seize]  Rochelloises  prisonnières  qui  avaient 
été  enfermées,  depuis  l'arrêt  rendu  contre  elles,  dans  l'hôpital  de 
la  Salpétrière,  en  furent  tirées  le  mois  dernier  par  ordre  de  la  cour 

'  Cependant  le  8  décembre   1698  Pont-       sur  les  aumônes   qu'il  leur  restait  à  dis- 
chartrain    faisait    donner    1000    livres    à      tribuer  (O'  42I. 
^(établissement  par   les  fermiers-gûncraux 


La  maison  des  Nouvelles-Catholiques.  255 

et  furent  conduites  dans  la  maison  des  Nouvelles-Catholiques  » 
(voir  Vildou). 

Enfin  nous  donnerons  encore  un  extrait  du  numéro  de  février 
1700  (p.  igS):  «Le  feu  prit  le  mois  dernier  dans  la  maison  des 
Nouvelles-Catholiques  de  Paris  ;  mais  il  fut  bientôt  éteint,  et  trop 
tôt  au  gré  des  filles  qui  y  sont  enfermées  contre  leur  volonté,  et  qui 
auraient  bien  voulu  profiter  de  l'occasion  pour  se  délivrer  de  capti- 
vité. Il  y  en  eut  pourtant  trois  qui  furent  assez  diligentes  pour 
s'évader;  mais  l'une  eut  le  malheur  d'être  reprise.»  —  Il  y  eut  moins 
d'évasions  aux  Nouvelles-Catholiques  qu'aux  Nouveaux-Catho- 
liques. Outre  celle  qui  vient  d'être  mentionnée  nous  n'en  connaissons 
que  trois,  celle  de  Charlotte  Leblanc,  celle  de  M"'^  Charles  Brunier 
et  celle  de  M"^  Plastrier,  qui  alla  rejoindre  toute  sa  famille  à 
l'étranger. 

Tout  est  révoltant  dans  cet  attentat  contre  l'inviolabilité  du  for 
intérieur;  mais  rien  peut-être  n'est  plus  scandaleux  que  les  senti- 
ments dénaturés  que  les  religieuses  s'eiïorçaient  d'inspirer  aux 
jeunes  protestantes;  elles  en  vinrent  à  faire  dénoncer  la  mère  par 
la  fille.  Voici  l'une  des  lettres  que  les  Nouvelles-Catholiques  de 
Caen  dictèrent  et  imposèrent  à  une  de  leurs  victimes,  envoyée  peu 
après  dans  la  maison  de  la  rue  Sainte- Anne  '  : 

Au  roi, 

23  mai  i683. 

Sire,  Demoiselles  Adriane  et  Catherine  de  Branay,  remontre  très  humble- 
ment à  vostre  majesté  qu'ayant  été  mises  par  vos  ordres  dans  le  séminaire 
des  nouvelles  catholiques  de  Caen  pour  y  estre  eslevés  et  instruite  dans  la 
religion  catholique  apostoHque  et  romaine,  elles  ont  eu  le  bonheur  de  se 
convertir,  ce  qui  leur  a  atiré  lindignation  de  leur  mère  et  grand'mère,  qui  sont 
pasionément  atachée  à  leur  encienne  religion  prétendue  réformée,  en  sorte 
quelle  les  abandonne  jusqu'à  leur  refuser  ce  qui  leur  est  le  plus  nécessaire 
pour  leur  noriture  et  entretien,  ce  qui  oblige  les  supliantes  davoir  recours  à 
vostre  majesté  et  la  suplier  très  humblement  de  vouloir  bien  leur  acorder  une 
pension  pour  leur  faciliter  les  moyens  de  rester  dans  ledit  séminaire,  n'estant 
pas  encore  assés  fortifiés  et  d'un  âge  capable  de  restiter  aux  persuasions  de 
leur  mère  et  grand'mère;  ce  qu'elle  espère  d'autant  plus  que  leur  père  et  grand 
père  sont  mors  dans  le  service  et  ne  peuve  atandre  de  bien  de  ce  côté-là,  elles 
augmenteront  les  prières  quelles  font  tous  les  jours  pour  la  conservation  de  la 
santé  de  vostre  majesté  et  de  toute  la  maison  royale. 

Adriane  de  Branay 
'  France  prot.,  2'  édit.,  III,  76. 


256  Révocation  de  t Édit  de  Nantes  a  Paris. 

Les  Nouvelles-Catholiques  de  Paris  en  firent  tout  autant,  ainsi  que 
le  prouve  le  billet  adressé  par  Pontchartrain  à  La  Reynie  le 
3o  septembre  1691  : 

La  demoiselle  Chardon  qui  est  aux  Nouvelles-Catholiques,  aj'ant  donné 
avis  au  roi  qu'un  frère  et  une  sœur  qu'elle  a,  sont  tout  à  fait  négligés  pour  la 
R.  par  leur  mère,  qui  s'est  remariée,  Sa  Majesté  a  trouvé  bon  d'ôter  ces 
enfants  d'entre  les  mains  de  leur  mère  et  de  faire  mettre  le  garçon  au  collège 
des  Jésuites  et  la  fille  aux  Nouvelles-Catholiques  (O  1  35). 

Nos  documents  nous  ont  permis  de  retrouver  les  noms  de  deux 
cent  quatre-vingt-cinq  personnes  enfermées  aux  Nouvelles-Catho- 
liques de  i685  à  1700.  Ces  quinze  années  se  divisent  en  deux 
périodes,  dont  la  première  s'achève  avec  l'année  1688  :  c'est  celle 
de  la  lutte  suprême,  après  laquelle  on  ne  trouve  presque  plus  en 
France  de  protestant  qui  n'ait  été  contraint  d'abjurer.  Les  incon- 
vertissables,  tirés  des  prisons  et  des  couvents,  ont  été  expulsés  du 
royaume.  Parmi  les  cent  soixante-sept  victimes  de  cette  période, 
soixante-huit  abjurèrent,  quarante-cinq  résistèrent,  et  nous  ne 
savons  des  cinquante-quatre  autres*  que  leur  entrée  aux  Nouvelles- 
Catholiques. 

Quatre  pauvres  filles,  M"'-"''  Agnès,  Berne,  Faure  et  Laure, 
abjurèrent  par  misère,  et  les  Nouvelles-Catholiques  les  nourrirent 
ensuite  quelque  temps  «par  charité  ».  Vient  ensuite  Marie  Parent  éga- 
lement dénuée  de  toute  ressource;  elle  abjure  au  mois  de  novembre 
i685,  et  reçoit  en  sortant  dix-huit  livres  pour  s'acheter  des  habits;  en 
outre,  La  Reynie  paie  onze  livres  pour  la  nourriture  de  ses  «  quatre 
enfants  abandonnés  pendant  qu'elle  était  aux  Nouvelles-Catholiques». 
Puis  ]VP'=  Petitfrère,  qui  puisait  dans  la  caisse  de  Pellisson  avant  la 
Révocation,  et  qui  reçut  deux  cents  livres  en  sortant  de  la  maison 
au  mois  de  novembre  i685.  ]VI""-'Godeau,  au  contraire,  fut  jetée  sur  le 
pavé  après  avoir  cédé  aux  importunités  et  aux  promesses  des 
Nouvelles-Catholiques. 

I  M»c"  D'Anty,  Bethy,  Charlotte  et  Ca-  guérite  Guérin,  deux  demoiselles  Hilairc 
therine  Bonnet,  Madelaine  et  Marthe  et  leur  femme  de  chambre,  M''"  1-aget, 
Bruno,  Anne  Cadot,  les  enfants  De  Cliarlotte  1,'Amandé,  Françoise  Lanoix, 
Cagny,  M"'°  dcChantemerlière,  M""  Chrcs-  la  comtesse  de  1, ascaris,  Jeanne  La  Tour, 
tien,  une  demoiselle  C  aye,  M"°*  Coulon,  Jeanne  l.o  Maisire,  M"°  de  Lirée,  M"" 
Couvreur,  Denis,  Des  Champs,  M"'"  et  Maron,  M""  May,  M""  Moland,  M""  Ouri, 
M""  Du  Bois  de  Nemctz,  une  demoiselle  M""  Pagneret,  Madelaine  Kisoul,  Jeanne 
Du  Ry,  M"«>  Duoquerque,  Kuron,  une  Koyer,  les  lilles  de  la  nommée  Rousseau, 
demuiselle  Faure,  M'°*  Foucauld  et  sa  si  elle  en  avait,  M"*^  Souillard,  deux  de- 
femme  de  chambre,  M"«»  Ferry,  trois  de-  moiscrles  Torse,  M"«  de  Vandœuvre  et 
moisellcs  Uallet,    M"»  de  Garsault,    Mar-  Mii«  Voyer. 


La  maison  des  Nouvelles -Catholiques.  267 

Entre  la  prison    et  les  pensions  qu'on  leur  offrait,  quelques- 
unes  hésitèrent  plus  ou  moins  longtemps,  et  finirent  par  accepter 
l'argent  :  M""=  et  M"'^  de  Sainte-Hermine,  parentes  de  M""=  de  Main- 
tenon,  la  marquise  de  Théobon,  M'""  de  Saporta  et  sa  nièce  M"'=  De 
Petit,  future  M""'  Du  Noyer,  iVI"''  de  Lespinay,  Susanne  de  Combles, 
fille  d'un  pasteur,   M"'=  de  Courcerac   et  M""  Claye  pensionnée  et 
mariée  en  1687.  Elle    était  nièce    de   la  sœur  Ancelin.    D'autres, 
comme  M'"'^  Tliéodore  de  Béringhen,  ne  plièrent  que  pour  éviter 
qu'on  leur  ôtàt  leurs  biens.  Plusieurs  se  laissèrent  vaincre  non  par 
les  suggestions  de  la  cupidité,  mais  par  l'horreur   de  la  captivité  et 
la  soif  de  liberté  :  une  des  demoiselles   d'Angennes,    au  bout  d'un 
mois,  «  à  condition    de  sortir  immédiatement  après  des  Nouvelles- 
Catholiques  »  ;    M"""  Bivelat,    Emilie  Boucheron,  deux  demoiselles 
Du  Buisson,  M"'^  Des  Fontaines,  deux  demoiselles  Dufaure,  M"''  Du 
Mouhn,  trois  demoiselles  Dupin,  M™"  de  Joigny,  M"''  de  Lescours, 
Marie  de  L'Isle  du  Gast,  M"<=  Malchar,  M''-^  Martine,  M"^   Masclari, 
deux  demoiselles  de  Villarnoul,  une  des  filles  de  Pierre  Castillon, 
M™''  Paul  et  M"""  Du  Vidal,  ces  trois  dernières  après  une  énergique 
résistance.  Quelques-unes  ne  succombèrent  qu'à  force  de  mauvais 
traitements,  comme  M"*"  Le  Coq  Des  Forges,  dont  la  folie  et  le 
suicide  témoignent  des  «rigueurs  salutaires»  dont  on  usait  dans  la 
maison    de    Fénelon.    Des    lapsi  reviennent    ouvertement  à  leur 
ancienne    religion    et     se    font    enfermer:      M""     Chambon,     et 
M™"  Charles,  reprises  et  remises  aux  Nouvelles-Catholiques  en  1687, 
Charlotte  de  Larroque,   qui  après  avoir  abjuré   dans  la  maison  de 
la  rue  Sainte-Anne,  reçoit  vainement  une  garnison,  est  reconduite 
rue  Sainte-Anne,  puis  envoyée  au  château  de  Nantes  comme  incon- 
vertissable.  D'autres  n'abjurent  que  pour  passer  à    l'étranger,   et 
prennent   la   fuite    aussitôt  sorties   de    l'établissement,  la  fille  du 
pasteur  Mutel,  deux  demoiselles  d'Angennes,  une  demoiselle  Du 
Ry,  M""  Pierre  Falaiseau,  M"""  de  La  Ferté-Civile  avec  ses  quatre 
enfants,  deux  demoiselles  de  La  Fontaine,   M"^  Orléans,    M"''  de 
Pierre-Buffière,  M""=    Trouillon   et  M"''    Bouxin,    qui,  élevée    aux 
Nouvelles-Catholiques,    s'enfuit    en  1702.  Des  quatre  demoiselles 
Mallet,  dont  l'abjuration  avait  été  fort  laborieuse,  trois  passèrent  à 
l'étranger,  y  compris  celle   qui  avait  pris  le  voile  ;  il  ne  resta  en 
France  que  celle  à  qui  l'on  donna  les  biens  de  sa  famille. 

Parmi  celles  dont  aucune  faiblesse  ne  dépare  la  résistance,  il 
faut  citer  M"''  Allix,  transférée  des  Nouvelles-Catholiques  dans  un 
autre  couvent,  puis  au  château  de  Pont-de-l'Arche,  M"'=  de  Bacalan, 
Esther  Bernon    de   l'Isleau,  M"*"  Bigot,    transférées  dans  d'autres 

II  17 


258  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Parts. 

couvents;  M"*  de  Boisragon,  qui,  fort  maltraitée  en  province,  sort 
des  Nouvelles-Catholiques  sans  avoir  renié  sa  foi,  ainsi  que  M"''=  de 
Boisroger,  M"''  de  Saint-Laurent-Sainte-Hermine  et  M"=  Du  Cer- 
ceau de  Tilly  (celle-ci  passe  à  l'étranger);  deux  demoiselles  Du  Ry, 
transférées,  l'une,  dans  la  citadelle  de  Montreuil,  l'autre,  à  celle  de 
Nantes;  M."""  Fabrice,  transférée  aux  Ursulines,  du  Cherche-Midi; 
M"''  Ganneron,  envoyée  dans  un  couvent  d'Auxerre;  M"*-'  Jacob, 
M"^  Julien,  M"^  de  La  Ferrière,  M""=  de  La  Fresnaye  qui  perdit 
l'esprit,  M"'=  de  La  Massaye;  Charlotte  Leblanc;  qui  s'enfuit  de  la 
maison  en  1678  ;  Catherine  Lucas^  deux  demoiselles  May,  turquesses, 
M""  Melon,  trois  demoiselles  Monyer,  dont  deux  transférées  à 
la  citadelle  de  Nantes  et  une  à  celle  de  Montreuil;  M"^  Poignant  et 
M"^  Rivière.  Enfin  les  héroïques,  la  gloire  la  plus  pure  du  protes- 
tantisme, celles  qu'on  expulsa  de  France  comme  inconvertissables  : 
M"'^  d'Alba,  M""=  Brunier,  M'"'=  Cibot,  M"=  Fradin  et  sa  maîtresse 
M''-^  de  Thors,  M"'^  Jacquinot,  M™^  Le  Coq  de  Germain,  M''-^  Mo- 
risset.  M"''  d'Orignac,  trois  demoiselles  de  Villarnoul  et  les  nommées 
Bordier,  Huvé,  Jeanne  Bernard,  femmes  de  chambre  de  la  duchesse 
de  La  Force. 

La  période  de  1689  à  1700  comprend  cent  dix-huit  femmes  ou 
filles  (chiffre  de  beaucoup  inférieur  à  la  réalité,  car  les  listes  des 
Nouvelles-Catholiques  manquent  à  partir  du  commencement  de 
1687)  qui,  ne  tenant  compte  d'une  abjuration  arrachée  par  la  vio- 
lence ou  par  la  terreur,  manifestent,  en  face  du  clergé  triomphant, 
leur  attachement  à  la  religion  proscrite  assez  ouvertement  pour  se 
faire  emprisonner,  les  unes  pour  la  première,  les  autres  pour  la 
seconde  ou  la  troisième  fois.  En  somme  c'est  une  élite,  composée 
d'«  opiniâtres  »,  selon  l'expression  du  temps.  Aussi  vingt-six  seule- 
ment plièrent^  cinquante-trois  résistèrent,  la  conduite  que  tinrent 
les  trente-neuf  autres  *  nous  est  inconnue. 

L'argent  joue  encore  ici  son  rôle  corrupteur.  Parmi  celles  qui 
plièrent  nous  trouvons  une  demoiselle  Charton,  sortie  des  Nou- 
velles-Catholiques au  bout  de  quatre  ans,  avec  une  dot  de  cent 
livres;    M""=  Bernardon,  qui  en  sort  gratifiée  de   cent   cinquante 

'  Louise  Ardesoif,  M"«  Baril,  M"»  Bar-  Breton,    M""  Samuel  Le  Clerc  de  Juignc', 

rau,  Anne  Bcrnior,  M""  de  Broys,  la  nièce  Claude  Le  Roux,  pour  crime  d'assemblée, 

de  Louis  Brulefer,  une  demoiselle  Char-  M""  Lucas,    trois    demoiselles    de   Marcé, 

don,  M"«  Cliastenay,  M"«  Chitton,  M""  de  M"'  Martin,    M"°   Maugi'ir,    deux  demoi- 

Clermont    d'Amboise,    deux    demoiselles  selles  d'Orbec,    M"»  Ouri,    M"°    Poupart, 

Compan,     M""    Courtois,     M"»    Dargent,  trois    demoiselles    Prévost,    M""    Raquet, 

M"*   Dauzy,    M"»  Foissin,    M""   Garnier,  Nicole  Tesson,  ancienne  catholique   con- 

M"*  et  M"»  Goilart,  deux  demoiselles  Le  vertie,  et  M"°  de  Vicques. 


La  maison  des  Nouvelles-Catholiques.  qSq 

livres;  M"*"  de  La  Perrine,  sortie  avec  une  pension  de  cinq  cents 
livres;  M"^  de  Barle,  avec  une  de  mille  livres;  M"=  de  Beaulieu, 
domptée  par  dix-huit  mois  de  mauvais  traitements  et  enfin  pen- 
sionnée. —  Deux  demoiselles  Amyraut  de  Champrobin  sont  ren- 
dues à  leur  mère  au  bout  de  huit  mois;  M"'=  Cailloué  sort  au  bout 
de  trois  mois;  iVI"'^  Chapusay  parait  «bien  instruite»  en  1699;  l'une 
des  demoiselles  Chardon  présente  le  placet  scandaleux  mentionné 
ci-dessus;  M"''  Flamand  et  sa  fille  paraissent  bonnes  catholiques  au 
bout  de  huit  mois;  M"^  Forant,  déclarée  bonne  catholique  en  1692, 
s'en  retourne  dans  sa  province  avec  une  promesse  de  protection 
du  roi;  M"'=  de  La  Boulonnière  paraît  avoir  plié  au  bout  d'un  an 
pour  être  rendue  à  son  oncle;  M"=  Masclari  de  Champmoreau 
rendue  à  sa  mère,  et  M"''  Thuret  rendue  à  son  père,  sans  doute 
après  avoir  donné  quelque  satisfaction  aux  Nouvelles-Catholiques 
qui  ne  s'y  fiaient  guère;  M""  de  La  Pénissière,  bien  convertie,  au 
dire  des  Nouvelles-Cathohques,  qui  trouvaient  cependant  dange- 
reux de  la  rendre  à  ses  parents.  Enfin  Susanne  Conrart,  qui  prit 
le  voile  aux  Carmélites.  D'autres  ne  sortent  que  sous  caution: 
trois  demoiselles  de  La  Roche-Logerie,  M"^  de  Luc-Brachetière, 
M"'=  Milsonneau,  M"*^  de  Marconnay  de  Châteauneuf  qui,  malgré 
la  caution,  s'enfuit  en  Hollande.  De  même  une  demoiselle  Dolon 
de  La  Goupillière  essaya  de  se  dispenser  de  retourner  chez 
les  Nouvelles-Catholiques,  qui  ne  l'avaient  relâchée  que  momen- 
tanément. 

y[\\e  D'Aulnay  n'en  sortit  que  pour  quinze  jours  et  à  cause  de 
la  maladie  qu'elle  y  avait  contractée.  Plusieurs  de  celles  qu'on  avait 
relâchées  furent  reprises  et  retournèrent  dans  la  maison:  les 
deux  demoiselles  de  Brannay,  au  bout  de  deux  ans;  M"^  de  Bois- 
fradin,  au  bout  de  huit  ans.  En  1698,  M"^  Canaye  de  Brannay  sort 
des  Nouvelles-Cathohques  de  Paris  avec  un  brevet  de  cathohcité; 
en  1695  elle  est  emprisonnée  chez  les  Nouvelles-Catholiques  de 
Caen.  M"^  Lardeau,  qui  avait  abjuré  à  la  Bastille  en  1686,  est  aux 
Nouvelles-Catholiques  en  1692,  pour  avoir  prêté  sa  maison  à  une 
assemblée  présidée  par  les  pasteurs  du  Désert  Giraud  et  Givry. 
Une  des  prisonnières,  M"^  Plastrier,  s'évada  pour  passer  à  l'étran- 
ger; une  autre,  M™^  de  Brusse,  y  mourut  folle.  Quelques-unes  n'y 
furent  envoyées  qu'en  désespoir  de  cause,  après  avoir  fait  un  long 
séjour  en  prison,  comme  Marie  Vlaut,  ou  dans  d'autres  couvents, 
comme  M"<=  de  Montgommery,  M"=  Guichet  et  M"*  Lojon,  ou  même 
dans  l'antre  de  la  corruption  et  de  l'abomination  qu'on  appelait 
l'Hôpital-Général,   comme  M°"=  Du  Buisson,  M"<==  Hubert,  Isabelle, 


200  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Parts. 

Esther  de  La  Ronde,  la  nommée  Tondu  et  la  veuve  Vildou.  D'autres, 
dont  la  persévérance  était  depuis  longtemps  à  l'abri  de  toute  fai- 
blesse, fatiguaient  les  Nouvelles-Catholiques,  qui  demandaient  à  en 
être  débarrassées;  une  demoiselle  de  La  Roche-Logerie,  deux 
demoiselles  Sehut,  deux  demoiselles  de  Saponay,  menacées  d'être 
envoyées  dans  une  prison  d'Etat;  M"^  Berthe,  transférée  au  bout 
d'un  an  à  la  Bastille;  deux  demoiselles  de  Braly,  envoyées  aux 
Nouvelles-Catholiques  de  Blois  ;  M"'=  de  Coupigny,  dans  un  couvent 
d'Auxerre,  au  bout  de  quatre  ans,  puis  à  Chartres  ;  M"'=  Pellet  dans 
le  même  couvent  d'Auxerre,  où.  on  lui  donna  trois  mois  pour 
choisir  entre  la  conversion  et  l'Hôpital-Général;  M""  de  Vandœuvre, 
qu'il  avait  été  question  de  placer  à  Saint-Cyr,  envoyée  aussi  à 
Auxerre;  deux  demoiselles  de  La  Motte,  dans  un  couvent  de 
Lafère;  une  demoiselle  d'Orbec,  à  l'abbaye  de  La  Chaise-Dieu. 
Plusieurs  furent  envoyées  au  château  de  Saumur:  une  demoiselle  de 
Brannay,  M"^  de  Mondreville,  deux  demoiselles  Raquet  de  MoUien, 
M"^  de  Chalandos,  qui  y  perdit  l'esprit,  deux  demoiselles  de  Neu- 
ville, qui  y  passèrent  au  moins  onze  ans  (1701—1712)*.  M"^  de 
Grozilliers  fut  transférée  à  l'Hôpital-Général  «à  cause  de  ses  em- 
portements»; M""^  de  La  Contaudière,  une  des  plus  ardentes,  non 
expulsée  de  France  parce  qu'elle  était  relapse,  fut  transférée  au 
château  de  Nantes.  La  constance  de  M"^  de  Boisrogues  et  de  sa 
sœur  M"^  de  Vargnes  était  telle  qu'on  les  relâcha  en  1696,  sans 
avoir  «  rien  pu  gagner  sur  leur  esprit  »,  on  les  reprit  l'année  sui- 
vante. M"'=  Charton  resta  au  moins  quatre  ans  aux  Nouvelles-Catho- 
liques sans  donner  signe  de  faiblesse.  Deux  demoiselles  Flamand 
furent  séparées  de  leur  sœur,  dont  la  conscience  paraissait  moins 
ferme  et  résolue.  M"^  de  Bessé-Bataillère,  après  avoir  abjuré  à  la 
Bastille  en  1686  et  avoir  été  arrêtée  de  nouveau  en  1698,  fut  mise 
aux  Nouvelles-Catholiques  en  1699,  n'en  sortit  qu'en  1701  et  était 
encore  en  1708  notée  comme  «opiniâtre».  En  1706,  les  Nouvelles- 
Catholiques    menaçaient    encore  de  l'Hôpital-Général    une    dame 

'  Pontchartrain  écrivait  à  Plielypeaux  puisqu'elle  a  du  bien,  vous  aurez,  s'il 
le  27  janvier  1701  :  nJ'ai  rendu  compte  vous  plait,  soin  de  pourvoir  à  sa  sub- 
au  roi  de  la  lettre  que  vous  avez  pris  la  sistance  et  entretien  sur  ses  revenus» 
peine  de  m'ccrire  au  sujet  des  cinq  filles  {Corresp.  adm.,  IV;  464). 
qui  sont  aux  N"«»-Catholiques  de  Paris,  2  Au  contraire,  une  convertie  de  Nor- 
et  qui  ne  donnent  aucune  espérance  de  nian.lic,  Marie  de  Méhércnc,  de  Cricque- 
leur  conversion.  Sa  Majesté  donnera  des  ville,  entrée  aux  Nouvelles-Catholiques 
ordres  pour  les  faire  conduire  au  château  de  Paris  comme  novice,  en  1G91,  fut  ren- 
de Saumur  et  fera  payer  la  dépense  de  voyée  l'année  suivante,  parce  qu'on  ne 
quatre  sur  le  pied  de  vingt  sols  par  jour.  lui  trouva  pas  les  dispositions  requises. 
A   l'égard  de   la  demoiselle   de   Brannay, 


La  maison  des  Nouvelles-Catholiques.  261 

Bessé,  si  elle  ne  se  convertissait  dans  les  trois  mois.  Enfin  deux 
demoiselles  de  Dolon  de  La  Goupillière,  M"^  Noblet,  et  Madelaine 
de  Dompierre^  femme  de  Parenteau  de  Sainte-Maison,  furent 
expulsées  du  royaume. 

Parmi  les  jeunes  filles  élevées  aux  Nouvelles-Catholiques,  il 
s'en  trouva  plusieurs  sur  lesquelles  les  cérémonies  bizarres  et 
pompeuses  d'un  culte  sensualiste  firent  une  grande  impression.  On 
n'avait  pour  celles-ci  que  des  douceurs,  des  soins  infinis,  de  manière 
à  les  enlacer  d'une  façon  inextricable.  Il  y  eut  donc  quelques  con- 
versions réelles.  Celle  de  M"''  Rouvray  de  Villarnoul  paraît  avoir 
été  de  ce  nombre,  ainsi  que  celle  de  M"*  Courcerac,  que  nous 
voyons  disposée  à  embrasser  la  vie  monastique.  Catherine-Renée 
de  Jaucourt  fit  une  donation  aux  Nouvelles-Catholiques  en  1729; 
dans  l'ardeur  de  son  zèle  de  néophyte,  M"''  de  Peray  se  crut  per- 
mis d'attaquer  Jurieu.  Aimée  de  Jaucourt,  Susanne  Conrart  et  une 
demoiselle  Cannaye  de  Brannay,  prirent  le  voile,  ainsi  que  Marie 
et  Marguerite  Catillon.  Ces  dernières  firent  partie  du  chapitre  des 
Nouvelles-Catholiques  dont  l'une  devint  supérieure  '. 

Valait-il  la  peine  de  plonger  tant  de  familles  dans  le  deuil  et  de 
faire  couler  tant  de  larmes,  pour  obtenir  un  résultat  si  minime? 
Cependant  l'institution  immorale  qui  s'était  placée  au-dessus  du 
droit  naturel,  et  dont  la  réapparition  soulevait  naguère,  sous  le 
nom  de  mortarisme  l'indignation  de  l'Ancien  et  du  Nouveau  monde, 
subsista  comme  «  établissement  d'instruction  publique  »  et  toujours 
soutenue  par  les  subsides  de  l'État,  jusque  vers  la  fin  du 
XVIIP  siècle.  Lorsque,  après  cent  cinquante-huit  années  d'exis- 
tence, elle  fut  frappée  par  l'article  IV  du  titre  V  de  la  loi  du 
18  août  1792,  portant  suppression  des  congrégations  séculières, 
elle  comprenait  dix  dames  de  choeur,  trois  converses,  et  neuf 
«élèves  en  la  religion  catholique»,  dont  deux  juives  et  sept  pro- 
testantes. 

Le  premier  archevêque  de  Paris  affirmait  que,  de  1634  à  1645, 
cinq  cents  jeunes  filles  avaient  passé  par  les  Nouvelles-Catholiques; 
de  1645  à  1675  (date  à  laquelle  l'établissement  comptait  encore  une 

'  Bien  qu'elles  eussent  la  pre'tention  de  lique:  «Etat  des  filles  qui  ont  été  mises 
vouloir  éclairer  leurs  captives,  les  N""-  par  ordre  du  roy  dans  la  maison  des 
Catholiques  n'imitaient  que  trop  les  N"'*-Catiioliques  de  Rouen....  et  au  quels 
grandes  dames  du  XVIl'  siècle,  dont  les  Sa  Majesté  a  accordé  des  gratifications 
lettres  se  distinguaient  par  une  absence  particulières  pour  leur  pension  de  sub- 
complète d'orthographe.  Voici  un  spe-  sistances  pendant  le  tems  de  leur  instruc- 
cimen  de  celle  qu'on  pratiquait  dans  un  tion.  Segonde  année  de  ses  gratifications 
de  ces  établissements  d'instruction  pub-  pour  l'année  1770»  y\.  N.,  TT  291). 


202  Révocation  de  F Èdit  de  Nantes  à  Paris. 

quarantaine  de  pensionnaires!  ce  chiffre  a  dû  tripler  et  s'élever  à 
quinze  cents,  soit  deux  mille  avant  la  Révocation.  On  peut  donc 
évaluer  de  quatre  à  cinq  mille  le  nombre  des  victimes  enfermées 
dans  cette  maison,  dont  la  suppression  ne  fut  pas  l'un  des  moindres 
bienfaits  de  la  Révolution.  Grâce  au  triomphe  de  la  société  civile 
sur  l'esprit  clérical,  Vincent  de  Paul,  Bossuet,  Fénelon,  Fléchier, 
Louis  XIV,  M™^  de  Maintenon,  Anne  de  Croze,  M""*  de  Miramion  et 
tous  les  autres  pieux  ravisseurs  d'enfants,  seraient  aujourd'hui 
passibles  des  travaux  forcés  en  vertu  des  articles  341,  354  et  355 
du  Code  pénal. 


XXI 


PRISONS  ET  COUVENTS 


Les  peines  auxquelles  on  eut  recours  pour  contraindre  les  pro- 
testants à  l'abjuration,  furent  ainsi  graduées  :  privation  d'emplois 
officiels,  exclusion  des  professions  libérales,  des  métiers,  dragon- 
nades, réclusion  dans  les  prisons  et  les  couvents,  relégation  dans 
les  provinces  et  détention  dans  des  prisons  d'Etat  :  Amiens,  Ham, 
Guise,  Saumur,  Nantes  etc.,  le  tout  accompagné  de  la  saisie  des 
biens.  «Sa  Majesté,  écrivait  Seignelay  à  La  Reynie,  le  5  janvier 
1686,  est  persuadée  que  les  garnisons  feront  un  effet  considérable, 
et  opéreront  la  conversion  de  la  plupart  de  ceux  chez  qui  on  les 
mettra...;  mais  quand  cela  n'arriverait  point,  il  reste  l'expédient  de 
mettre  en  prison  ceux  qui  demeureraient  opiniâtres,  que  vous  savez 
avoir  été  jusqu'à  présent  infaillible,  de  les  chasser  de  Paris  et  les 
envoyer  dans  les  provinces».  —  «La  prison  éloignée,  dit  Foucault 
dans  ses  Mémoires,  a  plus  attiré  de  gentilshommes  à  l'Eglise,  que 
les  dragons».  —  Si  nombreux  que  soient  les  documents  relatifs  à 
cette  partie  de  notre  travail,  nous  sommes  persuadé  que  l'ensemble 
de  ces  pièces  offre  des  lacunes  considérables,  qui  diminuent  d'au- 
tant le  chiffre  des  victimes. 

Il  ne  subsiste  aujourd'hui  que  deux  des  huit  prisons  propre- 
ment dites  qui  existaient  alors  :  Vincennes  et  la  Conciergerie.  Les 
six  autres  ont  disparu  :  la  Bastille,  le  Grand-Châtelet,  qui  s'élevait 
là  où  est  la  place  du  Chàtelet  ;  le  Petit-Chàtelet,  qui  se  trouvait  à 
l'extrémité  méridionale  du  Petit-Pont,  à  l'entrée  de  la  rue  Saint- 
Jacques  ;  le  For-l'Évèque,  représenté  par  le  n°  65  de  la  rue  Saint- 
Germain-I'Auxerrois  et  par  le  n°  16  du  quai  de  la  Mégisserie  ;  la 
prison  de  l'Abbaye,  située  au  carrefour  formé  par  les  rues  Gozlin, 


264  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

du  Four,  de  Bucy,  actuellement  traversé  par  le  boulevard  Saint- 
Germain  ;  et  la  petite  prison  Saint-Eloi,  qui  se  trouvait  non  loin  de 
la  façade  orientale  du  Palais  de  justice. 

La  Bastille  se  composait  de  huit  grosses  tours  rondes,  jointes 
par  des  massifs  en  maçonnerie.  Les  murs  des  tours  avaient  six 
pieds  d'épaisseur,  et  ceux  des  massifs,  neuf  pieds.  Dans  la  première 
cour,  séparée  de  la  seconde  par  un  fossé  et  un  pont-levis,  se  trou- 
vaient les  casernes,  les  écuries  et  remises  du  gouverneur  ;  dans  la 
seconde,  son  hôtel  et  les  tours  du  Puits  et  du  Coin.  La  troisième, 
de  34  mètres  de  long  sur  24  de  large,  était  environnée  des  tours 
de  la  Liberté,  de  la  Bertaudière  et  de  la  Bazinière  (du  côté  de  la 
ville),  de  la  Comté,  du  Trésor  et  de  la  Chapelle  (du  côté  du  fau- 
bourg), et  des  massifs  qui  les  reliaient  entre  elles.  Grâce  à  la  hauteur 
des  constructions,  cette  cour  était  un  vrai  puits,  où  l'air  se  renou- 
velait peu  et  où  la  chaleur  se  concentrait  horriblement.  Les 
calottes  ou  chambres  du  cinquième  étage,  où  l'on  ne  pouvait 
se  tenir  debout  qu'au  milieu,  étaient  les  plus  fâcheuses  après 
les  cachots.  En  été  il  y  faisait  une  chaleur  insupportable, 
en  hiver  un  froid  excessif.  Les  cachots  étaient  à  plus  de  six 
mètres  au-dessous  de  la  cour,  et  à  cinq  pieds  environ  au-dessus 
du  niveau  du  fossé;  on  y  manquait  d'air,  de  clarté;  l'atmosphère 
y  était  humide,  empestée  par  les  défécations;  les  crapauds  y 
pullulaient,  ainsi  que  les  araignées  et  des  rats  gros  comme  des 
chats;  pour  lit  il  n'y  avait  qu'une  grosse  pierre  recouverte  de 
paille,  bientôt  passée  à  l'état  de  fumier.  A  cette  pierre  était  scellée 
une  grosse  chaîne  à  laquelle  on  attachait  les  ahénés  et  les  furieux. 
Pendant  les  crues  de  la  Seine,  l'eau  pénétrait  dans  ces  cachots;  on 
en  retirait  alors  les  prisonniers  ',  quand  on  y  pensait  ;  mais  il  arri- 
vait aussi  qu'on  les  oubliât,  comme  dans  l'inondation  de  juillet  1697, 
qui  coûta  la  vie  à  plusieurs  d'entre  eux  {Mercure  historique,  p.  89). 
La  Bastille  pouvait  contenir  cinquante  prisonniers  logés  séparé- 
ment, et  jusqu'à  cent  en  en  réunissant  plusieurs  dans  une  même 
chambre 2.  On  n'y  mettait,  dit  Jean  Rou,  «que  des  gens  un  peu  dis- 
tingués». Aucune  chambre  n'était  meublée'';  le  roi  ne  donnait  aux 
prisonniers  que  le  vivre  et  le  couvert,  et  dans  les  autres  prisons  il 


'  Revue    historiq.,    janvier    1890,     La  paille,  et  la  seule  fenêtre  par  où  entrait  le 

Bastille    d'après   ses    Archives,    par    M.  jour    était     une     double    grille    sans    la 

Funck-Brentano.  moindre  vitre    ni    châssis»;    circonstance 

'  Mém.  de  Linguet,  p.  240.  qui  lui   valut  un  commencement   de  ma- 

3  aJe  ne  trouvai,  pour  tout  meuble,  dit  ladie. 
Jean  Rou,  I,  b<),  qu'une   petite  chaise  de 


Prisons  et  Couvents.  265 

ne  donnait  pas  même  la  nourriture  *.  Il  y  avait  à  la  Bastille  deux 
chapelles,  où  l'on  obligeait  les  prisonniers  catholiques  d'assister  aux 
offices.  De  même  que  le  médecin  de  l'île  Sainte-Marguerite  n'osait 
saigner  un  malade  avant  que  l'autorisation  lui  en  eût  été  envoyée 
de  Versailles,  de  même  celui  de  la  Bastille  se  croyait  tenu  de 
demander  la  permission  d'administrer  le  moindre  remède,  ainsi  que 
le  montre  ce  billet  de  Seignelay  : 

28  août  1686.  Au  sieur  AUiot,  médecin'. 

Vous  pouvez  faire  donner  du  quinquina  aux  prisonniers  de  la  Bastille  qui 
en  auront  besoin,  et  le  roi  donnera  ordre  pour  faire  payer  ce  qui  sera  fourni. 
Mandez-moi  qui  sont  les  femmes  affligées  de  cancers  qui  ont  besoin  de  quelque 
secours,  pour  en  rendre  compte  à  Sa  Majesté  (O  '  3o). 

«Au  For-l'Evêque,  écrivait  Pierre  Clément^,  le  préau  destiné  à 
la  promenade  de  quatre  ou  cinq  cents  prisonniers,  était  dominé 
par  des  bâtiments  très  élevés;  les  prisonniers  sans  ressources 
étaient  jetés  dans  des  trous  obscurs,  sous  les  marches  de 
l'escalier  ',ou  dans  des  cachots  au  niveau  de  la  rivière  ».  «  Là,  dit 
«un  magistrat  du  XVIIP  siècle,  sont  pratiqués  des  réceptacles 
«  de  cinq  pieds  de  large  sur  six  de  long  et  où  l'on  enferme 
«jusqu'à  cinq  détenus...  Le  Grand  et  le  Petit-Châtelet  sont  encore 
«plus  malsains...  Comme  au  For-l'Évêque,  l'enceinte  et  le  préau 
«sont  trop  petits,  les  murs  trop  élevés,  les  cachots  souterrains  pour 
«le  moins  aussi  horribles.  La  seule  prison  dont  le  séjour  ne  soit 
«pas  mortel  est  la  conciergerie  du  Palais  ^..  Cependant  les  cachots 
«pratiqués  dans  l'endroit  qui  servait  de  cuisine  au  roi  Saint-Louis, 
«auraient  besoin  d'un  écoulement  pour  les  immondices.  Les  loge- 
«ments  des  femmes  sont  trop  petits.  L'infirmerie  est  malsaine;  elle 
«  consiste  en  une  salle  fort  basse  ;  les  malades  presque  tous  dépour- 
«vus  de  toute  assistance,  sont  quatre  à  cinq  dans  chaque  lit...  Tel 
«est  l'état  des  prisons  de  la  capitale».  S'il  était  tel  au  XVIIP  siècle, 
que  devait-ce  être  au  XVII=?»  Faute  d'argent,  une  partie  des  pri- 
sonniers restait  des  mois  et  des  années  sans  se  faire  couper  la  barbe 


'  L'arrêt  du  Conseil  du  17   février  16S8  *  L'ordonnance  criminelle   d'août  1670, 

porte  que  les  frais  de  capture  et  de  prison  qui    disait:     «Voulons    que    les     prisons 

des  fugitifs  seront  pris    sur   leurs   biens  soient  sûres  et  disposées  en  sorte  que  la 

(B.  du  prot.,  n»  3S5  in-4°).  santé   des    prisonniers    n'en    puisse    être 

'  Le  3  septembre  1687,   le  sieur  Lallier  incommodée»  (Isambert,  XVIII,  "iip),  était 

obtint  à  son  tour   un   brevet  de  médecin  donc    restée    lettre    morte    comme    tant 

de  la  Bastille  (0>  3i).  d'autres. 

'  La  Police  sous  Louis  XIV,  p.  i36. 


206  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

et  les  cheveux,  et  sans  changer  de  linge  ni  de  vêtem  ent.  Ces  mal- 
heureux étaient  bientôt  rongés  de  vermine  et  de  gale. 

Un  personnage  qu'on  n'accusera  ni  de  sensiblerie,  ni  de  ten- 
dresse intempestive,  va  nous  édifier  sur  le  régime  de  la  moins 
horrible  de  ces  prisons.  Incapables  de  supporter  plus  longtemps  les 
violences  auxquelles  ils  étaient  en  butte,  trois  détenus  de  la  Bastille 
s'évadèrent,  et  l'un  d'eux,  nommé  Fleury  (Arsen.  Ms.  Bast.  10468), 
valet  du  major  de  La  Berlière,  alla  raconter  à  Louvois  ce  qu'on 
leur  faisait  endurer.  Celui-ci  le  renvoya  à  la  Bastille  (3  août  i685), 
en  recommandant  au  gouverneur  «de  le  recevoir  et  garder... 
avec  toute  la  douceur  que  mérite  un  homme  qui  vient  se  rendre 
lui-même  en  prison».  Le  6,  il  écrivait  à  La  Reynie:  «Sa  Majesté 
veut  que  vous  teniez  la  main  à  ce  que  le  valet  du  major  de  Bour- 
gogne, qui  s'était  évadé  de  la  Bastille  et  qui  est  revenu,  ne  soit  pas 
plus  maltraité  qu'auparavant».  Et  le  7:  «Je  ne  doute  point  que 
vous  n'ayez  appris,  par  les  interrogatoires  de  ce  valet,  combien  les 
prisonniers  sont  durement  traités  à  la  Bastille  et  mal  gardés,  et 
qu'ils  communiquent  d'une  chambre  à  l'autre,  au  vu  et  su  de  ceux 
qui  leur  portent  à  manger  »  {Arch.  Bast.,  VIII,  33i). 

Il  y  avait  pourtant  un  lieu  de  détention  encore  plus  redoutable 
et  plus  exécré,  c'était  l'Hôpital-Général  (la  Salpétrière),  «  ce  grand 
cimetière,  un  affreux  Paris  dans  Paris,  qui  a  eu  jusqu'à  sept  mille 
âmes.  Condamnation  barbare  et  d'horrible  sous-entendu,  dit 
Michelet.  Avec  le  désordre  du  temps,  que  devenait  une  femme  dans 
cette  profonde  mer  des  maladies,  des  vices,  des  libertés  du  crime, 
la  Gomorrhe  des  mourants?  Je  frémis  quand  j'entends  de  la  bouche 
de  Louis  XIV  :  Je  lui  donne  trois  mois  ;  puis  elle  ira  à  l'Hôpital- 
Général.  Cela  veut  dire  jetée  aux  bêtes'...  Les  sains  et  les  malades 
couchaient  pêle-mêle,  quatre,  six,  dans  un  lit.  Cette  promiscuité 
hideuse  avec  les  galeux  et  les  vénériens,  des  gens  couverts  d'ul- 
cères, faisait  frémir.  Il  y  eut  des  scènes  terribles.  Un  vieux  soldat 
estropié  qui  ne  voulait  pas  y  entrer,  fut  marqué,  flagellé  par  les 
rues.  Des  femmes  furent  traitées  ainsi.  Toute  maladie  contagieuse 
régnait  là,  éternisée  par  l'entassement  des  ordures  et  de  l'infec- 
tion 2  ».  D'un  seul  coup,  en  1699,  de  pieuses  huguenotes.  M"""  Isaac 
Châtelain,  M""'  Troussart  et  Jeanne  Guibillon,  y  furent  jetées  avec 
leurs  quinze  enfants.  En  avril  1700,  nouvel  holocauste  non  moins 
abominable:  la  «Sodome  des  fureurs  libertines»,  reçut  le  même 
jour  seize  femmes  de  La   Rochelle,  condamnées  a  être  rasées  et 

'  Louis  XIV  et  la  Révocation,    p.  330.  «  Ibid.,  317. 


Prisons  et  Couvents.  267 

recluses  à  perpétuité  pour  avoir  voulu  sortir  du  royaume.  On  les 
en  tira  au  bout  d'un  mois  pour  les  envoyer  chez  les  Nouvelles- Catho- 
liques *.  Dans  le  dessein  de  faire  sa  cour,  l'ambassadeur  D'Avaux 
ayant  envoyé  de  Hollande  cinq  enfants  de  pauvres  réfugiés  pour 
qu'on  en  fît  des  catholiques,  il  se  récria  quand  il  sut  qu'on  les  avait 
mis  à  la  Salpétrière,  et  fit  aussitôt  demander  (2  décembre  1686) 
qu'on  les  en  tirât.  «  Ce  lieu,  disait-il,  effraie  tous  ceux  qui  le  con- 
naissent »  (Fr.  7o53  f°=  86  et  88). 

Nous  trouvons  dans  Le  Mercure  historique  de  septembre  1699 
(p.  307)  la  description  tout  aussi  peu  engageante  d'un  autre 
hôpital. 

Les  sieurs  Jacques  Tavernier,  Louis  Hauduroy  et  Job  Pellé,  nouveaux 
réunis  et  chefs  de  famile  de  Villiers-le-Bel,  furent  enlevés  le  9  de  ce  mois 
[d'août],  accusés  de  n'aller  point  à  la  messe  et  ont  été  mis  à  Bicêtre,  dans  un 
lieu  obscur,  avec  une  troupe  de  misérables  détenus  pour  crimes,  dont  quelques- 
uns  ont  les  fers  aux  pieds  et  aux  mains,  et  qui  ne  cessent  de  jurer  et  de  blas- 
phémer. La  puanteur  du  Heu  et  la  mauvaise  nourriture,  avec  les  hurlements  de 
ces  malheureux,  rendent  leur  état  fort  pitoyable.  Ils  ne  peuvent  respirer  l'air 
que  l'un  après  l'autre,  par  un  trou  qui  est  près  du  plancher,  où  ils  ne  peuvent 
atteindre  qu'en  montant  sur  une  chaise.  On  a  aussi  mis  plusieurs  femmes  et 
filles  du  même  village  dans  un  autre  hôpital  nommé  la  Salpétrière,  qui  souffrent 
les  mêmes  misères. 

Ne  fallait-il  pas  aux  malheureux  jetés  dans  ces  horribles  lieux, 
une  constance  presque  surhumaine  pour  résister,  ne  fut-ce  que  peu 
de  temps,  aux  obsessions  des  convertisseurs  qui  ne  cessaient  de 
répéter  :  Un  seul  mot  peut  mettre  fin  à  vos  souffrances  ;  on  ne  sort 
d'ici  que  par  la  porte  de  l'abjuration  ?  Les  geôliers  et  le  gouverneur 
même  de  la  Bastille  se  mêlaient  des  conversions  :  il  le  fallait  pour 
être  bien  en  cour.  Seignelaj'  écrivait  à  De  Besmaus,  le  14  janvier 
1686  :  «  Vous  ne  sauriez  rien  faire  de  plus  agréable  à  Sa  Majesté 
que  d'obliger  les  gens  qui  sont  à  la  Bastille  de  se  convertir  ».  Aussi 
le  gouverneur  s'acquittait-il  de  cette  tâche  avec  ardeur,  et  se  piquait 
même  d'y  avoir  acquis  une  certaine  habileté.  Cependant  les  hommes 
du  métier  ne  lui  manquaient  pas;  et  Seignelay  recommandait  à  La 
Reynie  de  les  choisir  avec  le  plus  grand  soin  : 

II  décembre  i685. 

Plusieurs  prisonniers  de  la  R.  P.  R.  arrêtés  sur  la  frontière  et  amenés  à 
Paris,  se  sont  plaints  que  ceux  qu'on  a  envoyés  dans  les  prisons  pour  les 
convertir,  étaient  plus  capables  de  les  scandaliser  que  de  leur  faire  quitter 

'  Mercure  historiq.  d'avril  et  mai,  p.  482  et  5 18. 


268  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

leur  mauvaise  religion,  et  sur  les  plaintes  qui  en  ont  été  faites  au  roi  de  plu- 
sieurs endroits  Sa  Majesté  m'a  ordonné  de  vous  écrire  d'entrer  en  commerce 
avec  ceux  qu'on  emploie  pour  parler  à  ces  prisonniers,  afin  de  ne  commettre 
à  cette  fonction  que  des  gens  capables  de  travailler  utilement  à  leur  conversion 
(O  '  29). 

Outre  les  aumôniers  attitrés,  qui  paraissent  avoir  été  les  abbés 
Gerbais  et  Gobillon  *,  un  grand  nombre  de  prêtres  fréquentèrent 
la  Bastille  de  i685  à  1700,  à  titre  de  convertisseurs,  entre  autres, 
Courcier,  théologal  de  Notre-Dame,  le  curé  de  Saint-Germain- 
l'Auxerrois,  celui  de  Saint-Étienne-du-Mont;  Dupuis,  curé  de  Saint- 
Laurent^,  Blampignon,  curé  de  Saint-Méderic,  Guillaume  de  la 
Fontaine,  prêtre  de  Saint-Gervais,  Varet,  vicaire  de  Saint-Eustache, 
Cellier,  vicaire  de  Saint-Barthélémy,  Perceval,  vicaire  de  Saint- 
Paul;  les  abbés  Bru eys (apostat),  Bruzeau,  deFeuquières,Deschamps, 
Du  Lignon,  De  Laveau,  Gilbert,  Girard,  Pageot,  Pavillon,  Pirot, 
Sainte-Marthe,  supérieur  de  l'Oratoire;  le  chanoine  Desmahis, 
d'Orléans  (Grostête)  mininistre  apostat^;  les  Pères  Bordes,  Dubois, 
Bourges,  Samuel  d'Aliés  de  La  Tour  (apostat),  le  capucin  Vincent, 
les  jésuites  Robinet  et  Riquelet,  (ce  dernier,  àitV Inquisition  française, 
était  plus  dangereux  que  tous  les  autres,  il  garda  Cottereau  dix- 
huit  ans  à  la  Bastille  après  l'avoir  fait  abjurer  sous  promesse  de 
sortie);  l'abbé  Chalucet,  nommé  à  l'évêché  de  Toulon;  l'abbé  de 
Champigny,  évêque  de  Valence;  l'archevêque  de  Sens,  et  Bossuet. 
Celui-ci  alla  conférer  dans  le  donjon  avec  le  célèbre  peintre  Petitot, 
avec  Cahanel  et  avec  le  sieur  de  Thévalles,  qu'il  eut  le  déboire  de 
voir  expulser  de  France  comme  inconvertissable,  après  l'avoir  fait 
relâcher  comme  étant  bon  catholique.  Nous  ignorons  s'il  sut  triom- 
pher de  la  résistance  de  l'ancien  de  Charenton,  Girard,  qu'il  voulut 
avoir  près  de  lui  pour  le  catéchiser  à  son  aise,  et  qu'on  envoya  au 
couvent  de  Saint-Faron  de  Meaux;  mais  nous  savons  que  son  élo- 
quence demeura  impuissante  sur  Le  Coq  de  Germain,  qui  ne  fut 
conduit  à  Mons  et  expulsé  définitivement  qu'après  avoir  passé  huit 
jours  à  l'évêché  même  *.  N'oublions  pas  le  prêtre  Jean  de  Lamon, 

'  Voir     l'art.     Jaucourt.    —    Au     pre-  '  Il  fut  autorisé  à  voir  en  1690  quatre 

mier   rang  des    laïques  qui  allaient  à  la  prisonniers  du  diocèse    de    Luçon,    Cha- 

Bastille    solliciter    à    la  conversion    leurs  ligny,    La  Javelière  Grimaudet   et  Majou 

parents  ou  leurs  amis,  il  faut  citer  Mon-  de  Lousigny. 

tausier  et  la  duchesse  d'Uzts,  autorisés  à  *  De    mûme,     au    lieu    de    chasser    de 

voir  tous  les  protestants  qu'ils  désiraient  France  Bernard,  procureur  au  Parlement, 

(0'3o,  20  avril  1686).  on  l'envoya,   en  1G88,    passer   trois  mois 

2  Fort  honnête  homme  et  bien  mitigé  chez  l'évêque  de  Tournay, 
sur  le  chapitre  de  la  religion,  dit  M'""  Du 
Noyer,  dans  ses  Mémoires. 


Prisons  et  Couvents.  269 

ancien  abbé  de  Notre-Dame  de  La  Châtre,  qui  s'était  distingué 
dans  la  mission  du  Poitou  ;  l'abbé  Pirot,  censeur  royal,  lui  ayant 
refusé  l'autorisation  de  publier  un  sermon  sur  Saint-Pierre,  où  il 
élevait  trop  l'autorité  du  pape,  l'ardent  prédicateur^  imbu  du  prin- 
cipe que  la  fin  justifie  les  moyens,  passa  outre  et  fut  mis  à  la 
Bastille  pour  avoir  surpris  un  privilège.  On  lui  permit  de  dire  la 
messe  et  de  se  promener  dans  la  cour  sans  parler  à  personne.  Il 
viola  la  consigne  et  réussit  à  ébranler  quelques  protestants.  Cette 
heureuse  désobéissance  fut  pour  lui  un  moyen  de  salut.  Seignelay 
écrivait  à  De  Besmaus,  le  17  décembre  i685:  «Puisque  l'abbé  de 
Lamon  a  du  talent  pour  les  conversions,  vous  pouvez  l'employer 
auprès  de  ceux  de  la  R.  P.  R.  qui^ontà  la  Bastille».  On  lui  rendit 
la  liberté  le  21  juillet  suivant.  Théodore  de  Béringhen  accusait  la 
plupart  de  ces  prêtres  de  manquer  de  droiture,  et  de  recourir  dans 
l'exercice  de  leur  ministère  à  des  mensonges  grossiers.  Il  nous 
semble  impossible  cependant  que  plusieurs,  l'abbé  Pirot,  par 
exemple,  qui  en  mainte  circonstance  donna  des  preuves  d'élévation 
morale,  n'aient  pas  eu,  au  moins  vaguement,  conscience  de  l'indi- 
gnité du  rôle  de  tentateur  qu'on  leur  faisait  jouer. 

Nous  ne  voyons  pas  du  moins  que  leur  zèle  ait  été  tarifé  comme 
celui  de  tant  d'autres,  pour  qui  le  métier  de  convertisseur  était 
devenu  un  gagne-pain,  notamment  le  P.  Krattmann,  Léger  de  la 
Verbissonne  et  Chardon.  «Sa  Majesté,  écrivait  Seignelay,  veut  bien 
payer  la  pension  du  P.  Krattmann,  afin  qu'il  continue  à  travailler  à 
la  conversion  des  hérétiques  et  à  prêcher  en  ^allemand»  (O'  29). 
Le  i3  février  1686,  le  grand  convertisseur  Léger  de  la  Verbissonne, 
qui  s'était  chargé  notamment  de  Villiers-le-Bel,  supphait  La  Reynie 
de  lui  faire  obtenir  du  roi  un  secours  pécuniaire  : 

J'en  ai  besoin  en  toute  occasion,  et  principalement  dans  l'état  présent  où 
ma  famille  est  réduite,  étant  composée  de  neuf  enfants,  sans  aucun  bien  ni 
autre  emploi  depuis  huit  mois  que  celui  des  conversions,  dont  six  à  sept  cents  (!) 
personnes  en  ont  été  réunies  à  l'Église,  sans  y  ajouter  celles  qui  les  y  ont 
précédées  depuis  dix-sept  années  que  je  m'y  suis  appliqué  assez  heureusement 
(Fr.  7053,  f°  106). 

Le  17  août  1687,  en  priant  l'évêque  d'Amiens  d'envoyer  des  ecclé- 
siastiques capables  à  la  citadelle  de  la  ville  et  au  château  de 
Montreuil,  pour  convertir  M"'^  Le  Coq  et  d'autres  dames,  Seignelay 
ajoutait:  «Sa  Majesté  veut  bien  payer  à  ces  ecclésiastiques  ce  que 
vous  jugerez  à  propos,  pour  le  soin  qu'ils  en  prendront  »  (O'  3o). 
De  même,  en  1708,  le  descendant  des  serviteurs  de  Renée  de 
France,  et  le  prosélyte  de  Bossuet,  Zacharie  Chardon  de  Lugny, 


270  Révocation  de  t Edit  de  Nantes  à  Paris. 

prêtre  de  Saint-Sulpice,  demandait  une  pension  pour  avoir  travaillé 
douze  années  à  la  conversion  de  ses  anciens  coreligionnaires  dans 
la  maison  des  Nouveaux-Catholiques  (O  25o,  21  mars). 

Outre  cette  maison  et  celle  des  Nouvelles-Catholiques,  véri- 
tables prisons  à  l'usage  des  protestants,  il  en  existait  quelques 
autres  du  même  genre,  créées  à  leur  imitation,  notamment  celle  des 
Filles  de  la  Providence  de  Dieu,  fondée  en  1643  par  M"''  de  Polla- 
lion.  D'abord  établies  dans  l'Hôpital  de  la  Santé,  au  faubourg  Saint- 
Marcel,  ces  religieuses  essaimèrent  et  créèrent  de  nouvelles  com- 
munautés :  celle  de  Saint-Louis-en-l'Ile  et  l'hospice  de  la  paroisse 
Saint-Germain-l'Auxerrois,  puis  celles  de  la  Ville-Neuve  et  du 
faubourg  Saint-Germain,  82,  rue  Saint- Dominique  (Hélyot,  Ordres 
monastiq-,  VIII,  143). 

Les  Filles  de  la  Madelaine  du  Tresnel,  dont  le  prieuré,  fondé 
en  Champagne  au  milieu  du  XII^  siècle,  fut  transféré  à  Melun  en 
1622  et  à  Paris  en  1654,  entreprirent  aussi  de  travailler  à  l'œuvre 
des  conversions.  La  régente  Anne  d'Autriche  voulut  poser  elle- 
même  la  première  pierre  de  leur  monastère,  situé  rue  de  Charonne 
n°  88.  Fénelon  fut  plus  tard  le  supérieur  de  ces  Bénédictines,  chez 
lesquelles  le  lieutenant  de  pohce  D'Argenson  porta  le  dérèglement 
des  mœurs. 

Tous  ces  refuges,  comme  on  disait  alors,  avaient  paru  insuffi- 
sants à  une  sorte  d'illuminée,  disciple  de  Vincent  de  Paul,  Anne  de 
Croze  (1625-1710)  qui,  sous  l'inspiration  du  prêtre  Jean-Antoine  Le 
Vachet,  et  avec  le  concours  de  Marguerite  de  Martaigneville,  en 
établit  un  nouveau  en  1661,  sous  le  nom  de  séminaire  des  Sœurs 
de  l'Union  Chrétienne,  pour  lesquelles  Bossuet  fit  un  règlement. 
Logées  d'abord  à  Charonne  dans  une  maison  donnée  par  la  fonda- 
trice, ces  religieuses  achetèrent  en  i683  l'hôtel  de  Saint-Chaumont, 
rue  et  proche  la  porte  Saint-Denis,  et  s'y  transportèrent  en  i685  ; 
de  là  leur  nom  de  dames  de  Saint-Chaumont.  Elles  eurent  pour 
première  supérieure  Renée  Desbordes;  la  seconde,  Anne  de  Croze 
(1677-1691),  fut  remplacée  par  M"'^  de  Martaigneville,  et  celle-ci  par 
la  sœur  Papineau  (1698).  Anne  de  Croze  reprit  la  direction  en  1701, 
et  Marie  Dhoin  ou  Dohin  remplissait  les  mêmes  fonctions  en  1722. 
L'établissement  subsista  jusqu'à  la  Révolution.  Les  dernières  élec- 
tions du  chapitre  datent  de  1785.  Les  premiers  supérieurs  furent 
MM.  de  Benjamin,  Jaloux,  l'abbé  de  Verthamon  (1698),  l'abbé 
François-Élie  de  Voyer  D'Argenson  (1694)  et  l'abbé  Emmanuel  de 
Roquette  (1703).  Une  vingtaine  de  succursales  établies  à  Alençon, 
Angoulème,  Auxerre,  Bayonne,  Caen,  Chartres,  Fontenay-le-Comte, 


Prisons  et  Couvents.  271 

Le  Mans,  Libourne,  Loudun,  Luçon,  Mantes,  Noyon,  Parthenay, 
Pau,  Poitiers,  Les  Sables-d'Olonne,  Saint-Lô,  Sedan,  Tours,  Ville- 
neuve etc.,  «furent  en  peu  de  temps,  comme  le  sémindire,  remplies 
de  nouvelles  catholiques  et  autres  personnes  que  la  cour  y  envoyait». 
(A.  N.,  L  io56,  LL  1667  et  1668). 

Le  Petit  Saint-Chaumont  ou  la  Petite  Union  Chrétienne,  com- 
munauté fondée  en  1679  sur  le  modèle  de  celle  de  Charonne,  était 
situé  au  n°  82  de  la  Lune  claire.  En  vertu  d'une  autorisation  du 
mois  de  février  i685,  un  sieur  Berthelot  lui  fit  don  d'une  maison 
sise  dans  cette  rue,  et  pouvant  servir  de  retraite  aux  «filles  qui 
étaient  persécutées  de  leurs  parents  pour  s'être  converties  à  la  foi 
catholique»  (O'  29).  Les  historiens  de  Paris  rapportent  que,  faute 
de  ressources,  l'établissement  fut  cédé  à  l'Union  Chrétienne  le 
i3  mai  i683.  Cette  assertion  est  erronée,  comme  l'attestent  la  date 
de  la  donation  sus-mentionnée,  et  celle  d'un  contrat  de  location  de 
maison  passé  le  18  février  1766  au  nom  des  dames  du  Petit  Saint- 
Chaumont  (L  io56). 

Voici  les  passages  les  plus  saillants  des  Règles  et  constitutions 
de  l'Union  Chrétienne  (A.  N.,  LL  1668)  :  «A  l'égard  des  nouvelles 
catholiques,  on  se  rendra  plus  facile  à  les  recevoir  ;  mais  on  les 
veillera  avec  plus  de  charité  principalement  dans  les  commence- 
ments. 

«On  pourra  recevoir  les  femmes  sans  le  consentement  de  leurs 
maris,  les  enfants  sans  celui  de  leur  père  et  les  domestiques  sans 
celui  de  leur  maître. . . 

«  Quand  les  nouvelles  catholiques  feront  quelque  faute,  on  les 
avertira  avec  beaucoup  de  douceur;  si  elles  continuent,  on  les  re- 
prendra avec  charité;  si  elles  persistent  dans  leur  désobéissance, 
la  supérieure  leur  imposera  des  pénitences  proportionnées  à  leur 
faiblesse;  si  elles  se  rendent  incorrigibles,  on  pourvoira  à  leur 
sûreté  »,  c'est-à-dire  on  les  jettera  dans  un  cachot,  d'où  elles  ne  sor- 
tiront peut-être  que  frappées  d'aliénation  mentale,  cas  prévu, 
comme  chose  probable  et  fort  naturelle,  dans  le  Règlement  de 
visite  dressé  le  19  mai  i685  par  le  prêtre  Nicolas  Coquelin,  supé- 
rieur de  l'établissement  1  et  chancelier  de  l'Église  et  de  l'Université: 
«  S'il  arrive  qu'il  y  ait  des  personnes  insensées  parmi  les  pension- 
naires, nous  défendons  très  expressément  tant  aux  sœurs  qu'aux 
pensionnaires  de  s'y  arrêter  et  de  s'en  divertir,  ni  de  se  mêler  de 


'  Il  le  fut   près    de  dix    ans;    en    1690       l'archevêque    de    Paris    lui    donna    pour 

successeur  le  chanoine  Robert. 


272  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

ce  qui  les  regarde  si  elles  n'en  sont  chargées,  ou  si  la  supérieure 
ou  celle  qui  en  aura  le  soin  ne  les  en  prient  »  (A.  N.,  LL  1667). 

L'auteur  de  la  Vie  manuscrite  d'Anne  de  Croze  (A.  N.,  L  io56), 
porte  aux  nues  sa  «  surabondance  de  charité  pour  les  nouvelles 
catholiques  »,  dont  le  roi  lui  confia  un  grand  nombre.  «  On  y  en  vit, 
dit-il,  de  toutes  les  sectes  et  de  tous  les  pays  de  l'Europe,  juives, 
luthériennes,  calvinistes.  Il  y  en  vint  de  l'Allemagne,  de  l'Angle- 
terre, de  la  Hollande,  de  la  Suède  et  du  Danemark,  et  autres  pays 
du  Nord  où  l'hérésie  faisait  tant  de  ravages».  Malheureusement 
ajoute  l'écrivain,  et  c'est  la  seule  plainte  que  lui  arrache  la  Révo- 
cation de  l'Éditde  Nantes,  beaucoup  déjeunes  filles  ne  payaient  pas 
leur  pension,  parce  que  leurs  parents  passés  à  l'étranger  avaient 
mis  leurs  biens  à  couvert.  —  Outre  la  maison  de  la  rue  Saint-Denis 
dans  laquelle  les  jeunes  filles  étaient  censées  apprendre  un  métier, 
les  dames  de  Saint-Chaumont  en  avaient  deux  autres  oîi  il  n'y 
avait  que  des  filles  avancées  en  âge  que  l'on  n'instruisait  pas 
(Fr.  7o52  f°  35o). 

Les  Miramiones  ou  Filles  de  Sainte-Geneviève,  chez  lesquelles 
beaucoup  de  demoiselles  de  condition  étaient  mises  en  pension*, 
avaient  aussi  la  prétention  de  convertir  les  hérétiques.  Leur  maison, 
située  au  n°  5  du  quai  de  la  Tournelle'^,  près  de  Saint-Nicolas  du 
Chardonnet,  et  presque  en  face  du  fort  de  la  Tournelle,  était  atte- 
nante à  l'hôtel  de  M.  de  Nesmond,  mari  de  la  fille  de  M"'"  de  Mira- 
mion.  M™"  de  Maintenon  conduisit  elle-même  dans  cette  communauté 
plusieurs  demoiselles  protestantes,  auxquelles  elle  fit  donner  des 
pensions  sur  la  caisse  de  Pellisson''.  Nous  y  trouvons  aussi  un 
certain  nombre  de  femmes  ou  de  filles  dont  les  Nouvelles-Catho- 
liques s'étaient  débarrassées  à  tout  prix. 

La  multiplicité  de  ces  soi-disant  refuges  n'empêchait  pas  La 
Reynie  d'écrire  à  Harlay,  le  2  décembre  i685:  «Les  prisons  sont 
fort  chargées,  et  dès  que  ces  gens-là  sont  plusieurs  ensemble,  ils 
se  nuisent  les  uns  aux  autres  et  se  fortifient  réciproquement» 
{Arch.  Bast.,  VIII  356).  Aussi  M.  de  Besmaus  reçut-il  à  diverses 
reprises  l'invitation  d'empêcher  les  détenus  protestants  de  com- 
muniquer entre  eux  (O'  3i).  Au  mois  de  mai  1686,  la  Bastille  était 


•  Mém.  de  Soiirchei,  Paris,  i83o,  in-8",  sisté  jusqu'à  nos  jours,  et  la  maison  des 

I,  286.  Miramiones  semble  n'avoir  pas  non  plus 

"  En    1870   la    portion    du   quai  bornée  changé  d'aspect, 

par  la  rue  des  Hernardins   et  par  la  rue  "  Bruneau-Avenant,  M'"'  de  Miramion, 

de  Pontoisc,   s'appelait    encore    quai    des  Paris,  1873,  in-8°, 
Miramiones.  L'hôtel   de  Nesmond  a  sub- 


Prisons  et  Couvents.  278 

remplie  presque  uniquement  de  Réformés.  Théodore  de  Béringhen 
parle  de  quatre-vingts  témoins  qui  y  souffraient  courageusement 
avec  lui  pour  la  défense  d'une  même  vérité.  Nous  en  connaissons 
au  moins  soixante-huit,  dont  la  plupart  demeurèrent  fermes  :  Am- 
monet,  ancien  de  Ctiarenton,  et  sa  femme;  la  veuve  Archer;  Au- 
frère,  ancien  de  Charenton;  Ausson,  Battet,  le  manufacturier  Bayie, 
M.  et  JM""^  Beck,  De  Boncœur,  P.  Boujonnier,  Jeanne  Brochon, 
]y[me  Bruneau,  présidente  de  Saumur;  M""=  Brunier,  MM.  de  Cagny, 
Cahanel,  Constans,  Crommelin,  M.  et  M"^  de  Bessé-Bataillère,  du 
Poitou;  M"*"  de  Lespinay,  le  comte  Dolon  de  la  Goupiilière,  De 
Donon,  Gangnot,  sieur  du  Breuil;  De  Fargot,  Gobelin,  De  Grimpré, 
Gédéon  Guineau,  De  Jandun,  M"''  de  la  Ferté-Civile,  M™''  de  la 
Fontaine  et  ses  deux  filles;  De  la  Héronnière,  M"''  de  la  Moussaye, 
De  Langey,  De  Launay,  M.  et  M""'  Mallet,  Malnoé  et  son  fils;  Mas- 
clari,  fils  de  l'ancien  de  Charenton;  M™'=  Melon,  le  médecin  Mon- 
ginot,  Morel,  Morisset,  Pesson,  Pigeon,  De  Rapin,  De  Romeron,  De 
Rozel-Beaumont,  De  Saint-Jean-de-Védas,  M""'  de  Saint-Seurin,  De 
Sainte-Hermine,  M""=  Schenœuvre,  De  Sécherye,  Soulet,  François 
Tallemant,  Testa,  De  Théligny,  le  marquis  de  Thors,  de  Vrigny- 
Joigny  (Leclerc  de  Juigné,  sieur),  M"°  Vanderbourg,  De  Verdelle, 
jyjme  (^g  Villarnoul  et  deux  de  ses  filles,  et  enfin  De  Virazel.  Du  ren- 
seignement donné  par  Th.  de  Béringhen,  il  résulte  que  la  Bastille 
ne  contenait  qu'environ  le  sixième  des  protestants  enfermés  dans 
les  prisons  en  1686,  soit  5o6  (sans  compter  ceux  des  couvents),  et 
que  les  cinq  autres  sixièmes  étaient  détenus  à  Vincennes  à  la 
Conciergerie,  au  For-l'Évèque,  aux  deux  Chàtelets,  à  l'Abbaye  et 
à  Saint-Eloi. 

Toutes  les  prisons  regorgeant,  il  fallut  aviser  à  les  dégarnir; 
on  commença  par  envoyer  dans  des  forteresses  de  province  ceux 
qui  avaient  été  pris  conduisant  des  fugitifs  hors  du  royaume.  Par 
ordre  du  29  août  1686,  treize  guides  furent  expédiés  aux  châteaux 
de  Boulogne,  Doullens,  Péronne,  Guise,  Ham,  Pont-de-l'Arche, 
Angers,  Angoulème^  à  la  citadelle  d'Amiens,  à  celle  du  Havre  et  au 
Vieux  Palais  de  Rouen.  Au  mois  de  novembre.  Sa  Majesté  donna 
l'ordre  de  faire  accommoder  des  logements  dans  deux  ou  trois  de 
ces  forteresses  pour  y  mettre  les  opiniâtres  qui  embarrassaient  à 
Paris  (O'  3o).  A  dater  de  ce  moment,  on  évacua  en  province  tous 
ceux  dont  il  n'y  avait  rien  à  espérer.  Le  16  juillet  1687,  les  comman- 
dants des  châteaux  de  Montreuil,  Nantes,  Boulogne,  Le  Havre, 
Lafère,  Péronne,  Doullens,  etc.  furent  invités  à  déclarer  combien 
ils  avaient  de  chambres  disponibles.   Par   ordre  du  4  août,  seize 


274  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

hommes,  dont  trois  anciens,  Amonnet,  Gervaise,  Masclary,  — 
Thiéod.  de  Béringhen,  Cahanel,  De  Cagny,  Focart,  Le  Coq  de 
Germain,  Monginot,  De  Monteil,  Morisset^  De  Romeron,  Saint-Jean 
de  Védas,  De  Verdelle,  De  Virazel,  De  Vrigny,  et  seize  femmes, 
M""'^  Amonnet,  Brunier,  delà  Fontaine, Le  Coq  de  Germain, iVI"^^Dury 
l'aînée,  Dury  cadette,  Guignart,  Jacquinot,  de  Larroque,  Lejuge,  les 
trois  sœurs  JNlonyer,  JV1"'=^  Monsset,  d'Orignac  et  de  Saint-Seurin, 
furent  transférées  de  la  Bastille  et  des  couvents  de  femmes  de 
Paris  dans  les  châteaux  d'Angers,  Loches,  Saint-lVIalo,  Angoulème, 
Amiens,  IVIontreuil  et  Nantes,  dont  les  gouverneurs  devaient  mettre 
tout  en  œuvre  pour  triompiier  de  leur  fermeté. 

Cet  encombrement  doit  être  d'autant  plus  remarqué  que,  par 
une  mesure  hardie,  Louis  XIV  avait  transformé  en  maisons  de 
détention  à  l'usage  des  huguenots  et  surtout  des  hugenotes,  tous 
les  couvents  de  Paris  et  des  environs,  ainsi  que  nous  l'apprend  un 
billet  que  Seignelay  adressait,  le  5  janvier  1686,  au  procureur- 
général  : 

Sa  Majesté  a  donné  l'ordre  à  M.  l'archevêque  de  Paris  de  faire  recevoir 
dans  toutes  les  maisons  convenables  les  femmes  que  vous  y  enverrez,  et  cet 
ordre  doit  avoir  lieu  non  seulement  à  l'égard  de  Paris,  mais  à  l'égard  de  tous 
les  monastères  du  diocèse  (Fr.  17421). 

Après  cela  il  ne  fut  plus  permis  de  se  laisser  émouvoir  comme 
avait  fait  l'abbesse  de  Jouarre,  touchée  des  cris  que  poussaient  les 
petites  Mirât.  Il  fallut  obéir,  même  quand  l'arrivée  des  hérétiques 
devenait  une  gêne  et  une  charge  '.  Les  Filles-Dieu  de  la  rue  Saint- 
Denis  essayèrent  bien  de  reganber  en  refusant,  le  6  juin  1686,  de 
recevoir  IVl"^  de  l'Isle  du  Gast;  mais  elles  s'empressèrent  d'ouvrir 
leur  porte  dès  que  La  Reynie  les  eut  menacées  de  la  faire 
enfoncer. 

Voici  la  liste  des  autres  maisons  religieuses  où,  d'après  nos 
documents,  des  protestantes  furent  détenues  :  l'abbaye  de  Penthe- 
mont,  rue  de  Grenelle-Saint-Germain;  le  couvent  des  chanoinesses 
du  Sépulcre,  rue  Bellechasse;  la  Visitation  Sainte-Marie,  58  rue  du 
Bac;  les  Religieuses  de  l'Immaculée  Conception,  dites  Récolettes, 
70  même  rue;  l'Abbaye-au-Bois,  à  l'entrée  de  la  rue  de  Sèvres;  les 
Incurables,  64  même  rue;  les  Bénédictines  de  Notre-Dame-de-Liesse, 
même  rue  (aujourd'hui  hôpital  Necker)  ;  les  Filles  du  Bon-Pasteur, 


'  M"'"  de  licrinyhen,  abbesse  de  Fariuou-       geôlière  Je  M"'°  de  Chevry;  mais  une  lettre 
tiers,  semble    avoir   hésité    à   se    faire    la       de  Bossuet  dissipa  ses  scrupules. 


Prisons  et  Couvents.  276 

36  rue  du  Cherche-Midi;  les  Religieuses  du  Précieux-Sang,  60  rue 
de  Vaugirard  ;  les  Religieuses  du  Calvaire,  28  même  rue  ;  les  Filles 
du  Saint-Sacrement,  rue  Cassette;  la  Visitation  Sainte-Marie,  au 
faubourg  Saint-Jacques;  les  Ursuhnes,  248  rue  Saint-Jacques;  les 
Feuillantines,  12  impasse  des  Feuillantines  (même  rue);  les  Carmé- 
lites, 67  rue  d'Enfer  ;  Port-Royal  ',  aujourd'iiui  la  Maternité  ;  les 
Cordelières  du  faubourg  Saint-Marcel,  les  Bénédictines  de  la  Pré- 
sentation Notre-Dame,  84  rue  des  Postes  ;  les  Religieuses  anglaises 
du  faubourg  Saint- Victor;  les  Filles  de  la  Congrégation  Notre- 
Dame,  6  rue  neuve  Saint-Étienne;  la  Pitié,  au  faubourg  Saint- Victor; 
les  Chanoinesses  de  Saint- Augustin,  à  Picpus  ;  l'abbaye  de  Saint- 
Mandé;  Notre-Dame-de-Bon-Secours,  95  rue  de  Charonne;  les 
Annonciades  de  Pincourt;  Sainte-Perrine,  à  la  Villette;  les  Filles  du 
Saint-Sacrement,  rue  Saint-Louis-au-Marais;  les  Hospitalières  de 
la  Place  royale;  les  Filles  de  la  Croix,  4  impasse  Guéménée,  les 
Religieuses  de  la  Visitation,  214 rue  Saint- Antoine;  les  Hospitalières 
de  baint-Anastase,  dites  Filles  de  Saint- Gervais,  rue  des  Hospita- 
lières-Saint-Gervais;  les  Ursulines  de  la  rue  Sainte-Avoye  ;  les 
Madelonnettes,  14  rue  des  Fontaines;  la  Charité  de  Saint-Jean-en- 
Grève;  la  maison  de  la  paroisse  Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle 
pour  la  retraite  des  filles  venant  de  province;  les  Filles-Repenties, 
rue  d'Orléans-Saint-Honoré  ;  Notre-Dame-du-Refuge;  Sainte- 
Agnès,  rue  Jean-Jacques  Rousseau  ;  les  Filles  de  la  Conception  ou 
de  l'Assomption,  rue  Saint-Honoré;  la  Visitation  Sainte-Marie  à 
Chaillot.  Les  Ursulines  de  Saint-Denis,  la  Visitation  Sainte-Marie 
du  même  lieu,  Tabbaye  de  l'Eau  près  de  Chartres,  celles  de  Gercy 
et  de  Chelles,  les  Filles  de  la  Providence  d'Auxerre,  la  Visitation 
Sainte-Marie  de  Tours,  les  Filles  Sainte-ÎVIarie  de  Reims,  le  couvent 
de  Saint-Eutrope  dans  le  parc  de  Chanteloup,  les  Ursulines  de 
Montargis,  le  couvent  de  Notre-Dame  de  Soissons,  etc.,  reçurent 
aussi  des  prisonnières  envoyées  par  le  lieutenant  de  police,  sans 
parler  des  maisons  particulières,  dans  lesquelles  d'autres  protestantes 
étaient  placées  sous  la  surveillance  de  quelque  parent  ou  ami  qui 
les  cautionnait  ou  se  chargeait  de  les  convertir,  notamment  Drouard, 
Tassin,Joly,  Sonnet,  Le  Jeune,  la  princesse  de  Soubise,  la  maréchale 
d'Humières,  la  marquise  de  Courtomer,  M""  de  Saint-Hilaire,  de 
Mailloc,  Bertrand,  Catillon,  Colombet,  Coulon,  Des  Bergeries,  la 
demoiselle  Laurenceau,  etc. 

»  Cette  maison  était  si  encombrée  que,  M"»  Cuningham  y  entra  pourtant  au  mois 
le  2+  août  ï6S6,  La  Reynie  reçut  l'ordre  de  février  suivant,  et  nous  y  voyons  en- 
temporaire  de  n'y  plus  envoyer  personne.       core  des  huguenotes  en  iGgS. 


276  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Les  couvents  d'hommes  se  transformèrent  également  en  pri- 
sons; outre  l'Hôpital-Général,  Bicètre  et  la  Charité  de  Charenton, 
nos  documents  mentionnent  Notre-Dame-des-Vertus,  rue  Saint- 
Bernard;  Saint-Lazare,  Saint- Victor,  Saint-Germain-des-Prés,  les 
Bénédictins,  rue  des  Blancs-JVIanteaux  ;  les  Cnanoines  de  Sainte- 
Catherine,  rue  Culture  Sainte-Catherine;  les  Petites-Maisons,  rue 
de  Sèvres;  le  prieuré  Saint-Martin-des-Champs,  aujourd'hui  Con- 
servatoire des  arts  et  métiers  ;  les  Grands  et  les  Petits-Augustins  ; 
les  P.  de  l'Oratoire,  rue  Saint-Honoré  ;  Saint-Magloire,  rue  Saint- 
Jacques;  les  Célestins,  proche  l'Arsenal  ;  Sainte-Geneviève',  Saint- 
Pierre  de  Lagny,  Saint-Faron  de  Meaux,  l'évécaé  de  cette  ville, 
l'abbaye  de  Marmoutiers  ;  les  fours  des  exempts  Auzillon  et  Desgrez. 

landis  que  les  Miramiones  et  les  Nouvelles-Catholiques  possé- 
daient au  moins  quelque  notion  des  questions  controversées,  et 
avaient  la  prétention  d'instruire  leurs  pensionnaires,  un  certain 
nombre  de  monastères  n'étaient  guère  peuplés  que  de  nonnes  gros- 
sières, de  basse  extraction,  d'une  ignorance  extrême,  qui  regar- 
daient les  hérétiques  comme  des  monstres.  Accoutumées  à  recevoir 
et  à  donner  la  discipline,  et  n'imaginant  pas  qu'on  pût  résister  à  un 
argument  de  cette  nature,  ces  fanatiques  n'éprouvaient  ni  respect 
ni  pitié  pour  les  grandes  dames  ou  les  demoiselles  huguenotes,  et 
accablaient  d'injures,  de  privations  et  de  coups,  celles  qui  refusaient 
d'assister  à  la  messe.  «A  la  Salpétrière  ainsi  qu'à  Saint-Lazare,  dit 
Mic.ielet  -,  la  règle  était  le  fouet.  A  Bicètre,  le  fouet  jusqu'en  89 
était  donné  aux  malades».  iVIalheur  à  la  nonne  encore  sensible  et 
pitoyable  qui  se  laissait  attendrir  par  la  patience  et  la  douceur  des 
victimes;  elle  apprenait  bientôt  à  ses  dépens  combien  le  cloître  en- 
durcit le  cœur.  Quant  aux  saintes  femmes  dont  la  résignation,  la 
piété  communicative  et  la  foi  triompliante,  devenaient  un  danger 
pour  les  religieuses  qui  les  entouraient,  on  se  hâtait  de  les  changer 
de  couvent,  de  les  expédier  dans  une  forteresse  ou  de  les  expulser 
du  royaume. 

On  a  vu  plus  haut  ce  que  l'intendant  dragonneur  Foucault 
disait  de  l'aversion  des  huguenotes  pour  les  couvents.  Cette  aversion 
n'était  que  trop  motivée  ;  les  cruautés  de  La  Rapine  dans  l'hôpital 


'  Outre  ces  communautcs  d'hommes  et  Ces    chiffres     permettent    de    voir    sans 

les    cinquante-et-une    communautcs     de  étonnement  le  cardinal  do  Noailles  men- 

femmes  sus-nientionnées,     il    en   existait  tionncr,    dans    son    mandement   de  i/OJ, 

environ    quatre-vingts    autres    (quarante  cent-quatre-vingt-douze  c(;lises  publiques 

de  cliaque  sexe),  dont  plusieurs  reçurent  ou  de  communautcs. 

sans   doute    aussi    la   même   destination.  ''  Louis  XV  et  Louis  XVI,  p.  322. 


Prisons  et  Couvents.  z']'] 

de  Valence  ne  faisaient  que  dépasser  la  mesure  des  violences  ordi- 
naires. M"""  Anne  de  ChaufFepié  a  raconté  {Biillet.  VI,  5-J^  comment 
elle  avait  été  traitée  dans  les  prisons  et  les  couvents  qu'elle  avait 
traversés.  La  Reynie  avouait  ingénuement  que  IVP'''^  de  Boisragon  et 
de  Saint-Laurent  avaient  «été  extrêmement  maltraitées  en  pro- 
vince »,  et  la  future  M""^  de  Maintenon,  détenue  chez  les  Ursulines 
de  Niort,  écrivait  à  sa  tante:  «Vous  n'imaginez  l'enfer  que  m'est 
cette  maison  soi-disant  de  Dieu,  et  les  rudoiements,  duretés  et  façons 
cruelles  de  celles  qu'on  a  faites  gardiennes  de  mon  corps  et  de  mon 
âme». 

Les  supérieures  entendaient  que  les  prisonnières  payassent 
leurs  pensions,  et  assiégeaient  le  roi  de  demandes  d'argent.  Elles 
ne  se  faisaient  aucun  scrupule  d'accepter  les  biens  des  fugitifs.  En 
1688,  M""^  de  Combé  installa  dans  la  maison  de  l'un  d'eux  la  com- 
munauté du  Bon-Pasteur;  le  12  février  1689,  le  couvent  de  la 
paroisse  de  Bonne-Nouvelle  reçut  un  don  de  2000  livres  provenant 
de  la  même  source  ;  le  18  septembre  de  la  même  année,  La  Re3'nie 
ordonnait  de  prendre  sur  ces  biens  de  quoi  payer  à  l'Union  Chré- 
tienne les  pensions  dues  pour  plusieurs  femmes  de  la  R.  P.  R.  (O'  33). 
Les  secrétaires  d'Etat  eurent  fréquemment  à  rabattre  les  exigences 
des  religieuses.  Pontchar train  écrivait  le  11  mars  1697  à  l'abbesse 
de  Gercy  : 

A  l'égard  de  la  pension  de  M""  de  La  Force,  il  faut  que  vous  vous  conten- 
tiez de  mille  ou  douze  cents  livres,  en  lui  fournissant  le  bois  et  la  lumière.  .Sa 
Majesté  ne  lui  donne  que  cette  pension  pour  toutes  choses,  et  le  peu  qu'elle 
doit  avoir  d'ailleurs  lui  doit  servir  à  s'entretenir  (Bullef.,  III,  78). 

Et  le  17  juin  1699,  à  M"^  de  Nesmond,  supérieure  des  Miramiones  : 

J'ai  rendu  compte  au  roi  de  ce  que  vous  avez  pris  la  peine  de  m'écrire 
concernant  M""  de  La  Force.  Sa  Majesté  a  été  surprise  qu'après  les  six  cents 
livres  qui  ont  été  payées  au  trésor  royal,  et  les  huit  cents  livres  que  M.  le  duc 
de  La  Force  a  données,  outre  une  grosse  pension  que  Sa  Majesté  pais,  on 
veuille  encore  demander  deux  mille  livres  sur  les  biens  de  la  succession  de 
M.  le  duc  de  La  Force.  En  bonne  justice  il  ne  faudrait  plus  rien  donner  (Ibid., 
p.  3o6J. 

Le  roi  faisait  pareillement  écrire,  le  27  avril  1 705,  au  lieutenant  de 
police  D'Argenson  : 

Sa  Majesté  approuve  le  dessein  de  la  demoiselle  de  Warnelle  de  se  faire 
religieuse;  mais  la  pension  de  trois  cents  livres  que  demandent  les  religieuses 
augustines  de  Saint-Magloire  est  trop  forte.  Il  faut  que  vous  les  engagiez  à  se 
contenter  de  moins,  sinon  il  faudra  choisir  un  autre  couvent  (O  252). 


278  Révocation  de  l'Êdit  de  Nantes  a  Paris. 

Nous  voyons  les  dames  de  Saint-Chaumont  commettre  une 
véritable  supercherie  envers  Louis  XIV,  qui  leur  payait  la  pension 
de  M"'^  Charles  Dicq  et  celle  de  sa  fille.  Huit  ans  après  que  la  mère 
était  sortie  de  leur  maison,  ces  religieuses  touchaient  encore  la 
somme  entière.  Un  secrétaire  d'Etat  écrivait,  le  27  juin  1706,  à  l'abbé 
de  Roquette,  leur  supérieur  : 

Les  bonnes  sœurs  de  l'Union,  qui  ne  sont  pas  apparemment  scrupuleuses... 
pour  tirer  des  ordonnances,  ont  jusques  aujourd'hui  reçu  celle  de  480  livres, 
comme  si  la  mère  et  la  fille  étaient  encore  dans  leur  maison ,  et  sur  l'éclair- 
cissement que  je  leur  ai  fait  demander,  elles  ont  répondu  qu'à  la  vérité  la 
mère  n'y  était  plus  depuis  quelques  années,  mais  que  la  fille  était  une  jolie 
fille  qu'elles  regardaient  comme  propre  à  admettre  dans  leur  communauté. 
C'est  effectivement  le  seul  but  que  tant  cette  communauté  que  les  autres  de 
pareille  espèce  semblent  avoir  à  présent,  et  la  conversion  et  l'établissement 
des  filles  qu'on  leur  donne  est  leur  moindre  objet.  Et  comme  Sa  Majesté  n'est 
pas  de  ce  sentiment,...  elle  m'a  ordonné  de  vous  écrire  que  l'attention  que  vous 
devez  avoir  pour  empêcher  ces  sortes  d'abus,  n'est  pas  une  des  moindres  charges 
de  la  supériorité  qui  vous  est  commise,  ni  de  la  moindre  importance,  etc. 

Pour  être  équitable,  nous  citerons  un  trait  tout  opposé,  le  seul 
de  ce  genre  que  nous  ayons  rencontré  :  Dans  un  élan  de  zèle  véri- 
table, la  supérieure  des  Ursulines  de  la  rue  Sainte-Avoye  deman- 
dait qu'on  diminuât,  si  l'on  voulait,  la  pension  des  deux  demoiselles 
Dersigny,  mais  qu'on  les  lui  laissât  encore  six  mois  pour  les  rendre 
bonnes  catholiques. 

Les  billets  suivants  adressés  par  un  secrétaire  d'État  à  la  supé- 
rieure des  mêmes  Ursulines,  signalent  un  autre  abus  sur  lequel 
Louis  XIV  avait  toujours  fermé  les  yeux  : 

9  septembre  1722. 

Je  vous  envoie  un  ordre  du  roi  qui  vous  permet  de  laisser  sortir  de  votre 
maison  la  demoiselle  Régnier,  qui  y  a  été  mise  pour  être  instruite  des  vérités 
de  la  reli,:?ion.  Mais  comme  M.  le  premier  président,  qui  demande  cet  ordre, 
expose  qu'elle  veut  se  faire  religieuse  dans  votre  communauté,  ce  qu'elle  ne 
pourrait  tant  que  celui  qui  l'y  retient  subsisterait,  supposé  que  sa  vocation 
changeât,  vous  ne  l'en  laisseriez  point  user  sans  m'en  donner  avis,  afin  qu'on 
pût  savoir  où  cette  fille,  dont  la  famille  est  de  la  religion,  veut  se  retirer. 

18  septembre  1723. 

Les  parents  catholiques  de  la  demoiselle /Régnier,  nouvelle  convertie 
élevée  chez  vous,  Madame,  par  ordre  du  roi,  ont  représenté  à  Sa  Majesté 
qu'à  leur  insu  et  sans  avoir  voulu  leur  permettre  de  la  voir,  vous  lui  avez  fait 
prendre  l'habit,  et  voulez  en  faire  de  même  de  sa  profession,  quoiqu'elle  n'ait 
que  dix-huit  ans,  marquez-moi,  s'il  vous  plaît,  les  raisons  que  vous  avez  d'en 


Prisons  et  Couvents.  279 

user  de  la  sorte,  afii>  que  le  roi  puisse  donner  des  ordres  en  connaissance  de 
cause,  et  cependant  Sa  Majesté  juge  à  propos  qu'il  soit  sursis  à  la  profession 
de  cette  jeune  fille,  jusqu'à  ce  que  vous  les  ayez  reçus  (O  256). 

La  cupidité  et  la  passion  de  recruter  des  novices  n'étaient  pas 
les  seuls  défauts  des  couvents,  devenus  beaucoup  trop  nombreux 
au  gré  du  roi.  Les  scandales  y  étaient  si  fréquents  que  Sa  Majesté 
donnait  aux  Carmélites  la  qualification  d'entremetteuses,  et  finit 
par  reconnaître  qu'un  tel  milieu  n'était  nullement  propre  à  l'œuvre 
des  conversions.  Aussi  Châteauneuf  écrivait-il  à  Pontchartrain  le 
8  avril  lôgS:  Le  roi  ne  veut  plus  que  les  nouvelles  converties 
soient  dans  des  couvents  ;  il  faut  les  mettre  toutes  dans  des  com- 
munautés de  Nouvelles-Catholiques  (Fr.  7046  f°  3o).  —  Cet  ordre 
n'était  point  d'une  exécution  facile  ;  malgré  le  rapide  développe- 
ment de  l'institution  des  Nouvelles-Catholiques,  ses  maisons  ne 
pouvaient  contenir  toutes  les  protestantes  dont  le  clergé  avait  à  se 
plaindre.  Un  grand  nombre  resta  dans  les  couvents. 

On  devine  le  genre  d'éducation  que  pouvaient  donner  ces 
établissements.  Deux  systèmes  étaient  en  présence.  Dans  l'éduca- 
tion protestante,  entièrement  biblique,  mais  un  peu  raide  et  étroite 
(proscription  absolue  des  jeux  de  cartes,  des  danses,  des  spectacles), 
tous  les  préceptes  et  les  exemples  aboutissaient  à  la  plus  scrupuleuse 
moralité.  Sans  chercher  une  perfection  imaginaire  et  malsaine  en 
dehors  des  lois  de  la  nature,  la  piété  calviniste  trempait  fortement 
les  caractères,  en  insistant  sur  les  devoirs  respectifs  des  membres 
de  la  famille.  Nous  ne  voulons  pas  dire  qu'il  n'y  eût  pas  de  pro- 
testants de  moeurs  un  peu  légères,  des  Tallemant,  des  Turenne, 
des  M"""  de  La  Sablière;  mais  ils  étaient  relativement  peu  nom- 
breux et  classés  parmi  les  indifférents.  La  masse  protestante  était 
plus  morale,  plus  laborieuse,  plus  éclairée  que  la  masse  catholique. 
Préservés  du  dérèglement  par  le  mariage  et  plus  instruits  que  les 
prêtres,  les  pasteurs  étaient  aussi  plus  respectés  et  écoutés;  cette 
supériorité  irritait  le  clergé  catholique  et  l'incitait  à  se  dire  persé- 
cuté par  l'hérésie  *.  Tandis  que  la  piété  protestante  se  confond, 
pour  ainsi  dire,  avec  l'austérité  des  mœurs  et  le  sentiment  des 
droits  individuels  de  la  conscience,  conquis  à  force  de  larmes  et  de 
sang,  le  divorce  de  la  morale  et  de  la  piété  catholique  n'était  nulle 
part  plus  évident  qu'à  la  cour  persécutrice  de  Louis  XIV. 

Nous  n'avons  garde  de  prétendre  qu'il  n'y  eût  pas  de  moralité 
véritable  chez  les  Jansénistes,  chez  Bossuet,   chez  Fénelon,  et  de 

'  Michelet,  Louis  XtV  et  la  Révoc-,  p.  283. 


aSo  Révocation  de  PEdit  de  Nantes  à  Paris. 

les  rabaisser  au  niveau  de  l'archevêque  de  Paris  Harlay;  mais  la 
cour,  le  peuple  et  une  grande  partie  du  clergé,  se  contentaient  d'une 
religion  superficielle  et  presque  machinale  (observances,  cérémonies) 
qui  n'atteignait  pas  le  fond  de  l'individu,  c'est-à-dire  la  conscience. 

A  cette  dévotion  aisée  s'ajoutaient,  dans  la  plupart  des  cou- 
vents, les  mystiques  élans  de  la  dévotion  à  la  Vierge  et  le  culte 
matérialiste  et  repoussant  du  sacré-cœur,  alors  dans  sa  nouveauté. 
Ces  erreurs  de  l'imagination  monastique  ne  pouvaient  remplacer 
la  bienfaisante  influence  du  sermon  sur  la  montagne,  et  des  para- 
boles de  Jésus  lues  et  méditées  chaque  soir  dans  le  culte  de  famille. 
L'éducation  catholique,  extérieure  à  l'âme,  ne  la  fortifiait  pas  suffi- 
samment contre  les  tentations,  même  quand  elle  était  donnée  au 
foyer  domestique. 

Les  enfants  enfermés  dans  les  couvents  n'avaient  plus  en 
réalité  ni  père  ni  mère;  on  les  avait  faits  orphelins  en  les  arra- 
chant à  leur  famille,  quelques-uns  dès  l'âge  de  deux  ans.  Au  lieu  d'une 
mère  toujours  prête  à  épancher  ses  trésors  d'infinie  tendresse,  de  par- 
don et  de  relèvement,  les  pauvres  petites  huguenotes  ne  trouvaient 
que  de  vieilles  filles  acariâtres,  formalistes  et  menteuses,  qui  n'avaient 
point  connu  la  maternité  (sans  parler  de  celles  qui  n'étaient 
entrées  dans  le  cloitre  que  pour  expier  les  désordres  d'une  jeunesse 
abusée),  ne  savaient  que  gronder,  menacer  et  s'emporter  contre 
celles  qui  repoussaient  leur  culte  idolàtrique.  En  faisant  violence  à 
ces  jeunes  âmes,  en  brisant  en  elles  le  ressort  intime,  on  risquait  de 
les  livrer  sans  défense  à  l'entraînement  des  passions.  UHistoire 
d'un  Augustin  décrite  par  hd-mcme,  curieux  document  découvert  et 
publié  par  M.  Louis  Lacour  ',  prouve  que  ce  danger  ne  fut  pas  tou- 
jours évité.  On  y  voit  deux  jeunes  converties  qui  s'étaient  liées  au 
couvent  des  Nouvelles-Catholiques  de  Paris,  se  laisser  débaucher 
par  des  moines,  les  suivre  dans  leur  cloitre,  accepter  des  rendez- 
vous  dans  Notre-Dame,  et  solliciter  du  consistoire  de  Charenton 
l'argent  nécessaire  pour  aller,  disaient-elles,  abjurer  le  catholicisme 
en  Angleterre.  D'ailleurs  si  Louis  XIV  ne  comprit  pas  que  c'était 
un  crime  que  d'ôter  les  enfants  à  leurs  mère.s,  il  vit  clairement  que 
les  religieuses  donnaient  une  mauvaise  éducation  et  les  en  blâma 
maintes  fois,  témoin  la  lettre  suivante  qu'il  faisait  adresser,  le  3i  mars 
1706,  au  supérieur  des  dames  de  Saint-Chaumont: 

A  l'égard  de  la  nommée  Le  Blanc,  que  vous  appelez  Mademoiselle,  elle 
est  fille  d'un  pauvre  orfèvre  de  Paris,  qui  ne  tient  point  boutique;  voulez-vous, 

»  BuUet.,  VIII,  245. 


Prisons  et  Couvents.  281 

par  la  raison  qu'elle  est  fille  d'un  protestant,  que  le  roi  soit  obligé  de  lui  payer 
pension  toute  sa  vie,  au  lieu  que,  si  elle  était  fille  d'ancien  catholique,  elle 
serait  mise  en  métier  ou  en  service,  ou  dans  les  maisons  de  pitié  ou  autres  de 
cette  sorte,  où  l'on  reçoit  les  enfants  de  Paris  qui  sont  pauvres?  Contentez- 
vous  de  ce  que  le  roi,  à  cause  de  la  religion  des  père  et  mère,  a  bien  voulu  la 
faire  nourrir  et  entretenir  et  instruire  pendant  cinq  ou  six  ans,  et  voyez  à  lui 
faire  prendre  un  parti  convenable  à  son  état  dans  le  courant  de  cette  année, 
parce  qu'il  ne  sera  plus  rien  donné  pour  elle  au-delà.  Il  y  a  nombre  de  filles  de 
naissance  envers  lesquelles  un  tel  secours  serait  mieux  employé;  mais  je  dois 
toujours  vous  répéter  que  le  défaut  des  Filles  de  l'Union  Chrétienne,  est  d'élever 
dans  une  grande  oisiveté  toutes  celles  qu'on  leur  donne,  et  de  les  ériger  en 
demoiselles,  de  quelque  naissance  qu'elles  soient,  sans  se  mettre  en  peine  de 
ce  qu'elles  deviendront  à  l'avenir;  je  suis  persuadé  que  vous  avez  trop  bon 
esprit  pour  ne  pas  connaître  cet  abus  et  y  remédier. 

Indépendamment  des  5  pasteurs  bannis,  de  82  «  opiniâtres  », 
dont  20  anciens,  exilés,  nous  connaissons  igg  personnes  emprison- 
nées à  Paris  en  i685:  12  pasteurs  en  appel   de  jugements  iniques, 

8  députés  de  plusieurs  provinces  venus  pour  se  plaindre  des  dra- 
gonnades, 66  pour  tentative  de  passer  à  l'étranger,  24  comme 
complices  de  l'émigration,  et  le  reste,  c'est-à-dire  89  pour  refus 
d'abjuration.  Total  286  attentats  contre  les  personnes,  et  ce  n'était 
qu'un  début.  Le  chiffre  fut  bien  plus  élevé  l'année  suivante,  il 
atteignit  722:  12  exils  et  710  incarcérations  dans  des  monastères  et 
les  prisons:  464  pour  refus  d'abjuration,  178  pour  tentative  de  fuite, 
59  pour  complicité  dans  les  évasions,  i  pour  vente  de  livres  hugue- 
nots, I  sous  prétexte  de  dettes,  12  pour  crime  d'assemblée.  Si  l'on  y 
joint  les  189   arrestations   de   1687  *,  les  68  de   1688,  et  celles  de 

9  personnes  qui  avaient  certainement  été  enfermées  à  Paris  avant 
leur  expulsion  du  royaume,  on  obtient  un  total  de  11 74  exilés  ou 
emprisonnés  avant  que  les  protestants  fussent  censés  avoir  tous 
abjuré.  Dans  le  nombre  il  y  avait  certainement  quelques  catholiques, 
arrêtés  comme  guides  ou  complices  d'évasion.  Plusieurs  des  forçats 
pour  la  foi  enfermés  à  la  Tournelle,  n'appartenaient  pas  non  plus 
au  troupeau  de  Charenton,  d'ailleurs  sensiblement  diminué  par 
l'émigration. 

'  Il    faudrait   ajouter   à   ce   nombre    i3  du    i3    janvier    i6S6    où    le    commissaire 

femmes  envoyées  à  Paris  par  l'intendant  Labbé  signalait  u l'opiniâtreté  insurmon- 

Foucault,  8   jeunes  gens   arrêtés  avec    la  table  de  la  femme  de  Lasserre,  marchand 

veuve  Lemaistre,  6  personnes,  au  moins,  de  vins,  et  de   celles  de  Rattier,  chande- 

arrêtées    avec   le  guide    Serguières,    etc.;  lier,  et  de  Duvivier,   ouvrier  en   soie,  La 

mais  nous  n'en  possédons  pas  les  noms,  Reynie  a  écrit:    «Prendre    une    ou   deux 

et,    sauf  de  très  rares  exceptions,    nous  de  ces  femmes   et  les  mettre  à  l'Hôpital- 

n'avons  point  enregistré  d'anonymes  dans  Général».    Mais    laquelle    ou    lesquelles.' 

les  listes  qu'on  trouvera  plus  loin.  Voici  Dans  le  doute  nous  nous  sommes  abstenu, 
un  autre  exemple.  En  marge  d'un  rapport 


282  Révocation  de  l'Edù  de  Nantes  à  Paris. 

Beaucoup  n'abjurèrent  que  dans  la  ferme  résolution  de  passer 
à  l'étranger  dès  qu'ils  auraient  recouvré  la  liberté,  entre  autres, 
Amian,  chirurgien  du  roi,  l'ancien  Aufrère,  le  comte  de  Belcastel, 
Dorothée  Bertheau,  M""^  Bertrand,  femme  d'un  peintre  du  roi.  De 
Boisragon,  De  Boncourt,*Marie  Bonnelle,  Anne  Bordier,  Jean-Louis 
Bosc,  la  marquise  de  Briquemault,  M""^  Caron,  M""^  Du  Ry  et  ses 
cinq  filles,  M.  et  M"'=  de  Jandun,  La  Combe,  une  demoiselle  de  La 
Force,  les  trois  sœurs  La  Planche,  Malnoé  et  son  fils,  Meusnier, 
M"'=  Monginot,  M'"^  Muisson,  Susanne  Mutel,  M"^  de  Peray,  Ram- 
bouillet de  La  Sablière,  M"'=  de  Riant  de  Villerets  et  les  Tavernier. 
D'autres  ne  réussirent  qu'à  la  seconde  tentative,  comme  David 
Renouard,  le  major  La  Berlière,  La  Melonnière,  M'°'=  Vaillant, 
Samuel-Louis  Crommelin,  M"^  Du  Garnier,  Marie-Anne  Bourdon, 
Charlotte-Marie  Catillon,  son  frère  Pierre  et  la  femme  de  celui-ci. 
Plusieurs,  comme  M™^  de  Larroque  et  ses  filles,  furent  arrêtées 
deux  fois  sur  les  chemins  conduisant  à  la  frontière.  Un  bon  nombre 
ne  capitulèrent  qu'après  des  années  d'horribles  souffrances:  Daniel 
Bernard,  arrêté  en  1686,  n'abjura  que  le  3i  août  1689;  M™^  Viriot 
etM"^  Soustelle  ne  faiblirent  qu'au  bout  de  quatre  années;  trois 
enfants  Bernard  restèrent  enfermés  huit  ans  et  demi;  l'emprisonne- 
ment de  Sara  Giles  dura  douze  ans  ;  celui  de  M""^  de  Norrois,  treize 
ans;  Elisabeth  de  Monceau  fut  détenue  depuis  l'âge  de  deux  ans 
jusqu'à  sa  vingtième  année  dans  un  couvent  de  Montargis;  De 
Gagemont,  arrêté  en  1686,  ne  parut  converti  et  d'une  manière 
encore  douteuse  qu'en  1704:  il  avait  soixante-sept  ans  et  en  avait 
passé  vingt  sous  les  verrous.  M""=  Cochard  subit  treize  années  de 
forteresse.  Six  femmes  furent,  en  désespoir  de  cause,  mises  à 
l'Hôpital-Général:  M"'^  Caire,  M""  Cardel,  la  nommée  Chàlons, 
Claude  Cheron,  la  nommée  Démarque  et  Anne  Mijon,  sans  parler 
d'une  jeune  fille  qu'on  enleva  de  chez  la  veuve  Poisson,  en  vertu 
d'un  ordre  du  28  avril  i685  (O'  29).  Sept  firent  une  abjuration 
sérieuse:  deux  demoiselles  de  La  Force,  qui  devinrent  religieuses; 
M"*  Prévost,  qui,  en  1689,  voulait  être  bénédictine;  trois  demoiselles 
de  Roye  de  La  Rochefoucauld,  enfermées  toutes  jeunes  et  dont  l'une 
épousa  Pontchartrain;  M"'=  Claire  des  Champs  de  Marsilly,  mariée 
au  marquis  de  Villette  en  lôgS. 

Un  grand  nombre  de  ceux  qui  avaient  abjuré  furent  bientôt 
incarcérés  de  nouveau:  Jeanne  Brochon,  Vion,  Chaligny,  André 
Crommelin,  Des  Minières,  etc.  Des  Loires  n'échappa  à  un  second 
emprisonnement  que  par  la  faute  de  la  police,  qui  ne  put  le  trou- 
ver. Les  frères  Touchimbert  étaient  encore  suspects  en  1700,  bien 


Prisons  et  Couvents.  283 

que  l'un  d'eux  eût  trois  filles  à  Saint-Cyr.  Le  nommé  Brunier, 
transféré  à  l'Hôpital-Général  en  1700,  était  probablement  Charles, 
déjà  emprisonné  quinze  années  auparavant.  Retournée  à  la  Bastille, 
M"'^  Amonnet  s'y  montra  si  repentante  de  sa  chute  et  si  ferme  dans 
sa  foi,  qu'il  fallut  faire  pour  elle  une  exception  et  l'expulser  du 
royaume.  D'autres,  comme  Desvallons,  qui  avait  supporté  sans 
broncher  cinq  années  de  Bastille,  ne  succombèrent  qu'après  avoir 
été  envoyés  dans  des  châteaux  forts,  dont  le  régime  était  absolu- 
ment inhumain,  ainsi  que  l'atteste  la  lettre  adressée  à  M.  de  La 
Bavière,  le  27  novembre  lôgS,  par  un  secrétaire  d'Etat  : 

Je  reçois  souvent  des  plaintes  de  la  dureté  que  vous  avez  pour  les  prison- 
niers qui  sont  au  château  de  Loches  à  cause  de  la  religion,  et  de  la  mauvaise 
nourriture  que  vous  leur  donnez;  il  y  en  a  entre  autres  qui  disent  qu'ils  sont 
dans  des  lieux  souterrains  très  humides,  dont  ils  ne  sortent  point  pour  prendre 
l'air;  ce  n'est  pas  l'intention  du  roi  qu'ils  soient  ainsi  traités,  et  pourvu  que 
vous  preniez  vos  précautions  pour  leur  sûreté,  vous  devez,  autant  que  vous 
le  pouvez,  adoucir  leur  prison  en  leur  faisant  prendre  l'air  à  certaines  heures 
de  la  journée  (O  ^  87). 

Repris  en  1696  et  mis  au  château  de  Pont-de-l'Arche,  Desvallons 
fut  classé  parmi  les  inconvertissables  qu'on  allait  chasser  de  France; 
mais  on  le  raya  parce  qu'il  avait  fait  abjuration  dans  sa  première 
captivité. 

Comme  il  s'était  trouvé,  en  i685  et  en  1686,  des  laïques  assez 
dévoués  pour  visiter  leurs  frères  et  les  prémunir  contre  l'abjuration, 
l'avocat  Constans,  Bernard  Dorain,  Jacques  de  Monteil,  Rozel  de 
Beaumont,  qui  «faisait,  dit  la  police,  plus  d'effet  qu'un  ministre»,  il 
s'en  trouva  également  plus  tard  qui  travaillèrent  au  relèvement 
des  lapsi,  entre  autres,  Du  Condut,  sieur  du  Clusel,  Vivans,  comte 
de  Panjas,  et  Saint-Amand,  lequel  figure  parmi  les  prisonniers  de 
la  seconde  période,  ainsi  que  les  prédicants  Hudel  et  La  Gaillar- 
derie.  Mis  à  la  Bastille  en  1690,  Hudel  passa  un  quart  de  siècle  dans 
divers  châteaux  forts,  et  recommença  ses  prédications  dès  qu'on 
l'eut  relâché.  La  Gaillarderie,  arrêté  en  1691,  resta  vingt  ans,  soit 
à  la  Bastille,  soit  *au  château  de  Nantes,  soit  à  celui  de  Saumur. 
Moins  héroïque,  le  proposant  Mercat  plia  au  bout  de  dix  années  de 
séjour  à  la  Bastille.  Enfermée  aussi  dans  le  donjon,  à  l'âge  de 
soixante-dix-neuf  ans,  Louise  Mercier,  qui  apprenait  aux  enfants  à 
lire  dans  le  catéchisme,  abjura  au  bout  de  trois  ans  (i7o3)  entre  les 
mains  du  prêtre  Gilbert  qui,  au  lieu  de  la  faire  relâcher  suivant  sa 
promesse,  la  fit  envoyer  à  l'Hôpital-Général,  où  elle  mourut 
en  1707. 


284  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Pans. 

Jusqu'à  la  fin  de  1688,  on  n'avait  emprisonné,  sauf  les  fugitifs 
et  leurs  complices,  que  pour  contraindre  à  l'abjuration.  A  dater  de 
ce  moment  l'abjuration  est  achevée  ;  on  a  expulsé  de  France  tous 
ceux  qui  ont  persévéré  sans  faiblesse.  Cependant  les  emprisonnements 
continuent,  d'abord  en  moins  grand  nombre,  il  est  vrai,  puis  avec 
une  recrudescence  très  marquée  dans  les  dernières  années  du  siècle: 
nous  en  trouvons  80  en  1689,  87  en  1690,  12  en  1691,  35  en  1692, 
18  en  1698,  19  en  1694,  40  en  1695,  i  en  1696,  24  en  1697,  45  en 
1698,  104  en  1699,  69  en  1700,  soit  484,  qui,  joints  aux  1174,  forment 
un  total  de  i658  arrestations  de  i685  à  1700,  chiffre  évidemment 
fort  inférieur  à  la  réalité'.  Les  motifs  d'emprisonnement  diffèrent 
généralement  de  ceux  de  la  période  précédente,  et  rien  ne  démontre 
mieux  qu'on  n'avait  obtenu  qu'une  vaine  satisfaction  d'amour- 
propre,  en  faisant  une  «France  toute  catholique».  En  effet,  ces 
motifs  sont  les  suivants  :  fuite  à  l'étranger,  assistance  au  culte  des 
ambassades,  aux  assemblées  présidées  par  des  prédicants,  puis  par 
des  pasteurs  rentrés  au  péril  de  leur  vie,  et  par  des  pasteurs 
apostats  qui  se  relèvent,  mariages  célébrés  par  des  pasteurs,  par 
des  prêtres  à  qui  les  futurs  conjoints  présentent  de  fausses  attesta- 
tions de  catholicisme,  transmission  d'aumônes  aux  forçats,  envoi 
d'enfants  à  l'étranger,  conversion  d'enfants  ramenés  à  la  foi  pater- 
nelle, correspondance  avec  les  fugitifs,  exhortations  adressées  aux 
mourants,  non  fréquentation  des  églises,  refus  de  participer  aux 
sacrements,  et  ce  qui  est  plus  digne  encore  d'attention,  conversion 
à  la  religion  proscrite.  Cet  emprisonnement  sans  but,  sauf  les  cas 
où  il  s'agissait  de  contraindre  à  la  messe,  à  la  confession  et  à  la 
communion,  n'était  plus  qu'une  punition,  on  peut  dire  une  ven- 
geance, presque  toujours  atroce.  Ainsi,  arrêté  et  mis  à  Vincennes 
en  i685,  puis  à  la  Bastille  en  1690,  Jean  Cardel,  de  Tours,  y  meurt 
en  1715,  c'est-à-dire  au  bout  de  trente  ans  d'incarcération.  La 
nommée  Fouquet,  enfermée  durant  cinq  années  chez  les  Filles  du 
Saint-Sacrement,  y  serait  restée  plus  longtemps,  si  les  religieuses 
n'avaient  pas  demandé  qu'on  la  leur  ôtât.  M""=  Prou  demeure  six 
ans  au  château  de  Ham,  d'où  elle  réussit  à  s'évader;  M™=  Cochard 
y  est  encore  au  bout  de  treize  ans.  Charles  Dicq  reste  cinq  ans  à  la 

'  Sainte-Beuve     s'indignait    (Nouveaux  fluence  triomphante    des  Tartufes    sur  la 

lundis,    X,    353)  de  la  captivité  du  jansé-  conscience    de     Louis    XlVn.     Qu'eût-ce 

niste  Vuillart,    qui  demeura  douze  ans  à  été,    si,    au    lieu    d'un    emprisonnement 

la  liastille  et  n'en  sortit  qu'en  lyiS,   après  illégitime,  il  en  eût  vu  des  milliers;'  Mais 

la  mort  du   roi,    pour    mourir   lui-même  pourquoi  parler  à  cette  occasion  des  Ta r- 

prcsque  aussitôt  aprùs.   11   y   voyait  «un  tufesf  Les  persécuteurs,  Bossuet,Fénelon, 

des  crimes  moraux  qui   signalèrent  l'in-  étaient  sincères  dans  leur  fanatisme. 


PrtsoHs  et  Couvents.  285 

Bastille;  Dardignave,  six  ans;  Pierre  Dicq,  Guy,  Pardieu,  sept 
ans;  Farin  de  Garlie,  dix  ans;  Verlhac,  onze  ans.  Un  prosélyte, 
gentilhomme  et  ancien  prêtre,  Imbert,  s'y  consume  de  1692  à 
1698;  après  quoi  on  l'envoie  à  Saint-Lazare,  où  on  le  garde, 
bien  qu'il  se  soit  refait  catholique;  enfin  en  1720  on  l'expédie 
dans  un  château  fort.  Avant  d'être  envoyé  dans  la  forteresse  des 
iles  Sainte-Marguerite,  Breton,  agent  de  l'électeur  de  Brandebourg, 
avait  passé  sept  années  dans  le  donjon  de  la  rue  Saint- Antoine. 
Vivans,  qui  y  avait  déjà  fait  un  séjour  antérieur,  y  retourne  et 
n'en  sort  également  qu'au  bout  de  sept  ans. 

Parmi  les  autres  glorieux  récidivistes,  il  faut  citer  Chaligny, 
De  Thevalles,  autre  gentilhomme  poitevin,  M"^  de  Liambrune, 
M'"^  de  Blessé-Bataillère,  M"'=  de  la  Pénissière^  M"^  Guillaume 
Flamand  et  ses  trois  filles.  Dumesnil,  libraire  de  Rouen,  sorti  de  la 
Bastille  en  1695  et  expulsé  du  royaume,  y  revint;  l'ordre  de 
l'arrêter  de  nouveau  fut  donné  le  douze  mars  1698.  Relâché  en 
1692,  Moreau  fut  repris  avec  Chartier  en  1701,  pour  évasions. 
Arrêté  en  1689,  Grimaudet  passe  quatre  années  à  la  Bastille  et  en 
divers  châteaux;  repris  en  1699,  il  n'est  relâché  qu'en  1700.  Des 
Minières,  arrêté  pour  la  troisième  fois,  en  1690,  est  envoyé  au 
château  de  Loches  en  1692,  et  en  1694  à  l'abbaye  de  Lareau,  où  il 
dut  mourir  quelques  années  plus  tard.  Mallet,  repris  aussi  pour  la 
troisième  fois,  en  1690,  ne  sort  qu'en  1693;  il  est  resaisi  pour  la 
quatrième  fois  en  1698,  et  sa  femme  n'est  relâchée  qu'en  1705. 
Trois  fois  arrêtée,  M'"'^  de  Rieux  est  finalement  envoyée  à  l'Hôpital- 
Général,  où  elle  rejoint  la  nommée  Lagrange  et  la  vénérable 
Louise  Mercier.  Après  avoir  passé  neuf  années  à  la  Bastille,  Jean 
Duclos  se  fait  guide,  est  arrêté  de  nouveau  en  1702,  et  abjure 
vainement,  en  1707,  à  Bicêtre,  où  on  le  trouve  encore  en  1714  avec 
cette  mention:  «L'y  laisser». 

Ce  tragique  nom  de  Bicètre  évoque  le  souvenir  de  la  plus 
terrible  des  infortunes  que  puissent  causer  l'abandon,  l'horreur  des 
cachots,  les  mauvais  traitements,  en  un  mot  l'excès  des  souffrances 
et  le  désespoir.  Sur  plus  de  seize  cents  détenus,  exposés  aux  fureurs 
des  missionnaires,  des  religieuses  et  des  geôliers  exaspérés  par 
leur  résistance,  nous  ne  connaissons  que  trente-deux  malheureux 
frappés  d'alinéation  '.  Il  y  en  eut  certainement  davantage,  témoin  le 
règlement  sus-mentionné,  qui  prévoit  les  cas  de  maladie  mentale 


1  Nous  ignorons  si  la  nommée  Montai-       le  20  octobre  1691,  avait  perdu  l'esprit  en 
lier,  qu'il  fallut  mettre  aux  Petites-Maisons       prison  ou  dans  les  couvents   (Fr.   17+24). 


286  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Parts. 

comme  chose  toute  naturelle  et  fort  ordinaire.  Nous  n'en  avons 
rencontré  ni  au  For-l'Évèque,  ni  aux  deux  Chàtelets,  ni  à  la  Con- 
ciergerie, ni  dans  les  châteaux  de  Ham,  Nantes,  Loches  etc.  Le 
couvent  des  Nouvelles-Catholiques  ne  nous  a  fourni  que  quatre  cas 
(,1a  fille  d'un  marchand  de  Pans,  M'""  de  La  Fresnaye,  M"*=  Le  Coq 
des  Forges  et  M"*^  de  Brusse)  ;  Port-Royal,  un  (la  demoiselle 
Clinchantj;  Saint-Éloi,  un  (la  nommée  Dussaussoy '};  Bicètre,  un 
(Duclos)  ;  la  Tournelle,  un  (Druet,  qui  fut  gracié)  ;  les  galères,  un 
(Cosson  de  Chayssac,  prêtre  converti)  ;  une  prison  inconnue,  un 
(Malo);  le  caàteau  de  Saumur,  un  (IVl"'-'  de  Chaiandos)  ;  l'île  Sainte- 
Marguerite,  quatre  (,les  pasteurs  du  Désert,  Cardel,  De  Salve, 
Malzac,  Giraud  ou  Givryj  ;  la  Salpétnère,  deux  :  M°"=  Bourgeois, 
dite  Gaujard,  qu'on  y  garda  jusqu'à  sa  mort  à  cause  de  ses  accès 
d'imbécilhté  ;  Judith  Mesliii,  dont  les  folies  étaient  «plus  rares  et 
moins  dangereuses»  en  1704,  et  qui  s'approchait  des  sacrements 
avec  plus  de  règle  et  de  circonspection  (Ravaisson,  X,  363)  ;  la 
Bastille,  dont  l'histoire  est  mieux  connue,  fournit  le  reste,  c'est-à- 
dire  treize  ^  :  le  capitaine  Désimberts,  revenu  de  l'étranger  et 
«insensé»;  Pinet,  «espèce  de  fol»,  qu'on  transféra  au  château 
d'Angoulême;  M'"'^  de  La  Contaudière,  arrêtée  avec  IVlalzac  en 
1692  et  encore  enfermée  en  1700,  bien  qu'elle  eût  «l'esprit  affaibli»; 
Cottereau,  dont  les  vertiges  «  approchaient  fort  de  la  fohe  »  ;  iVI.  de 
Briquemault,  «  qui  ne  parlait  que  des  visions  de  l'Apocalypse  »  ; 
Jean  Cardel,  mort  entièrement  fou  dans  un  cachot  fangeux; 
Charas,  qui,  après  s'être  frappé  au  cœur  de  deux  coups  de  couteau, 
essaya  de  s'ouvrir  les  veines  en  1699,  et  ne  recouvra  Jamais  sa 
lucidité,  circonstance  qui  permit  de  lui  extorquer,  en  1703,  une 
abjuration  qui  ne  lui  ouvrit  pas  les  portes  de  la  prison;  M""  D'An- 


'  On    lit   dans  les   Registres   du  Secié-  était  sinon  absolument   aliène,   au  moins 

tariat,  à  la  date  du  7  mars  iGSS:  «  Lorsque  tombé  en  enfance. 

l'oHicier  qui  est  chargé  de  conduire  plu-  ''  Sans  parler  de  M.  Le  Noir,  théologal 
sieurs  religionnaires  hors  du  royaume,  de  Séez,  du  curé  de  Livry  et  de  bien 
a  été  aux  prisons  de  Saint-b.loi  pour  d'autres  qui  ne  rentrent  pas  dans  notre 
prendre  la  nommée  Dussaussoy,  que  vous  cadre.  La  multitude  des  cas  d'aliénation 
m'aviez  mandé  avoir  l'esprit  taible,  il  l'a  mentale  ne  saurait  ttre  passée  sous  si- 
trouvée  entiérenient  ioUe,  sur  quoi  le  roi  lence  dans  une  histoire  de  la  Bastille, 
a  donné  ordre  qu'elle  soit  reçue  aux  dont  le  régime  fut  à  la  fois  humain  pour 
Petites-Maisons,  supposé  qu'elle  ait  l'esprit  la  catégorie  des  gens  de  haut  parage  ou 
assez  aliéné  pour  cela,  ou  bien  à  l'Hopi-  bien  recommandés,  et  inhumain  pour 
tal-Général.  L'horloger  Malo,  porté  aussi  d'autres  catégories,  parmi  lesquelles  se 
sur  la  liste  d'expulsion,  fut  mis  à  l'in-  trouvaient  beaucoup  de  huguenots  et  de 
lirmerie  des  Petites-Maisons,  sous  pré-  jansénistes,  qu'on  savait  être  détestés 
texte  qu'il  était  sourd  et  âgé  de  quatre-  du  roi. 
vingts  ans.  Il  y  a  tout  lieu  de  croire  qu'il 


Prisons  et  Couvents.  287 

glebernes,  qui,  bien  qu'aliénée,  ne  put  être  domptée  à  la  Bastille, 
et  qu'on  envoya,  en  1689,  au  château  d'Angoulèrae  ;  Braconneau, 
qui  se  frappa  aussi  d'un  coup  de  couteau,  s'enfonça  un  clou  dans 
la  tête  et,  plus  heureux  que  Charas,  mourut  de  ses  blessures  ; 
Gemuit  et  Lafuitte,  à  l'égard  desquels  le  despotisme  fit  preuve  de 
la  plus  inconcevable  ténacité;  Bonneau,  transféré  à  la  Charité  de 
Charenton,  où  il  mourut  en  1706,  après  avoir  «fait  paraître  dans 
les  derniers  jours  de  sa  vie  assez  de  raison  pour  mériter  les  sacre- 
ments de  l'Église  »  ;  Armet  de  La  IVIotte,  oublié  quarante  ans  à  la 
Bastille,  et  transféré  à  Charenton  à  l'âge  de  quatre-vingt-dix  ans, 
quand  il  eut  perdu  la  raison;  il  ne  mourut  qu'au  bout  d'une  capti- 
vité qui  avait  duré  cinquante-quatre  ans,  cinq  mois  et  dix  jours,  et 
enfin  le  prêtre  Sorel,  qui,  enfermé  dans  le  donjon  en  1702,  pour 
mariages  contraires  aux  ordonnances,  y  perdit  bientôt  l'esprit 
(voir  chap.  XXVI). 

Genuit,  serrurier  de  la  paroisse  Saint-André-des-Arts,  âgé 
d'environ  trente-quatre  ans,  fut  mis  à  la  Bastille  par  ordre  du 
8  septembre  1700.  Le  crime  de  ce  nouveau  converti  était  de  s'être 
«perverti  en  Hollande,  et  de  se  déclarer  contre  la  religion  [catho- 
lique] avec  des  expressions  sacrilèges  ». 

Le  22  octobre,  le  tailleur  parisien  Lafuitte,  «  accusé  d'être  pro- 
testant et  de  tenir  des  assemblées  chez  lui  dans  la  place  Dauphine», 
était  écroué  dans  la  même  prison  par  ordre  du  20.  —  L'esprit  des 
deux  prisonniers  s'exalta  par  la  souffrance,  et  il  semble  qu'ils  furent 
en  proie  aux  crises  nerveuses  qui,  grâce  à  la  guerre  des  Camisards, 
allaient  devenir  habituelles  dans  les  assemblées  du  Désert.  On  les 
crut  fous,  et  ils  furent  transférés  à  Bicètre  le  3  septembre  1708,  en 
vertu  d'un  ordre  du  3i  août,  par  lequel  Pontchartrain  recommandait 
de  les  enfermer  soigneusement  afin  qu'ils  ne  pussent  s'évader,  et 
où  il  disait  de  Lafuitte  qu'il  «  faisait  le  prophète  et  l'illuminé  et  qu'il 
empêchait  plusieui-s  familles  de  nouveaux  catholiques  de  faire  leur 
devoir».  Voici,  année  par  année,  le  rapport  que  leur  consacrait  le 
lieutenant  de  poUce  D'Argenson  : 

18  novembre  1704..  R.  Genuit  et  Lafuitte.  Ils  sont  venus  de  la  Bastille  oii 
ils  avaient  été  conduits  pour  leurs  visions  qui  sont  de  la  même  espèce  que 
celles  des  illuminés  et  des  fanatiques;  ils  en  paraissent  même  plus  remplis  et 
plus  entêtés  que  jamais,  ainsi  je  n'ose  encore  vous  proposer  leur  sortie. 

En  1705.  La  folie  de  Genuit  parait  encore  augmentée,  la  seule  vue  d'un 
ecclésiastique  le  met  en  fureur;  il  parle  de  temps  en  temps  d'un  ton  de  pro- 
phète, mais  ce  qu'il  dit  n'a  ni  suite  ni  arrangement.  Il  aft'ecta  de  ne  pas  recon- 
naître sa  femme  lorsqu'elle  le  vint  visiter  il  y  a  quelques  mois,  disant  qu'il 


288  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

était  au  Très-Haut  et  qu'il  n'avait  aucuns  parents.  —  Son  camarade  est  beau- 
coup plus  tranquille,  mais  il  n'est  guère  plus  raisonnable. 

En  1705.  Leur  situation  est  toujours  la  même,  et  par  conséquent  leur 
détention  plus  nécessaire  que  jamais. 

En  1707.  Lafuitte  est  mort  depuis  l'état  arrêté;  il  a  déclaré  en  mourant 
huguenot  qu'il  était  ravi  de  donner  sa  vie  pour  la  vérité,  et  l'on  craint  avec 
beaucoup  d'apparence  que  Genuit  ne  meure  dans  les  mêmes  dispositions, 
puisque  son  indocilité  augmente  de  jour  en  jour  et  va  jusqu'à  l'insolence. 

En  1708.  Il  est  attaqué  du  scorbut  et  en  quelque  danger. 

En  1709.  Il  est  guéri  et  n'en  est  que  plus  furieux  dans  ses  mouvements  et 
impie  dans  ses  discours. 

En  1710.  On  a  été  obligé  de  le  mettre  parmi  les  insensés,  où  il  est  à  propos 
qu'il  reste. 

En  1712.  J'apprends  qu'il  y  est  toujours,  que  son  fanatisme  est  plus  opi- 
niâtre et  plus  outré  que  jamais,  qu'ainsi  on  ne  pourrait  le  rendre  à  sa  propre 
conduite  sans  les  plus  graves  inconvénients;  c'est  un  fanatique  et  un  blasphé- 
mateur contre  la  religion  [catholique],  quoiqu'il  soit  né  catholique. 

En  1715.  Ses  fureurs  et  sa  folie  sont  même  devenues  continuelles,  ainsi 
l'on  ne  peut  penser  à  sa  sortie. 

Il  y  avait  si  peu  d'inconvénient  à  relâcher  le  malheureux,  dont 
l'exaspération  était  due  à  la  captivité  et  aux  mauvais  traitements, 
que  sorti  de  Bicêtre  à  la  fin  de  I7i5,  à  l'occasion  du  joyeux  avène- 
ment du  nouveau  roi  à  la  couronne,  il  fut  six  ans  sans  laire  parler 
de  lui.  Mais  la  défense  de  fréquenter  le  culte  des  ambassades  ayant 
été  renouvelée  le  22  janvier  1721,  Genuit  n'en  tint  compte.  11  fut 
arrêté  le  dimanche  2  novembre,  sortant  du  prêche  de  l'ambassadeur 
de  Hollande,  et  conduit  aux  prisons  de  Saint-Éloi.  M.  de  Machault, 
successeur  de  D'Argenson  et  continuateur  de  ses  iniques  traditions, 
s'empressa  d'écrire  que  le  prisonnier  «  ne  pourrait  faire  qu'un  très 
mauvais  usage  de  sa  liberté  »,  qu'étant  toujours  entêté  des  mêmes 
erreurs  et  des  mêmes  visions,  «il  y  aurait  justice  et  charité  (!)  de  le 
faire  ramener  à  l'Hôpital,  où  l'on  pourrait  tenter  les  derniers  moyens 
pour  le  ramener  à  la  religion  catholique />  {Arcli.  Bast.  X,  252,  266, 
268,  269J.  Ainsi^  ce  que  quinze  années  de  prison  n'avaient  pu  faire, 
l'homme  de  la  police  voulait  le  tenter  de  nouveau  par  le  même 
moyen. 

Parmi  les  prisonniers  de  la  Bastille  qui  persévérèrent  jusqu'à 
la  fin  et  ne  furent  délivrés  que  par  la  mort,  il  faut  citer,  outre 
Cardel  et  Braconneau,  Pierre  Baril,  la  veuve  Cailloué,  le  ministre 
Mestrezat  et  De  Villiers,  frère  de  Vrigny  et  de  Verdelle.  Ajoutons 
Desmahis,  qui  mourut  dans  la  prison  de  l'Abbaye. 

On  a  vu  qu'en  janvier  1686,  le  roi  considérait  la  prison  et  l'exil 
comme  d'infaillibles  moyens  de  conversion;  les  nombreuses  abju- 


Prisons  it  Couvents.  289 

rations  qui  eurent  lieu  dans  le  courant  de  l'année,  après  une  résis- 
tance plus  ou  moins  prolongée,  semblèrent  donner  raison  à  cette 
t3Tannique  prétention.  IVIais  en  1687,  il  devint  évident  que  tous  les 
huguenots  ne  suivraient  pas  le  torrent.  Louis  XIV  se  heurtait 
contre  une  puissance  supérieure  à  la  sienne;  il  eut  l'extrême  humi- 
liation de  se  voir  braver,  lui,  ses  dragons,  ses  bastilles  et  ses  lettres 
de  cachet,  par  une  multitude  de  consciences  que  rien  ne  put  faire 
flécliir.  «Ne  pouvant  souffrir  que  des  gens  si  opiniâtres  dans  leur 
mauvaise  religion,  demeurassent  plus  longtemps  dans  son  ro3^aurae  » 
(O'  32),  il  dut  aviser  au  moyen  de  se  débarrasser  de  ceux  qu'il 
n'avait  su  ni  convaincre  ni  vaincre.  Le  6  février  1688,  Seignelay 
écrivait  à  La  Reynie  : 

Je  vous  prie  de  prendre  la  peine  de  m'envoyer,  le  plus  tôt  qu'il  se  pourra, 
un  mémoire  exact  de  tous  les  religionnaires  qui  sont  à  Paris  dans  des  cou- 
vents, dans  les  prisons  ou  ailleurs,  qui  n'ont  pas  encore  fait  leur  réunion,  afin 
que  j'en  puisse  rendre  compte  au  roi,  qui  désire  en  être  informé  (O  '  82). 

Le  même  jour,  Seignelay  adressait  des  lettres  analogues  à  l'inten- 
dant de  la  généralité  de  Paris,  à  De  Creil,  intendant  de  la  généralité 
d'Orléans,  à  Bossuet,  père  de  l'évêque  de  Meaux,  intendant  de  la 
généralité  de  Soissons.  Tous  leurs  collègues  reçurent  peu  après 
la  même  invitation.  Enfin,  le  17  mars,  Seignelay  adressait  à  De 
Ménars  le  billet  suivant  : 

Je  dois  ajouter  à  la  lettre  que  je  vous  ai  ci-devant  écrite  au  sujet  des  reli- 
gionnaires opiniâtres,  que  l'intention  du  roi  est  que  si,  parmi  les  femmes  que 
vous  devez  faire  sortir  du  royaume,  il  y  en  a  quelques-unes  dont  les  maris 
aient  fait  leur  réunion  et  qu'ils  soient  encore  vivants,  elles  soient  retenues 
jusqu'à  nouvel  ordre  dans  les  lieux  où  elles  ont  été  enfermées.  Il  n'en  est  pas 
de  même  à  l'égard  des  hommes  dont  les  femmes  auraient  fait  abjuration,  Sa 
Majesté  voulant  qu'ils  soient  bannis  du  royaume  '. 

En  conséquence,  plusieurs  milliers  d'inconvertissables  furent  con- 
duits, à  la  fin  de  mars,  sur  les  frontières  et  bannis  à  perpétuité.  Il 
va  sans  dire  que  leurs  biens  étaient  confisqués.  Ces  nobles  âmes 
prêtes  à  tous  les  sacrifices  pour  obéir  à  leur  foi,  étaient  l'élite  de 
la  France,  à  jamais  appauvrie  et  découronnée  par  cet  arrachement. 
On  écrivait  de  Paris  à  la  Gazette  de  Harlem,  le  3o  mars  1688  : 
«La  Bastille  ne  contient  plus  de  Réformés.  On  laisse  partir  ceux 
qui  n'ont  pas  voulu  abjurer,  parce  que  leur  entretien  coûte  trop 
cher  au  roi». 

'  Depping,  Correspond,  adm.,  IV,  379. 

n  19 


290 


Révocation  de  TÉdit  de  Nantes  à  Paris. 


Quatre-vingt-dix-sept  de  ces  héroïques  proscrits  avaient  été 
emprisonnés  à  Paris;  il  y  faut  joindre  douze  de  leurs  compagnons 
de  captivité  qui,  selon  toute  probabilité,  furent  aussi  chassés  en 
1688.  Le  10  avril,  Seignelay  écrivait  encore  à  La  Reynie  : 

A  présent  que  tous  les  religionnaires  qui  avaient  demeuré  dans  l'opi- 
niâtreté ont  été  contraints  de  sortir  du  royaume,  le  roi  m'a  ordonné  d'examiner 
de  nouveau  ce  qu'il  en  peut  être  resté  dans  Paris,  soit  pour  n'avoir  pu  être 
conduits,  soit  à  l'égard  des  femmes  parce  que  leurs  maris  ont  fait  leur  réunion; 
je  vous  prie  d'en  faire  un  mémoire  exact  et  de  me  l'envoyer  (O  1  32). 

L'expulsion  continua  donc  sur  une  moindre  échelle  dans  les  années 
suivantes,  et  atteignit  à  la  fin  de  1699  le  chiffre  de  189  personnes, 
c'est-à-dire  le  onzième  du  nombre  des  incarcérés.  En  voici  la  liste 
qui  forme  l'une  des  plus  glorieuses  pages  de  notre  livre  d'or. 


Amonnet, 

Beauchamp, 

Bcringhen   (De), 

Des  Marchais, 

Gervaise, 

Girard, 

La  Bastide, 

Masciari, 

Massanes  (De), 

Papillon, 

Alba  (M°"  d'). 

Amonnet  (M"'). 

Arthuis  (M">«  d'). 

Aulnay  (comte  d'). 

Bander  (Joseph). 

Beaurain  (Antoine)'. 

Beck  (De). 

Beck  (M""  de). 

Bellory. 

Bennes  (Jeanne  de). 

Béringhen  (M"""  de). 

Béringhen  (Françoise  de). 

Béringhen  (Théodore  de). 

Boncœur  (De). 

Bourbon-Malauze   (M""  de). 

Brunier  (M'"°). 

Cagny  (De). 

Cahanel  (De). 

Certon,  servante. 

Charles  (veuve). 

Chaussé  (M"»»). 

Closroger  (la  nommée). 


çj  expulsés  en  16S8 

Dangeau  (Charlotte  de). 

Dangeau  (Hélène  de), 

Delorme  (M"»). 

Démarque  (la  nommée). 

Du  Breuil  2. 

DuPlessis-Rambouillet(M""'). 

Falaiseau  (Adam). 

Falaiseau  (M^e). 

Falaiseau  (Elisabeth). 

Flandrine  (la  nommée). 

Foucher. 

Fougiéres  (Jeanne  de). 

Fradin,  servante. 

Gardouleau  (la  nommée). 

Gasse  (Jacques). 

Gousset  (la  nommée). 

Guidon  (Marthe). 

Hatton  (veuve). 

Jacquinot  (M""^). 

Janots  (Anne). 

Jaucourt  de  Bussière  (M"'). 

La  Guipière  ^dame  de). 

Lalo  (De). 

Langey  (marquis  de). 

Le  Coq  de  Germain, 

Le  Coq  (M""!}. 

Lejeune. 

Lejeune  (M""»). 

Lejuge. 

Lemaistre  (Françoise). 

Lemaistre  (veuve). 

Levesque  de  Kouroulte. 


Louvigny  (Nicolas  de), 

Lucas  (Susanne). 

Maillard      de      Pleincbamp 

(Charles). 
Marmier  (Hilaire). 
Maulard  (Madelaine). 
Meusnier  (Lsther). 
Michon  (LIisabeth). 
Monginot. 
Monteil  ^De). 
Morisset  (Susanne). 
Orignac  (M"«  d'). 
Pasquin  (la  nommée). 
Ravenel  (la  nommée). 
Rozel  de  Beaumont. 
Saint-Jean  de  Védas. 
Saint-Martin     (De)     et     sa 

femme. 
Saint-Martin  (Jacques  de). 
Sainte-Hermine  (De). 
Salomon  (Madelaine). 
Tallemant  (François). 
Tallemant  des  Réaux  (M"^), 
Thors     (marquis     de),     sa 

femme  et  leur  hlle. 
Villarnoul  (Me  de)  et  quatre 

de  ses  lilles. 
Vincent  (Marie). 
Virazel  (De). 
Vrigny  (De). 


•  Envoyé  en  Amérique, 


»  Ibid. 


Prisons  et  Couvents. 


291 


12  expulsés,  la  tiiêiiu  année,  selon  ioiitc  probabililé 


Bellory  (M-""). 
Langey  (M"=  de). 
Le  Verroux. 
Marchand  (Pierre). 


Marchand  (Gérard). 
Monyer  (3  sœurs). 
Morisset  (Alexandre). 
Pitan  (veuve). 


Saint-Seurin  (M"">  de). 
Verdelle  (De). 


Dompierre  (M"«  de). 
Hilfeld. 


/  en  i6Sp^ 

La  Fresnaye  (M""^  de).  |  Martine  (la  nommée) 

Le  Blanc  deBeaulieu(veuve).  | 


/  en  z6ço 

La  Tour  (Mm«). 


6  en  i6çT 

Bernard  (Jeanne),  senante.  1  Dolon  (2  demoiselles  de). 
Bordier,  servante.  |  Huvé,  servante. 


La  Moussaye  (M°"  de). 


j  en  i6ç2 

Bouay,  femme.  I  Lieven.  |  Mel. 

2  en  lôçj 

Amonnet  (Marthe).  |  Guillart  (Anne). 

/  en  i6ç4 
Noblet  (M"'). 

I  en  i6çs 

Dumesnil. 


Beauvais  (Susanne). 
Cibot  (Mm"). 
Davezay  (Mm»  de). 


6  en  lôçy 

Fouquet  (M""). 

La  Fresnaye  (M""  de]  -. 

La  Taille'e  (M"'»  de). 


L'Isle  du  Gast  (M"«  de). 


4  en  i6çç 


Du  Ventre  (Jacob). 

La  Force  (duchesse  de). 


Theval  (le  sieur  de)  et 
sa  femme. 


1  Voir  à  l'article  Monginot  ce  qui  con- 
cerne sa  femme. 


'  Pour  la  seconde  fois. 


292  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

Détail  caractéristique,  on  fut  sur  le  point  d'expulser  aussi 
Soustel,  âgé  de  onze  à  douze  ans,  avec  d'autres  du  même  âge,  qui, 
comme  lui,  avaient  lassé  la  patience  des  convertisseui^s. 

Nous  n'avons  point  encore  parlé  d'une  dernière  prison,  qui 
avait  une  destination  spéciale  et  dont  il  ne  reste  aucun  vestige,  la 
Tournelle,  où  les  condamnés  aux  galères  attendaient  le  passage  de 
la  chaîne.  Le  château  de  la  Tournelle,  appelé  aussi  Tour  Saint- 
Bernard,  était  adossé  à  la  porte  Saint-Bernard,  située  sur  le  quai, 
au  bout  de  la  rue  de  ce  nom.  Vers  i632.  Saint- Vincent  de  Paul 
avait  obtenu  du  roi  l'autorisation  d'y  enfermer  les  malheureux 
qu'on  entassait  dans  les  cachots  malsains  de  la  Conciergerie,  jus- 
qu'à leur  incorporation  à  la  chaîne  qui  les  conduisait  au  bagne.  La 
Tournelle,  dont  La  Briffe  était  gouverneur  en  i685,  n'avait  pas 
tardé  à  devenir  tout  aussi  malsaine.  En  effet,  Seignelay  écrivait  à 
Harlay  le  3o  juin  1686  : 

On  a  fait  des  plaintes  au  roi  que  les  forçats  qui  sont  à  la  Tournelle  sont 
tellement  serrés,  que  souvent  les  maladies  qui  leur  arrivent  lorsqu'ils  sont  en 
chemin  pour  Marseille,  viennent  des  incommodités  qu'ils  y  ont  eues,  sur  quoi 
Sa  Majesté  m'ordonne  de  vous  écrire  pour  savoir  de  vous  s'il  n'y  aurait  pas 
moyen  de  donner  de  l'étendue  à  cette  prison  (Fr.  17421,  1"  83j. 

Le  2  juillet,  Louis   de   IVlaroUes,  datait  de  la  Tournelle   les  lignes 
suivantes ' : 

Voici  en  deux  mots  un  abrégé  de  notre  misère  :  Nous  couchons  cinquante- 
trois  hommes  dans  un  lieu  qui  n'a  pas  cinq  toises  de  longueur,  et  pas  plus 
d'une  et  demie  de  largeur.  Il  couche  à  mon  coté  droit  un  paysan  malade  qui  a 
sa  têLe  à  mes  pieds,  e:  ses  pieds  à  ma  tête,  il  en  est  de  même  des  autres;  il 
n'y  en  a  peut-être  pas  un  d'entre  nous,  qui  n'envie  la  condition  de  plusieurs 
chiens  et  chevaux.  Cela  nous  fait  à  lous  souhaiter  que  la  chaîne  parte  bientôt... 
Nous  étions  hier  quatre-vingt-quinze  condamnés,  mais  il  en  mourut  deux  ce 
jour-là  ei  aujourd'hui  un;  nous  avons  encore  quinze  ou  seize  malades,  il  y  en 
a  peu  qui  ne  passent  par  là...  J'ai  eu  cinq  accès  de  lièvre  tierce...  Nous 
prendrons  en  bourgogne  de  nos  frères,  qui  sont  à  la  chaîne  pour  le  même 
sujet  que  moi  2,  qui  ai  eu  l'iionneur  d'être  le  premier  condamné  par  le  Parle- 
ment de  Paris  ^. 

'  C'est  évidemment  de  Marolles  qu'il  pour  le  tirer  de  là,  et  le  mettre  en  quel- 
est  question  dans  le  billet  du  3  août  que  endroit  où  il  puisse  être  sùreineiic 
i6s6,  où  Seignelay,  écrivant  à  Harlay,  con-  jusqu'au  départ  de  la  première  chaîne  i> 
tond    la  Conciergerie    avec   la  Tournelle:  (Kr.  17421,  1"  (jtJ)- 

«Sa  Majesté  est  intormée  qu'il  y  a  à  la  *  Entre  autres  Isaac  Le  Fèvre,  avocat 
Conciergerie  un  gentilhomme  condamné  au  parlement  de  Paris, 
aux  galères,  que  tout  le  monde  va  voir  '  Jurieu,  Lettres  pastorales,  1,  mj,  et 
|à  commencer  par  Harlay  lui-même  et  J.  Bonnet,  Uist.  des  soujfranees  du  bien- 
par  le  premier  président],  et  elle  désire  heureux  martyr  L.  de  Marolles,  p.  DQ. 
que  vous  donniez   les  ordres   nécessaires 


Prisons  et  Couvents.  298 

Le  billet  que  Seignelay  adressait  à  Harlay,  le  6  novembre  de 
la  même  année,  révêle  l'incroyable  dureté  avec  laquelle  ces  malheu- 
reux étaient  traités  : 

Le  nommé  Saint-Preuil  m'a  écrit  qu'il  doit  partir  incessamment  de  Paris 
avec  cent  treize  forçats,  et  je  sais  que  dans  ce  nombre  il  y  en  a  plus  de 
soixante-dix  qui  sont  tout  nus,  et  que  vous  avez  défendu  au  concierge  de  la 
Tournelle  de  ne  leur  donner  que  des  souliers;  cependant  comme  nous  voici 
dans  une  saison  où  il  est  nécessaire  qu'ils  aient  les  hardes  que  le  roi  a 
ordonnées,  sans  quoi  la  plus  grande  partie  périrait  en  chemin,  je  vous  prie  de 
me  faire  savoir  si  vous  avez  quelque  raison  particulière  qui  vous  ait  empêché 
de  donner  les  ordres  d'y  pourvoir  (Fr.  17421,  f»  120). 

Le  7  mai  1688,  Seignelay  informait  encore  Harlay  que  la 
chaîne  qui  venait  de  partir  se  plaignait  des  mauvais  traitements  de 
Lamotte  et  des  gardes  de  la  tour  Saint-Bernard  (Fr.  17422  f°  32). 
Un  forçat  pour  la  foi,  Marteilhe,  dépeint  de  la  manière  suivante 
la  Tournelle,  où  il  fut  écroué  le  17  novembre  1712: 

On  nous  fit  entrer  dans  le  vaste  mais  lugubre  cachot  de  la  grande  chaîne. 
Le  spectacle  affreux  qui  s'y  présenta  à  nos  yeux,  nous  fit  frémir...  J'avoue  que 
tout  accoutumé  que  j'étais  aux  cachots,  entraves,  chaînes  et  autres  instruments, 
que  la  tjTannie  ou  le  crime  ont  inventés,  je  n'eus  pas  la  force  de  résister  au 
tremblement  qui  me  saisit,  et  à  la  frayeur  dont  je  fus  frappé  en  considérant 
cet  endroit.  Ne  pouvant  en  exprimer  toute  l'horreur,  je  me  contenterai  d'en 
donner  une  faible  idée.  C'est  un  grand  cachot,  ou,  pour  mieux  dire,  une  spa- 
cieuse cave,  garnie  de  grosses  poutres  de  bois  de  chêne,  posées  à  la  distance 
les  unes  des  autres  d'environ  trois  pieds.  Ces  poutres  sont  épaisses  de  deux 
pieds  et  demi,  et  sont  rangées  et  attachées  de  telle  sorte  au  plancher,  qu'on 
les  prendrait  à  première  vue  pour  des  bancs,  mais  qui  ont  un  usage  beaucoup 
plus  incommode.  Sur  ces  poutres  sont  attachées  de  grosses  chaînes  de  fer  de 
la  longueur  d'un  pied  et  demi,  et  à  la  distance  les  unes  des  autres  de  deux 
pieds;  et  au  bout  de  ces  deux  chaînes  est  un  collier  du  même  métal.  Lors  donc 
que  les  malheureux  galériens  arrivent  dans  ce  cachot,  on  les  fait  coucher  à 
demi,  pour  que  la  tête  appuie  contre  la  poutre.  Alors  on  leur  met  ce  collier  au 
col;  on  le  ferme  et  on  le  rive  sur  une  enclume  à  grands  coups  de  marteau. 
Comme  ces  chaînes  à  collier  sont  distantes  les  unes  des  autres  de  deux  pieds, 
et  que  les  poutres  en  ont  la  plupart  quarante  de  longueur,  on  y  enchaîne 
vingt  hommes  à  la  file.  Cette  cave  faite  en  rond  est  si  grande,  qu'on  peut  y 
enchaîner  de  la  manière  susdite  jusqu'à  cinq  cents  hommes.  Il  n'y  a  rien  de  si 
affreux  que  de  voir  l'attitude  et  la  posture  de  ces  malheureux  ainsi  enchaînés. 
Car  figurez-vous  qu'un  homme  ainsi  attaché  ne  peut  se  coucher  de  son  long; 
la  poutre  sur  laquelle  il  est  étant  trop  élevée,  ni  s'asseoir  et  se  tenir  droit, 
cette  poutre  étant  trop  basse,  si  bien...  qu'il  est  à  demi-couché  et  à  demi-assis, 
partie  de  son  corps  sur  les  carreaux  ou  planchers,  et  l'autre  partie  sur  cette 
poutre  '. 


'  Mém.  d'un  prot.,  p.  3i5. 


294  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

C'est  dans  cet  état  que  le  nouveau  converti  Girardot  de  Chan- 
cour  trouva  Marteilhe  et  ses  vingt-et-un  compagnons;  grâce  à  son 
intervention  ils  furent  exemptés  de  ce  supplice,  moyennant  cin- 
quante écus. 

Nous  n'avons  rencontré  de  i685  à  1700  que  soixante-sept  con- 
damnations aux  galères,  prononcées  soit  contre  des  Parisiens,  soit 
par  le  Parlement  de  Paris,  soit  par  des  tribunaux  voisins  qui 
envoyaient  leurs  victimes  à  La  Tournelle.  Voici  les  noms  des  con- 
damnés : 

Audry,  Barrois,  Baudemont,  Baurain,  Bernard,  Binot,  Bonnain, 
Bonneau,  Bonnelle,  Borel,  Campion,  Camusat,  Carrière,  Cauvin, 
Chrestien,  Cochet  (Jacques),  Cochet  (Louis),  Condut  du  Cluzel, 
Corderey,  Cosson  de  Chayssac,  Coulon^  Cousin,  Cuvillier,  Druet, 
Festu,  Fouque,  François,  Garin,  Giraut,  Grinfils,  Hulain,  Jumet, 
La  Croix,  Laumont,  Le  Coq,  Lefèvre,  Lemaire,  Leneuf,  Léonard, 
Maréchal,  Marolles,  Martin,  Mésange,  Mesnil,  Meusnier,  Morlat, 
Fers,  Petel,  Pinart,  Pigeon,  Piron,  Pressoir,  Racolet,  Rège,  Retel, 
Robeline,  Saudrin,  Sauvage,  Serguières,  Simon,  Tartereau,  Toffin, 
Toutin,  Vacheriat,  Ventouron,  Viart,  Vincent. 

On  va  voir  combien  le  chiffre  soixante-sept  est  au-dessous  de 
la  réalité.  En  effet,  pas  une  de  ces  condamnations  ne  date  de  1699. 
Or,  en  cette  année,  la  chaîne  passa  deux  fois;  celle  qui  quitta  Paris 
le  2  avrils  contenait  quelques  fugitifs  arrêtés  sur  les  confins  de 
Flandre;  celle  du  16  novembre,  composée  d'environ  cent  quinze 
personnes,  comptait  trente  protestants  condamnés  pour  tentative 
d'émigration,  sans  parler  de  six  ou  sept  qui  restèrent  à  la  Tour- 
nelle (TT  464);  total  une  quarantaine  de  galériens  protestants  dont 
aucun  ne  nous  est  connu  '.  De  même  nous  ne  possédons  que  le  nom 
d'un  seul  (Bonnelle)  de  ceux  qui  figuraient  dans  la  chaîne  de  l'année 
suivante,  et  il  s'y  en  trouvait  davantage,  témoin  ces  lignes  du 
Mercure  historique  de  mai  1700,  p.  5i6: 

Vers  la  fin  du  mois  dernier,  on  fit  partir  de  Paris  une  chaîne  de  soixante- 
trois  de  ces  pauvres  gens  condamnés  aux  galères,  entre  lesquels  il  y  avait  des 
personnes  fort  âgées,  que  les  catholiques  eux-mêmes  ne  purent  s'empêcher  de 
plaindre.  Le  peuple  parut  irrité  d'une  semblable  barbarie.  Mais  ce  qui  l'irrita 


'  On  lit  dans  le  Mercure  historique  de  damndes    aux    galères    à    Guise,    furent 

janvier  1690,    p.  81:  «Six   personnes  qui  élargies    vers    le    commencement    de    ce 

avaient    été    prises    sortant    du    royaume  mois;    mais    depuis    on    en    a    mis  cinq 

pour   la   religion  sur   la   fin  du  mois  de  autres  à  la  chaîne  pour  le  même  sujet», 
novembre  dernier,  et  qui  avaient  dté  con- 


Prisons  et  Couvents.  295 

le  plus,  ce  fut  de  voir  trois  jeunes  hommes  à  qui  le  curé  de  Saint- Jacques  avait 
promis  la  liberté,  s'ils  embrassaient  la  religion  romaine,  et  qui,  ayant  eu  la 
faiblesse  de  le  faire,  furent  obligés  néanmoins  de  marcher  avec  la  chaîne 
comme  les  autres  à  qui  Dieu  avait  fait  la  grâce  de  demeurer  fermes.  La  popu- 
lace fut  en  foule  chez  le  curé,  qui  alla  trouver  le  procureur-général  pour  s'en 
plaindre.  La  populace  le  suivit.  Elle  chargea  la  conscience  du  juge  d'être  res- 
ponsable de  cette  procédure,  ce  qui  l'obligea  d'en  avertir  la  cour,  qui  résolut 
d'envoyer  un  ordre  pour  délivrer  ces  trois  jeunes  hommes.  La  chaîne  était 
déjà  à  plus  de  trente  lieues  lorsque  l'ordre  y  fut  arrivé. 

Des  soixante-sept  condamnés  dix-huit  furent,  moyennant  abju- 
ration, graciés  à  la  Tournelle;  dix  y  reçurent  des  lettres  de  com- 
mutation de  peine;  un  onzième  (Tartereau)  fut  mis  à  l'Hôpital- 
Général,  sans  doute  parce  que  ses  infirmités  ne  permettaient  pas 
de  l'expédier  à  Marseille;  deux,  sur  lesquels  nous  n'avons  aucun 
détail  (Corderey  et  Giraut),  manquent  à  la  liste  de  La  France  protes- 
tante, où  nous  voyons  figurer  les  trente-deux  autres.  Il  semble  fort 
probable  que  Leneuf,  Fouque  et  Jumet,  libérés,  le  premier,  en  1698, 
et  les  deux  autres,  à  une  date  inconnue,  achetèrent  cette  faveur  au 
prix  d'un  reniement.  Bien  qu'incomplets,  les  renseignements  que 
nous  possédons  sur  Bonnain,  Camusat,  Cousin,  Morlat,  Pressoir, 
Rège,  Retel  et  Toffin,  autorisent  à  penser  que  ces  huit  galériens 
s'honorèrent  par  leur  fidélité.  Deux  autres  (Baurain  et  Léonard) 
furent  envoyés  comme  esclaves  en  Amérique.  Quatorze  (Bernard, 
Bonneau,  Cauvin,  Jacques  Cochet,  Cosson  de  Chayssac,  François, 
Hulain,  Le  Coq,  Lefèvre,  IVIarolles,  Pers,  Piron,  Racolet  et 
Serguière)  moururent  glorieusement  à  la  peine.  Un  quinzième 
(Robeline)  reçut  la  bastonnade  en  1700  pour  refus  de  lever  le 
bonnet  pendant  la  célébration  de  la  messe  sur  la  galère.  Enfin 
quatre  (Bonnelle,  Carrière,  Louis  Cochet  et  Condut  du  Cluzel) 
furent  libérés  et  bannis  de  France  en  1718  avec  cent  trente-trois 
de  leurs  compagnons. 

Plus  encore  que  les  expulsés,  les  galériens  sont  la  gloire  de 
notre  Eglise;  pour  les  premiers,  l'épreuve  pouvait  s'adoucir  à  la 
longue  ;  pour  les  seconds,  elle  était  perpétuelle,  et  ils  la  subissaient 
courageusement  sans  se  plaindre,  entièrement  soumis  à  la  volonté 
divine.  Une  vertu  si  constante  et  si  parfaite,  inspirait  le  respect 
aux  scélérats  qui  partageaient  leur  triste  sort,  et  adoucissait 
jusqu'aux  tigres,  qui,  sous  le  nom  de  comités,  accablaient  la 
chiourme  de  coups  de  nerf  de  bœuf.  Si  aux  expulsés  nous  ajou- 
tons les  forçats  pour  la  foi  qui  achevèrent  leur  course  sans 
broncher,  nous  obtenons  un  total  de  168,  c'est-à-dire  un  dixième 
des  incarcérés. 


296  Révocation  de  l' Èdit  de  Tuantes  a  Paris. 

On  trouvera  dans  les  appendices  tous  les  renseignements  que 
nous  avons  pu  recueillir  sur  les  prisonniers  de  diverses  catégories; 
mais  nous  ne  pouvons  clore  ce  chapitre  sans  y  rattacher  quelques- 
unes  des  personnalités  les  plus  marquantes. 


VÉNEVELLES  (DE) 


Louis-Paul  d'Espagne,  marquis  de  Vénevelles,  que  Ravaisson 
appelle  tantôt:  Vermenel(VIII  884),  et  tantôt  :  Venne ville  (VIII  38i), 
avait  épousé,  en  i685,  une  des  filles  de  Claude-Charles  Goyon, 
baron  de  Marcé,  et  se  trouvait  par  là  beau-frère  de  Théodore  de 
Béringhen.  Il  fut  arrêté  chez  Janson,  par  ordre  du  i3  janvier  1686, 
et  mis  à  la  Bastille,  d'oia  il  sortit  le  12  juillet. 

C'est  sans  doute  à  son  frère  Henri,  capitaine  au  régiment  de 
Tilladet,  qui  avait  épousé  à  Charenton,  en  1681,  Claude  Chanson, 
fille  d'un  capitaine  suisse,  qu'était  adressée  la  lettre  suivante,  con- 
servée dans  les  papiers  de  la  Bastille  (Arsenal,  10471)  : 


A  M.  de  Vennevelles  chez  M...  capitaine  suisse,  rue  du  Petit-Lion, 
près  la  rue  Saint-Denis  à  Paris. 


Que  je  suis  affligée,  mon  cher  frère,  et  que  je  souffre  de  mal.  Je  suis 
accablée  de  fatigue,  de  fluxions  et  d'une  douleur  mortelle  de  l'état  où  nous 
sommes  réduits.  Le  Seigneur,  notre  Dieu,  veuille  avoir  pitié  de  nous.  J'arrive 
du  lieu  où  je  vous  ai  mandé  que  j'étais  allée.  J'y  ai  été  très  désolée,  j'en  suis 
partie  à  onze  heures  du  soir  avec  une  douleur  de  dents.  Je  suis  partie  en  hâte. 
Les  dragons  me  cherchent.  Dague,  le  pire  de  tous,  dit  qu'il  faut  bien  que  l'on 
me  trouve,  morte  ou  vive;  je  ne  sais  où  je  vais  aller:  ce  méchant  Dague  a  des 
espions  de  tous  côtés.  Nous  voilà  dans  une  rude  épreuve,  ces  coups-là  sont 
accablants;  mais  Dieu  est  tout  puissant  et  tout  bon  pour  nous  secourir;  ne 
l'abandonnons  jamais  et  il  aura  soin  et  compassion  de  nous.  M""  D'Espagne 
est  allée  à  Huilié  [près  Durtal  en  Anjou].  Je  crains  de  ne  pas  recevoir  de  vos 
lettres;  ce  méchant  les  prend  toutes  :  adressez-les  à  M"'  Du  Foc,  et  la  priez  de 
les  garder  jusqu'à  ce  que  je  les  envoie  quérir. 


Prisons  et  Couvents.  297 


LES  CARON  ET  LES  LA  FERTE-CIVILE 


Embarqué  comme  cuisinier  sur  un  navire,  un  descendant  de 
Français  réfugiés  en  Hollande  bien  avant  la  Révocation,  était 
devenu  directeur  du  commerce  hollandais  au  Japon  et  membre  du 
conseil  des  Indes.  A  Colbert,  qui  voulait  l'attirer  en  France,  il 
objectait  les  entraves  apportées  à  l'exercice  du  culte  protestant,  et 
des  craintes  relatives  au  sort  des  membres  de  sa  famille  qui  lui 
survivraient.  Colbert  trouva  une  réponse  à  ces  objections  :  un 
contrat  signé  en  i665  assura  au  négociant  huguenot,  auteur  de  la 
Description  du  Japon,  une  entière  liberté  de  conscience,  et  stipula 
que,  après  sa  mort,  sa  femme  et  ses  enfants  auraient  le  droit  de  se 
retirer  en  Hollande  ou  partout  ailleurs  ;  François  Caron  accepta  et 
fut  fait  directeur  de  la  compagnie  des  Indes-Orientales,  et  chevalier 
de  l'Ordre  de  Saint-Michel.  Il  périt  en  1674,  dans  un  naufrage,  avec 
la  riche  cargaison  qu'il  conduisait  en  Portugal,  ayant  appris  dans  la 
Méditerranée  que  ses  ennemis  avaient  décidé  Louis  XIV  à  lui 
faire  un  fâcheux  accueil.  D'après  les  extraits  des  Registres  de 
Charenton  ',  il  eut  de  son  mariage  avec  Constance  Bandant  (alias 
Beaudean,  De  Boudan,  Bondaen)  cinq  enfants,  dont  le  dernier 
mourut  jeune:  1°  Balthasar,  sieur  de  Heuqueville  (1648),  marié  en 
1674  à  Sara  Pittan,  fille  de  Jean,  orfèvre  du  roi,  laquelle  lui  donna 
une  fille  baptisée,  en  1678,  sous  le  nom  de  Charlotte  de  Caron  ; 
2°  Jean,  témoin  du  mariage  de  Balthasar;  3°  Susanne,  mariée,  en 
1669,  à  un  gentilhomme  du  paj^s  de  Caux,  François  de  Civile,  sieur 
de  La  Ferté,  d'Heuqueville  et  de  Rame,  autrement  dit  De  Rame  de 


'  Ces    registres     mentionnent    d'autres  Saint-Christophe     (parvis     Notre-Dame), 

Caron:  Charles,  fils  d'Adrien,  et  de  Nicole  baigneur  et   perruquier   suivant  la  cour, 

Leroy,    présente'    au    baptême,    en    1637,  «le  plus  opiniâtre  du  quartier»,  qui  de- 

par    Charles     Drelincourt,     docteur     en  mandait    à    être    instruit     le    i5    octobre 

médecine;    Catherine,  femme  de  Jacques  i685,   et  abjura,    le  20,    en  l'église   Saint- 

Maugé,  marchand  à  Rouen  (voir  Fr.pr.,  t. ouis,  rue  Saint-Antoine;  et  enfin  Jacques 

VI,  3a),    dont    le    fils   Jacques,    graveur,  Caron,    apothicaire    de     Lizy-sur-Ourcq, 

âgé  de  vingt-trois  ans,  épousait,  en  1681,  de  la  famille  duquel  descendait  le  célèbre 

Elisabeth,   fille  de  Pierre  Bigorne,  sculp-  Beaumarchais, 
teur,  et  d'Elisabeth  Roy;  Caron,  de  la  rue 


298  Révocation  de  Œdit  de  Nantes  à  Paris. 

La  Ferté-Civile;  4°  Marie,  mariée,  en  1675,  à  François  de  Civile, 
sieur  de  Riant  de  Villerets,  cousin  du  précédent  et  fils  de  feu 
Pierre  de  Civile  et  d'Elisabeth  Lecomte  de  Nonant  ;  5°  François 
(lôSg),  inhumé  en  1666. 

Balthasar  de  Caron  fut  naturalisé  anglais  le  18  janvier  i685, 
avec  Susanne,  sa  femme.  Constance,  Susanne,  Marie,  Antoinette  et 
Charlotte,  ses  filles.  Jean,  son  frère,  fut  enfermé  le  3  février  1686, 
comme  «religionnaire»,  au  For-l'Evêque,  oîi  il  se  trouvait  encore 
au  mois  de  décembre  (Fr.  7o5i  f°=  286  et  262).  Après  avoir  été 
emprisonnée  du  i^  février  1686  au  2  mars  dans  le  couvent  de 
Notre-Dame-de-Liesse  (hôpital  Necker),  leur  sœur  M™'=  de  Riant 
de  Villerets  s'enfuit  à  l'étranger*,  où  elle  attendit  vainement  son 
mari,  qui  mourut  dans  les  prisons  du  Vieux-Château  de  Rouen. 
Elle  revint  en  France  en  17 18,  dans  l'espoir  de  recouvrer  les  biens 
du  défunt;  mais  comme  elle  ne  faisait  «  aucun  devoir  de  catholique», 
il  est  plus  que  probable  qu'on  ne  les  lui  rendit  point,  non  plus  que 
les  siens  propres,  donnés,  en  1688,  à  sa  nièce  Constance  de  La 
Ferté-Civile,  nouvelle  convertie  âgée  de  quatorze  ans,  qui  avait 
mérité  l'approbation  du  clergé  et  les  faveurs  du  pouvoir  (TT  225 
et  226). 

Au  mois  de  juin  1686,  la  mère  de  M"'=  de  Villerets  et  la 
grand'mère  de  Constance,  M™''  Caron,  domiciliée  rue  des  Saints- 
Pères,  proche  la  Charité,  faisait  encore,  dit  un  rapport  de  police, 
profession  de  la  R.  P.  R.,  ainsi  que  sa  femme  de  chambre.  Beau- 
coup de  gens  la  fréquentaient,  et  on  la  soupçonnait  même  de 
donner  asile  à  un  pasteur  du  Désert.  La  police  crut  un  moment 
qu'elle  avait  prit  le  carrosse  de  Bruxelles  pour  sortir  du  royaume; 
le  i3  août,  Seignelay  ordonnait  qu'on  courût  après  ce  carrosse 
pour  rattraper  la  fugitive;  puis,  le  16,  il  chargeait  La  Reynie  de 
faire  tout  ce  qui  était  possible  pour  découvrir  si  elle  n'était  pas 
retirée  chez  Spanheim,  envoyé  de  l'Electeur  de  Brandebourg,  ou 
chez  M.  de  Meyercron,  ambassadeur  de  Danemark.  M"^  Caron  ne 
tarda  pas  à  être  arrêtée  et  confinée  dans  le  couvent  des  Filles  de 
la  Conception  ou  Filles  de  l'Assomption^  rue  Saint-Honoré.  — 
C'est  ainsi  que  le  fils  aîné  de  Colbert  tenait  l'engagement  formel 
signé  par  son  père  dans  un  intérêt  patriotique.  Après  avoir  abjuré 
au  mois  de  novembre.  M""  Caron  communia  et  ne  fut  cependant 
pas  remise   en   liberté.  Elle  protesta  le  21  janvier   1687,    en   se 


'  Voir  sa  lettre  au  chap.  de  l'hmigration.       tion  de  la  Vierge  peinte  par  Charles  La- 
*  Ainsi   nommées  à  cause  de  l'assomp-       fosse  sur  la  coupole  de  leur  église. 


Prisons  et  Couvents.  299 

plaignant  de  ce  que  nul  ne  s'occupât  d'elle,  sauf  un  gendre  mal 
intentionné',  et  demanda  les  biens  de  ceux  de  ses  enfants  qui 
étaient  passés  à  l'étranger  (Fr.  7o53f°^328et33o).  Le  28,  Seignelay 
autorisait  La  Reynie  à  la  faire  sortir  du  couvent  dès  qu'elle  aurait 
reçu  les  sacrements  de  confirmation  et  d'eucharistie,  à  la  réception 
desquels  elle  se  préparait. 

Elle  sortit  peu  de  jours  après  et  obtint  même  une  pension 
de  5oo  livres;  mais  avant  de  la  lui  paj^er,  le  roi  voulut  savoir 
si  elle  faisait  «  son  devoir  de  catholique  » ,  et  La  Reynie  fut 
chargé,  le  26  juin,  de  s'en  enquérir.  Cette  difficulté  étant  levée, 
le  ministre  des  finances  en  souleva  d'autres;  de  sorte  que  le 
P.  Bourges^  convertisseur,  écrivait  à  Seignelay,  le  i5  juillet  : 
«La  pauvre  M""^  Caron  a  bien  besoin  de  la  protection  que  vous 
lui  promîtes  dimanche;  elle  est  plus  abattue  des  rebuts  du  con- 
trôleur-général que  de  la  séparation  de  sa  fille,  M'"'^  de  La  Ferté- 
Civile^»  (Fr.  7o53  f°  3i).  Au  mois  de  septembre,  nouvelle  lettre 
du  P.  Bourges  :  M"'^  Caron  continue  à  murmurer,  sa  pension  ne 
devant  être  payée  qu'en  octobre,  tandis  que  d'autres  nouveaux 
convertis  sont  gratifiés  considérablement;  elle  redemande  la  con- 
fiscation en  sa  faveur  ou  du  moins  la  jouissance  des  biens  de  ses 
enfants  fugitifs  {Ibtd.,  f°  8).  On  finit  par  la  croire  assez  bien 
convertie  pour  lui  remettre,  le  9  octobre  1687,  sa  petite-fille 
Constance  de  Rame  de  La  Ferté-Civile,  détenue  au  couvent  des 
Filles  de  Sainte-Marie  à  Rouen,  celle-là  même  à  qui  furent  donnés 
l'année  suivante  les  biens  de  son  frère  Wenceslas  et  ceux  de  leur 
tante  M""^  de  Villerets. 

François  de  Rame  de  La  Ferté-Civile  avait  eu  d'un  premier 
mariage  un  fils  nommé  François  (1657);  Susanne  Caron  lui  donna 
Jean,  inhumé  en  1673,  Constance  (1674),  Marie-Susanne  (1675), 
Wenceslas  (1678)  et  quatre  autres  enfants  non  mentionnés  dans  les 
extraits  des  Registres  de  Charenton:  une  troisième  fille,  deux 
garçons  dont  le  plus  jeune  naquit  en  i683,  et  un  fils  ou  une  fille  en 
1687.  Susanne  Caron  résistant  à  toutes  les  sommations  qu'on  lui 
faisait  de  se  convertir,  Seignelay  donna  l'ordre  de  lui  enlever  ses 
enfants  : 


*  Sans  doute  M.  de  La  Ferté-Civile  qui,  hollandais  réclamèrent  vainement  la  res- 

dès  le  II   décembre    i685,  avait    fait   sup-  titution    des    biens    d'un    fils  de    Caron, 

plier    Sa    Majesté    d'empêcher    la    dame  donnés  à  sa  mère  et  à  ses  sœurs  (Mém. 

Caron  de  vendre  ses  biens  et  de  détourner  et  actes  de  la  paix,  in- 12,  IV,  36i). 
ses  effets.  2  La  Reynie  venait  de  l'arrêter  et  de  la 

A  la  paix  de  Ryswick,  les  ambassadeurs  renvoyer  en  Normandie. 


3oo  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Sa  Majesté,  écrivait-il  le  lo  novembre  i685  au  licutcnant-généi-al  de  police, 
a  été  informée  que  le  sieur  de  La  Ferté-Civile/dont  la  femme  est  fille  du  sieur 
Caron,  hollandais,  et  demeure  à  Paris  près  la  Charité,  pourrait  se  convertir,  si 
Sa  Majesté  ôtait  des  mains  de  sa  femme,  qu'on  dit  être  fort  opiniâtre,  les  enfants 
qu'il  a  eus  d'elle  et  qu'elle  a  dessein  de  faire  passer  dans  les  pays  étrangers, 
sur  quoi  Sa  Majesté  m'ordonne  de  vous  écrire  qu'elle  veut  que,  suivant  l'ordre 
que  vous  trouverez  ci-joint,  vous  fassiez  prendre  ces  enfants,  et  que  vous 
fassiez  mettre  les  garçons  aux  Nouveaux-Catholiques  et  les  filles  aux  Nou- 
velles-Catholiques, avec  ordre  qu'on  les  instruise  et  qu'on  les  traite  mieux  qu'on 
n'a  accoutumé  de  traiter  ceux  qui  sont  ordinairement  dans  ces  maisons  ^ 
(0»29). 

Le  secrétaire  d'Etat  était  mal  informé  ;  il  n'y  avait  plus  à 
s'occuper  de  la  conversion  du  sieur  de  La  Ferté- Civile,  puisqu'il 
avait  abjuré  dès  le  8  janvier  1674  entre  les  mains  du  jésuite  Du 
Moncel,  son  parent.  Sur  sa  réclamation,  on  lui  permit,  le  29  no- 
vembre, de  reprendre  ses  enfants  ;  mais  on  changea  d'avis  avant 
de  les  lui  avoir  rendus.  Craignant  que  sa  belle-mère  ne  vendît  ses 
biens  pour  retourner  en  Hollande,  M.  de  La  Ferté-Civile  fit  supplier 
le  roi  d'empêcher  M"^  Caron  de  détourner  ses  effets,  et  le  11  dé- 
cembre, des  ordres  furent  donnés  en  conséquence.  On  prit  sans 
doute  cette  démarche  de  la  cupidité  pour  une  preuve  de  zèle  catho- 
lique;  car  le  21   du  même  mois,  Seignelay  écrivait  à  La  Reynie  : 

Sa  Majesté  veut  bien  que  vous  fassiez  rendre  au  sieur  de  La  Ferté-Civile 
l'enfant  de  deux  ans  [oui,  deux  ans!]  qui  est  aux  Nouveaux-Catholiques;  mais 
pour  l'autre  et  les  deux  filles,  il  faut  que  vous  lui  fassiez  entendre  que  l'inten- 
tion de  Sa  Majesté  est  que  les  filles  demeurent  aux  Nouvelles-Catholiques,  et 
que  son  fils  soit  mis  aux  Jésuites,  et  qu'il  paie  leur  pension  (O  '  29). 

Les  deux  filles,  entrées  aux  Nouvelles-Catholiques  le  20  novembre 
i685,  n'en  sortirent  que  le  24  avril  suivant  (Fr.  7052  f°  25). 

Un.  enfant  de  deux  ans  arraché  à  sa  mère,  et  emprisonné 
dans  une  maison  religieuse,  n'est-ce  pas  l'odieux  et  l'absurde 
portés  à  leur  dernière  puissance?  M'"^  de  La  Ferté-Civile  ressentit 
vivement  cet  outrage  fait  à  la  nature  humaine,  et  se  raidit  contre 
la  violence.  Arrêtée  et  enfermée  dans  un  couvent  le  i'-''  février 
1686,  c'est-à-dire  le  même  jour  que  sa  sœur  M"""  de  Villerets,  elle 
céda  moins  rapidement.  Le  17,  son  mari  reçut  l'invitation  de  mettre 
ses  enfants  au  collège  de  Rouen,  et,  le  2  mars,  l'autorisation  de 
toucher  1000  livres  sur  les  revenus  de  M""^  Caron  ^.  Le  18  mars, 


'  On  les  y  conduisit  dans  un   carrosse  ^  Le  texte  porte,  sans  doute  par  erreur: 

dont  la  location  coûta  six  livres  (!•>.  7o!)o}.       usur  sa  pension». 


Prisons  et  Couvents.  3oi 

Seignelay  signait  l'ordre  de  faire  sortir  du  couvent  Sainte-Marie 
M™^  de  La  Ferté,  disposée  à  faire  abjuration  entre  les  mains  de 
l'abbé  Chalucet,  nommé  à  l'évêché  de  Toulon  ;  mais  en  même 
temps  il  ne  lui  accordait  que  «quinze  jours  pour  achever  sa 
conversion»,  et  recommandait,  en  outre,  de  l'observer,  afin  de 
l'empêcher  de  sortir  du  royaume.  Fut-elle  prise  au  dernier  moment 
d'un  remords  qui  changea  sa  résolution,  ou  bien  avait-elle  feint  de 
vouloir  abjurer  pour  se  procurer  une  occasion  de  fuir,  et  fit-elle 
une  tentative  d'évasion  ?  Nous  ne  savons  ;  mais  elle  fut  mise  à  la 
Bastille  en  vertu  d'un  ordre  du  8  avril,  et,  le  i8,  iM.  de  Besmaus 
demandait  pour  elle  la  permission  de  revoir  l'évêque  de  Toulon. 
La  Bastille  et  les  convertisseurs  firent  leur  œuvre  de  termites  ;  le 
3  juillet,  en  lui  envoyant  l'acte  d'abjuration  de  la  prisonnière,  M.  de 
Besmaus  écrivait  à  La  Reynie  : 

Le  complimen;,  Monsieur,  que  vous  avez  eu  la  bonté  de  m'inspirer  de 
faire  à  M"""  de  La  Ferté,  a  fait  l'opération  entière  de  sa  réunion  entre  les  mains 
du  P.  Bordes,  à  qui,  sans  perdre  un  moment,  j'ai  envoyé  mon  carrosse;  il  s'en 
est  retourné  aussi  satisfait  que  M.  de  Lamon  de  ses  soins.  Écrivez,  s'il  vous 
plait,  à  M.  de  Seignelay  ce  que  vous  jugerez  à  propos  pour  sa  liberté;  elle 
désire  avec  passion  s'en  aller  au  plus  vite  avec  JVL  de  Villerets  joindre  son 
épou.x  {h'T.  7053,  f  449). 

La  nouvelle  convertie  sortit  le  lendemain  de  la  Bastille. 

A  peine  arrivée  en  Normandie,  elle  fit  à  Tinsu  de  son  mari  ses 
préparatifs  pour  passer  à  l'étranger  avec  ses  enfants;  de  sorte  que, 
le  i3  septembre  1686,  en  rentrant  chez  lui,  M.  de  la  Ferté-Civile 
trouva  la  maison  vide  ou  à  peu  près.  C'était  un  esprit  faible, 
dominé  par  l'intérêt.  L'épouvante  le  saisit;  dans  la  fuite  de  sa 
femme  il  vit  surtout  une  menace  de  ruine;  on  allait  l'accuser  de 
complicité,  confisquer  ce  qu'il  possédait,  peut-être  même  l'empri- 
sonner. Aussitôt  il  prit  la  plume  et  avertit  le  P.  Ronserolles,  supé- 
rieur des  P.  de  l'Oratoire  de  la  rue  Saint-Honoré.  M""=  de  La  Ferté- 
Civile  vient,  dit-il,  de  s'enfuir  avec  ses  trois  filles  et  un  petit 
garçon,  ne  laissant  que  l'aîné.  Elle  va  sans  doute  droit  à  Paris  et 
devra  loger  chez  M"'=  Caron,  sa  mère,  au  faubourg  Saint-Germain, 
rue  des  Saints-Pères,  vis-à-vis  l'hôtel  de  Cossé  ^  Elle  est  dans  un 
carrosse  neuf  et  armorié  à  quatre  chevaux  noirs  ;  le  cocher  porte 
une  livrée  verte  ;  elle  ne  peut  arriver  avant  dimanche  ou  lundi  et 


'  L'ancien    hôtel   de  Cossé   est  contigu       au  côté    sud  de  la  Bibliothèque  du  pro- 
testantisme. 


3o2  Révocation  de  l'Èdit  de  Nantes  à  Paris. 

entrera  dans  Paris  soit  par  la  porte  Saint-Denis,  soit  par  la  rue 
Saint-Honoré.  IM.  de  La  Ferté  supplie  le  révérend  Père  de  la  faire 
arrêter,  dans  l'espoir  que  ses  chevaux,  meubles,  etc.,  ne  seront  pas 
perdus,  et  termine  en  disant  qu'il  lui  est  impossible  de  payer  une 
pension  à  ses  enfants  (Fr.  7o55  f°  47). 

Le  P.  Ronserolles  transmit  cette  lettre  à  la  police,  qui  fît  part 
de  son  contenu  à  Seignelay.  Celui-ci  répondit  à  La  Reynie,  le  18  : 

J'ai  rendu  compte  au  roi  de  ce  que  vous  m'avez  écrit  au  sujet  de  l'iiomme 
revenu  d'Hollande  après  y  avoir  conduit  une  servante,  et  du  soupçon  que  vous 
avez  que  la  dame  de  La  Ferté-Civile  pourrait  être  une  de  celles  qui  se  dis- 
posent à  passer  par  cette  voie;  sur  quoi  Sa  Majesté  m'ordonne  de  vous  recom- 
mander de  faire  chercher  ladite  dame  de  La  Ferté-Civile  et  de  la  faire  arrêter, 
et  si  son  mari  avait  quelque  part  à  cela,  il  faudrait  aussi  le  faire  arrêter 
0 1  3o). 

En  conséquence,  la  fugitive  et  ses  quatre  enfants  furent  saisis,  le 
20,  par  le  capitaine  Desgrez,  qui  les  conduisit  aux  Nouvelles-Catho- 
liques. Après  un  voyage  de  cinq  jours.  M"''  de  La  Ferté-Civile 
s'était  logée  d'abord  dans  le  faubourg  par  lequel  elle  était  arrivée, 
et  avait  été,  le  soir  même  demander  des  nouvelles  de  sa  mère  à  la 
femme  de  charge  de  l'ambassadeur  de  Hollande  '  ;  elle  avait  ensuite 
élu  domicile  chez  la  demoiselle  de  Rieux,  dans  la  rue  Saint-Honoré, 
vis-à-vis  le  Cadran.  Ce  fut  là  qu'on  l'arrêta.  Tel  est  le  résumé  de 
l'interrogatoire  que  le  commissaire  Delamare  lui  fit  subir  le  21. 
Quelques  jours  plus  tard,  elle  écrivit  à  La  Reynie  la  lettre  suivante, 
qu'elle  signa  de  son  nom  de  fille  et  des  initiales  de  son  nom  de 
femme,  Caron  de  L.  F.,  comme  sa  mère  signait  De  Bondaen  de 
Caron  (Fr.  7o55  f"  52)  : 

Ce  mardi  après-midi  aux  Nouvelles-Catholiques. 

Comme  je  ne  reçois  aucune  réponse  depuis  l'interrogation  qu'on  m'a  faite, 
et  que  je  me  porte  plus  mal  de  jour  en  jour,  je  prends  la  liberté  de  vous  sup- 
plier très  humblement,  Monsieur,  d'avoir  la  bonté  de  me  faire  savoir  ce  qui  a 
été  ordonné  sur  mon  sujet;  si  je  ne  me  portais  mal  tous  les  jours,  de  sorte  que 
sans  une  grande  peine  et  danger  même  je  ne  puis  demeurer  enfermée,  j'aurais 
patience;  mais  mon  mal  ne  me  permet  pas  d'attendre.  Ayez  donc  la  bonté, 
je  vous  en  supplie,  Monsieur,  d'obtenir  ma  liberté.  Et  si  malgré  ma  déposition 
on  se  défie  de  moi,  je  donnerai  telle  caution  que  l'on  voudra,  au  moins  j'espère 
bien  en  trouver...  Je  n'ai  manqué,  du  reste,  à  rien  de  ce  que  j'ai  promis  en 

'  L'ancien    hôtel    de  l'ambassadeur  de       rue   des   Saints-Pcres   et    du    boulevard 
Hollande  est  situé  à  l'angle  sud-est  de  la       Saint-Germain. 


Prisons  et  Couvents.  3o3 

faisant  ma  réunion,  et  si  je  pouvais  avoir  l'honneur  de  vous  voir,  vous  verriez, 
Monsieur,  combien  plus  je  suis  maliieureuse  et  non  coupable,  etc. 

Dans  une  lettre  du  25,  datée  de  Saint-Nicolas,  le  trop  prudent 
mari  confesse  à  M""=  de  La  Ferté  qu'il  l'a  lui-même  dénoncée  pour 
dégager  sa  responsabilité,  et  tout  en  récriminant,  il  trouve  un  mot 
touchant:  «Si  mon  pauvre  Pierrot  est  aux  Nouveaux-Catholiques, 
il  y  sera  bien  mal  ».  Nous  ne  savons  ce  qu'on  fit  du  «  pauvre 
Pierrot»;  il  parait  cependant  probable  qu'on  ne  le  sépara  plus  de 
sa  mère.  Le  3o  septembre,  ses  sœurs  furent  transférées  aux 
Feuillantines  et  aux  Ursulines,  deux  dans  une  maison  et  une  dans 
l'autre.  Onze  jours  après,  Seignelay  invitait  La  Reynie  à  mettre 
M""-'  de  La  Ferté  dans  un  couvent,  et  à  lui  faire  son  procès  comme 
fugitive;  et  le  i6  octobre,  Desgrez  la  conduisit  chez  les  Filles  de 
l'Assomption,  où  se  trouvait  déjà  M"^  Caron,  sa  mère  (Fr.  7o5i 
f°  269).  Le  fils  aine,  resté  près  de  M.  La  Ferté-Civile,  fut,  par 
ordre  du  18,  conduit  chez  les  Jésuites  de  Rouen,  pour  y  être  mieux 
instruit  que  chez  son  père.  iVlais  quand  on  voulut  faire  payer  la  pen- 
sion des  enfants  sur  les  biens  de  leurs  père  et  mère,  l'intendant  de 
Rouen,  consulté,  répondit  qu'on  ne  leur  connaissait  point  de  biens. 

Au  mois  de  janvier  1687,  ^1™*=  de  La  Ferté-Civile,  enceinte, 
approchant  de  son  terme,  les  religieuses  de  la  Conception  deman- 
dèrent qu'on  l'ôtàt  de  la  maison;  Seignelay  s'enquit,  le  4,  auprès 
de  La  Reynie,  du  lieu  où  on  la  pourrait  placer,  et  renouvela  sa 
question  le  28.  Ne  sachant  qu'en  faire,  on  décida,  le  7  février,  de 
la  remettre  à  la  personne  qu'indiquerait  le  mari  ;  mais  celui-ci 
n'ayant  sans  doute  point  voulu  se  compromettre,  Seignelay  donna, 
le  i3,  l'ordre  de  la  tirer  du  couvent  et  de  la  faire  garder  par  des 
archers  aux 'dépens  de  M.  de  La  Ferté-Civile,  jusqu'à  ce  qu'elle  eût 
fait  sa  réunion,  ou  qu'on  pût  la  reconduire  au  couvent.  Pour  éviter 
à  tout  prix  l'inconvenante  compagnie  des  archers  durant  ses 
couches,  Susanne  Caron  se  déclara  la  meilleure  catholique  du  monde, 
atfirma  que  sa  mère  l'avait  convertie  dans  le  couvent  de  l'Assomp- 
tion, et  demanda,  le  25  février,  que  celle-ci,  récemment  sortie  dudit 
couvent,  vînt  la  chercher,  pour  la  conduire  à  l'éghse.  Elle  suppliait 
qu'on  lui  permit  d'attendre  près  d'elle  sa  délivrance  et  qu'on  lui 
rendît  ses  enfants  '.  Au  mois  de  mars,  elle  continue  d'adresser  à 
Seigneley  des  placets  où  elle  se  montre  disposée  à  faire  tout  ce 
qu'on  voudra  pour  sa  réunion,  et  persiste  à  demander  qu'on  la 
mette  chez  sa  mère,  comme  si  elle  avait  fait  ou  plutôt  refait  cette 

'  Ravaisson,  Arch.  de  la  Bastille,  VIII,  442. 


3o4  Révocation  de  [ Edit  de  Nantes  à  Paris. 

réunion  toujours  promise  et  toujours  éludée.  Enfin  le  14,  le  roi 
permet  de  lever  la  garnison  mise  près  d'elle,  son  mari  ayant  donné 
parole  qu'elle  ne  sortirait  point  du  royaume.  Ce  nouveau  service 
ajouté  à  la  dénonciation  méritait  récompense:  aussi,  le  3  mai,  M.  de 
La  Ferté-Civile  reçut-il  le  brevet  d'une  pension  de  1200  livres.  La 
Reynie  n'en  obligea  pas  moins  M""=  Caron  à  donner  caution  pour  le 
temps  que  sa  fille  devait  encore  passer  à  Paris. 

Celle-ci,  dont  on  avait  envoyé  les  enfants  à  Rouen,  continuait 
à  donner  des  inquiétudes  à  ses  persécuteurs.  Seignelay  écrivait,  en 
effet,  le  25  juin,  à  M.  de  La  Ferté-Civile  : 

Le  roi  a  été  informé  que  M'""  votre  femme,  qui  est  à  Paris,  cherciie  les 
moyens  de  passer  en  Hollande;  sur  quoi  Sa  Majesté,  qui  a  de  la  considération 
pour  vous,  m'ordonne  de  vous  dire  que  son  intention  est  que  vous  la  fassiez 
revenir  près  de  vous,  pour  empêcher  la  suite  de  ce  mauvais  dessein. 

Susanne  n'avait  garde  de  vouloir  retourner  en  Normandie; 
mais  IVl.  de  La  Ferté  n'admettait  pas  que  l'on  résistât  aux  ordres 
de  la  cour.  Il  pria  Seignelay  «  de  prendre  l'ordre  du  roi  pour  la 
faire  arrêter  et  l'envoyer  à  Rouen  par  le  carrosse  avec  son  fils», 
et  pour  faire  emprisonner  une  servante,  mauvaise  catholique,  qui 
était  près  d'elle.  Le  7  juillet,  La  Reynie  reçut  les  ordres  nécessaires, 
et,  cinq  jours  après,  Desgrez  arrêta  pour  la  quatrième  fois  M""=  de 
La  Ferté-Civile.  Il  l'eût  fait  partir  sur  le  champ;  mais  comme  elle 
avait  une  fluxion  sur  la  joue  et  ne  possédait  pas  un  sou  pour  faire 
le  voyage,  un  délai  de  deux  jours  lui  fut  accordé. 

Sachant  bien  qu'il  ne  suffisait  pas  de  l'expédier  par  force  à 
Rouen,  Seignelay  aurait  voulu  l'amener  à  s'y  plaire,  à  oublier  les 
procédés  autoritaires  de  son  mari.  Le  i"  octobre,  il  adressait  à 
celui-ci  la  lettre  suivante  : 

On  a  reconnu  pendant  le  temps  que  M™"  votre  lemme  a  été  à  Paris,  qu'une 
des  principales  raisons  qui  l'ont  empêchée  jusqu'à  présent  de  se  rendre  chez 
vous,  est  le  peu  de  satisfaction  qu'elle  y  reçoit,  à  cause  de  la  plupart  des 
choses  qui  lui  manquent  pour  son  entretien  et  celui  de  ses  enfants,  et  comme 
le  roi  sera  bien  aise  que  vous  viviez  ensemble  dans  une  parfaite  union,  et  que 
vous  preniez  l'un  et  l'autre  un  soin  particulier  de  l'éducation  de  vos  enfants. 
Sa  IVIajcstc  m'ordonne  de  vous  écrire  que  vous  lui  feriez  plaisir  de  contribuer 
par  toute  sorte  de  bons  traitements  à  ce  que  cette  dame  demeure  agréable- 
ment avec  vous,  et  ne  pense  plus  qu'à  faire  son  devoir  dans  la  R.  C.  qu'elle 
parait  avoir  sérieusement  embrassée  (O  ■  3i). 

Au  fond  M""'  de  La  Ferté-Civile  n'avait  point  changé  de  senti- 
ment :  elle  persistait  à  vouloir  s'évader,  mais  non  sans  ses  enfants, 
et  pour  les  ravoir  elle  voulait  inspirer  confiance  à  leurs  détenteurs. 


'■^Prisons  cl  Couvents.  3o5 

Le  9  octobre,  Constance  fut  remise  à  M""'  Caron,  sa  grand'mère. 
Le  I"  janvier  1688,  M'"*"  de  La  Ferté  redemanda  ses  deux  autres 
filles  qui  étaient  dans  un  couvent  de  Rouen,  en  offrant  de  leur 
donner  une  gouvernante  ancienne  catholique.  On  lui  rendit  la 
seconde  le  19  janvier,  et  la  troisième  le  26  février,  en  même  temps 
que  les  sœurs,  neveux  et  nièces  de  son  mari  (O'  32),  auquel 
La  France  protestante  donne  six  frères  et  point  de  sœurs.  Le 
28  septembre  1688,  M""-'  de  La  Ferté-Civile,  âgée  de  trente-huit  ans, 
ses  filles  Constance  (treize  ans),  Susanne  (douze  ans)  et 
Wenceslas,  son  fils,  que  La  France  protestante  (2"  édit.,  III,  778, 
780)  appelle  à  tort  Wenceslas  Caron,  tous  coupables  d'avoir  assisté 
à  la  messe,  et  Constance  d'avoir,  en  outre,  communié,  firent  acte 
de  repentance  publique  à  Londres.  La  rétractation  de  Marie- 
Susanne  eut  lieu  deux  ans  plus  tard  (,Ms.  Egl.  de  la  Savoye). 
Cependant  toute  la  famille  n'était  pas  réunie.  On  lit  dans  une 
dépèche  que  Seignelay  adressait,  le  3o  avril  1689,  à  Chamiliart, 
intendant  de  Normandie  : 

Le  sieur  de  La  Ferté-Civile  a  écrit  qu'il  a  trouvé  un  de  ses  enfants,  qu'il 
croyait  être  passé  en  Angleterre  avec  sa  femme;  sur  quoi  le  roi  m'a  ordonné 
de  vous  dire  de  lui  faire  rendre  cet  enfant  et  de  lui  recommander  de  le  faire 
élever  en  la  religion  catholique  (O  ^  32). 

Rentré  plus  tard  en  France,  Wenceslas  obtint,  en  1715,  la  restitution 
de  ses  biens,  qui  avaient  été  donnés  à  sa  sœur  Constance,  lorsqu'on 
ne  soupçonnait  pas  qu'elle  eût  dessein  de  s'évader. 

Abraham  et  Jacques  Caron,  naturahsés  anglais  le  8  mars  1682, 
appartenaient  sans  doute  à  une  autre  famille,  ainsi  que  Catherine, 
naturalisée  anglaise  le  5  janvier  1688. 


PETITOT 


Le  grand  peintre  de  portraits  sur  émail  né  à  Genève  en  1607 
et  logé  au  Louvre  en  1649,  en  sa  qualité  de  peintre  du  roi,  Jean 
Petitot,  dédiant  à  sa  famille  un  livre  de  prières  manuscrites,  que 
conserve  aujourd'hui  l'un  de  ses  descendants,  M.  Prouhet-Roque- 
plane,  officier  de  marine  à  Brest,  écrivait  le  12  juillet  1674:  «Vous 
recevrez  donc  à  gré  ce  présent,  qui  vous  est  fait  par  votre  père,  qui 


3o6  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

vous  aime  cordialeinent  pour  ce  que  vous  êtes  ses  enfants,  mais 
beaucoup  plus  pour  ce  que  vous  êtes  enfants  de  Dieu.  Et  comme 
il  est  fort  avancé  en  âge  et  dès  longtemps  en  ce  monde,  sa  princi- 
pale pensée  ne  doit  plus  être  qu'à  se  préparer  à  en  sortir  et  mourir 
en  la  grâce  de  Dieu.  C'est  à  quoi  j'aspire  de  tout  mon  cœur,  et 
avant  ce  délogement,  ce  m'est  une  joie  de  vous  pouvoir  de  nouveau 
donner  ma  bénédiction,  et  faire  mes  amples  et  dernières  exhortations 
afin  de  parler  encore  à  vous  après  ma  mort  »  {Bullet.,  XL  432). 

Cette  piété  forte,  éclairée,  semblait  devoir  le  préserver  de 
défaillance  quand  vinrent  les  jours  lugubres  où  l'élite  des  fidèles  fut 
seule  garantie  du  naufrage  ;  mais  l'illustre  artiste  comptait  soixante- 
dix-huit  ans,  et  son  énergie  fléchissait  sous  le  poids  de  l'âge.  Il 
lutta  cependant  dix  mois  avec  un  courage  digne  d'admiration.  Dès 
qu'il  vit  qu'on  ne  pouvait  demeurer  en  France  sans  renier  le  pro- 
testantisme, le  pieux  vieillard  sollicita  vainement  à  plusieurs 
reprises  la  permission  de  retourner  en  Suisse.  Mandé  chez  La 
Reynie,  puis  chez  Seignelay,  le  14  décembre  i685,  il  n'eut  garde 
de  s'y  rendre  (Fr.  7o5i  f"'*  44  et  222).  Après  l'avoir  inutilement 
dragonne  dans  sa  maison  de  la  rue  de  l'Université,  on  l'enferma,  le 
27  lévrier  1686,  au  For-l'Évêque  où  il  sut  résister  à  l'éloquence 
même  de  Bossuet.  On  le  mit  ensuite  dans  le  couvent  des  Petits- 
Augustins,  dont  la  chapelle  fait  aujourd'hui  partie  de  l'École  des 
Beaux- Arts.  Ce  fut  là  qu'il  faibht.  Dès  le  6  mai,  sa  résolution  était 
assez  ébranlée  pour  qu'on  lui  permît  de  voir  son  fils,  qui  venait 
l'exhorter  à  se  soumettre  aux  ordres  du  roi  (O^  3o).  A  peine  sorti 
des  Petits- Augustins,  il  adressa  aux  magistrats  genevois,  dans  les 
premiers  jours  de  juin,  ses  remerciements  et  l'aveu  de  sa  chute  : 
«La  lettre  qu'il  vous  a  plu,  JVIesseigneurs,  d'écrire  par  une  grâce 
singulière  à  iVI.  de  Croissy-Colbert  en  ma  faveur,  n'ayant  rien  pu 
obtenir  près  de  Sa  Majesté,  laquelle  a  témoigné  que  je  voulais  être 
le  seul  en  son  royaume  qui  fût  exempté,  et  dit  que  les  longues 
années  de  mon  séjour  en  France  ne  le  pouvaient  permettre,  j'avoue 
que  cela  m'a  mis  dans  une  sensible  affliction,  et  porté  à  la  résolution 
de  sortir  d'entre  les  mains  des  personnes  chez  lesquelles  on  m'avait 
relégué,  pour  revenir  en  ma  famiUe  et  avec  elle  chercher  le 
pardon  d'en  haut,  et  les  consolations  et  le  moyen  d'y  vivre 
éloigné  de  tout  ce  qui  s'oppose  à  la  pureté  du  christianisme» 
{Bullet.,  X,  i83j. 

Marguerite  Cuper  avait  fait  moins  de  résistance  que  son  mari; 
cependant  elle  s'efforce  de  pallier  la  faute  de  celui-ci  auprès  des 
magistrats  genevois,  auxquels  elle  écrivait  le  3i  mai:  «Il  a  signé 


Prisons  et  Couvents.  807 

comme  les  autres  pour  sortir  de  l'affreux  lieu  où  il  a  été  un  mois 
sans  voir  personne  de  sa  famille;...  il  ne  se  consolera  jamais  d'avoir 
était  contraint  par  les  accès  de  fièvre  qu'il  a  eus  dans  le  couvent 
(appréhendant  d'y  demeurer),  d'y  faire  ce  qu'il  a  fait  en  déclarant 
que  ce  n'était  que  par  force».  —  On  a  vu  plus  haut  que,  le  3 juin, 
Petitot  contresignait  l'abjuration  de  sa  nièce,  Anne  Bordier. 
Toutefois,  au  mois  de  novembre,  on  ne  le  jugeait  pas  assez 
bien  converti  pour  lui  servir  de  caution.  En  définitive,  ils 
s'échappèrent  tous  deux.  Petitot  ne  réussit  à  s'enfuir  qu'au  mois 
de  mars  1687  '.  On  lit  dans  les  registres  du  consistoire  de 
Genève,  à  la  date  du  22  :  «  A  été  représenté  que  M.  Petitot,  de 
retour  depuis  peu  de  jours  en  cette  ville  avec  une  partie  de  sa 
famille,  et  comme  ils  ont  été  obligés  par  force  de  la  persécution  de 
signer  une  formule  d'abjuration,  s'il  ne  suffisait  pas  qu'ils  en  fissent 
la  réparation  par-devant  JVI.  le  pasteur  du  quartier,  sans  les  obliger 
de  venir  céans  comme  citoyens.  Avisé  de  se  contenter  de  la  voie 
particulière  à  son  égard,  parce  qu'il  conste  qu'il  n'a  point  été  à  la 
messe  »  (Cramer,  Notes  etc.). 

Petitot  mourut  en  1691  à  Vevey,  où  il  s'était  retiré.  On  con- 
serve au  Musée  du  Louvre  une  cinquantaine  de  ses  inimitables 
portraits.  Sa  femme  lui  avait  donné  dix-sept  enfants.  L'aîné,  Jean, 
peintre  remarquable,  bien  qu'inférieur  à  son  père,  épousa  en  i683 
sa  cousine  Madelaine  Bordier,  et  succéda  l'année  suivante  à  son 
beau-père  comme  chargé  d'afiaires  de  la  répubUque  de  Genève  à 
Paris.  11  remplissait  encore  les  mêmes  fonctions  en  1695.  Une 
maison  que  son  père  possédait  à  Blois  lui  fut  accordée  par  un 
brevet  du  21  août  1688  (O'  82).  Sa  sœur  IVlarguerite,  mariée  à 
Nicolas  Grignon  (alias  de  Graignon  (O'  80),  marchand  à  Paris, 
était  réfugiée  à  Londres  en  1682  avec  son  mari  et  trois  enfants 
(Agnew,  III,  87).  Par  ordre  du  24  juin  1686,  une  de  leurs  filles, 
«nouvelle  convertie  âgée  de  cinq  ans»,  arrêtée  peu  auparavant  à 
Valenciennes,  fut  remise  au  sieur  de  Zurlauben  (O'  80).  Le  5  mars 
1701,  le  roi  payait  5o  écus  pour  le  troisième  terme  de  l'apprentis- 
sage de  couturière  de  deux  sœurs  Grignon,  sans  doute  filles  d'un 


1  Dans   l'hiver   de   i6S6 — 1687  l'exempt  mencement  de  mars,  et  qu'il  se  tiendrait 

Auzillon     informait     La     Reynie     qu'un  prêt  à  partir  (Fr.  7o53,  f»  144). 
Suisse  était  venu  à  Paris   pour  emmener  Un  autre  rapport  du  3o  juin  1Û86  por- 

Petitot,    sa    femme    et    ses  quatre   tîUes,  tait  que  la  fille  aîne'e  de  Petitot  cherchait  ' 

mais    qu'en    raison    du    mauvais    temps  de    tous    côtés    les    moyens    de    s'enfuir 

Petitot    avait    donné    dix    pistoles    à    ce  (Fr.  7o53,  f»  2i;8;. 
guide,  en  lui  disant  de  revenir  au  com- 


3o8  Révocation  de  lEdit  de  Nantes  à  Parts. 

protestant,   originaire   de  Loudun,  sorti  du  Châtelet  par  ordre  du 
lo  juin  1699  (O'  48). 

D'après  La  France  protestante,  un  autre  frère,  qui  peignait 
aussi  sur  émail,  gagna  également  l'Angleterre.  François,  au 
contraire,  suivit  son  père  à  Genève.  Une  des  filles  n'abjura 
qu'en  prison  et  fut  relâchée  moyennant  caution  par  ordre  du 
i3  décembre  1686  (O'  3o).  Le  16  juin  1688,  le  commissaire  Gazon 
informait  La  Reynie  que  deux  demoiselles  Petitot  venaient  de  s'en- 
fuir à  Genève',  et  qu'un  de  leurs  frères,  resté  à  Paris,  prétendait 
que  la  maison  considérable  de  la  rue  de  l'Université  lui  appartenait 
ainsi  qu'à  sa  femme,  fille  du  sieur  Bordier  (Fr.  yoSi  f"  12).  En 
1693,  une  demoiselle  Marie  Petitot  (sans  doute  celle  qui  était  née 
en  1659)  épousait  à  Rotterdam  Bazin  de  Limeville.  Une  partie  de 
la  famille  continua  d'habiter  Paris  et  resta  aussi  peu  catholique  que 
possible:  à  la  date  du  i5 janvier  1722,  nous  trouvons  un  ordre  pour 
arrêter  et  conduire  à  l'Hôpital-Général  Antoinette  Petitot,  et  à  celle 
du  i5  juin  1728,  un  autre,  pour  mettre  en  liberté  Louis  Petitot. 


DU  VIGNEAU  ET  LA  FAMILLE  CATILLON 


Jacques  de  Brissac,  sieur  des  Loges  (1592-1667),  professeur 
de  philosophie  à  l'académie  de  Saumur  en  1625,  puis  pasteur  à 
Loudun  et  secrétaire  du  dernier  synode  national  (1659),  est  le  chef 
de  l'une  des  familles  dont  nous  essayons  pour  la  seconde  fois  '^  de 
reconstituer  la  touchante  et  douloureuse  histoire.  11  eut  cinq  fils, 
dont  quatre  embrassèrent  la  vocation  pastorale. 

L'Église  de  Loudun  lui  donna  pour  successeur  l'un  d'eux,  Jean 
de  Brissac,  sieur  des  Loges,  alors  pasteur  à  Niort  après  l'avoir  été  à 
Lusignan.  Dès   1667,  Jean  prêchait  hardiment  à  Couhé,   dont    le 


'  L'exempt  Desgrez  écrivait   le   i5  avril  il  cherclie  toutes  les  voies  possibles  pour 

1G8G  :  al'etitot  peintre  doit  s'en  aller.  Sa  faire    sortir  [de  France]    son    père   et   sa 

fille  dit  qu'elle  sera  tranquille  alors;    car  famille.    11    a    été    ce    matin    à  ViUejuif, 

si  elle  panait   la    première,    on    pourrait  avec  sa  sœur  cadette,  trouver   Anne  15or- 

arrttcr    son    père    et    l'obliger   à   la  faire  dier,  leur  cousine,  qui  s'en  allait  à  Genève» 

revenir»,  ht  le  22  mai  :  «  Petitot,  capitaine  (l-'r.  7o53,  f°"  245  et  261). 

réformé,    apporta   liier    un    ordre   du  roi  '^  Voir  L'Iniuléraitce  de  l'cnelon,  p.  2OJ. 
pour  tirer  son  père  des  Petits-Augustins  ; 


Prisons  cl  Couvents.  809 

pasteur  et  l'exercice  étaient  interdits;  il  renouvela  cette  preuve  de 
zèle  et  de  courage  à  Thouars,  malgré  la  déclaration  du  i'^'"  février 
1669,  qui  défendait  aux  pasteurs  de  prêcher  hors  de  leur  résidence. 
Il  soutint  ensuite,  la  plume  à  la  main  ',  les  droits  des  Églises  de  son 
ressort,  attaqués  à  la  fois  devant  les  commissaires  de  l'Édit,  et  dans 
un  pamphlet  du  jésuite  Meynier.  Un  peu  plus  tard,  il  quitta  l'Église 
de  Loudun  pour  celle  de  Thouars.  Un  arrêt  du  3o  juin  i685  ordonna 
la  démolition  du  temple  de  cette  ville,  et  défendit  à  Des  Loges 
d'exercer  aucune  fonction  du  ministère.  —  La  seconde  dragonnade 
qui  désola  le  Poitou,  semble  l'avoir  frappé  d'effroi,  aussi  bien  que 
son  frère  Benjamin  de  Brissac,  sieur  du  Vigneau,  pasteur  de  l'Église 
de  Châtillon-sur-Indre,  puis  de  celle  de  Chàtellerault  (i68i-i685),  et 
leur  beau-frère  Marchand,  pasteur  à  Loudun.  En  1681,  toute  la 
population  avait  abjuré,  ou  s'était  enfuie  dans  les  bois  et  à  l'étranger  ; 
quelques-uns  avaient  perdu  la  raison;  d'autres  s'étaient  suicidés 
de  désespoir.  Dès  1682,  la  plupart  des  temples  avaient  été  fermés 
ou  démolis.  Mais  cette  conversion  en  masse  arrachée  par  la  terreur, 
fut  bientôt  jugée  si  incomplète,  que,  le  20  août  i685,  Niort,  Poitiers, 
Chàtellerault,  Loudun  ^,  etc.,  reçurent  de  nouveau  la  terrible  visite 
des  missionnaires  bottés.  Avant  la  fin  de  septembre,  l'intendant 
Foucault  annonçait  à  Louvois  que  le  protestantisme  avait  presque 
complètement  disparu  de  la  province. 

Accompagnés  de  leurs  familles  et  d'un  nommé  Creuset  de 
Chàtellerault^,  les  trois  pasteurs  poitevins  cherchèrent  un  asile  à 
Paris.  Du  Vigneau  alla  loger  chez  son  beau-père  et  peut-être  aussi 
Des  Loges,  Marchand  et  Creuset.  Ce  beau-père,  très  probablement 
originaire  de  Chàtellerault,  s'appelait  Jean  Catillon  ;  il  était  orfèvre 
sur  le  quai  de  l'Horloge,  à  l'enseigne  du  Grand-Rubis,  et  garde  des 
pierreries  de  Mademoiselle.  Sa  femme,  Susanne  Ducloux,  lui  avait 
donné  au  moins  quatre  enfants  :  Jean  (1647),  associé  de  son  père 
et  mari  de  Catherine  Creuset;  Susanne,  mariée  le  16  février  1676 
à  Du  Vigneau;  Charlotte-Marguerite  (i658),  et  Pierre,  qui  avait 
épousé  en  1681  Madelaine  Gohard,  veuve  d'Antoine  Lajard^  Le 
5  octobre  i685,  la  pohce  informait  La  Reynie  que  Catillon  avait 
donné  congé  à  tous  ses  locataires,  et  remph  sa  maison  de  protes- 

'  Son  livre   est  intitulé:   Le   tabernacle  abjurations    (Lièvre,    Hist.    des   prot.  du 

de  Dieu  sous  la  nuée,  ou  l'exercice  de  la  Poitou,  II,  i56). 

religion    sous    la    protection    des    édits.  ^  Sans  doute  père   de  M°  Jean   Catillon 

Saumur,  1666,  in-4<'.  fils. 

-  Dans  la  seule  nuit  du  3o  octobre,  deux  ••  Les  filles  de  Du  Vigneau  e'tant  cou- 
compagnies  du  régiment  d'Asfeld-dragons,  sines  germainesde  celles  de  Pierre, celui-ci 
envoyés  à   Loudun,   y   extorquèrent    i5oo  était  nécessairement  frère  de  Susanne. 


3io 


Revocation  de  l'Edit  de  Nantes  h  Parts. 


tants  venus  de  Châtellerault,  qu'il  disait  être  ses  parents.  A  peine 
arrivés,  les  trois  ministres  se  virent  épiés,  commencèrent  à  trembler 
et  entrèrent  en  conférence  avec  les  convertisseurs,  notamment 
Guillaume  de  La  Fontaine,  prêtre  de  la  communauté  de  Saint- 
Gervais,  qui  reçut  un  grand  nombre  d'abjurations. 

Cependant,  le  14  ou  le  i5  octobre,  la  sœur  de  M""=  Catillon, 
Marguerite  Ducloux,  veuve  de  Louis  Dugarnier  (ou  Dugrenier), 
peintre  en  miniature  du  roi,  s'enfuit,  emmenant  avec  elle  son  fils 
Louis  Dugarnier,  peintre  de  la  place  Dauphine,  sa  bru  Anne  Martin, 
une  nièce  de  son  mari,  Anne,  fille  du  célèbre  peintre  Sébastien 
Bourdon,  sa  nièce  Marguerite  Catillon,  âgée  de  vingt-sept  ans, 
Alexandre  et  Élie,  jeunes  enfants  de  son  neveu  Jean  Catillon  fils. 
Les  fugitifs  allaient  atteindre  la  frontière  des  Pays-Bas,  lorsqu'ils 
furent  trahis  et  livrés  par  leur  guide,  Dumont,  garde  du  roi. 
Le  19  octobre,  ils  furent  emprisonnés  à  Condé  vis-à-vis  de  Mons  ' 
(Fr.  7o53  f°  i52l 

De  concert  avec  M™''  Dugarnier,  et  sans  doute  en  même  temps 
qu'elle,  Anne  Girardot,  femme  d'un  troisième  Jean  Catillon  ^  s'en- 
fuit par  une  autre  route,  celle  des  Ardennes,  avec  trois  filles  de 
Pierre  Catillon  :  Anne-Catherine,  âgée  de  douze  ans,  Marguerite, 
âgée  de  dix  ans,  Marie,  âgée  de  sept  ans;  Edmée  Lorcher,   leur 


I  Le  6  novembre,  M""  Dugarnier  écrivait 
du  fond  de  sa  prison  à  sa  sœur  M"'°  Ca- 
tillon la  lettre  suivante,  qui  est  un  chef- 
d'œuvre  de  sang  froid  et  de  dissimulation  : 

«Je  ne  doute  point,  ma  chère  sœur,  que 
vous  n'ayez  été  bien  surprise  quand  vous 
n'aurez  plus  vu  toute  notre  malheureuse 
troupe,  et  que  vous  aurez  appris  quelle 
grande  entreprise  nous  avons  tentée  sans 
vous  en  rien  communiquer;  mais  j'avais 
cru  que  je  ne  pouvais  entreprendre  le 
voyage  trop  secrètement  pour  le  faire 
réussir;  et,  de  plus,  je  craignais  que 
vous  ne  m'en  détournassiez,  ce  que  vous 
n'auriez  pas  manqué  de  faire,  sachant 
que  ma  pensée  a  toujours  été  qiCon  ne 
doit  pas  s'en  aller  ;  mais  ma  belle-fille 
étant  sur  le  point  d'accoucher,  c'est  la 
crainte  qu'elle  ne  fût  inquiétée  pendant 
ses  couches  qui  m'a  fait  prendre  cette 
résolution,  que  je  n'ai  pas  prise  pourtant 
sans  me  faire  de  grandes  violences,  et  ce 
que  je  n'aurais  jamais  entrepris  sans 
l'assurance  que  notre  scélérat  de  trompeur 
me  donna  que  je  n'avais  que  faire  de 
craindre,    et   qu'il    nous   promettait  qu'il 


nous  mettrait  en  quatre  jours  et  demi 
survies  terres  de  Mons;  et  l'on  a  bien 
raison  de  vous  avoir  dit  que  c'est  lui  qui 
a  sollicité  mon  pauvre  tîls  et  ma  nièce, 
votre  fille,  à  venir  avec  nous;  car  sans 
sa  pressante  persuasion  ils  n'y  seraient 
point  du  tout  venus,  et  seraient  encore 
dans  leurs  maisons  et  nos  deux  petits 
garçons  auprès  de  leur  mère;  mais  le 
coquin  voulait  emplir  sa  chaise  et  avoir 
plus  de  gens  à  tromper  et  à  voler.  11  ne 
s'est  jamais  vu  une  conduite  aussi  scélé- 
rate et  aussi  traîtresse  que  celle  que  ce 
malheureux  de  Dumont  a  eue  envers 
nous,  qui  nous  étions  entièrement  fiés  à 
sa  conduite....  Dieu  lui  rende  selon  ses 
œuvres»  (B.  N.,  Fr.  7035). 

Cette  lettre  fut  interceptée  par  la  police, 
aussi  bien  que  celle  que  M"»  Catillon 
adressait  à  sa  mère  (Voir  les  premiers 
pasteurs  du  Désert,  I.  68). 

2  Son  existence  ne  saurait  être  mise  en 
doute,  puisque  les  femmes  des  deux 
autres  (Susannc  Ducloux  et  Catherine 
Creuset)  vivaient  encore  à  ce  moment. 


Prisons  et  Couvents.  3ii 

femme  de  chambre,  et  deux  autres  filles  de  feu  Sébastien  Bourdon  : 
Susanne  (i655)  et  Marie-Anne  (i663).  Aussi  malheureuse  que  la 
première,  cette  seconde  troupe  se  laissa  aussi  arrêter.  Nous  la 
trouvons,  le  6  novembre,  dans  les  prisons  de  Vervins,  d'où  elle  fut 
ramenée  à  Paris  et  mise,  le  14,  au  Grand-Châtelet. 

Evidemment  les  fils  de  Jean  Catillon  qui  avaient  consenti,  l'un, 
à  l'enlèvement  de  ses  deux  garçons,  l'autre,  à  celui  de  ses  trois 
filles,  songeaient  à  les  rejoindre  le  plus  tôt  possible,  et  n'étaient 
restés  que  pour  préparer  leur  fuite.  Au  contraire,  les  trois  ministres 
qui  auraient  dû  leur  donner  l'exemple,  faiblissaient  et  caressaient 
aveuglément  des  projets  d'accommodement,  qui  devaient  tourner  à 
leur  confusion.  Au  lieu  d'accepter  pieusement  la  dispensation  divine 
qui  l'obligeait  d'aller  mendier  à  l'étranger  l'amer  pain  de  l'exil. 
Du  Vigneau,  chargé  de  six  enfants,  dont  l'aîné  n'avait  que  sept 
ans,  et  le  plus  jeune  que  trois  à  quatre  mois  *,  partit  pour  Fontaine- 
bleau, oij  se  trouvait  la  cour,  sans  doute  dans  le  dessein  de  deman- 
der une  audience  à  Bossuet.  Par  une  note  du  dimanche,  21  octobre, 
le  commissaire  Delamare  nous  révèle  les  dispositions  des  malheu- 
reux ministres  :  «  Le  sieur  de  Vigneau  est  de  retour  de  Fontaine- 
bleau, et,  ce  soir,  avec  son  beau-père,  il  a  été  chez  le  commissaire 
Delamare  pour  lui  dire  qu'il  entre  dans  les  sentiments  de  la  famille; 
mais  que,  comme  il  ne  les  connaît  que  d'aujourd'hui,  il  demande 
quelques  jours  pour  s'éclairer  et  se  disposer  à  prendre  son  parti  en 
connaissance  et  en  sûreté  de  conscience;  et  sur  ce  que  le  commis- 
saire Delamare  lui  a  représenté  l'intérêt  qu'ils  avaient  à  devancer  le 
peu  de  temps  qu'on  pouvait  leur  accorder,  ils  ont  dit  en  continuant 
leur  confidence,  que,  dès  demain  [c'est-à-dire  le  jour  même  où  devait 
être  publié  l'édit  révocatoire],  le  sieur  de  Vigneau,  le  sieur  des 
Loges,  son  frère,  ci-devant  ministre  à  Thouars,  et  leur  beau-frère, 
ci-devant  ministre  à  Loudun,  avec  Catillon,  iraient  trouver  M.  de 
Meaux,  en  quelque  lieu  qu'il  soit  pour  lui  demander  une  seule  con- 
férence, et  que,  comme  ils  espéraient  trouver  en  lui  toutes  les 
lumières  nécessaires  pour  éclaircir  leurs  difficultés,  ils  prendraient 
à  leur  retour  le  parti  de  l'obéissance  qu'ils  devaient  aux  ordres  du 
roi,  et  qu'ils  seraient  suivis  d'un  grand  nombre  de  personnes  de 
leur  parti  »  (Fr.  7062  f"  3o2). 


'  Delamare   écrivait,    le   S  février  1686:  Les  autres  sont  toujours  avec  leur  mère 

«Du  Vigneau  a  six  enfants,  l'aîné  est  un  chez  M.  Catillon.  Elle  n'est  point  grosse, 

garçon  de  huit  ans;    les  cinq  autres  sont  il  sera  facile  de  s'en  assurer:  elle  occupe 

des  filles,    la    plus    jeune    n'a   qu'un   an,  toujours  la  même  chambre  où  M.  Desgrez 

elle  est  encore  en  nourrice  à  Ghâtellerault.  lui  a  parlé»  (Fr.  7052,  f"  îSa). 


3 12  Révocation  de  l'Èdit  de  Nantes  h  Paris. 

Le  23  octobre,  Delamare  écrivait  à  La  Reynie  :  «  J'ai  beaucoup 
ébranlé  Catillon  ;  il  doit  venir  demain  à  neuf  heures,  et  j'ai  été 
averti  par  son  fils  que  c'est  pour  faire  sa  déclaration  pour  lui  et 
pour  cinq  ou  six  chefs  de  famille  de  ses  parents  (Fr.  yoSi  ï°  176). 
Outre  les  trois  pasteurs,  ces  chefs  de  famille  étaient  Jean  Catillon 
fils,  Pierre  Catillon  et  les  orfèvres  Creuset  fils  et  Leborelle  *,  qui 
travaillaient  chez  Catillon  père  et  se  disposaient  à  suivre  son 
exemple.  Le  26,  Delamare  écrivait  encore:  «Je  mande  ce  matin 
Catillon  pour  l'obliger  à  se  presser;  je  fais  cependant  observer 
toute  cette  famille»  {Ibid.,  f°  174).  Si  rondement  qu'il  voulût  mener 
les  conversions,  le  commissaire  dut  pourtant  attendre.  Mais  le  projet 
de  conférence  souriait  trop  aux  convertisseurs  pour  n'être  pas 
adopté  d'emblée. 

Pontchartrain  avait  écrit,  le  23  octobre,  à  La  Reynie  : 

J^ai  rendu  compte  au  roi  de  ce  que  vous  m'avez  écrit  au  sujet  de  la  confé- 
rence que  des  ministres  de  la  R.  P.  R.  demandent  d'avoir  avec  M.  l'évêque 
de  Meaux,  pour  s'éclaircir  sur  les  difficultés  qui  leur  restent,  et  Sa  Majesté  m'a 
ordonné  de  vous  faire  savoir  que  ledit  évêque  doit  se  rendre  demain  matin  à 
Paris,  afin  que  vous  avertissiez  lesdits  ministres  de  se  trouver  chez  lui,  où  il 
leur  donnera  tous  les  éclaircissements  dont  ils  auront  besoin.  S'il  y  a  quelques 
autres  ministres  qui  soient  dans  le  même  dessein,  il  sera  aussi  nécessaire  que 
vous  preniez  la  peine  de  les  faire  avertir,  afin  qu'ils  profitent  du  séjour  que  ledit 
sieur  cvêque  fera  à  Paris  (O  '  29). 

Le  25,  Bossuet  informait  Pontchartrain  du  résultat  des  entrevues 
qu'il  avait  eues  avec  les  trois  pasteurs,  et  le  27,  il  en  recevait  la 
réponse  que  voici: 

Monsieur,  j'ai  rendu  compte  au  roi  du  contenu  en  votre  lettre  du  25^  de  ce 
mois,  et  après  que  Sa  Majesté  en  a  entendu  la  lecture.  Elle  m'a  ordonné  de 
vous  dire,  sur  ce  qui  regarde  votre  séjour  à  Paris,  qu'elle  se  remet  à  vous  de 
prendre  le  parti  que  vous  estimerez  le  plus  convenable,  étant  bien  assuré  que 
vous  suivrez  celui  dans  lequel  vous  croirez  être  le  plus  utile  au  service  de 
Dieu  et  à  l'exécution  de  ses  bonnes  intentions. 

Le  29,  Pontchartrain  écrivait  encore  à  La  Reynie  : 

M.  de  Meaux  m'a  parlé  des  ministres  qui  ont  eu  des  conférences  avec  lui, 
et  comme  il  paraît,  par  ce  qu'il  en  rapporte,  qu'il  y  a  quelque  espérance  que 
ces  gens-là  prendront  un  bon  parti,  Sa  Majesté  veut  bien  que,  sans  qu'il 
paraisse  rien  de  sa  part,  vous  leur  fassiez  entendre  qu'on  leur  donnera  huit 
ou  dix  jours  au-delà  du  temps  porté  par  l'Édit  pour  continuer  à  s'instruire,  et 

'  I.e  commissaire  Delamare  écrivait,  le  frère  tiu  sieur  Korcst,  avait  fait  emballer 
17  octobre  ii")83,  qu'un  autre  Leborelle,  tous  ses  meubles  pour  passer  à  l'étranger 
demeurant  à  la  pointe   de  l'Ile,    et  beau-       (Fr.  7062,  i"  3où). 


Prisons  et  Couvents.  3i3 

il  faut  que  vous  preniez  la  peine  de  me  faire  savoir  ce  qu'ils  auront  répondu 
sur  ce  sujet,  parce  que,  si  leurs  bonnes  dispositions  continuent,  il  serait  peut- 
être  à  propos  de  leur  permettre  d'aller  trouver  M.  de  Meaux  chez  lui,  pour  y 
demeurer  pendant  le  temps  qu'on  leur  permettrait  d'y  rester  {Ibid.). 

Le  même  jour.  Des  Loges  adressait  la  lettre  suivante'  à  son 
frère  aîné  Jacques  de  Brissac,  sieur  des  Loges,  ex-pasteur  de 
Nantes,  réfugié  à  Londres  ^  en  vertu  d'une  autorisation  du  i3  juin 
i685  (De  Schickler,  Égl.  du  refuge,  III,  3o8\ 

Paris  29  octobre  i685. 
Monsieur,  mon  très  honoré  frère, 

Puisque  vous  avez  la  bonté  de  vous  intéresser  fraternellement  à  ce  qui 
nous  concerne,  et  que  nous  sommes  remplis  d'affection  pour  vous  et  d'une 
vive  svmpathie  pour  toutes  vos  souffrances,  il  convient,  en  même  temps  que 
notre  frère  Du  [Vigneau]  vous  rend  compte  de  l'état  de  notre  famille,  que  nous 
vous  fassions  connaître  aussi  celui  de  nos  consciences. 

Vous  saurez  donc,  très  cher  frère,  que,  aussitôt  après  qu'on  eut  publié  la 
déclaration  du  roi  qui  abolit  l'Édit  de  Nantes,  et  oblige  tous  les  ministres, 
excepté  M.  [Claude]  à  sortir  du  royaume  dans  la  quinzaine,  j'allai  retenir  des 
places  pour  nous  et  nos  familles  à  la  voiture  de  Bruxelles,  tandis  que  mon 
frère  allait  à  la  voiture  de  Calais.  Mais  deux  ou  trois  jours  après,  étant  informés 
que  Ton  ne  permettrait  pas  à  nos  femmes  et  à  nos  enfants  de  nous  accom- 
pagner, que  notre  départ  rencontrerait  mille  difficultés,  qu'on  exigerait  des 
certificats  signés  des  intendants  de  nos  provinces,  pièces  qu'il  nous  était  impos- 
sible de  nous  procurer,  vu  le  peu  de  temps  qui  restait,  nous  nous  rendîmes 
avec  plusieurs  autres  chez  M.  de  La  Reynie,  juge  et  magistrat  civil,  qui  nous 
donna  le  certificat  exigé  par  la  déclaration  ;  mais  en  fin  de  compte  celui-ci  s'est 
trouvé  inutile  et  sans  emploi. 

M.  de  La  Reynie,  que  M.  [Catillon,  très  probablement]  connaissait  parti- 
culièrement, nous  reçut  avec  beaucoup  d'égards,  nous  rendit  attentifs  à  la 
déplorable  situation  dans  laquelle  nous  étions  avec  nos  familles;  il  nous 
demanda  si  en  bonne  conscience  nous  ne  pouvions  rester  dans  le  royaume, 
et  pourquoi  nous  ne  contribuerions  pas  par  notre  présence  à  la  consolation 
d'une  multitude  d'âmes,  qui  gémissaient  de  l'abandon  où  les  avaient  laissées 
leurs  pasteurs,  dont  la  fuite  excitait  des  plaintes  générales. 

Là-dessus  nous  fîmes  divers  projets.  Je  proposai  le  mien;  M[archand] 
rédigea  le  sien;  mais  tous  deux  étaient  conçus  de  telle  sorte  qu'il  était  facile 


'  Quick  {Synodicon,  I  cliii),  qui  ne  II  faut  évidemment  substituer  son  nom 
nomme  pas  le  destinataire  de  cette  lettre,  à  celui  de  son  frère  dans  cette  phrase, 
l'a  traduite  en  anglais,  en  en  reculant  la  extraite  d'un  État  des  nouveaux  convertis 
date  de  dix  jours.  Nous  la  retraduisons  de  Chdtelleraidt  en  i6gg:  «Jean  Carré, 
en  français  en  lui  rendant  sa  véritable  avocat,  a  fait  passer  sa  fille  aînée  en  An- 
date,  gleterre,    qu'on    croit    chez    le    ministre 

-  Il  fut  naturalisé  anglais  en  1687,  avec  Duvignault», 
sa  femme  Rachel  Leggle  (Agnew,  III,  42). 


3i4  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

de  juger  qu'on  ne  souffrirait  pas  que  nous  restassions  dans  le  royaume  à  de 
semblables  conditions.  A  dire  vrai,  ces  projets  n'étaient  pas  du  goût  de  mon 
frère  Du  [Vigneau],  qui  en  écrivit  un  autre,  dont  nous  vous  envoyons  copie. 
Nous  confessons,  très  cher  frère,  l'avoir  trouvé  redoutable  par  ses  consé- 
quences et  d'une  séduction  dangereuse.  Mais  Du  [Vigneau]  soutint  résolument 
qu'il  ne  nous  restait  d'autre  moyen  de  demeurer  dans  le  royaume,  que  de 
signer  cet  écrit;  il  ajouta  que,  si  nous  refusions,  il  le  présenterait  seul  en  son 
propre  nom  à  M.  l'évêque  de  Meaux.  Nous  finîmes  par  le  signer,  M[archand] 
et  moi,  bien  qu'avec  une  extrême  répugnance,  et  en  stipulant  que  Du  [Vigneau] 
le  retirerait  des  mains  de  l'évêque  dès  que  celui-ci  l'aurait  lu,  ce  que  Du 
[Vigneau]  promit  solennellement. 

Après  avoir  parcouru  notre  écrit,  l'évêque  dit  à  Du  [Vigneau]  qu'il  pensait 
que  le  roi  ne  nous  accorderait  jamais  ce  que  nous  demandions,  sur  quoi  nous 
nous  crûmes  obligés  tous  trois  de  prendre  congé  de  l'évêque  et  de  M.  de  La 
Reynie,  parce  que  nous  devions  avoir  quitté  le  royaume  deu.x  jours  après. 
Ms'' l'évêque  de  Meaux  nous  congédia  très  poliment;  mais  M.  de  La  Reynie 
nous  fît  un  long  discours  sur  notre  écrit  et  sur  l'entretien  que  mon  frère  avait 
eu  avec  lui.  Le  roi,  nous  dit-il,  était  touché  de  nos  misères,  il  nous  approuvait 
et  nous  louait,  ayant  bien  meilleure  opinion  de  nous  que  de  certains  autres 
qui  nous  avaient  circonvenus;  il  désirait  que  nous  continuassions  de  conférer 
avec  M?''  l'évêque  de  Meaux,  auquel  il  avait  ordonné  de  se  rendre  à  Paris  pour 
nous  recevoir,  dès  qu'il  avait  appris  notre  intention  (nous  l'avions  eue,  en 
effet)  d'aller  trouver  l'évêque  à  Fontainebleau.  M.  de  La  Reynie  ajouta  que, 
si  après  nos  entretiens  avec  l'évêque  de  Meaux,  nous  ne  pouvions  en  bonne 
conscience  vivre  en  communion  avec  l'Eglise  de  Rome,  il  nous  donnerait  alors 
pour  nous  et  nos  familles  la  permission  de  quitter  le  royaume  ;  que,  en  atten- 
dant, Ms''  l'évêque  conserverait  soigneusement  notre  écrit,  qui  avait  été 
présenté  au  roi. 

Nous  acceptâmes  tous  trois  cette  proposition  et  nous  eûmes  plusieurs 
conférences  avec  Tévêque  de  Meaux.  Aujourd'hui  on  nous  presse  de  prendre 
une  résolution,  et  sur  notre  refus  de  signer  un  nouveau  formulaire,  on  nous 
dit  qu'il  est  mal  de  reculer  après  nous  être  tant  avancés  de  notre  propre  gré. 
On  prétend  que  notre  écrit  nous  engage  bien  plus  formellement  que  ce  nouveau 
formulaire,  puisque  nous  y  déclarons,  dès  les  premières  lignes,  que  la  discorde 
est  le  plus  grand  des  maux;  d'après  cet  écrit,  ajoute-t-on,  ni  la  transsubstan- 
tiation ni  aucun  des  autres  points  discutés  par  nous,  ne  peut  être  un  obstacle 
à  notre  réunion.  On  dit  encore  que,  en  fait,  cet  écrit  est  un  acte  de  réunion; 
qu'en  acceptant  l'autorité  des  évêques  et  des  curés,  nous  avons  accepté  la 
discipline  ecclésiastique  tout  entière;  qu'en  parlant  des  puissances  supérieures, 
à  propos  de  la  messe,  nous  avons  donné  lieu  de  croire  que  nous  partageons 
le  sentiment  de  ceux  qui  désirent  que  la  coupe  soit  rendue  au  peuple,  que 
nous  nous  sommes  engagés  en  même  temps  à  les  imiter,  et  à  travailler  à  ce 
que  cette  réforme  universellement  désirée  et  toujours  poursuivie  par  le  roi, 
reçoive  son  accomplissement. 

Ils  se  flattent  donc  que  nous  nous  sommes  pris  au  piège  par  notre  propre 
écrit,  imprudemment  laissé  entre  les  mains  de  Ms'  l'évêque  de  Meaux,  et  qu'ils 
disent  être  en  celles  du  roi.  Telle  est  la  vérité  sur  notre  état  présent,  et  voilà 
pourquoi  nous  vous  conjurons,  très  cher  frère,  de  nous  envoyer  votre  avis 
aussitôt  que  possible. 


Prisons  et  Couvents.  3i5 

Déclaration  donnée  et  signée  par  les  sieurs  de  Vigneau,  Marchand  et  des 
Loges,  ministres,  à  M.  l'évêque  de  Meaux,  avant  les  conférences"^. 

Nous  soussignés,  étant  dans  cette  pensée  qu'il  n'y  a  point  de  plus  grand 
mal  parmi  les  chrétiens  que  d'être  désunis  les  uns  des  autres,  surtout  lorsque 
la  Providence  les  a  tous  faits  sujets  du  plus  glorieux  monarque  du  monde, 
comme  est  le  nôtre,  et  outrés  de  douleur  d'être  obligés  de  sortir  de  son 
royaume,  et  de  nous  soumettre  à  l'autorité  des  étrangers,  que  nous  ne  sau- 
rions jamais  regarder  comme  nos  princes  souverains  et  légitimes,  déclarons 
que  nous  pouvons  aujourd'hui  promettre  à  Mgr  l'évêque  de  Meaux,  que  nous 
assisterons  aux  sermons  et  aux  vêpres  de  l'Église  catholique,  donnant  par  là 
une  preuve  sensible  de  notre  union  aux  archevêques,  aux  évêques  et  aux 
curés  de  France. 

Nous  souhaitons  même  qu'on  nous  croie  absolument  dans  les  sentiments 
des  puissances  supérieures,  qui,  conformément  aux  libertés  de  l'Église  galli- 
cane, donnèrent  plusieurs  articles,  comme  les  historiens  le  rapportent,  à 
MM.  les  ambassadeurs  pour  le  concile  de  Trente  2;  et  jusqu'à  ce  qu'ils  aient 
été  arrêtés  par  l'autorité  du  roi  et  signés  par  MM.  du  clergé  de  France  dans 
l'esprit  de  l'article  XII  du  dernier  édit  (l'édit  de  révocation),  vérifié  en  parle- 
ment le  22  de  ce  mois  d'octobre,  nous  supplierions  très  humblement  Sa  Majesté 
de  nous  accorder  la  liberté  de  demeurer  comme  de  simples  particuliers  dans 
son  royaume,  jurant  de  ne  rien  faire  contre  les  déclarations  et  de  retenir,  au 
contraire,  par  notre  exemple  les  peuples  dans  l'obéissance  fidèle  que  nous 
devons  tous  au  roi  et  à  nos  supérieurs. 

II  fallait  une  forte  dose  de  naïveté  pour  s'imaginer  que  l'Église 
romaine  allait  se  réformer  après  la  Révocation,  et  pour  croire 
qu'elle  accepterait  une  réunion  conditionnelle.  Elle  exigeait  une  sou- 
mission entière  et  sans  réserves.  Saisis  de  vertige,  les  signataires 
de  cette  déclaration  signeraient-ils  la  formule  pure  et  simple  d'abju- 
ration ?  Bossuet  l'avait  fait  espérer  ;  aussi  leur  accorda-t-on  tout  le 
temps  qu'ils  voulurent.  Mais  ils  luttèrent,  témoin  ces  billets  extraits 
des  registres  du  secrétariat  : 


-Î3' 


Seignelay  à  La  Reynie. 

3  novembre  i635. 

Le  roi  ne  trouve  point  d'inconvénient  à  donner  un  peu  plus  de  temps  aux 
ministres  qui  ont  parlé  à  M.  de  Meaux,  et  qui  ont  donné  espérance  de  se 
convertir. 


'  Fr.  7o55,  f»  236.  au  peuple;   que  tout  pasteur  fût  capable 

-  On  sait    que  le   cardinal  de  Lorraine  de  prêcher,    de    catéchiser,    et    obligé    de 

et  les  ambassadeurs  français  demandèrent  remplir  ses  fonctions;    que  les  abus  qui 

que  les  ecclésiastiques   ne   pussent  avoir  s'étaient  glissés  parmi  le  commun  peuple 

qu'un  seul  bénéfice;   que,  la  messe  étant  touchant  l'adoration   des   images   fussent 

dite,    les   prières    fussent   prononcées   en  ôtés. 
langue  vulgaire;  que  le  calice   fût  rendu 


3i6  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Pans. 

Seignelay  à  M.  l'évëque  de  Meaux. 

lo  novembre  i685. 

Sa  Majesté  a  ordonne  à  M.  de  La  Reynie  de  laisser  encore  quelque  temps 
à  Paris  les  ministres  auxquels  vous  avez  déjà  parlé,  afin  de  leur  donner  lieu  à 
s'instruire  lorsque  vous  y  serez. 

Enfin  Des  Loges  et  Marchand  roulèrent  au  fond  de  l'abîme, 
tandis  que  Du  Vigneau,  qui  peut-être  les  avait  d'abord  entraînés, 
parvint  à  s'élancer  hors  du  gouffre.  Il  refusa  d'abjurer  et  rétracta  sa 
première  signature.  En  conséquence,  le  29  janvier  1686,  Seignelay 
écrivait  à  La  Reynie  :  «  Sa  Majesté  ayant  vu  le  mauvais  procédé 
qu'a  tenu  Du  Vigneau,  ministre,  m'a  ordonné  d'expédier  les  ordres 
que  je  vous  envoie  pour  le  mettre  à  la  Bastille»  (O'  3o).  Des  Loges 
et  Marchand,  au  contraire,  firent  l'office  de  convertisseur.  Marchand 
ne  laissa  en  repos  la  courageuse  compagne  de  Du  Vigneau,  que 
quand  il  l'eut  amenée  à  l'abjuration.  Il  rendit  visite  à  M"''  de  Villar- 
noul  détenue  à  la  Bastille,  et  lorsqu'il  fut  retourné  en  Poitou  pour 
y  continuer  son  triste  métier,  M"^  de  Villarnoul  s'en  montra  fort 
affligée,  et  consentit  toutefois  à  recevoir  les  exhortations  de  Des 
Loges  (8  avril  1686).  Les  malheureux  apostats  touchèrent  tous  deux 
le  honteux  salaire  promis  aux  ministres  convertis.  Seignelay  écri- 
vait à  La  Reynie,  le  26  avril  1686  : 

Les  sieurs  des  Loges  et  Marchand,  ci-devant  ministres  de  la  R.  P.  R., 
s'étant  convertis  avec  beaucoup  d'édification  et  de  sincérité,  le  roi  m'ordonne 
de  vous  dire  que  Sa  Majesté  désire  qu'ils  soient  bien  traités  et  payés  des 
pensions  promises  aux  ministres  qui  se  convertissent.  Le  sieur  des  Loges  était 
à  Thouars  et  avait  800  livres  par  an,  et  ledit  Marchand  à  Baugé  et  avait 
600  livres  par  an  (O  *  3o). 

Des  Loges  reçut  une  pension  de  700  livres,  la  plus  forte,  dit 
M.  Lièvre,  qui  fut  accordée  à  un  nouveau  converti  dans  le  Poitou'. 
Celle  de  Marchand  ne  fut,  paraît-il,  que  de  3oo  livres. 


1  Le  18  mars  1686,  Seignelay  ordonnait  dit,  clans  sa  lettre  du  26  novembre  168G,  être 
d'arrêter  et  de  mettre  dans  un  couvent  sur  le  point  de  se  marier  à  Londres;  ni 
M"»  des  Loges  de  Crissac,  qui  allait  de  qui  était  Paul  de  Brissac  naturalisé  an- 
ville  en  ville  et  devait  se  trouver  alors  à  glais  en  iG8-<.  —  C'est  sans  Joute  l'apostat 
Blois,chez  Jouan, chirurgien, ou  à  Orle'ans,  qui  fut  l'objet  de  la  faveur  mentionnée 
à  l'Écu  de  France,  à  moins  qu'elle  ne  fût  dans  le  billet  que  Seignelay  envoyait  à 
à  Tours,  chez  le  sieur  de  RouUien.  S'agit-  La  Reynie  le  7  février  1687:  "Sa  Majesté 
il  de  la  mère  ou  de  la  femme  de  l'apostat?  accordera  un  arrijt  de  surséance  au  sieur 
Nous  ne  savons.  Nous  ne  savons  pas  da-  des  Loges;  dites-lui,  s'il  vous  plaît,  de 
vantage  quel  est  le  DeBrissacqucDelamare  dresser     sa     requête    conformément    au 


Prisons  et  Couvents.  3i7 

M.  et  M"^  Catillon  avaient  sans  doute  plié  les  premiers;  mais 
bien  qu'ils  engageassent  leur  entourage  à  les  imiter,  Creuset  fils  ', 
sa  femme  et  leurs  deux  enfants,  n'abjurèrent  que  du  17  au  19  no- 
vembre. Jean  Catillon  fils,  sa  femme  et  leurs  huit  enfants  (Catherine, 
Anne,  Jeanne,  Louise,  Esther,  Madelaine,  Alexandre  et  Élie)  dont 
l'aînée  avait  quinze  ans,  notés  le  2  novembre  comme  disposés  à  se 
réunir,  n'abjurèrent  cependant  que  le  22.  Les  trois  filles  de  Pierre 
Catillon  ne  sortirent  de  prison,  le  21  du  même  mois,  que  pour  être 
conduites  aux  Nouvelles-Catholiques,  et  lui-même  ne  tarda  à  passer 
en  Angleterre,  où  sa  femme  "-^  le  rejoignit  vers  le  milieu  d'avril  1686 
(Fr.  7o52  f°  168).  Elisabeth  Catillon,  sœur  de  Jean  Catillon  père,  et 
femme  de  Pierre  Marchand,  maître  orfèvre  du  quai  de  l'Horloge, 
n'abjura  que  le  17  décembre,  tant  pour  elle  que  pour  ses  filles: 
Catherine  (1677),  Anne  (1679)  et  Marguerite  (1681).  Quanta  M"=  Du 
Vigneau,  dont  le  courage  avait  relevé  celui  de  son  mari,  elle  résista 
trois  mois  et  demi  aux  reproches  de  ses  parents  qui  nourrissaient 
sa  nombreuse  famille,  aux  obsessions  de  l'ancien  ministre  Marchand, 
aux  menaces  du  commissaire  Delamare  et  du  capitaine  Desgrez.  Elle 
ne  succomba  que  quand  son  mari  eut  été  mis  à  la  Bastille,  et  à  force 
de  s'entendre  répéter  qu'elle  ne  pouvait  le  sauver  qu'en  abjurant'*. 

Plutôt  que  de  renier  leur  religion,  Pierre  Marchand  *  et  son 
fils  Girard,  aussi  orfèvre,  se  mirent  en  chemin  pour  sortir  du 
royaume;  mais  ils  furent  arrêtés  par  le  prévôt  d'Amiens  avec  trois 
autres  personnes  et  renvoyés  à  Paris  (Fr.  7o52  f°  25o  et  17421!° 42}. 
Le  8  février  1686,  Delamare  annonçait  à  La  Reynie  leur  arrestation. 
On  les  mit,  le  i5,  au  For-l'Évêque.  Le  19,  La  Reynie  déclarait  le 
père  non  seulement  «opiniâtre»,  mais  «dangereux»,  et  ordonnait 
de  le  séparer  de  son  fils  [Fv.  7o5i  f"  804).  En  conséquence,  Girard 
resta  au  For-l'Évêque,  noté  comme  bon  à  mettre  dans  quelque 
maison  de  la  congrégation  de  Saint-Maur  (Fr.  7o5i  f°  242),  tandis 


projet  que  je  vous  envoie»  (O'  30.  Nous  avoir  persisté   autant  qu'elle  a  pu  à  de- 

trouvons    un    Des  Loges    prisonnier    au  mander  du  temps,   a  enfin  signé  sa  sou- 

ciiâteau  de   Loclies   en   1692,   pour  crime  mission;  elle  fera  sa  réunion  avant  huit 

d'hérésie  (France  prot.,  X,  439).  Était-ce  jours.    M.  Catillon    s'est  chargé    d'elle  et 

le  même.'  de    ses   enfants    pendant   ce    temps.    J'ai 

'  Son  père,  qui  était  aussi  celui  de  M°°  trouvé  chez  elle   un  Marchand,   ministre 

Jean   Catillon    fils,    avait   abjuré   à   Châ-  converti,  auquel  elle  a  beaucoup  de  con- 

tellerault  entre  les  mains  des  dragons.  fiance,  et  qui  s'est  chargé  de  la  voir  tous 

*  iN 'ayant  épousé  Pierre   Catillon  qu'en  les    jours   pour   l'instruire.    M.  Fontaine 

i68i,    Madelaine    Gohard    était    la    belle-  sera  aussi    prié   de    venir    demain  n   (Fr. 

mère  et  non  la  mère  des  filles  de  celui-ci.  7022,  f»  77). 

^  Le  12  février  lôSô,    Delamare  écrivait  *  Sans  doute    fils   d'Eusèbe  Marchand, 

à  La  Reynie:    «M"'   Du  Vigneau,    après  orfèvre  (voir  Conrart). 


3i8  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

que  le  père  était  transféré  au  Grand-Chàtelet  {Ibid.  ï"  261).  «Il  n'y 
a,  dit  une  note  marginale  de  la  main  de  La  Reynie,  aucune  appa- 
rence que  cet  homme  change  de  religion,  et  s'il  devait  être  enfermé 
en  quelque  monastère,  ce  ne  pourrait  être  qu'hors  Paris, 
comme  au  mont  Saint-Ddichel,  s'il  convenait  d'ailleurs  de  l'y 
envoyer»  {Ibui.  i"  240).  Il  fut  transféré  au  château  de  Saumur  en 
1687,  et  très  probablement  expulsé  du  royaume  ».  c'est  de  sa  femme 
qu'il  est  question  dans  ce  billet  que  le  commissaire  Delamare  adres- 
sait à  La  Reynie  le  3  juin  1686: 

On  m'a  averti  que  la  femme  Le  Marchand,  nouvelle  convertie  qui  demeure 
au  Grand-Louis,  sur  le  quai  de  l'Horloge,  et  le  mari  de  laquelle  est  un  des 
plus  opiniâtres  prisonniers  du  For-1'Evêque,  a  loué  depuis  huit  jours  un  grenier 
ou  galetas  à  quatre  hommes  que  l'on  croit  gens  de  province,  qui  sortent  le 
matin  à  sept  heures  et  ne  rentrent  que  le  soir  (Ravaisson,  Arch.  de  la  Bas!., 
VIII,  416).  ' 

Mme  Marchand  ne  tarda  pas  à  quitter  la  France  avec  sa  fille 
Madelaine:  toutes  deux  sont  inscrites,  à  la  date  du  i5  mai  1689, 
sur  les  registres  de  l'Église  wallonne  d'Amsterdam.  Charlotte- 
Marguerite  Catillon,  leur  nièce  et  cousine  (sans  doute  celle  qui  avait 
tenté  de  fuir  avec  JM""^  Dugarnierj,  figure  sur  les  mêmes  registres 
à  la  date  du  10  juillet  1690. 

«Le  plus  glorieux  monarque  du  monde»,  qui  ne  prévoyait 
pas  le  retour  d'un  grand  nombre  des  pasteurs  qu'il  avait  bannis,  ne 
songeait  encore  qu'à  se  débarrasser  de  ceux  qui  étaient  restés  en 
France.  Par  son  ordre,  Lu  Vigneau  avait  été  relâché,  le  11  mars 
1686^,  à  condition  de  sortir  immédiatement  du  royaume,  sans 
même  dire  un  dernier  adieu  à  sa  famille,  et  avait  gagné  la  Suisse. 
Réfugié  à  iVIorges,  il  adressait,  le  22  mars,  à  M'"'^^  Catillon  cette 
lettre,  empreinte  d'une  surprenante  fermeté  de  résignation,  et 
dont  le  style  n'a  rien  de  commun  avec  celui  de  la  piété  lan- 
goureuse : 

Je  ne  sais.  Madame  et  très  honorée  mère,  si  tout  le  temps  que  j'ai  passé 
chez  vous  dans  mon  dernier  voyage  de  Paris,  m'a  assez  t'ait  connaître,  et  si 
vous  avez  bien  pénétré  la  pensée  de  mon  cœur;  tant  y  a,  Madame  et  très 
bonne  mère,   qu'en   conservant  mes  sentiments  religieux  pour  Dieu,  je  n'ai 

•  Nous   ignorons    si    ce    généreux  con-  f»  336).  Nous  iijnorons  si  Daniel,  natura- 

fcsseur   était  parent  du   ministre  apostat.  lise  anglais  en  iLp»2  avec  neuf  enfants,  et 

—  I.e  ib  octobre  lûNj,  un  parent  de  Mar-  Elisabeth,    naturalisée    anglaise    en    l'ùç^ 

ciiand    avait    quitté    le    faubourg    Saint-  avec  ses  liis  Pierre  et  l'aul,  appartenaient 

Antoine    qu'il    habitait,     pour    passer    à  à  la  même  famille, 
l'étranger   avec   quatre   enfants  (Kr.  7051,  ^  Ardi.  Bast.,  VllI,  jSi. 


Prisons  et  Couvents.  3ig 

point  eu  d'autre  vue  que  de  vous  édifier  par  mes  entretiens  et  par  mes  actions. 
Je  vous  demande  dans  cet  endroit  et  à  M.  Catillon,  s'il  lui  plait,  un  peu  de 
réflexion,  et  j'espère  que  vous  ne  me  tiendrez  pas  pour  un  païen  et  un  infidèle. 

Je  sais,  Madame  et  très  lionorée  mère,  que  je  me  suis  exposé  à  de  très 
rudes  épreuves,  et  que  ma  condition  présente  est  digne  de  vos  soupirs  et  de 
vos  larmes;  car  enfin,  en  mille  rencontres,  vous  avez  pu  remarquer  jusqu'à 
quel  point  je  vous  honore,  et  quelle  confiance  j'ai  en  vos  avis;  et  présentement 
me  voici  pour  toujours  éloigné  de  vous,  et  sans  espérance  de  vous  revoir 
jamais.  J'étais  avec  une  femme  que  Dieu  m'avait  donnée  selon  mon  cœur,  et 
nous  avions  des  enfants  que  je  ne  voyais  jamais  trop,  et  dans  ce  pays  de 
Suisse  je  suis  privé  des  deux  tiers  de  moi-même,  et  encore  ce  troisième  est 
très  infirme.  Enfin  j'avais  de  l'occupation  à  Chàtellerault  et  nous  y  étions  chez 
nous;  mais  ici  je  suis  chez  les  autres  et  je  n'ai  point  d'espérance  d'y  exercer 
mon  ministère.  —  Ce  changement,  Madame  et  très  honorée  mère,  n'est-il  pas 
des  plus  terribles?  et  si,  ne  pouvant  en  être  touchée,  vous  vous  dites  à  vous- 
même  que  je  l'ai  bien  voulu,  au  moins  je  vous  supphe  de  ne  me  refuser  pas 
cet  aveu:  que  la  religion  où  je  suis  né  et  que  j'ai  enseignée  sans  reproche,  et 
en  public  et  en  particuher,  me  tient  extrêmement  au  cœur,  et  que  j'espère  de 
la  grâce  de  mon  divin  Maitre  que,  s'il  m'appelle  encore  à  de  plus  rigoureuses 
soufi'rances,  je  les  supporterai  avec  des  cantiques  d'actions  de  grâces  et  de 
•  reconnaissance. 

Au  reste.  Madame  et  très  honorée  mère,  ne  m'ôtez  pas  votre  précieuse 
affection,  et  engagez  M.  Catillon  à  inc  rendre  la  sienne;  je  présente  mon  obéis- 
sance très  humble  à  ces  deux  illustres  amies  que  vous  vous  êtes  si  justement 
choisies,  et  je  demande  à  toutes  trois  quelques  petits  moments  de  votre  sou- 
venir; j'y  engagerai  aussi  quelquefois  MM.  leurs  maris  que  j'honore  et  que 
j'estime.  M"«  Janneton  '  ne  sera  pas  aussi  oubUée;  mais  je  vous  conjure  d'être 
persuadée,  et  toute  votre  famille,  qu'il  n'y  a  rien  au  monde  que  je  souhaite 
avec  tant  de  passion  que  de  vous  savoir  dans  le  chemin  qui  vous  conserve 
dans  la  grâce  du  baigneur,  et  qui  vous  conduise  un  jour  dans  sa  gloire.  Je  suis 
avec  un  respect  inviolable.  Madame  et  très  honorée  mère,  votre  très  humble 
et  très  obéissant  serviteur. 

B.  DE  Brissac. 

Si  vous  voulez  bien  quelquefois  me  faire  tenir  de  vos  lettres,  vous  les 
adresserez,  s'il  vous  plait,  à  M"«  Pioret,  la  gazetière  de  Genève,  qui  me  les 
enverra  (Fr.  7055,  f"  96). 

M"''  Catillon  fit  à  son  gendre  une  réponse  oii  l'aigreur,  l'affec- 
tion, l'éloquence  et  la  théologie  se  mêlent  étrangement;  toutefois 
on  y  sent  le  néophyte  qui  se  fait  violence  pour  se  croire  sincère- 

*  Le  silence  que  Du  Vigneau  garde  sur  se  trouvent.    Sans    doute    Catillon   et   sa 

sa  femme  prouve    e'videmment   qu'il   lui  femme  auront  craint  que  cette  correspon- 

avait  écrit   une    lettre  particulière  qui  ne  dance  ne  portât   ombrage    à   la    police  et 

nous  a  pas  été  conservée.  On  se  demande,  ne  nuisit  à  leur  réputation  de   bons  ca- 

du  reste,  comment  la  lettre  du  fugitif  et  tholiques,    et     ils    l'auront    eux-mêmes 

la  copie  de  la  riîponse  de  sa  belle-mère  remise  au  lieutenant  de  police  comme  un 

ont  pu   tomber    entre   les    mains   de  La  témoignage  de  leur  zèle. 
Reynie,   parmi    les    papiers   duquel  elles 


320  Révocation  de  l'Edil  de  Nantes  à  Paris. 

ment  converti,  pour  ne  pas  reconnaître  qu'il  a  cédé  aux  attraits  des 
biens  terrestres,  et  non  à  la  seule  puissance  de  la  vérité.  On  le  sait 
d'ailleurs,  le  catholicisme  que  Bossuet,  Fénelon  et  tous  les  habiles, 
prêchaient  aux  nouveaux  catholiques,  n'était  pas  le  véritable,  celui 
du  moyen  âge  et  du  concile  de  Trente,  mais  un  catholicisme  de 
circonstance,  biblifié,  protestantisé,  et  qui  reléguait  au  dernier  plan 
la  Vierge,  les  saints  et  toute  la  dogmatique  romaine.  C'est  ce  qui 
ressort  de  la  lettre  de  M""'  Catillon. 

Votre  lettre  du  22"  du  passé  m'a  été  rendue.  Monsieur  et  très  honoré 
gendre,  il  y  a  trois  ou  quatre  jours,  et  pour  répondre  à  ce  que  vous  me 
demandez,  si  dans  le  temps  que  vous  avez  passé  chez  nous  je  vous  ai  assez 
connu,  je  vous  dirai  de  bonne  i'oi  que  je  croyais  vous  connaître  un  peu;  mais 
je  vois  bien  que  je  me  suis  irompee  et  que  je  ne  vous  connais  point  du  tout. 
Vous  me  demandez  que  je  réfléchisse  sur  vos  entretiens  et  sur  vos  actions; 
c'est  en  y  réfléchissant  que  je  vous  avoue  de  bonne  foi  que  je  ne  vous  connais 
point;  car,  enfin,  demeurons  d'accord  d'une  chose  :  n'est-il  pas  vrai.  Monsieur, 
que  lorsque  vous  fûtes  arrivé  ici,  vous  cherchâtes  d'abord  l'occasion  de  voir 
quelqu'un  avec  qui  vous  pussiez  avoir  quelque  conférence,  pour  tâcher  de 
trouver  quelque  accommodement;  et  tout  le  monde  sait  que  vous  en  avez  eu 
plusieurs  dans  lesquelles  vous  ne  paraissiez  pas  *■/'  éloigné  île  la  reMiioii;  il  y  a 
ici  plusieurs  personnes  qui  s'en  souviennent  fort  bien,  et  de  plus  vos  écrits  ' 
en  font  foi.  Je  ne  vous  cèlerai  point  qu'en  voyant  toutes  vos  démarches  et  tous 
vos  entretiens,  cela  m'avait  donné  lieu  de  croire  que  vous  pourriez  prendre 
en  conscience  le  parti  que  nous  avons  pris,  plutôt  que  d'abandonner  une  femme 
et  de  pauvres  enfants,  ce  qui  m'a  toujours  paru  terrible,  et  je  vous  l'ai  dit  à 
vous-même.  Monsieur,  que  je  ne  pouvais  comprendre  la  dureté  de  ces  pères 
qui  abandonnaient  leurs  enfants.  Dans  le  temps  que  je  vous  disais  cela,  je 
vous  croyais  bien  éloigné  d'une  telle  pensée. 

En  vérité,  plus  je  réfléchis  sur  la  conversation  que  nous  avons  eue 
ensemble,  et  sur  celle  que  je  vous  ai  vu  avoir  avec  M.  [de  LaJ  Fontaine,  et 
plus  je  suis  étonnée  que  vous  nous  ayez  ainsi  abandonnés  pour  jamais,  une 
pauvre  femme,  la  meilleure  créature  qu'il  y  ait  au  monde,  et  vous  dites  vous- 
même  que  Dieu  vous  l'avait  donnée  selon  votre  cœur,  ces  pauvres  enfants  que 
le  même  Dieu  vous  avait  donnés,  un  beau-père  et  une  belle-mère  qui  vous 
aiment  tendrement,  et  qui,  avec  plaisir  vous  en  ont  donné  toute  leur  vie  des 
marques  en  ce  qu'ils  ont  pu,  tou:  cela,  dis-je,  n'a  pu  vous  retenir.  Quoi,  est-il 
possible  que  vous  croyiez  que  ce  que  vous  avez  fait  soit  agréable  à  Dieu?  Que 
si  vous  étiez  resté  au  milieu  de  votre  famille,  pour  lui  être  en  édification  et 
consolation  dans  ses  besoins, ...  je  crois  que  vous  auriez  pu  vous  réunir  a 
l'Église  catholique,  comme  nous  l'avons  fait  avec  tant  d'honnêtes  gens,  qui  y 
servent  ensemble  le  même  Dieu,  Père,  Fils  et  Saint-Esprit,  avec  la  même 
pureté  que  nous  l'avons  toujours  servi.  Nous  avons  eu  la  joie  d'entendre,  tout 
le  carême,  des  sermons  d'une  très  grande  solidité  et  fort  édifiants.  Enfin,  par 
la  grâce  de  Dieu,  je  trouve  tout  le  contraire  de  ce  que  j'avais  ouï  dire  bien 


'  Il  s'agit  du  la  fameuse  dûclaralion  remise  à  Bossuet. 


Prisons  et  Couvents.  32 1 

dcsTois,  que  je  n'entendrais  parler  que  de  saints  et  de  saintes  à  qui  «n  adresse 
des  prières;  je  vous  assure  que  je  suis  encore  à  en  entendre  parler  un  seul 
mot,  et  que  je  vais  tous  les  jours  à  Saint-Barthélémy  '  entendre  un  Père  de 
l'Oratoire,  nommé  le  P.  de  La  Tour  [d'Aliès]  2,  qui  nous  prêche  l'Evangile 
admirablement,  nous,  signifiant  parfaitement  bien  qu'il  ne  faut  rien  donner  aux 
créatures,  tout  étant  dû  au  Créateur;  que  nous  n'obtenons  rien  que  par  le  seul 
mérite  de  Jésus-Christ,  et  que  nous  ne  méritons  rien  que  par  le  précieux  sang 
de  notre  bauveur. 

jugez  de  là,  je  vous  prie,  si  nous  n'avons  pas  lieu  d'espérer  que  Dieu 
accomphra  son  œuvre,  et  que  nous  aurons  la  joie  de  voir  une  bonne  et  véri- 
table réunion;  pour  moi,  je  la  souhaite  et  l'espère  de  la  miséricorde  de  nocre 
bon  Dieu,  et  qu'il  nous  donnera  à  l'avenir  autant  de  joie  et  de  tranquillité 
comme  nous  avons  eu  d'afflictions  et  d'amertumes.  Vous  ne  sauriez  croire, 
mon  cher  Monsieur,  combien  votre  éloignement  nous  en  a  donné  et  nous  en 
donne  encore,  à  mon  mari  et  à  moi;  car,  outre  la  joie  que  nous  eussions  eue 
de  vous  voir  rester  avec  votre  pauvre  famille  et  la  nôtre,  auxquelles  vous 
eussiez,  comme  je  l'ai  déjà  dit,  été  en  très  grande  consolation,  je  crains  que 
vous  n'ayez  de  la  peine  à  vous  accommoder  dans  un  pays  étranger,  étant 
délicat  comme  vous  l'êtes,  et  n'ayant  aucune  commodité.  Enfin  je  vous  plains 
extrêmement,  et  je  voudrais  de  tout  mon  cœur  que,  par  une  bonne  inspiration 
du  Saint-Esprit,  vous  revinssiez  au  milieu  de  nous  y  rapporter  la  joie,  au  heu 
du  trouble  dans  lequel  vous  nous  avez  jetés  en  nous  abandonnant  (Fr.  7o55,  1°  18). 

Cette  lettre  si  énergique,  si  touchante  et  au  fond  si  peu  catho- 
lique de  ton  et  de  langage,  n'ébranla  point  le  malheureux  père,  parce 
que,  dépourvue  de  sens  moral,  elle  n'était  qu'un  long  et  déplorable 
sophisme  de  l'égoïsme.  Au  reste,  le  zèle  déployé  par  M.  et  M""= 
Catillon  ne  resta  point  sans  récompense;  le  27  juin  1688,  les  biens 
de  JVl""'  du  Vigneau  lurent  donnés  à  son  père,  intendant  des  bâti- 
ments de  JVlonsieur,  en  considération  de  ce  qu'il  était  devenu  bon 
catholique.  Le  26  avril  de  la  même  année,  on  avait  confié  à  sa 
femme  la  garde  d'une  dame  sortie  du  For-l'Evéque,  et  dont  la  fille 
était  aux  Nouvelles-Catholiques.  Cette  dame  était  la  veuve  ^  d'un 
pasteur  réfugié  en  Allemagne  avant  la  Révocation,  Michel  Charles, 
célèbre  pasteur  de  Châtellerault,  qu'il  avait  été  souvent  question 
d'appeler  à  Charenton,  et  qui  avait  dédié  à  Catillon  un  recueil  de 
cinq  sermons  *. 

1  Cette  église,  situe'e  en  face  du  Palais  de  ce  volume,  paru  à  Charenton  en   1678 

de  justice,    a  disparu  à   la  fin   du   siècle  in-8°: 

dernier.  A   Monsieur  Catillon,    marchand  lapi- 

■î  C'était  un  protestant  converti.  daire,  joaillier   ordinaire   et    garde   des 

3  La  France  prot.    (2»  édit,,   IV,  53)  la  pierreries   de  son  Altesse   Royale  Made^ 

nomme  Jeanne  Piojet,    fille    d'un    avocat  moiselle,  souveraine  de  Dombes,  duchesse 

au    Parlement    de    Paris;    M.    Lièvre    la  Je  ilontpensier,    Clidtellerault  et   Saint- 

nomme,  au  contraire,  Catherine  Berthon  Fargeau,  comtesse  Deu,  princesse  et  pair 

[Hist.  des  prot.  du  Poitou,  III,  280).  <ie  France. 

*  Voici  quelques  hgnes   de   la  dédicace  ^  Ces  sermons  ont  eu  le  bonheur  d'être 

n  21 


322  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Après  avoir  subsisté  quelques  semaines  en  Suisse  de  l'inépui- 
sable charité  de  ses  coreligionnaires,  Du  Vigneau  se  rendit  en 
Hollande  ;  il  assista  au  synode  tenu  à  Rotterdam  le  24  avril  1686, 
et  y  signa  avec  deux-cent-et-un  de  ses  collègues  la  Confession  de 
foi  des  Eglises  wallonnes.  Il  s'établit  à  Amsterdam  et  se  fit  inscrire, 
le  19  mai,  comme  membre  de  l'Eglise.  Il  fut  l'un  des  vingt-six 
pasteurs  réfugiés  dans  cette  ville,  auxquels  l'Etat  et  le  consistoire 
faisaient  une  pension,  en  ne  leur  imposant  d'autre  devoir  que  celui 
de  prêcher  à  tour  de  rôle  dans  «la  petite  église».  En  raison  de  ses 
charges  de  famille,  Du  Vigneau  reçut  le  traitement  le  plus  élevé  : 
400  tlorins  de  l'État  et  480  du  consistoire.  Cette  dernière  somme  fut 
réduite  de  100  florins  en  1689,  lorsque  les  magistrats  consentirent 
généreusement  à  entretenir  cinquante  pasteurs,  dont  vingt-cinq  ne 
recevaient  rien  de  l'Etat. 

Le  II  février  1686,  Seignelay  avait  donné  l'ordre  de  saisir  à 
Loudun  «les  biens  et  les  effets  de  Du  Vigneau,  absenté»,  et  de 
charger  quelqu'un  de  ses  parents  catholiques  d'un  enfant  de  sept  à 
huit  mois  qu'il  y  avait  laissé  en  nourrice  (Fr.  7044).  Dans  les 
premiers  jours  de  septembre  de  la  même  année,  la  police  découvrit 
qu'une  femme,  nommée  Melon,  était  venue  à  Paris  pour  conduire 
hors  du  royaume  deux  enfants  de  Du  Vigneau.  On  l'arrêta  et  on  la 
conduisit,  le  7,  aux  Nouvelles-Catholiques,  d'oîi  elle  aida  bientôt 
M""'  brunier  a  s'évader  (voir  ce  nom,  plus  loin).  Quant  à  M"""  du 
Vigneau,  elle  reçut,  le  17  décembre,  l'ordre  de  se  retirer  à  Loudun 
ou  à  Cnâtellerault,  avec  ses  enfants,  et  de  ne  pas  venir  à  Paris 
sans  permission.  Elle  réussit  pourtant  à  rejoindre  son  mari  avec 
quatre  de  ses  enfants,  et  fut  reçue  à  la  repentance  le  28  mars  1688. 
Le  8  août  1695,  l'unique  fils  de  Du  Vigneau,  Benjamin  de 
Brissac,  s'inscrivit  au  rôle  des  étudiants  de  Leide;  après  avoir 
achevé  ses  études  à  Amsterdam,  il  devint  candidat  en  théologie  en 
avril  1702',  et  fut  consacré  l'année  suivante  pour  suivre,  en  qualité 

favorablement  reçus  de  ce  grand  peuple  ses  meilleures  grâces  tous  les  offices  dont 
qui  s'assemble  à  Cliarenton...  Je  vous  vous  avez  si  généreusement  comblé  moi 
les  dédie,  Monsieur,  pour  satisfaire  aux  et  les  miens...  Du  S  septembre  1Û77». 
lois  de  la  justice,  qui  veut  qu'on  rende  à  i  D'après  l'inscription  de  Leide,  il  au- 
chacun  ce  qui  lui  est  dû.  En  vérité,  si  rait  été  âgé  de  vingt  ans  en  iGcjd;  chose 
j'avais  eu  la  pensée  de  les  donner  à  impossible,  à  moins  que  Du  Vigneau 
quelque  autre,  j'aurais  cru  faire  un  larcin  n'ait  été  marié  deux  fois  ,  puisqu'il 
en  lui  offrant  ce  qui  n'est  plus  à  moi.  n'épousa  Susannc  CatiUon  qu'en  i6;6. 
Us  sont  à  vous,  Monsieur,  par  le  droit  D'ailleurs  un  jeune  homme  de  vingt  ans 
de  leur  naissance;  car  vous  savez  qu'ils  met  habituellement  moins  de  sept  années 
ont  été  composés  dans  votre  maison,  où  à  conquérir  le  titre  de  candidat  en  théo- 
vous  m'avez  traité  de  la  manière  du  logie.  L'âge  de  dix-huit  ans  paraît  beau- 
monde  la  plus  tendre  et  la  plus  honnête  cuup  plus  probable. 
...  Je  prie  Dieu...   qu'il    récompense  de 


Prisons  et  Couvetits.  323 

d'aumônier,  le  régiment  wallon  dont  le  prince  de  Nassau-Saarbruck 
était  colonel.  Le  19  avril  1700,  l'Eglise  wallonne  d'Amsterdam 
l'admit  au  nombre  de  ses  pasteurs  réfugiés.  Dès  qu'il  eut  son  fils 
pour  collègue,  Du  Vigneau  parait  n'avoir  plus  prêché  qu'en  de 
rares  occasions.  Le  registre  des  prédications  le  mentionne  pour  la 
dernière  fois  le  9  mars  1710.  Du  Vigneau  a  publié  trois  de  ses  dis- 
cours :  Sennon  sur  /es  paroles  du  prophète  Esaïe,  ch.  XL,  v.  ç  et  10, 
prononcé  a  Amsterdam  dans  la  neuve  église,  le  28  de  septembre  i6çj, 
jour  prescrit  par  Nosseigneurs  les  Etats,  pour  rendre  à  Dieu  des 
actions  de  grâces  publiques  au  sujet  de  la  prise  de  la  ville  et  du 
château  de  Namur,  Amsterd.,  1696,  in-8°.  —  Des  différents  degrés 
de  l'anéantissement  et  de  l'exaltation  de  notre  Rédempteur,  ou  sermon 
sur  Philipp.  II,  'J-ii,  prononcé  en  ijo6,  suivi  de  L'Immutabilité  de 
notre  grand  Dieu  et  Sauveur  Jésus-Christ,  ou  sermon  sur  Héb.  XIII,  8, 
prononcé  en  i6^j,  Amsterd.  1706,  in-8°.  Au  mois  de  mai  1712,  Du 
Vigneau  perdit  sa  courageuse  et  vaillante  femme,  qui  fut  inhumée, 
le  23,  dans  le  grand  temple  wallon.  Il  vécut  encore  neuf  ans,  et 
s'éteignit  en  1721.  Dès  l'année  suivante,  sa  pension  fut  reversée  sur 
la  tête  de  ses  filles  «  M"^=  de  Brissac  ». 

A  partir  de  1719,  le  consistoire  adjoignit  le  fils  de  Du  Vigneau 
aux  cinq  pasteurs  ordinaires  d'Amsterdam,  à  titre  de  pasteur  extra- 
ordinaire. Nous  ne  connaissons  de  lui  qu'un  discours  imprimé  : 
Sion  fondée  par  l'Eternel  ou  la  république  des  Provinces-  Unies  pro- 
tégée. Sermon  sur  les  révélations  du  prophète  Esaïe  XIV,  }2  :  Que 
ripondra-t-on  aux  ambassadeurs  de  cette  nation  ?  Que  V  Eternel  a 
fondé  Sion  etc.,  prononcé  à  Amsterdam  le  ^  mars  IT44,  jour  de 
jeûne.  Amsterd.  1744,  in-S".  Il  mourut  sans  enfant  en  1746.  En  cette 
année,  ses  sœurs  Susanne  et  Marie-Susanne  étaient  encore  dames 
pensionnaires  des  Etats  de  Hollande. 

L'arrestation  des  deux  troupes  de  fugitifs  dont  nous  avons  parlé 
plus  haut,  produisit  des  effets  divers  :  d'abord  l'abjuration  plus  ou 
moins  tardive  des  emprisonnés,  qui  ne  pouvaient  recouvrer  la  liberté 
qu'à  cette  condition.  Edmée  Lorcher,  cathohque  de  naissance,  fut 
relâchée  le  27  novembre  i685;  Susanne  et  Anne  Bourdon,  le 
3i  décembre  ;  M"'"  Dugarnier  et  ses  compagnons,  seulement  vers 
le  mois  d'avril  1686.  Découragés  par  un  premier  insuccès,  quelques- 
uns  se  résignèrent  à  l'esclavage  de  leur  conscience  ;  il  ne  paraît  pas 
que  Jean  Catillon  fils  soit  passé  à  l'étranger.  D'autres,  au  contraire, 
sentirent  plus  vivement  l'aiguillon  et  brisèrent  le  joug,  notamment 
Charlotte-Marguerite  Catillon,  son  frère  Pierre,  sa  femme  et  M""^ 
Dugarnier.    Celle-ci   ne  s'empressa    point  maladroitement   de   se 


324  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

remettre  en  route;  elle  laissa  écouler  six  à  sept  mois  avant  de 
repartir;  en  juillet  1686,  elle  arrivait  en  Angleterre  avec  Marie- 
Anne  Bourdon  (i663),  sœur  de  celle  qu'elle  avait  emmenée  la  pre- 
mière fois*.  «Ceux  qui  restent,  écrivait  Delamare,  paraissent  fort 
peu  convertis...  Il  serait  bon  d'engager  cette  famille  à  donner 
quelques  sûretés»  (Fr.  7o52  f°  237).  Selon  lui,  Dugarnier  n'attendait 
qu'une  occasion  favorable  pour  s'enfuir;  cependant  il  obtint,  le 
16  février  1687,  le  don  des  biens  abandonnés  par  sa  mère. 

Malgré  leur  jeune  âge,  les  trois  filles  de  Pierre  Catillon  refu- 
sèrent de  sortir  de  prison  par  la  porte  de  l'abjuration.  On  les  con- 
duisit, le  21  novembre  i685,  aux  Nouvelles-Catholiques,  où  nous  les 
retrouvons  le  3o  juin  suivant,  en  qualité  de  «non  payantes» 
(Fr.  7o52  f°  24).  A  ce  moment  les  deux  aînées  demandent  à 
apprendre  un  métier.  Au  mois  de  février  1687,  la  cadette,  Marie, 
âgée  de  huit  ans,  était  notée  comme  «ne  pouvant  être  sans  danger 
rendue  à  ses  parents».  Le3i  décembre  1691^  Pontchartrain  écrivait 
à  La  Reynie  :  «Sa  Majesté  m'ordonne  de  vous  dire,  à  l'égard  des 
Girardot,  qu'il  y  a  quelque  temps  qu'on  parle  de  leur  conduite  dont 
elle  désire  que  vous  nous  informiez  exactement,  et  nommément  du 
fait  particulier  de  la  petite  fille  de  Catillon,  qu'ils  avaient  retirée 
chez  eux  pour  l'instruire  en  la  R.  P.  R.»  (O'  35).  Sans  doute  les 
Nouvelles-Catholiques,  fatiguées  de  nourrir  une  inconvertissable 
«  non  payante  »,  avaient  relâché  Marie,  et  Paul  Girardot  de  Pré- 
fonds avait  recueiUi  la  pauvre  abandonnée  comme  étant  sa  parente^, 
mais  on  la  lui  reprit  et  elle  retourna  aux  Nouvelles-Catholiques,  oij 
elle  finit  par  abjurer  sincèrement.  En  1697,  le  roi  accordait  à  Marie 
une  pension  de  200  livres,  et  une  de  pareille  somme  à  sa  sœur 
Marguerite,  aussi  convertie,  «pour  seconder  leur  pieux  dessein 
d'entrer  dans  quelque  communauté  religieuse»  (O'  41).  Elles  choi- 
sirent la  maison  des  Nouvelles-Catholiques  et  firent  toutes  deux 
partie  du  chapitre.  En  1729,  Marie  était  dépositaire,  c'est-à-dire 
économe  de  la  communauté  ;  c'est  à  ce  titre  que  nous  la  voyons 
recevoir  un  don  de  cent  livres  de  Catherine-Renée  de  Jaucourt- 
Villarnoul,  veuve  du  comte  du  Bellay,  de  La  Forêt-sur-Sèvre  en 
Poitou.  En  1733,  elle  avait  le  titre  d'assistante,  et  en  1745,  celui  de 
maîtresse  des  novices.  Elle  mourut  vers  1751.  —  Dépositaire  de 
1720  à  1733,  assistante  en  1745,  Marguerite  fut,  au  moins  de  1751  à 

'Marie-Anne  Bourdon  fut  naluialis<;e  nicre  étaient  morls  à  cette  époque  ;  autre- 
anglaise  en  16S8  (Agnew,  111,49).  ment  ils  se  fussent  empressés  de  réclamer 

■'  On  sait  que  Pierre  Catillon  était  passé  leur  pctite-fille    pour  travailler  à  sa  con- 

cn  Angleterre.  Sans  doute  son  père  et  sa  version. 


Prisons  et  Couvents.  325 

1755,  supérieure  de  la  communauté,  à  laquelle  elle  fit  une  donation 
de  528  livres  de  rente,  au  principal  de  21  120  livres,  héritage  de  sa 
sœur  Marie,  en  souvenir  de  ce  qu'elle  avait  «  eu  le  bonheur  d'ab- 
jurer dans  la  maison  la  religion  protestante».  Par  un  codicille  du 
5  novembre  lySS,  elle  obligeait  les  Nouvelles-Catholiques  à  payer 
à  M""'''  de  Brissac,  ses  «  deux  cousines-germaines,  demeurant  à 
Amsterdam,  220  livres  pour  les  deux,  leur  vie  durant,  sans  en  rien 
suprimer  [sic]  après  le  décès  de  l'une  ou  de  l'autre»  (A.  N.,  S  4668, 
4669  et  H  4206). 

Les  filles  d'un  fugitif  devenues  convertisseuses,  c'était  le  plus 
déplorable  résultat  de  la  fidélité,  et  de  quoi  donner  raison  à  ceux 
qui  voulaient  qu'on  sacrifiât  la  religion  aux  devoirs  qu'impose  la 
famille.  Il  est  certain  que  les  Nouvelles-Catholiques  avaient  eu 
beau  jeu,  puisqu'elles  pouvaient  dire  aux  petites  Catillon  :  Voyez 
dans  quelle  religion  on  vous  a  élevées.  Votre  père  vous  abandonne, 
n'est-ce  pas  horrible?  Que  vaut  une  religion  qui  commande  de 
telles  choses?  En  revanche,  admirez'les  desseins  de  la  Providence 
qui  a  permis  que  votre  père  infidèle  vous  abandonnât,  afin  que 
vous  retrouvassiez  une  famille  fidèle  et  l'Église  véritable  dans  cette 
pieuse  maison.  —  Heureusement  la  fidélité  fut  souvent  mieux 
récompensée:  le  fils  de  Du  Vigneau  embrassa  la  carrière  pasto- 
rale suivie  par  son  père,  par  son  grand-père  et  par  trois  de  ses 
oncles. 

Il  nous  reste  à  mentionner  un  dernier  personnage  du  nom  de 
Catillon,  et  assurément  le  moins  honorable  :  Etienne  Catillon  de 
Montoron  fils,  aussi  joaillier  sur  le  quai  de  l'Horloge.  Dès  le  7  juillet 
i685,  il  se  montrait  touché  des  livres  de  M.  de  Meaux,  que  lui 
prêtait  le  commissaire  Delamare  (Fr.  7082  f°  862),  et,  dans  une 
lettre  du  18  septembre,  Pellisson  le  rangeait  avec  Pittan,  autre 
lapidaire,  et  quantité  d'autres  du  bas  peuple,  parmi  ceux  qui  pre- 
naient et  recevaient  de  tous  les  côtés,  de  lui,  du  P.  La  Chaise,  du 
commissaire  de  police,  et  d'un  autre  endroit  qu'il  ne  désigne  pas 
(Fr.  7053  f°  484).  De  son  côté,  La  Reynie,  auquel  Pellisson  avait 
adressé  le  renseignement  qui  précède,  écrivait  le  26  octobre  : 
«Montoron  m'est  venu  voir,  il  me  paraît  un  peu  alarmé;  je  lui  ai 
remis  l'esprit  et  donné  de  la  confiance,  pourvu  qu'il  se  convertisse. 
Il  m'a  dit  qu'il  est  tout  prêt  ;  c'est  un  garçon  de  plaisir  qui  sera,  à 
ce  que  je  crois,  de  la  religion  que  l'on  voudra.  Je  le  ferai  encore 
observer»  (Fr.  7o5i  f°  174).  Il  figure  le  2  novembre  sur  une  liste 
de  ceux  qu'on  croit  disposés  à  abjurer  (  Fr.  7o52  i°  3io).  Comme  les 
affaires  de  ce  «  garçon  de  plaisir»  étaient  dans  le  plus  piteux  état, 


320  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  a  Paris. 

il  se  prévalut  de  la  singulière  législation  du  temps,  laquelle  per- 
mettait aux  nouveaux  convertis  de  ne  payer  leurs  dettes  que  quand 
il  leur  plairait,  ou  peu  s'en  faut.  Le  i5  janvier  1686,  Sa  Majesté  lui 
accorda  un  arrêt  de  surséance  de  six  mois  pour  les  contraintes  par 
corps  (O'  3o  et  A.  N.,  E.  1834).  Empêchés  de  l'emprisonner,  trois 
ou  quatre  de  ses  créanciers  firent  saisir  ses  meubles  et  ses  mar- 
chandises, et  obtinrent  l'autorisation  de  les  vendre.  Il  courut  im- 
plorer l'aide  du  commissaire  qui  l'avait  converti.  Celui-ci  s'empressa 
de  supplier  La  Reynie  de  rendre  en  faveur  du  prosélyte  un  nouvel 
arrêt  de  surséance,  interdisant  la  vente  de  ce  qui  lui  appartenait 
(Fr.  7o52  f°  i36).  —  Il  est  à  présumer  qu'en  disant  que  Pierre 
Catillon  avait  mal  fait  ses  affaires  (Fr.  7o5i  f°  168),  la  police  le 
confondait  avec  son  homonyme  Catillon  de  Montoron,  qui  resta  en 
France  et  n'eut  garde  de  passer  en  Angleterre  pour  la  religion.  — 
En  1701,  un  nommé  François  Catillon,  nouveau  converti  de  Paris, 
demandait,  en  s'appuyant  sur  des  certificats  de  catholicité,  l'autori- 
sation de  passer  en  Angleterre  pour  en  ramener  sa  femme  (Tourlet, 
inventaire  TT). 


LA  FORCE  1 


Dans  sa  furieuse  passion  de  ramener  tous  ses  sujets  au  catho- 
licisme, le  roi  n'entendait  pas  pourtant  que  l'on  traitât  la  haute 
noblesse  sur  le  même  pied  que  la  bourgeoisie.  La  Reynie  fut  rap- 
pelé à  l'ordre,  pour  ne  s'être  pas  assez  souvenu  que  les  ducs  et  pairs 
étaient  pétris  d'un  autre  limon  que  le  reste  des  mortels. 

Les  préjugés  de  caste  allaient-ils  donc  avoir  pour  effet  de 
mettre  l'aristocratie  protestante  à  l'abri  de  la  persécution?  — 
Nullement,  la  haine  de  l'hérésie  l'emportait  sur  toute  autre  considé- 
ration, et  ce  que  le  despote  ne  permettait  pas  à  la  police,  il  se  le 
permettait  largement  à  lui-même.  «  Le  duc  de  La  Force,  raconte 
Élie  Benoit  (V,  886),  ne  fut  pas  plus  épargné  que  les  autres,  et  on 
ne  lui  laissa  pas  le  droit  de  disposer  de  ses  enfants». 


>  I.a  plupart  des  pièces  d'où  nous  ex-       tr.iyons  ce  récit,  ont  été  publiées  dans  les 

volumes  II,  111  et  Vil  du  BuUet. 


Prisons  et  Couvents.  827 

Jacques-Nompar  de  Caumont,  duc  de  La  Force,  pair  de 
France  et  arrière-petit-fils  du  maréchal  qui,  dans  son  enfance,  avait 
miraculeusement  échappé  à  la  Saint-Barthélémy,  appartenait  à 
l'une  des  maisons  les  plus  considérables  du  royaume.  Il  était  né  en 
i635  et  avait  épousé  Marie  de  Saint-Simon,  fille  du  marquis  de 
Courtomer,  et  femme  divorcée  de  René  de  Cordouan,  marquis  de 
Langey,  dont  il  eut  trois  filles  :  Jeanne,  mariée  en  1682  à  Claude- 
Antoine  de  Saint-Simon,  son  cousin;  Louise,  fîlle  d'honneur  de  la 
Dauphine  dès  1686  ',  et  Marguerite.  Sa  seconde  femme,  Susanne 
de  Béringhen,  fille  de  Jean,  secrétaire  du  roi,  ancien  de  Charenton, 
et  sœur  de  M""  Le  Coq,  femme  du  conseiller  au  Parlement,  lui 
donna  sept  enfants,  trois  fîls  et  quatre  filles,  dont  l'aîné  naquit  en 
1675.  Magne,  la  quatrième  fille,  mourut  en  bas  âge. 

On  lit  dans  les  Mémoires  de  Sottrches  II,  igS,  à  la  date  du 
23  juin  i685  : 

M.  le  duc  de  La  Force,  qui  était  presque  le  seul  grand  seigneur  huguenot 
qui  fût  alors  en  France,  fut  malade  à  l'extrémité  à  Paris,  ce  qui  obligea  le  roi 
d'y  envoyer  M.  le  maréchal  de  Duras,  son  capitaine  des  gardes  en  quartier,  pour 
voir  si,  sous  prétexte  d'amitié  et  de  parenté,  il  ne  pourrait  point  l'engager  à 
songer  à  sa  conversion.  Il  mena  avec  lui  Bastiment,  lieutenant  des  gardes  du 
corps,  peut-être  pour  enlever  les  enfants  de  M.  de  La  Force,  s'il  l'eût  trouvé  mort, 
et  les  mettre  entre  les  mains  de  quelque  catholique  pour  les  élever  dans  la  bonne 
religion.  Mais  l'un  et  l'autre  revinrent  à  Versailles  sans  avoir  rien  fait  ^. 

Tandis  qu'on  avait  envoyé  la  bourgeoisie  parisienne  se  faire 
dragonner  dans  ses  maisons  de  campagne,  au  moment  où  les  dra- 
gons évangélisaient  la  Normandie  à  leur  manière,  le  duc  de  La 
Force,  retiré  dans  son  château  de  La  Boulaye,  près  d'Evreux,  était 
épargné,  un  peu,  semble- t-il,  malgré  La  Reynie,  auquel  Seignelay 
disait  dans  un  billet  du  11  janvier  1686:  «  A  l'égard  de  M.  le  duc  de 
La  Force,  Sa  Majesté  estime  nécessaire  d'attendre  son  retour  de  la 
campagne,  où  il  est  à  présent».  Dès  qu'il  fut  rentré  à  Paris,  le  roi 
«daigna  lui  parler  pour  sa  conversion  »,  rapporte  Dangeau,  d'accord 
sur  ce  point  avec  le  quatrième  livre  des  Mémoires  de  l'abbé  de 
Choisy  :  «  Le  roi  ne  se  contentait  pas  d'envoyer  des  prédicateurs 


'  «M"°  de  La  Force,  fille   de  M.  le  duc  porte    que    le    duc   de   La   Force  est  fort 

de    La    Force,    entra    fille  d'honneur  de  malade  chez  M.  de  Béringhen,  et  on   lit 

M"»  la  Dauphine,  quoique  le  nombre  de  dans    une   autre  du   17  juillet,    que  cette 

six  fut  rempli;    mais  la  considération  de  maladie  et  celle  de   la  duchesse  faisaient 

sa  qualité  et  de  sa  conversion  obligea  le  craindre  aux  Béringhen,  qu'après  la  mort 

roi  à  augmenter  le  nombre  en  sa  faveur»  des  deux  époux  le  roi  ne  fit  élever  leurs 

{^Mém.  de  Soiirclies,  II,  143).  enfants   dans  la  religion  catholique  (Fr. 

'  Une   note   de  police    du   23  juin  i683  7o52,  f»'  358  et  363). 


328  Révocation  de  l'Edit  de  Naufcs  a  Paris. 

dans  toutes  les  provinces,  il  prêchait  en  quelque  façon  lui-même  et, 
par  un  zèle  dig'ne  du  roi  très  chrétien,  il  fit  venir  dans  son  cabinet 
le  duc  de  La  Force,  huguenot  des  plus  opiniâtres,  et  le  pressa  avec 
tendresse  d'ouvrir  les  yeux  à  la  vérité  :  ce  qui  fut  pourtant  inutile». 
—  Tout  ce  que  le  roi  put  obtenir,  fut  une  promesse  contrainte  de 
voir  l'archevêque  de  Paris.  Les  mœurs  relâchées  de  M.  de  Harlay  *, 
qui  était  la  fable  de  la  cour  et  de  la  ville,  le  rendaient  peu  propre  à 
la  mission  de  convertisseur.  Ses  entrevues  avec  M.  de  La  Force 
demeurèrent  infructueuses;  il  en  informa  Seignelay,  qui  lui  répondit 
le  3o  janvier  : 

Comme  il  parait  clairement  par  votre  lettre  qu'il  n'y  a  de  parti  à  prendre 
à  l'égard  de  M.  le  duc  de  La  Force,  que  celui  de  lui  permettre  d'aller  en 
Angleterre,  à  quoi  Sa  Majesté  ne  veut  pas  consentir,  ou  celui  de  la  crainte, 
Sa  Majesté  s'est  déterminée  à  lui  envoyer  demain  au  matin  un  officier  de 
ses  gardes. 

L'officier  était  porteur  de  la  lettre  suivante  : 

Du  3o  janvier  t686. 

Mon  cousin,  j'apprends  avec  déplaisir  que,  nonobstant  les  raisons  pres- 
santes qui  ont  dû  vous  déterminer  à  vous  réunir  à  la  religion  catholique,  et 
les  marques  d'amitié  et  de  considération  que  je  vous  ai  données,  vous  vous 
laissez  aller  aux  mauvais  conseils  de  ceux  qui  veulent  vous  retenir  dans  les 
erreurs  d'une  religion  que  je  ne  veux  plus  tolérer  dans  mon  royaume.  C'est 
ce  qui  m'a  porté  à  vous  écrire  cette  lettre,  pour  vous  dire  que  je  veux  que 
vous  vous  retiriez  dans  votre  maison  de  La  Boulaye  aussitôt  que  vous  l'aurez 
reçue,  et  que  vous  remettiez  vos  enfants  entre  les  mains  du  sieur  de  La  Reynie, 
que  j'ai  commis  à  cet  effet,  me  reservant  de  pourvoir  à  leur  instruction.  Et  la 
présente  n'étant  à  autre  fin,  je  prie  Dieu,  etc. 

Louis. 

En  conséquence,  La  Reynie  en  personne  alla  prendre  les  gar- 
çons et  les  mena  au  collège  des  Jésuites,  tandis  que  M"^ de  La  Reynie 
menait  les  filles  au  couvent  désigné  par  l'archevêque.  L'aîné  étant 
«de  complexion  extrêmement  faible»,  le  P.  La  Chaise  fut  lui- 
même  recommander  aux  bons  Pères  de  prendre  un  soin  tout  parti- 
culier de  sa  santé.  Quant  au  garçon  et  à  la  fille  âgés  de  moins  de 
sept  ans,  le  roi  ordonna,  le  lendemain,  de  les  confier  à  la  duchesse 
de  Saint-Simon,  qui  voulut  bien  s'en  charger.  De  son  côté,  le  coad- 


'  C'est   lui    que    La   Bruyère    avait   en  faut;  ils  sont  même  si  mallieurcux  que 

vue  lorsqu'il  dcrivit:    «Il  coûte  moins  à  ce  vice   est    souvent   celui   qui  convenait 

certains  hommes  de  s'enrichir  de   mille  le  moins  à  leur  état,   et  qui  pouvait  leur 

vertus  que  de  se  corriger  d'un  seul  de-  donner  dans  le  monde  plus  de  ridicule». 


Prisons  et  Couvents.  829 

juteur  de  Rouen  s'empressa  de  se  rendre  à  La  Boulaye,  et  de  faire 
connaître  à  Versailles  l'espérance  qu'il  emportait  de  sa  conversation 
avec  M.  de  La  Force.  Seignelay,  ne  se  fiant  qu'à-demi  à  l'impres- 
sion du  coadjuteur,  écrivit  à  l'exilé  le  28  février  : 

S'il  est  vrai  que  vous  soyez  dans  la  disposition  de  donner  à  Sa  Majesté 
entière  satisfaction,  en  vous  réunissant  de  bonne  foi  à  la  religion  catholique, 
conformément  à  la  profession  de  foi  dressée  par  Ms''  l'archevêque  de  Paris, 
vous  pouvez  sans  difficulté  partir  quand  il  vous  plaira  de  chez  vous  pour 
vous  rendre  auprès  de  Sa  Majesté,  qui  est  disposée  à  vous  donner  des  marques 
de  son  amitié  particulière. 

Il  était  difficile  et  périlleux  de  résister  à  ces  flatteuses  pro- 
messes: une  fois  la  lutte  engagée,  le  roi  ne  pouvait  reculer  et  son 
pouvoir  n'avait  point  de  limites.  M.  de  La  Force,  qui  était,  selon 
Saint-Simon,  «un  très  bon  et  honnête  homme  et  rien  de  plus», 
résista  cependant.  Venant  d'un  homme  qui  ne  se  distinguait  point 
par  l'énergie  de  la  volonté,  cette  résistance  parut  surprenante.  Les 
convertisseurs  l'attribuèrent  à  la  duchesse,  dont  le  caractère  était 
plus  fortement  trempé  et  l'âme  invincible  même  à  la  puissance 
royale.  On  résolut  de  séparer  les  époux.  Seignelay  écrivit  au  mari 
le  i5  avril:  «Sa  Majesté  veut  que  vous  vous  rendiez  incessam- 
ment ici,  pour  apprendre  ses  intentions  sur  tout  ce  qui  vous 
regarde  ». 

Le  duc  accourut.  Dès  le  18,  il  était  enfermé  dans  le  couvent  de 
Saint-Magloire,  au  faubourg  Saint-Jacques,  avec  deux  de  ses 
domestiques,  et  le  P.  La  Chaise  recevait  l'ordre  de  l'y  visiter. 
Livré  aux  sophismes  insinuants  des  P.  de  l'Oratoire,  obsédé  sur- 
tout par  le  père  Charles  Bordes  et  privé  de  l'appui  tutélaire  de  la 
duchesse,  il  faiblit  et  se  laissa  conduire  à  Notre-Dame'.  Un  attaché 
de  l'ambassade  de  Hollande  en  transmit  la  nouvelle  à  la  Gazette  de 
Harlem^:  «Paris,  le  21  mai  1686.  Le  duc  de  La  Force  a  déclaré,  à 
ce  que  l'on  dit,  dimanche  dernier,  dans  l'église  de  Notre-Dame, 
à  l'archevêque  de  Paris,  qu'il  était  catholique  ».  Le  Mercure  galant 
inséra,  entre  la  liste  des  Bénéfices  donnés  par  le  roi  et  celle  des 
Devineurs  des  Enigmes  du  mois  passé,  l'avis  suivant  :  «  Enfin  M.  le 
duc  de  La  Force,  après  avoir  eu  plusieurs  conférences  avec 
M.  l'archevêque  de  Paris,  a  été  entièrement  convaincu  des  erreurs 
de  la  religion  protestante.  Plus  cette  conquête  a  coûté  de  soins,  plus 
elle  est  glorieuse  à   l'Eglise   et  à  ce  prélat;  et  plus  M.  le  duc   de 

'  Contrairement    à    ce    qu'a   cru    Haag  2  Bitllct.,  z'  sér.,  XV,  403. 

Fr.  pr.,  2=  édit.,  III,  893). 


33o  Révocation  de  l' Edit  de  Nantes  a  Paris. 

La  Force  a  cherché  à  s'éclaircir  pleinement  sur  tous  ses  doutes, 
plus  on  a  sujet  de  croire  qu'il  a  été  pénétré  des  lumières  de 
la  foi'». 

Ce  fut  sans  doute  à  ce  moment  que  la  duchesse  eut  l'intention 
de  passer  à  l'étranger,  et  que  le  comte  D'Avaux,  notre  ambas- 
sadeur à  La  Haye,  écrivit:  M.  Claude  cherche  un  guide  pour 
faire  sortir  de  France  M.  de  La  Force,  qui  veut  se  sauver 
(Aff.  étr.  1686). 

La  suite  fit  voir  qu'on  s'était  trop  hâté  de  triompher;  mais 
pendant  quelques  mois  M.  de  La  Force  passa  pour  nouveau  catho- 
lique :  c'est  en  cette  qualité  que,  le  12  septembre,  on  lui  permit  de 
voir  M""  Le  Coq  (Marie  de  Béringhen)  sa  belle-sœur  à  la  Visitation 
Sainte-Marie  à  Saint-Denis,  et  que,  le  22,  il  fut  invité  à  écrire  à  son 
beau-frère  Théodore  de  Béringhen,  détenu  à  la  Bastille.  Bientôt 
cependant  la  réalité  de  sa  conversion  parut  douteuse  :  le  28  mars 
1687,  il  reçut  l'ordre  de  se  défaire  d'un  valet  suisse  et  d'une  femme 
de  chambre  qui  faisaient  profession  de  la  R.  P.  R.  Le  6  avril, 
Seignelay  lui  mandait  encore  de  congédier  la  demoiselle  de  Bois- 
dubert  (Boishubert?),  parente  d'un  ministre,  laquelle  était  près  delà 
duchesse.  Enfin  la  tempête,  qu'il  avait  cru  éloigner  par  une  abjura- 
tion équivoque,  éclata. 

Le  29  juin  1689,  le  sieur  de  Brissac,  major  des  gardes  du 
corps,  fut  désigné  pour  aller  arrêter  le  duc  de  La  Force  et  le  con- 
duire à  la  Bastille^  et  le  sieur  de  Castain,  exempt  des  gardes  du 
corps,  pour  arrêter  la  duchesse  et  la  conduire  au  château  d'Angers 
avec  ses  suivantes.  Sur  ces  entrefaites,  on  eut  avis  que  M.  de  La 
Force  allait  venir  à  Paris,  et  les  résolutions  furent  modifiées.  Le 
i3  juillet,  tandis  qu'on  arrêtait  la  duchesse  à  La  Boulaye,  le  duc 
était  arrêté  à  Paris  ^.  On  les  soupçonnait  d'avoir  chez  eux  quelque 
ministre  ou  proposant,  et  «  pour  découvrir  toutes  leurs  intrigues  et 
cabales  »,  on  mit  le  scellé  sur  leurs  papiers  et,  dans  leur  hôtel  de  la 
rue  de  Seine  ',  une  garnison,  qui  n'en  sortit  qu'après  le  29  août.  Le 


'  Au     mois    de    juin,     le    marquis    de  du  Rourc.  On  a  aussi  mené  à  la  Bastille 

Sourches  enregistrait  aussi  dans  ses  Mé-  M.  de   Vivans,    son    cousin-germain    qui 

moires  la  conversion  de  M.  le  duc  de  La  logeait  avec  lui  ». 

force.  3  |,e   duc   Viabitait    l'appartement   entre 

2  Dangeau    écrivait    le   14    juillet    1G89:  cour  et    jardin,    et    M.    de    Vivans,  l'ap- 

ic  I.e  major  des  gardes  est  revenu  ce  matin  parlement  donnant   sur   la  rue.    Celui-ci 

de  Paris,    où   il    était    allé   arrêter  le  duc  avait   chez    lui    une    valise  contenant  du 

de  La  Force  et  le  conduire  à  la  Bastille.  linge   qui  appartenait   à  Cluscl   du   Con- 

M.  de  La  Rcynie  a   fait   mettre  le   scellé  dut  (Fr.  81  ir).  f°  SO- 
chez  lui.    On    l'arrêta    chez    la  marquise 


Prisons  et  Couvents.  33i 

prétendu  proposant  n'était  autre  que  M.  de  Vivans,  comte  de 
Panjas,  cousin-germain  de  M.  de  La  Force,  chez  lequel  il  demeu- 
rait. M.  de  Vivans,  qui  avait,  en  effet,  pris  la  parole  dans  des 
assemblées,  fut  arrêté  et  conduit  à  la  Bastille  en  même  temps  que 
son  cousin.  Le  Mercure  historique  du  mois  d'août  contenait  la  nou- 
velle suivante  : 

Le  comte  de  Lauzun,  qui  est  le  parent  du  duc',  a  eu  ordre  de  l'aller  voir 
[à  la  Bastille],  et  de  tâcher  adroitement  de  savoir  de  lui  s'il  ne  se  sentait 
coupable  de  rien  qui  fût  cause  de  son  malheur.  M.  le  duc  lui  témoigna  qu'il 
n'était  coupable  que  de  trop  aimer  sa  religion,  et  qu'il  ne  demandait  aucune 
grâce  si  on  le  pouvait  convaincre  de  quelque  autre  crime.  Mesdames  ses  filles 
sont  allées  se  jeter  aux  pieds  de  Sa  Majesté  pour  solliciter  en  sa  faveur.  Le 
roi  leur  a  répondu  qu'elles  ne  devaient  rien  craindre  pour  leur  famille...,  et 
que,  s'il  avait  fait  arrêter  le  duc  leur  père,  ce  n'était  que  pour  l'empêcher  de 
faire  quelque  sottise. 

En  fait  de  cabales  et  d'intrigues,   on  ne  découvrit  qu'un  testa- 
ment dans  lequel  M.  de  La  Force  s'exprimait  ainsi  ^  : 

Notre  intention  est  et  a  toujours  été  de  vivre  et  de  mourir  dans  la  reli- 
gion réformée  que  nous  croyons  être  la  vraie  religion  de  Jésus-Christ,  que 
ses  apôtres  ont  annoncée  et  que  nous  trouvons  la  seule  qui  est  conforme  à  la 
parole  de  Dieu.  Seigneur  Jésus,  qui  nous  donnes  ces  sentiments,  augmente 
notre  foi,  fais-nous  miséricorde  et  nous  pardonne  si,  dans  un  acte  de  fragilité, 
nous  avons  signé  par  obéissance,  contre  les  sentiments  de  notre  conscience, 
que  nous  changions  de  religion,  quoique  jamais  nous  n'en  aj'ons  eu  la  pensée. 
Nous  savons  et  reconnaissons  qu'en  cela  nous  avons  fait  un  très  grand  péché; 
c'est  pourquoi  nous  te  supplions,  ô  Grand  Dieu,  de  nous  pardonner  et  de  nous 
faire  grâce  et  miséricorde,  et  d'avoir  égard  à  notre  repentance.  Nous  vou- 
drions avoir  coupé  cette  main,  selon  ton  commandement,  et  qu'elle  n'eût  point 


'  C'est-à-dire  son  oncle,  puisqu'il  avait  d'abjurer;    car    Seignelay    lui   écrivait  le 

épousé  (i63o)  Charlotte  de  Caumont,   sa  12  mai   1686: 

tante.   Le  comte   de   Lauzun  était  catho-  ,,   , 

,.                  .               ,             ^             .         ^,,  Madame,  j  ai  rendu   compte   au   roi  de  ce 

lique,    mais   non    la   comtesse  ni  sa  fil  e,  ,            -  .,  „  "    ^         , 

««m,    j      E>  1                /             j              .              ,  'î"<=  ■^'°"5  m'avez   fait  Thonneur  de  m'écrire, 

M-    de   Belsunce    (sans   doute    Anne    de  et  Sa  Majesté   a   bien  voulu  faire   expédier 

Caumont   de    Lauzun,    mariée   en    1668  à  rarret  que  vous  demandez,  je  vous  l'envoierai 

Armand    de  Belsunce).    Arrivées    à  Paris  incessamment.  A  regard  de  MM.  vos  enfants 

dans   les   premiers  mois   de  1686  avec  ies  Sa  Majesté  fera  considération  sur  leurs  ser- 

cinq  enfants  de  M""  de  Belsunce,  et  n'ayant  'vices,  et  vous_  ne  devez  pas  douter  que  votre 

«  pas  encore  pris  la  résolution  convenable  réunion    à   l'Église    n'eng.age   fortement   Sa 

à  leur    salut    et    à    la    satisfaction    de  Sa  "^J"te   à   leur   donner   des  marques   de  sa 


protection  (O»  30). 

peine,  le  23  mars,  la  permission    d'y  se-  ''  Mercure    hist.    et    polit.,    mai    1699, 

journer  une  quinzaine  (0«  So).   La  com-       p.  677. 


Majesté  1),  ces  dames  n'obtinrent  qu'avec 
peine,  le  23  mars,  la  permission  d'y  sé- 
journer une  quinzaine  (O'  So).  La  com- 
tesse ne  tarda  sans  doute  point  à  feindre 


332  Revocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

signé  ce  que  dans  la  vérité  notre  cœur  n'a  jamais  embrassé  ni  cru.  Nous 
t'avons  déclaré  plusieurs  fois  notre  faute  et  notre  douleur;  et  cette  déclaration 
est  suivie  d'une  véritable  et  sincère  repentance;  nous  ne  doutons  point  de  ton 
pardon  et  de  ta  grâce  salutaire,  que  nous  te  demandons  de  toutes  nos  forces 
et  avec  toute  l'ardeur  qui  nous  est  possible,  etc. 

Sans  nul  doute,  cette  rétractation  solennelle  avait  été  inspirée 
par  les  exhortations  de  quelque  pasteur  du  Désert  traversant  le 
nord  de  la  France.  On  devine  si  une  pièce  semblable  était  propre  à 
apaiser  l'irritation  du  roi.  Le  19  juillet,  il  ordonna  de  congédier  les 
deux  laquais  que  le  prisonnier  avait  menés  avec  lui  à  la  Bastille,  et 
de  ne  lui  laisser  qu'un  valet  de  chambre  ;  trois  domestiques,  arrêtés 
à  La  Boulaye,  furent  envoyés  au  château  de  Pont-de-l'Arche,  et 
trois  femmes  de  chambre  (Bordier,  Huvé  et  Jeanne  Bernard)  qu'il 
fallut  expulser  du  royaume  le  18  janvier  1691,  furent  mises  aux 
Nouvelles-Catholiques  de  Paris.  Cependant  on  continua  de  traiter 
M.  de  La  Force  autrement  qu'un  homme  du  commun;  dès  le  28  juil- 
let 1689,  il  était  autorisé  à  avoir  deux  valets  anciens  catholiques. 
Le  3  octobre,  on  lui  permit  de  voir  son  intendant,  son  avocat  et 
son  médecin  Du  Chesne,  à  peine  sorti  lui-même  de  la  Bastille,  oii 
il  avait  passé  plus  de  huit  mois  (27  novembre  1688  —  i3  septembre 
1689")  pour  la  R.  Au  mois  de  février  1690,  comme  M.  de  La  Force 
prétendait  que  son  hôtel  lui  était  à  charge,  on  s'empressa  de  lever 
les  scellés  qui  y  étaient  apposés,  afin  qu'il  pût  disposer  de  cette 
maison  ;  le  12  avril,  on  lui  accorda  la  permission  de  se  promener 
pour  sa  santé  dans  le  jardin  de  la  forteresse  ;  le  20  mai, 
celle  de  recevoir  son  homme  d'affaires  et  l'avocat  Chardon, 
représentant  de  M°"=  de  Mekelbourg,  qui  avait  une  affaire  contre 
lui  au  sujet  de  la  terre  de  La  Boulaye;  enfin,  le  12  novembre,  on  lui 
permit  de  voir  le  chirurgien  Bessiére,  dont  ses  infirmités  exigeaient 
les  soins. 

Quant  à  la  duchesse,  elle  obtint,  le  14  septembre,  l'autorisation 
de  se  promener  sur  le  rempart  du  château  d'Angers,  d'oii,  selon 
L Inquisition  française  III,  207,  elle  fut  un  jour  précipitée  dans  le 
fossé  sans  se  faire  aucun  mal:  «Le  vent  ayant  enlevé  cette  illustre 
dame  de  dessus  la  plate  forme  où  elle  prenait  l'air, .. .  elle  fut  mira- 
culeusement préservée  d'une  mort  qui  paraissait  imminente  et 
comme  portée  par  les  anges  de  Dieu».  Malgré  la  surveillance 
dont  elle  était  l'objet,  elle  trouva  moyen  de  correspondre  avec  un 
ami  resté  en  liberté.  On  surprit  une  lettre  qu'elle  avait  confiée  à  un 
soldat  de  la  garnison,  et  une  autre,  adressée  à  un  sergent  pour  lui 
être  remise.  L'auteur  présumé  de  celle-ci,   M"'^   de  l'Isle,  logée  à 


Prisons  et  Couvents.  333 

l'hôtel  de  La  Torce,  fut  envoyée  au  château  de  Ham  '.  Toutefois 
au  mois  de  janvier  lôgo,  la  duchesse  fut  autorisée  à  répondre  à 
une  lettre  que  le  comte  de  Lauzun  lui  avait  adressée  avec 
permission  du  roi.  En  juin,  sa  santé  était  tellement  altérée 
qu'elle  demanda  un  notaire  et  un  magistrat  pour  rédiger  ses  vo- 
lontés dernières;  on  lui  refusa  l'un  et  l'autre,  et  le  gouverneur  du 
château  eut  l'ordre  de  la  faire  examiner  par  un  médecin  dont  il  fût 
sûr.  Elle  guérit  et  essaya,  au  mois  de  mars,  de  se  faire  donner  les 
ouvrages  de  Claude  et  de  Jurieu,  que  Pontchartrain  lui  refusa,  en 
prescrivant  de  ne  mettre  à  sa  disposition  que  les  livres  désignés  par 
l'évêque  d'Angers. 

Vingt  mois  de  captivité  à  la  Bastille  avaient  notablement  dimi- 
nué en  M.  de  La  Force  un  zèle  qui  allait  s'affaiblissant  chaque 
jour,  et  les  convertisseurs  faisaient  peu  à  peu  leur  œuvre  de  ter- 
mites. En  mars  1691,  on  lui  dépêcha  l'archevêque  de  Sens  pour 
donner  l'assaut  à  sa  conscience,  puis  M'"'=  de  Courtomer,  sa  fille, 
nouvelle  catholique  zélée.  Il  parut  sensible  à  leurs  incitations;  aussi, 
le  28  avril,  quitta-t-il  la  Bastille  pour  retourner  à  Saint-Magloire,  où 
il  avait  faibli  une  première  fois.  On  lit  dans  le  Mercure  historique  du 
mois  de  mai  :  «  Enfin  M.  le  duc  de  La  Force  est  sorti  de  la  Bastille, 
et  a  été  conduit  aux  P.  de  l'Oratoire.  Ce  changement  de  condition 
a  fait  croire  à  quelques  personnes  qu'il  avait  changé  de  religion 
pour  une  seconde  fois,  ou  que  du  moins  il  avait  promis  de  se  faire 
instruire».  Pontchartrain  lui  écrivait,  le  i3  du  même  mois  : 

Le  roi  a  bien  voulu,  sur  les  témoignages  qui  lui  ont  été  rendus  de  la 
bonne  disposition  en  laquelle  vous  êtes  à  présent,  vous  permettre  de  vous 
retirer  avec  M™"^  de  Courtomer.  Ainsi  vous  pourrez,  quand  il  vous  plaira, 
sortir  de  Saint-Magloire  et  venir  saluer  Sa  Majesté  qui  le  trouvera  bon.  Je 
vois  avec  plaisir  que  vous  êtes  sur  le  point  de  rentrer  dans  les  bonnes  grâces 
de  Sa  Majesté,  et  je  vous  assure  que  personne  ne  prend  plus  de  part  que 
moi  à  tout  ce  qui  vous  regarde. 

Le  même  jour,  le  receveur  des  consignations  recevait  l'ordre  de 
payer  à  M.  de  La  Force  la  somme  de  1281  livres,   qu'il  lui  avait 


'  Un    catholique   nommé    Crosnier    ou  (i5  septembre  1689).  Ce  misérable,  voyant 

Crounier,  peut-être  avocat,  enfermé  dans  expulser   de    France    les   huguenots    qui 

les  prisons  de  Paris  pour  avortements  et  n'avaient  pas  abjuré,   essaya  de    se  faire 

autres    crimes,    et    transféré    le    24    avril  passer    pour    tel.     En    1690,    après   avoir 

1ÔS7    au  château    d'Angers,    où    il  devait  communié  catholiquement  trois  ou  quatre 

être  détenu    toute    sa    vie,    fut    impliqué  fois,  il  se  déclarait  de  nouveau  protestant, 

dans  celte    affaire,    et    l'intendant  Mire-  dans  le  vain  espoir  de  recouvrer  la  liberté 

niénil     reçut    l'ordre    d'aller    l'interroger  ^O  '  3i  et  34}. 


334  Révocation  de  FEdit  de  Nantes  à  Paris. 

refusée  jusqu'alors,  à  cause  des  défenses  concernant  les  nouveaux 
catholiques.  Le  i3  juin,  Seignelay  écrivait  à  La  Reynie: 

Je  vous  envoie  l'ordre  que  vous  m'avez  dit  être  nécessaire  pour  faire 
remettre  à  M.  le  duc  de  La  Force  les  papiers  et  autres  clioses  qui  furent 
saisis  lorsqu'il  fut  arrêté.  Sa  Majesté  veut  qu'en  votre  présence  il  brûle  ce 
mauvais  testament  qu'il  avait  fait,  afin  que  pareille  faute  demeure  dans 
l'oubli. 

Le  3  décembre,  M.  D'Autichamp,  lieutenant  du  roi  au  château 
d'Angers,  des  mauvais  traitements  duquel  les  prisonniers  se 
plaignaient  souvent  à  Pontchartrain,  fut  autorisé  a  recevoir  des 
lettres  de  M.  de  La  Force,  et  à  lui  faire  tenir,  mais  rarement,  des 
nouvelles  de  la  santé  de  sa  femme,  sans  rien  ajouter  de  plus. 

Non  seulement  celle-ci  n'entrevoyait  pas  le  jour  où  elle  pourrait 
sortir  de  la  forteresse  ;  mais  M.  D'Autichamp  reçut,  le  lo  février 
1698,  l'ordre  de  la  tenir  plus  étroitement  qu'il  n'avait  encore  fait, 
ainsi  que  les  servantes  anciennes  catholiques  qu'il  lui  avait  données. 
Le  second  «acte  de  fragihté»  de  son  mari  attrista  la  duchesse  plus 
qu'il  ne  la  surprit;  ce  fut  un  nouveau  sujet  de  prières  et  de  larmes, 
ajouté  à  l'angoisse  que  lui  causaient  ses  enfants  élevés  par  les  per- 
sécuteurs dans  la  religion  idolâtrique,  où,  selon  les  idées  du  temps, 
ils  ne  pouvaient  faire  leur  salut.  Ces  chers  objets  de  sa  tendresse 
seraient-ils  donc  perdus  éternellement  parce  que  la  violence  les  lui 
avait  ravis  ?  —  On  aime  à  penser  que  ce  cœur  déchiré,  mais 
demeuré  ferme,  sut  trouver  dans  l'abîme  de  la  douleur  au  moins 
l'espérance  que  Dieu  regarde  au  cœur  plus  qu'au  drapeau  ecclé- 
siastique, et  à  la  sincérité  des  âmes  plus  qu'à  la  vérité  des  concep- 
tions religieuses.  Autrement  de  quel  œil  cette  héroïne  de  la  foi 
protestante,  eût-elle  pu  voir  deux  de  ses  filles  prendre  le  voile  l'une 
après  l'autre,  et  la  troisième  sur  le  point  d'embrasser  aussi  la  vie 
monastique  ? 

En  1694,  le  roi  permit  aux  deux  époux  de  correspondre  de 
temps  à  autre  par  lettres  ouvertes,  dont  M.  D'Autichamp  commu- 
niquait le  contenu  à  Pontchartrain.  Ce  n'était  qu'un  bien  léger 
adoucissement  apporté  aux  maux  de  la  duchesse,  qui  réclamait 
vainement  la  liberté.  Pontchartrain  lui  écrivait  le  10  mars  : 

J'ai  donné  au  roi  la  lettre  que  vous  m'avez  fait  l'honneur  de  m'adresser 
pour  lui,  et  je  lui  ai  rendu  compte  de  ce  que  portait  celle  que  vous  m'avez 
écrite.  Sa  Majesté  m'a  ordonné  de  vous  faire  savoir  qu'elle  est  sensible  aux 
maux  que  vous  soufi'rcz  et  qu'elle  voudrait  bien  les  diminuer;  mais  que,  comme 
par  votre  lettre  il  ne  parait  pas  que  vous  ayez  changé  de  sentiment,  elle  ne 
peut  vous  donner  la  liberté  sans  contrevenir  aux  règles  qu'elle  s'est  prescrites. 


Prisons  et  Cojtveiits.  335 

La  santé  de  la  prisonnière,  fortement  ébranlée  par  cinq  années 
d'une  dure  captivité,  nécessitait  un  séjour  aux  eaux  de  Vichy  et  à 
Bourbon,  que  le  roi  ne  pouvait  refuser  à  une  duchesse,  même  héré- 
tique et  opiniâtre.  Il  lui  écrivit  donc  le  16  août  1694  : 

Ma  cousine,  encore  que  les  mêmes  raisons  qui  m'ont  obligé  de  vous 
envoyer  dans  mon  château,  d'Angers,  ne  me  permettent  pas  de  vous  en  laisser 
sortir,  j'ai  bien  voulu  consentir  que  vous  lassiez  un  voyage  à  Vichy  et  à 
Bourbon,  sur  la  nécessité  qu'on  m'a  assuré  que  vous  en  aviez  pour  votre 
santé,  ainsi  je  vous  écris  cette  lettre  pour  vous  dire  que  je  veux  que  vous 
vous  y  transportiez  quand  bon  vous  semblera,  à  la  charge  qu'incontinent 
après  l'usage  des  eaux,  vous  retourniez  audit  château  d'Angers,  à  quoi  m'as- 
surant  que  vous  satisferez  ponctuellement,  je  prie  Dieu,  etc. 

Louis. 

En  accordant  cette  faveur  restreinte  à  la  malheureuse  et  vaillante 
femme,  le  despotisme  royal  n'entendait  pas  cependant  la  soustraire 
à  la  surveillance  de  la  police.  Elle  fut  pourvue  d'un  véritable 
garde-du-corps  qui  ne  devait  point  la  perdre  de  vue,  mais  observer 
tous  ses  mouvements,  noter  les  personnes  avec  lesquelles  elle  s'en- 
tretiendrait, s'assurer  qu'elle  n'aurait  point  de  conférences  avec 
des  «gens  suspects»,  et  ne  ferait  aucun  exercice  de  la  R.  ou  autre 
chose  semblable.  Le  sieur  Huot,  chargé  de  cette  mission,  était 
porteur  d'une  lettre  de  cachet  pour  arrêter  la  duchesse  dans  le  cas 
où  elle  aurait  tenté  de  s'absenter.  Comment  ne  pas  abuser  d'un  tel 
pouvoir?  11  parait  qu'Huot,  qui  n'avait  point  la  poUtesse  du  mo- 
narque, se  laissa  entraîner  à  des  excès  de  zèle,  que  Pontchartrain 
dut  réprimer  par  une  lettre  du  3  octobre  : 

J'ai  dit  à  M.  le  duc  de  La  Force  que  la  volonté  du  roi  est  que  M""  la 
duchesse  de  La  Force  ait  toute  la  liberté  de  recevoir  des  visites,  et  d'en  faire 
pendant  qu'elle  sera  aux  eaux;  ne  la  contraignez  en  aucune  manière,  et  en 
vous  conduisant,  comme  je  vous  l'ai  dit,  avec  toute  sorte  de  respect  et  d'égards, 
faites  qu'elle  ait  lieu  d'être  contente  de  vous. 

L'état  physique  de  la  duchesse  ne  s'étant  point  amélioré,  le  roi 
lui  permit,  le  17  octobre,  de  passer  trois  mois  à  Orléans  sans  en 
sortir,  toujours  accompagnée  d'Huot,  et  à  condition  de  se  rendre 
de  Bourbon  à  Orléans  «parle  droit  chemin,  sans  aller  ailleurs». 
En  lui  transmettant  cette  autorisation,  Pontchartrain  ajoutait  : 

Je  souhaite.  Madame,  que  vous  y  rétablissiez  votre  santé,  et  que  Dieu 
vous  y  inspire  les  sentiments  qui  conviennent  au  salut  et  au  repos  de  votre 
famille. 


336  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Parts. 

Le  3  août  1695,  à  demi-vaincu  par  cette  constance  inébranlable,  le 
monarque  sembla  enfin  s'adoucir  et  permit  à  M'"'^  de  La  Force  de 
se  retirer  à  La  Boulaye,  près  de  son  mari,  mais  toujours  sous  la 
surveillance  de  l'espion  qui  ne  l'avait  point  quittée  depuis  un  an.  Au 
mois  de  mai  de  l'année  suivante,  il  lui  fut  permis  de  s'absenter  un 
ou  deux  jours  de  La  Boulaye,  pour  aller  consulter  le  médecin  de 
Chaudray.  Huot  ne  la  quitta  que  par  ordre  du  29  juillet,  c'est-à-dire 
au  bout  de  trois  ans. 

Petit  à  petit  et  les  préjugés  aristocratiques  aidant,  le  roi  en 
était  venu  à  tolérer  dans  son  royaume  une  protestante  non  con- 
vertie, mais  une  seule.  Quelques  mois  après,  le  duc  de  La  Force 
tomba  malade,  et  comme  les  soins  de  la  duchesse  lui  devenaient 
plus  nécessaires  que  jamais,  le  roi  exila  celle-ci  par  la  lettre  sui- 
vante : 

Versailles,  le  8  décembre  1697. 

Ma  cousine,  je  ne  doute  pas  que  mon  cousin  le  duc  de  La  Force  n'ait 
connu  en  touies  occasions,  et  particulièrement  en  celle  de  sa  conversion  en  la 
religion  catholique,  l'amitié  que  j'ai  toujours  eue  pour  lui;  je  crois  ne  pouvoir 
lui  en  donner  des  marques  plus  sensibles  qu'en  éloignant  de  lui  les  personnes 
qui,  dans  l'extrémité  de  sa  vie,  pourraient  lui  inspirer  des  sentiments  contraires 
aux  bonnes  dispositions  dans  lesquelles  il  a  paru  depuis  sa  réunion.  Ainsi  je 
suis  obligé  de  vous  dire,  que  mon  intention  est  que  vous  vous  retiriez  de  La 
Boulaye  aussitôt  que  cette  lettre  vous  sera  rendue,  et  que  vous  vous  abste- 
niez d'y  retourner  jusqu'à  nouvel  ordre,  à  quoi  m'assurant  que  vous  satisferez 
ponctuellement,  je  prie  Dieu  qu'il  vous  ait,  etc. 

Louis. 

Peu  importait  au  roi  que  le  duc  mourût,  mais  il  voulait  qu'il  mourût 
catholique  ;  il  voulait  conserver  une  conquête  qui  lui  était,  pour 
ainsi  dire,  personnelle.  11  restait  à  savoir  quelle  conduite  tiendrait 
la  duchesse,  retirée  dans  sa  terre  de  La  Force  (Dordogne).  N'allait- 
elle  point  y  réveiller  le  zèle  en  faveur  de  la  religion  proscrite  ?  — 
Une  lettre  de  cachet,  sollicitée  par  le  confesseur,  qui  songeait  à 
tout,  y  pourvut.  En  l'adressant  au  P.  La  Chaise,  le  8  décembre, 
Pontchartrain  y  joignait  les  lignes  suivantes  : 

Je  vous  envoie  l'ordre  du  roi  que  vous  avez  demandé  pour  M""'  la 
duchesse  de  La  Force,  afin  que  M.  l'évêque  de  Bazas  en  puisse  faire  l'usage 
qu'il  se  propose,  s'il  s'y  trouve  obligé. 

Le  sort  de  la  duchesse  était  donc  entre  les  mains  du  surveillant 
mitre  qui  remplaçait  Huot. 

Revenu  à  la  santé,  Jacques-Nompar  de  Caumont  fit  cession 


Prisons  et  Couvents.  387 

de  son  duché-pairie  de  La  Force  à  son  fils  aîné,  Henri-Jacques 
Nompar,  âgé  de  vingt-trois  ans.  Par  un  brevet  du  i5  juin  1698,  qui 
constituait  une  rare  faveur,  le  roi  conserva  au  père  et  à  la  mère 
les  mêmes  honneurs,  entrées  à  Versailles,  etc.,  dont  ils  jouissaient 
auparavant.  Peu  touchée  de  la  gloire  mondaine,  la  duchesse  s'effor- 
çait de  détourner  son  mari,  ses  fîls  et  tout  son  entourage,  d'un  culte 
qu'ils  ne  professaient  que  par  crainte.  Bientôt  (21  octobre)  des 
plaintes  parvinrent  au  roi  sur  le  compte  de  cinq  domestiques  nou- 
veaux catholiques  qui  faisaient  «mal  leur  devoir».  Le  r6  novembre, 
Pontchartrain  écrivait  à  M.  de  La  Bourdonnaye,  intendant  de  la 
province  : 

Le  roi  qui  a  très  juste  sujet  d'être  mécontent  de  la  conduite  de  M.  le  duc 
et  de  M""  la  ducliesse  de  La  Force  et  de  quelques-uns  de  leurs  enfants,  m'a 
ordonné  de  vous  écrire  de  vous  transporter  à  La  Boulaye,  pour  leur  faire 
entendre  ses  intentions  et  faire  exécuter  ses  ordres  à  leur  égard. 

Pour  cet  effet,  vous  devez  être  informé  que  Sa  Majesté,  qui  a  toujours 
honoré  M.  le  duc  de  La  Force  d'une  amitié  et  d'une  estime  particulière,  fut 
très  sensible  à  la  sincérité  de  la  conversion  qu'il  fit  il  y  a  quelques  années,  que 
par  cette  raison  elle  a  pris  soin  de  l'éducation  de  ses  enfants,  leur  a  donné 
des  pensions  et  a  doté  ses  lîlles  qui  ont  voulu  être  religieuses.  Sa  Majesté  a 
poussé  la  complaissance  jusqu'à  laisser  M'°'  de  La  Force  en  pleine  liberté  à 
La  Boulaye,  ce  qu'elle  n'a  encore  fait  pour  personne  de  ceux  qui  sont  dans 
l'état  d'opiniâtreté  et  d'endurcissement  en  la  R.  P.  R.  où  elle  se  trouve,  et 
cela  par  les  assurances  et  paroles  d'honneur  que  M.  le  duc  de  La  Force  a 
souvent  données  à  Sa  Majesté,  qu'il  ne  se  départirait  jamais  du  bon  parti 
qu'il  avait  pris,  et  que,  tant  que  M'°'  la  duchesse  de  La  Force,  aurait  le 
malheur  de  rester  dans  son  opiniâtreté,  au  moins  elle  ne  s'ingérerait  en 
aucune  manière  de  parler  de  religion  à  lui  ni  à  ses  enfants.  Cependant  Sa 
Majesté,  qui  avait  déjà  eu  de  justes  soupçons  contre  la  conduite  de  cette  dame 
pendant  la  maladie  qu'eut  M.  le  duc  de  La  Force  il  y  a  un  an,  apprend 
qu'enfin  M'"'  la  duchesse  de  La  Force,  ne  gardant  plus  de  mesures,  tâche  de 
les  pervertir  tous,  même  leurs  domestiques  nouveaux  catholiques.  Si  Sa 
Majesté  avait  écouté  son  ressentiment,  elle  aurait  d'abord  envoyé  ses  ordres 
pour  séparer  M""  de  La  Force  de  sa  famille,  et  la  mettre  en  lieu  où  ils 
n'eussent  pas  à  craindre  ses  mauvais  conseils;  mais  Sa  Majesté,  qui  conserve 
toujours  de  l'estime  pour  M.  le  duc  de  La  Force,  n'a  pas  voulu,  en  l'état  auquel 
il  peut  être  pour  sa  santé,  lui  ôter  quant  à  présent  les  secours  temporels  qu'il 
peut  recevoir  d'elle.  Ainsi  Sa  Majesté  m'ordonne  de  vous  écrire  de  vous  trans- 
porter incessamment  à  La  Boulaj'e,  avec  le  sieur  Dupoy,  lieutenant  de  la 
prévôté  de  l'hôtel,  que  je  fais  partir  d'ici  dès  demain  pour  se  rendre  près  de 
vous  à  Rouen;  Sa  Majesté  veut  que  vous  disiez  à  M.  le  duc  de  La  Force 
qu'elle  ne  se  serait  jamais  attendue  à  un  tel  manquement  de  parole  de  sa  part, 
qu'elle  a  un  juste  sujet  d'être  indignée  contre  lui  d'avoir  abandonné  les  pra- 
tiques de  la  R.  C,  en  laquelle  il  l'a  tant  de  fois  assurée  être  entré  de  bonne 
foi;  que  vous  disiez  à  M™'  la  duchesse  de  La  Force  que  la  seule  considération 
de  M.  son  mari  a  suspendu  sur  elle  les  ordres  de  Sa  Majesté;  qu'il  lui  sera 


338  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

permis  de  le  voir  pour  son  soulagement  et  leurs  affaires  domestiques,  mais 
qu'elle  n'aura  aucune  liberté  de  lui  parler  de  religion,  Sa  Majesté  voulant  qu'à 
cet  effet  le  sieur  Dupoy  reste  toujours  près  de  lui  jusqu'à  nouvel  ordre,  et 
rende  compte  jour  par  jour  de  ce  qui  se  passera  à  La  Boulaye. 

A  l'égard  de  M.  de  Castelnau,  leur  fils,  le  même  officier  a  ordre  de  l'ar- 
rêter et  de  le  conduire  à  la  Bastille. 

Sa  Majesté  veut  aussi  que  vous  disiez  à  M.  le  marquis  de  La  Force  de  se 
rendre  ici,  afin  que  je  puisse  lui  faire  savoir  les  intentions  de  Sa  Majesté. 

Les  ordres  donnés  à  l'officier  de  police  envoyé  en  garnisaire 
étaient  ainsi  conçus  : 

Le  sieur  Dupoy  restera  auprès  de  M.  de  La  Force,  sera  toujours  près  de 
sa  personne,  et  empêchera  que  ni  M"""  de  La  Force,  ni  quelque  autre  per- 
sonne que  ce  puisse  être,  lui  parle  de  la  R.  P.  R.;  mais  au  contraire  donnera 
auprès  de  lui  un  accès  facile  tant  au  curé  du  lieu  qu'aux  autres  ecclésiastiques 
que  M.  le  duc  de  La  Force  pourrait  avoir  envie  de  voir.  Et  si,  au  préjudice  des 
ordres...  de  Sa  Majesté,  M'""  de  La  Force  se  mettait  en  devoir  de  lui  parler 
de  religion,  il  lui  imposera  silence  et  l'obligera  de  se  retirer  d'auprès  de  lui. 

Qu'un  officier  de  police,  acceptant  cette  mission  de  geôlier  des 
consciences,  se  soit  installé  en  maître  dans  un  château,  près  d'un 
malade,  pour  éloigner  la  compagne  de  celui-ci,  si  elle  se  permettait 
un  mot,  un  encouragement,  une  effusion  de  cœur  qui  ne  portât  pas 
l'estampille  catholique,  c'était  odieux;  mais  il  obéissait  à  la  consigne 
et  peut-être  à  contre-cœur.  Le  prêtre  qui  l'accompagna  eut-il  la 
même  excuse?  C'était  un  membre  de  la  congrégation  de  l'Oratoire, 
légèrement  suspecte  d'hérésie,  ce  même  P.  Bordes  qui,  en  1686, 
s'était  montré  plus  réservé  en  matière  de  contrainte,  et  avait 
ouvertement  déclaré  qu'on  n'obtiendrait  rien  des  demoiselles  de 
Villarnoul,  si  l'on  n'adoucissait  un  peu  leur  situation.  Heureux,  s'il 
n'accomplit  pas  sans  remords  sa  répugnante  tâche! 

Il  faut  citer  en  entier  la  lettre  que  Pontchartrain  lui  adressa  le 
2  décembre: 

M.  le  duc  de  La  Force,  qui  est  depuis  quelque  temps  malade  à  La  Boulaye, 
s'y  trouve  dans  un  tel  danger  d'être  perverti  par  M'""  la  duchesse  de  La  Force, 
que  le  roi  a  été  obligé  d'y  envoyer  un  officier  pour  observer  sa  conduite; 
mais  cela  ne  suffit  pas,  il  faut  rétablir  ce  que  cette  dame  a  pu  gâter  des  bonnes 
dispositions  dans  lesquelles  vous  l'aviez  mis  sur  la  religion.  Ainsi  Sa  Majesté 
m'ordonne  de  vous  écrire  d'aller  à  La  Boulaye,  pour  rester  près  de  lui  jusqu'à 
ce  qu'il  soit  en  état  de  revenir  à  Paris.  Sa  Majesté  a  donné  ses  ordres  pour 
empêcher  que  M'""  de  La  Force  ne  lui  parle  en  particulier,  et  l'officier  qui  est 
près  de  lui  ne  le  souffrira  point,  à  moins  que  vous  ne  le  jugiez  à  propos;  vous 
ferez  un  ouvrage  bien  agréable  au  roi,  si,  en  travaillant  pour  garantir  le  mari 
de  la  perversion,  vous  pouviez  convertir  la  femme  qui  a  toujours  été  si  opi- 
niâtre. L'éloignement  des  églises  a  été  jusqu'à  présent  dans  cette  maison  un 


Prisons  et  CoKvevts.  SSg 

prétexte  pour  se  dispenser  d'entendre  la  messe;  c'est  pourquoi  Sa  Majesté 
veut  qu'avec  l'agrément  de  révêque  vous  choisissiez  le  lieu  qui  y  sera  le  plus 
propre  pour  y  établir  une  chapelle,  et  y  faire  dire  la  messe  tous  les  jours. 
M.  le  duc  de  Caumont  [fils  aine  du  malade]  s'est  chargé  de  vous  mener  à  La 
Boulaye.  Il  doit  vous  voir  pour  cela.  Écrivez-moi  souvent  sur  ce  qui  s'y 
passera. 

Comme  si  tous  ces  ordres  n'étaient  pas  assez  précis,  Pont- 
chartrain  ajoutait  le  même  jour  à  la  consigne  de  Dupoy  : 

Sa  Majesté  veut  que  vous  soyez  toujours  près  de  M.  le  duc,...  à  moins 
que  le  P.  Bordes  n'y  soit...;  à  l'égard  de  M""  la  duchesse,  elle  ne  lui  doit  parler, 
soit  de  jour,  soit  de  nuit,  qu'en  votre  présence,  et  elle  ne  doit  point  coucher 
dans  sa  chambre  sous  quelque  prétexte  que  ce  soit. 

«  Voilà  donc,  dit  un  écrivain  que  nous  citons  d'autant  plus  volon- 
tiers qu'il  n'appartient  pas  au  protestantisme  ',  voilà  donc  le  pauvre 
duc  entre  sa  femme,  d'une  part,  un  exempt  et  un  prêtre,  de  l'autre, 
tiraillé  des  deux  cotés.  Cependant  la  femme  avait  à  sa  disposition 
des  moments  de  tête-à-tête,  pendant  lesquels  la  victoire  lui  était 
aisée.  Croirait-on  que  le  prosélytisme,  dépouillant  tout  sentiment  de 
pudeur,  osa  pénétrer  jusque  dans  la  chambre  nuptiale  et  s'installer 
entre  la  femme  et  le  mari!...  Et  c'était  un  roi  coupable  d'adultère, 
qui  troublait  ainsi,  à  l'aide  de  la  police  et  du  clergé,  l'union  légi- 
time de  deux  époux  !  »  —  Ajoutons  un  dernier  trait,  peut-être 
superflu.  Pontciiartrain  écrivait  à  l'homme  de  la  police,  le  23  dé- 
cembre : 

Vous  ne  pouvez  mieux  faire  que  de  mettre  en  usage  ce  que  vous  croirez 
propre  à  vous  attirer  la  confiance  de  M.  le  duc  de  La  Force  ;  vous  pouvez 
par  ce  moyen  pénétrer  ses  pensées  et  donner  des  avis  au  P.  Bordes. 

Enfin,  en  vertu  d'un  ordre  du  i6  novembre,  on  avait  ôté  au  malade 
ses  cinq  domestiques  nouveaux  catholiques,  pour  les  remplacer  par 
d'anciens  catholiques,  qui  ne  connaissaient  ni  ses  habitudes,  ni  les 
moyens  d'alléger  ses  souffrances. 

L'agravation  de  la  maladie  obligea  Dupoy,  dans  les  premiers 
jours  de  1699,  à  demander  des  ordres  en  cas  de  catastrophe.  La 
réponse  fut  d'arrêter  la  duchesse  aussitôt  que  le  duc  aurait  cessé 
de  vivre.  Pontchartrain  écrivait  en  même  temps  au  P.  Bordes  : 

J'ai  rendu  compte  au  roi  de  ce  que  vous  m'avez  écrit  concernant  les 
bonnes  dispositions  de  M.  le  duc  de  La  Force;  mais  Sa  Majesté  a  été  étonnée 
d'apprendre  qu'il  ne  peut  pas   aller  à  la  messe  à  cause   de  ses  infirmités, 

'  Depping,   Corresp.  aJm..   W,  p.  XX. 


340  Révocation  de  t Edit  de  Nantes  à  Paris. 

pendant  qu'elle  apprend  qu'il  a  assez  de  force  pour  aller  à  son  écurie  voir 
ses  chevaux. 

La  contradiction  flagrante  entre  les  actes  et  les  prétendues 
bonnes  dispositions,  démentait,  soit  la  rectitude  d'esprit,  soit  la  véra- 
cité du  P.  Bordes.  Aussi  se  plaignit-il  bientôt  de  n'avoir  pas  une 
entière  liberté  de  voir  le  duc,  et  d'être  troublé  dans  ses  conférences 
avec  lui  par  la  duchesse.  Pontchartrain  écrivit  alorsàDupoy  (i3  jan- 
vier) :  L'intention  du  roi  «  est  que  toutes  les  fois  que  le  P.  Bordes 
trouvera  à  propos  que  M"'=  la  duchesse...  ne  voie  point  le  duc  son 
mari,  vous  fassiez  commandement  exprès  à  cette  dame  de  se  retirer 
et  de  rester  dans  sa  cliambre,  non  seulement  des  heures,  mais  des 
journées  entières,  suivant  que  le  P.  Bordes  trouvera  à  propos». 

On  crut  un  moment  (25  février)  que  le  malade  serait  en  état 
de  se  faire  transporter  à  Paris,  pour  y  trouver  un  chirurgien  plus 
habile,  et  l'on  convint  d'empêcher  sa  femme  de  le  suivre.  Le  duc 
de  Caumont  souffrait  tout,  fut  comphce  de  tout,  même  quand  la 
violence  dépassa  toutes  les  bornes.  Voici,  comme  dernière  citation, 
le  billet  que  Pontchartrain  adressa  le  i3  mars  à  Dupoy  : 

Sur  tout  ce  que  le  roi  apprend  de  la  conduite  de  M""  la  duchesse  de  La 
Force,  de  ses  peines  lorsque  M.  le  duc  de  La  Force  se  met  en  état  de  faire 
son  devoir  de  catholique,  et  la  contrainte  dans  laquelle  elle  le  tient  à  cet 
égard,  Sa  Majesté  a  résolu  de  les  séparer,  à  moins  qu'elle  ne  change  entière- 
ment de  conduite;  avertissez-l'en  de  la  part  de  Sa  IVIajesté...  A  l'égard  de 
M.  le  duc,  dites-lui  que  Sa  Majesté  est  bien  aise  d'apprendre  que  sa  santé  se 
rétablit  de  mieux  en  mieux;  mais  que  Sa  Majesté  n'entend  qu'avec  peine 
parler  de  la  tiédeur  dans  laquelle  il  est  sur  son  salut,  et  qu'il  se  trouve  assez 
de  santé  pour  se  faire  porter  à  ses  écuries,  sans  penser  à  emploj-er  les  pre- 
miers moments  de  cette  santé  à  entendre  la  messe,  et  à  faire  les  choses  qui 
peuvent  persuader  qu'il  n'a  pas  la  basse  complaisance  d'adhérer  aux  mauvais 
sentiments  de  M'"'  la  duchesse... 

Sans  tenir  compte  d'une  tyrannie  qui  devait  l'empêcher  de  recevoir 
le  dernier  soupir  de  son  mari,  IVI'"^  de  La  Force  continua  de  remplir 
son  devoir  d'épouse  courageuse  et  indignée.  Le  roi,  plus  acharné 
encore  que  le  prêtre  à  la  possession  d'un  cadavre,  signa,  le  6  avril, 
l'ordre  «d'ôter  toute  communication  entre  les  époux»,  et  d'enfermer 
la  duchesse  «  dans  une  chambre  éloignée  de  celle  de  M.  de  La 
Force»,  à  cause  du  «nouvel  accident»  arrivé  à  celui-ci.  Treize 
jours  plus  tard,  le  19  avril,  jour  de  Pâques,  le  duc  mourait  dans  sa 
soixante-dixième  année,  n'ayant  près  de  lui  que  le  prêtre,  le  policier 
et  le  lâche  et  indigne  fils  qui,  pour  s'assurer  les  faveurs  de  la  cour, 
prétait  les  mains  à  l'emprisonnement  de  sa  mère. 


Prisons  et  Couvents.  841 

On  lit  dans  le  Journal  de  Dangeau  à  la  date  du  2r  avril  169g: 
«Le  roi  dit  hier  à  son  coucher  que  le  duc  de  La  Force  était  à 
l'agonie  dans  sa  maison  de  La  Boulaye.  Le  roi  nous  ajouta  que  ce 
duc  mourait  bon  catholique.  On  a  ôté  d'auprès  de  lui  depuis  quinze 
jours  sa  femme,  qui  est  huguenote  très  opiniâtre».  —  Saint-Simon 
dit  à  son  tour,  au  livre  LXVI  de  ses  Mc'nioircs:  «  Le  duc  de  La  Force 
était  un  très  bon  et  honnête  homme  et  rien  de  plus,  qui,  à  force 
d'exils,  de  prisons,  d'enlèvements  de  ses  enfants  et  de  tous  les  tour- 
ments dont  on  s  était  pu  aviser,  s'était  fait  catholique.  Le  roi  eut  soin 
de  le  faire  assister  pour  qu'il  mourût  tel  ».  —  Ce  langage  ironique 
donne  lieu  de  penser  que  les  esprits  éclairés  commençaient  à  douter 
de  l'efficacité  de  la  contrainte  en  matière  religieuse,  et  à  considérer 
les  violences  faites  aux  protestants  comme  non  moins  ineptes  que 
scandaleuses.  Des  exemples  tels  que  celui  du  duc  de  La  Force, 
persévérant  d'intention  jusqu'à  sa  dernière  heure,  en  dépit  de 
l'appareil  et  des  cérémonies  catholiques,  dans  la  religion  qu'il 
n'avait  pas  librement  abjurée,  établissaient  l'inanité  du  triomphe 
apparent  de  la  force  et  la  réalité  de  la  victoire  de  l'esprit. 

Le  lundi  matin,  la  duchesse  fut  enfermée  dans  un  couvent 
d'Evreux,  sans  doute  celui-là  même  où  sa  fille  Susanne  était  reli- 
gieuse; elle  fut  ensuite  conduite  à  Paris  dans  son  hôtel  et  confiée 
à  la  garde  du  nouveau  duc.  Pontchartrain  alla  l'y  voir  et  l'exhorta 
de  la  part  du  roi  à  changer  de  religion,  en  l'avertissant  qu'elle 
n'avait  le  choix  qu'entre  se  faire  catholique  ou  sortir  du  roj'aume. 
Elle  partit  le  18  mai  pour  l'Angleterre  (TT  464),  accompagnée 
d'Huot  jusqu'au  port  d'embarquement'.  Abreuvée  d'amertume  et 
de  deuil,  mais  heureuse  d'avoir  souffert  pour  sa  foi  avec  la  même 
fidélité  que  son  père,  sa  mère,  ses  sœurs  et  son  frère  aîné,  elle 
n'avait  point  entièrement  perdu  l'espoir  d'y  ramener  au  moins  son 
fils  cadet  et  sa  fille  cadette. 

Henri-Jacques-Nompar  et  son  frère  François-Nompar  n'étaient 
âgés  le  premier,  que  de  dix  ans,  et  le  second,  de  sept,  lorsqu'on  les 
avait  conduits,  à  la  fin  de  janvier  1686,  chez  les  Jésuites  du  fau- 
bourg Saint- Jacques,  oij  leur  plus  jeune  frère  Armand-Nompar, 
les  rejoignit  après  avoir  passé  quelque  temps  chez  la  duchesse  de 
Saint-Simon.  La  morale  jésuitique  dont  les  principes  présidèrent  à 
leur  éducation,  les  marqua  de  son  indélébile  empreinte,  mais  par- 


■  Notons  encore    une  autre  expulsion  :  puisée  du  royaume  en   1703,  comme  son 

Marguerite    Le    Coq,     femme     d'Olivier  frère  Le  Coq   de   Germain,  conseiller  au 

de  Saint-Georges,    marquis  de  Vérac,  n.  Parlement,  l'avait  été  en  1688. 
converti    devenu   convertisseur,    fut    ex- 


342  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

ticulièrement  l'aîné,  en  qui  elle  étouffa  tout  sentiment  généreux 
pour  ne  laisser  subsister  que  les  passions  basses  et  intéressées  *.  On 
a  vu  plus  haut  que,  mis  en  contact  avec  leur  mère,  l'aîné  et  le 
cadet  avaient  bientôt  cessé  de  participer  au  culte  catholique.  Le 
duc  de  Caumont,  mandé  à  la  cour,  s'humilia,  promit  de  se  montrer 
plus  zélé,  s'engagea  même  à  conduire  le  P.  Bordes  à  La  Boulaye, 
et  n'insista  que  modérément  pour  obtenir  la  permission  d'emmener 
près  de  son  père  le  chirurgien  Durant,  peut-être  nouveau  catho- 
lique, qu'on  ne  jugea  pas  «  propre  à  laisser  près  de  M.  le  duc  de 
La  Force  ».  Dès  le  19  décembre  1698,  Pontchartrain  lui  écrivait  : 
«J'ai  reçu  les  lettres  que  vous  avez  pris  la  peine  de  m'écrire,  dont 
Sa  Majesté  a  paru  fort  contente.  Elle  m'ordonne  de  vous  dire  de 
continuer  à  bien  faire,  parce  que  votre  bon  exemple  peut  être  d'un 
grand  exemple  dans  votre  famille».  Bref,  il  dragonna,  en  1699  et  en 
1700,  ses  vassaux  du  duché  de  La  Force,  de  façon  à  mériter  les 
éloges  de  l'évêque  de  Périgueux  et  ceux  de  Pontchartrain  2.  Le 
frère  Léonard  *  écrivait  en  1700:  «On  a  des  nouvelles  que  les  R.  P. 
jésuites  ont  travaillé  avec  succès  à  la  conversion  des  religionnaires 
du  duché  de  La  Force,  qui  sont  presque  tous  rentrés  dans  l'Eglise 
catholique.  On  dit  que  M.  le  duc  de  La  Force  en  considération  de 
cela  leur  a  remis  les  droits  seigneuriaux,  redevances  etc.,  et  que  le 
roi  pour  le  récompenser  lui  a  fait  100,000  livres  de  rentes  ».  En 
1704,  il  se  fit  donner,  en  outre,  les  biens  de  sa  mère  (O*  48  f°  128), 
qui  ne  mourut  à  Londres  qu'en  1781 . 

Le  cadet,  que  le  frère  Léonard  appelle  l'abbé,  étant  plus  gra- 
vement compromis  que  son  aîné,  ne  fut  préservé  de  la  Bastille  que 
par  une  maladie  qui  ne  permit  point  de  le  conduire  à  Paris,  mais 
seulement  de  le  transporter  à  l'abbaye  de  Sainte-Croix  dans  le 
voisinage  de  La  Boulaye.  Le  jésuitisme  n'avait  point  entièrement 
étouffé  sa  conscience:  s'il  manqua  du  courage  nécessaire  pour 
suivre  sa  mère,  il  renonça  du  moins  à  devenir  prêtre,  ainsi  que 
Pontchartrain  l'écrivait  au  duc  le  17  mai  1703:  «Vous  avez  appa- 
remment appris  que  M.  votre  frère  l'abbé  à  pris  la  résolution  de 

1  Le     jésuite     Meigret    écrivait     à    La  tendrai,    s.    v.   p.,   votre   avis   là-dessus» 
Reynie    le   24    février    1G86:     «Depuis   la  (Fr.  7o53,  f"  102). 
visite    que    vous    avez    pris    la    peine  de  '  Voir  Bullcl.,  VII,  i38,  290. 
rendre    à    MM.  de  La  Force,    M.  le  mar-  ^  Moine  aui^ustin  déchaussé,    qui  a  re- 
quis me  presse  si  fort   de  lui  faire  faire  cueilli  diverses   pièces,  à  la  fin  du  XVII» 
profession  de  foi,  que  je  ne  puis  me  dis-  siècle  et  au  commencement  du  XVIll»,  sur 
penser  de  l'écouter.  J'en  ai  écrit  au  R.  P.  les  Catholiques  de   la  R.  P.   R.,   c'est-à- 
de  La  Chaise,   qui   m'a    demandé   de    ne  dire  sur  les  nouveaux  convertis  (Bullct., 
pas  différer.  Comme  c'est  vous.  Monsieur,  I,  428). 
qui  me  l'avez  mis  entre  les  mains,  j'at- 


Prisons  et  Couvents.  848 

quitter  l'état  ecclésiastique  et  de  se  mettre  dans  les  mousquetaires; 
Sa  Majesté  l'a  trouvé  bon.  Il  entrera  incessamment  dans  la  com- 
pagnie commandée  par  M.  de  Maupertuis  •.  Il  sera  payé  de  sa  pen- 
sion de  3ooo  livres,  etc.-».  On  lui  avait  donné  pour  précepteur  La 
Bruyère,  qui  fut  congédié  en  1704^. 

Quant  à  leurs  sœurs,  les  deux  aînées  (Charlotte,  Susanne?) 
conduites  par  M""'  de  La  Reynie  au  couvent  de  Sainte-Marie,  rue 
Saint-Antoine,  y  recevaient,  le  2  juillet  1686,  la  visite  de  Seignelay, 
qui  les  trouvait  «en  de  bonnes  dispositions»  et  mandait  à  l'arche- 
vêque de  leur  envoyer  le  docteur  Pirot,  qu'elles  attendaient  depuis 
huit  jours.  La  cadette,  mise  avec  son  frère  le  chevalier  chez  la 
duchesse  de  Saint-Simon,  n'y  demeura  que  sept  mois  et  fut  ensuite 
confiée  à  M""'  de  Courtomer,  sa  sœur  paternelle,  encore  détenue 
dans  un  couvent,  mais  sur  le  point  d'en  sortir.  En  1694,  nous  la 
trouvons  réunie  à  ses  sœurs  dans  le  monastère  de  Sainte-Marie. 
Leur  conversion  s'opéra  rapidement.  On  devine  si  les  filles  d'un 
duc  et  pair,  du  reste  pensionnées  comme  leurs  frères,  furent 
entourées,  choyées,  adulées,  si  l'on  s'efforça  de  leur  inspirer  une 
dévotion  qui  leur  fît  oublier  leur  mère,  hérétique  à  jamais  damnée. 
Au  mois  de  mai  1690,  l'aînée  demandait  qu'on  mît  près  d'elle  sa 
cousine-germaine  M""  de  Béringhen,  qu'elle  disait  être  mal  élevée 
par  des  gouvernantes  mauvaises  catholiques.  Quatre  années  plus 
tard,  elle  était  résolue  à  prendre  le  voile,  et  inculquait  les  mêmes 
sentiments  à  ses  sœurs.  Retirée  chez  la  comtesse  de  Nogent  avant 
de  prononcer  ses  vœux,  elle  y  faisait  venir  Susanne  et  Jeanne  pour 
leur  montrer  la  procession  de  Sainte-Geneviève.  Elle  dut  prendre 
l'habit  peu  après  le  21  février  1695,  date  à  laquelle  sa  pension 
lui  fut  confirmée  par  un  nouveau  brevet.  Elle  devint  abbesse 
d'Issy. 

Les  deux  autres  ne  pouvant  être  admises  au  noviciat  «avant 
d'avoir  été  dans  le  monde  »,  remplirent  cette  formalité  en  se  retirant 
momentanément  dans  le  couvent  de  Sainte-Geneviève,  placé  sous 
la  direction  de  M'""^  de  Nesmond.  Le  27  janvier  1698,  Pontchartrain 
autorisait  l'abbesse  de  Saint-Sauveur  d'Evreux,  à  faire  prononcer 
les  vœux  de  Susanne  et  l'assurait  que  la  pension  accordée  à  celle-ci 
allait  être  confirmée.   En  même  temps  il  invitait  le  père  à  subvenir 

•  C'est    lui    sans   doute  qui  prit  la  dé-  parer  de  ses  biens   (Bullel.,    3o   sér.,    VI, 

pense  de  sa  tante  Françoise  de  Béringhen  654). 

contre  le  frère  de  celle-ci,  Frédéric,  sieur  2  Depping,  Corresp.  adm.,  IV,  5o3. 

de  Langarzeau,    qui,    en  1706,   voulait  la  '  Ibid.,  5i3. 
faire  passer   pour   morte,   afin   de   s'em- 


344  Rcvocafion  de  l' Edit  de  Naidcs  à  Paris. 

aux  frais  assez  considérables  *  de  la  prise  de  voile.  Peu  auparavant, 
la  duchesse  s'était  rendue  à  Evreux,  et  la  supérieure  du  couvent 
n'avait  osé  lui  refuser  de  voir  sa  fille.  Elle  en  fut  blâmée  par  le  roi, 
qui  défendit  que  le  fait  se  renouvelât  sous  aucun  prétexte. 
Au  reste,  les  larmes  et  les  exhortations  maternelles  demeurèrent 
inutiles. 

Le  25  mars,  Pontchartrain  invitait  M.  de  La  Force  à  payer  les 
frais  de  profession  de  son  autre  fille,  Jeanne-Françoise  de  La  Tour, 
laquelle  voulait  entrer  à  la  Visitation  Sainte-Marie  à  Saint-Denis  ; 
il  revenait  à  la  charge  le  28  décembre,  s'assurant  que  le  duc  ferait 
pour  Jeanne  ce  qu'il  venait  de  faire  pour  Susanne,  qui  ne  sortit 
cependant  du  monde  qu'après  le  2  mars  1699.  Le  5  avril  de  la 
même  année,  la  pension  de  Jeanne  était  confirmée;  les  reli- 
gieuses de  Gercy  et  celles  de  Sainte-Geneviève  firent  même,  à  cette 
occasion,  preuve  d'une  rapacité  que  Pontchartrain  dut  rappeler  à  la 
pudeur^.  Bien  que  Jeanne  eût  été  autorisée,  le  5  mai,  à  toucher  pour 
frais  de  vêture  2000  livres  sur  la  succession  paternelle,  il  semble 
que  la  cérémonie  n'avait  pas  encore  eu  lieu  à  la  fin  de  novembre 
1700;  car  Pontchartrain  écrivait,  le  24,  au  nouveau  duc  de  La 
Force  ^  : 

Ce  qui  a  obligé  le  roi  de  faire  remettre  M""  votre  sœur  dans  un  couvent, 
est  qu'on  a  eu  des  avis  certains  qu'à  la  persuasion  et  par  le  ministère  d'une 
dame  Preste,  elle  se  disposait  à  sortir  du  royaume  pour  passer  en  Angleterre. 
Il  faut  espérer  qu'elle  reconnaîtra  sa  faute,  et  qu'elle  ne  vous  donnera  plus  la 
juste  inquiétude  que  vous  auriez  eue  si  elle  avait  exécuté  ce  dessein. 

Nous  ignorons  ce  qui  advint  dans  la  suite;  mais  il  paraît 
évident  que,  privée  de  sa  sœur  qui  combattait  ses  doutes  et  ses 
scrupules,  scandalisée  intérieurement  de  la  conduite  que  le  roi  et  le 
prêtre  avaient  tenue  envers  sa  mère,  et  frappée  de  la  piété 
avec  laquelle  celle-ci  avait  sacrifié  sa  position  et  sa  fortune 
à  ses  convictions,  elle  était  au  fond  bien  peu  catholique  et  aussi 
peu  propre  à  la  vie  du  cloître  que  son  frère,  à  l'état  ecclé- 
siastique. 

La  duchesse  vivait  encore  à  Londres  en  1725,  et  avait  recueilli  le 
comte  de  Vivans  dans  un  bien  de  campagne  qu'elle  possédait  aux 
environs  (voir  Vivans  qui  suit). 

»  Ils  variaient  de  i2oo  à  2000  livres.  "  Depping,  Concsp.  adm.,  IV,  5o2. 

'  Bullct.,  III,  76  et  3o6. 


Prisons  et  Couvents.  845 


VIVANS  (JOSEPH-GEOFFROI  DE) 


Les  de  Vivans,  seigneurs  d'Oissac  et  comtes  de  Panjas,  appar- 
tenaient à  une  ancienne  et  illustre  famille  du  Périgord.  L'un  d'eux, 
que  les  Extraits  des  registres  de  Charenton  appellent  Henri,  et 
que  M.  de  France  *  nomme  avec  plus  de  raison  Geoffroi,  servit  de 
témoin  au  duc  de  La  Force,  Jacques-Nompar  de  Caumont,  lorsque 
celui-ci,  dont  il  avait  épousé  la  tante  ^  Jacqueline  de  Caumont  La 
Force,  se  remaria,  en  lôyS,  à  Susanne  de  Béringhen,  fille  de  l'an- 
cien de  Charenton.  Sur  la  foi  des  généalogistes,  qu'ils  soupçon- 
naient de  quelque  bévue  sans  pouvoir  la  rectifier,  les  auteurs  de  La 
France  protestante  le  nomment  tantôt  Henri  (Jll,  266),  tantôt  «Joseph- 
Geoffroi  ou  Henri  »  (IX,  524\  et  attribuent  au  père  les  actes  du  fils, 
Joseph-Geofi'roi.  C'est  celui-ci  qui  fut  le  prédicant^. 

Venu  à  Paris  dans  le  dessein  de  passer  à  l'étranger,  Joseph- 
Geofi'roi  obtint,  vers  le  20  octobre  i685,  sous  prétexte  de  suivre 
un  procès,  l'autorisation  d'y  prolonger  son  séjour  d'une  quinzaine 
(Fr.  7o5o  f"  196).  Il  existe  dans  les  papiers  de  La  Reynie,  datée  du 
25  décembre  et  de  l'hôtel  de  Hollande  sur  le  quai  Malaquais,  une 
abjuration  du  comte  de  Yivans,  major  du  régiment  Dauphin, 
laquelle  n'empêcha  pas  Louvois  d'ordonner,  le  3i  janvier  suivant, 
l'arrestation  des  comtes  de  Vivans,  de  Campagnac  et  de  Belcastel, 
retirés  à  l'hôtel  de  Hollande  «pour  fuir  leur  conversion»  (O'  3o). 
Sans  doute  après  avoir  signé  la  formule,  Vivans  avait  reculé  devant 
la  honte  de  l'abjuration  publique  et  ne  s'y  résigna  que  pour  sortir 
de  la  Bastille.  D'après  l'article,  d'ailleurs  tout  fragmentaire,  que  lui 
consacre  M.  de  France,  Vivans  serait  passé  en  Angleterre  en  1686. 
Dénuée  de  preuves,  cette  assertion  nous  semble  douteuse.  Toute- 
fois le  silence  gardé  sur  ce  point  par  M.  Agnew  n'en  prouve  pas 
l'inexactitude  ;  car  il  ne  mentionne  pas  davantage  la  présence,  bien 
établie,  de   Vivans  en  Angleterre  entre  les  années  1716  et  1728. 

Quoi  qu'il  en   soit,  quelques  années  après,    nous  retrouvons 

'  Les  Montalhaiiais  et  le  Refuge,  Paris,  haut  (II,  33o)  que,  de  son  côté,   Dangeau 

1887,  in-80,  p.  526.  donne  au   fils   la   même   qualification    de 

'  Nous    ne   comprenons   pas   pourquoi  cousin-germain  du  duc. 

les    Extraits    des    registres   de  Charenton  '  Corriger  dans  Les  premiers  Pasteurs 

l'appellent    cousin-germain     du    duc:     il  du  Désert  l'erreur  où  nous  ont  entraîné 

était  son  oncle  par  alliance.  On  a  vu  plus  nos  devanciers. 


346  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

Vivans  à  Paris.  Assailli  par  les  remords,  il  fréquenta  les  assemblées 
nocturnes,  confessa  sa  faute,  fut  réintégré  dans  l'Eglise,  et  signa 
une  contre-abjuration  entre  les  mains  d'un  pasteur  du  Désert,  vers 
le  mois  de  février  1689  '. 

Retourné  un  moment  dans  ses  terres  du  Périgord  et  résolu  à 
s'enfuir,  il  revint  à  Paris,  accompagné  de  sa  mère,  de  sa  femme, 
Marguerite  de  Garrisson^,  sœur  de  M""^  d'Aliès  de  Caussade,  et 
d'un  médecin  de  Monpazier  (arrond.  de  Bergerac),  nommé  Jean 
Du  Condut,  sieur  du  Cluzel.  Ce  médecin  fut  arrêté  et  conduit  à 
Vincennes  par  ordre  du  i^""  juin  1689,  pour  avoir  «fait  à  Paris  la 
fonction  de  ministre»  (O'  33).  Il  ne  sortit  de  Vincennes,  le  11  août 
1690,  que  pour  être  transféré  au  château  de  Guise  (O'  84),  et  ne 
sortit  de  celui-ci  que  pour  être  envoyé  aux  galères.  Il  fut  libéré 
en  1713  et,  réfugié  en  Hollande,  y  reçut  en  1714  une  pension  de 
3oo  florins.  Le  comte  de  Vivans  fut  arrêté  à  son  tour  comme  pré- 
dicant,  en  même  temps  que  le  duc  de  La  Force,  chez  lequel  il  de- 
meurait. Les  deux  gentilshommes  entrèrent  à  la  Bastille  le  14  juil- 
let 1689.  Le  17,  Seignelay  écrivait  à  La  Reynie  : 

Le  roi  ayant  été  informé  par  la  lecture  que  je  lui  ai  faite  de  votre  lettre 
du  16°,  de  tout  ce  que  vous  avez  fait  pour  la  reconnaissance  des  papiers  de 
M.  le  duc  de  La  Force  et  de  M.  de  Vivans,  Sa  Majesté  approuve  la  proposition 
que  vous  faites  de  faire  transporter  à  la  Bastille  la  cassette  et  la  valise  du 
dernier.  Et  comme  elle  est  avertie  qu'il  y  a  des  papiers  d'une  très  grande 
conséquence  dans  ladite  valise,  Elle  m'ordonne  de  vous  dire  que  vous  preniez 
bien  garde  qu'il  n'en  soit  point  diverti...  Sa  Majesté  m'a  aussi  commandé  de 
vous  dire  qu'il  est  nécessaire  que  vous  interrogiez  ledit  sieur  de  Vivans  sur 
plusieurs  assemblées  de  nouveaux  convertis  où  il  s'est  trouvé,  et  principale- 
ment sur  une  qui  s'est  tenue  rue  Mazarine,  à  côté  de  la  porte  de  Bussi,  où  il  y 
a  en  bas  des  Arméniens  qui  vendent  du  café,  et  à  la  première  chambre  sur 
le  devant  un  horloger  nommé  Dargent,  sur  le  derrière  un  autre  appelé  Du 
Bois.  Que  dans  cette  assemblée  après  la  prière  faite,  ledit  sieur  de  Vivans 
exhorta  tous  ceux  qui  y  étaient  à  bien  faire  leur  devoir;  et,  comme  c'était  la 
veille  de  la  Fête-Dieu,  il  alla  de  porte  en  porte  chez  tous  les  nouveaux  catho- 
liques les  exhorter  à  ne  point  tendre  devant  leurs  maisons.  Sa  Majesté  est 
aussi  avertie  qu'il  y  a  beaucoup  de  gentilshommes  du  Poitou  qui  ont  donne 
des  papiers  à  serrer  audit  sieur  de  Vivans. 

L'interrogatoire  que  La  Reynie  lui  fit  subir  trois  jours  après, 
mit  à  néant  l'accusation  relative  aux  papiers  :  le  lieutenant  de  police 
dut  reconnaître  qu'il  n'avait  devant  lui  qu'un  protestant  repentant 
de  sa  chute.  L'apostat  convertisseur  Samuel  d'Aliès  de  la  Tour,  parent 

'  Mémoires  sur  la  Bastille.  '  11  l'avait  dpcusée  en  1677.   Voir  l'ou- 

vrage de  M.  de  I-'rance. 


Prisons  et  Couvents.  847 

et  ami  de  Vivans,  comme  lui  montalbanais,  s'empressait  autour  de 
lui.  Il  écrivait  à  l'un  des  secrétaires  d'État,  le  i3  décembre  1689': 

Je  crois,  Monseigneur,  que  vous  êtes  bien  informé  qu'avec  toutes  mes 
infirmités,  je  vais  tous  les  Iiuit  jours  à  la  Bastille  pour  lâcher  de  ramener 
M.  le  comte  de  Vivans.  M.  le  duc  de  La  Force  a  été  touché  de  mes  écrits;  et 
un  gentilhomme  de  Poitou  que  je  ne  connais  point  en  a  été  convaincu,  à  ce 
que  m'a  dit  un  lieutenant  de  la  Bastille.  Je  n'ai  d'autre  attention  au  monde 
que  celle  de  ces  conversions.  J'en  fais  toute  mon  étude.  Je  donnerais  ma  vie, 
comme  je  donne  tous  mes  soins,  pour  pouvoir  contribuer  à  la  conversion  d'un 
seul.  J'ai  écrit  des  rames  de  papier  pour  cela,  et  je  ne  puis  comprendre  que, 
tenant  une  conduite  aussi  connue  de  tout'le  monde,  il  y  ait  des  gens  qui  aient 
osé  inventer  que  l'on  fasse  des  assemblées  chez  moi  ^.  C'est  comme  si  l'on 
le  disait  du  P.  La  Chaise.  Il  y  a  si  peu  d'apparence  à  cette  accusation,  qu'il 
serait  fort  à  souhaiter  d'en  connaître  les  auteurs  3. 

Le  i5  février  1690,  M.  de  Vivans  fut  autorisé  à  se  promener  sur  la 
terrasse  de  la  Bastille  lorsque  le  duc  de  La  Force  ou  d'autres  pri- 
sonniers n'y  seraient  pas,  et,  le  4  janvier  1691,  à  recevoir  la  visite 
de  M™^  la  présidente  Le  Coigneux  S  qui  voulait  travailler  à  le  con- 
vertir. Les  billets  suivants,  extraits  des  Registres  du  Secrétariat, 
témoignent  qu'à  ce  moment  M.  de  Vivans,  fatigué  de  sa  longue 
captivité,  faillit  succomber  à  la  tentation  : 

A  M.  d'Aliès  de  La  Tour. 

3o  janvier  1691. 

M.  de  Vivans  a  demandé  au  roi  la  liberté  de  sortir  de  la  Bastille  sous  la 
caution  de  M.  le  marquis  de  Vivans,  son  cousin^,  offrant  de  se  retirer  à  l'ins- 
titution auprès  de  vous,  afin  de  tâcher  de  s'éclaircir  sur  la  religion.  Sa  Majesté 
y  consentirait  volontiers  s'il  y  avait  espérance  de  le  convertir,  et  Elle  m'or- 
donne de  vous  écrire  pour  savoir  de  vous  dans  quelle  disposition  il  est,  et  de 
vous  dire  que  si  M.  de  Vivans  en  veut  répondre  et  vous  aussi,  et  que  d'ailleurs 
vous  soyez  persuadé  de  le  réduire,  il  sera  mis  en  liberté;  mais  il  ne  faut  pas  que 
vous  vous  chargiez  de  cela  à  moins  que  vous  ne  voyiez  apparence  d'y  réussir. 

A  M.  de  Louvois. 

18  février  1691. 

M.  de  Vivans  qui  est  à  la  Bastille,  ayant  demandé  au  roi  d'être  mis  en 

*  BuUet.,  4=  sér.,  I,  33.  cavalerie,  fort  bien  en  cour  depuis  l'ab- 
»  C'est-à-dire  chez  sa  belle-sœur,  Marthe       juration  qu'il   avait    faite   au  commence- 

de  Garrisson,    femme   d'Antoine    d'Allés  ment  de   juin  i685   (Fr.  7o52,   f"  36d),    et 

de  Caussade,  laquelle  logeait  chez  lui,   et  qui  lui  avait   valu,    entre  autres  faveurs, 

dans  son  appartement,  rue  de  Seine.  une  pension  de  2000  écus.    Il   parut  à  la 

3  LeP.delaTourétantgallican.lesauteurs  cour   au    mois   de   septembre   {Mcm.    de 

de  la  calomnie  devaient  être  les  jésuites.  Sourches).   Son  fils  Jean,  lieutenant  dans 

*  Sans  doute  Marie  d'Alvigny,  veuve  de  le  régiment  paternel,  fut  autorisé  vers  le 
Jean  de  Pontèves,  comte  de  Carces,  et  20  octobre,  ainsi  que  Joseph-Geofti-oi  et 
seconde  femme  du  président  Le  Coigneux  Antoine  d'Aliés,  seigneur  et  baron  de 
(Tallemant,  des  Re'aux,  IV).  Caussade,  natif  de  Paris,  à  séjourner  une 

*  Henri  de  Vivans,  ancien  brigadier  de  quinzaine  dans  cette  ville  (Fr.  7o5o,  f»  196). 


348  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

liberté  sous  la  caution  du  marquis  de  Vivans,  son  cousin,  avec  promesse  de 
se  retirer  dans  la  maison  des  P.  de  l'Oratoire  près  du  sieur  d'Aliès,  son  ami, 
qui  prendra  soin  de  sa  conversion,  Sa  Majesté  n'a  voulu  prendre  sur  ce  sujet 
aucune  résolution  que  je  n'aie  su  de  vous  la  raison  de  sa  détention.  Il  fut 
arrêté  l'année  passée  (?)  avec  M.  de  La  Force;  mais  Sa  Majesté  ne  se  souvient 
pas  bien  s'il  n'a  été  arrêté  qu'à  cause  de  la  religion. 

A  M.  d'Aliès. 

a5  février  1691. 

Le  roi  ne  trouve  pas  encore  à  propos  de  faire  mettre  M.  de  Vivans  en 
liberté;  mais  cela  se  pourra  faire  dans  la  suite,  pourvu  qu'il  continue  dans  les 
bonnes  dispositions  où  vous  l'avez  trouvé  en  dernier  lieu. 

Dans  l'espoir  de  l'amener  à  renier  de  nouveau  la  Réforme  en 
irritant  sa  soif  de  liberté,  on  permit  à  sa  mère  et  à  sa  femme 
(28  janvier  et  10  février  1692)  d'assister  aux  conférences  qu'il  avait 
avec  le  P.  Bordes.  Cependant  la  santé  délabrée  du  prisonnier 
inquiétait  le  médecin  de  la  Bastille,  qui  lui  ordonna  les  eaux  ;  le  roi 
consentit  à  ce  qu'il  les  prit,  mais  dans  la  forteresse,  et  ne  lui  accorda 
d'autre  faveur  (19  août  1692)  que  la  liberté  de  la  cour,  c'est-à-dire 
une  promenade  quotidienne  d'une  demi-heure  ou  moins,  pendant  la 
durée  de  la  cure.  Deux  ans  plus  tard  (22  juin  1694),  toujours  en 
vue  d'amollir  sa  constance,  il  lui  fut  permis  de  voir  sa  femme  et  sa 
mère  «une  fois  le  mois,  en  présence  d'un  officier»  (O'  38).  Enfin 
le  12  juin  1696',  au  bout  de  sept  années  de  captivité,  grâce  à  son 
attitude  conciliante  et  aux  sollicitations  de  ses  amis,  M.  de  Vivans 
sortit  de  la  prison  d'Etat,  sans  qu'on  pût  lui  reprocher  autre  chose 
que  d'avoir  laissé  concevoir  aux  convertisseurs  des  espérances  qui 
ne  devaient  pas  se  réaliser.  Ses  amis  avaient  su  intéresser  à  sa 
cause  jusqu'à  l'archevêque  de  Paris,  M.  de  Noailles,  auquel  Pont- 
chartrain  écrivait  le  10  juin  : 

Je  vous  envoie  l'ordre  que  vous  demandez  pour  faire  sortir  M.  de  Vivans 
de  la  Bastille.  Le  roi  se  remet  à  vous  du  lieu  où  il  se  retirera. 

Sans  aucun  doute  ce  lieu  fut  d'abord  un  couvent,  et  s'il  le  quitta, 
il  n'en  resta  pas  moins  soumis  à  la  surveillance  du  lieutenant  de 
police.  En  effet,  Pontchartrain  écrivait  à  D'Argenson,  le  21  avril 
1700  : 

Vous  devez  profiter  des  dispositions  où  vous  avez  trouvé  M.  de  Vivans 
pour  l'engager  à  se  faire  instruire  (O  '  44). 

'  Mercure  hist.    de    juillet,    p.    32,    et       Ga-[ettc  de  Harlem,   Bullct.,   3°  scr.,  IX, 

377. 


Prisons  et  Couvents.  849 

Et  le  23  septembre  1 702  : 

Vous  savez  que  M.  de  Vivans,  après  avoir  été  longtemps  à  la  Bastille  à 
cause  de  son  opiniâtreté  en  la  R.  P.  R.,  a  été  mis  en  liberté  à  condition  de 
rester  à  Paris,  où  ceux  qui  s'intéressent  à  ce  qui  le  regarde,  espéraient  de  le 
déterminer  à  faire  son  devoir.  Je  vous  prie  de  prendre  la  peine  de  vous 
informer  dans  quelle  situation  il  se  trouve  à  présent,  quelle  est  sa  conduite  et 
oii  il  loge,  et  de  me  le  mander  au  plus  tôt. 

M.  de  Vivans  avait  perdu  en  1699  sa  mère,  que  La  France  pro- 
testante désigne  à  tort  comme  sa  femme.  Jacqueline  de  Caumont  la 
Force  «avait  abjuré  le  i3  mars  1686;  mais  le  remords  l'avait 
ramenée  à  la  religion  dans  laquelle  elle  était  née.  Atteinte  d'une 
grave  maladie  à  l'âge  de  quatre-vingt-sept  ans,  elle  refusa  de  rece- 
voir les  sacrements  de  l'Église  romaine,  en  sorte  que  le  roi  ordonna 
de  lui  faire  son  procès.  Comme  elle  était  trop  faible  pour  être 
conduite  en  prison,  et  que  le  procès  ne  pouvait  se  juger  sans  que 
l'accusée  fût  ouïe  sur  la  sellette,  il  fallut  forcément  la  laisser  mourir 
en  paix,  au  grand  regret  de  l'évêque  de  Sarlat,  qui  désirait  pas- 
sionnément «que  l'on  fît  une  {sic)  exemple  sur  une  personne  de 
«cette  qualité»  (Arch.  nat.  M.  667)  •. 

L'ancien  prédicant  alla  finir  ses  jours  à  Londres  dans  un  état 
voisin  de  la  misère.  En  1716,  il  était  réfugié  dans  un  bien  de  cam- 
pagne que  la  duchesse  de  La  Force  avait  près  de  cette  ville.  Il 
témoigna  toujours  une  vive  affection  à  sa  femme  restée  en  France, 
où  elle  mourut  sans  enfants  en  1737.  Au  mois  de  novembre  1725, 
la  duchesse  réussit  à  le  faire  entrer  à  Sommerset,  maison  royale  où 
demeurait  M"*  de  Malause.  Il  y  était  encore,  et  souvent  malade,  en 
1728I 


PERAY  (GUICHARD  DE) 

Bien  avant  la  Révocation,  deux  fils  de  Louis  de  Courcillon  de 

Dangeau    et  de    Charlotte  des  Noues,    petite-fille  de  Du  Plessis- 

'Mornay,  abandonnèrent  la  religion  dont  leur  père,  ancien  de  son 

•  Louis  XI\' avait  commencé  parla  priver  elle    avec  un    prêtre    pour    lui  dire  qu'il 

de  ses  biens.  On  lit  dans  le  Mercure  his-  fallait  aller  à  confesse,  ce  qu'ayant  refuse', 

torique  du  mois  d'août  1Ô99:  «M""  la  com-  on  lui  a  confisqué  ses  biens  au  profit  du 

tesse  de  Vivans,  sœur  de  M.  le  marquis  roi  ». 

de    Monpouillan,     s'est    voulue    plaindre  -  Voir    l'ouvrage    Je     M.     de     France, 

de  ce  qu'on  lui  a  enlevé  ses  [petits]  en-  loco  cit. 
fants;  le  procureur  du   roi   est  allé   chez 


35o  Révocation  de  l'Èdit  de  Nantes  à  Paris. 

Eglise,  s'était  montré  le  zélé  défenseur.  Ils  avaient  sans  doute  un 
frère,  dont  descendent  les  Dangeau  actuels  encore  protestants 
{Bullet.,  II,  176).  Vers  1664,  Philippe,  type  du  parfait  courtisan, 
embrassa  le  catholicisme  en  temps  utile  et  fut  aussitôt  comblé  de 
places  et  d'honneurs.  C'est  à  lui  que  l'on  doit  lejoiirnal  du  marquis 
de  Dangeau,  qui,  malgré  sa  platitude  et  son  esprit  de  servilité,  est 
un  document  capital  de  l'histoire  de  la  seconde  moitié  du  règne  de 
Louis  XIV.  Son  frère  Louis  abjura  aussi  quelques  années  plus  tard; 
il  se  lit  prêtre,  fut  doté  de  quatre  abbayes  et  devint  le  successeur 
de  Cotin  à  l'Académie  française. 

Leurs  cinq  sœurs  n'eurent  garde  de  les  suivre  dans  la  voie  de 
l'apostasie.  Susanne,  mariée  (1684J  à  son  cousin  Louis  Du  Piessis, 
seigneur  de  La  Perrine,  mourut,  semble-t-il,  avant  la  Révocation. 
Elle  eut  une  fille  qui,  selon  La  France  protestante,  2"  édit.,  IV,  802, 
aurait  été  enfermée  aux  Nouvelles-Catholiques  à  l'âge  de  onze  ans, 
peu  après  la  Révocation.  Le  10  février  1699,  l'ordre  fut  donné 
d'aller  prendre  cette  demoiselle  au  château  de  Dangeau  '  (Eure-et- 
Loir)  et  de  l'amener  aux  Nouvelles-Cathohques  de  Paris,  d'où  elle 
sortit,  par  ordre  du  10  septembre,  pour  retourner  à  Dangeau 
(O'  48).  Une  demoiselle  de  La  Perrine,  peut  être  l'ancienne  pen- 
sionnaire des  Nouvelles-Catholiques,  reçut  en  1700  une  pension 
de  5oo  hvres  (O'  44). 

Elisabeth,  mariée  (i658)  à  Frédéric  de  Suzannet,  seigneur  de 
La  Forest,  n'abjura  que  pour  sortir  du  couvent  de  Poitiers  où  elle 
fut  enfermée  en  1686.  Son  mari  passé  en  Danemark  (Ch.  Weiss, 
II,  294)  fut  bientôt  rejoint  par  sa  fille.  En  effet,  Seignelay  écrivait  à 
La  Reynie  le  6  février  1686  :  «  M.  de  Dangeau  a  informé  le  roi  ce 
matin  que  M"'=  de  La  Forest,  sa  nièce,  qui  a  été  longtemps  chez 
M.  de  Meyercron,  envoyé  de  Danemark,  et  qui  depuis  s'est  retirée 
par  ordre  de  Sa  Majesté  chez  lui,  en  était  sortie  hier  matin,  étant 
actuellement  malade  de  fièvre,  et  qu'on  ne  savait  où  elle  était  allée; 
sur  quoi  Sa  Majesté  m'a  ordonné  de  vous  écrire,  afin  que  vous 
ordonniez  au  sieur  Desgrez  de  chercher  partout  cette  demoiselle, 
Sa  Majesté  ayant  à  cœur  qu'on  la  puisse  trouver  »  (O'  3o).  —  Elle 
était  évidemment  passée  à  l'étranger.  Suzannet  de  La  Forest  obtint, 
en  1698,  l'autorisation  de  vendre  les  biens  qu'il  avait  laissés  en 
France  et  dont  le  clergé  avait  plusieurs  fois  voulu  s'emparer. 


'  Circonstance     qui     prouve    qu'il     ne       comme  dit    à   tort   la  seconde  édition  de 
s'agit  point  d'Anne  Monginot,   femme  de       La  France  prot.,  V,  878. 
David  du    l'Iessis,    sieur  de   La   Perrine, 


Prisons  et  Couvents.  35 1 

Catherine  épousa  en  i658  le  marquis  de  Peray  dont  nous  par- 
lerons tout  à  l'heure. 

Charlotte  et  Françoise-Hélène,  «filles  d'un  rare  mérite  et  d'une 
vertu  éminente»,   dit  Benoit,  maintinrent  le   culte  à   Dangeau  jus- 
qu'au  i5  février  i683,  date  de  son   interdiction.    Venues   à  Paris 
avec   l'intention   évidente    d'y  chercher  les  moyens  de  passer  à 
l'étranger,  elles  ne  réussirent  qu'à  se  faire  arrêter.  Seignelay  écri- 
vait à  La  Reynie,  le  28  mars  1686  :  «  Je   vous  envoie  des  ordres 
pour  faire  mettre  une  de  M"""  de  Dangeau  dans  un  couvent,  et 
l'autre,  dans  la  maison  de  M°"=   de  Miramion.  Il  faut  que  pour  celle 
qui  sera  mise  dans  un  couvent,  vous  en  choisissiez  un  où  il  n'y  ait 
point  de  femme  de  la  R.  P.  R.  »  (O'  3o).  Le  couvent  choisi  fut  celui 
des  filles  du  Calvaire,  de  la  rue  Saint-Louis  (Fr.   7o53  f°  166),  où 
l'une  des  deux  sœurs,  nous  ne  savons  laquelle,  devint  sans  doute 
un  danger  pour  son  entourage;  car  elle  fut  réunie  à  l'autre  chez  les 
Miramiones,  par  ordre  du   17   janvier  1687.  Elles  résistèrent  aux 
brutalités  des  Miramiones,  si  bien  qu'il  fallut  les  expulser  de  France. 
On  écrivait  de  Paris  à  la  Gazette  de  Harlem  le  3o  mars  1688  :  «  Les 
sœurs   du   marquis   de    Dangeau   sont   parties  pour  la  Hollande» 
(Bnllet.,  2"  édit.,  XV,  406).  Selon   La  France  protestante,    ce  serait 
M"°  Hélène   qui  aurait  fondé  à  La  Haye  le  refuge  dont  Bancillon, 
forçat  huguenot  hbéré  en  1713,  parlait  en  ces  termes  •:  «  C'est  une 
société  de  dix  ou  douze  dames  ou  demoiselles  qui  vivent  ensemble 
comme  des  religieuses.  Celle  qui  a  formé  cette  société  est  IVl"''  de 
Dangeau,  tante  de  M""  de  Peray.  Cette  pieuse  dame  a  quatre  ou 
cinq  mille  livres  de  rente  de  chez  elle,  qu'elle  a  mangées  toujours 
avec  des  réfugiées  :  quand  quelque  dame  ou  demoiselle  sortait  de 
France  et  qu'elle  n'avait  pas  de  quoi  vivre,  M"*  de  Dangeau  la  pre- 
nait chez  elle   et   la  nourrissait;    mais    le  nombre  augmentant  et 
n'ayant  pas  de   quoi    fournir  à  toutes,    celles   qui  avaient  quelque 
chose  le  mettaient  à  la  bourse  commune  d'où  elles  vivaient.  C'est 
ainsi  que  s'est  formée  cette  société  où  on  reçoit  encore  tous  les 
jours  des  demoiselles  qui  y  veulent   entrer  ;  l'une  y  porte  quelque 
argent,  l'autre  n'y  porte   rien,  c'est  selon  les  moyens  de  chacune. 
M"'^  de  Dangeau   ne  se  contente  pas  de  cette  société  de  La  Haye, 
elle  en  a  encore  une  autre  à  Eskidam  (Schiedam),  village  tout  près 
de  Rotterdam,  qui  est  autant  nombreuse  que  celle  de   La  Haye  ^. 

'  Biillet.,  3«  sér.,  I,  69.  rectrice  Marie  Du  Moulin  {Bidkt.,  2°  sér., 

2  Une  autre  Société  de  dames  françaises  XIII,    3i5,    et    3=   sér.,  IV,  480).     Charles 

avaient  été  fondée  à  Harlem  en   i683,  par  Coquerel  (I,  83)  mentionne,  en  outre,  des 

le  marquis  de  Venours,   et  eut  pour  di-  maisons  'de  dames  françaises   réfugiées, 


352  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Cette  dame  demeure  tantôt  à  celle-ci  et  tantôt  à  celle-là.  Elle  donne 
tout  ce  qu'elle  a,  ce  qui  ayant  été  rapporté  à  la  reine  douairière  de 
Danemark,  cette  princesse  lui  envoya  un  lit  bien  garni  de  tout, 
mais  à  condition  qu'elle  s'en  servirait  toujours,  sans  le  donner  à 
autre...  C'est  dans  cette  société  de  La  Haye  que  vit  M""  de  Peray  : 
car  elle  loge  dans  la  même  maison.  On  y  chante  les  psaumes,  on  y 
lit  et  y  fait  la  prière  en  commun  trois  fois  le  jour,  nous  avons  eu 
l'honneur  d'y  assister  plus  d'une  fois.  Je  sais  que  M"^  de  Peray  y 
faisait  autrefois  la  prière  par  méditation  [improvisation];  mais  elle  ne 
l'a  pas  faite  quand  nous  y  étions  ».  —  Il  semble  résulter  de  cette 
lettre  et  d'une  autre  adressée,  en  décembre  1699,  «à  M"°  de 
Peray  chez  M"''  de  Dangeau,  derrière  le  cloître  à  La  Haye»,  qu'il 
n'existait  plus  en  1718  et  même  en  1699  qu'une  seule  des  deux 
demoiselles  de  Dangeau. 

Jean  Guichard,  marquis  de  Peray,  possédait  la  terre  de  ce  nom 
à  deux  lieues  de  Parthenay  en  Poitou.  Lorsque  le  prêche  fut 
interdit  en  cette  ville,  le  marquis  l'établit  dans  son  château  pour 
les  protestants  disséminés  de  la  Gâtine.  On  lui  contesta  le  droit 
d'exercice  en  1681,  et  le  nouveau  temple  fut  interdit  en  1682; 
quelques  mois  après  cette  interdiction,  les  dragons  envahirent  et 
dévastèrent  le  château.  Les  coreligionnaires  du  marquis  l'avaient 
plusieurs  fois  délégué  à  Paris  pour  s'occuper  avec  le  député-général 
des  affaires  de  la  province.  Sa  quatrième  femme,  Catherine  de 
Courcillon^  lui  donna  trois  enfants:  Jean,  comte  de  Guichard, 
Catherine  et  Charlotte. 

Toute  la  famille,  venue  à  Paris  dans  l'intention  de  passer  à 
l'étranger,  et  logée  aux  Deux  Anges  avec  d'autres  personnes  de  la 
religion,  fut  découverte  par  l'exempt  Auzillon  et  dénoncée  à  La 
Reynie  le  25  février  1686.  Le  fils  était  sig^nalé  comme  ex-capitaine 
ayant  favorisé  la  fuite  de  plusieurs  protestants,  à  l'aide  d'un  passe- 
port que  le  roi  lui  avait  accordé.  «  11  y  a  quelque  temps,  disait  le 
rapport  de  police,  que  IVl""'  de  Peray  tient  le  bureau  d'adresses  de 
tous  ceux  de  la  religion  qui  viennent  à  Paris;  mais  elle  prend  soin 
de  les  faire  placer;  l'on  dit  qu'elle  est  si  zélée  pour  sa  religion 
qu'elle  se  ferait  brûler  plutôt  que  de  changer.  La  nuit,  une  grande 
partie  de  ceux  qui  sont  à  Paris  cachés,  la  vont  voir.  La   Laperle' 

à  Deift,    à    Harderwick    et   à   Rotterdam.  '  Anne  Herost,    femme    d'Antoine    La- 

l.a  dernière  était  sous  la  directio.T  de  M'""  perle,  marchand  de  vins  à  Paris,  rue  des 

de  Soustelie.  Plus  de  cent  femmes  nobles  Boucheries,  faubourg  Saint-Germain,  en- 

de   naissance,   trouvaient   asile   dans    ces  fermée    le  4  mai    1686   pour    n'avoir   pas 

six  ctablisscments  (Ch.  Weiss,  Hist.  des  fait  abjuration    dans   le  temps  porté  par 

réf.,  II,  17).  les  déclarations,  abjura  peu  après  et  resta 


Prisons  et  Coitvnits.  353 

est  l'embaucheuse  de  la  dite  dame  de  Peray»  (Fr.  7o53  f°  177). 
Sauf  Catherine,  qu'on  manqua',  toute  la  famille  fut  arrêtée  le 
5  mars,  par  ordre  du  2,  et  mise  à  la  Bastille^,  où  le  père  et  le  fils 
restèrent,  tandis  que  dès  le  lendemain  la  mère  était  envoyée  au 
couvent  des  Hospitalières  de  Saint-Anastase,  dites  dames  de 
Saint-Gervais,  rue  Vieille-du-Temple,  et  la  fille,  aux  Nouvelles- 
Catholiques. 

Le  6,  le  marquis  de  Dangeau  alla  solliciter  son  beau-père  et 
son  neveu  de  suivre  son  exemple.  Il  ne  réussit  complètement 
qu'auprès  de  ce  dernier,  qui  promit,  le  xo,  de  se  réunir,  aussi  bien 
que  deux  des  fils  de  M.  de  Béringhen  (Fr.  7o53  f°  456  et  O'  3o). 
L'abjuration  lui  valut  la  liberté;  il  sortit  de  la  Bastille,  par  ordre 
du  21,  et  resta  en  France.  Sa  femme  et  ses  deux  filles  furent  enfer- 
mées à  l'Union  Chrétienne  de  Luçon  en  1700.  —  Cependant  les 
visites  et  les  sollicitations  du  marquis  et  de  l'abbé  de  Dangeau,  du 
marquis  et  de  la  marquise  de  Coigners-',  et  du  sieur  des  Junchères, 
sans  doute  aussi  nouveau  converti,  fortifiaient  l'impression  produite 
sur  M.  de  Peray  par  la  Bastille  et  ses  convertisseurs  habituels  ;  il 
demanda,  le  25  mars,  peut-être  dans  le  dessein  de  s'évader  en 
chemin,  qu'on  lui  permit  d'aller  abjurer  à  Grenoble  ;  le  roi  lui  fit 
répondre  que  l'abjuration  devait  avoir  lieu  à  Paris.  Quand  il  vit  son 
prisonnier  sur  le  point  de  se  soumettre  aux  volontés  du  roi,  M.  de 
Besmaus  demanda  que  M"''  et  M"*^  de  Peray,  jusque-là  inflexibles, 
vinssent  passer  deux  jours  à  la  Bastille,  dans  l'espoir  que  le  marquis 
les  déciderait  à  l'imiter.  L'ordre  de  les  tirer  de  leurs  couvents  fut 
donné  le  2  avril,  et  on  les  amena  le  6  dans  la  forteresse. 

Deux  jours  auparavant,  le  marquis  avait  pris  par  écrit  l'engage- 
ment d'abjurer  dans  un  mois,  qu'il  demandait  encore  pour  faire  ses 
réflexions  ;  le  roi  ne  lui  accorda  que  quinze  jours,  et  permit,  le  6, 
qu'on  le  laissât  sortir  de  la  Bastille,  après  qu'il  aurait  donné  l'assu- 
rance de  ne  point  quitter  le  royaume.  Le  6  au  soir,  M.  de  Besmaus 
écrivait  à  La  Reynie:  «Je  ne  puis  vous  rien  dire  encore  de  M™^  de 

cependant  au  moins  huit  mois  encore  au  femme  de  chambre  de  M™»  de  Peray,  fut 

Grand-Châtelet.    Elle  travaillait  aux  éva-  mise   au  Grand-Chàtelet,  abjura    le    8   et 

sions  avec  Vion    (Fr.  ;o53,    t^s  \ib,    261,  demandait,  le  9  mars,  qu'on  lui  rendît  la 

28«  et  299).  liberté  (Fr.  ;od3,  f"  39+).    Elle  sortit  le  12 

'  Seignelay   écrivait   à    La  Reynie,    le  ô  (Fr.  yoii,  f"  293). 

mars    idSO:   «A   l'égard  de  la   demoiselle  a  Jacques     Le     Vasseur,     marquis     de 

de  Peray  qu'on  a  manqué  d'arrêter,  il  faut  Coigners,  avait  abjuré  en  1664;  en  juillet 

tâcher    de   découvrir   où    elle    peut  s'ctre  itS83,  il  reçut  une  pension  de  mille  écus, 

retirée  afin  de  s'en  assurer»  (O'  3o).  et  son  tils,  une  de  deux  mille  livres  (Fr. 

'  En  même  temps  Susanne  Duclos,    de  pr..  Vil,  56  b). 
Blois,  âgée  de  23  ans,  ne  sachant  signer, 

II  ai 


354  Révocation  de  VEdit  de  Nantes  à  Paris. 

Peray,  leur  entrevue  fut  fort  gaie;  mais  elle  ne  mangea  rien  à 
souper  et  je  m'aperçus  que  nature  pâtissait  en  ma  présence  ;  je  les 
étudierai  et  vous  avertirai  bien  de  la  suite  ;  Dieu  y  mette  la  main, 
ils  en  ont  bien  besoin.  M.  de  Peray  ne  laissa  d'écrire  hier  au  soir  à 
M.  de  Seignelay,  c'est  toujours  confirmer  son  engagement».  M™^  et 
M"''  de  Peray  furent  reconduites  dans  leurs  couvents  par  ordre  du 
8,  et,  le  25,  Seignelay  écrivait  à  M.  de  Besmaus  :  «A  l'égard  de 
M.  de  Peray,  Sa  Majesté  est  persuadée  qu'il  tiendra  parole,  et  vous 
pouvez  le  laisser  sortir  aussitôt  que  ce  paquet  vous  sera  rendu. 
Dites-lui,  s'il  vous  plaît,  que  les  ordres  pour  faire  ôter  la  garnison 
de  sa  maison  ont  été  envoyés  ».  Le  27,  le  convertisseur  Gerbais, 
ignorant  l'élargissement  du  prisonnier,  sollicitait  encore  sa  liberté 
dans  la  crainte  qu'il  ne  s'aigrît  et  ne  s'obstinât,  si  l'on  continuait  à 
la  lui  refuser  (Fr.  7o53  ï°  i36). 

Sans  doute  le  marquis  avait  pris  le  parti  d'abjurer  des  lèvres 
afin  de  pouvoir  quitter  la  France;  car  dès  le  10  juin  Seignelay 
adressait  ce  billet  à  La  Reynie  :  «  M.  le  marquis  de  Coigners,  ami 
de  M.  de  Peray,  et  qui  était  chargé  d'en  faire  savoir  des  nouvelles 
de  temps  en  temps,  m'écrit  qu'il  y  a  quelques  jours  qu'il  ne  paraît 
plus  ;  ainsi  il  n'y  a  plus  à  douter  qu'il  ne  se  soit  caché  à  dessein  de 
se  retirer,  et  il  faut  que  vous  mettiez  quelqu'un  pour  le  faire  cher- 
cher». M.  de  Peray  passa  en  Hollande  et  se  consacra  au  soulage- 
ment des  souffrances  des  réfugiés  sans  ressources  ;  il  fit  partie  du 
comité  qui,  en  1697,  travaillait  auprès  du  prince  d'Orange  et  des 
États-Généraux,  à  faire  insérer  dans  le  prochain  traité  de  paix  une 
clause  qui  obligeât  Louis  XIV  à  restituer  aux  protestants  leurs 
biens  et  leurs  droits,  y  compris  la  liberté  de  leur  culte  '.  11  vivait 
encore  en  1699,  et  sa  fille  était  chargée  par  Bancillon  de  lui  pré- 
senter les  remerciements  des  forçats. 

La  marquise  de  Peray  résista  plus  longtemps  que  son  mari,  et 
finit  cependant  par  succomber  comme  lui.  Elle  fut  mise  en  liberté 
par  ordre  du  26  octobre  1686  (.0'  3o).  Comme  elle  retournait  en 
Poitou,  le  P.  Bordes  proposa  de  lui  confier  M"'=  de  Villarnoul,  dont 
elle  était  cousine.  Il  se  trompait  évidemment  lorsqu'il  affirmait  que 
la  marquise  laissait  sa  fille  «volontairement  en  otage  aux  Nouvelles- 
Catholiques».  M""'  de  Peray  ne  songeait  qu'à  fuir  et  n'avait  point 
perdu  l'espoir  de  s'échapper  bientôt  avec  la  captive  de  la  rue  Sainte- 
Anne.  Elle  obtint,  le  8  décembre,  l'autorisation  de  faire  sortir  du 
royaume  «ses   livres    de   la  R.  P.  R.»,    et  on  lui  confia  en  1687 

'  Voir  Les  piemiers  pasteurs  du  Désert,  II,  27G  et  282. 


Prisons  et  Couvents.  355 

Des  Minières,  détenu  pour  la  R.  au  château  de  Saumur.  C'est  elle 
sans  doute  que  Bancillon  trouvait  établie  à  Genève  en  1713,  et  plus 
zélée  que  jamais  pour  sa  religion  {Bullet.,  3^  sér.,  I,  68). 

Le  sort  de  sa  fille  Charlotte  fut  différent.  En  l'absence  de 
Fénelon,  retenu  loin  des  Nouvelles-Catholiques  par  sa  mission  en 
Saintonge,  l'évèque  de  Meaux  entreprit  la  conversion  de  la  noble 
demoiselle,  et  prétendit  ne  puiser  ses  arguments  que  dans  le  hvre 
même  sur  lequel  elle  appuyait  sa  défense.  Ce  livre  était  le  Bouclier 
de  la  foi  de  Du  Moulin  [Bullet.,  2*  sér.,  VII,  25).  Malgré  ces  confé- 
rences, et  bien  qu'on  ne  lui  donnât  pour  la  servir  que  des  nouvelles 
converties,  M"''  des  Fontaines,  puis  M""  Denis,  elle  n'avait  pas  en- 
core embrassé  le  catholicisme  le  17  octobre  1686,  mais  promettait 
de  faire  payer  sa  pension  sur  le  pied  de  600  Hvres.  Dès  le  14  no- 
vembre, elle  était  notée  comme  «travaillant  par  ses  bons  entretiens 
et  bons  exemples  à  l'instruction  des  autres»;  la  liste  du  i^""  février 
1687  la  range  parmi  les  nouvelles  réunies  (Fr.  7o5i  f°  248).  D'après 
Filleau,  elle  aurait  habité  en  1689  le  couvent  des  Carmélites  du 
faubourg  Saint-Jacques.  C'était,  dit  M'"''  du  Noyer,  une  fille  d'impor- 
tance qui  avait  beaucoup  lu  et  qui,  après  sa  conversion,  se  permit 
d'attaquer  le  vieil  athlète  protestant  Jurieu. 

Quant  à  Catherine  de  Peray,  elle  avait  gagné  la  Hollande, 
sans  doute  peu  après  l'entrée  des  siens  à  la  Bastille.  On  a  vu  plus 
haut  qu'elle  demeurait  avec  ses  tantes  M"''^  de  Dangeau.  Aussi 
distinguée  par  les  dons  de  la  piété  que  par  ceux  de  l'esprit,  elle 
correspondait  avec  les  forçats  pour  la  foi,  et  en  même  temps  qu'elle 
travaillait  à  les  secourir  et  à  préparer  leur  délivrance,  elle  les  con- 
solait et  les  exhortait  à  souffrir  patiemment  pour  le  nom  de  Christ. 
Bancillon,  Fontblanche  et  Serres  le  jeune,  lui  écrivaient  de  Marseille 
le  14  décembre  1699  '  : 

«Mademoiselle, 

«La  lettre  que  vous  avez  pris  la  peine  de  nous  adresser  du 
12  octobre  dernier,  nous  est  heureusement  parvenue,  béni  soit 
Dieu.  Nous  ne  saurions  vous  exprimer  combien  nous  sommes 
sensibles  à  l'honneur  que  vous  nous  avez  fait.  Nous  éprouvons  bien 
la  vérité  de  ce  qu'on  nous  a  dit  de  votre  grande  charité...  Nous 
restons  confus  de  la  hardiesse  que  nous  eûmes  de  vous  écrire... 
Que  nous  serions  heureux.  Mademoiselle,  que  nous  bénirions  Dieu 

»  Bullet.,  2'  sér.,  III,  117. 


356  Révocation  de  l'Èdit  de  Nantes  à  Paris. 

de  nos  chaînes,  si  elles  pouvaient  être  de  quelque  édification  à 
l'Eglise  comme  vous  dites...  Ce  que  vous  dites,  que  notre  patience 
et  notre  foi  sont  renommées  par  tout  le  monde,...  est  sans  doute  un 
souhait  que  vous  faites  que  cela  soit  ainsi...  Que  votre  modestie  ne 
s'alarme  pas;....  car  que  ne  peut-on  pas  dire  d'une  personne  qui 
a  tout  quitté  pour  Jésus-Christ  et  sa  vérité,  comme  vous  avez  fait  ?... 
Ce  n'est  donc  pas  notre  exemple  qui  vous  animera,  comme  vous 
dites;  mais  c'est  le  vôtre  qui  doit  nous  porter,  nous  autres,  à  la 
pratique  de  la  vertu.  C'est  à  nous  à  trembler  en  pensant  au  grand 
éloignement  où  nous  sommes  de  tous  nos  devoirs,  et  à  dire  plutôt 
que  vous  :  «  Quelle  disproportion  de  vous  autres  à  nous  !  »...  Vous 
souhaitez  un  plus  long  détail  de  ce  qui  s'est  passé  depuis  la  liste 
que  vous  avez.  Nous  ne  pouvons  pas  vous  le  donner  présentement... 
Nous  avons  reçu  ce  que  vous  nous  dites  de  La  Haye  et  d'Amster- 
dam, ce  qui  nous  est  venu  bien  à  point  (loué  soit  Dieu)  ;  que  le 
Seigneur  récompense  et  rende  au  centuple  en  cette  vie  et  en  celle 
qui  est  à  venir,  etc.» 

Le  baron  de  Saïgas,  autre  forçat  pour  la  foi,  écrivait  encore  à 
M"^  de  Peray,  le  i3  août  1714'  :  «Vous  fîtes  bien  de  l'honneur,  ma 
très  chère  Mademoiselle,  à  mes  lettres  en  me  disant  que  vous  y 
trouvez  quelque  plaisir.  C'est  un  effet  de  votre  charité  et  de  votre 
christianisme,  qui  vous  font  supporter  les  infirmités  de  vos  frères 
en  Christ.  Mais  c'est  moi  qui  suis  très  consolé  et  édifié  par  les 
vôtres,  que  je  lis  et  relis  plusieurs  fois  avec  beaucoup  d'attention, 
et  qui  contribuent  beaucoup  à  mon  affermissement,  et  à  me  faire 
supporter  avec  patience  les  peines  où.  il  a  plu  à  sa  divine  provi- 
dence de  me  réduire,  etc.» 

M"'  Catherine  de  Peray  publia  en  1720  une  édition  du  Traite 
de  la  paix  de  l'âme  de  Du  Moulin  fils,  et  mourut  en  1 744,  directrice 
de  la  société  du  cloître,  fondée  par  sa  tante,  M"'=  de  Dangeau. 


LES  JAUCOURT 


Philippe  de  Jaucourt,  sieur  de  Villarnoul  et  baron  de  La 
Forest-sur-Sèvre,  commissaire  de  l'Édit  en  Saintonge,  mort  en 
1659,  était  le  septième   fils  de  Jean  de  Jaucourt  et  de  Marthe  de 

>  Bullet.,  2*  sér.,  XV,  180. 


Prisons  et  Couvents.  357 

Mornay.  Du  mariage  de  sa  sœur  Catherine  avec  Paul  de  l'Isle, 
sieur  du  Gast,  naquit  Louis  de  l'Isle-du-Gast,  qui  épousa,  en  1664, 
sa  cousine  Marthe  de  Jaucourt.  Marie  du  Gast,  que  nous  rencontre- 
rons tout  à  l'heure,  était  probablement  la  sœur  de  Louis.  D'après 
le  Bulletin  (I,  402),  Philippe  de  Jaucourt  et  sa  femme  Marguerite 
de  Guéribalde,  fille  de  Paul,  sieur  du  Breuil,  eurent  «  neuf 
enfants,  qui  quittèrent  tous  la  France,  plutôt  que  de  renier  les 
principes  qu'ils  considéraient  comme  leur  plus  précieux  héritage». 
La  France  protestante,  au  contraire,  leur  attribue  douze  enfants, 
cinq  fils:  Jean-Philippe,  réfugié  en  Hollande;  Paul,  sieur  de  Rou- 
vray,  réfugié  en  Brandebourg,  lieutenant-colonel  tué  à  la  bataille 
de  Nerwinden,  1693  ;  Jean-Louis,  sieur  de  Bussières,  réfugié  en 
Hollande,  où  il  servit  comme  lieutenant-colonel;  Louis-François, 
marquis  d'Ausson,  lieutenant-colonel  d'un  régiment  de  cavalerie  en 
Brandebourg;  Benjamin,  qui  mourut  au  service  des  États-Géné- 
raux de  Hollande,  et  sept  filles  dont  les  noms  sont  inconnus,  sauf 
celui  de  Marthe,  qui  épousa  en  1662,  Jacques  de  Mauclerc,  sieur 
de  Marconnay.  Selon  La  France  protestante  {VI,  48  b),  Louis- 
François,  marquis  d"Ausson,  serait  rentré  en  France,  au  moment 
de  la  Révocation,  avec  l'espoir  d'emmener  sa  mère  et  ses  sœurs,  et 
dans  l'impossibilité  d'accomplir  son  dessein,  n'aurait  pu  franchir  lui- 
même  la  frontière  qu'à  travers  mille  dangers. 

Au  mois  de  janvier  1686,  indignée  de  l'abjuration  de  son 
gendre,  la  veuve  de  Philippe  de  Jaucourt  vint  à  Paris  avec  ses 
filles  non  mariées,  dans  l'intention  de  passer  à  l'étranger;  mais  on 
ne  lui  en  laissa  pas  le  temps.  La  Reynie  écrivait  à  Harlay,  le 
24  février: 

Le  sieur  Auzillon  arrêta  hier  M"°  de  Villarnoul,  la  mère,  et  quatre  de  ses 
filles,  dont  la  plus  jeune  a  dix-neuf  ans,  dans  une  maison  vers  l'Estrapade,  où 
elles  étaient  seules  avec  une  servante  depuis  cinq  semaines.  Elles  ont  été 
mises  à  la  Bastille  (O  1  3o). 

Le  16  mars,  le  roi  permit  au  nouveau  catholique  Marconnay  de 
voir  les  prisonnières  à  la  Bastille;  le  2  avril,  la  même  permission 
fut  accordée  à  M"*^  de  La  Roche-Chenard,  fille  d'honneur  de  la 
duchesse  de  Bourbon.  Le  6,  M-  De  Besmaus  informait  La  Reynie 
que  les  deux  plus  jeunes  demoiselles  de  Villarnoul  voulaient 
«songer  à  leurs  affaires»,  c'est-à-dire  inclinaient  vers  une  résolu- 
tion qui  permît  de  les  mettre  en  liberté  (Fr.  7o53  f°  443}.  En  vertu 
d'une  lettre  de  cachet  du  i5  juin,  elles  furent  conduites,  le  26,  aux 
Nouvelles-Catholiques,  par  Auzillon,  qui  les  nomme  M""^^  d'Ausson 
et  de  Rouvray  {Ibid.,  î°  166). 


358  Révocation  de  CEdit  de  Nantes  à  Paris. 

Les  convertisseurs  ne  s'empressaient  pas  moins  autour  de 
M""*  de  Yillarnoul,  qui  parut  d'abord  ne  pas  les  repousser  trop 
vivement.  Dès  le  4  mars,  M.  de  Besmaus  annonce  qu'elle  «prend 
plaisir  à  raisonner  avec  M.  de  Lamon»  (F.  17421  f°  48).  Le  8  août, 
Desgrez  écrit  qu^elle  a  été  fâchée  d'apprendre  que  le  ministre 
apostat  Marchand  était  retourné  en  Poitou,  et  qu'elle  consent  à 
recevoir  un  autre  ministre  apostat,  le  sieur  des  Loges,  beau-frère 
de  Marchand,  qu'il  prie  La  Reynie  de  lui  envoyer  (Fr.  7052  f°  263). 
Contrairement  à  l'avis  du  P.  Charles  Bordes  de  l'Oratoire,  La 
Rej'nie  refusa  de  laisser  pénétrer  près  d'elle  sa  belle-sœur.  M"""  du 
Breuil,  nouvelle  convertie,  qui  ne  lui  semblait  sans  doute  pas  assez 
affermie  [Ibid.  f'  79).  Le  18  septembre,  Seignelay  écrivait  au  lieu- 
tenant de  police  : 

La  dame  de  Villarnoul  qui  est  à  la  Bastille,  ayant  fait  entendre  que  si  elle 
était  dans  un  couvent,  elle  ferait  plus  de  progrès  pour  son  instruction,  je  vous 
prie  de  me  mander  si  vous  croyez  qu'il  convienne  de  la  mettre  dans  une 
communauté,  et  où  il  sera  à  propos  de  la  mettre  (O  ^  3o). 

Le  3o  du  même  mois,  Marconnay  écrivait  à  son  beau-frère  le 
marquis  d'Ausson:  «J'ai  toujours  eu  la  liberté  de  voir  M™^  votre 
mère,  par  une  permission  du  roi;  elle  est  toujours  à  la  Bastille,  je 
tâche  de  la  tirer  de  ce  lieu-là  pour  la  faire  reléguer  chez  M.  du 
Breuil,  son  frère,  pour  y  passer  son  hiver.  Je  vois  aussi  vos  soeurs. 
11  y  en  a  deux  à  la  Bastille  et  deux  aux  Nouvelles-Catholiques,  et 
une  dans  un  couvent  du  Poitou  »  '. 

Vers  le  même  temps  que  M""  de  Villarnoul,  sa  bru  Marie 
Gareau,  femme  de  Jean -Philippe  de  Jaucourt,  marquis  de 
Villarnoul,  était  venue  à  Paris  chercher  les  moyens  de  s'arracher 
avec  ses  filles^  à  l'odieuse  servitude  qu'on  prétendait  leur  imposer. 
Elles  se  cachèrent  successivement  dans  diverses  auberges  en  dissi- 
mulant leur  nom  et  leur  religion,  et  réussirent  quelque  temps  à 
échapper  aux  recherches  de  la  police,  pourtant  toujours  en  éveil. 


'  Après   cette    cnumération,    il    semble  moment,    une     septième     demoiselle    de 

difficile  d'admettre  que  M"'  de  Villarnoul  Jaucouit  se  trouvait  chez  les  Hospitalières 

eût  alors  plus  de  cinq   filles  en   vie:  M""  de  Saint-Gervais.    L'absence  de   prénoms 

Marconnay,  détenue  dans   un  couvent  de  crée  ici  un  véritable  dédale  de  difficultés. 

I.oudun,  paraît  même  comprise  dans  les  *  La  France  protestante  lui   en  donne 

cinq.    Cependant    le    P.    Bordes,    qui    les  trois:      Catherinc-Renéo,     Marguerite    et 

suivait   de    très    près,    parle  à   plusieurs  Marie-Bénigne,    que    nos   documents  ap- 

reprises  de  cinq  filles  prisonnières  à  Paris,  pellent     Marie-Bénédicte.      Ils     attestent 

trois  à  Sainte-Agnès  et  deux  à  la  Bastille,  l'existence    d'une    quatrième,    qui   devait 

sans  compter  M"'°  de  Marconnay,   qui  ne  s'appeler  Aimée. 
fut  pas   détenue    à   Paris.    Et    au    mémo 


Prisons  et  Couvents.  359 

La  jeune  M™"  de  Villarnoul  ne  put  supporter  cette  vie  d'alarmes  et 
de  privations,  sa  santé  s'altéra  gravement;  à  peine  avait-elle  depuis 
quelques  jours  trouvé  un  asile  chez  Spanheim,  envoyé  extraordi- 
naire de  Brandebourg,  qu'elle  y  mourut,  le  i8  ou  le  19  janvier 
1686  (Fr.  7o52  f''  204).  On  l'enterra  clandestinement  dans  la  petite 
cour  de  l'hôtel,  situé  rue  de  Grenelle  Saint-Germain.  Trois  jours 
après,  Spanheim  ayant  appris  qu'une  femme  de  chambre  catholique, 
imprudemment  renvoyée,  était  allée  faire  des  révélations  à  la 
police,  les  pauvres  demoiselles  furent  obligées  de  chercher  un  autre 
refuge  (Fr.  7o5i  f''  41).  Leur  gouvernante,  Marie  du  Gast,  de 
Montaigu  en  Poitou,  demoiselle  âgée  de  trente  ans  et  parente  de 
jyjme  (]g  Villarnoul,  veilla  sur  les  orphelines  avec  un  dévouement 
sans  égal,  ainsi  qu'elle  l'avait  promis  à  la  mourante;  mais  elle  ne 
réussit  point  à  les  préserver  ni  à  se  préserver  elle-même  des 
convertisseurs  et  de  l'abjuration. 

Une  première  tentative  d'évasion  ne  réussit  point.  Il  était 
convenu  que,  moyennant  la  somme  de  quinze  cents  livres,  un 
nommé  Lombard,  dit  Brion,  rendrait  saines  et  sauves  à  l'étranger 
les  deux  demoiselles  de  Villarnoul  et  leurs  deux  sœurs  encore 
enfants,  sous  le  pseudonyme  de  La  Tremblaie,  et  M"*'  du  Gast,  sous 
celui  de  Delamotte.  Lombard  les  fit  conduire  par  Agé  en  un  lieu 
voisin  de  Paris,  où  un  second  guide,  nommé  Du  Théron,  les  attendait 
avec  des  chevaux.  Ayant  rempli  son  office.  Agé  revint,  disant  que 
le  voyage  était  heureusement  commencé.  En  approchant  de  la 
frontière.  Du  Théron  se  souvint  qu'il  risquait  les  galères,  s'il  était 
pris,  souleva  des  difficultés  de  tout  genre,  prétendit  qu'il  y  avait 
péril  à  aller  plus  loin,  bref,  emporta  les  quinze  cents  livres  et  aban- 
donna les  fugitives.  Sans  perdre  courage,  elles  écrivirent  à  Lombard 
qu'elles  n'avaient  pu  dépasser  Péronne,  et  qu'il  fallait  leur  chercher 
une  auberge  à  Paris,  où  elles  allaient  rentrer  (Fr.  7062  i°  107). 
L'aînée  alla  demeurer  chez  un  de  leurs  parents,  M.  de  Rozel-Beau- 
mont,  logé  avec  sa  femme  à  l'hôtel  de  Luyne,  petite  auberge  de  la 
rue  Gît-le-cœur.  Lombard  trouva  ensuite  un  officier  allemand 
disposé  à  les  conduire,  et  le  mit  en  rapport  avec  IVI.  de  Rozel,  qui 
conclut  le  marché  à  raison  de  quarante-cinq  louis.  Mais  l'affaire  fut 
rompue,  parce  que  Lombard  conçut  des  soupçons  sur  la  fidélité  de 
l'officier,  qui  lui  parut  un  affidé  de  la  police.  On  se  rabattit  ensuite 
sur  un  Suisse,  nommé  Pilota  Perrin,  qui  demandait  cinquante  louis, 
mais  ne  pouvait  emmener  que  quatre  personnes,  son  passeport 
n'étant  que  pour  lui,  sa  femme  et  trois  enfants  de  treize  ans  et  au- 
dessous.  L'aînée  des  Villarnoul,  âgée  de  dix-sept  ans,  ne  pouvait 


36o  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

naturellement  partir  avec  Pilota.  Il  fallait,  coûte  que  coûte,  qu'elle 
se  séparât  des  autres.  Lombard  lui  procura  deux  guides,  Le  Breton 
et  Isaac  Virouleau,  dit  La  Capelle,  lieutenant  de  la  compagnie  de 
Journiac  au  régiment  de  Picardie.  On  lui  adjoignit  comme  com- 
pagnon de  route  un  jeune  La  Mothe,  fils  du  médecin  de  Chàtelle- 
rault,  que  La  Capelle  devait  faire  passer  pour  son  valet.  Le 
double  départ  fut  fixé  au  ii  mai,  et  l'on  attendit  le  jour  avec  une 
impatience  mêlée  de  crainte;  mais  il  était  écrit  que  les  filles  de 
Jean-Philippe  de  Jaucourt  ne  rejoindraient  point  leur  père,  qui  les 
attendait  à  La  Haye. 

L'aînée  fut  arrêtée  près  de  Saint-Denis,  et  emprisonnée,  de 
même  que  ceux  qui  l'accompagnaient.  L'autre  troupe,  composée  de 
M""  du  Gast,  de  Marguerite,  âgée  de  treize  ans,  de  Marie-Bénédicte, 
âgée  de  trois  ans,  et  de  la  plus  jeune  sœur,  eut  le  même  sort:  elle 
se  laissa  prendre  avec  Pilota,  dans  le  coche  d'eau  de  Joigny  (Fr. 
7o52  f°=  204  et  288).  Le  dimanche  12,  le  commissaire  Delamare 
procéda  à  l'interrogatoire  des  prisonniers.  Le  lendemain,  La  Reynie 
reçut  l'ordre  d'arrêter  le  gentilhomme  qui  avait  négocié  la  retraite 
des  demoiselles  ',  de  faire  le  procès  à  leur  gouvernante,  et  d'en- 
voyer les  demoiselles  dans  des  couvents:  Marie-Bénédicte,  aux  filles 
de  la  Croix  du  faubourg  Saint-Antoine;  Marguerite,  aux  Mira- 
miones,  qui  ne  tardèrent  point  à  lui  faire  dire  et  signer  ce  qu'elles 
voulurent  ;  l'aînée,  aux  Nouvelles-Catholiques,  où  elle  abjura  pres- 
que aussitôt.  Condamnée  à  être  rasée  et  enfermée  à  perpétuité, 
M""  du  Gast,  fut  envoyée,  le  6  juin,  par  ordre  du  26  mai,  chez  les 
Filles-Dieu  de  la  rue  Saint-Denis,  qui  refusèrent  de  la  recevoir,  et 
ne  lui  ouvrirent  leurs  portes    que   lorsque    La    Reynie    les    eut 


'  Mis  à    la    Bastille,    le     i3    mai     1686  France  comme  inconvertissable,  et  se  ré- 

(Arsen.    F.  Bast.   19+71),  Jean-Jacques  de  fugia  à  Berlin,  oîi  il  devint  aussitôt  con- 

Rozel,    sieur  de  Beaumont    {Fr.  pr.,  IX,  seiller    d'ambassade,     et    successeur    de 

t")6a),  y  fut  en  relation  avec  Théodore  de  Persode  comme  juge  de  la  colonie  fran- 

Béringhen,    qui   lui    adressa,    le  20  avril  çaise.  11  fut  chargé  par  l'électeur  de  Brande- 

1687,    la    quatorzième    de    ses    Cinquante  bourg    d'installer  à  Baîreuth   les  réfugiés 

lettres  d'exhortation,    ull   était  extraordi-  fort  mal  vus  de  l'intolérance  luthérienne 

nairement    attaché    à    sa   religion,    disent  [ToWw^,  Geschichte  der  franiôsischen  Co- 

les  Mémoires   sur   la  Bastille,    I,  187;    sa  lonie  von  Magdcburg,  II,  37b).  En  1697  il 

prise    déconcerta    un    grand    nombre   de  fut  élu  membre  du  consistoire.  Krman  et 

nouveaux    convertis.    Tous  ceux    qui    le  Reclam    (I,  279),   suivis   par   Muret    (Ge- 

connaissaient   et   qui   savaient   sa    déten-  schichte  derfran^.  Colonie  in  Brandenburg, 

tion,  disaient  qu'il  faisait  plus  d'effet  que  p.  202),   placent   son  arrivée  à  Berlin    en 

plusieurs    ministres   n'auraient    pu    faire  1687;     cette    date     nous      paraît,      sinon 

ensemble».  La  lettre  de  Th.  de  Béringhen  inexacte,    au  moins  douteuse;    car    nous 

donne  du  parent  des  demoiselles  de  Vil-  ne    connaissons  aucune  expulsion   anté- 

larnoul    une    idée    Jion    moins    favorable.  ricure  à    mars   1Û88. 
M.    de   Rozcl-Beaumont    fut    expulsé   de 


Prisons  et  Cojivctits.  36i 

menacées  d'un  huissier  accompagné  d'un  serrurier,  si  le  refus  se 
produisait  une  seconde  fois.  A  la  fin  de  juillet,  M"^  du  Gast  était 
encore  chez  les  Filles-Dieu,  où  elle  abjura.  On  l'envoya  aux 
Nouvelles-Catholiques,  afin  qu'elle  pût  donner  ses  soins  à  l'aînée 
de  ses  élèves,  assez  malade  pour  qu'il  fallût,  le  i3  septembre,  la 
conduire  en  grand  secret  chez  le  chirurgien  Aubert,  devant  la 
croix  des  Petits-Champs  *. 

Cette  malade  tenait  le  premier  rang  dans  les  préoccupations  du 
P.  Bordes,  lorsqu'il  écrivit  à  La  Rej'nie  sa  lettre  du  i6  octobre  1686: 

Il  serait  peut-être  à  propos  de  confier  à  la  marquise  de  Peray,  qui  s'en  va 
en  Poitou,  la  jeune  demoiselle  Villarnoul,  convertie  depuis  près  de  six  mois 
aux  Nouvelles-Catholiques.  J'y  vois  cette  pauvre  demoiselle  dessécher,  étant 
accoutumée  au  grand  air  de  ses  terres.  Mais  cela  n'est  rien  en  comparaison 
des  conséquences  pour  ses  quatre  tantes,  qui  ne  feront  rien  tandis  qu'elles 
n'auront  pas  plus  d'espérance  de  liberté.  Je  les  ai  toutes  vues  assez  longtemps 
pour  les  connaître,  et  je  puis  assurer  que  cette  espérance  faciliterait  à  MM.  Go- 
billon  et  Gerbais  le  moyen  de  recueillir  le  fruit  de  nos  travaux.  Il  y  a  une  autre 
raison  d'intérêt  que  représente  M.  de  Marconnay,  oncle  et  tuteur  de  la  pre- 
mière, savoir  qu'il  ne  peut  rien  tirer  des  fermiers  de  ses  nièces  à  moins  que  l'aînée 
au  moins  ne  paraisse  sur  les  lieux...  M""  de  Peray,  leur  cousine,  qui  laisse  sa 
propre  fille  volontairement  comme  otage  aux  Nouvelles-Catholiques,  répon- 
drait de  celle-là  jusqu'à  son  retour.  J'ajouterai  que  M"'  de  La  Fredonnière, 
autre  catholique  de  bonne  foi  de  Port-Royal,  doit  être  de  la  compagnie  jusqu'au 
Vendômois...  Ces  converties  de  couvent  valent  bien  assurément  celles  des 
prisons.  C'est  pour  cela  que  j'aurais  pensé  à  propos  l'élargissement  de  M""'  de 
Villarnoul,  la  mère,  pour  la  mettre  dans  quelque  couvent,. . .  où  elle  ferait  appa- 
remment plus  qu'entre  quatre  murailles;  comme  elle  me  l'a  insinué,  cela 
pourrait  donner  le  branle  à  ses  filles.  Quant  à  son  autre  petite-fille,  convertie 
chez  M°"  de  Miramion,  on  la  pourrait  sûrement  confier  à  sa  belle-sœur  Du 
Breuil,  près  d'Orléans;  mais  cela  ne  presse  pas  tant  que  la  première,  à  cause 
du  départ  de  M"'^  de  Peray  (Fr.  7o53,  f"  82). 

Cet  oratorien  était  accommodant,  il  entrait  dans  les  raisons  de 
ceux  qu'on  lui  donnait  à  convertir,  et  l'expérience  lui  avait  appris 
qu'il  fallait  peu  compter  sur  la  force  pour  opérer  des  conversions^; 

'  On  ne  comprend  pas  bien  pourquoi  Ton  vient  ici  quérir  ce  qu'il  faut,  le  secret 
la  mère  Garnier,  auteur  du  billet  suivant,  assurément  ne  sera  pas  gardé...  La  malade 
adressé  à  La  Reynie,  tenait  tant  à  ce  que       '''  f°"  '''<=°   ^^'^'^  '^  compliment  de  sortie,  il 

la  chose  restât  secrète  :  '^""'"^  "'°"  """l  ^"  f»--"^  =°ifnt  revenues 

pour  se  mettre  elle-même  dans  le  carrosse... 

"  13  septembre   1686.   Monsieur^    notre  ma-  Je  crois  que  M.  le  curé  de  Saint-Laurent  ser- 

lade  est  en  son  lieu,   Dieu  merci,   et  M"«  du  virait  à   la  malade   plus   qu'un   autre,   etc.» 

Gast  avec  elle  ;  nous  l'avons   mise   dans  un  (Fr.  7053,  fo  73). 

carrosse,  couchée   sur  un  matelas  avec  des  «  ^     r       i    •               j                  i          •    j  - 

oreillers  pour  la  soutenir...  Je   viens  de  lui  .     ^«  f"'    •"'    «pendant  que  le    roi  de- 

envoyer  du  bouillon,   de  Veau  de  poulet  et  ^'§"3  P°"''  dérober  a  la  duchesse  de  La 

de  la  tisane,   et  a  dîner  pour  M"=  du  Gast.  Force  les  derniers  jours  et  le  dernier  sou- 

Pour  un  jour  cela  est  bien;  mais  pour  Pave-  pir  de  son  mari, 
nir,  Monsieur,   comment  ferons-nous?  car  si 


302  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Pans. 

mais  la  police,  beaucoup  plus  positive  et  coercitive,  tenait  peu  de 
cas  de  ses  avis.  Aussi,  bien  que  Seignelay  eût  autorisé,  le  3o  sep- 
tembre, l'envoi  de  M'"''  de  Villarnoul  dans  un  couvent,  la  retrou- 
vons-nous encore  à  la  Bastille  le  14  décembre  1686,  avec  sa  femme 
de  chambre  et  deux  de  ses  filles.  Des  deux  mises  aux  Nouvelles- 
Catholiques  le  26  juin,  l'une  (M""  de  Rouvray)  était  notée,  le  14  dé- 
cembre, comme  étant  «de  bon  exemple»,  c'est-à-dire  en  voie  de 
devenir  bonne  cathoUque  (Fr.  yoSi  f"  248),  et  l'autre  (M"^  d'Ausson), 
comme  ne  donnant  «aucune  espérance»,  le  17  du  même  mois 
[Ibid.  f°  246).  On  les  mit  peu  après  à  Sainte-Agnès,  où  une  de  leurs 
sœurs,  différente  des  deux  qui  étaient  à  la  Bastille,  se  trouva, 
paraît-il,  avec  elles. 

Quant  à  leurs  nièces,  le  4  janvier  1687,  Seignelay  invitait  l'in- 
tendant Foucault  à  faire  payer,  sur  les  biens  de  feu  leur  mère  et  au 
besoin  sur  ceux  de  leur  père,  leur  pension  s'élevant  à  25oo  livres. 
Le  même  jour,  il  autorisait  l'aînée  à  sortir  des  Nouvelles-Catho- 
liques, et  Marguerite  à  sortir  de  chez  M"^  de  Miramion,  pour  se 
rendre  toutes  deux  à  Sainte- Agnès,  près  de  leur  tante  M"'^  de  Rou- 
vray, convertie  comme  elles.  M"^  du  Gast  les  y  rejoignit  vers  le 
milieu  de  l'année  (Fr.  7o53  f°  166). 

Le  24  juin,  il  ordonnait  de  recevoir  au  couvent  des  Hospitalières 
de  Saint-Gervais  une  demoiselle  de  Villarnoul  (évidemment  Villar- 
noul-Guéribalde),  qui  apparaît  en  ce  moment  pour  la  première  fois, 
et  que  nous  voyons  encore  à  Saint-Gervais  le  28  juillet.  Le  P.  Bordes 
ne  nous  apprend  pas  d'où  elle  venait  ;  il  écrivait  pourtant  le  1 5  juillet  : 

Nous  n'avons  pu  encore  gagner  la  conversion  de  M""  de  Villarnoul,  la 
mère,  depuis  un  an  et  demi  qu'elle  est  à  la  Bastille.  Je  ne  sais  si  on  ne  gagne- 
rait pas  davantage  en  la  mettant  ailleurs,  oîi  elle  aurait  plus  de  secours,  comme 
à  Sainte-Agnès,  près  Saint-Eustache,  quoique  trois  de  ses  filles  nouvelles 
catholiques'  y  soient.  La  mère  est  moins"dangereuse  que  son  autre  fille  de 
Jaucourt  qu'elles  voient  librement;  leurs  caresses  et  les  services  de  M""  du 
Gast  pourraient  lui  aider  davantage.  Il  serait  bon  aussi  de  séparer  les  deux 
aînées  de  Villarnoul  qui  restent  à  la  Bastille.  La  seconde  parait  moins  dure  et 
pourrait  peut-être  faire  quelque  chose  aux  Nouvelles-Catholiques.  L'aînée  de 
toutes  semble  la  plus  désespérée  (Fr.  7o53,  f"  7). 

Quinze  jours  plus  tard,  Seignelay  se  rendit  aux  instances  du 
P.  Bordes  ;  il  fit  transférer  de  la  Bastille  aux  Nouvelles-Catholiques 
les  deux  demoiselles  de  Villarnoul  et  la  femme  de  chambre  de  leur 
mère;  il  invita  M.  de  Besmaus  à  remettre    M""=    de    Villarnoul  à 

'  Cette  expression  n'a  point  ici  le  sens       Je  converties;  c'est  ainsi  qu'on  désignait 

alors  l'universalitû  des  protestants. 


Prisons  et  Couvents.  363 

M™""  du  Breuil,  sa  belle-sœur,  après  avoir  tiré  de  celle-ci  l'engage- 
ment de  ne  point  la  laisser  sortir  du  royaume.  Enfin,  le  même  jour, 
3o  juillet,  il  écrivit  à  la  supérieure  de  Sainte-Agnès  de  remettre 
M"^  de  Rouvray  et  ses  deux  nièces  à  M.  et  M""=  de  Montaigu  (O'  3i). 
M.  de  Montaigu,  peu  désireux  sans  doute  de  se  charger  des  trois 
demoiselles,  ne  s'empressa  pas  de  répondre  à  la  demande  qu'elles 
lui  adressèrent,  et  près  d'un  mois  s'écoula  sans  qu'il  leur  donnât 
signe  de  vie  (Fr.  7o53  f°  5).  Elles  ne  sortirent  de  Sainte-Agnès  qu'en 
vertu  d'un  second  ordre  du  25  septembre.  M""-'  de  Villarnoul,  que 
la  Bastille  n'avait  point  effrayée  *,  ne  se  laissa  pas  ébranler  davan- 
tage par  les  sollicitations  de  son  frère  et  de  sa  belle-sœur.  Sa  fille 
mise  à  Saint-Gervais  imitait  sa  persévérance;  à  la  fin  de  l'année, 
les  Hospitalières  demandèrent  à  en  être  débarrassées,  la  tenant  pour 
«désespérée  après  la  sortie  de  M™'=  Chauvet»,  rendue  à  son  mari 
par  ordre  du  3o  septembre.  M.  de  Marconnay  offrait  «sur  sa  tète 
de  la  mener  en  lieu  de  sûreté  chez  deux  dames  catholiques  ».  Il 
proposait  de  la  confier  à  M"^  de  Pondevic  ou  à  M"'=  de  Roussieu- 
Saint-Amant,  dont  les  évêques  de  La  Rochelle  et  de  Luçon  répon- 
draient (Fr.  7o53  f°  122).  C'est  probablement  elle  que  La  Reynie 
remit  à  M""'  de  Saint-Hilaire,  en  vertu  d'un  ordre  du  19  janvier 
1688. 

Le  moment  vint  où  le  roi  voulut  se  débarrasser  de  tous  les 
inconvertissables  résolus,  qui  n'avaient  point  transigé  avec  leur 
conscience.  L'expulsion  de  M"*'  de  Villarnoul,  de  M"""  d'Ausson,  de 
sa  sœur  confiée  à  M"^  de  Saint-Hilaire,  fut  ordonnée  le  12  mars 
i688,  sans  doute  en  même  temps  que  celle  de  M"°  de  Jaucourt  de 
Bussières-Villarnoul,  conduite  en  mars  du  château  d'Abbeville  à  la 
frontière  ^  et  celle  de  M™*  de  Marconnay,  qui,  du  couvent  Sainte- 
Marie  de  Loudun,  fut  envoyée,  le  5  août  1687,  au  château  de  Loches, 
d'où  on  la  tira  le  21  mars  1688,  en  compagnie  de  MM.  Amonnet, 
Th.  de  Béringhen,  De  Cagnj^  De  Cahanel,  De  Saint- Jean  et  De 
Sainte-Gemme^.  M™*  de  Villarnoul  eut  donc  la  joie  de  voir  quatre 


"  [.e  P.  Bordes  écrivait  le   12  septembre  pérée»;  il  y  a  lieu  de  croire  que  les  N"""- 

1687:  «Un  incident  à  l'affaire  de  M"o  de  Catholiques    eurent   hâte   de  s'en  défaire 

La     Roche-Chenard     a     empêché    qu'on  en    la    faisant    envoyer     à    Abbeville.   — 

transférât  de  la  Bastille  M"»  de  Villarnoul.  Quant  à  la  qualification  d'aînée  de  toutes, 

Le  transfert  ne  se  fera  que  demain»  (Fr.  nous   inclinons   à   penser   qu'elle   revien- 

•]ob'i,  fo  3i).  drait  plutôt  à  sa  sœur  M"»  de  Marconnay, 

2  Rossier,   Hist.  des  prot.  de  Picardie,  à  cause  de  son   prénom  de  Marthe  rappe- 

p.  23o.  —  Nous  présumons  que  cette  de-  ^3"'  sa  grand'  mère. 

moiselle  est  celle  que  le  P.  Bordes  appe-  ^  Ne  pas  confondre  Marthe  de  Jaucourt, 

lait  l'aînée   de  toutes  et   «la  plus  déses-  femme    de    Jacques    Mauclerc,    sieur    de 


364  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Parts. 

de  ses  filles  préférer  la  ruine  et  l'exil  à  l'abjuration  et  aux  faveurs 
corruptrices  de  la  cour.  Cette  joie  ne  fut  pas,  hélas  !  sans  mélange; 
car  en  même  temps  que  l'ordre  d'expulsion,  Seignelay  signait  un 
brevet  de  pension  de  5oo  livres  à  M"^  de  Rouvray.  Avant  de  quitter 
la  France,  la  pieuse  et  vénérable  dame  aurait  voulu  embrasser  sa 
famille  une  dernière  fois,  car  elle  était  âgée.  Cette  consolation  lui 
fut  refusée. 

Sa  Majesté  ne  veut  pas,  écrivait  Seignelay,  le  i3  mars,  que  M"'  de  Villar- 
noul  vienne  à  Paris;  ses  deux  filles  en  sont  déjà  parties.  Il  faut  que  vous  la 
fassiez  conduire  avec  les  autres  hors  du  royaume  (O  ^  32). 

Elle  trouva  un  asile  dans  la  Soc/été  ou  maison  de  refuge  de  La 
Haye,  où  elle  mourut,  le  5  février  1690'. 

Ses  deux  petites-filles,  envoyées  à  M.  et  M""=  de  Montaigu  en 
1687,  étaient  de  retour  à  Paris  et  vivaient  en  liberté,  mais  sous 
l'obligation  de  payer  la  pension  de  leur  sœur,  âgée  de  cinq  ans, 
enfermée  au  couvent  des  Jacobines,  rue  de  Charonne.  Cette  pension 
leur  étant  à  charge,  elles  présentèrent  au  roi,  le  18  juillet  1688,  un 
placet  par  lequel  elles  demandaient  qu'on  leur  rendît  l'enfant.  On 
leur  remit,  en  effet,  Marie-Bénédicte,  le  2  août,  après  que  La  Reynie 
eut  affirmé  qu'elles  remplissaient  leur  devoir  de  catholiques.  Il  leur 
fut  sans  doute  permis  de  se  retirer  dans  leurs  terres;  car,  le  10  mai 
1690,  Louvois  ordonnait  à  La  Bourdonnaie,  intendant  du  Poitou, 
d'arrêter  et  de  faire  «conduire  aux  Nouvelles-Catholiques  les 
demoiselles  de  Villarnoul  qui  tenaient  une  mauvaise  conduite»^.  Le 
24  septembre  1691,  Marie-Bénédicte  fut  envoyée  à  M""-'  de  Montaigu 
avec  prière  de  «tâcher  de  lui  faire  faire  sa  réunion».  Plus  résolue 
que  ses  soeurs,  Marie-Bénédicte  continua  de  manifester  son  horreur 
pour  le  catholicisme.  On  la  prévint,  le  14  juin  1692,  que  le  roi  ne 
lui  accordait  plus  que  trois  mois  pour  faire  abjuration.  Elle  n'en 
tint  compte  et  fut  renvoyée  aux  Nouvelles-Catholiques,  le  27  jan- 
vier 1693.  La  sévérité  avec  laquelle  on  la  traita  lui  parut  insuppor- 
table après  la  liberté  dont  elle  venait  de  jouir  à  Montaigu  :  elle 
plia.  Le  14  avril,  la  mère  Garnier  annonça  qu'elle  venait  d'abjurer  ; 
en  conséquence,  on  lui  permit  de  se  retirer  chez  M"'^  de  Saint- 
Hilaire. 

Cependant  ses  deux  aînées  faisaient  rechercher  leur  plus  jeune 

Marconnay,    avec    Françoise    de    Refuge,  '  Voir    pour    les    maisons    de    refuge, 

femme  de  l.ouis  de  Marconnay,  sieur  de  BuUet.,  2«  ser.,  XIII.  3i5  et  3'  sér.,  I,  G8. 
Châteauneuf,  qui  toutes  deux  furtnt  eni-  "  Arcli.  Bast.,  YllI,  435. 

prisonnées,  en    if)86,  chez  les  religieuses 
de  la  Visitation  Sainte-Marie   à  Loudun. 


Prisons  et  Couvents.  365 

sœur,  qu'elles  avaient  perdue  de  vue  et  crue  un  instant  passée  en 
Angleterre.  Le  3i  mai  1691,  Pontchartrain  ordonnait  à  l'intendant 
Miroménil  de  l'envoyer  aux  Nouvelles-Catholiques  ;  mais  celui-ci  ne 
put  la  découvrir.  Au  mois  de  juillet,  on  la  cherchait  à  Saumur  et 
l'on  apprit  qu'elle  avait  passé  une  partie  de  l'année  précédente  à  la 
terre  de  La  Forest.  Ses  soeurs  assuraient,  le  26,  qu'elle  n'avait 
point  quitté  la  France.  En  novembre,  on  eut  avis  qu'elle  était  à 
La  Rochelle,  en  face  de  l'hôtel  de  ville,  entre  les  mains  d'une  femme 
Melon.  Le  mois  suivant,  l'avis  fut  reconnu  faux,  et  Pontchartrain 
fit  arrêter  à  Thouars  un  nommé  Audouy,  qui  pouvait  donner 
quelque  renseignement  sur  l'évasion  de  cette  jeune  fille  ^  La  veuve 
Morin  fut  emprisonnée  à  Rouen  pour  le  même  motif.  Les  émissaires 
du  grand  roi  ne  se  laissèrent  pas  rebuter  par  ce  qu'il  y  avait 
d'odieux  dans  cette  chasse  à  l'enfant,  et  qui  plus  est,  à  l'orpheline, 
que  des  gens  du  peuple  dérobaient  charitablement  à  leur  poursuite. 
Ils  finirent  par  mettre  la  main  sur  elle  et  l'expédièrent  aux  Nou- 
velles-Catholiques; le  20  avril  1694,  la  mère  Garnier  reçut  l'ordre 
de  remettre  à  M""=  de  Parabère  la  demoiselle  de  Viilarnoul  cadette. 
Le  9  décembre  de  la  même  année,  Pontchartrain  écrivit  à  la  mère 
Garnier  : 

Le  roi  veut  bien  que  M"°  de  Viilarnoul  soit  mise  en  liberté  de  la  manière 
que  vous  le  proposez;  je  serai  bien  aise  d'expliquer  à  M"'  de  Rouvray  et  à 
M.  l'abbé  Girard  la  conduite  qu'ils  auront  à  tenir  ^O  '  38;. 

On  découvrit  cependant  que  la  conversion  de  Marie-Bénédicte 
laissait  à  désirer;  ce  fut  pour  «la  rendre  enfin  bonne  catholique», 
que,  le  lo  février  lôgô,  le  roi  permit  qu'elle  allât  demeurer  chez 
M"''  de  Rouvray,  sa  tante  -.  Le  i3  mars  de  la  même  année,  on  l'en- 
voya chez  M""=  de  Mailloc,  nouvelle  convertie,  à  qui  l'on  avait  déjà 
confié  M"''  de  Vildou  et  M'^*'  de  Vargnes.  Au  bout  de  trois  ans,  on 

*  Pontchartrain  écrivait  le  i3  août  1692  doute  succédé,  comme  directeur  des  N"=s- 
à  l'intendant  De  La  Bourdonnaie  :  «La  Catholiques,  à  l'abbé  Milon,  successeur 
veuve  Audouy    voulant    donner   caution       de  Fénelon: 

de  se  représenter  si  on  veut  la  mettre  en  Le  roi  trouve   bon   que  M'ie  de  Viilarnoul 

liberté,    je  crois   qu'il    n'y  a  pas  d'incon-  sorte    des   N'ies-Caiholiques   pour   aUer   de- 

vénient  à    le    faire,    à    la    charge    qu'elle  meurer   chez   sa  tante    M"»  de  Rouvray  de 

travaillera,    ainsi    qu'elle    le    propose,    à  Viilarnoul,   ainsi   que   vous    l'avez    proposé, 

découvrir  où  est  la  demoiselle   de   Villar-  Le  roi  vous  recommande   de  suivre    la  con- 

noul»    lO'  36).  —   Jean    Audouy,     mar-  duite  de  cette  demoiselle,  et  de  faire  en  sorte 

chand  de  Saumur,    avait    obtenu,   vers  le  '»'=  '^  '■*=°'^''«=    ^°^°   """"«^   catholique;    vous 

20  octobre  ,to,  la  permission  de  résider  f""^"  "'''  1!:'°"'''<=  If  ''''f"''^  "^^"- 

.    r,*^  .     ,„  -       ,        -  tielles    quil  y   a  d  entrer  dans    la    seule   et 

une  quinzaine   a   Pans   (Fr.  70D0,  f»  19b;.  rentable  religion,  cette  démarche  lui  attirera 

*  Voici     la     lettre     que    Pontchartrain  la  protecuon  de  Sa  Majesté.  (0*  39). 
écrivit   à   l'abbé   Girard,   qui   avait    sans 


366  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

crut,  bien  à  tort,  que  M""=  de  Mailloc  avait  finalement  réussi  à 
déraciner  les  principes  de  la  Réforme  si  profondément  entrés  dans 
cette  jeune  âme;  Pontchartrain  lui  écrivit,  le  6  janvier  1698  : 

Le  roi  a  appris  avec  plaisir  la  conversion  de  M"=  de  Villarnoul,  et  la  chose 
lui  est  d'autant  plus  agréable  que  Sa  Majesté  en  la  mettant  chez  vous,  le 
faisait  sans  scrupule  de  donner  à  une  nouvelle  catholique  une  protestante  à 
gouverner.  Vous  avez  parfaitement  bien  répondu  à  la  bonne  opinion  que 
Sa  Majesté  a  eue  de  vous,  et  c'est  par  son  ordre  que  je  vous  écris  la  satis- 
faction qui  lui  en  reste  (O  '  42). 

On  ne  peut  s'empêcher  de  remarquer  que  ces  préoccupations,  pour 
le  moins  puériles,  hantaient  le  roi  et  son  ministre  au  moment  «oii 
les  esprits  les  plus  sagaces  voyaient,  dit  Henri  Martin  (XIV,  335), 
la  monarchie  incliner  vers  l'abîme  ». 

D'après  La  France  protestante,  Marguerite  serait  morte  sans 
alliance  à  Paris,  en  lySg;  Catherine-Renée  aurait  épousé  le  comte 
du  Bellay,  à  qui  le  roi  fit  don  des  biens  laissés  en  France  par 
Philippe  (?)  de  Jaucourt,  elle  était  veuve  en  1729  lorsqu'elle  fit  don 
de  100  livres  de  rente  à  la  communauté  des  Nouvelles-Catholiques; 
Marie-Bénigne  ou  Bénédicte  aurait  seule  gagné  la  Hollande,  et 
serait  morte  à  Maestricht,  en  1758,  après  avoir  passé  quelques 
années  à  la  cour  de  Danemark. 


LES  CONSEILLERS  AU  PARLEMENT 


Le  23^  du  mois  de  novembre  i635,  les  Réformés  qui  étaient  conseillers  au 
Parlement  de  Paris,  furent  condamnés  par  un  arrêt  particulier  à  se  défaire 
de  leurs  charges  dans  quinze  jours,  et  à  remettre  leur  procuration  ad  resi- 
gnatuiwii  entre  les  mains  du  receveur  des  parties  casuelles,  qui  leur  en  ferait 
le  remboursement  sur  le  pied  de  la  fixation.  A  faute  d'obéir  dans  la  quinzaine 
le  roi  voulait  que  ce  défaut  valût  une  procuration,  et  que  des  personnes  qui 
lui  seraient  agréables  fussent  pourvues  de  ces  offices.  Cependant  les  conseil- 
lers devaient  demeurer  interdits  dès  le  jour  de  la  signification  de  l'arrêt.  Il  y 
avait  en  cela  un  amas  d'injustices  éclatantes.  C'était  priver  sans  cause  des 
personnes  éminentes  en  mérite  et  en  dignité  d'une  partie  considérable  de 
leur  bien.  L'évaluation  n'en  était  pas  faite  aux  parties  casuelles  au  prix 
qu'elles  coûtaient  à  ceux  qui  les  avaient  acquises...  Pour  ébranler  leur 
constance,  on  choisissait  la  manière  de  les  dépouiller  qui  leur  pouvait  porter 
plus  de  dommage...  On  ne  peut  donner  trop  de  louange  au  courage  de  ces 
officiers,  entre  lesquels  il  ne  s'en  est  trouvé  qu'un  qui  ait  moins  aimé  sa  reii- 


Prisons  et  Couvents.  367 

gion  que  sa  charge  :  Saint-Martin,  Le  Coq  et  Béringhen  ayant  soutenu  l'exil 
et  la  prison  avec  une  constance  à  l'épreuve,  et  Muisson  ayant  réparé,  par  une 
repentance  glorieuse,  une  démarche  de  faiblesse  que  la  crainte  de  se  voir 
enlever  ses  enfants  lui  avait  fait  faire.  Leur  vie,  leur  intégrité,  leurs  lumières, 
leur  désintéressement  les  avaient  toujours  fait  regarder  comme  des  personnes 
qui  faisaient  honneur  à  l'auguste  corps  dont  ils  étaient  membres  ;  mais  leur 
zèle  pour  leur  religion  et  le  généreux  mépris  qu'ils  ont  témoigné  pour  tous 
leurs  biens,  les  a  fait  plus  que  tout  le  reste  aimer  des  gens  de  bien  et  admirer 
de  leurs  ennemis  (Hisl.  de  VÉdil  de  Nantes,  V,  871). 

D'après  ce  passage  de  Benoit,  le  parlement  de  Paris  n'aurait 
compté  que  cinq  conseillers  protestants,  dont  un  seul  aurait  défini- 
tivement sacrifié  sa  religion  à  sa  fortune  ;  or  conformément  à 
l'article  3o  de  l'Édit  de  Nantes,  nous  en  trouvons  six*:  Saint-Martin, 
François  Le  Coq,  Théodore  de  Béringhen,  Muisson,  Gaspard  de 
Gillier  et  Anne  Herwarth,  dont  les  deux  derniers  persévèrent  dans 
l'apostasie.  Outre  la  conservation  de  sa  charge,  l'abjuration  valut  à 
Gillier  une  pension  de  3ooo  livres.  —  Le  commissaire  Delamare 
notait,  le  28  mai  i685,  ce  propos  tenu  par  les  gens  qui  revenaient 
de  Charenton  :  Il  y  a  longtemps  que  M.  Herwarth,  conseiller  en  la 
cour,  ne  paraît  plus  au  temple  ;  quelques-uns  le  tenaient  pour 
nouveau  catholique,  cependant  on  affirme  qu'il  aurait  communié  à 
Pâques  en  l'hôtel  de  l'ambassadeur  de  Hollande.  En  marge  de  ce 
rapport  La  Rej-nie  a  écrit:  «Parlera  M.  de  Biie»  à  l'ambassade. 
«Quelques  jours  avant  le  12  novembre  i685,  lit-on  dans  les 
Mémoires  de  Soiirclies  (I  845),  le  roi  ayant  fait  défense  aux  con- 
seillers huguenots  des  cours  souveraines  de  reprendre  leur  séance 
après  la  Saint-Martin,  M.  Herwarth,  qui  était  un  des  conseillers 
huguenots  du  parlement  de  Paris,  se  convertit,  et  la  plupart  des 
autres  commencèrent  à  se  faire  instruire  ». 


MUISSON 

Jacques  Muisson,  sieur  de  Toillon,  Rieux,  Bailleul  et  Barré,  né 
le  16  septembre  i636,  était  fils  de  Henri  Muisson  et  de  Péronne 
Conrart,  et  neveu  du  fondateur  de  l'Académie  française.  Il  épousa, 
le  II  septembre  1672,  Anne  de  Rambouillet  de  La  Sablière,  fille  de 

'  Ni    les    extraits  des  registres  de  Cha-  cadet    de  l'ancien    de  Charenton,    le  titre 

renton,    ni   aucune    des    pièces   qui   ont  de    conseiller    au     Parlement,    que    lui 

passé    sous    nos    yeux,     ne    donnent    à  attribue  par  erreur  La  France  protestante 

Richard  de  Rozemont,  né  en  lôSg  et  frère  (IX,  aïiga  et  2'  édit.,  II,  389). 


368  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

la  protectrice  des  gens  de  lettres  immortalisée  par  La  Fontaine,  et 
en  eut  au  moins  quatre  enfants:  Philippe  (1674),  Antoine  (1676), 
Henri  (1678)  et  Anne-Madelaine  (1680). 

L'arrêt  du  conseil  du  28  novembre  i685,  qui  le  dépouillait  de 
sa  charge,  à  moins  qu'il  n'abjurât,  l'ayant  laissé  insensible,  on 
essaya  de  compléter  sa  ruine  en  faisant  entendre  à  ses  fermiers 
qu'ils  pouvaient  se  dispenser  de  tenir  leurs  engagements  envers 
lui  *.  Seignelay  s'exprimait  ainsi  dans  sa  lettre  du  19  décembre  au 
lieutenant-civil  Le  Camus:  «J'ai  rendu  compte  au  roi  de  ce  que 
vous  m'avez  écrit  au  sujet  de  la  demande  qu'ont  faite  les  fermiers 
du  sieur  IMuisson,  et  Sa  Majesté  m'ordonne  de  vous  écrire  qu'elle 
sera  même  bien  aise  qu'un  homme  aussi  opiniâtre  dans  sa  religion, 
trouve  un  embarras  de  cette  nature  dans  ses  affaires  domestiques  » 
(O'  29I  II  fallait  de  plus  cruelles  épreuves  et  d'un  autre  ordre  pour 
ébranler  l'intègre  magistrat  huguenot. 

Le  12  janvier  1686,  à  dix  heures  du  soir,  en  vertu  de  la  décla- 
ration publiée  dans  la  journée  (.O^  3o),  et  portant  que  les  enfants 
protestants  au-dessous  de  seize  ans  seraient  remis  à  leurs  parents 
catholiques,  la  police  envahit  le  domicile  de  l'ex-conseiller,  enleva 
ses  enfants  malgré  leurs  cris,  et,  en  attendant  qu'on  les  envoyât 
dans  des  couvents,  les  conduisit  chez  leur  grand'mère  M""'  de  La 
Sablière,  que  ses  mœurs  peu  rigides  avaient  mal  disposée  à  souffrir 
pour  la  religion,  et  à  qui  l'abjuration  avait  procuré  une  pension  de 
2000  livres  quelques  mois  avant  la  Révocation.  M""-"  Muisson, 
menacée  le  même  jour  d'être  enfermée  aux  Ursulines  ou  aux 
Nouvelles-Catholiques,  fut  conduite  le  i5  aux  Miramiones.  Le  20, 
La  Reynie  signifiait  au  mari  qu'il  serait  exilé  à  Montargis,  ainsi 
que  son  collègue  Théodore  de  Bérinj^hen,  s'il  ne  se  hâtait  d'obéir 
aux  ordres  du  roi.  Le  malheureux  père  commençait  à  hésiter:  il 
voulut  consulter  sa  femme.  En  conséquence,  Seignelay  écrivait,  le 
24,  au  procureur-général:  «Sa  Majesté  trouve  bon  que  M"'^  de 
Miramion  permette  à  M.  Muisson  de  voir  sa  femme,  pour  prendre 
ensemble  une  résolution  sur  leur  conversion».  L'entrevue,  qui 
aurait  pu  relever  leur  courage,  eut  un  résultat  contraire;  les  époux 
convinrent  de  fléchir.  On  le  voit  par  une  lettre  du  3o,  dans  laquelle 
Seignelay  invite  Harlay  à  différer  l'emprisonnement  des  enfants, 
tout  en  prenant  avec  le  père,  «encore  bien  qu'il  se  convertisse,... 

'  Le    même    moyen    de  conversion  fut  rien  acheter  à  ses  fermes,  et  aux  fermiers 

employé   en    d'autres    occasions,    notam-  de    payer    leurs    fermages    [BuUet.,    XI, 

ment  à  l'égard  de  la  baronne  de  Neuville  484).  Voir  aussi  La  Force, 
en    Picardie.    On    fit  défense    secrète   de 


Prisons  et  Couvents.  369 

des  expédients  pour  assurer  leur  instruction  dans  la  R.  C.  ».  Toute- 
fois ^1""=  i\'luisson  plia  la  première;  le  2  lévrier,  Seignelay  ordonnait 
à  M"""  de  Miramion  de  lui  rendre  la  liberté.  Muisson  ne  tarda  point 
à  suivre  l'exemple  de  sa  femme.  En  récompense  de  leur  faiblesse, 
on  leur  rendit  leurs  enfants  (c'était  tout  ce  qu'ils  désiraient)  et 
Muisson  fut  rétabli  dans  sa  charge.  Le  billet  suivant  lui  fut  adressé, 
le  i5,  par  Seignelay: 

A  Monsieur  Muisson,  conseiller  au  Parlement. 

Monsieur, 

J'ai  expédié  avec  beaucoup  de  plaisir  l'arrêt  que  je  vous  envoie  pour 
retirer  votre  démission  des  parties  casuelles;  je  vous  prie  de  croire  que  je 
serais  bien  aise  dans  des  occasions  de  vous  montrer  que  je  suis,  etc. 

Le  Mercure  galant  s'empressa  d'annoncer  que  M.  et  M'"^  Muisson 
«avaient  fait,  leur  abjuration,  après  avoir  pris  un  soin  très  par- 
ticulier de  se  faire  instruire,  et  employé  un  long  temps  pour 
chercher  la  vérité  qu'ils  avaient  enfin  reconnue  ».  Ce  «  long  temps  » 
avait  duré  huit  jours  ! 

Peu  à  peu,  de  cette  attitude  triomphante  les  convertisseurs 
passèrent  à  la  défiance.  Le  7  septembre,  Seignelay  mandait  le  nou- 
veau converti  pour  lui  parler  de  la  part  du  roi,  et  le  même  jour  il 
écrivait  au  procureur -général  : 

On  a  dit  au  roi  que  M""'  Muisson  est  mal  convertie,  et  que  ses  enfants 
ne  peuvent  être  bien  instruits  étant  près  d'elle,  et  comme  vous  vous  êtes  mêlé 
de  la  conversion  du  sieur  Muisson  et  de  sa  femme,  Sa  Majesté  m'a  ordonné 
de  vous  prier  de  vous  en  informer. 

Il  était  fortement  question  d'envoyer  les  fils  chez  les  Jésuites,  et  la 
fille  aux  Nouvelles-Catholiques.  Muisson  se  récria  :  n'avait-il  pas, 
conformément  à  sa  promesse,  pris  pour  précepteur  et  pour  gouver- 
nante des  catholiques  approuvés  du  curé  de  Saint-Eustache  et  de 
l'abbé  Varet?  Il  somma  le  procureur-général  de  tenir,  de  son  côté, 
l'engagement  qu'il  avait  pris  de  lui  laisser  ses  enfants.  Le 
18  septembre,  le  roi  donna  gain  de  cause  à  Muisson;  dès  lors  celui- 
ci  ne  songea  plus  qu'à  fuir  avec  sa  famille. 

Dérober  aux  deux  espions  qu'il  était  obligé  de  conserver,  les 
préparatifs  de  l'évasion,  n'était  pas  chose  facile  ;  cependant  Muisson 
y  réussit.  Un  beau  matin,  le  précepteur  et  la  gouvernante  se 
trouvèrent  seuls  dans  la  maison.  Ce  dut  être  vers  le  mois  de 
septembre  ou  d'octobre  1687.  Le  i"""  novembre,  Seignelay  annon- 


370  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

çait  à  De  Ménars  qu'on  venait  de  saisir  à  Paris  (24  octobre)  les 
biens  de  M.  et  M""'  Muisson,  et  l'invitait  à  faire  de  même  dans  son 
département,  notamment  en  ce  qui  concernait  leur  terre  située  près 
de  Senlis.  En  attendant  la  confiscation,  la  régie  en  avait  été  donnée 
à  M""  de  La  Sablière  (O'  3i).  Prononcée  le  24  janvier  1688,  la 
suppression  de  la  charge  de  Muisson  fut  enregistrée  en  vertu  d'un 
ordre  du  21  mars.  Le  procès  du  fugitif  eut  lieu  en  février  1689*. 
«On  a  vu,  disait  un  écrivain  du  temps ^,  ce  célèbre  magistrat 
condamné  aux  galères  [perpétuelles],  sans  que  la  dignité  de  son 
caractère  ait  pu  le  distinguer,  ni  l'exempter  de  l'infamie  apparente 
de  cet  arrêt,  qui  sera  dans  tous  les  siècles  à  venir  sa  gloire  et  celle 
de  sa  famille.  Ne  dirait-on  pas,  à  voir  cette  inflexible  rigueur,  que 
vouloir  servir  Dieu  selon  la  conviction  de  son  cœur  et  les  mouve- 
ments de  sa  conscience,  fût  le  plus  grand  de  tous  les  crimes  et  le 
plus  irrémissible  de  tous  les  attentats  ?  » 

Réfugié  en  Hollande,  où  il  retrouva  ses  beaux-frères,  François 
Morin,  sieur  du  Sendat,  ex-guidon  des  gendarmes  du  roi,  Jacques 
de  Dompierre,  seigneur  de  Jonquières,  Adam  de  la  Basoge,  baron 
de  Heuqueville,  et  Théodore  Le  Coq,  sieur  des  Moulins  et  de 
Saint-Léger,  ancien  de  Charenton,  Muisson  s'empressa  de  faire  une 
édifiante  réparation  de  sa  chute.  Il  en  parle  encore  en  1690  dans 
son  testament,  qui  débute  ainsi:  «Je  déclare  avant  toutes  choses 
que  je  demande  pardon  à  Dieu  de  tout  mon  cœur  de  toutes  les 
fautes  et  péchés  que  j'ai  commis  pendant  le  cours  de  ma  vie  contre 
sa  majesté  souveraine,  et  notamment  du  péché  énorme  que  j'ai 
commis  en  signant  que  je  me  rangeais  à  l'Eglise  romaine  »  {Bullct., 
XII,  3o7j.  Il  mourut  à  La  Haye  en  septembre  1697,  âgé  de  soixante- 
et-un  ans,  après  avoir  rédigé  l'un  des  trois  mémoires  remis  aux 
plénipotentiaires  qui  allaient  signer  la  paix  de  Ryswick  ^.  Ancillon, 
aux  yeux  de  qui  Muisson  était  «un  de  nos  plus  glorieux  confes- 
seurs »^  s'exprime  ainsi  dans  ses  Mémoires  concernant  les  vies  et  les 
ouvrages  de  plusieurs  modernes  etc.,  Amst.,  1709,  in-8",  p.  70: 

Ce  généreux  magistrat  avait  abandonné  une  charge  des  plus  considérables 
du  royaume  de  France,  et  des  biens-fonds  de  terre  et  en  argent,  qui  le  ren- 
daient un  des  plus  riches  et  des  plus  puissants  de  sa  compagnie;  il  a  fait  voir 
par  là  que  la  religion  était  ce  qu'il  avait  de  plus  cher  et  de  plus  à  cœur;  il  a 


'  Mercure  MUnriq.,  p.   167.  (Jurieu,  Relation  de  tout  ce  qui  s'est  fait 

-  Hist.    des   souffrances    de   Louis    de  dans  les  affaires    de  la    religion.   ...de- 

Marollcs,  p.  12.  puis    le  commencement  des  négociations, 

"  I.es  deux  autres  étaient  l'icuvre  d'Élic  etc.  Rotteid.,  iG<j8,  in-4",  p.  G.) 

Benoit   et    de    Théodore    de      Hérin^hen 


Prisons  et  Couvents.  871 

préféré  la  vérité  et  la  liberté  de  sa  conscience  à  tous  ces  avantages,  dont  un 
homme  avare,  vain  ou  ambitieux,  aurait  tait  tant  de  cas;  il  s'en  est  vu 
dépouiller,  raser  ses  maisons  de  campagne,  dégrader  ses  bois,  traiter  en  un 
mot  avec  fureur,  en  haine  de  sa  retraite,  les  choses  animées  et  les  choses  ina- 
nimées pour  peu  de  rapport  qu'elles  eussent  avec  lui;  tout  cela  ne  lui  a  donné 
aucun  regret,  et  il  a  fini  tranquillement  une  si  belle  vie  par  une  mort  douce  et 
édifiante,  laissant  le  soin  d'une  belle  et  nombreuse  famille  à  une  épouse  sage 
et  vertueuse,  qui  avec  la  bénédiction  de  Dieu  en  a  déjà  établi  solidement  une 
partie  en  Hollande  et  en  Angleterre. 

Le  12  décembre  1697,  pressée  par  le  besoin,  sa  veuve,  qu'il 
avait  instituée  seule  tutrice  de  ses  enfants,  supplia  Ezéchiel  Span- 
lieim,  ambassadeur  de  Brandebourg-,  d'acquitter  une  dette  qu'il 
avait  contractée  envers  la  famille.  Cette  lettre,  où  l'on  voit  la  misère 
d'une  grande  dame,  est  trop  remarquable  pour  que  nous  la  passions 
sous  silence.  La  voici  presque  en  entier  : 

Je  ne  puis  m'empècher  de  vous  faire  part,  Monsieur,  de  la  perte  que  j'ai 
faite  de  iVl.  Muisson  depuis  trois  mois.  Je  suis  persuadée  que  vous  ne  l'avez 
pas  sue,  et  je  me  flatte  que  M""'  Spanheim  m'aurait  témoigné  quelque  bonté 
dans  mon  malheur,  puisqu'elle  en  a  toujours  eu  pour  moi  et  que  je  n'ai  rien 
fait  qui  ait  pu  la  diminuer.  Mais  comme  j'ai  appris  que  votre  mérite  vous  avait 
fait  nommer  ambassadeur  en  France,  et  que  je  vous  vois  par  là  plus  en  état  que 
jamais  de  me  sortir  de  la  petite  aftaire  que  nous  avons  ensemble,  je  prends  la 
liberté,  Monsieur,  de  vous  supplier  très  humblement  de  vouloir  penser  à  moi. 
Je  sais  que  vous  nous  avez  payé  au  commencement  de  cette  année  les  inté- 
rêts et  une  partie  du  principal,  et  nous  avons  regardé  cela  comme  un  plaisir 
que  vous  nous  faisiez,  parce  qu'alors  nous  en  avions  un  grand  besoin;  je  puis 
vous  dire  avec  vérité  que  je  vous  en  aurais  à  présent  une  véritable  obligation 
si  vous  me  faisiez  l'affaire,  puisque  je  dois,  que  je  suis  très  mal  à  mon  aise, 
et  que  par  la  paix  je  suis  hors  d'espérance  non  seulement  de  rentrer  dans 
notre  bien,  mais  aussi  d'en  jouir...  Au  nom  de  Dieu,  Monsieur,  tâchez  de  me 
payer  le  tout,  ou  du  moins  une  partie,  il  ne  reste  plus  que  4000  et  quelques 
livres,  monnaie  de  France,  cela  va  à  peu  de  chose  monnaie  d'ici.  Je  suis  per- 
suadée que  si  vous  voulez  avoir  un  peu  de  bonté  pour  moi,  vous  le  pouvez 
faire  dans  cette  occasion.  Je  vous  le  répète  encore.  Monsieur,  je  suis  en  état 
de  vous  en  avoir  la  même  obligation  que  si  vous  me  le  donniez,  etc.  {Bullet., 
Xn,  3o6). 

En  1704,  les  biens  confisqués  sur  IVI.  et  M'"''  Muisson  furent 
donnés  à  Marguerite  de  Rambouillet,  femme  du  sieur  de  Noce,  et  à 
Renée-Madeleine  de  Rambouillet,  femme  de  Trudaine. 

Le  Bulletin  (XII,  409)  contient  une  lettre  inachevée  dans  laquelle 
Muisson  réfute  en  bon  style  et  avec  une  grande  modération  l'Avis 
aux  réfugiés.  «  On  le  croit,  dit  La  France  protestante,  l'auteur  d'une 
Requête  au  nom  des  protestants  de  France,  imprimée  en  Hollande 


372  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

en  1697,  que  d'autres  attribuent  à  Jacquelot»,  et  qui  nous  paraît  être 
l'œuvre  de  Baj'le'. 

Mentionnons  encore  comme  fugitifs  Madelaine  Bazin^  veuve  de 
Philippe  Muisson  {France prot.,  2=  édit.,  I,  io83),  partie  avec  son  neveu 
Théodore  Bothereau  de  Lormois  ;  un  autre  Philippe  Muisson,  sans 
doute  fils  de  Jacques  et  d'Anne  de  Rambouillet,  né  en  1674,  admis 
dans  l'Église  de  La  Haye  le  17  avril  1688,  et  qui  fit  baptiser  à 
La  Haye,  en  1700,  1708  et  1707,  deux  fils,  Jacques-Théodore, 
Henri-Philippe  et  une  fille,  Dorothée,  que  lui  avaient  donnés  sa 
femme  Charlotte  Le  Coq.  Le  25  janvier  1714,  il  adressait  aux 
États-Généraux  une  requête  en  faveur  des  cent  six  galériens  relâ- 
chés (Ms.,  B.  du  pr.). 


SAINT-MARTIN 

Les  hautes  fonctions  dont  il  était  revêtu  n'empêchaient  point 
Armand  de  Saint-Martin  d'être  attaché  à  la  maison  de  Turenne,  et 
de  faire  aussi  les  affaires  du  maréchal  de  La  Force.  Il  avait  épousé 
en  i658  Françoise  Amproux  de  La  Massaye,  qui  lui  donna  neuf 
enfants,  dont  six  étaient  encore  vivants  lors  de  la  Révocation  (voir 
Fr.  pr.).  L'aîné,  Armand,  destiné  au  saint  ministère,  fut  envoyé  en 
Allemagne,  dans  la  crainte  «qu'il  ne  fit  naufrage»  s'il  demeurait 
en  France,  précaution  très  justifiée,  mais  inutile;  car  le  jeune 
homme  revint  abjurer  à  Paris.  «  M™''  sa  mère  s'en  meurt  de  cha- 
grin», dit  une  lettre  du  mois  de  mai  i685,  conservée  dans  les 
papiers  Rulhière.  Quelques  mois  plus  tard,  le  procureur-général 
s'occupant  de  la  conversion  des  conseillers  Saint-Martin,  Muisson, 
Béringhen,  etc.,  Seignelay  lui  écrivit  (28  octobre)  : 

J'ai  rendu  compte  à  Sa  Majesté  de  ce  que  M.  de  Saint-Martin,  conseiller 
au  Parlement,  est  venu  vous  dire.  Elle  a  paru  apprendre  avec  déplaisir  qu'un 
homme  dont  elle  estime  le  savoir  et  la  probité,  fût  si  éloigné  de  s'éclaircir  sur 
les  points  de  la  religion,  et  Elle  m'a  ordonné  de  vous  écrire  de  lui  en  parler 
de  sa  part,  afin  d'obtenir  de  lui,  s'il  est  possible,  qu'il  veuille  bien  entrer  en 
quelque  éclaircissement  (O  ^  29). 

Le  refus  de  M.  de  Saint-Martin  fut  catégorique,  et  il  n'y  a  pas  lieu 
de  douter  que  le  roi,  piqué  au  jeu,  ne  lui  ait  fait  envoyer  une  gar- 
nison, qui  ne  produisit  pas  plus  d'effet  que  les  menaces  du  procu- 

•  Voir  Les  premiers  Pasteurs  du  Désert,  U,  289. 


Prisons  et  Couvents.  878 

reur-général.  On  en  vint  au  moyen  suprême  :  la  Bastille.  M.  de 
Saint-Martin  fut  arrêté  et  conduit  dans  le  donjon  par  ordre  du 
25  mars  1686.  Le  premier  avril,  son  fils  aîné  obtint  la  permission 
de  l'y  voir  pour  travailler  à  le  faire  catholique.  Le  2  juillet,  la  même 
autorisation  fut  accordée  au  savant  Baluze.  Le  29,  le  roi  écrivit  au 
P.  de  Sainte-Marthe,  supérieur  de  l'Oratoire  : 

Très  Révérend  Père,  j'envoie  le  sieur  de  Saint-Martin  dans  votre  maison, 
espérant  que  par  les  conférences  qu'il  aura  avec  vous,  il  achèvera  de  s'ins- 
truire des  vérités  de  la  religion,  et  je  vous  envoie  cette  lettre  pour  vous  dire 
que  mon  intention  est  que  vous  ayez  à  l'y  recevoir  et  détenir  jusqu'à  nouvel 
ordre.  Sur  ce  je  prie  Dieu,  qu'il  vous  ait,  Très  Révérend  Père,  etc.  (O  ^  3o). 

Une  nouvelle  lettre,  datée  du  1'=''  août,  autorisa  Sainte-Marthe  à 
transférer  le  prisonnier  de  la  maison  de  la  rue  Saint-Honoré  dans 
celle  de  Saint-Magloire.  Par  ordre  du  12  septembre,  Saint-Martin 
fut  envoyé  à  l'abbaye  de  Sainte-Colombe  de  Sens.  Enfin  on  l'ex- 
pulsa de  France  en  1688,  avec  sa  femme  et  son  fils  Jacques.  Armand 
se  fit  donner  les  biens  des  exilés,  y  compris  la  charge  de  conseiller 
au  Parlement  (16  juillet),  et  réussit  même,  dit  La  France  protestante, 
à  faire  ramener  de  Hollande  (1701)  la  fille  de  son  frère,  marié  à 
une  hollandaise,  pour  l'élever  dans  le  catholicisme. 

Saint-Martin,  maître-tailleur  de  la  rue  de  Bucy  eut,  le  28  octo- 
bre i685,  une  conférence  avec  le  vicaire  de  Saint-Sulpice,  et  fut 
ensuite  inscrit  au  nombre  des  protestants  qui  devaient  être  mandés 
dans  les  bureaux  de  la  police  (Fr.  7o5i  f°  45).  Au  mois  de  juin  1686, 
le  comte  d'Avaux  envoyait  de  Hollande  des  mémoires  dans  lesquels 
Saint-Martin,  nouveau  catholique,  était  accusé  de  faire  sortir  les 
sujets  du  roi  hors  de  France,  et  La  Reynie  recevait  l'ordre  de  le 
surveiller,  ainsi  que  plusieurs  autres  personnes  mentionnées  dans 
ces  mémoires.  Enfin  le  4  mars  1687,  Seignelay  ordonnait  au  sieur 
de  Saint-Martin  de  se  rendre  à  l'abbaye  de  Saint-Germain-des-Prés 
et  d'y  attendre  le  bon  plaisir  du  roi. 


FRANÇOIS    ET    PASCAL    LE    COQ 

Parmi  les  membres  de  cette  très  nombreuse  famille,  le  mieux 
connu  et  celui  qui  montra  le  plus  de  fermeté  dans  l'attachement  à 
sa  religion,  est  un  cousin -germain  de  Saint-Léger,  François  Le  Coq, 
sieur  de  Germain,  fils  d'Aymar  Le  Coq  et  de  Marguerite  de  La 


374  Révocation  de  PEdit  de  Nantes  à  Paris. 

Madelaine.  Il  fut  présenté  au  baptême,  le  24  juin  1640,  par  son 
oncle  François,  sieur  des  Moulins,  et  devint,  en  1661,  conseiller  au 
Parlement  de  la  chambre  de  l'Édit.  Son  mariage  avec  Marie  de 
Béringhen  (septembre  1672),  le  rendit  beau-frère  du  duc  de  La 
Force,  persécuté  par  Louis  XIV  en  personne  avec  un  incroyable 
acharnement. 

On  lit  dans  la  préface  d'un  livre  écrit  par  le  sieur  de  Germain 
et  publié  à  Londres  après  sa  mort  '  : 

Son  esprit  était  net  et  solide,  cultivé  dès  sa  jeunesse  par  l'étude  de  toutes 
les  belles  sciences.  Il  possédait  à  fond  les  langues  savantes,  les  belles-lettres, 
la  jurisprudence  et  la  théologie  chrétienne,  à  laquelle  il  s'était  toujours  par- 
ticulièrement attaché...  Il  possédait  la  source  de  toutes  les  vertus  dans  un 
grand  fonds  de  religion  et  de  piété...  Son  attachement  à  la  religion  et  la  sin- 
cérité, aussi  bien  que  la  fermeté  de  sa  foi,  parut  avec  éclat  lorsqu'il  lui  fallut 
quitter  la  France.  L'épreuve  était  terrible  et  la  tentation  violente.  M.  Le  Coq 
possédait  en  France  tout  ce  qui  pouvait  lui  rendre,  selon  le  monde,  la  vie 
douce  et  agréable  :  une  charge  de  distinction,  un  bien  considérable,  et  par- 
dessus tout  une  réputation  qui  lui  avait  acquis  la  considération  et  l'estime, 
non  seulement  de  l'auguste  corps  dont  il  était  membre,  mais  encore  de  tous 
les  honnêtes  gens  dans  tous  les  partis. 

Il  avait  accoutumé  de  passer  le  temps  des  vacations  du  Parlement  dans 
quelqu'une  de  ses  terres,  et  il  était  dans  sa  maison  de  La  Ravinière  auprès 
de  Blois  lorsque  l'Edit  de  Nantes  fut  révoqué.  Il  reçut  là  une  lettre  de  cachet 
qui  lui  ordonnait  de  se  rendre  incessamment  à  Paris,  pour  recevoir  les  bien- 
faits que  le  roi  lui  destinait,  s'il  se  réunissait  à  l'Église  romaine,  si  non,  de 
remettre  sa  charge  aux  parties  casuelles.  M.  Le  Coq  ne  balança  point,  et  étant 
arrivé  à  Paris,  il  donna  la  démission  de  sa  charge  ^.  On  l'envoya  à  Meaux,  où 
il  demeura  huit  jours  chez  Tévèque  de  cette  ville.  Mais  toute  l'habileté,  la 
souplesse  et  l'adresse  de  ce  fameux  convertisseur,  ne  gagnèrent  rien  sur  M.  Le 
Coq.  On  le  relégua  [par  lettre  de  cachet  du  5  janvier  1686,  confirmée  le  i5]  au 
Mans  (Sarthe),  où  il  fut  conduit  par  un  exempt.  On  lui  donna  la  ville  pour 
prison  et  il  y  demeura  environ  dix  mois,  pendant  les  deux  derniers  desquels  on 
mit  autour  de  lui  douze  soldats,  qui  eurent  ordre  de  le  tourmenter.  Mais  par  une 
disposition  favorable  de  la  Providence,  les  officiers  de  ces  soldats  avaient  été 
de  la  R.,  et  ils  firent  entendre  à  leurs  gens  qu'ils  prissent  bien  garde  de  n'exé- 
cuter pas  cet  ordre  à  la  rigueur;  de  sorte  que  M.  Le  Coq  n'eut  rien  à  souffrir 
de  leur  part,  en  sa  personne.  Ses  biens  ne  furent  pas  épargnés,  et  pendant 
qu'il  était  au  Mans,  on  envoya  des  dragons  dans  sa  maison  de  La  Ravinière, 
qui  y  commirent  les  désordres  et  le  ravage  que  l'on  peut  s'imaginer  '.  On 


'  Examen    de    la    transsubstantiation,  nait    de    mettre    une    demi-douzaine    de 

1720,  in-8».    Voir  Dullet.,    VI,  Sgô,  et  les  dragons   dans   chacune  des  maisons  que 

^fcl)l.  de  Roii,  Paris,  iSSy,  in-S",  I,  i6.  le  conseiller  avait  du  côte  de  Blois,  et  de 

'  Sa  charge  fut  supprimée  le  24  lanvier  redoubler    ces    logements   de  semaine  en 

i(J88;    mais    le   décret  de  suppression  ne  semaine,  jusqu'à  ce  qu'il  fût  résolu  d'ab- 

fut  pas  enregistre  (Fr.  17422,   f"  12).  jurer  {Bullel.,  3°  scr.,  IV,  604). 

^  I.e  18  décembre  i685,  Louvois  ordon- 


Prisons  et  Couvents.  875 

ramena  M.  Le  Coq  à  Paris  et  on  le  mit  à  Saint-Magloire  [par  ordre  du 
18  novembre  i636']. 

Les  Pères  de  l'Oratoire  s'empressèrent  de  demander  qu'on  les 
débarrassât  de  cet  «opiniâtre».  Il  fut  envoyé  dans  un  couvent  de 
Saint-Denis,  où  nous  le  trouvons  encore  le  28  juillet  1687.  _^ 

On  le  transféra  [par  ordre  du  4  août]  au  château  de  Saint-Malo,  où  il  fut 
étroitement  enfermé  sans  qu'on  lui  permît  pendant  quelque  temps  d'avoir  ni 
encre,  ni  papier,  ni  livres;  dans  la  suite  on  lui  en  donna.  La  chambre  où  on  le 
mit  était  fort  mal  accommodée.  La  santé  de  M.  Le  Coq,  qui  était  très  faible,  en 
souftVit,  et  ses  amis,  à  force  de  sollicitations,  obtinrent  enfin  de  la  cour  qu'on 
lui  permettrait  de  sortir  du  château  et  de  prendre  l'air  pour  tâcher  de  se 
remettre.  Un  riche  marchand  de  Saint-Malo,  ancien  catholique  romain,  le 
reçut  dans  sa  maison  de  campagne,  où  il  lui  fit  le  meilleur  accueil  qui  lui  fut 
possible.  M.  Le  Coq  n'en  parlait  qu'avec  de  vifs  remerciements  de  reconnais- 
sance et  de  tendresse. 

Tandis  qu'il  était  exposé  à  tant  de  vexations,  on  n'épargnait  pas  son 
illustre  épouse,  dont  on  doit  dire  que  Dieu  la  lui  avait  donnée  comme  une 
aide  véritablement  semblable  à  lui.  On  la  mit  aux  Nouvelles-Catholiques,  où 
l'on  n'épargna  ni  sollicitations,  ni  artifices,  ni  promesses,  ni  menaces,  ni 
duretés,  pour  tâcher  de  la  réduire.  Un  de  leurs  plus  particuliers  amis...  vint 
dire  à  M"""  Le  Coq,  lorsqu'on  mit  des  soldats  auprès  de  son  mari,  qu'il  était 
temps  qu'elle  l'exhortât  à  céder  et  qu'elle  cédât  elle-même;  qu'elle  ne  devait 
point  se  flatter,  et  qu'infailliblement,  dans  quinze  jours,  M.  Le  Coq  seroit  ou 
mort,  ou  fou,  ou  catholique. 

Ou  mort,  ou  fou,  ou  catholique;  il  n'y  avait  guère,  en  effet, 
d'autre  alternative,  et  l'on  n'y  échappait  que  par  une  rare  exception. 
Huit  mois  plus  tard,  ^1""=  Le  Coq  des  Forges  n'échappa  ni  à  la  folie, 
ni  à  l'abjuration,  ni  à  la  mort;  les  Nouvelles-Catholiques  de  Fénelon 
la  firent  signer  après  l'avoir  rendue  folle,  et  elle  se  tua  en  se  jetant 
par  la  fenêtre.  Bien  qu'elle  fût  entre  les  mains  des  mêmes  dévotes 
impitoyables,  M""^  Le  Coq  de  Germain  eut,  on  va  le  voir,  un  sort 
moins  déplorable. 

Seignelay  écrivait,  le  27  janvier  1686,  à  la  mère  Garnier, 
supérieure  des  Nouvelles-Catholiques  (O'  3o)  : 

Le  roi  a  été  informé  que  la  dame  Le  Coq  reçoit  des  visites  de  toutes 
sortes  de  personnes  dans  le  lieu  où  elle  est,  et  comme  c'est  un  moyen  pour 
retarder  et  même  pour  empêcher  sa  conversion,  Sa  Majesté  m'a  ordonné  de 

'  Seignelay   écrivait    le   iS  octobre  1686  l'ordre  qui  lui   a  été   donné   pour  cela.  II 

au  P.  de  Sainte-Marthe:  «Mon  très  rêvé-  est  fort  opiniâtre  et  persuadé  de  sa  capa- 

rend  Père,  le  roi  ayant  ordonné  à  M.  I.e  cité.     Il    sera     nécessaire    que    vous    lui 

Coq,  qui  est  au  Mans,  de  se  rendre  dans  donniez    d'habiles    gens    pour    conférer 

votre    maison    de    Saint-Magloire,    je    ne  avec    lui    et    tâcher    de    le     persuader» 

doute  pas   qu'il  n'exécute  ponctuellement  (O'  3o). 


376  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  a  Paris. 

vous  écrire  qu'elle  veut  que  vous  lui  déclariez  que  son  intention  n'est  pas 
qu'elle  soit  vue  de  personne,  et  que  vous  teniez  la  main  à  ce  que  cela  soit 
exécuté. 

La  même  lettre  porte  que  M"""  Fabrice  sera  transférée  aux  Ursulines 
du  Cherche-Midi,  pour  mettre  fin  à  ses  conversations  avec  M™''  Le 
Coq.  Le  6  mars,  au  contraire,  la  mère  Garnier  recevait  l'ordre  de 
permettre  à  IVI.  de  Saint-Georges,  marquis  de  Vérac,  de  voir 
M™'^  Le  Coq.  Ce  Vérac,  nouveau  converti  devenu  convertisseur  ', 
était  beau-frère  du  sieur  de  Germain,  dont  il  avait  épousé  la  sœur 
Marguerite,  qui  fut  expulsée  du  royaume  en  lyoS.  Mais  les  efforts 
de  Vérac  et  ceux  de  Fénelon  lui-même  demeurèrent  impuissants. 
En  effet,  Seignelay  adressait  à  La  Reynie,  le  6  avril  1686,  le  billet 
que  voici  : 

La  mère  Garnier  m'ayant  écrit  que  M™"  Le  Coq  et  M"°  du  Vidal  ne  donnent 
aucune  espérance  de  leur  conversion,  qu'au  contraire,  elles  retardent  par 
leur  mauvais  exemple  la  conversion  des  autres  femmes  qui  sont  dans  la 
maison.  Sa  Majesté  a  résolu  de  les  en  tirer  et  de  les  mettre  dans  des  couvents, 
et  je  vous  envoie  les  ordres  à  cet  effet. 

En  conséquence.  M'"''  Le  Coq  fut  transférée,  le  i3,  de  la  maison  de 
la  rue  Sainte-Anne  au  couvent  des  Filles  de  la  Visitation-.Sainte- 
Marie  à  Saint-Denis,  où,  par  ordre  du  i5,  elle  reçut  la  visite  de 
l'abbé  Varet,  vicaire  de  Saint-Eustache.  Le  11  septembre,  il  fut 
permis  pour  la  dernière  fois  à  son  beau-frère  le  duc  de  La  Force, 
nouveau  catholique,  de  pénétrer  près  d'elle  pour  l'engager  à  suivre 
son  exemple.  En  raison  de  sa  mauvaise  santé,  on  eut  pour  elle 
quelques  égards,  qui  n'allèrent  point  cependant  jusqu'à  lui  rendre 
la  liberté.  Le  28  décembre  1686,  La  Reynie  reçut  de  Seignelay  les 
lignes  suivantes: 

La  supérieure  du  couvent  de  la  Visitation-Sainte-Marie  m'ayant  écrit  que 
M"""  Le  Coq  est  depuis  longtemps  indisposée,  et  que  son  mal  augmente  de 
manière  qu'elle  a  besoin  d'être  mieux  secourue  qu'elle  ne  le  peut  être  à  Saint- 
Denis,  Sa  Majesté  veut  qu'elle  soit  mise  dans  un  couvent  à  Paris. 

Reconnue  inconvertissable,  M""^  Le  Coq  fut  transférée  le  4  août 
1687  dans  un  château  fort.  Le  17,  Seignelay  écrivait  à  l'évêque 
d'Amiens  : 

Le  roi  a  envoyé  M""  Le  Coq  et  quatre  autres  femmes  de  la  R.  P.  R.  dans 
la  citadelle  d'Amiens,  et  deux  autres  au  château  de  Montreuil,  et  comme  Sa 
Majesté  désire  passionnément   qu'elles  reconnaissent  leurs  erreurs  et  qu'elles 

'  Licvrc,  lihi.  des  prot.  du  Poitou,  III,  244. 


Prisons  et  Couvents.  Z-ji 

s'instruisent  des  vérités  de  la  religion  catholique,  elle  m'ordonne  de  vous 
écrire  de  leur  donner  quelques  ecclésiastiques  éclairés  pour  conférer  avec 
elles,  Sa  Majesté  voulant  bien  payer  à  ces  ecclésiastiques  ce  que  vous  jugerez 
à  propos  pour  le  soin  qu'ils  en  prendront  (O  '  3i). 

M"''  Le  Coq  fut  autorisée,  en  vertu  d'un  ordre  du  4  septembre,  à  se 
promener  sur  les  bastions  de  la  citadelle,  tandis  que  les  autres 
prisonnières  ne  devaient  ni  sortir  de  leur  chambre,  ni  écrire,  ni  voir 
que  les  ecclésiastiques  chargés  de  leur  instruction. 

Même  avant  que  les  deux  glorieux  confesseurs  eussent  été 
expulsés  de  leur  patrie,  qu'ils  honoraient  grandement,  leurs  biens 
furent  confisqués.  Le  3i  octobre  1687,  des  ordres  de  saisie  étaient 
adressés  à  Foucault  relativement  aux  biens  que  le  «  ci-devant 
conseiller  au  Parlement»  avait  en  Poitou  ;  à  M.  de  La  Falluère, 
premier  président  de  Bretagne,  relativement  à  une  somme  de 
28,000  livres  due  au  sieur  de  Germain  par  M.  de  La  Moussaye;  à 
M.  de  Nointel  relativement  à  la  somme  de  8000  livres  également 
due  à  Le  Coq  par  M""^  Chambret  de  Touraine.  Le  même  jour,  le 
loyer  d'une  maison  de  Le  Coq  fut  confisqué  en  faveur  du  duc  de 
La  Force,  qui  le  devait;  et,  le  8  novembre,  eut  lieu  une  saisie  de 
35,000  livres,  en  faveur  de  M.  de  La  Serre,  conseiller  à  la  cour 
(O'  3r),  total  71,000  livres,  plus  le  loyer  et  les  immeubles.  On  le 
voit,  les  ennemis  de  la  propriété  auraient  fort  à  faire  pour  égaler 
les  exploits  du  grand  roi. 

M""^  Le  Coq  fut  aussi  envoyée  à  Saint-Malo,  mais  sans  voir  son 
mari.  Le  marquis  de  Guemadeuc,  gouverneur  du  château,  reçut 
l'ordre,  daté  du  3i  janvier  1688,  de  la  mettre,  durant  sa  maladie, 
dans  une  maison  particulière  hors  de  la  ville,  en  la  faisant  garder 
par  des  soldats  aux  dépens  de  M.  Le  Coq  (O'  32).  Enfin  la  préface 
déjà  citée  conclut  ainsi  : 

La  cour  n'ayant  pas  vaincu  leur  patience  et  leur  fermeté,  on  prit  le  parti 
de  les  envoyer  hors  du  royaume.  On  ne  voulut  pas  leur  donner  la  consolation 
de  faire  le  voyage  ensemble...  Ils  se  rejoignirent  à  Londres,  bénissant  Dieu 
de  leur  délivrance.  [L'ordre  d'expulsion  était  du  i3  mai  i638  pour  M.  Le  Coq, 
et  paraîtrait- il,  du  mois  de  mars  pour  sa  femme  (Arch.  nat,  TT  235)].  M.  et 
M""  Le  Coq,  nés  et  élevés  dans  l'abondance,  se  trouvèrent  d'abord  à  Londres 
assez  à  l'étroit.  Bien  loin  de  s'en  inquiéter,  jamais  on  ne  s'aperçut  qu'ils  s'en 
aperçussent  eux-mêmes.  Le  roi  de  France  avait  permis  qu'on  donnât  à  M.  Le 
Coq  une  pension  de  4000  livres  tournois  sur  le  revenu  de  ses  biens.  La  somme 
était  bien  modique,  par  rapport  à  son  état  et  à  ce  qu'il  avait  laissé  :  cependant 
elle  lui  fut  très  mal  payée  les  premières  années  de  son  refuge.  La  Providence 
y  pourvut  d'ailleurs,  en  donnant  à  M.  Le  Coq  la  moitié  du  gros  lot  de  la  pre- 
mière loterie  publique  d'Angleterre.  Les  pauvres  y  profitèrent  autant  que  lui; 
car,  en  quelque  état  qu'il  se  soit  vu,  les  aumônes  ont  toujours  été  un  des  prin- 


378  Révocation  de  l'Édtt  de  Nantes  à  Pans. 

cipaux  articles  de  sa  dépense.  —  M""^  Le  Coq  mourut  sur  la  fin  de  l'année  1702. 
M.  Le  Coq  sentit  vivement  ce  coup,  mais  il  le  sentit  en  chrétien  soumis  à  la 
volonté  de  Dieu.  Il  rend  à  cette  illustre  épouse  ce  témoignage  avantageux, 
dans  son  testament,  que  Dieu  l'ayant  retirée  du  monde  avant  lui,  elle  lui  a 
laissé  l'exemple  de  bien  vivre  et  de  bien  mourir. 

Il  disparut  de  ce  monde  le  9  avril  171 9,  achevant  presque  sa 
soixante-dix-neuvième  année.  Les  Anglais  ne  l'appelaient  que 
cet  aimable  savant  homme,  ce  sage  magistrat.  —  Le  marquis  de 
Vérac,  son  neveu,  et  la  comtesse  de  La  Coste,  sa  nièce,  tous  deux 
nouveaux  catholiques,  réclamèrent,  comme  étant  ses  héritiers,  la 
main-levée  de  ses  biens,  en  1720. 

Le  frère  cadet  de  François,  Pascal  Le  Coq  des  Forges,  sieur 
de  Germain,  né  en  i652,  épousa,  le  14  février  i683,  Elisabeth  de 
Béringhen,  sœur  de  la  femme  de  son  frère  ;  il  en  eut  deux  fils 
avant  de  quitter  la  France  :  François  en  1684,  et  Aymar  en  i685. 
Ce  dernier,  que  ses  parents  ne  purent  emmener  quand  ils  s'en- 
fuirent à  l'étranger",  eut  pour  tuteur  son  parent  Théodore  Le  Coq 
des  Forges,  nouveau  converti  pensionné,  de  la  rue  Jacob.  Dès  le 
6  novembre  1686,  le  roi  fit  don  à  Aymar,  âgé  de  dix-neuf  mois,  des 
biens  meubles  et  immeubles  abandonnés  par  son  père,  Pascal  Le 
Coq,  de  la  rue  de  Seine,  donation  confirmée   par  un  brevet  du 

26  avril  1688.  On  voit  par  une  lettre  du  9  janvier  1688,  adressée  à 
M.  de  Ménars,  que  le  roi  a  trouvé  bon  que  le  sieur  des  Forges  ait 
l'administration  des  biens  de  M.  et  de  M'"^  Le  Coq.  Une  lettre  du 

27  mars  1698  autorise  La  Reynie  à  ne  pas  mettre  encore  l'enfant 
au  collège,  et  à  le  laisser  entre  les  mains  de  ceux  qui  sont  chargés 
de  son  éducation,  c'est-à-dire  sans  doute  entre  les  mains  de  son 
tuteur,  qui  cherchait  à  le  garder  le  plus  longtemps  possible.  Que  de 
gens  qui  n'eussent  point  hésité  à  abandonner  leur  fortune,  hési- 
taient au  moment  d'abandonner  leurs  jeunes  enfants,  et  ne  pou- 
vaient s'y  résoudre  ! 

M.  Muret  {Geschichte  der  franzôsischen  Colonie  in  Brandenburg, 
Berlin  i885,  in-4<',  p.  718)  nomme  un  Le  Coq  parmi  les  membres 
fondateurs  de  l'orphelinat  des  réfugiés  à  Berlin  (1718),  ainsi  que  De 
Meuves,  banquier  à  Paris,  Philbert,  banquier  à  Livourne,  et  les 
pasteurs  Saurin  et  Superville,  parmi  ceux  qui.prôtèrent  leur  con- 
cours à  cette  fondation. 

Guillaume  Le  Coq  de  Germain,  hollandais,  inhumé  à  Paris  le 

•  C'est    lui    sans   doute  qui  était  caché       que    M.    de    La    Pcnissicrc     avait    tenté 
chez  M"'"  Cape,  rue  du  Cherche-Midi,  et      d'emmener  avec  lui. 


Prisons  et  Couvents.  Zng 

14  novembre  1722,  âgé  de  vingt-sept  ans  environ,  dans  le  cimetière 
du  Port-au-Plàtre,  en  présence  de  Jean  Masson,  seigneur  de  Bessez, 
capitaine  de  cavalerie,  d'Abraham  du  Masclary,  de  François 
Moisant  de  Brieux  et  de  Frédéric  de  Béringhen,  sieur  de  Langar- 
zeau,  appartenait  évidemment  à  la  même  famille  {Reg.  de  l'ambas- 
sade de  Holl.) 


BERINGHEN 

Au  mois  de  janvier  i685,  Théodore  de  Béringhen,  âgé  de 
quarante-et-un  ans,  épousait  Elisabeth-Marie,  fille  mineure  de 
Claude-Charles  de  Goyon,  baron  de  Marcé,  dont  il  eut  une  fille  en 
octobre,  au  moment  même  de  la  Révocation.  On  l'a  vu  plus  haut  * 
«fort  contrit  de  l'exil  de  quelques  anciens»  et  inquiet  sur  le 
sort  de  son  père,  aller  aux  informations  chez  le  commissaire  Labbé, 
en  novembre.  Sa  qualité  le  préserva  de  la  dragonnade^;  mais 
après  la  conversion  «de  la  plus  grande  partie  des  gens  de  commerce 
et  de  métier».  Sa  Majesté  daigna  s'occuper  de  celle  des  familles 
les  plus  considérables,  et  y  travailler  par  des  lettres  de  cachet  telles 
que  la  suivante  : 

De  par  le  roi, 

II  est  ordonné  à  M.  de  Béringhen,  ci-devant  conseiller  au  Parlement  de 
Paris,  de  se  rendre  incessamment  à  la  ville  de  Vézelay,  et  d'y  demeurer 
jusqu'à  nouvel  ordre  à  peine  de  désobéissance.  Fait  à  Versailles,  le  5°  jour  de 
janvier  1686. 

Signé  :  Louis,  et  plus  bas,  Colbert  (Fr.  7060,  f»  149). 

Dans  le  dessein  de  s'évader,  l'ex-conseiller  demanda  un  pre- 
mier sursis  qui  lui  fut  accordé,  puis  un  second.  Une  lettre  du 
II  janvier  l'autorisait  à  demeurer  encore  huit  jours  à  Paris.  A  l'ex- 
piration du  délai,  il  quitta  M"''  de  Béringhen  et  se  rendit  à  Vézelay 
(Yonne).  L'évêque  d'Autun  (Saône-et-Loire)  espérant  le  convertir 
et  se  faire  gloire  de  cette  conversion,  voulut  l'avoir  plus  près  de 
lui  et  le  fit  transférer  à  Beaune  (Côte-d'Or).  Le  jour  même 
(25  février),  Théodore  écrivait  à  son  père  : 


'  Au  chapitre  des  Anciens.  qu'il   cacha  de   son   mieux;  mais  un  dé- 

^  Il  la  craignait,   car   pour  garantir  ses       bordement   de    la    Seine   gâta    tout    dan: 
meubles  du  pillage,    il   en  lit  des   ballots       l'hiver  de  1689—1690. 


38o  Révocation  de  FÉdit  de  Nantes  à  Paris. 

Vous  avez  su  qu'après  un  délai  de  quinze  jours,  qui  me  fjt  accordé  sur 
ma  lettre  de  cachet,  je  pris  la  poste  jusqu'à  Auxerre,  où  je  restai  quatre  jours. 
Le  lieutenant-général  m'y  fit  beaucoup  d'accueil,  et  me  régala  chez  lui  de 
manière  à  me  faire  connaître  que  je  lui  avais  été  fortement  recommandé  par 
le  bon  ami  que  vous  connaissez.  Il  s'employa  auprès  de  l'évêque  pour  faire 
révoquer  mon  exil  de  Vézelay,  afin  de  m'avoir  dans  sa  ville;  mais  il  n'y  put 
réussir,  heureusement  pour  moi;  car  le  séjour  et  la  retraite  de  ce  lieu-ici  m'est 
plus  commode  et  plus  conforme  à  l'humeur  où  je  me  trouve,  voulant  éviter  le 
grand  monde  et  le  voisinage  d'un  prélat  tel  qu'est  celui  que  je  fus  obligé  de 
voir  à  Auxerre.  Il  parut  plus  de  hauteur  et  de  fierté  que  de  solidité  dans  la 
controverse  que  j'eus  avec  lui  '. 

La  lettre  suivante  est  datée  de  Beaune,  le  25  avril  1686  : 

Je  suis  relégué  ici  depuis  cinq  semaines,  et  je  m'y  trouve  à  peu  près  dans 
la  même  situation  d'esprit  où  était  Saint  Paul  à  Athènes;  car  peu  s'en  faut 
que  cette  ville  ne  soit  du  tout  adonnée  à  l'idolâtrie.  Le  peuple  y  est  bigot  et 
superstitieux  autant  et  plus  qu'en  aucun  autre  endroit  du  royaume  ;  et  cepen- 
dant Dieu  m'y  a  fait  rencontrer  plus  de  douceur  et  d'humanité  que  je  n'en 
attendais  de  la  part  des  principaux  habitants.  Je  me  suis  mis  en  pension  chez 
un  chanoine  dans  la  seule  vue  d'éviter  un  logement  de  dragons;  cela  m'a  bien 
réussi  jusqu'à  présent.  La  controverse  de  mon  hôte  ne  m'embarrasse  pas 
beaucoup.  Quoiqu'il  se  dise  prédicateur  et  qu'il  ait  été  aumônier  ou  chapelain 
de  l'évêque  de  Meaux,  il  ne  sait  guère  que  son  bréviaire;  d'ailleurs  il  est  poli 
et  a  assez  l'usage  du  monde.  Il  s'était  flatté  d'abord  que  ma  conversion,  comme 
on  parle,  lui  pourrait  valoir  quelque  bon  bénéfice;  mais  il  n'a  pas  été  lon''- 
temps  dans  cette  pensée... 

On  me  laisse  ici  toute  sorte  de  hberté,  hormis  celle  de  converser  avec 
ceux  qu'on  appelle  les  Nouveaux  Convertis;  mais  comme  on  ne  m'observe 
pas  de  bien  près,  j'agis  à  cet  égard  selon  les  mouvements  de  mon  cœur  et  de 
ma  conscience...  Il  y  a  trois  ou  quatre  jours  qu'on  me  convia  d'aller  passer  la 
soirée  dans  une  maison  du  voisinage.  A  peine  y  fus-je  entré,  qu'un  homme, 
deux  veuves  et  une  jeune  demoiselle,  vinrent  au-devant  de  moi  en  pleurant  et 
s'écriant  qu'elles  étaient  perdues  à  jamais,  si  Dieu  ne  leur  faisait  miséricorde; 
qu'elles  avaient  trahi  la  vérité  et  leur  conscience,  me  demandant  à  mains 
jointes  de  prier  Dieu  pour  elles  et  de  les  aider  dans  leurs  angoisses;  qu'elles 
avaient  l'enfer  dans  leur  cœur  depuis  qu'on  les  avait  forcées  de  signer  et 
d'aller  à  la  messe;  qu'elles  voyaient  bien  que  j'étais  béni  du  Seigneur  par  la 
grâce  qu'il  me  faisait...  Leur  discours  fut  entrecoupé  de  tant  de  soupirs  et  de 
sanglots,  que  je  n'y  puis  penser  sans  ressentir  la  même  émotion  dont  je  fus 
touché  dans  ces  moments-là.  Nous  nous  consolâmes  ensemble  par  la  prière  et 
parla  lecture  des  chapitres  XL  et  XLV  d'Ésaïe.  En  quittant  ces  pauvres  gens, 
je  les  fortifiai  dans  le  dessein  qu'ils  avaient  de  se  retirer  incessamment  en 
quelque  canton  de  Suisse  ^. 

Je  ne  me  suis  trouvé  heureux  et  tranquille,  que  depuis  que  j'ai  formé  la 


•  Cinquante    lettres    d'exhortation,    etc.  '  d  C'est  la  f.imille  des  Fornerct,  qui  se 

I.a  Haye,  1704,  in-12,  p.  6.  —  Sur  le  nom       sauva  à  quelques  semaines  de  là  à  Lau- 
de  l'auteur,  voir  Bultet.,  XXIV  91.  sanne,  comme  je  l'ai  su  depuis». 


Prisons  et  Convenfs.  38 1 

résolution  d'obéir  à  ma  lettre  de  cachet  et  de  me  rendre  dans  mon  exil.  Quand 
je  concertais,  comme  vous  savez,  de  prendre  la  poste  à  la  suite  d'un  gentil- 
homme allemand  et  de  sortir  avec  lui  du  royaume,  quelque  légitimes  qu'en 
fussent  les  motifs  et  les  desseins,  ce  n'était  pas  la  vocation  qui  m'était  prescrite. 
Je  m'égarais  presque  comme  Jonas...  Je  sais  que  l'évêque  d'Autun  s'irrite  de 
ce  que  je  suis  un  opiniâtre  et  un  entêté,  car  ce  sont  les  titres  qu'il  me  donne; 
mais  je  me  prépare  à  la  tentation,  étant  bien  persuadé  que  ce  prélat  et  tous 
les  autres  ne  pourront  rien  contre  moi  que  ce  qui  leur  sera  permis  et  donné 
d'en  haut  '. 

Une  autre  lettre,  datée  du  même  lieu,  nous  montre  Théodore 
de  Béringhen  sortant  de  l'exil  pour  entrer  à  la  Bastille-: 

J'étais  presque  naturalisé  à  Beaune  quand  on  vint  m'y  arrêter  le  21  de 
mai  dernier.  J'y  connaissais  les  plus  honnêtes  gens,  et  je  vivais  fort  agréable- 
ment avec  eux  :  la  diflerence  des  religions  ne  les  rendait  pas  farouches.  M.  le 
premier  président  de  Dijon  m'avait  convié  et  régalé  plusieurs  fois  dans  sa 
maison  de  La  Borde  à  une  demi-lieue  de  la  ville.  Le  commandeur  de  Beaune, 
frère  du  premier  président,  et  plusieurs  autres  à  son  exemple,  compatissaient 
à  mon  exil  et  ne  cherchaient  qu'à  en  adoucir  les  peines,  et  mon  état  était 
d'autant  plus  heureux  que  les  ecclésiastiques,  préposés  par  l'évêque  d'Autun 
pour  travailler  à  ma  prétendue  conversion,  s'étaient  lassés  de  disputer 
avec  moi. 

L'évêque  se  faisait  parfois  amener  M.  de  Béringhen,  qui  raconte 
ainsi  leur  dernière  conférence  : 

Après  deux  heures  d'une  dispute  assez  fade,  cet  homme  m'ayant  demandé 
avec  un  air  de  confiance  et  d'un  ton  insultant,  si  je  ne  voulais  pas  me  rendre 
à  ses  raisons,  je  lui  répondis  qu'elles  m'avaient  si  peu  touché,  que  je  m'en 
sentais  plus  affermi  dans  ma  religion  qu'en  entrant  chez  lui. 

Piqué  de  cette  réponse,  M.  d'Autun  écrivit  en  cour  qu'on  ne  ferait 
jamais  rien  de  son  catéchumène,  aussi  longtemps  qu'il  serait  en 
liberté,  et  qu'on  ne  viendrait  à  bout  de  lui  que  par  la  prison.  En 
conséquence,  un  exempt  et  deux  gardes  partirent  de  Paris  pour 
arrêter  M.  de  Béringhen  et  le  conduire  à  la  Bastille. 

La  nouvelle  de  ma  détention  s'étant,  dit-il,  répandue  dans  Beaune,  ma 
chambre  fut  aussitôt  remplie  de  gens  de  tout  ordre,  qui  firent  paraître  lé 
regret  qu'ils  avaient  de  me  perdre  et  de  voir  que  je  me  laissais  conduire  à  la 
Bastille.  Plusieurs  le  firent  avec  larmes.  On  n'aurait  pas  témoigné  plus  de 
bienveillance  à  quelque  bienfaiteur  de  la  province. 

Mené  à  la  Bastille,  par  ordre  du  12  mai  (O'  3o),  Théodore  de 
Béringhen  s'en  consola  bientôt,    en  considérant  cette  prison,  qui 


'  Cinquante  lettres,  p.  12 — 18.  '  Ibid.,  p.  3o. 


382  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

était  l'épouvantail  de  tant  d'autres,  comme  un  abri  contre  les  dra- 
gons et  les  veilles  forcées,  qui  firent  perdre  l'esprit  à  un  si  grand 
nombre  de  ses  frères  en  la  foi'.  On  le  mit  dans  la  troisième 
chambre  de  la  première  tour  à  main  droite  en  entrant,  c'était  celle 
qu'avait  habitée  le  martyr  Anne  Dubourg,  et  ce  souvenir  lui  était 
précieux^.  Les  convertisseurs  du  lieu  s'empressèrent  autour  de  lui; 
mais  il  ne  tarda  guère  à  les  éloigner.  «L'abbé  de  Lamon,  entre 
autres,  et  le  docteur  Varet,  vicaire  de  Saint-Eustache,  s'y  étaient 
rendus  fort  assidus  ;  mais  ils  se  sont  assés,  écrit-il  ^,  de  combattre 
contre  un  homme  qui  ne  se  défend  que  par  l'Écriture,  et  j'ai  tout 
loisir  de  lire  ici  depuis  le  matin  jusqu'au  soir».  —  «Je  ne  suis  pas 
surpris,  écrit-il  encore  '*,  de  voir  mentir  des  gardes  et  des  officiers, 
puisque  les  ecclésiastiques  et  les  convertisseurs  le  font  eux-mêmes. 
Il  n'en  vient  pas  un  dans  ma  chambre,  qui  ne  me  dise  en  y  entrant 
qu'un  tel  ou  une  telle  ont  changé,  quoique  cela  ne  soit  pas  vrai,  et 
que  j'aie  souvent  dans  ma  poche  de  quoi  le  convaincre  de  sa  four- 
berie *  ».  Pour  colorer  leurs  nombreuses  défaites,  ces  convertisseurs 
sans  scrupule  accusaient  de  dérangement  d'esprit  ceux  qu'ils  ne 
pouvaient  convaincre  ou  persuader  ;  ils  se  servaient  de  la  menace 
de  la  folie  comme  d'un  argument  sans  réplique  :  Un  tel  s'est  con- 
verti, il  est  sorti  de  prison;  tel  autre  a  résisté,  il  est  tombé  en 
démence  ;  choisissez.  L'illustre  confesseur  Louis  de  MaroUes  eut  à 
démentir  le  bruit  de  sa  folie,  aussi  bien  que  Théodore  de  Béringhen. 
On  lit  dans  une  des  lettres  que  celui-ci  faisait  remettre  à  M.  de 
Sainte-Hermine,  enfermé  comme  lui  à  la  Bastille  **  : 

Je  ne  vous  écris  ceci,  Monsieur,  que  pour  vous  faire  voir  que  j'essaie  à  pro- 
fiter de  votre  exemple,  et  pour  effacer  les  impressions  de  ma  prétendue  folie, 
s'il  est  vrai  que  le  bruit  en  soit  venu  jusqu'à  vous.  Je  m'imagine  qu'on  aura 
prêté  la  même  charité  à  bien  d'autres  pour  se  venger  de  leur  persévérance, 
ou  pour  effrayer  ceux  qui  pourraient  être  menacés  de  la  prison. 

Et  dans  une  autre  lettre  ^  : 

»  Cinquante  lettres,  p.  3i.  etc.  M'  une  telle  a  bien  de  la  peine  à  se 

■  Ibid.,  p.  28.  '          rendre  etc.  Tels  et  tels  à  la  fin  sont  con- 

3  Ibid.,  p.  33.  vertis  de  bonne  foi.  Ce  n'est  pas  tout.  Us 

4  ibid.    V,  24.  affectent    de    paraître   en   tous  lieux  avec 
«  Les    prélats,    dit  il    ailleurs,  se    font       leurs  nouvelles  prosélytes:    à  la    prome- 

honneur     des     conversions     qu'ils     ont  nade,   dans    les  visites   et    même  jusque 

opérées.   «C'est  le  sujet  le  plus  ordinaire  dans    nos    prisons,    où    ils   les    amènent 

de  leurs  entretiens,   comme  le   moyen  le  comme  en  triomphe  et  à  dessein  de  nous 

plus   sûr    et    le    plus  prompt  qu'ils  aient  insulter»  (p.  201). 

pour  s'avancer  dans  les  meilleurs   béné-  "  Cinquante  lettres,  p.  2Û. 

fices.   On   leur  entend  dire  à  toute  heure  '  Ibid.,  p.  28. 

et  à  tout  propos:  J'ai  converti  M.  un  tel 


Prisons  et  Couvents.  383 

Grâces  à  Dieu,  tout  ce  qu'on  a  publié  de  mon  état  est  faux.  On  ne  m'a 
point  du  tout  renfermé  dans  un  cachot,  je  ne  perds  pas  l'esprit,  et  je  ne  suis 
rien  moins  qu'un  squelette  maigre  et  décharné,  comme  on  vous  le  mande. 
Jamais,  au  contraire,  je  n'eus  tant  d'embonpoint,  ni  tant  de  sérénité  d'esprit... 
Je  ne  me  suis  pas  ennuj'é  un  moment  depuis  près  de  deux  mois  que  je  suis  ici 
[à  la  Bastille]...  Je  puis  bien  vous  protester,  Madame,  que  les  sept  portes  qui 
sont  fermées  sur  moi  et  les  sentinelles  qui  gardent  l'entrée  du  château,  n'ont 
point  encore  interrompu  mon  sommeil  et  mon  repos. 

Au  mois  d'août,  écrivant  à  Sainte-Hermine,  il  est  encore  obligé 
de  démentir  les  faux  bruits  répandus  par  les  prêtres  '  : 

Quelle  consolation  n'a-t-on  pas  de  se  voir  au  milieu  de  quatre-vingts 
témoins  qui  combattent  courageusement  pour  la  profession  d'une  même  vérité, 
qui  est  commune  aux  uns  et  aux  autres!  Que  leur  zèle  est  une  aide  puissante  à 
ma  foi!  Je  puis,  Monsieur,  vous  protester  très  sincèrement  que  je  n'ai  point 
demandé  à  voir  ici  des  convertisseurs  ni  des  missionnaires.  C'est  une  pure 
calomnie  de  leur  invention  que  tout  ce  qu'on  vous  en  a  dit. 

Non  seulement  Th.  de  Béringhen  tient  énergiquement  tète  aux 
prêtres  ;  mais  il  trouve  le  moyen  d'établir  un  culte  commun  à  plu- 
sieurs prisonniers,  et  d'écrire  un  grand  nombre  de  lettres  d'édifi- 
cation, par  lesquelles  il  soutient  et  empêche  de  broncher  plusieurs 
de  ses  compagnons  de  captivité,  et  même  des  personnes  du  dehors-. 
Il  réfute  pour  M.  de  Sainte-Hermine  les  deux  grandes  lettres  de 
controverse  que  lui  a  écrites  son  oncle,  M.  de  Viliette,  chef  d'es- 
cadre, devenu  convertisseur,  après  avoir  jeté  feu  et  flamme  contre 
M"^  de  iVlaintenon  qui  lui  avait  enlevé  sa  fille  et  ses  deux  fils  : 

Tant  de  sollicitations  et  d'empressement  à  vous  faire  changer  de  religion, 
ne  conviennent  pas  trop,  ce  me  semble,  à  un  homme  qui  a  passé  sa  vie  à  la 
guerre  et  sur  la  mer.  Mais  tout  le  monde  s'en  mêle  aujourd'hui.  Ceux  qu'on 
appelle  nouveaux  convertis  et  nos  parents  mêmes  y  sont  plus  ardents  que  les 
autres  3...  La  religion  qu'on  vous  propose  d'embrasser  est  un  égoùt  de  toutes 
les  hérésies  du  monde*. 

Il  écrit  à  sa  sœur,   la  duchesse  de  La  Force,  qui  l'accusait, 
paraît-ii,  de  s'être  fait  arrêter  par  excès  de  zèle  : 

Pliît  à  Dieu  que  je  pusse  vous  communiquer  tout  ce  qui  passe  ici  par  mes 
mains!  Vous  verriez  les  grâces  qu'il  fait  à  bien  des  gens;  leur  fermeté  vous 


»  Cinquante  lettres,  p.  44.  les    six   autres   à    des  prisonniers    de   la 

'  De    ses  Cinquante   lettres    douze   ont  Bastille:   une  à  M.   de  Cagny,   une  à  M. 

été  écrites  à  la  Basiille:  une  à  une  dame  de     Roze...      Bou...      [Rozel-Beaumont], 

réfugiée  en  Hollande;   une  à  M...   dans  quatre  à  M.  de  Sainte-Hermine. 

l'abbaye  de...;    une    à   sa  sœur.  M"""  de  ^  Cinquante  lettres,  p.  46. 

La  Force;  une  à  M.  de...  prisonnier  au  *  IbiJ.,  p.  34. 

château  d'Angers;    deux  à  sa  femme,    et 


384  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

encouragerait,  et  plutôt  que  de  me  plaindre,  vous  béniriez  Dieu  de  l'état  oii  il 
m'a  mis.  Je  me  trouve  ici  dans  la  correspondance  la  plus  étendue,  et  je  profite 
le  premier  de  toutes  les  méditations  qu'on  m'envoie  pour  les  faire  passer  aux 
autres.  Nous  avons  même  quelque  commerce  au  dehors,  jusqu'en  Angleterre 
et  en  HoUande  ^ 

Le  3i  août  1686,  le  sieur  de  La  Noue,  lieutenant  du  roi  à  la 
Bastille,  recevait  la  semonce  suivante:  «Le  roi  a  été  informé  que 
le  sieur  de  Béringhen,  détenu  à  la  Bastille,  écrit  des  lettres  ;  il  faut 
que  vous  preniez  bien  garde,  parce  que  Sa  Majesté  aurait  sujet  de 
n'être  pas  contente  de  vous  si  cela  continuait...».  Rien  n'y  fît;  plus 
heureux,  plus  riclie  et  plus  habile  qu'une  foule  d'autres  prisonniers, 
Béringhen  continua  d'écrire.  Sa  lettre  à  Sainte-Hermine  du  18  sep- 
tembre, est  une  des  plus  intéressantes  -  : 

J'avoue  que  les  amertumes  de  notre  captivité  sont  dans  notre  tour  bien 
plus  adoucies  qu'ailleurs,  puisque,  par  un  effet  tout  particulier  de  la  bénédic- 
tion de  Dieu,  nous  pouvons,  sans  nous  voir,  nous  assembler  cinq  ou  six  en  son 
nom,  à  toutes  les  heures  du  jour  et  de  la  nuit,  et  faire  entre  nous  les  mêmes 
exercices  de  dévotion  que  nous  faisions  dans  nos  temples  et  dans  nos  familles. 

Sainte-Hermine  lui  avait  mandé  que  le  médecin  Monginot,  son 
voisin  de  captivité,  souhaitait  pour  toute  faveur  de  pouvoir  être 
renfermé  le  reste  de  ses  jours  à  l'étage  de  la  tour  où  le  culte  se 
célébrait  clandestinement.  Béringhen  blâme  ce  vœu  : 

Si  nous  nous  considérons  comme  les  prisonniers  de  Jésus-Christ  et  les 
défenseurs  de  sa  vérité,  selon  la  mesure  du  don  qui  nous  a  été  départi  par  sa 
grâce,  l'esprit  de  gloire  et  de  Dieu  qui  repose  sur  nous,  nous  fera  pousser  des 
souhaits  plus  conformes  au  bienheureux  état  où  nous  nous  trouvons.  Parler  ou 
penser  comme  fait  votre  voisin,  quelque  bon  sens  qu'on  puisse  donner  à  ses 
paroles,  ce  serait  douter  de  sa  délivrance,  et  se  croire  oublié  de  Dieu  pour 
toujours  dans  son  affliction...  Exhortez  donc,  s'il  vous  plaît,  ce  timide  voisin  à 
se  raffermir  dans  ses  espérances,  et  à  ne  pas  perdre  de  vue  la  fin  du  Seigneur 
que  nous  attendons.  Le  moindre  ennui  qu'il  concevrait,  et  qui  lui  échapperait 
sur  la  longueur  de  sa  prison,  le  pourrait  faire  glisser  dans  cette  sainte  carrière, 
et  le  priverait  infailliblement  du  fruit  paisible  de  justice  qui  nous  revient  de 
nos  diverses  tentations.  Le  Seigneur  en  sait  délivrer  ceux  qui  l'honorent,  et 
n'a  jamais  manqué  de  leur  répondre  au  temps  de  son  bon  plaisir*. 

On  voit  à  quel  diapason  étaient  montés  les  cœurs  de  ces  vail- 
lants confesseurs  :  ils  se  faisaient  une  joie  des  souffrances  à  endurer 
pour  le  nom  de  Christ,  et  vivaient  à  cent  lieues  au-dessus  des 
misères  habituelles  de  la  vie.  Cette  exaltation   les  soutenait,  les 

•  Cinquante  lettres,  p.  77.  »  Ibid.,  p.  82—83. 

'  Ibid.,  p.  81. 


Prt'soJts  et  Couvents.  385 

faisait  héroïques  ;  mais  elle  ne  les  préservait  pas  d'erreur.  Au  con- 
traire, elle  les  prédisposait  fortement  à  la  maladie  apocalyptique  qui 
s'empara  des  plus  fermes  esprits  (Jurieu,  Brousson,  AUix),  avant  de 
gagner  les  Cévennes  et  d'y  devenir  à  la  fois  épidémique  et  insurrec- 
tionnelle. C'est  à  la  Bastille  que  Th.  de  Béringhen  composa  le  plan 
de  ses  Lettres  contenant  plusieurs  réflexions  importantes  sur  la  mort 
des  deux  témoins  (Apocal.  XI),  publiées  en  1692',  et  dans  lesquelles 
on  voit,  dit-il^,  «quinze  cents  passages  de  l'Écriture  appliqués  à  la 
persécution  présente».  M.  de  Sainte-Hermine,  qui  copiait  à  la 
Bastille  tout  ce  que  Béringhen  écrivait  à  ses  amis,  afin  que  celui-ci 
en  envo3'àt  la  copie  à  une  dame  enfermée  dans  un  couvent,  sut 
résister  à  cette  manie  prophétique  dans  laquelle  se  complaisait 
l'ancien  conseiller  au  Parlement,  et  qui  lui  faisait  commettre  des 
bévues  telles  que  la  suivante^  :  «L'inhumanité  qu'on  exerce  aujour- 
d'hui sur  les  cadavres  de  nos  frères,  à  la  honte  du  nom  chrétien,  ne 
doit  pas  échapper  à  votre  méditation.  Dieu  nous  en  a  menacés  dès 
les  premiers  siècles  en  des  termes  qui  font  frémir  :  Je  mettrai,  dit-il, 
vos  charognes  sur  vos  dieux  deflente». 

Ce  chrétien  d'une  vertu  surhumaine,  qui  semblait  planer  entre 
terre  et  ciel,  joyeusement  soumis  à  toutes  les  dispensations  les  plus 
pénibles  de  la  Providence,  avait  pourtant  son  endroit  sensible  ;  il 
restait  homme  par  la  douleur  de  sa  fierté  religieuse  humiliée. 
L'arrestation  de  sa  femme,  mise  au  couvent  des  Filles  du  Saint- 
Sacrement,  rue  Saint-Louis-au-Marais  (16  mars  1686),  l'interdiction 
des  visites  qu'il  recevait  du  duc  de  La  Force,  son  beau-frère 
(11  septembre),  ne  l'avaient  que  modérément  ému.  Il  en  fut  tout 
autrement  lorsque  M""^  de  Béringhen,  préparée  la  veille  par  l'abbé 
Varet'*,  lui  apprit  à  la  Bastille  (3  décembre),  dans  une  conversation 
qui  dura  trois  heures  et  eut  pour  témoins  un  exempt  et  un  docteur 
de  Sorbonne,  qu'elle  avait  promis  de  signer,  à  condition  de  le  voir 
une  fois  auparavant^  Il  reçut  en  chancelant  ce  coup  terrible;  il 
recourut  aux  larmes,  aux  supplications  et  à  la  plus  éloquente  indigna- 


'  Th.    de   Béringhen    a    encore    publié  la    police.     L'abbé    Varet    écrivait    à    La 

Cinq  lettres  aux  catholiques  romains,  et  Reynie,    le  2  décembre    i68(3  :    «J'attends 

une  traduction  de    VAbrégé   de  l'histoire  votre  ordre  pour  Mm"   de  Béringhen.   J'y 

ecclésiastiq.   de    Bionens,   Rotterd.,    1700,  puis  aller  aujourd'hui  ;    ayez   la  bonté  de 

qu'il    priait    Pictet   de    faire   achever,   en  me  marquer  comme  vous   souhaitez  que 

1706.  j'agisse,  et   je  le  ferai   le  plus  ponctuelle- 

'  Cinquante  lettres,  p.  35ï.  ment    que  je  pourrai»   Cfr.  7o33,    f"  25). 

^  Ibid.,  p.  gi.  =  Llle    figure    sur    un    état   du    17   dé- 

*  11  est   curieux    de   voir  les  convertis-  cembre  itjiiô,  comme  devant  abjurer  pro- 

seurs  attitrés  solliciter    le  mot  d'ordre  de  chainement  (Fr.  7o5i,  f°  253). 

II  25 


386  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

tion,  pour  détourner  la  jeune  femme  de  cette  infidèle  résolution.  Il 
lui  écrivait  le  21  du  même  mois*  : 

Voici  la  dix-septième  nuit  qui  s'est  écoulée  depuis  la  visite  que  vous  avez 
voulu  me  rendre  avant  que  de  changer;  je  puis  vous  protester  devant  Dieu  que 
je  les  ai  passées  toutes  dans  une  entière  insomnie;  que  je  ne  sais  presque  plus 
ce  que  c'est  que  le  repos  et  la  nourriture,  et  que  mes  larmes,  mes  prières  et  mes 
soupirs  ont  fait  ma  seule  occupation  depuis  ce  temps-là...  Hélas!  ni  dragons, 
ni  violence  infâme,  ni  perte  de  biens,  ni  souffrance  corporelle,  ni  frayeurs,  ni 
épouvantement,  qui  pourraient  faire  tolérer  ou  excuser  la  chute  des  autres, 
rien  de  tout  cela  ne  vous  a  approchée.  Et  cependant,  au  milieu  d'une  profonde 
paix  personnelle,  et  après  plusieurs  mois  d'une  fermeté  qui  a  fait  l'édification 
de  l'Église,  ma  joie  et  ma  couronne,  et  ma  consolation  particulière,  vous  vous 
épouvantez  de  l'avenir!  Et  sur  cette  simple  appréhension  de  maux  et  de 
peines  dont  Dieu  vous  peut  garantir  aussi  aisément  qu'il  vous  en  a  garantie 
jusqu'à  cette  heure,  vous  suivez  le  torrent  du  monde,  et  vous  entrez  dans  la 
voie  large,  que  vous  savez  si  bien  n'être  pas  le  chemin  royal,  ni  ces  sentiers 
de  jadis  qui  nous  ont  été  tracés  dans  les  Écritures. 

On  devine  comment  il  l'exhorte  avec  des  répétitions  infinies  à 
rentrer  dans  le  bon  chemin.  Elle  ne  fut  insensible  ni  à  leur  entrevue 
ni  à  ses  lettres;  car  au  lieu  d'abjurer  sur  le  champ,  elle  se  laissa 
reconduire  dans  son  couvent  du  Marais,  oîi  elle  demeura  encore 
sept  mois  ;  mais  les  convertisseurs  ne  lâchèrent  pas  prise.  Elle  lui 
écrit  que,  depuis  qu'elle  a  renoncé  à  sa  promesse  d'abjurer  pour 
sortir  du  couvent,  elle  se  trouve  dans  des  irrésolutions  continuelles 
et  insupportables  qui  lui  feront  perdre  l'esprit.  Il  répond,  le  8  mars 
16872: 

Hélas  !  j'apprenais  de  toutes  parts  et  même  des  pays  étrangers  que  vous 
étiez  toute  raffermie,  et  résolue  de  demeurer  dans  votre  couvent  plutôt  que  de 
renoncer  à  la  vérité.  Les  tours  et  les  cachots  de  cette  citadelle  en  retentis- 
saient d'actions  de  grâces  et  de  bénédictions  pour  vous.  Peu  zélée  chrétienne, 
vous  y  allez  faire  rentrer  les  pleurs,  le  deuil  et  mes  insomnies.  Vous  vous 
flattez,  dites-vous,  de  venir  passer  les  journées  avec  moi  après  avoir  signé. 
Dieu  veuille  me  retirer  plutôt  du  monde,  que  de  vous  voir  un  seul  moment  ici 
aux  dépens  de  votre  salut  éternel  ! 

La  diplomatie  des  directeurs  de  M"'"  de  Béringhen  se  trahit  çà 
et  là;  pour  conserver  plus  sûrement  leur  conquête,  ils  s'efforcent  de 
jeter  la  division  entre  les  époux,  n'oublient  pas  les  questions 
d'affaires  et  dictent  à  la  femme  ce  qu'elle  doit  écrire.  A  leur  insti- 
gation, elle  marque  à  son  mari  une  défiance  blessante  et  lui  demande 
un  blanc-seing,   qu'il    refuse    résolument,    dans   la   crainte  que  les 


'  Cin^uanle  letlres,  p.   iî)6.  '  [biJ.,  p.  172. 


Prisons  et  Couvents.  887 

convertisseurs  ne  le  remplissent  par  une  formule  d'abjuration.  Il  lui 
écrit  le  16  mars  1687  *  : 

Ils  savent  bien  que  vous  ne  vous  rendez  qu'à  leur  violence,  et  point  du 
tout  à  la  solidité  de  leurs  raisons.  Ainsi  vous  serez  observée,  et  l'on  vous 
enfermera  plus  étroitement  qu'auparavant,  pour  vous  faire  pratiquer  malgré 
vous  une  religion  que  vous  n'aurez  point  voulu  croire.  Et  que  ne  fera-t-on 
point  encore,  je  ne  dis  pas  à  moi  (car  que  m'importe-t-il  de  vivre,  si  vous 
abandonnez  celui  que  je  ne  pourrai  plus  prier  avec  vous?  Il  m'est  meilleur  de 
déloger  pour  aller  avec  lui),  mais  à  cette  nombreuse  famille,  dont,  grâces  à 
Dieu,  on  n'a  pu  jusqu'ici  ébranler  la  constance  et  la  résignation?  Vous  en 
avez  fait  la  joie  et  les  délices  depuis  douze  ou  quatorze  mois  que  vous  y  êtes 
entrée';  continuez  à  l'encourager  et  à  la  consoler,  ma  chère  femme,  par  votre 
persévérance  en  la  foi. 

Le  14  mars  1687,  Seignelay  écrivait  à  La  Reynie  :  «  M.  le 
baron  de  Marcé  demande  la  permission  de  voir  la  dame  de 
Béringhen,  sa  fille,  qui  est  aux  Filles  du  Saint-Sacrement,  et  M.  de 
Béringhen,  son  gendre,  qui  est  à  la  Bastille,  je  vous  prie  de  me 
mander  s'il  fait  son  devoir  de  catholique».  Et  le  i3  juin:  «Je  vous 
envoie  un  ordre  pour  faire  mettre  M""  de  Béringhen  dans  un  autre 
couvent.  La  mère  Garnier,  qui  savait  le  peu  de  progrès  qu'elle  faisait 
au  couvent  des  Filles  du  Saint-Sacrement,  m'avait  fait  dire  qu'elle 
avait  une  chambre  propre  pour  elle  et  qu'elle  espérait  réussir  à  sa 
conversion;  ainsi  je  crois  que  nous  ne  pourrions  mieux  faire  que  de 
la  mettre  dans  cette  maison  ».  —  On  saisit  ici  sur  le  vif  un  de  ces 
petits  manèges  intéressés  auxquels  se  livrait  la  jalousie  des  direc- 
trices de  maison  religieuse.  Quand  M""^  de  Béringhen  fut  sur  le 
point  de  se  convertir,  la  mère  Garnier,  supérieure  des  Nouvelles- 
Catholiques,  écrivit  et  fit  parler  au  marquis  de  Seignelay  pour 
enlever  cette  riche  pensionnaire  au  couvent  du  Marais,  sous  pré- 
texte qu'elle  n'y  faisait  pas  de  progrès.  Le  lecteur  sait  à  quoi  s'en 
tenir,  et  la  mère  Garnier  le  savait  sans  doute  aussi. 


'  Cinquante  lettres,  p.  182.  deux  ans  et  huit  mois  que  M"=  de  Marcé 
'  11  semblerait  résulter  de  cette  phrase  est  entrée  dans  la  famille  de  Béringhen; 
que  le  mariage  de  M.  de  Béringhen  n'eut  mais  elle  n'est  restée  que  quatorze  mois 
lieu  qu'en  janvier  168Ô:  induction  contre-  près  de  ses  beaux-parents,  puisqu'on  l'a 
due  par  une  lettre  du  3  octobre  1687,  où  enlevée  le  i5  mars  i685  pour  la  mettre 
l'on  voit  que  sa  tille  est  âgée  de  deux  ans  au  couvent,  l.a  phrase  singulièrement 
(p.  218),  et  par  une  autre,  dans  laquelle  elliptique,  dont  le  sens  vrai  ne  se  laisse 
il  dit  avoir  été  séparé  de  sa  femme  dans  pas  deviner  sans  peine,  revient  simple- 
la  première  année,  et  non  dans  le  pre-  ment  à  ceci:  pendant  les  douze  ou  qua- 
mier  mois  de  leur  mariage  (p.  23G).  11  y  torze  mois  que  vous  avez  passés  au  sein 
a  bien,  au  moment  où  écrit  le  prisonnier,  de  ma  famille. 


388  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

M'"*  de  Béringhen  fut  donc  transférée,  le  i3  juin  1687,  dans  la 
maison  placée  sous  la  direction  de  Fénelon  (O'  3i).  Elle  était 
accompagnée  d'une  femme  de  chambre,  qu'on  crut  un  obstacle  à 
sa  conversion,  et  que  le  roi  fit  aussi  enfermer.  Enfin,  le  25  août 
1687,  elle  demanda  la  permission  de  se  retirer  près  de  M'""  de 
Courtomer,  nouvelle  convertie  de  ses  amies,  chez  laquelle  elle  fit 
son  abjuration  (O'  3i).  Théodore  de  Béringhen  était  depuis  trois 
semaines  au  château  de  Loches,  où  on  l'avait  envoyé  comme 
«opiniâtre»,  et  pour  mettre  un  terme  à  l'influence  qu'il  exerçait 
sur  ses  coreligionnaires  détenus  à  la  Bastille. 

Parmi  ceux  d'entre  eux  qui  faiblirent  et  se  relevèrent,  se 
trouvait  M.  de  Fargot,  au  sujet  duquel  Béringhen  écrivait  à  Jean- 
Jacques  de  Rozel,  sieur  de  Beaumont  [Fr.  pr.  IX,  66  a)  : 

Si  l'état  de  ces  demi-pénitents  m'attriste,  je  suis  d'ailleurs  extrêmement 
consolé  d'apprendre  que  Dieu  ne  se  laisse  pas  sans  témoignage  en  bien  faisant, 
puisqu'il  a  mis  au  cœur  de  plusieurs  d'entre  eux  de  le  glorifier  par  leur  fuite, 
ou  de  se  relever  de  leur  chute  à  la  face  et  sous  les  yeux  de  leurs  persécuteurs. 
Telle  a  été  la  constance  de  feu  M.  de  Fargot,  qui  s'est  rétracté  glorieusement 
de  sa  signature  au  lit  de  mort;  et  je  dois  à  sa  mémoire  l'application  de  ces 
diflerents  caractères  si  essentiels  à  une  véritable  repentance.  A  peine  eut-il 
signé  sa  soumission  à  l'Église  romaine,  dans  la  vue,  disait-il,  d'aider  à  la  réfor- 
mation des  abus  et  du  culte  qui  y  étoit  pratiqué,  qu'il  reconnut  l'illusion  et 
l'égarement  de  cette  funeste  démarche.  Il  confessa  sa  faute  et  la  détesta 
ouvertement,  et  même  avant  que  de  sortir  de  la  Bastille  oii  il  était  prisonnier, 
et  encore  depuis  à  tous  ceux  qui  voulaient  l'entendre.  Il  interpellait  les  catho- 
liques anciens  et  nouveaux,  et  même  les  ecclésiastiques,  ses  persécuteurs,  et 
les  sommait  devant  Dieu  de  déclarer  s'ils  n'avaient  pas  été  les  témoins  de  sa 
douleur,  dès  les  premiers  moments  de  son  abjuration.  Quels  reproches  amers 
et  sanglants  ne  fit-il  pas  encore  aux  personnes  qui  lui  furent  envoyées  de  la 
cour,  pour  lui  proposer  une  pension  considérable,  au  cas  qu'il  voulût  demeurer 
catholique  romain.  Je  sais  de  plus  que,  jusqu'au  dernier  soupir  de  sa  vie,  il  a 
désiré  et  cherché  tous  les  moyens  possibles  de  se  sauver  de  la  France  afin  de 
pouvoir  réparer  sa  faute  '. 

Théodore  de  Béringhen  apprit  l'abjuration  de  sa  femme  par  le 
billet  que  sa  mère  lui  adressa,  le  3o  août  1677,  du  couvent  de 
Gercy,  près  Paris '^r 

Ce  que  vous  craigniez  depuis  longtemps,  est  enfin  arrivé,  mon  cher  fils; 
mais  vous  avez  assez  tourmenté  votre  âme;  cessez.  Il  n'y  a  rien  qui  ne  soit 
ordonné  de  plus  haut.  II  faut  soufirir  ce  qu'on  ne  peut  empêcher,  et  vouloir  ce 
que  Dieu  permet.  Il  sait  tirer  le  bien  du  mal  quand  il  lui  plaît,  et  nous  mortifier 
aussi  par  ce  que  nous  avons  de   plus    agréable.   Ce   Dieu    des  miséricordes 

'  Cinquante  lettres,  p.  11,7.  ''  Ibid.,  p.  200. 


Prisons  et  Couvents.  889 

veuille  vous  soutenir  dans  cette  épreuve.  Je  la  sens  comme  vous,  et  bien  plus 
vivement  que  je  ne  puis  le  dire.  Levons  nos  mains  pures  et  sans  colère,  et 
celui  qui  a  fait  la  plaie  la  bandera.  Je  vous  recommande  à  sa  grâce,  mon  cher 
fils,  et  je  vous  embrasse  de  tout  mon  cœur. 

Il  répondit  le  7  septembre  '  : 

Qu'importe  pour  le  salut  de  mon  âme  de  quelles  verges  je  suis  frappé, 
puisque  c'est  Dieu  qui  me  frappe  ?  II  a  rompu  le  plus  sacré  des  liens  qui  m'at- 
tachaient à  celle  que  j'avais  épousée  au  Seigneur;  c'est  pour  m'apprendre  à 
ne  pas  compter  beaucoup  sur  ce  qui  m'unit  encore  à  elle. 

Enfin,  le  25,  il  écrit  à  l'infidèle  : 

Depuis  quinze  jours,  on  vous  a  vue  entrer  dans  l'église  de  Saint-Sulpice, 
et  même  on  me  mande  que  ce  fut  à  l'heure  de  la  grande  messe.  Je  ne  vous  en 
crois  pas  là  encore;  car  je  ne  puis  m'imaginer  que  vous  soyez  déjà  tombée  dans 
les  créances  erronées  et  dans  le  faux  culte.  Mais  dans  le  courant  où  vous  êtes, 
on  va  plus  loin  que  vous  ne  pensez.  La  dame  chez  qui  l'on  vous  avoit  mise 
en  séquestre  ^,  M"""  de  P[eray],  de  Saint-Hilaire,  Chardon  ^  et  tant  d'autres, 
en  sont  d'assez  tristes  exemples...  Le  tendre  attachement  que  vous  avez  pour 
votre  sœur  cadette*,  fut-il  jamais  plus  de  saison  pour  vous  sauver  auprès 
d'elle?  Votre  enfant,  dont  vous  vous  dites  si  folle,  n'y  seroit  pas  un  obstacle. 
Sa  tante  en  feroit  le  même  usage  que  vous.  Et  s'il  falloit  le  laisser,  Celui  qui  le 
garde  précieusement  depuis  deux  ans,  ne  vous  refuseroit  pas  la  même  assis- 
tance. Car  enfin,  à  quoi  ne  serez-vous  pas  exposée,  si  on  continue  d'agir  à 
Paris,  comme  on  a  fait  tout  récemment  à  l'égard  de  M""'  d'Heucourt  [envoyée 
au  château  de  Guise,  par  ordre  du  8  septembre,  après  avoir  abjuré  à  Port- 
Royal,  oii  M'"^  de  Maintenon  l'avait  fait  enfermer]? 

Au  lieu  des  procurations  qu'elle  lui  demande,  Théodore  envoie 
à  M™'  de  Béringhen  des  exhortations  à  la  repentance.  De  son  côté, 
elle  le  prie  d'abjurer,  et  lui  offre  de  l'aller  voir  à  Loches 5.  Elle  veut 
porter  à  la  cour  un  placet  en  faveur  du  père  et  du  fils  ;  mais  celui- 
ci,  lui  écrit,  le  3o  décembre  1687^: 

Ce  ne  sera  jamais  de  mon  consentement,  ma  chère  femme,  que  vous  pré- 
senterez un  placet  pour  obtenir  ma  liberté,  et  encore  moins  que  vous  parais- 
siez au  diner  du  Roi  après  .ivoir  abjuré  par  ses  ordres...  Si  mon  père  savait 
votre  dessein,  il  préférerait  sans  doute  une  prison  perpétuelle  à  la  déhvrance 
que  vous  voulez  demander  pour  lui. 

'  Cinquante  lettres,  p.  213.  sans  parler  de  trois  autres,  mises  aux 
2  M™»  de  Gourtomer,  de  la  famille  des  iMies-Catholiques  en  1690,61  qui  paraissent 
Saint-Simon.  issues  du  second  mariage  du  baron  de 
'  Voir  Chardon.  Marcé.  Le  roi  lui  donna  en  1687  la  jouis- 
*  M"«  de  Béringhen  avait  deux  sœurs  sance  des  biens  de  ses  deux  sœurs  ré- 
cadettes réfugiées  en  Angleterre:  Claude-  fugiées. 

Marguerite,  dont  le  mari,  Paul  d'Espagne,  «  Cinquante  lettres,  p.  228. 

sieur  de  Vénevelles,  avait  abjuré,   et  une  «  Ibid.,  p.  229. 
seconde   dont    le  nom  nous  est  inconnu, 


Sgo  Revocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

Et  le  21  janvier  1688  '  : 

Oui,  ma  chère,  il  est  tris  possible  que  le  parti  que  vous  avez  pris  me  soit 
tris  douloureux,  puisque  je  n'ai  eu  ni  repos,  ni  santé,  depuis  quatorze  mois... 
Je  vous  conjure  aussi,  au  nom  de  Dieu,  de  ne  me  pas  faire  transférer  d'ici. 
Prison  pour  prison,  je  suis  accoutumé  à  la  mienne,  et  mon  pauvre  corps  hec- 
tique n'a  pas  besoin  d'être  tracassé  et  voiture  en  tant  d'endroits  2...  Je  vous 
dirai  cependant  que  ma  ferme  confiance,  sur  cela  comme  sur  tout  le  reste, 
c'est  que,  si  j'ai  pu  m'arracher  d'auprès  de  vous  dans  la  première  année  de 
mon  mariage.  Celui  qui  m'a  donné  la  force  de  vous  quitter  pour  le  suivre, 
saura  bien,  s'il  m'appelle  ailleurs,  me  garantir  de  tout  mal. 

Il  lui  dit  encore  dans  une  autre  lettre  ^  : 

Je  n'oublierai  jamais  un  mot  de  votre  bonne  amie  de  Bretagne,  dans  la 
lettre  qu'elle  vous  écrivit  le  lendemain  de  sa  signature  :  //  n'y  a  que  vingt- 
quatre  heures,  disait-elle,  que  j'aurais  vu  venir  la  mort  avec  joie,  et  présentement, 
Madame,  c'est  ma  plus  grande  frayeur. 

Quand  M'"^  de  Béringhen  apprit,  au  mois  de  mars  1688,  que 
son  mari  allait  être  expulsé  de  France,  elle  lui  envoya  ce  billet 
aigre-doux  et  tranchant*: 

Je  suis  bien  persuadée,  et  je  l'ai  toujours  été,  qu'on  peut  s'accommoder  à 
la  religion  romaine  sans  risquer  son  salut,  et  c'est  pourquoi  vos  peines  en  sont 
plus  grandes  pour  moi,  quoique  je  ne  les  croie  pas  réciproques;  car  vous  me 
paraissez  bien  détaché,  puisque  vous  n'avez  pas  voulu  que  je  demandasse  la 
permission  de  vous  aller  voir  à  Loches.  Je  ne  suis  pas,  ce  me  semble,  si  redou- 
table sur  la  controverse  :  je  ne  vous  eusse  rien  dit  que  ce  que  je  vous  ai  écrit 
plusieurs  fois.  Adieu  donc.  Monsieur,  vous  me  tourmenterez  peut-être  autant 
pour  aller  en  Hollande  comme  pour  ne  pas  vous  aller  voir  dans  la  prison  où 
vous  êtes.  Je  vous  déclare  par  avance  que  je  n'ai  nulle  envie  d'y  aller.  Cela 
étant  ainsi,  à  Dieu. 

Il  lui  répondit 5;  «Je  ne  vous  tourmente  point  pour  vous  faire 
passer  en  Hollande;  mais  je  jure  devant  Dieu  que,  si  quelque 
disgrâce  de  la  cour  ou  quelque  autre  infortune  vous  poussait 
jusqu'au  bout  du  monde,  toute  ma  consolation  serait  d'y  aller 
partager  ma  misère  et  mon  pain  avec  vous».  Et  un  peu  plus  tard'': 
«Il  y  a  un  an  que  vous  croyiez  ma  prison  éternelle.  Et  cependant, 
comme  en  un  clin  d'œil,  Dieu  m'en  a  ouvert  les  portes  et  à  des 
milliers  d'autres  ». 

Le  21  mars  1688 '',  MM.  de  Béringhen,  de  Cagny,  de  Cahanel, 

'  Cinquante  lettres,  p.  23i.  *  Ibid.,  p.  238. 

'  On  voulait  l'envoyer  près  de  l'e'véque          ">  Ibid.,  p.  241. 

de  Soissons.  «  Ibid.,  p.  290. 

»  Cinquante  lettres,  p.  220.  '  Ibid.,  p.  245. 


Prisons  cl  Couvents.  Sgi 

de  Saint-Jean,  de  Sainte-Gemme  •,  Amonnet,  et  M""=  de  Marconnay, 
furent  tirés  du  château  de  Loches  et  dirigés  sur  La  Rochelle,  en 
compagnie  de  six  autres  personnes  extraites  de  diverses  citadelles. 
Parmi  ces  dernières  se  trouvaient  M'"°  de  Gabaret  et  sa  fille, 
Foucher,  marchand  de  Loudun,  et  probablement  les  demoiselles  de 
Rallière  et  de  Corbion.  Ainsi  s'exprime  le  vaillant  confesseur  racon- 
tant sa  délivrance^. 

Nous  prîmes  la  route  ordinaire  de  Châtellerault  et  de  Poitiers,  trouvant 
partout  des  Nouveaux  Convertis  navrés  et  consternés  de  leur  signature.  On 
avait  pris  toutes  sortes  de  soins  et  de  précautions  pour  empêcher  ces  pauvres 
gens  de  nous  aborder  sur  les  chemins;  mais  ils  y  vinrent  de  toutes  parts, 
faisant  des  lieues  entières,  les  uns  à  pied,  les  autres  à  cheval,  à  la  portière  de 
nos  carrosses,  afin  de  pouvoir  nous  entretenir  de  leur  état  et  de  recevoir 
quelque  consolation  dans  leur  amertume.  Plusieurs,  prenant  les  devants,  aUaient 
nous  attendre  aux  hôtelleries,  et  à  peine  y  étions-nous  descendus,  que,  se 
jetant  à  nos  cols  et  pleurant  à  chaudes  larmes,  ils  nous  demandaient  le  secours 
de  nos  prières  et  de  nos  bénédictions  avec  des  ardeurs  que  je  ne  saurais 
exprimer.  Les  heures  de  nos  repas  et  souvent  celles  de  la  nuit  se  passaient  à 
leur  rendre  ces  pieux  offices. 

Après  avoir  fait  le  récit  de  sa  rencontre  avec  son  père  à  Poi- 
tiers ^,  il  poursuit  ''  : 

Le  jour  suivant,  sortant  de  Saint-Maixent,  oii  nous  avions  couché,  nous 
eûmes  le  triste  spectacle  de  voir  trois  de  nos  frères  qu'on  avait  pendus  la  veille 
sur  le  bord  du  grand  chemin,  pour  s'être  trouvés  dans  une  de  ces  assemblées 
chrétiennes  qui  se  font  plus  fréquemment  en  Poitou  qu'ailleurs.  Nos  carrosses 
passèrent  presque  dessous  leurs  potences.  Nous  ne  leur  dimes  pas  un  De  pro- 
/midis,  comme  vous  pouvez  bien  vous  l'imaginer;  mais  nous  chantâmes  à 
leur  occasion  cette  partie  du  psaume  LXXIX  : 

Ils  oui  donné  les  corps 

De  tes  serviteurs  morts 

Aux  corbeaux,  pour  les  paiire. 

A  La  Rochelle  leur  entrée  fut  triomphale*;  les  prétendus 
nouveaux  convertis  s'empressèrent  tellement  autour  d'eux,  malgré 
gardes  et  sentinelles,  qu'ils  ne  purent  se  coucher  et  passèrent  la 
nuit  en  prières,  lectures  et  exhortations. 

Il  y  eût  même  beaucoup  d'anciens  papistes  que  la  curiosité  y  attira,  et  qui, 
touchés  ou  de  notre  état  ou  de  ce  qu'ils  entendaient  dire  à  nos  frères,  nous 

'  René-Henri     de     Béjarry,  sieur     de          *  Ibid.,  p.  262. 

Sainte-Gemme   (Lièvre,    Hist.  des  prot.          ^  „  On   a  embarqué  un   grand   nombre 

du  Poitou,  III,  3o).  de   religionnaires  à   La   Rochelie,  où   ils 

'  Cinquante  lettres,  p.  247.  ont  été  reçus  avec  des  exclamations   ex- 

'  Voir  Anciens.  traordinaires»  {Mém.  de  Foucault). 


Sgz  Rivocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

avouaient  ingénuement  qu'ils  ne  voyaient  qu'à  regret  la  fuite  ou  la  sortie  de 
tant  de  milliers  d'honnêtes  gens,  de  qui  on  n'avait  aucun  sujet  de  se  plaindre. 
Cela  me  fut  répété  plus  d'une  fois  par  M.  Beraudin,  lieutenant-général  de  La 
Rochelle,  qui  me  vint  voir  en  robe  pour  plus  de  cérémonie.  C'est  un  de  mes 
plus  anciens  camarades  de  collège,  révolté  depuis  bien  des  années  '. 

M.  de  Béringhen  revient  ailleurs  sur  la  même  pensée  :  Les 
catholiques  romains  eux-mêmes  affirment,  dit-il^,  «  qu'en  chassant 
les  huguenots  du  royaume,  on  a  chassé  la  bénédiction  de  Dieu,  et 
toute  l'abondance  qui  y  régnait  auparavant». 

Il  rapporte  ainsi  son  embarquement  et  celui  de  ses  com- 
pagnons ^  : 

Le  lendemain  (samedi  27  mars),  dès  sept  heures  du  matin,  le  lieutenant 
■  de  roi  se  rendit  à  notre  auberge,  avec  des  officiers  et  soldats  de  la  garnison. 
Il  s'adressa  d'abord  à  moi,  et  par  je  ne  sais  quelle  distinction,  il  voulut  que  je 
montasse  seul  avec  lui  dans  son  carrosse.  J'obtins  pourtant  que  la  dame  de 
Cabaret  et  sa  fille,  qui  étaient  fort  incommodées,  y  'eussent  place  dans  le 
devant.  Le  peuple  accourut  en  si  grande  foule  dans  les  rues  que  nous  n'allions 
qu'au  petit  pas.  Ceux  qui  purent  aborder  les  portières  du  carrosse,  s'écrièrent, 
comme  d'autres  l'avaient  fait  le  jour  précédent,  que  nous  étions  les  bénis  de 
Dieu,  que  sa  bénédiction  s'en  allait  avec  nous  hors  du  royaume,  et  nous  de- 
mandèrent à  mains  jointes  et  avec  larmes  le  secours  de  nos  prières... 

Quand  notre  troupe  fut  rassemblée,  nous  entrâmes  dans  la  Berge  [royale], 
où  dix  rameurs  et  un  pilote  nous  marquèrent  nos  places.  Le  lieutenant  de  roi 
y  entra  ensuite,  et  après  nous  avoir  tous  nommés,  selon  qu'il  nous  trouva  écrits 
dans  un  papier  qu'il  tenait  à  la  main,  il  nous  signifia  verbalement  l'ordre  qu'il 
avait  de  nous  bannir  du  royaume,  pour  nous  faire  conduire  en  Hollande  ou  en 
Angleterre,  à  notre  choix,  sans  s'expliquer  le  moins  du  monde  sur  le  sujet  de 
notre  bannissement.  Béni  soit  Dieu,  lui  dis-je  tout  haut,  qui  nous  a  mis  au  large  ! 
Sa  gratuité  demeure  à  toujours.  Et  aussitôt,  comme  il  sortait  pour  aller  à  terre, 
j'entonnai,  à  mains  jointes,  nu-tête  et  à  haute  voix,  le  psaume  d'où  j'avais 
tiré  cette  exclamation  sacrée,  qui  commence  par  ces  paroles: 

Rendez  à  Dieu  louange  et  gloire... 

Nous  le  chantâmes  tous  d'un  bout  à  l'autre,  en  voguant  au  gré  du  vent  et  de  la 
marée,  et  à  la  vue  du  soleil  qui  nous  éclairait  sans  nuages. 

Ces  quatorze'*  voix  psalmodiant  à  l'envi,  causèrent  une  indes- 
criptible émotion  parmi  les  prétendus  nouveaux  convertis  qui  se 
pressaient  en  foule  sur  le  rivage,  et  qu'une  soudaine  distribution  de 

'  Cinquante  lettres,  p.  249.  quarantaine  d'autres  prisonniers,  était  le 

''  Tbid.,  p.  3i5.  quatorzième  chanteur,    ayant    obtenu    la 

"  Ibid.,  p.  261.  permission  de  s'embarquer  sur  le  même 

♦  Le    médecin   Monginot,     conduit    du  vaisseau  que  son   gendre,   M.  de  Cagny 

château  d'Angers  à  La  Rochelle  avec  une  {Cinquante  lettres,  p.  ibi  et  263). 


Prisons  cl  Couvents.  3g3 

coups  de  canne  et  de  hallebarde,  rappela  au  sentiment  de  leur 
malheureux  sort.  Toutefois  ils  s'empressèrent  d'envoyer  à  l'ile  de 
Rhé,  où  se  trouvait  le  Christian  State,  qui  devait  emporter  les 
chanteurs,  une  barque  chargée  d'effets  et  de  meubles,  que 
«MM.  Amonnet  et  compagnie»  étaient  priés  de  remettre  à  leur 
adresse  en  Hollande;  puis  une  autre,  chargée  de  provisions,  de 
rafraîchissements,  de  plusieurs  pièces  de  serge  et  de  toile,  et  de 
5oo  francs  en  argent,  que  MM.  de  Cagny,  Amonnet  et  Béringhen 
devaient  distribuer  à  ceux  des  quatorze  qui  en  auraient  le  plus 
besoin.  A  peine  montés  sur  le  vaisseau,  les  bannis  cherchent  un 
lieu  commode  pour  y  ployer  le  genou;  après  la  prière,  ils  chantent 
le  psaume  LXVI,  lisent  le  chapitre  XXI  de  Jérémie,  les  VHP  et  X® 
de  Zacharie,  XP  des  Hébreux,  et  chantent  le  psaume  XL.  Dès  les 
premières  notes  de  la  mélodie,  le  capitaine  avait  couru  chercher 
son  psautier  et  s'était  mis  à  chanter  avec  eux  en  hollandais.  Il  fut 
convenu  que  M.  de  Cagny  «homme  éloquent  et  puissant  par  les 
Ecritures*,»  et  M.  de  Béringhen,  seraient  alternativement  les 
chapelains  de  la  petite  Église  flottante.  On  faisait  chaque  jour  deux 
exercices,  auxquels  on  ajoutait  des  lectures  de  sermon  le  jeudi  et  le 
dimanche.  Dix-huit  nouveaux  convertis  de  l'île  de  Rhé,  voulant 
rejoindre  leurs  pasteurs,  Barbauld  père  et  fils,  furent  accueillis  sur 
le  vaisseau,  grâce  aux  sollicitations  des  quatorze. 

Le  r8  avril,  jour  de  Pâques,  le  Christian  State  mit  enfin  à  la 
voile  ;  le  mercredi  5  mai,  il  se  trouvait  à  la  hauteur  de  Douvres, 
où  MM.  Monginot,  de  Cagny,  de  Saint-Jean,  de  Cahanel,  Foucher, 
la  veuve  Cabaret  et  sa  fille,  se  firent  aborder  par  une  barque  de 
pêcheur^.  Le  jeudi  i3,  M.  de  Béringhen  et  le  reste  de  ses  com- 
pagnons débarquaient  à  Amsterdam,  après  avoir  été  quarante-huit 
jours  en  mer.  Ils  surent  en  arrivant,  qu'on  prêcherait  à  cinq  heures 
en  français,  dans  une  des  Eglises  flamandes,  comme  on  avait  cou- 
tume de  faire  tous  les  jeudis,  et  profitèrent  de  l'occasion.  Ce  fut  là 
qu'ils  chantèrent  les  psaumes  «pour  la  première  fois  au  son  des 
orgues,  qui  rendent  cette  symphonie  sacrée  si  mélodieuse  et  si 
touchante^».  Trois  jours  après,  Béringhen  racontait  par  écrit  son 
voyage  à  son  oncle,  «M.  D[u]  C[andal],  nouveau  réuni  à  Paris ^». 


'  Aussi  bien  que  M.  de  Cahanel  {Ibid.,  du    roi,    audiencier    en    la    chancellerie, 

p.  255).  était  fils  d'Isaac  Du  Candal,  receveur  des 

'  Cinquante  lettres,  p.  273.  deniers  royaux  pour  les  Eglises  réformées. 

'  Ibid.,  p.  278.  Il  épousa,  en  1648,  Susanne  de  Béringhen, 

*  Jacques   Du    Candal,  sieur   de  Fonte-  sœur  de  Jean  et  tante  de  Théodore, 
nailles,   né  en   i6ig,  conseiller  secrétaire 

\ 


394  Révocation  de  tEdit  de  Nantes  a  Paris. 

Vous  vous  mocquiez,  lui  dit-il,  du  pressentiment  que  j'avais  de  ma 
délivrance,  et  vous  m'écriviez  que  je  ferais  mieux  de  suivre  l'exemple 
de  tant  d'autres,  que  de  ni  amuser  à  ces  pensées  creuses,  qui  pour- 
raient bien  me  faire  périr  dans  un  cachot  •.  Enfin  il  le  sollicitait  à  la 
conversion  :  «Il  est  bien  triste,  mon  cher  oncle,  qu'ayant  paru  si 
longtemps  comme  une  colonne  au  temple  de  Dieu,...  vous  persistiez 
si  obstinément  dans  votre  abnégation,  et  que  toute  votre  famille 
s'affermisse  dans  la  même  révolte,  par  le  mauvais  exemple  que 
vous  lui  donnez  2». 

A  sa  femme  qui,  ayant  obtenu  la  jouissance  de  ses  biens  ^,  lui 
demande,  ainsi  qu'à  M.  de  Béringhen  père,  des  pouvoirs  et  consente- 
ments pour  se  charger  de  leurs  affaires,  il  répond^  le  22  février 
1689,  par  des  exhortations  et  par  un  refus  de  pouvoir.  Ce  refus 
irrite  la  jeune  femme,  d'autant  plus  encline  à  l'aigreur,  que  l'humeur 
processive  de  son  père,  contre  lequel  elle  plaide,  l'a  rendue  malade; 
cependant  elle  donne  connaissance  à  M.  de  Béringhen  de  la  décla- 
ration promettant  la  jouissance  de  leurs  biens  aux  réfugiés  qui  iront 
habiter  Hambourg  ou  le  Danemark.  Plus  tard,  elle  lui  reproche  de 
l'avoir  abandonnée,  l'informe  que  les  biens  des  fugitifs  vont  être 
confisqués  par  une  nouvelle  déclaration,  et  le  supplie  de  rentrer  en 
France.  Il  répond,  le  29  janvier  1690'':  «Tant  qu'il  n'y  aura  point 
de  libre  exercice  de  ma  religion  en  France,  j'aimerais  mieux  mourir 
que  d'y  retourner».  Il  lui  rappelle  qu'elle  a  partagé  son  dessein  de 
quitter  la  France,  la  conjure  d'abjurer  son  abjuration  et  son  amour 
«des  biens  du  monde»;  il  regrette  de  ne  la  voir  «remplie  que  de 
ses  affaires,  du  soin  de  ses  terres^  de  son  crédit  et  de  ses  procès, 
s'étourdissant  sur  les  malheurs  et  les  misères  publiques,  et  encore 
plus  sur  le  grand  et  éternel  intérêt  de  sa  conscience,  sans  en  vouloir 
calmer  les  remords^».  «Mes  lettres,  continue-t-il,  ne  vous  marquent 
ni  calamité  ni  misère  que  j'aie  endurées  depuis  que  je  suis  ici;  je  ne 
fus  jamais  plus  heureux  de  cœur  et  d'esprit.  M"^  Big..  ^  qui  est 
arrivée  depuis  peu,  nous  témoigne  à  tous  moments  sa  surprise  de 
la  douceur  et  de  la  tranquillité  que  nous  possédons,  au  lieu  de  tout 
ce  qu'on  lui  en  avait  représenté  à  Paris.  Vous  pouvez  savoir  par  ce 
qu'elle  écrit  assez  souvent  à  ses  proches,  ce  qu'elle  pense  de  la  féli- 
cité des  réfugiés^». 


'  Cinquante  lettres,  p.  243.  "  «Mmo  Bigot,   femme  du  sieur  de  Vil- 

"  Ibid.,  p.  244.  landry  et  de  Morogues,  rdfugié  lui-même 

■''  Par  brevet   du   3o  avril    1688  (O'  32).       en  llollnndei). 

*  Cinquante  lettres,  p.  307.  '  Cinquante  lettres,  p.  52 1. 

'  Ibid.,  p.  320. 


Prisons  et  Couvents.  SgS 

Le  22  septembre  1691,  il  adresse  une  longue  lettre  à  sa  belle- 
sœur,  M"""  de  Go3'on,  réfugiée  à  Greenwich,  près  Londres,  avec  une 
sœur  cadette.  II  la  met  en  garde  contre  les  épîtres  fallacieuses  par 
lesquelles  M'"'=  de  Béringhen  s'efforce  de  la  faire  revenir  en  France. 
Quels  adoucissements,  dit-il,  peut-on  espérer  «d'un  clergé  toujours 
persécuteur  et  barbare,  qui  fait  violer  si  impunément  les  droits  les 
plus  naturels  et  les  mieux  fondés  ?  Votre  sœur  elle-même  sait  qu'en 
dire  et  qu'en  croire,  puisqu'on  vient  d'enlever,  comme  de  dessous 
ses  yeux,  les  trois  petites  filles  d'une  dame  de  ses  plus  proches 
alliées'».  Il  engage  M"^  de  Goyon  à  cesser,  comme  il  a  fait  lui- 
même,  de  correspondre  avec  la  tentatrice  ^  : 

Ne  pouvant  plus  lui  tendre  la  main  par  les  manières  dures  et  insultantes 
dont  elle  a  reçu  mes  exhortations,  j'ai  cru  aussi  que,  pour  mon  repos  et  pour 
le  sien,  je  pouvais  me  soustraire  à  ses  sollicitations.  D'ailleurs,  vous  savez 
qu'elle  m'a  abandonné  bien  volontairement  à  tous  égards,  et  même  qu'elle 
s'est  fait  une  espèce  de  plaisir  de  me  mander  qu'elle  ne  voulait  point  aller  en 
Hollande. 

Ainsi  finit  cette  union,  brisée  le  jour  où,  étouffant  la  voix  de  sa 
conscience,  M""=  de  Béringhen  s'était  livrée  aux  prêtres,  pour  con- 
server sa  fortune.  Ardent,  généreux,  magnanime,  détaché  des  biens 
terrestres,  heureux  et  fier  de  souffrir  pour  sa  foi,  M.  de  Béringhen 
ne  pouvait  pardonner  le  reniement  de  cette  foi.  Après  s'être  long- 
temps et  vainement  épanchée  de  mille  manières,  sa  tendresse  con- 
jugale finit  par  s'émousser  et  disparaître.  Il  y  a  de  la  dureté  dans 
ce  mot  regrettable,  qu'on  voudrait  pouvoir  effacer:  «Je  ne  fus 
jamais  plus  heureux  de  cœur  et  d'esprit  ».  Un  mari  séparé  de  sa 
femme  ne  devait  point  parler  ainsi,  et  moins  encore  un  père  séparé 
de  sa  fille,  dont  il  ne  parle  que  dans  une  seule  des  Cinquante  lettres, 
pour  affirmer  que  Dieu  la  protégerait,  si  sa  mère  l'abandonnait, 
faute  de  pouvoir  l'emmener  à  l'étranger.  Ces  résolutions  héroïques, 
dans  lesquelles  un  devoir  se  subordonne  à  un  autre,  considéré 
comme  supérieur,  risquent  souvent  d'être  mal  comprises  ;  mais 
elles  sont  justifiées  par  les  circonstances.  Oui,  par  conscience  et 
pour  demeurer  fidèles  à  leurs  convictions,  un  grand  nombre  de 
pères  et  de  mères  abandonnèrent  les  enfants  qu'ils  ne  pouvaient 
conserver  qu'en  faisant  une  abjuration  hypocrite.  Ceux-là  plaçaient 
au  premier  rang  la  sincérité  religieuse.  D'autres,  et  en  plus  grand 
nombre,  se  résignèrent  à  l'hypocrisie  par  amour  paternel.  Ce  n'est 

'  Cette   dame   n'est   pas    une   sœur    de  -  Cinquante  lettres,  p.  347. 

M.  de  Béringhen. 


Sgô  Révocation  de  V Edit  de  Nantes  à  Paris. 

pas  le  moindre  crime  du  despotisme  que  d'avoir  créé  cette  collision 
des  devoirs  qui,  dans  l'ordre  normal,  s'enchaînent  si  naturellement. 
Il  serait  injuste  d'accuser  M.  de  Béringhen  d'oubli  envers  sa  fille  ; 
car  l'invocation  suivante  termine  l'ouvrage  que  nous  avons  tant  de 
fois  cité  :  Acte  d'intercession  dans  mes  prières,  depuis  la  révolte  de 
ma  femme.  «Fais,  Seigneur,  que  nous  puissions...  élever  en  ta 
crainte  l'enfant  que  tu  nous  as  donnée  en  ton  amour.  O  mon  Dieu, 
garde-la  en  ton  nom.  Sanctifie-la  par  ta  vérité.  Préserve-la  de  la 
corruption  et  de  la  superstition  qui  l'environnent,  et  ne  permets 
point  qu'elle  en  soit  entachée.  Arrose  cette  jeune  plante,  etc.» 

Théodore  de  Béringhen,  l'un  des  principaux  réfugiés  de 
Hollande  et  non  le  moins  zélé,  servit  avec  ardeur  la  cause  de  ses 
coreligionnaires  ;  il  prit  une  grande  part  aux  travaux  de  la  Com- 
mission des  huit,  laquelle  demanda  vainement  aux  plénipotentiaires 
protestants  réunis  à  Ryswick  d'obliger  Louis  XIV  à  rétablir  l'édit 
de  Nantes'.  Il  écrivait  en  1702^  à  Bénédict  Pictet,  professeur  en 
théologie  à  Genève  : 

Je  vous  supplie  de  dire  à  M.  Minutoli  que  je  ne  prends  point  la  qualité  de 
marquis;  je  suis  conseiller  au  Parlement  de  Paris,  puisque  ma  charge  subsiste 
et  que,  par  une  Providence  singulière,  on  n'y  touche  pas  '.  Peut-être  se 
relèvera-t-elle  de  la  poudre  et  de  l'obscurité  avec  l'Église  à  laquelle  elle  était 
attachée  de  droit.  Dieu  m'a  fait  la  grâce  d'en  laisser  la  robe  à  la  grande 
prostituée,  à  la  femme  du  moderne  Putiphar,  de  ne  me  point  souiller  du  vin  de 
ses  paillardises. 

Dans  une  autre  lettre,  également  inédite,  du  i^"'  janvier  1706,  il 
remercie  Pictet  d'avoir  composé  les  Cantiques  du  psautier,  et  s'ex- 
prime ainsi:  Je  vous  prie  de  «faire  achever  l'Abrégé  de  l'histoire 
ecclésiastique  de  Bionens  *,  comme  je  l'ai  demandé  dans  l'avertisse- 
ment sur  la  traduction  française  que  je  fis  imprimer  à  Rotterdam 
en  1700».  Il  ajoute  : 

Le  temps  est  plus  que  jamais,  si  je  ne  me  trompe,  de  faire  réimprimer 
votre  Théologie  avec  vos  additions.  Je  serai  toujours  de  sentiment  que  vous 

'  Voir  Bullet.,  XI,  94,  io3;  2'  série,  II,  1688,    ainsi   que  celles   de  Le  Coq    et   de 

2i'>i,  et  Les  premiers  pasteurs  du   Désert,  Muisson;    mais  le   décret  de  suppression 

II,  276,  282  et  327.  de  celle  de  Muisson   avait  seul   été  enre- 

''  Lettre   inédite,  dont    nous  avons  une  gistrc  (Fr.  17122,  f"  12). 

copie  faite    en  Hollande   par  M.    Francis  «  Voir  Eug.   de  Budé,    Lettres   inédites 

Waddington.    Elle    renferme    des    détails  adressées  à  Turettini,    I,  ()6.   De  Bionens 

bibliographiques  relatifs  aux  publications  est    aussi    l'auteur    d'une    traduction    de 

de    M.  de    Valonne,    moine    converti    et  Job  et  des  Psaumes  parue  en  1729  {Ibid., 

protégé  par  Béringhen  (Papiers  Coquerel).  111,  172). 

'  Elle  avait  été  supprimée  le  24  janvier 


Prisons  et  Couvents.  897 

[n']y  celiez  le  nom  des  sectaires,  surtout  des  modernes  qui,  depuis  la  mort 
de  Guillaume,  haussent  plus  la  tète  et  le  nez  en  ce  paj^s-ici  qu'ils  n'avaient  fait 
depuis  le  sj'node  de  Dordrecht,  Pélasgiens,  Arminiens,  Pajonisies  et  encore 
les  Sociniens,  avec  lesquels  les  Arminiens  ne  fraternisent  que  trop.  Je  sais 
ce  que  vous  me  fîtes  l'honneur  de  me  mander,  il  y  a  quelques  années,  que 
c'était  pour  les  épargner.  Mais  quand  le  mal  est  à  son  comble  et  la  hardiesse, 
au  dernier  degré  de  l'effronterie,  quel  ménagement  ou  quelle  espérance  avec 
de  telles  gens?...  J'ai  fait  ce  qui  était  de  mon  faible  ministère,  en  procurant 
l'édition  de  cinq  ou  six  ouvrages  de  prosélytes  de  différents  ordres,  dont  j'es- 
père un  heureux  succès  avec  la  bénédiction  de  Dieu'...  J'ai  toujours  dans 
l'esprit  que  Dieu,  qui  a  fait  qu'entre  200,000  réfugiés,  je  sois  le  seul  qui  puisse 
me  glorifier  d'être  mari  sans  famne,  pire  sans  enfant,  conseiller  sans  charge  et 
riche  sans  fortune,  m'a  averti  par  là  de  me  consacrer  tout  entier  à  la  consola- 
tion et  au  soulagement  de  mes  frères  réfugiés,  au  relèvement  des  tombés  et  à 
l'avancement  du  règne  de  mon  Rédempteur.  La  conscience  me  rend  témoignage 
devant  lui  que  je  m'en  suis  acquitté  selon  mon  pouvoir  et  l'accès  que  Dieu  m'a 
donné  ici  auprès  des  puissances  qui  nous  gouvernent. 

L'aigreur,  l'intolérance  et  la  satisfaction  de  soi-même  qui  régnent 
dans  cette  lettre,  gâtent  un  peu  le  personnage.  On  regrette  de 
rencontrer  dans  cette  âme,  ferme  et  dévouée  jusqu'à  l'héroïsme, 
un  peu  de  pharisaïsme,  en  même  temps  que  d'étroitesse  et  de  vio- 
lence à  l'égard  de  ceux  qui  travaillaient  à  élargir  et  à  vivifier  les 
formules  desséchées  du  scolasticisme  protestant. 

Malgré  son  abjuration,  M""=  Th.  de  Béringhen  faillit  se  voir 
enlever  sa  fille.  Au  mois  de  septembre  1690,  M"'=  de  La  Force, 
nouvelle  catholique,  étant  au  couvent  de  Sainte-Marie,  demandait 
que  sa  cousine-germaine,  la  fille  de  M.  de  Béringhen,  le  conseiller, 
élevée  près  de  sa  mère  par  deux  gouvernantes  mauvaises  catho- 
liques, fût  mise  avec  elle  dans  son  couvent  {But/et.  II,  562).  —  Nous 
ignorons  quelle  était  la  nommée  Béringhen  qui  fut,  par  ordre  du 
7  janvier  171 7,  transférée  du  Petit-Châtelet  à  rHôpital-Général(0' 61). 


'  Il  mentionne  ces  prosélytes  à  la  page  montré,  prosélyte  depuis  quatre  ou  cinq 

413  des  Cinquante  lettres:  «M.  Le  Vassor,  ans,    travaille  actuellement    à  Leiden  sur 

ci-devant  prctre  de  l'Oratoire  et  à  présent  les  Pères  et  sur   les   historiens  ecclésias- 

célèbre  prosélyte,  vient  de  mettre  au  jour  tiques,  l.e  sieur  Deschamps,  président  au 

un  traité    de  la    manière  d'examiner   les  séminaire    de    Saint-Amant    de     Douay, 

différends   de  religion,  où  il  explique  en  nous    a   fait   connaître    la  sincérité  de  sa 

habile  homme  les  motifs  de  son  change-  conversion  par  un  petit  livre,  qui  a  pour 

ment.  Le  Père  Lowius,  capucin  et  prédi-  titre:  Exposition  solide  et  historiq.  delà 

cateur    de  Masstricht,    a   aussi    donné  les  religion  chrét.  opposée  aux  erreurs  de  la 

siens.   Le  Père  Oudin,  de  l'ordre  de  Pré-  communion  de  Rome  ». 


398  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Parts. 


VRIGNY  (DE) 


Des  dix  enfants  de  Georges  Le  Clerc,  baron  de  Juigné  en 
Anjou,  et  d'Elisabeth  des  Nouhes,  trois  au  moins  méritent  d'être 
rangés  parmi  les  confesseurs  de  la  foi  dont  Du  Plessis-Mornay, 
aïeul  de  leur  mère,  avait  été  un  des  plus  admirables  repré- 
sentants. 

Le  troisième,  Benjamin,  sieur  de  Verdelle,  ancien  capitaine  de 
vaisseau  {Btillet.,  3''  sér.,  I,  200),  marié  à  Catherine  Le  Taud,  et 
témoin,  en  i685,  de  l'inhumation  de  Paul-Henri  de  Brion,  sieur  de 
La  Contaudière,  fut  mis  au  Grand-Châtelet  pour  la  R.  le  11  février 
1686.  Conduit  le  20  à  la  Bastille,  il  fut  transféré  au  Château 
d'Angers,  par  ordre  du  4  août  1687,  et  probablement  expulsé  du 
royaume  (Fr.  7o5i  f°^  295, 802).  Nous  trouvons,  en  effet,  un  Verdelle 
parmi  les  officiers  d'infanterie  qui  servaient  dans  l'armée  de 
Guillaume  (Agnew,  III,  i5i). 

Le  quatrième,  Philippe,  sieur  de  Vrigny-Joigny,  marié  à  la 
veuve  de  Louis  de  Refuge,  morte  protestante  en  1687,  vint  à  Paris 
au  moment  de  la  Révocation,  avec  sa  sœur  Marie,  veuve  d'Urbain 
Gaudicher,  sieur  d'Averse,  dans  le  dessein  de  s'évader.  Tous  deux 
obtinrent,  du  i5  au  28  octobre,  la  permission  d'y  prolonger  leur 
séjour  d'une  quinzaine  (Fr.  7060  f"  196);  mais  tandis  que  Marie 
réussit  à  s'enfuir  à  Berlin  avec  sa  fille  Elisabeth  ',  Philippe  fut  mis 
à  la  Bastille  pour  refus  d'abjurer,  et  transféré  dans  le  couvent  de 
Saint-Magloire  par  ordre  du  9  mai  1687.  Le  i5  juillet,  le  P.  Bordes 
suppliait  La  Reynie  d'en  débarrasser  la  maison  : 

M.  de  Vrigny-Joigny,  que  j'ai  vu  quatre  ou  cinq  fois  à  la  Bastille,  paraît 
d'abord  de  bonne  foi,  témoignant  être  prêt  de  reconnaître  les  Pères;  mais 
quand  on  le  presse,  comme  il  arriva  la  dernière  fois  en  présence  de  M.  de  La 
Noue,  il  se  défend  comme  les  autres,  et  demande  au  moins  un  an  pour  étudier 
à  fond.  Une  communauté  écartée  lui  serait  plus  propre,  où  il  trouvât  facile- 
ment des  livres  sans  dispute,  dont  il  cherche...  Ainsi,  aucune  de  nos  maisons 
de  Paris,  s'il  vous  plait,  où  il  y  en  a  déjà  assez.   Je  m'imagine,  au  contraire. 


'  Elle    arrivait    en    )686    à    Berlin,    où       elle  et  pour    sa    tilli;    (Krnian    et  Reclam, 
lortement  recommandée  par  les  autorile's       IX,  12). 
lie  Berne,  elle  obtint    une   pension   pour 


Prisons  et  Couvents.  899 

qu'on  ne  songe  qu'à  nous  en  délivrer  dans  ce  changement  général,  comme  de 
gens  qui  ne  sont  pas  moins  désespérés  que  tous  les  autres  que  j'ai  vus  à  la 
Bastille,  et  qui  sont  bien  aises  de  donner  le  spectacle. 

Vous  trouverez  bon,  au  moins,  Monsieur,  que  je  parle  en  particulier  pour 
la  maison  de  Saint-Magloire,  où  je  suis;  c'est  un  séminaire  exposé  aux  yeux 
de  toute  la  France,  d'où  il  nous  vient  beaucoup  de  jeunes  ecclésiastiques. 
Tandis  qu'on  nous  a  donné  des  huguenots  qui  eussent  quelque  disposition  à 
profiter,  cela  n'est  pas  mal  allé,  et  de  douze  que  nous  avons  eus  par  ordre 
du  roi  et  de  Messieurs  ses  officiers,  huit  se  sont  convertis,  sans  compter  les 
autres  qui  sont  venus  de  temps  en  temps.  Mais  pour  ce  qui  est  des  autres,  le 
lieu  ne  sert  qu'à  causer  un  plus  grand  scandale.  Nous  en  avons  encore  deux, 
M.  Le  Coq  et  M.  de  Thors.  M.  le  marquis  de  Seignelay  ne  s'est  point  trompé 
sur  le  premier,  quand  il  a  dit  à  notre  R.  P.  général,  qu'on  savait  bien  qu'il 
avait  pris  son  parti,  mais  que  c'était  afin  de  lui  fermer  entièrement  la  bouche. 
On  n'a  rien  négligé  pour  cela.  Mais  quand  nous  nous  vîmes  menacer  de 
M.  de  Thors,  que  j'avais  vu  à  la  Bastille  le  plus  extraordinaire  des  hommes, 
j'en  avertis  M.  le  marquis  de  Ménars,  patron  de  M.  Le  Coq,  pour  détourner  le 
coup  qui  achèverait  de  perdre  son  ami,  quelque  précaution  que  nous  prenions 
pour  les  écarter.  Aussi  nous  avons  vu  que  l'ordre  de  M.  de  Thors  avait  été 
d'abord  pour  Saint-Lazare,  où  il  y  a  certainement  un  lieu  plus  propre  que 
tout  autre  pour  ces  Messieurs;  mais  nous  savons  que  ce  ne  fut  qu'à  la  sollici- 
tation du  neveu  de  M.  de  Thors,  que  le  marquis  de  Seignelay  effaça  Saint- 
Lazare  pour  mettre  Saint-Magloire.  J'en  parlai  dimanche  au  soir  à  M.  de 
Ménars,  qui  eût  bien  souhaité  redemander  le  changement  avant  son  départ 
pour  son  département,  quand  ce  ne  serait  que  pour  intimider,  s'il  y  a  moyen, 
M.  Le  Coq;  il  me  conseilla  de  prendre  la  liberté  d'en  écrire  moi-même  à 
M.  de  Seignelay,  ce  que  je  crois  assez  faire,  Monsieur,  en  me  donnant  l'hon- 
neur de  vous  le  communiquer.  Vous  userez  de  tout  selon  votre  prudence, 
j'oubliais  à  vous  dire.  Monsieur,  que  ce  voisinage  de  M.  de  Thors  avec  l'insti- 
tution où  est  M.  le  comte  d'Aunay,  son  jeune  neveu,  n'a  pas  beaucoup  servi  à 
celui-ci,  que  je  trouvais  mieux  disposé  auparavant  (Fr.  7o53,  f"  8). 

Ainsi  les  convertisseurs  avouaient  leur  impuissance,  et  l'espèce 
de  terreur  que  leur  inspiraient  des  hommes  au  caractère  solidement 
trempé,  résistant  pacifiquement  à  la  force  pour  obéir  à  Dieu  et  à 
la  persuasion  intérieure,  c'est-à-dire  à  la  vérité  telle  qu'ils  la  conce- 
vaient et  qu'ils  se  l'étaient  appropriée.  Ce  que  ces  prêtres  aveugles 
appelaient  naïvement  obstination,  opiniâtreté,  scandale,  c'était  le 
témoignage  le  plus  éclatant  rendu  à  la  noblesse  de  la  nature 
humaine  par  ses  plus  dignes  représentants. 

Conformément  à  la  requête  des  Oratoriens,  on  envoya  M.  de 
Vrigny  au  prieuré  de  Saint-Martin-des-Champs  (Fr.  7o53  f"  164), 
puis  à  la  Bastille,  d'où  il  fut  transféré  au  château  de  Loches,  par 
ordre  du  4  août,  et  remis  à  son  frère  aîné  Jacques,  par  ordre  du 
10  octobre  (O'  3i).  En  conséquence  de  sa  conversion,  le  marquis 
venait   d'obtenir  une  pension    de    1000    livres,   de    même  que   la 


400  Rcvocatioii  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

baronne  de  Juigné.  Ils  n'eurent  aucune  influence  sur  Philippe,  qu'il 
fallut  expulser  du  royaume  comme  inconvertissable.  Nous  avons 
dit  ailleurs  {Premiers  past.  du  Désert,  II,  276)  la  part  qu'il  prit  aux 
travaux  de  la  commission  des  huit  '  qui,  lors  de  la  paix  de  Ryswick, 
avait  entrepris  de  faire  rendre  aux  protestants  tous  les  droits  que 
leur  avait  enlevés  la  Révocation.  M.  de  Vrigny  a  publié  une 
Défense  du  Parlement  d'Angleterre,  Rotterd.,  1692,  in-12,  et  un 
Examen  des  sermons  de  Jacquelot,  qui  lui  valut  les  «remontrances 
fortes  et  fraternelles»  du  synode  de  Nimègue  (lôgS),  lequel  n'en- 
tendait pas  qu'on  écrivît  «  sur  des  matières  doctrinales  sans  passer 
par  l'examen  de  ceux  qui  sont  établis  pour  ce  sujet».  —  Jacob- 
Philippe  de  Vrigny,  inscrit  en  1691  parmi  les  étudiants  de  Leide, 
était  sans  doute  son  fils. 

Pierre-Jean-Georges,  sieur  de  Villiers,  sixième  fils  de  Georges 
Le  Clerc  de  Juigné,  mourut  au  For-l'Evéque,  ainsi  que  nous  l'ap- 
prend une  lettre  du  i5  décembre  1686,  insérée  par  Jurieu  dans  ses 
Lettres  pastorales,  I,  187:  «Nous  ne  devons  pas  refuser  place  dans 
le  catalogue  de  nos  martyrs  à  M.  de  Villiers,  cadet  de  la  maison  de 
Juigné  qui  est  assez  connue.  Ce  gentilhomme  fut  arrêté  à  Francy 
proche  Boulogne,  cherchant  à  se  sauver.  On  le  mena  à  Calais,  d'où 
l'intendant  le  renvoya  à  Paris,  où  il  fut  mis  dans  les  prisons  du 
For-l'Evêque.  II  y  est  demeuré  depuis  le  huitième  de  janvier 
jusqu'au  22  d'août  dernier.  Durant  tout  le  temps  de  sa  prison,  il 
a  prêché  par  ses  actions  et  par  ses  paroles  de  la  manière  du  monde 
la  plus  efficace.  Il  était  savant  et  pieux,  de  sorte  qu'il  confondait 
tous  les  convertisseurs  d'une  manière  qui  édifiait  les  autres  prison- 
niers qui  souffraient  pour  la  même  cause.  Le  premier  président  prit 
un  jour  la  peine  de  venir  lui-même.  Il  entra  en  matière.  Mais  la 
partie  se  trouva  si  inégale  entre  lui  et  M.  de  Villiers,  qu'il  fut  con- 
traint de  la  quitter  en  lui  disant  ce  qu'autrefois  un  cardinal  disait  à 
l'Arioste,  au  sujet  de  son  poème  de  Roland  furieux:  O  Iddio,  dove 
liavete  pigliate  tante  coyonnerie?  O  Dieu,  où  avez-vous  pris  tant  de 
coyonneries?  Réponse  bien  digne  de  la  gravité  d'un  premier 
magistrat  sur  une  affaire  aussi  sérieuse.  M.  de  Villiers  eut  à 
essuyer  toute  sorte  de  gens,  des  gens  d'Eglise,  des  gens  d'épée,  et 
de  toutes  les  attaques  il  se  démêla  toujours  avec  un  succès 
admirable.  Les  incommodités  de  la  prison  le  firent  tomber  dans 
un  cours  de  ventre,  qui  dégénéra  en  flux  de  sang,  dont  il  est  mort 


'  Composée  de  trois  pasteurs:  Orillard,       MM.  île  Peray,   de  Chcnaille,   de    Vrigny 
Klie  Benoit,  Jurieu,   et   de   cinq  laïques:       et  Th.  de  Béringlien. 


Prisons  et  Couvents.  401 

au  bout  de  six  semaines.  Durant  son  mal,  on  lui  refusa  tout 
commerce  avec  les  autres  prisonniers  de  sa  religion:  il  ne  vit  que 
des  persécuteurs  et  des  tentateurs,  Mais  on  a  pourtant  su  par 
ceux-là-mêmes,  qu'il  n'a  point  cessé  de  louer  Dieu  et  de  le  bénir  de 
ce  qu'il  mourait  en  défendant  sa  vérité  et  pour  la  défendre  :  son 
âme  a  toujours  été  élevée  vers  le  ciel  ;  ses  discours,  pleins  de 
piété,  de  détachement  du  monde,  et  d'un  désir  ardent  pour  le 
ciel». 

Louise-Henriette  de  Crux,  fille  du  marquis  de  Courboyer, 
décapité  en  1669,  s'était  réfugiée  en  Angleterre  avec  sa  mère  en 
1686.  Ne  pouvant  vivre  loin  du  sol  natal,  ces  dames  revinrent  en 
Normandie  où  elles  feignirent  d'abjurer,  et  Louise-Henriette  épousa, 
en  1693,  son  cousin-germain  Samuel  Le  Clerc  de  Juigné,  fils  du 
frère  aîné  des  précédents.  En  1699,  la  mère  et  la  fille  étaient 
signalées  comme  mauvaises  catholiques;  la  marquise  de  Courboyer 
fut  envoyée  au  château  de  Nantes,  tandis  que  M""'  Samuel  Le  Clerc 
fut  transférée  de  la  prison  de  Tours  aux  Nouvelles-Catholiques  de 
Paris.  Son  mari  reçut,  dans  le  courant  d'avril  1700,  l'ordre  de  l'y 
ramener  lui-même  (O*  44). 


THORS  (DE) 


De  même  que  l'invincible  constance  de  M.  de  Vrign}^, 
celle  de  M.  de  Thors  inspirait  aux  convertisseurs  une  sorte 
d'effroi.  Renaud  de  Pons,  marquis  de  Thors,  était  né  en  1646 
du  mariage  d'Isaac  de  Pons,  marquis  de  La  Caze,  et  de  Marie  de 
Madelaine.  La  compagne  digne  de  lui  qu'il  avait  épousée  en  1670, 
Judith  de  La  Rochefoucauld,  veuve  de  Charles  Poussart,  sieur  de 
Linières^  lui  donna,  selon  La  France  protestante  VI  587  a,  trois  en- 
fants: Louis-Guy,  Auguste-François,  et  Henriette.  Malgré  les 
entraves  apportées,  en  1682,  à  l'exercice  du  culte  dans  son  château 
de  Douhet  (Charente-Inf.),  il  y  avait  encore,  le  3  août  i685,  un 
«exercice  réel»,  qui  fut  supprimé  par  arrêt  en  septembre.  Le  21  de 
ce  mois,  Colbert  de  Croissy  sollicitait  le  marquis  à  l'abjuration,  dans 
une  lettre  qu'il   lui  fit  remettre    par  De  Gourgues,   intendant   du 


402  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

Limousin.  Le  6  octobre,  Louvois  écrivait  à  celui-ci  de  ne  rien  faire 
contre  De  Thors,  et  les  autres  gentilshommes  de  la  contrée  venus 
à  Paris  pour  échapper  à  la  dragonnade;  il  ajoutait  que  Sa  Majesté 
prendrait  soin  de  leur  faire  parler  par  leurs  parents.  Le  22  novembre, 
le  roi  lui-même  écrivait  au  marquis  pour  le  porter  à  se  convertira 
Le  3o,  Colbert  de  Croissy  invitait  encore  De  Gourgues  à  ne  pas 
envoyer  de  garnison  chez  le  marquis  avant  le  1 5  janvier,  parce  que 
Sa  Majesté  avait  quelque  espérance  qu'il  se  résoudrait  à  se  faire 
instruire.  Comme  on  découvrit  qu'il  se  préparait  à  passer  à  l'étran- 
ger avec  Emard  de  Pons,  comte  d'Aunay,  «son  jeune  neveu», 
tous  deux  furent  définitivement  arrêtés. 

Louvois  écrivait,  le  8  mars  1686,  à  De  Gourgues:  «Le  roi 
ayant  fait  mettre  à  la  Bastille  le  marquis  de  Thors  et  le  comte 
d'Aunay,  Sa  Majesté  désire  que  vous  fassiez  arrêter  le  neveu 
de  ce  dernier».  Et  le  10:  «L'intention  du  roi  est  que  vous 
fassiez  saisir  toutes  les  terres  de  MM.  de  Thors  et  d'Aunay,  et 
mettre  M"'=  de  Thors  et  sa  fille  dans  des  couvents  de  votre  départe- 
ment séparés,  jusques  à  ce  qu'elles  soient  converties».  Le  19  avril, 
Seignelay  autorisa  le  duc  de  La  Rochefoucauld  à  rendre  visite  au 
marquis,  dans  le  vain  espoir  que  celui-ci  se  laisserait  ébranler  par 
les  exhortations  de  son  parent.  On  lit  dans  une  curieuse  lettre  datée 
de  Paris  le  i'^"'  mai:  «MM.  de  Thors  et  d'Aunay  sont  toujours  à 
la  Bastille,  et  il  n'y  a  point  d'apparence  qu'ils  en  sortent  si  tôt, 
attendu  leur  obstination.  Tous  les  enfants  de  M.  de  Thors  sont  catho- 
liques et  le  roi  les  a  fort  bien  reçus»  {Ballet.,  II,  173).  L'abbé 
Gerbais,  l'un  des  principaux  convertisseurs,  ne  se  bornait  pas  à 
écrire,  le  27  avril,  à  La  Reynie:  «M.  le  marquis  de  Thors  est  dans 
une  obstination  qui  me  paraît  invincible»  (Fr.  7o53  f"  i36);  à 
diverses  reprises  il  supplia  le  lieutenant  de  police  d'en  délivrer  la 
Bastille.  De  leur  côté,  les  P.  de  l'Oratoire  n'en  voulaient  à  aucun 
prix,  et  le  P.  Bordes  le  déclarait  «le  plus  extraordinaire  des  hommes». 
Afin  d'empêcher  qu'on  le  mît  chez  eux,  ils  recoururent  au  crédit 
de  M.  de  Ménars,  intendant  de  la  généralité  de  Paris,  qui  persuada 
Seignelay  d'envoyer  le  marquis  à  Saint-Lazare,  malgré  le  régime 
fort  dur  de  l'établissement;  mais  à  la  sollicitation  d'un  neveu  du  pri- 
sonnier, le  secrétaire  d'État  substitua,  sur  l'ordre  du  12  juin  1686,  le 
mot  Saint-Magloire  à  celui  de  Saint-Lazare.  Les  plaintes  réitérées 
du  P.  Charles  Bordes  sur  le  «grand  scandale»  que  la  présence*^ du 
marquis  causait  dans  le  séminaire  de  Saint-Magloire  (voir  sa  lettre  du 

'  Arcli.  du  niinist.  des  aff.  étr.  France,  978.  Noie  de  M.  \.  Weiss. 


Prisons  et  Couvents.  408 

i5  juillet  1687  à  l'art.  De  Vrigny),  produisirent  enfin  leur  effet:  le 
marquis  fut  envoyé  à  l'abbaye  de  Saint-Victor. 

Quant  au  comte  d'Aunay,  inutilement  visité  le  7  juillet  1686 
par  la  comtesse  de  Miossens,  Elisabeth  de  Pons,  dame  de  Bourg- 
Charente  et  nouvelle  catholique,  nous  ignorons  le  moment  précis 
où  il  quitta  la  Bastille,  dans  le  jardin  de  laquelle  il  eut,  à  partir  du 
12  août,  la  permission  de  se  promener  trois  fois  par  semaine.  Le 
P.  Bordes,  qui  l'avait  «  trouvé  beaucoup  mieux  disposé  auparavant», 
regrettait  qu'on  l'eût  aussi  envoyé  à  Saint-Magloire,  où  il  s'endur- 
cissait par  le  voisinage  de  son  oncle.  Il  y  resta  jusqu'à  l'heure  de  sa 
libération.  Par  ordre  du  27  février  1688,  l'oncle  et  le  neveu  furent 
conduits  à  Mons  en  Hainaut  et  expulsés  du  roj'aume,  vivant 
témoignage  de  l'impuissance  du  despotisme  à  courber  des  âmes 
fières  qui  s'humilient  devant  Dieu. 

Nous  ignorons  également  quand  et  comment  la  marquise  de 
Thors  et  sa  fille  sortirent  des  couvents  de  Normandie,  où  on  les 
avait  enfermées.  Fut-ce  par  la  fuite  ?  La  chose  ne  serait  point 
impossible;  car  le  i5  avril  1688,  Seignelay  ordonnait  à  IVIilet  de 
Jeurre,  lieutenant-général  de  l'Aunis,  de  veiller  à  ce  qu'elles  ne 
s'embarquassent  point  à  La  Rochelle  pour  quitter  le  royaume,  et 
d'envoyer  à  Paris  M"''  de  Thors  qu'on  disait  en  de  «bonnes  dispo- 
sitions. »  La  lettre  du  secrétaire  d'État  était  à  peine  arrivée  à 
destination,  que  M""'  et  M"'=  de  Thors,  découvertes  à  Paris  le  20, 
furent  arrêtées  et  envoyées,  la  fille,  aux  Nouvelles-Catholiques,  et 
la  mère,  au  couvent  de  Notre-Dame  de  Soissons.  Le  24,  Seignela}' 
écrivait  à  la  mère  Garnier:  «Le  roi  veut  que  M"^  de  Thors  soit 
remise  à  M""'  de  Miramion;  ainsi  il  faut  que  vous  la  conduisiez  chez 
elle  aussitôt  que  vous  aurez  reçu  ce  billet.  A  l'égard  de  sa  femme 
de  chambre  et  de  celle  de  sa  mère,  gardez-les  et  tâchez  de  les 
convertir».  Cinq  mois  plus  tard,  il  fallut  reconnaître  que  M""  et 
M"*  de  Thors,  ainsi  que  M"^  Fradin,  l'une  des  femmes  de  chambre, 
étaient  inconvertissables.  Par  ordre  du  24  septembre,  elles  furent 
conduites  à  Mons  et  expulsées  du  royaume,  tandis  que  l'autre 
femme  de  chambre  demeurait  aux  Nouvelles-Catholiques  (O'  82). 

La  phrase  citée  ci-dessus:  «Tous  les  enfants  de  M.  de  Thors 
sont  catholiques  et  le  roi  les  a  fort  bien  reçus»,  ne  devait  donc 
s'appliquer  qu'aux  fils.  Même  avec  cette  portée  restreinte,  elle  n'était 
pas  d'une  entière  exactitude  ;  car  tandis  que  Louis-Guy  devint 
colonel  du  régiment  de  Flandre,  Auguste-François,  au  contraire, 
fut  envoyé  au  château  de  Nantes,  en  1700,  comme  relaps  incorrigible. 
Après  avoir  dirigé  à  Utrecht  une  pension  où  fut  élevée  la  comtesse 


404  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

douairière  de  Reuss,  la  marquise  passa  dans  la  maison  des  dames 
françaises  de  Schiedam,  auxquelles  la  noblesse  de  Hollande  confiait 
l'éducation  de  ses  filles.  Elle  mourut  en  1723  (Erman  et  Reclam). 


LEVESQUE  DE  FOUROULTE*  (LOUIS) 


Ce  page  du  maréchal  de  Schomberg  était  originaire  de  Saint- 
Maixent,  et  tenta  vainement  une  première  fois  de  passer  à  l'étranger, 
après  avoir  trouvé  asile  à  l'ambassade  de  Hollande.  Arrêté  dans 
sa  fuite,  il  fut  jeté  dans  les  prisons  d'Amiens,  puis  ramené  au  For- 
l'Évêque,  le  i5  février  1686.  Au  mois  de  septembre,  Auzillon  le 
transférait  de  la  prison  de  l'Abbaye  au  Petit-Châtelet.  En  marge 
d'un  État  des  prisonniers  du  mois  de  janvier  1687,  La  Reynie  a 
écrit  vis-à-vis  du  nom  de  Levesque  :  «Il  professe  de  persévérer 
jusques  à  la  mort».  En  conséquence,  le  fidèle  confesseur  fut  envoyé 
au  château  de  Saumur,  par  ordre  du  28  du  même  mois,  et  expulsé 
du  royaume  l'année  suivante  (Fr.  7o5i  f°^  241,  264,  285,  3o5  et 
O'Si).  Il  se  réfugia  en  Angleterre  et  y  épousa,  en  1698,  Bénigne  de 
Royère,  qui  lui  donna  une  fille,  Bénigne,  mariée  à  Claude  d'Assas 
en  1724.  Veuf  et  arrivé  au  terme  de  sa  carrière  (1748),  Levesque 
testa  en  faveur  de  ses  deux  petites-filles,  Marie-Anne-Bénigne 
d'Assas  et  Jeanne  d'Assas,  en  déshéritant  leur  frère  Louis-Claude, 
sans  doute  parce  qu'il  était  retourné  en  France.  «Je  conjure  mes 
petites-filles,  disait-il  en  terminant,  de  ne  jamais  passer  en  France 
pour  hériter  des  terres  et  biens  que  nous  y  avons  laissés,  à  moins 
que  cette  sainte  religion  n'y  soit  rétablie». 

Sur  une  liste  des  non  convertis  du  16  janvier  1686,  figure 
Levesque,  cocher  du  sieur  Falaiseau  (Fr.  7o5i  f°  94). 

'  I.e  Biillet.,  XIII,  25i,  écrit:  De  Ponroncc. 


Prisons  et  Couvents.  406 


LES  SAINTE-HERMINE 


On  sait  l'ardeur  fébrile  et  nullement  désintéressée  que,  bien 
avant  la  Révocation,  M™*  de  Maintenon  déploya  pour  attirer  à  sa 
nouvelle  religion  les  membres  de  sa  famille,  et  la  résistance  mo- 
mentanée mais  «  infiniment  glorieuse  au  calvinisme»,  suivant  l'ex- 
pression de  M™"  de  Caylus*,  que  lui  opposèrent  M"^  de  Caumon 
d'Adde  et  deux  jeunes  Sainte-Hermine  de  la  branche  aînée,  le  frère 
et  la  sœur.  On  sait  comment  la  toute  puissante  dame  réussit  à  en- 
lever les  enfants  de  son  cousin  Philippe  Le  Vallois,  marquis  de 
Villette-Murçay,  et  à  les  faire  catholiques  pendant  qu'il  voguait  vers 
les  Indes-Occidentales,  où  elle  l'avait  envoyé  à  dessein.  Au  retour, 
le  marquis  laissa  éclater  sa  légitime  indignation.  Mais  quelques 
années  plus  tard,  il  s'apaisa  si  bien  que,  l'ambition  étouffant  la  voix 
de  la  conscience,  il  abjura  le  20  décembre  i685.  Douze  jours  après, 
il  obtenait  l'épaulette  de  chef  d'escadre.  Le  tentateur  avait  été 
l'abbé  de  Fénelon^  inaugurant  sa  mission  de  Saintonge  par  ce  coup 
d'éclat,  qui  le  mit  bien  en  cour,  surtout  auprès  de  M"'=  de  Main- 
tenon.  Peut-être  le  controversiste  peu  scrupuleux  crut-il  un  instant 
à  la  sincérité  de  son  prosélyte;  dans  ce  cas,  l'illusion  ne  dura  guère  ; 
car  il  écrivait,  le  16  janvier  1686,  à  M"""  de  Beauvilliers^:  «Il  faut 
vous  dire  en  grand  secret  que  j'ai  découvert  par  les  écrits  de 
M.  de  Villette,  qu'il  m'a  confiés,  qu'il  est  très  mal  converti;  il  ne 
croit  point  ce  que  l'Eglise  croit.  Ne  me  nommez  pas  ;  mais  vous 
ferez  une  bonne  oeuvre  de  faire  qu'on  l'empêche  doucement  de 
communier,  et  qu'il  s'instruise».  —  M™'=  de  Caumon  d'Adde,  sœur 
du  marquis,  abjura  deux  jours  après  lui.  II  n'en  fut  pas  de  même 
de  leur  sœur  Madelaine,  mariée  à  Élie  de  Sainte-Hermine  de  la 
branche  cadette. 

M"^  de  Sainte-Hermine,  de  La  Laigne  en  Aunis,  veuve  depuis 
1677,  sut  se  démêler  des  artifices  et  des  séductions  de  Fénelon,  et 
vint  à  Paris,   peut-être  dans  le   dessein   de  s'échapper,   avec  son 

'  Souvenirs  de  M""  de  Caylus,  p.  i6.  ''  Verlaque,  Lettres  inédites  de  Fénelon, 

p.  i+. 


4o6  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

gendre  et  ses  deux  filles,  Madelaine-Sylvie,  femme  d'Alexandre 
Desmier,  sieur  d'Olbreuse,  et  Anne-Marie-Françoise.  Si  M"""  de 
Maintenon  comblait  de  faveurs  ses  parents  nouveaux  convertis, 
elle  agissait  d'une  autre  façon  à  l'égard  de  ceux  d'entre  eux  qui  ne 
poussaient  pas  la  complaisance  jusqu'à  lui  sacrifier  leur  religion.  Un 
billet  de  Seignelay  à  La  Re3'nie,  du  20  avril  1686,  révèle  le  traite- 
ment qu'elle  leur  réservait^  et  le  nom  de  deux  des  protestants  très 
peu  nombreux  qui  obtinrent  la  permission  de  passer  à  l'étranger  : 
«Le  roi  m'ordonne  de  vous  écrire  que  M""=  de  Sainte-Hermine, 
M.  et  M"^  d'Olbreuse,  et  M"<=  de  Sainte-Hermine  sont  à  Paris,  et  que 
Sa  Majesté  a  permis  à  M.  et  M"''  d'Olbreuse  de  sortir  du  royaume, 
à  la  recommandation  de  M.  le  duc  de  Zell  '  ;  mais  à  l'égard  de 
M"''  de  Sainte-Hermine  et  de  sa  fille  non  mariée.  Sa  Majesté  veut 
que  vous  les  fassiez  arrêter  et  conduire,  la  mère,  dans  la  maison  de 
M"""  de  Miramion  ^,  et  la  fille,  dans  un  couvent  tel  que  vous  voudrez 
choisir,  et  il  faut  que  vous  preniez  garde,  s'il  vous  plait,  que  celui 
que  vous  chargerez  de  l'exécution  de  l'ordre^  ne  prenne  pas 
]y[me  d'Olbreuse  pour  sa  sœur»  (O'  3o).  —  Desgrez,  chargé  de  l'ar- 
restation, rapporte  qu'avant  de  le  suivre,  M™'=  de  Sainte-Hermine 
entra  dans  une  chambre  voisine  de  la  sienne,  où  elle  embrassa 
M"^  de  Sircé  [Ciré?],  âgée  de  plus  de  quatre-vingts  ans  (Fr.  7o53 
f  218). 

Les  convertisseurs  commençaient  à  savoir  qu'il  est  des  caractères 
dont  on  n'obtient  rien  par  force;  après  les  rigueurs  ils  essayèrent 
de  la  douceur.  Le  21  juillet,  Seignelay  écrivait  à  M™^  de  Miramion  : 
«  Le  roi  veut  bien  que  M""^  de  Sainte-Hermine  aille  demeurer 
pendant  deux  mois  chez  M"^  de  Caumon,  sa  sœur,  qui  demeure  à 
Paris,  et  vous  pouvez  lui  donner  la  liberté  de  sortir  de  votre  maison 
quand  elle  voudra»  (O' 3o).  —  M""'  de  Caumon  ne  manqua  point 
d'exhorter  sa  sœur,  de  lui  représenter  que  leur  cousine  ne  céderait 
point,  et  qu'à  lutter  contre  elle  on  se  briserait  infailliblement.  La 
marquise  de  Sainte-Hermine  repoussa  ces  conseils  pusillanimes. 
Aussi  fut-elle  arrêtée  de  nouveau  le  7  décembre  1686,  et  conduite 
aux  Nouvelles-Catholiques,  où  se  trouvaient  sa  fille,   déjà  sur  le 


'  Éléonore  d'Olbreuse,  sœur  d'Alexandre,  de  guerre    cliez   M.  d'Olbreuse,    frère    de 

avait    épousé   le    duc    de  Brunswick-Zell-  'a  duchesse  de  I.al»  (lisez:  Zell»). 
Lunebourg.    C'est    de    leur    fille   Sophie-  '  H  semble  que  les  Miramiones  étaient 

Dorothée  que  descendent   la    reine  d'An-  plus  dures    encore    que    les    Nii°'-Catho- 

gleterre  et  l'empereur  d'Allemagne.  —  On  liques;  car  on  leur  envoyait  fréquemment 

lit  dans  les  Mém.  de  Foucault:   «Le   roi  des   protestantes    dont  celles-ci   n'avaient 

n'a  pas  voulu  que  l'on  envoyât  des  gens  pu  venir  à  bout. 


Prisons  et  Couvents.  407 

point  d'abjurer,  et  sa  petite-fille,  M"^  de  Saint-Laurent-Sainte- 
Hermine,  douée  de  plus  de  résolution. 

M"^  de  Sainte-Hermine  était  entrée  dans  la  maison  de  la  rue 
Sainte-Anne  le  25  avril.  Le  2  mai,  Seignelay  écrivait  à  la  mère 
Garnier:  «J'ai  parlé  à  M'"^  de  Maintenon  sur  ce  que  vous  m'écrivez 
au  sujet  de  M"®  de  Sainte-Hermine,  et  elle  m'a  témoigné  que,  à  la 
réserve  de  M™"^  de  Vizé  et  de  La  Marzelière,  qui  la  pourront  voir 
une  fois,  vous  ne  lui  permettiez  pas  de  parler  ni  d'écrire  à  personne» 
(O'  3o).  Un  document  du  17  octobre  porte  qu'elle  a  pour  la  servir 
M"®  Jacob,  nouvelle  convertie,  et  que  M"""  de  Maintenon  a  payé 
iio  livres  pour  sa  pension  (Fr.  7052  f°  25).  Un  autre,  du  14  dé- 
cembre, la  cite  comme  étant  «de  bon  exemple»  (Fr.  7o5i  f"  248). 
La  liste  du  i*''  février  1687  la  range  parmi  les  converties,  et  sa 
mère,  ainsi  que  M"°  de  Saint-Laurent,  parmi  les  détenues  qui  n'ont 
pas  encore  abjuré  (Fr.  7052  f  3o).  M"^  de  Sainte-Hermine  ne  tarda 
point  à  être  relâchée,  et  sa  mère  finit  par  se  lasser  de  l'accomplis- 
sement d'un  devoir  pénible. 

Longtemps  hésitante  entre  une  captivité  peut-être  perpétuelle 
et  les  grâces  que  lui  offrait  sa  cousine,  la  marquise  finit  par  faiblir 
et  fut  mise  en  liberté  le  25  avril.  Le  6  mai,  elle  reçut  une  pension 
de  2000  livres,  et  sa  fille,  une  de  i5oo.  C'était  une  fortune  pour  des 
gens  dont  la  pauvreté  était  presque  proverbiale.  En  même  temps 
on  les  autorisait  à  voir  aux  Pères  de  l'Oratoire  M.  de  Sainte- 
Hermine,  fils  de  l'une  et  frère  de  l'autre,  dans  le  vain  espoir 
qu'elles  parviendraient  à  le  faire  dévier  du  droit  chemin.  M""  de 
Sainte-Hermine,  convertie  et  dotée,  épousa  la  même  année  le 
comte  de  Mailly,  et  devint  dame  d'atour  de  la  duchesse  de  Bour- 
gogne. 

Vers  le  i5  ou  le  16  septembre  i685,  raconte  M"*  Anne  de 
Chauffepié,  ses  tantes  De  La  Forest,  chassées  par  les  dragons,  se 
réfugièrent  à  La  Laigne,  tandis  qu'elle,  sa  sœur  De  La  Croix  et 
M"°  de  Saumaise,  trouvaient  un  asile  à  Olbreuse.  «  Dès  le  mois  de 
novembre,  poursuit-elle,  M.  et  M™  d'Olbreuse  furent  avertis  que 
M"'°  de  Maintenon  ne  trouvait  pas  bon  qu'ils  nous  gardassent  chez 
eux,  et  M'"^  d'Olbreuse  écrivit  là-dessus  une  lettre  pleine  de  bonté 
pour  nous  à  cette  dame,  pour  la  supplier  de  nous  laisser  auprès 
d'elle,  sachant  qu'elle  le  pouvait  facilement  faire  si  elle  voulait; 
mais  sa  dureté  ne  put  être  amollie  là-dessus,  et,  sans  écrire  elle- 
même,  elle  fit  mander  à  M""  d'Olbreuse,  par  un  de  ses  frères,  qu'elle 
nous  [rjenvoyât,  si  elle  ne  voulait  avoir  bientôt  sa  maison  pleine 
de  dragons,  dont  elle  avait  été  exempte  jusque  à  ce  temps  par  les 


4o8  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

sollicitations  de  M""=  la  duchesse  de  Zell,  sœur  de  M"'"  d'Olbreuse'. 
De  sorte  qu'il  nous  fallut  quitter  cette  demeure  et  nous  cacher... 
dès  la  fin  de  décembre;  et,  après  bien  des  inquiétudes,  des  alarmes 
et  des  embarras,  le  8  d'avril  1686,  M""  de  Saumaise^  et  moi  allâmes 
du  côté  de  La  Rochelle,  pour  tâcher  de  nous  embarquer...  Mes 
tantes  et  M""  ^  de  Saint-Laurent,  que  nous  avions  vue  en  passant  à 
La  Laigne,  prirent  le  même  parti  que  nous,  et  se  vinrent  cacher 
dans  un  village  à  demi-lieue  de  La  Rochelle,  oii  M""  de  Boisragon 
les  vint  chercher»  {Bidlet.,  VI,  58).  —  S'étant  rassemblées  nuitam- 
ment, le  23  avril,  sur  une  place  de  La  Rochelle,  ces  six  dames 
montèrent,  entre  dix  et  onze  heures  du  soir,  dans  une  barque 
qui  devait  les  conduire  à  bord  d'un  vaisseau  anglais.  A  peine 
étaient-elles  sur  ce  vaisseau,  qu'une  patache  s'en  rendit  maître, 
s'empara  des  fugitives  et  les  emmena  dans  la  citadelle  de  l'île 
de  Rhé. 

On  envoya  ensuite  M""  de  Saint-Laurent  et  M""  de  Boisragon 
au  couvent  des  filles  de  la  Providence  de  La  Rochelle.  Le 
I'''  juillet.  M""  de  Boisragon  fut  reconduite  à  Rhé,  jetée  dans  un 
cachot  oîi  ses  jupes  et  ses  bas  ne  séchaient  jamais  ;  enfin  au  bout 
de  quinze  jours  de  ce  supplice,  on  la  mit  dans  une  chambre  avec 
une  fille  pour  la  servir.  A  la  fin  de  septembre,  sans  doute  sur  la 
demande  de  M'""  de  Maintenon,  les  deux  captives  furent  dirigées 
vers  Paris  sous  la  conduite  de  Poirel,  subdélégué  de  l'odieux 
intendant  Arnoul.  Elles  entrèrent  le  17  octobre  dans  la  maison  des 

'  Seignclay  écrivait  le  n  décembre  i685  Meaux     sous     deux     conditions:     l'une, 

à    l'intendant    de     marine    Arnoul:     u  A  qu'elle  voulût  entrer  dans  un  couvent  de 

l'égard  des  sieurs  de   La  Laigne  et  d'Ol-  religieuses  pour  y  être  avec  plus  de  bien- 

breuse,    Sa   Majesté    veut   que  vous   leur  séance    que   chez    lui,    et   l'autre,    qu'elle 

parliez  fortement  de  sa  part   et  que  vous  sourtrit  qu'on  lui  parlât  quelquefois,  mais 

leur  déclariez,    à    l'un    et   à    l'autre,    que  sans    violence,    de   la    mauvaise    religion 

s'ils    donnent     retraite     à     des     gentils-  qu'elle  professait».  Il  lui  faisait  la  même 

hommes,   ou    s'ils   se   mêlent  d'empêcher  offre   pour  M"°    de   Chauftepié,  son   amie 

les  conversions  en    aucune   manière.    Sa  intime:    M"°    de   Saumaise    repoussa    ces 

Majesté    enverra   des  troupes    chez   eux»  propositions  avec  vivacité,  le  gouverneur 

(P.  Clément,    Relation    d'un    voyage    du  s'emporta,  donna  l'ordre  «qu'on  ôtât  des 

marquis  de  Seignclay,  Paris,  1867,  in-12,  soldats    d'un    cachot    bas    et    infâme,    et 

p.  320).  qu'on    l'y   mît   seule.    Elle   sortit   en    lui 

'  C'était  la  liUe  de  l'illustre  savant  :  née  disant:  Oui,  Monsieur,  j'irai,  et  voilà  un 

en  Hollande,  elle  était  revenue  en  France  bel  effet  des  recommandations  de  .M.  de 

avec  sa  mère.    FvUe    fut    arrêtée    avec   ses  Meaux».    (Biillet.,    VI,    06).    On  finit  par 

compagnes  et  enfermée   dans   la  citadelle  l'expulser  du    royaume    après  de  longues 

de  Rhé.  Bossuet,    son  parent,    la  recom-  persécutions  (Benoit,  V,  899). 

manda    au  gouverneur,    et    lui    écrivit    à  ^  Le  B»//f/i)!  dit:  Mesdemoiselles;  mais, 

elle-même.  uM.  de  Meaux  lui  parlait  fort  comme  il  n'est  plus  ensuite  question  que 

honnêtement  sur  son  état  et  lui  ollrait  de  d'une  seule  demoiselle  de  Saint-Laurent, 

la    tirer   de    prison    pour   la   faire  aller  à  nous  préférons  le  singulier. 


Prisons  et  Couvents.  409 

Nouvelles-Catholiques,  où  elles  étaient  notées,  le  17  décembre,  de 
la  manière  suivante:  «On  en  espère,  elles  sont  dociles  ».  La  Reynie 
ajouta  de  sa  main:  «On  travaille  à  les  instruire,  et  il  y  a  lieu  de 
bien  espérer  à  leur  égard.  Elles  ont  été  extrêmement  maltraitées 
en  province,  et  ce  sont  des  esprits  effarouchés  qui  ont  besoin  d'être 
adoucis»  (Fr.  yoSi  f°  246).  Par  une  faveur  exceptionnelle,  M""  de 
Saint-Laurent  sortit  des  Nouvelles-Catholiques  sans  avoir  abjuré. 
Quand  M""'  de  Sainte-Hermine  parla  de  retourner  dans  sa  province, 
il  fut  convenu  qu'on  lui  confierait  sa  petite-fille.  «  Le  roi,  écrivait 
Seignelay  à  la  mère  Garnier  (25  août  1687),  trouve  bon  que 
vous  remettiez  M"'  de  Saint-Laurent  entre  les  mains  de  M'"°  de 
Sainte-Hermine  pour  la  mener  avec  elle  en  Poitou  ;  mais  il  faut 
que  vous  lui  expliquiez  que  Sa  Majesté  ne  lui  donne  que  le  mois 
pour  la  disposer  à  faire  sa  réunion»  (O*  3i).  —  De  son  côté, 
M'""  de  Maintenon  écrivait,  le  4  septembre,  au  marquis  de  Villette, 
devenu  convertisseur:  «Prenez  garde  à  toutes  les  affaires  dont 
vous  vous  chargez;  car  il  serait  très  désagréable  qu'elles  ne  se 
trouvassent  pas  comme  vous  les  avez  proposées.  M.  de  Seignelay 
a  persuadé  au  roi  que  M""  de  Saint-Laurent  était  sur  le  point  de 
faire  sa  réunion,  et  si  elle  part  sans  que  cela  soit  fait,  on  en  sera 
assurément  mécontent.  Ne  vaudrait-il  pas  mieux  la  remettre  aux 
Nouvelles-Catholiques,  et  qu'elle  s'en  démêlât  comme  il  lui 
plairait  ?  Je  vous  avoue  que  je  n'aime  pas  à  me  charger  devant 
Dieu  ni  devant  le  roi,  de  tous  ces  retardements  de  conversion,  et 
que  j'aurais  aussi  un  chagrin  de  vous  voir  déplaire  quand  vos 
intentions  sont  bonnes.  On  prétend  aussi  que  cette  demoiselle  de 
Boisragon  n'écoute  point,  et  qu'elle  ne  sera  de  longtemps  convertie; 
cela  sera  encore  sur  votre  compte  ».  M"*  de  Saint-Laurent  persé- 
véra-t-elle  dans  sa  ferme  attitude,  ou  finit-elle  par  succomber  comme 
la  plupart  des  membres  de  sa  famille? 

Nous  sommes  heureusement  mieux  instruit  sur  le  compte  du 
chevalier  Philippe  de  Sainte-Hermine,  officier  de  marine,  en  qui 
revivait  l'indomptable  foi  de  son  aïeul,  l'illustre  capitaine  et  écrivain 
huguenot  Agrippa  d'Aubigné.  Philippe  se  plaignait,  dès  le  mois  de 
mai  1682,  «  d'un  mal  fort  extraordinaire  et  assez  considérable, 
rapporté  de  la  dernière  campagne.  »  Ce  mal  ayant  persisté,  le 
chevalier  écrivait  en  i685:  «J'ai  une  espèce  d'hydropisie  qui  me 
mettrait  à  la  fin  hors  d'état  de  servir,  si  je  n'y  remédiais  présente- 
ment ».  A  la  fin  de  l'année,  il  adressait  à  Seignelay  la  lettre  sui- 
vante :  «  Monseigneur,  La  confiance  que  j'ai  en  vos  bontés,  desquelles 
j'ai  ressenti  fort    souvent  des    effets    depuis  quinze  ans,   me  fait 


4IO  Revocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

prendre  la  liberté,  dans  le  triste  état  où  je  suis,  de  vous  supplier 
de  demander  pour  moi  un  congé  au  roi  pour  sortir  du  royaume. 
J'ai  une  maladie  depuis  longtemps  qui  me  paraît  incurable,  la  mer 
me  l'ayant  augmentée.  C'est  ce  qui  m'oblige.  Monseigneur,  de  me 
retirer  en  quelque  lieu  oîi  je  puisse  mourir  tranquillement  dans  la 
crainte  de  ma  religion.  C'est  une  charité  fort  grande  que  vous 
exercerez  envers  moi,  qui  ne  demande  que  cela  pour  récompense 
de  quinze  années  de  service»  {Ballet.,  3*=  série,  I,  184).  —  Ce  langage 
noble  et  digne  parut  scandaleux  à  Versailles.  On  essaya  de  faire 
revenir  le  chevalier  sur  sa  résolution  d'aller  mourir  à  l'étranger 
dans  sa  religion;  Fénelon  fit  pour  le  tenter  tout  ce  qui  était  possible, 
sans  oublier  de  lui  rappeler  l'exemple  de  son  oncle,  le  marquis  de 
Villette  '.  Le  chevalier,  dont  la  conscience  n'était  pas  à  vendre, 
déclina  ces  honteuses  propositions  ;  en  conséquence,  on  le  mit  à  la 
Bastille,  le  i5  mars  1686:  telle  fut  la  récompense  de  ses  services  et 
le  soulagement  que  M"^  de  Maintenon  fit  apporter  à  ses  maux.  Il 
faut  reconnaître  que  Seignelay  recommanda  le  chevalier  à  M.  de 
Besmaus,  comme  parent  de  la  favorite  et  fort  infirme,  et  qu'il 
octroya  au  captif  la  liberté  de  la  cour,  celle  de  la  terrasse,  et  celle 
de  parler  à  ceux  qui  iraient  le  demander.  Le  1 7  mars,  M.  de  Besmaus, 
répondit  au  secrétaire  d'Etat:  «Le  sieur  Desgrez  a  conduit  à  la 
Bastille  ce  matin  M.  le  chevalier  de  Sainte-Hermine;  il  est  infirme 
et  a  besoin  de  secours.»  Un  mois  après,  M.  de  Besmaus,  adressait 
un  nouveau  billet  à  Seignelay:  «Monseigneur,  M.  le  chevalier  de 
Sainte-Hermine  vous  supplie  très-humblement  de  lui  vouloir  per- 
mettre de  voir  M'"'=  sa  mère  [peut-être  déjà  enfermée  aux  Miramiones] 
et  M"^  sa  sœur  mariée  avec  M.  d'Olbreuse,  qui  a  permission  du 
roi  de  s'en  aller  à  Zell  ;  je  vous  supplie  de  ne  pas  trouver  mauvais 
que  je  le  fasse;  vous  m'avez  ordonné  de  lui  faire  tout  le  plaisir  que 
je  pourrai  et  d'en  avoir  soin.  Il  guérira  de  son  hydropisie  et  frère 
Marc  le  tirera  d'affaires,  son  remède  opérant  beaucoup»  {Ibid.). 

'  Fcnelon  écrivait  à  Seignelay  le  S  mars  que    je    leur    donnasse.    Celles  de   M.  de 

1686:  «J'ai  eu  sept  ou  huit  longues  con-  I.angeron    lui    paraissaient   décisives;    et 

versalions  avec   M.  de  Sainte-Hermine,  à  quelquefois    il    répondait  de  lui-même  ce 

Rochefort,  où  j'ai  été  le  chercher;    il  en-  qu'il    fallait   contre    moi;    mais    rien    ne 

tend  bien  ce  qu'on  lui  dit;    il  n'a  rien  à  s'est  remué  en  lui,  au  moins  au  dehors, 

y  répondre,  mais  il  ne  prend  aucun  parti.  Je  ne  sais  s'il  ne  tient  point  à  sa  religion 

M.    l'abbé    de    I.angeron    et    moi.     nous  par  quelque  raison  secrcte   de  famille.  Je 

avons     fait    devant    lui    des    conférences  serais    retourné    à    Rochefort,    pour    lui 

assez  fortes  l'un  contre  l'autre.  Je  faisais  parler  encore  selon  vos  ordres,  si  M.  l'in- 

le  protestant   et  je  disais  tout  ce  que  les  tendant   ne   m'avait   mandé  qu'il  est  allé 

ministres  peuvent  dire  de  plus  spécieux.  en  Poitou»  (Voir   aussi   l'abbé  Verlaque, 

M.   de  Sainte-Hermine  sentait   fort   bien  I.cUrcs   inédiles  de  Fénelon,    1874,   in-8", 

la  faiblesse  de  mes  raisons,  quelque  tour  p.  iî>). 


Prisons  et  Couvents.  411 

La  Bastille  n'ébranla  point  le  marin  qui  puisait  dans  sa  piété 
la  force  de  supporter  victorieusement  toutes  les  épreuves;  aussi 
lui  retira-t-on,  dès  le  28  mars,  la  permission  de  recevoir  les  visites 
de  son  frère  aîné,  Henri-Louis,  marquis  de  Sainte-Hermine,  nou- 
veau converti,  et,  le  20  avril,  celles  de  sa  mère  et  des  autres 
membres  de  sa  famille.  Profitant  des  petites  libertés  qui  lui  restaient, 
le  chevalier  correspondait  secrètement  avec  un  autre  prisonnier 
d'une  foi  non  moins  ardente,  Théodore  de  Béringhen,  conseiller  au 
Parlement  de  Paris,  et  copiait,  pour  une  dame  enfermée  dans  un 
couvent  (peut-être  sa  mère?),  toutes  les  Lettres  d'exhortation 
qu'écrivait  son  ami.  Voici  quelques  fragments  de  celles  que  le  con- 
seiller adressait  au  chevalier  :  «  i5  juillet  1686.  Je  suis.  Monsieur,  si 
édifié  de  la  fermeté  que  Dieu  vous  donne  ici  depuis  tant  de  mois, 
que  j'embrasse  avec  joie  l'occasion  qui  se  présente  de  m'en 
consoler  avec  vous...  O  que  bienheureux  est  l'homme  qui  ne 
marche  point  suivant  le  conseil  des  méchants  ! . . .  Jouissons, 
Monsieur,  de  notre  félicité,  et  de  la  grâce  que  Dieu  nous  fait  de 
nous  cacher  ici  pendant  l'orage.  Profitons  d'une  si  douce  retraite, 
et  persévérons  tous  d'un  commun  accord  dans  la  doctrine  des  pro- 
phètes et  des  apôtres ...  Je  vous  écris  ceci  pour  vous  faire  voir 
que  je  m'essaie  à  profiter  de  votre  exemple,  et  pour  effacer  les 
impressions  de  ma  prétendue  folie,  s'il  est  vrai  que  le  bruit  en  soit 
venu  jusqu'à  vous  »  (p.  24).  —  «  18  septembre  1686.  Il  ne  se  peut 
rien  de  plus  judicieux  ni  de  plus  touchant  que  votre  dernière  lettre, 
sur  ce  que  vous  y  dites  en  général  des  jugements  de  Dieu  sur  les 
méchants,  de  la  protection  qu'il  donne  à  ses  fidèles  dans  le  temps 
convenable,  et  de  sa  Providence  à  conduire  son  Église  dans  tous 
les  âges  du  monde. . .  Mais  pardonnez-moi,  je  vous  supplie,. ..  si  je 
ne  puis  approuver  la  difficulté  que  vous  faites  d'appliquer  les 
anciennes  prophéties  aux  événements  singuliers  de  la  persécution 
que  nous  endurons».  —  «8  juin  1687.  Vous  jouissez  de  ces  conso- 
lations ineffables,  vous.  Monsieur,  qui,  bien  loin  de  vous  laisser 
emporter  avec  tant  de  milliers  d'autres  par  la  séduction  de  ces 
abominables  convertisseurs,  n'avez  pas  même  voulu  qu'on  vous 
tirât  de  ce  lieu  sous  la  caution  de  vos  amis,  ni  par  aucun  autre 
engagement;  vous  qui  préférez  le  grand  intérêt  de  la  piété  et  de 
l'opprobre  de  Jésus-Christ  à  l'intérêt  de  votre  fortune  et  de  tous  ces 
différents  établissements  qu'on  vous  propose,  et  par  lesquels  on 
essaie  de  vous  ébranler  chaque  jour  »  (p.  206). 

Les  sollicitations,  en  effet,  ne  manquaient  pas  au  chevalier.  Le 
marquis  de  Villette,  entre  autres,  ne   comprenait  pas  qu'on  s'obs- 


412  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

tinât  à  rester  à  la  Bastille,  quand  d'un  mot  on  pouvait  s'en  ouvrir 
les  portes  et  se  créer  un  brillant  avenir.  De  la  rade  de  Cadix,  il 
écrivit  à  son  neveu  deux  grandes  lettres  de  controverse,  que  M.  de 
Béringhen  réfuta  éloquemment  ;  non  sans  remarquer  avec  malice 
combien  il  était  singulier  qu'un  homme  qui  avait  passé  sa  vie  à  la 
guerre,  fût  devenu  tout  d'un  coup  si  savant  dogmatiseur.  Son 
étonnement  eût  été  plus  grand  encore,  s'il  avait  su  ce  que  Fénelon 
pensait  de  la  conversion  du  marquis.  Non  seulement  M.  de  Sainte- 
Hermine  ne  donnait  aucune  espérance  de  conversion;  mais  son 
courage,  sa  résignation,  ses  maux  mêmes  touchaient  les  apostats 
qui  l'approchaient;  venus  pour  le  séduire,  ils  éprouvaient  des 
remords  et  s'en  allaient  plus  mauvais  catholiques  encore  qu'ils 
n'étaient  en  entrant.  C'est  pourquoi  on  lui  interdit,  à  partir  du 
i8  septembre  1686,  tout  commerce  avec  les  nouveaux  convertis,  à 
l'exception  d'un  de  ses  frères  beaucoup  plus  aguerri,  sans  doute 
Jean-Pharamond,  qui  se  fît  abbé.  Dans  l'espoir  qu'un  changement 
de  milieu  et  des  rapports  constants  avec  des  catholiques  instruits, 
tels  que  les  P.  de  Sainte-Marthe,  Malebranche,  Le  Long,  Fleury, 
Bordes,  Richard  Simon,  amèneraient  une  détente  et  feraient  fléchir 
sa  résolution,  le  prisonnier  fut  transféré,  par  ordre  du  17  avril 
1687,  dans  le  couvent  des  Pères  de  l'Oratoire,  où  sa  mère  et  sa 
sœur,  récemment  sorties  des  Nouvelles-Catholiques,  coururent  le 
supplier  d'abjurer.  Nous  le  retrouvons  encore  dans  ce  couvent  à  la 
fin  de  juillet  (Fr.  7o53  f"  164).  On  le  réintégra  ensuite  à  la  Bastille, 
mais  toujours  sans  succès;  il  fallut  l'expulser  du  royaume,  en 
compagnie  des  marquis  de  Thors  et  de  Langey,  détenus  à  l'abbaye 
de  Saint-Victor,  du  comte  d'Aunay,  détenu  chez  les  P.  de  l'Ora- 
toire, et  de  M.  de  Saint-Martin,  conseiller  au  Parlement.  Le  capi- 
taine De  La  Pommeraye,  exempt  de  la  prévôté  de  l'hôtel,  les 
conduisit  jusqu'à  Mons  en  Hainaut,  par  ordre  du  27  février  1688 
(O'  82).  C'est  le  chevalier  de  Sainte-Hermine,  et  non  le  marquis, 
comme  le  dit  La  France  protestante,  qui  suivit  Guillaume  d'Orange 
en  Angleterre  et  devint  major  du  régiment  de  Schomberg 
(Agnew,  III,  175). 

Contre  ce  cousin  qui  lui  avait  résisté  et  allait  combattre  le 
protégé  de  Louis  XIV,  M""  de  Maintenon  put  avoir  du  dépit  et  de 
la  colère;  mais  il  lui  inspirait  le  respect,  tandis  qu'elle  éprouva 
bientôt  à  l'égard  de  ceux  qui  réclamaient  sans  cesse  le  prix  de  leur 
conversion,  ce  sentiment  de  lassitude,  voisin  du  mépris,  qui  éclate 
dans  une  de  ses  lettres  à  M"""  de  Caylus:  «J'ai  cru  être  quitte  en 
vous  mettant  tous  en  état  d'achever  ce  que  j'avais  commencé  pour 


Prisons  et  Couvents.  4i3 

votre  fortune.  Mais  je  vois  M'"*"  de  ...  bien  persuadée  que  je  dois 
marier  ses  filles;  ses  garçons  viendront  après;  le  vôtre  suivra;  les 
petits  De  Murçay  croissent;  le  père  prétend  à  tout  ce  qui  vaque  ; 
M™^  de  Sainte-Hermine  me  présente  tristement  une  grande  fille 
que  j'ai  grand  tort  de  ne  pas  établir,  et  qui  sera  suivie  de  cinq 
autres;  M.  de  Sainte-Hermine  veut  un  gouvernement  ;  le  petit 
Villette  va  venir  aussi  »  (Noailles,  Hist.  de  M'""  de  Maintenon, 
IV,  52). 


XXII 


PROTESTANTS  AUTORISÉS  A  SORTIR  DE  FRANCE 


A  côté  de  ceux  qu'on  n'expulsa  que  de  guerre  lasse,  et 
parce  qu'ils  avaient  résisté  à  tous  les  moyens  de  conversion  alors 
usités,  il  y  avait  certains  personnages,  huguenots  incorruptibles, 
que  leur  illustration  avait  préservés  de  la  persécution.  Comment 
permettre,  en  effet,  qu'on  dragonnàt  ou  qu'on  emprisonnât  un 
Du  Quesne,  un  Schomberg,  à  qui  la  France  devait  tant  de  vic- 
toires; un  Ruvigny  et  la  famille  d'Herwarth,  dont  on  n'avait  pu 
oublier  les  longs  et  considérables  services  ?  Le  respect  humain  fit 
reculer  le  fanatisme;  l'autocrate  qui  ne  voulait  plus  tolérer  de 
protestants  dans  son  ro3'aume,  fut  contraint  d'offrir  à  plusieurs 
la  liberté  de  conscience.  Ils  refusèrent  noblement  et  sollicitèrent  la 
permission  d'aller  professer  leur  foi  à  l'étranger. 

Les  Schomberg,  les  Ruvigny,  la  princesse  de  Tarente,  la 
comtesse  de  Roye  et  la  marquise  de  Gouvernet  sont  les  seuls, 
d'après  Benoit,  qui  obtinrent  cette  autorisation.  «  On  ne  fit,  dit-il 
V,  898,  la  même  grâce  à  nul  autre».  C'est  une  erreur.  M™"  Her- 
warth,  M.  et  M'"^  d'Olbreuse,  le  marquis  et  la  marquise  de  La 
Roche-Giffard,  la  comtesse  de  Ducé  et  Henri  Du  Quesne  l'obtinrent 
également,  ainsi  que  le  hollandais  De  Laët  père,  réclamé  par  les 
États-Généraux,  bien  qu'il  eût  été,  au  dire  de  la  police,  naturalisé 
français  (Fr.  7060  f"  107  et  7o5i  f"  3i8)  '.    D'autres   demandèrent 

'  D'apris  \a.  France  protestante  (z"  édit.,  M.  N.  Weiss  a  eu  l'obligeance  de  nous 

IV,    438),     le    comte    Georges-Henri     de  communiquer   une    liste  des  permissions 

Clermont  Saint-Aignan,  aurait  aussi  ob-  temporaires    et    autres,    antiiiicures  à    la 

tenu  la   iiiûme   permission,  et   serait  en-  Révocation,   qu'il    a  relevée  aux  Archives 

suite  rentré  en  France,   où   il  obtint  une  du     ministère    des     Atlaires     étrangères, 

charge  de  maistre  de  camp  en  i68g.  Parmi  les  temporaires,   nous  mentionne- 


Protestants  autorisés  a  sortir  de  France. 


4i5 


vainement  la  faveur  singulière  de  quitter  leur  patrie  et  leurs  biens, 
pour  aller  vivre  dans  la  pauvreté,  mais  en  liberté,  à  l'étranger: 
Ausset,  M™'^  de  La  Contaudière,  le  peintre  Petitot,  Marie  Picot, 
veuve  d'Etienne  Neveu;  les  anciens  de  Charenton,  Bezard  et  La 
Bastide  (celui-ci  fut  plus  tard  expulsé  du  royaume);  le  chevalier  de 
Sainte-Hermine,  le  duc  de  La  Force,  la  sœur  de  Turenne,  M""^  de 
Duras,  dont,  suivant  Sourches,  la  fin  fut  hâtée  par  le  refus  que  lui 
opposa  Louis  XIV.  «  Il  y  eut  même  des  provinces  entières,  dit 
Gaultier  de  Saint-Blancard,  et  entre  autres  celles  du  Bas-Languedoc 
et  des  Cévennes,  qui  envoyèrent  des  députés  à  la  cour  avec  ordre 
d'aller  se  jeter  aux  pieds  du  roi,  pour  le  supplier  de  mettre  quel- 
ques bornes  aux  persécutions,...  ou  de  nous  permettre  de  sortir  du 
royaume  avec  nos  familles.  Mais  nos  cruels  ennemis...  nous  envièrent 
jusqu'à  ce  bannissement  volontaire»  {Hist.  apologét.,  I,  272). 

Du  Quesne  lui-même,  notre  plus  grand  homme  de  mer,  ne  put 
obtenir  cette  autorisation;  elle  lui  fut  déniée  dans  la  crainte  qu'il 
ne  révélât  aux  étrangers  le  secret  de  nos  forces  navales;  crainte 
singulièrement  déplacée  vis-à-vis  d'un  patriote  qui,  avant  de  mourir, 
fit  prêter  à  son  fils  le  serment,  religieusement  respecté,  de  ne  jamais 
combattre  contre  la  France.  —  Le  roi  lui  permit  seulement  de 
demeurer  à  Paris  sans  être  inquiété  pour  la  religion'.  «On  lui  laissa 
la  liberté  de  conscience,  dit  Benoit,  afin  de  ne  le  réduire  pas  à  se 
sauver  par  quelque  artifice,  si  on  le  menaçait  de  quelque  contrainte». 
Le  glorieux  vieillard  passa  dans  la  retraite  les  deux  années  qu'il 
vécut  encore.  Il  mourut  subitement  frappé  d'apoplexie,  le  i"'  février 


rons  les  suivantes  (France  9Ô3,  f"  i53; 
960,  f"  20;  973,  I°i4i;  974,  f»  17;  976, 
f"  24):  à  Herwarth,  conseiller  au  Parle- 
ment, celle  de  passer  trois  mois  en 
Allemagne  (2  mai  1682);  à  Jacques-Etienne 
Cornieu,  parisien  célibataire,  âgé  de 
vingt-cinq  ans,  celle  de  voyager  en  An- 
gleterre et  ailleurs  (29  décembre  i683);  à 
la  marquise  de  La  Barre,  celle  de  de- 
meurer six  mois  en  Angleterre  avec  ses 
neuf  domestiques  (22  mai  iGSb);  à  Mar- 
queron,  marchand  de  Paris,  celle  d'aller 
en  Hollande  sans  ses  deux  enfants  (8  jan- 
vier i683);  au  chevalier  de  Caron,  celle 
de  passer  six  mois  en  Hollande  (17  octobre 
i683).  Notons  encore  quelques-unes  des 
non  temporaires  (France  963;  964,  f»  142  ; 
971,  f"^  161  et  204);  à  la  demoiselle  Du 
Moulin,    celle  de  demeurer  le  reste  de  sa 


vie  en  Hollande  (1"  septembre  1082);  à  La 
Forët-Susanet ,  à  Henri  et  Louis  de 
Chivré,  celle  d'aller  servir  en  Danemark 
(5  mai  i683);  au  comte  de  Guichard,  avec 
douze  domestiques,  celle  d'aller  servir  au 
même  lieu  (14  avril  1684);  à  Elisabeth  de 
La  Fosse,  parisienne,  celle  de  se  rendre 
auprès  de  la  reine  de  Danemark  (6  mai 
1684). 

'  Ses  domestiques  semblent  avoir  joui 
de  la  même  prérogative,  au  grand  mé- 
contentement de  l'exempt  Desgrez,  qui 
écrivait  le  29  septembre  1686:  Michon  et 
deux  enfants,  domestiques  de  M.  et  M"" 
Du  Quesne,  sont  encore  protestants,  ainsi 
que  le  valet  de  chambre  Chabanne,  le 
cocher  et  le  garde-chasse  Champagne, 
bien  que  celui-ci  ait  fait  sa  réunion  (Fr. 
7053,  f"  3i5l. 


4i6  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  a  Paris. 

1688.  Il  demeurait  alors  dans  la  rue  Bourbon-Pré-aux-Clercs, 
actuellement  rue  de  Lille*.  Son  corps  fut  transporté  nuitamment 
dans  la  terre  du  Bouchet,  près  d'Étampes,  que  Louis  XIV  lui  avait 
donnée  en  lui  interdisant  d'y  faire  aucun  exercice  de  religion. 
Le  cœur  fut  recueilli  par  son  fils  Henri  dans  le  temple  d'Aubonne 
(canton  de  Vaud),  où  il  mit  une  fastueuse  inscription  que  Voltaire 
résume  ainsi:  «La  Hollande  a  fait  ériger  un  mausolée  à  Ruyter,  et 
la  France  a  refusé  un  peu  de  cendre  à  son  vainqueur^».  La  mort 
de  l'hérétique  dont  il  avait  été  obligé  de  tolérer  la  présence,  délivra 
l'intolérant  monarque  d'une  contrainte  dont  il  eut  hâte  de  se 
venger  :  le  8  février,  tous  les  biens  du  défunt  furent  saisis  et  une 
garnison  mise  dans  sa  maison,  «le  roi,  est-il  dit,  ayant  résolu  d'en 
user  à  présent  à  l'égard  de  la  famille  du  sieur  Du  Quesne  ainsi  qu'il 
a  été  fait  à  l'égard  de  tous  les  autres  religionnaires  opiniâtres^». 
Le  même  jour,  La  Reynie  alla  signifier  à  la  veuve  l'ordre  de  se 
convertir  ou  de  sortir  du  royaume.  Gabrielle  de  Bernières,  qui  s'était 
faite  protestante  pour  épouser  le  héros,  feignit  d'abjurer,  et  obtint, 
le  12  mars,  le  renvoi  de  la  garnison  et  la  main-levée  de  la  saisie 
opérée  un  mois  auparavant.  Elle  mourut  en  1697,  après  avoir  refusé 
de  se  confesser  et  de  communier  dans  sa  dernière  maladie.  Son 
quatrième  fils,  Jacob,  s'était  établi  à  Saint-Domingue  en  i685; 
l'aîné,  Henri,  fut  autorisé,  le  3o  juin  1686,  à  se  retirer  dans  sa  terre 
d'Aubonne,  avec  sa  femme,  deux  domestiques  et  une  femme  de 
chambre  '*,  tandis  que  les  deux  autres,  Abraham  et  Isaac,  nouveaux 
convertis,  étaient  mis  en  possession  des  biens  de  leurs  frères.  Mais 
bientôt  en  proie  aux  remords,  Abraham  passa  aussi  à  l'étranger. 
C'est  sans  doute  lui  qui,  de  concert  avec  Henri,  alors  en  Hollande, 
sollicitait  sa  mère  de  les  rejoindre,  et  lui  envoyait,  en  1692,  un  guide 
chargé  de  la  conduire  près  d'eux.  Ce  guide,  nommé  Du  Toit,  fut 
arrêté  avant  d'avoir  pu  remplir  sa  mission.  En  1702,  les  biens  du 
marquis  Du  Quesne  furent  accordés  à  son  frère,  et  ceux  de  leur 
mère,  au  sieur  Bosc,  conseiller  du  roi,  maître  des  requêtes  (O  46  f"  1 15). 

Le  maréchal  de  Schomberg  avait  été  bien  des  fois  sollicité 
d'embrasser  le  catholicisme.  Le  3o  juillet  1675,  après  quelques 
conférences  avec  des  ecclésiastiques,  il  avait  refusé  de  se  convertir, 

'  Il    avait  habité,    en    1676,    la  rue   des  avait   quitt(îe    pour   la    rue    de    Bourbon 

Douze-Portes  (auj.  rue  de  Villeliardouin),  (.lai,  Du  Quesne,  II,  373,  5i6). 
puis,  de  iGSo  à  i683,   la  rue  du  Sépulcre  *  Bullet.,  XI,  4(11. 

(actuellement  rue  du  Dragon)   et  enfiji  la  ■'  Corrcsp.  adm.,  IV,  377. 

rue    de     (îrcnelle-Saint-Germain ,     qu'il  *  Jal,  Du  Quesne,  II,  53i. 


Protestants  autorisés  à  sortir  de  France.  417 

et  partant  d'être  fait  maréchal  ;  mais  comme  on  avait  besoin  de  ses 
services,  il  fallut  passer  outre  et  lui  donner  le  bâton,  bien  qu'à 
contre-cœur.  Le  brevet  de  12000  livres  de  pension  qu'on  lui  accorda 
le  22  mars  i685,  fut  accompagné  de  sollicitations  plus  pressantes, 
incessamment  renouvelées  jusqu'à  la  Révocation.  On  lit,  en  effet, 
dans  la  Gazette  de  Harlem:  «Paris  11  septembre.  Le  roi  a  donné 
20  000  écus  au  maréclial  de  Schomberg  et  18000  au  comte  de  Roye, 
et  il  leur  a  dit  qu'il  leur  accorderait  davantage,  s'ils  le  désiraient». 
Et  dans  le  numéro  suivant:  «Paris,  19  septembre.  Lorsque  le  roi  a 
donné  20000  écus  au  maréchal  de  Schomberg,  il  y  a  mis  la  condi- 
tion qu'il  irait  s'entretenir  avec  l'archevêque  de  Paris  au  sujet  de  la 
religion'.  Le  maréchal  l'a  fait;  mais  comme  il  trouvait  les  argu- 
ments de  l'archevêque  peu  convaincants,  cet  entretien  n'a  fait  que 
le  confirmer  dans  sa  résolution  de  rester  huguenot»  (Biillet,  2^  sér., 
XIV,  546).  En  décembre,  Sourches  écrivait  dans  ses  Mémoires  I, 
377  :  «  On  disait  alors  que  M.  le  maréchal  de  Schomberg  avait  reçu 
une  lettre  de  la  part  des  huguenots  de  France,  par  laquelle  ils 
l'exhortaient  à  se  venir  mettre  à  la  tête  de  40000  hommes  qu'il 
trouverait  prêts  à  lui  obéir,  lui  promettant  qu'il  ne  manquerait  de 
rien  dans  cette  entreprise  ;  on  ajoutait  qu'il  avait  porté  cette  lettre 
au  roi  et  que  Sa  Majesté  lui  avait  répondu  :  «  Monsieur,  je  sais  qu'il 
y  a  quatre  jours  que  vous  avez  cette  lettre  ».  Sourches  ajoute  en 
note  :  «  Ce  qui  pouvait  être  un  reproche  de  ce  qu'il  ne  la  lui  avait 
pas  apportée  plus  tôt.  D'autres  s'imaginaient  que  le  roi  lui  avait  fait 
écrire  cette  lettre  pour  éprouver  sa  fidélité  ».  Quoi  qu'il  en  soit,  le 
monarque,  qui  pensait  qu'on  peut  tout  acheter  avec  de  l'argent, 
exprima  bientôt  au  maréchal  son  très  vif  mécontentement  de  le  voir 
si  fermement  attaché  à  la  religion  proscrite;  c'est  ce  que  nous 
apprend  la  Gazette  de  Harlem  :  «  Paris,  4  janvier  1686.  Il  y  a  quel- 
ques jours  le  roi  a  accordé  à  MM.  de  Schomberg  et  de  La  Force 
ensemble,  une  audience  qui  a  duré  plus  d'une  heure.  On  a  remarqué 
qu'ils  étaient  tous  les  deux  fort  consternés  en  sortant  du  cabinet  » 
{/bid.,  XV,  401). 

Enfin  Schomberg  obtint  la  permission  de  sortir  de  France; 
mais  il  ne  lui  fut  pas  permis  d'aller  où  il  voudrait;  on  lui  désigna 
pour  résidence  une  contrée  voisine,  d'où  les  rigueurs  de  l'Inquisition 


'  Autorisé  à  se  faire  accompagner  d'un  Louis  XIV    s'empressa,    dit-on,   de    faire 

controversiste  de  son  clioix,  Schomberg  voir  au  maréchal   une   lettre   portant  que 

désigna     Rozemont,     ministre    de    Gien,  ce    pasteur    venait   de    se    convertir   (Jal, 

qui  passait    pour    l'un    des  plus  habiles.  A.  Du  Quesne,  II,  522). 

ir  S7 


4i8  Révocation  de  PÈdit  de  Nantes  à  Paris. 

et  le  désir  de  combattre  pour  la  cause  protestante,  l'éloignèrent 
bientôt.  A  la  date  du  12  mars,  les  registres  du  Secrétariat  men- 
tionnent le  passeport  accordé  au  maréchal,  s'en  allant  en  Portugal 
avec  sa  femme,  le  comte  de  Schomberg,  son  fils,  un  gentiltiomme, 
un  secrétaire,  un  écuyer,  un  page,  un  maître  d'hôtel,  un  chirurgien, 
cinq  valets  de  chambre,  deux  sommeliers,  deux  cuisiniers,  deux 
garçons  de  cuisine,  deux  cochers,  deux  postillons,  deux  palefreniers, 
un  maréchal-ferrant,  un  suisse,  un  jardinier,  onze  laquais,  cinq 
femmes,  quatre-vingt-sept  ballots  et  coffres  et  huit  muids  de  vin. 
Le  29,  Schomberg  n'était  point  encore  parti,  bien  qu'il  eût  pris 
congé  du  roi  et  de  la  cour;  mais  il  ne  tarda  pas  à  s'éloigner,  «au 
grand  regret  de  toute  la  France,  qui  perdait  en  lui  le  meilleur  et 
le  plus  expérimenté  de  ses  généraux»  {Mcni.  de  Soi/rc/ies  II,  5). 
L'année  ne  s'était  pas  écoulée,  qu'il  avait  déjà  gagné  l'Allemagne. 
Aussi  M™'=  de  Sévigné  écrivait-elle  le  25  octobre  1688  :  «  Que  dites- 
vous  de  ce  héros  qui  gâte  si  cruellement  la  fin  d'une  si  belle  vie?»^ 
et  le  1 3  novembre:  «On  dit  que  M.  de  Schomberg  est  avec  le  prince 
d'Orange.  C'est  un  grand  malheur  pour  le  maréchal  et  pour  nous»; 
et  enfin  le  12  janvier  1689:  «M.  de  Schomberg  est  général  des 
armées  en  Hollande,  à  la  place  du  prince  d'Orange,  et  son  fils  a  la 
survivance  ;  voilà  le  masque  bien  levé  ».  A  cette  nouvelle,  l'irritation 
du  roi  ne  connut  plus  de  bornes:  ne  pouvant  châtier  le  transfuge, 
il  essaya  du  moins  de  le  déshonorer.  Voici  ce  que  dit  à  ce  sujet  le 
Mercure  historique  de  février  (p.  167)  : 

On  fait  le  procès  au  maréchal  de  Schomberg,  de  qui  l'on  ne  voulut  pas 
recevoir  le  bâton  de  maréchal  de  France  lorsqu'il  le  renvoya  il  y  a  quelque 
temps.  L'on  prétend  que,  comme  officier  de  la  couronne,  il  n'a  pas  dû  s'en- 
gager au  service  d'aucun  prince  sans  la  permission  expresse  du  roi,  et  que  la 
qualité  d'étranger  ne  l'exempte  pas  du  crime  de  félonie.  Celui  de  M.  Muisson, 
ci-devant  conseiller  au  Parlement  et  qui  s'est  retiré  en  Hollande  pour  la  reli- 
gion, est  fait  et  parfait,  et  il  a  été  condamné  aux  galères  perpétuelles. 

Le  puéril  arrêt  dicté  par  une  colère  impuissante,  n'empêcha  point 
Schomberg  de  remporter  la  victoire  de  La  Boyne,  qui  décida  défini- 
tivement du  sort  de  la  dynastie  des  Stuart.  Moins  sensible  à  l'irré- 
médiable défaite  de  Jacques  II  qu'à  la  mort  du  maréchal,  qui  avait 
péri  dans  le  combat,  la  cour  de  Louis  XIV  n'eut  pas  la  pudeur  de 
cacher  la  joie  qu'elle  éprouvait  de  ce  tragique  événement  :  M'""  de 
Sévigné  écrivait  à  Bussy-Rabutin  le  i5  août  1690: 

Je  viens  de  recevoir  des  lettres  de  Paris,  par  lesquelles  on  me  mande  que 
le  prince  d'Orange  n'est  pas  mort,  et  qu'il  n'y  a  que  M.  de  Schomberg.  Nous 


Protestants  autorisés  à  sortir  de  France.  419 

aurions  été  plus  aises  de  la  mort  de  celui-ci,  si  on  ne  nous  avait  fait  attendre  à 
l'autre.  Mais  ce  sera  pour  une  autre  fois'. 


Le  23  mars  1686,  la  chambre  du  domaine  enregistrait  la  per- 
mission de  sortir  du  roj'aume  accordée  le  26  janvier  à  une  autre 
famille.  Dès  le  29  janvier,  trois  passeports  avaient  été  délivrés  au 
nom  du  marquis  de  Ruvigny,  allant  avec  sa  femme,  ses  deux  fîls, 
Henri,  Pierre,  sieur  de  La  Caillemote,  et  trois  domestiques,  en 
Angleterre,  «  oii  il  ne  devait  pas  laisser,  disait  une  lettre  du  2  février, 
de  rendre  de  bons  services  au  roi^».  Enfin,  le  19  du  même  mois, 
un  quatrième  passeport  était  adressé  à  La  Caillemote  pour  le  carrosse 
et  les  chevaux  de  son  père.  —  Dès  1680,  décidé  à  quitter  la  France 
quand  le  protestantisme  y  serait  proscrit,  Ruvigny  s'était  procuré 
des  lettres  de  nationalité  en  Angleterre.  Louis  XIV  l'ignorait  peut- 
être;  mais  connaissant  à  fond  le  fidèle  serviteur  avec  lequel  il  avait 
vécu  dans  une  longue  intimité,  et  le  sachant  «aussi  entêté  de  sa 
religion  qu'un  ministre^»,  il  n'espéra  probablement  jamais  le 
ramener  au  catholicisme  ;  aussi  semble-t-il  n'avoir  conçu  aucun  dépit 
de  son  inflexible  fermeté,  car  il  continua  d'avoir  pour  lui,  même 
après  la  Révocation,  des  égards  qu'il  n'eut  pour  aucun  autre.  On 
lit  dans  la  Gazette  de  Harlem:  «Paris  5  février  1686.  Le  roi  n'a  pas 
seulement  permis  au  marquis  de  Ruvigny  de  se  retirer  en  Angle- 
terre; mais  il  lui  a  laissé  la  jouissance  de  ses  pensions  sa  vie  durant» 
{Bidiet.,  2^  série,  XV,  408).  De  même  Saint-Simon  dit:  «Ruvigny- 
emporta  ce  qu'il  voulut  et  laissa  ce  qu'il  voulut,  dont  on  lui  permit 
la  jouissance».  On  lui  accorda  même  une  faveur  que  nous  croj-ons 
unique,  savoir  un  brevet,  du  i3  août  1686.  l'autorisant  à  vendre 
trente-six  arpents  de  terre  situés  près  d'Abbeville  (O'  3o).  Chargé 
d'années  (il  était  né  avec  le  siècle),  Ruvign}'  s'éteignit  dans  l'exil 
le  28  juillet  1689,  après  avoir  fondé  une  Église  française  à  Green- 
wich,  où  il  s'était  établi. 

Le  roi  reporta  sur  l'aîné  des  fils  la  bienveillance  qu'il  avait  eue 
pour  le  père,  témoin  le  billet  adressé  à  l'intendant  de  Picardie,  dans 
le  ressort  duquel  se  trouvait  une  de:,  propriétés  de  la  famille,  le 
marquisat  de  Rayneval. 


'  La  grande  dame  n'était  ici  que  récho  ^  Jal,  A.  Du  Quesiie,  II,  523. 

des    passions    vulgaires.    I.a    fausse  nou-  ^  Expression  empruntée  aux  lettres  plus 

velle    de    la    mort    du     prince    d'Orange  ou  moins  authentiques  de  M"»»  de  Main- 

s'étant  répandue  dans  Paris,    la  populace  tenon  à  M"'  de  Saint-Géran. 
avait    fait    des    réjouissances    publiques 
(Oi  34). 


420  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

14  septembre  1689. 
A  M.  Chauvelin. 

Le  roi  voulant  bien  que  M.  de  Ruvigny  jouisse  des  biens  qu'il  a  en  France, 
ainsi  que  faisait  feu  M.  de  Ruvigny,  son  père,  Sa  Majesté  m'a  ordonné  de  vous 
en  donner  avis,  afm  que  s'il  avait  été  fait  quelque  saisie  de  votre  part  sur  ces 
biens,  vous  lui  en  fassiez,  s'il  vous  plaît,  doimer  main-levée  (O  '  33). 

Ces  biens  étaient  considérables  ',  mais  grevés  de  600  000  livres  de 
dettes,  et  les  créanciers  avaient  eu  recours  à  la  justice  pour  en 
empêcher  la  liquidation.  On  les  mit  en  régie,  et  tout  alla  bien  jusqu'à 
la  bataille  de  La  Boyne  (1690),  où  Pierre  succomba  héroïquement. 
Henri  y  prit  aussi  une  part  brillante,  qui  lui  valut  la  comté  de 
Gallway  et  la  pairie  d'Irlande,  en  même  temps  qu'elle  l'a  fait  accuser 
d'ingratitude  par  Saint-Simon. 

Jugement  injuste  et  superficiel.  Sans  doute  Louis  XIV  avait 
accordé  aux  Ruvigny  un  rare  privilège,  en  ne  leur  faisant  pas  tout 
le  mal  qu'il  faisait  aux  autres,  c'est-à-dire  en  ne  les  dépouillant 
point  de  ce  qui  leur  appartenait.  Fallait-il  donc,  en  reconnaissance 
de  cette  étrange  faveur,  déserter  une  cause  plus  chère  que  la  vie, 
fouler  aux  pieds  l'honneur  huguenot,  et  laisser  la  croisade  catho- 
lique poursuivre  en  Angleterre  l'œuvre  de  destruction  et  de  ruine 
qu'elle  avait  accomplie  en  Bohème,  en  Autriche,  en  Hongrie  et  en 
France?  En  allant  combattre  le  protégé  de  Louis  XIV,  les  deux 
frères  n'ignoraient  certainement  pas  la  gravité  des  représailles' 
qu'ils  encouraient:  comme  ils  imposèrent  silence  à  leur  intérêt 
personnel,  ce  n'est  pas  leur  ingratitude,  mais  leur  magnanimité 
qui  nous  frappe.  Les  représailles,  en  effet,  ne  se  firent  pas 
attendre;  l'héritage  paternel  fut  bientôt  confisqué  sous  prétexte  de 
félonie. 

Ce  n'est  pas,  comme  dit  à  tort  La  France  protestante,  de  171 1 
que  date  la  confiscation  :  un  brevet  du  18  juillet  1694  accorda  au 
sieur  De  Launay,  commissaire  des  vivres,  «  tous  les  biens  meubles 
et  immeubles  »  ayant  appartenu  à  Ruvigny  fils  et  à  sa  mère.  En 
apprenant  que  les  négociations  qu'il  avait  entamées  avec  les 
Cantons  catholiques  de  la  Suisse,  n'avaient  échoué  que  par  les 
menées  de  lord  Gallway,  Louis  XIV  ordonna  (décembre  1694)  que 
les  terres  qu'on  avait  laissées  à  celui-ci  en  Boulonnais  fussent 
immédiatement  données  au  duc  de  Vendôme  {Bullet.,  3*=  sér.,  IX, 
377).  A  la  mort  de  la  mère  de  lord  Gallway  (1698),  les  Tallemant, 

'  Outre     le     marquisat    de      Rayneval,       et    celle    de    La   Caillcniote,    pris  Calais, 
Kuvigny  possédait    entre   autres    la    terre       aH'erniée  2000  livres. 
d'Ksues  en  Touraine,  affermée  1400  livres. 


Prolestants  autorisés  à  sortir  de  France.  421 

prétendant  hériter  de  leur  tante,  intentèrent  à  De  Launay  un 
procès  en  restitution,  et  nombre  d'autres  parents  entrèrent  en  lice. 
Un  arrêt  du  conseil  du  14  juin  déclara  surpris  et  révoqué  le  don 
fait  à  De  Launay;  l'année  suivante,  un  autre  arrêt  du  Conseil  mit 
en  possession  les  héritiers  collatéraux  et  les  créanciers,  à  dater  du 
I"  juillet.  Mais  le  roi  avait  au  préalable  diminué  l'héritage,  en 
faisant  remise  de  leurs  dettes  à  plusieurs  débiteurs,  le  marquis  de 
Puisieux,  le  sieur  du  Bordage  ',  la  demoiselle  de  Saint  Luc  et  le 
premier  président  Harlay,  à  qui  Ruvigny  avait  confié  en  partant 
une  somme  dont  il  ne  savait  que  faire.  Etant  allé  s'accuser  auprès 
du  roi  d'avoir  reçu  ce  dépôt,  Harlay  fut,  comme  il  l'espérait, 
autorisé  à  se  l'approprier.  En  outre,  la  maison  de  Sully  devait  aux 
Ruvigny  une  somme  de  40^000  livres  depuis  i655,  et  bien  que 
condamnée  en  1669  à  payer  cette  somme  avec  les  intérêts,  elle 
n'avait  jamais  exécuté  le  jugement;  par  un  brevet  du  i5  mai  1701, 
le  roi  fit  don  de  la  somme  des  intérêts  exigibles  à  la  duchesse  de 
Lude,  dame  d'honneur  de  la  duchesse  de  Bourgogne.  Ne  fallait-il 
pas  que  tout  le  monde  eût  part  à  la  curée? 

Comme  s'il  eut  pris  à  tâche  d'épuiser  toutes  les  combinaisons 
de  l'arbitraire  et  de  la  versatilité,  ces  biens  confisqués,  puis  donnés 
à  un  courtisan,  puis  rendus  aux  parents,  le  roi  les  reprit  à  ceux-ci 
et,  par  un  brevet  du  3i  mars  1711,  les  donna  en  totalité  au  cardinal 
de  Polignac,  pour  l'aider  à  paj'er  ses  dettes,  donation  confirmée 
par  un  autre  brevet  du  4  mars  lyiS,  lequel  réservait  toutefois  le 
don  fait  à  la  duchesse  de  Lude  et  la  succession  de  Marie  Tallemant. 
La  même  année,  par  une  autre  faveur  confirmée  en  1726,  le  roi 
déclara  éteinte  la  dette  de  40,000  livres  des  Sully.  De  même  que  le 
commissaire  des  vivres,  le  cardinal  fut  bientôt  dépossédé.  A  la 
prière  du  roi  d'Angleterre,  par  un  brevet  du  17  juillet  1720,  que  le 
parlement  refusa  d'enregistrer  et  qui  fut  pourtant  entériné  et  scellé 
à  la  chambre  du  domaine,  le  duc  d'Orléans  permit  à  lord  Gallway 
«  de  reprendre  la  possession  des  biens  meubles  et  immeubles  que 
ses  père  et  mère  avaient  en  France,  nonobstant  tous  dons  que  le 
feu  roi  pourrait  en  avoir  faits  »,  de  les  vendre  pour  payer  ses 
créanciers  et  appliquer  le  surplus  à  ses  besoins  personnels,  toute- 
fois «  sans  préjudice  du  droit  acquis  aux  acquéreurs  de  bonne  foi  ». 
Le  marquis  d'Esclainvilliers  s'empressa  de  demander  que  la  terre 
du  Rayneval  fût  exclue  de  la  restitution,  se  fondant  sur  ce  qu'il 
l'avait  achetée  et  payée  en  justice  25o,ooo  livres. 

'  Voir  ce  nom  dans  un  des  chapitres  suivants. 


422  Revocation  de  l'Ecîit  de  Nantes  a  Paris. 

Sur  ces  entrefaites  lord  Galway  mourut  (6  septembre  1720), 
testant  en  faveur  de  sa  nièce  lady  Russel,  à  laquelle  furent 
accordées,  en  1721,  des  lettres-patentes  que  le  parlement  refusa 
encore  d'enregistrer.  Mais  on  passa  outre,  et  lady  Russel  obtint, 
le  26  juin  1723,  un  arrêt  pour  entrer  en  possession.  Agée  de  quatre- 
vingt-quatre  ans  et  prévoyant  des  difficultés  peut-être  insurmon- 
tables, elle  vendit  ses  droits,  moyennant  60,000  livres,  à  Henri  de 
Salis,  comte  de  La  Battue,  et  à  Salomon  de  Sourdeval,  secrétaire 
du  cardinal  Dubois,  lesquels  se  prétendaient  seuls  héritiers  légitimes, 
et  semblaient  devoir  se  débarrasser  promptement  d'une  nuée  de 
prétendus  héritiers  et  de  créanciers  plus  ou  moins  véritables, 
notamment  la  princesse  de  Conti,  qui^  demandait  la  succession  à 
titre  de  déshérence  et  à  charge  d'en  payer  les  dettes.  Au  reste,  les 
concessionnaires  n'eurent  garde  de  payer  les  60,000  livres  conve- 
nues, et  furent  poursuivis  de  ce  chef  par  la  duchesse  de  Devonshire, 
fille  de  lady  Russel,  puis  par  les  fils  de  la  duchesse,  dont  l'un  était 
vice-roi  d'Irlande,  et  un  autre,  capitaine  des  gardes  du  roi  d'An- 
gleterre. 

En  1725,  une  veuve  Violaine  de  Bréau,  se  disant  parente 
d'Hélène  Dailly,  bisaïeule  de  Ruvigny,  demandait  l'annulation  de 
l'arrêt  de  1728,  de  concert  avec  un  notaire  d'Amiens  nommé  Caron, 
qui  prétendait  à  un  cinquième  de  la  succession,  et  accusait  de  faux 
les  titres  de  la  veuve  Violaine.  Un  arrêt  du  24  mars  1781  débouta 
les  Tallemant  de  leurs  prétentions;  il  statua,  en  outre,  que  le  fils 
n'avait  pas  hérité  du  père,  et  qu'il  y  avait  lieu  de  partager  l'héritage 
de  celui-ci  :  partage  effectué  le  4  septembre  par  un  nouvel  arrêt. 
Toutefois  le  procès  continuait  encore  en  1744,  où  Sourdeval  et 
Gastelier,  héritiers  de  La  Battue,  obtinrent  un  jugement  en  leur 
faveur.  Fut-il  le  dernier?  C'est  du  moins  le  dernier  de  ceux  qu'on 
trouve  aux  Archives  dans  le  dossier  de  cette  succession,  qui  fit  couler 
tant  de  flots  d'encre,  de  chicane  et  d'argent  (TT  200). 

Ce  ne  fut  qu'à  la  sollicitation  de  plusieurs  cours  allemandes, 
que  la  princesse  de  Tarente,  fille  du  landgrave  de  Hesse-Cassel  et 
veuve  de  Henri-Charles  de  La  Trémoille,  la  bonne  amie  de  M'"^ 
de  Sévigné,  obtint  la  permission  de  retourner  dans  sa  patrie,  et 
d'aller  mourir  à  Francfort-sur-le-Mein  en  1698.  On  lui  fit  toute  sorte 
de  difficultés  au  sujet  de  deux  femmes  dont  elle  voulait  se  faire 
accompagner.  «Sa  Majesté  a  donné  les  ordres  nécessaires  à  ce 
sujet»,  lit-on  dans  les  papiers  de  Harlay,  à  la  date  du  3o  janvier 
1686;  et  deux  jours  après:  «L'une  des  deux,  qu'elle  a  permission 


Protestants  autorisés  à  sortir  de  France.  428 

d'emmener,  est  la  demoiselle  Autestre;  la  demoiselle  de  Meneuse 
[Menours]  n'en  est  point,  ni  de  celles  qu'on  lui  a  refusées.  Savoir  si 
cette  fille  a  envie  de  se  convertir,  parce  qu'en  ce  cas  Sa  Majesté 
ferait  défense  à  M"'=  la  princesse  de  Tarente  de  l'emmener»  (Fr. 
17421  f°  3i  et  32).  La  seconde  fut  Marie  Dor,  femme  de  Jacques  de 
Rozemont,  ancien  de  Charenton  (voir  Pasteurs  et  anciens). 

A  la  demande  du  duc  de  Brunswick -Zell-Lunebourg,  mari 
d'Éléonore  d'Olbreuse,  le  frère  de  celle-ci,  Alexandre  Desmier, 
marquis  d'Olbreuse,  et  sa  femme  Madelaine-Sylvie  de  Sainte- 
Hermine,  parente  de  M"^  de  Maintenon,  eurent  au  mois  d'avril  1686, 
l'autorisation  de  passer  en  Allemagne,  tandis  qu'on  emprisonnait 
M"^  de  Sainte-Hermine,  son  fils  le  chevalier,  et  sa  fille  Anne-Marie- 
Françoise  (0 1  3o).  La  marquise  d'Olbreuse  devint  première  dame 
d'honneur  de  sa  belle-sœur,  auprès  de  qui  l'on  trouve  également 
M"«  de  La  Motte,  de  Charriard,  de  Maxuel  de  La  Fortière,  de 
Melville,  M°"=^  de  La  Motte-Fouqué,  de  Beauregard  et  Marguerite  de 
Machecoul,  marquise  de  La  Roche-Giffard  {France  prot.,  2^  édit 
V,  35o). 

Le  correspondant  de  la  Gazette  de  Harlem,  d'accord  avec  les 
Mémoires  de  Foucault,  écrivait  de  Paris  le  29  janvier  1686  : 

Le  marquis  de  La  Roche-Giffard  [Henri  de  La  Chapelle]  et  sa  femme  ont 
obtenu  permission  de  quitter  le  royaume,  mais  à  la  condition  de  céder  leurs 
biens  à  M.  de  Thianges  [Claude-Philibert  Damas,  marquis  de  Thianges]  qui  a 
épousé  leur  fille  unique. 

Et  le  19  juillet: 

Le  marquis  de  Thianges,  qui  était  parti  avec  sa  femme,  W  de  La  Roche- 
Giffard,  pour  aller  prendre  possession  de  ses  terres,  vient  de  perdre  sa  femme, 
à  la  suite  de  la  naissance  d'un  enfant  mort-né.  M'"  de  La  Roche-Giffard  avait 
été  confiée  longtemps  aux  soins  de  l'abbesse  de  Fontevrault,  par  l'ordre  du 
roi.  Ses  parents  ayant  reçu  la  permission  de  quitter  le  royaume,  emportent 
environ  So.ooo  écus;  l'on  dit  que  toutes  les  terres  situées  principalement  en 
Bretagne  et  en  Poitou  restent  à  leur  fille  unique.  On  en  évalue  le  revenu  à 
100,000  livres  '  {Bitllet.,  2'  sér.,  XV,  402). 

Prévoyant  la  proscription  du  culte  auquel  il  était  sincèrement 
attaché,  le  comte  de  Roye  et  de  Roucy,  Frédéric-Charles  de  La 
Rochefoucauld,  heutenant-général  des  armées  de  Louis  XIV,  avait 

'  Voir  chap.  XXIX  . 


424  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

obtenu,  en  i683,  la  permission  d'aller  servir  le  roi  de  Danemark, 
qui  le  fit  grand  maréchal  •.  Après  une  courte  apparition  à  Versailles, 
en  septembre  i685,  le  comte  retourna  en  Danemark,  d'où  il  ne 
tarda  pas  à  sortir  pour  prendre  part  à  l'expédition  du  prince 
d'Orange.  «Le  roi,  lit-on  dans  le  Mercure  historique  de  mars  1689 
(p.  272),  tâche  que  le  comte  de  Roye  qui  est  en  Angleterre  pour  la 
religion,  retourne  servir  le  roi  de  Danemark  ;  mais  il  n'est  pas  vrai 
qu'il  lui  ait  fait  dire  de  retourner  en  France  à  condition  d'avoir  un 
ministre  dans  sa  maison».  II  mourut  en  1690,  pair  d'Irlande  et 
comte  de  Liflford.  Il  avait  épousé,  en  i656,  sa  cousine-germaine, 
Elisabeth  de  Durfort,  fille  du  marquis  de  Duras  et  d'Elisabeth  de 
La  Tour-Bouillon,  qui  lui  donna  dix  enfants.  On  a  vu  plus  haut 
(I,  5i6)  de  quelles  scandaleuses  faveurs  Louis  XIV  avait  récompensé 
l'abjuration  de  l'aîné  des  fils  avant  la  Révocation.  Au  mois  de 
décembre  i685,  un  commissaire  de  police  s'étant  permis  d'entrer 
dans  l'hôtel  pour  s'enquérir  du  nombre  des  membres  de  la  famille 
et  de  celui  des  domestiques,  la  comtesse  s'en  plaignit,  et  le  roi 
ordonna  qu'on  ne  confondît  plus  désormais  «  les  gens  de  cette  qua- 
lité avec  les  bourgeois  de  Paris»  (O' 29).  Cependant  l'immunité 
attachée  aux  titres  n'allait  pas,  tant  s'en  faut,  jusqu'à  préserver  de 
la  persécution. 

.En  effet,  Seignelay  écrivait  à  La  Reynie,  le  16  janvier  1686  : 

Vous  savez  qu'il  doit  être  publié  demain  une  déclaration  ordonnant  que 
les  enfants  de  la  R.  P.  R.  au-dessous  de  seize  ans  seront  remis  entre  les  mains 
de  leurs  parents  catholiques  pour  être  instruits,  et  comme  Sa  Majesté  a  été 
informée  que  la  comtesse  de  Roye  a  plusieurs  enfants  au-dessous  de  cet  âge, 
elle  m'a  ordonné  de  l'avertir  qu'elle  fasse  choix  de  quelqu'un  de  ses  parents 
catholiques  pour  leur  {sic)  remettre  ses  enfants  (O  '  3o). 

Rendu  prudent  par  l'avertissement  de  décembre,  La  Reynie  ne 
bougea,  et  fut  prévenu  le  lendemain  qu'à  l'égard  des  enfants  du 
duc  de  La  Force  et  de  la  comtesse  de  Roye,  le  roi  donnerait  lui- 
même  les  ordres.  En  définitive,  deux  des  fils  furent  mis  au  collège 
Louis-Ie-Grand,  et  trois  des  filles,  envoyées  dans  un  couvent  de 
Soissons. 

Désormais  inutile  aux  êtres  chéris  qu'on  lui    avait  arrachés, 
l'inconsolable  comtesse  ne  songea  plus  qu'à  rejoindre  son  mari,  et 


'  «Juin  if)85.   On   sut...  que  le  roi  de  dans   son   royaume  au   comte   de   Royc; 

Danemark    était  allé  faire    un   voyage  de  chose    fort    extraordinaire    de  donner  un 

deux  ou  trois  mois  en  Norwcge,  pendant  si  grand    pouvoir   à  un  étranger»  (Mém. 

lequel  il   laissait    l'entier  commandement  de  Sourclies,  I,  i8i). 


Protestants  autorisés  à  sortir  de  France.  428 

en  «ayant  obtenu  avec  une  extrême  peine  la  permission,...  elle  ne 
put,  dit  Benoit  V,  886,  emmener  avec  elle  qu'une  partie  de  ses 
enfants  ;  il  fallut  qu'elle  laissât  l'autre  en  France,  ou  comme  une 
conquête  qu'elle  abandonnait  au  zèle  des  convertisseurs,  ou  comme 
des  otages  de  la  fidélité  de  leur  père». 

Ce  fut  le  dimanche  17  mars  1686,  lit-on  dans  les  Mémoires  de  Sourches,  II,  22, 
que  M'°'=  la  comtesse  de  Roye  vint  prendre  congé  du  roi  pour  se  retirer  au 
Danemark  auprès  du  comte  son  mari;  spectacle  qui  donna  de  la  compassion 
à  tout  le  monde,  de  voir  une  femme  de  cette  qualité  abandonner  ses  enfants, 
ses  biens  et  son  pays,  pour  une  religion  aussi  fausse  que  celle  qu'elle  professait 
et  dans  laquelle,  selon  toutes  les  apparences,  elle  vivait  de  bonne  foi. 

Les  deux  pièces  suivantes,  quelque  peu  contradictoires,  sont 
relatives  à  ses  filles  : 

Seignelay  à  La  Reynie. 

2  mai  1686. 

L'avis  qui  vous  a  été  donné  au  sujet  d'une  des  filles  de  M.  le  comte  de 
Roye,  qui  cherche  les  moyens  de  sortir  du  royaume,  ne  peut  être  véritable, 
vu  qu'il  n'en  est  resté  que  deux  en  France  qui  sont  toutes  deux  dans  une 
abbaye  de  Soissons  (O  ^  3o). 

Seignelay  à  Bossuet,  intendant  de  Soissons. 

17  novembre  1687 

Comme  le  roi  a  été  informé  par  l'abbesse  de  Notre-Dame  de  Soissons 
qu'elle  a  près  d'elle  trois  filles  de  M.  le  comte  de  Roye,  nouvelles  catholiques, 
et  qu'il  serait  dangereux  qu'elles  vissent  cette  femme  [M""  Grimaudet],  je  vous 
envoie  de  nouveaux  ordres  pour  la  faire  mettre  dans  tel  couvent  de  la  ville  de 
Soissons  ou  autre  que  vous  jugerez  le  plus  à  propos  (O  3i). 

M"''  de  Ro^^e  mourut  à  Londres  en  I7i5,  n'ayant  près  d'elle 
que  son  fils  Frédéric-Guillaume  et  ses  filles  Charlotte  et  Henriette. 
Tous  les  autres  étaient  catholiques  et  restés  en  France.  Éléonore- 
Christine  devint  la  femme  de  Pontchartrain,  non  moins  zélé  persé- 
cuteur que  Seignelay,  son  prédécesseur. 

Suivant  Benoit,  l'obligation  de  laisser  ses  enfants  en  France 
fut  également  imposée  à  Esther  Herwarth,  fille  de  l'ancien  contrô- 
leur-général des  finances,  et  veuve  de  Charles  de  La  Tour-du-Pin, 
marquis  de  Gouvernet,  lorsqu'on  lui  permit  de  passer  en  Angleterre, 
où  elle  avait  deux  filles,  mariées,  l'une  à  lord  Eland  (1684-1694),  et 
l'autre  au  marquis  d'Halifax.  D'après  les  extraits  des  registres  de 
Charenton,  ses  enfants  n'auraient  été  qu'au  nombre  de   quatre  : 


426  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Madelaine-Esther  (i658),  inhumée  en  lôSp;  Charles-Barthélémy 
(i663),  Esther  (i665)  et  Jean-Frédéric  (1671).  Il  y  manque  au  moins 
une  fille,  soit  lady  Eland,  soit  la  marquise  d'Halifax.  Un  arrêté  du 
20  octobre  1699,  confirmé  par  un  autre  du  9  octobre  1700,  lui  per- 
mit de  disposer  de  ses  biens  en  faveur  de  ses  enfants  restés  en 
France.  Dans  un  codicille  joint  à  son  testament,  elle  parle  du  por- 
trait de  «son  fils  l'abbé»,  et  il  résulte  des  termes  mêmes  de  ce 
testament,  rédigé  en  1722,  peu  avant  sa  mort,  qu'il  ne  lui  restait 
alors  qu'une  fille,  la  comtesse  de  Viriville,  et  qu'un  fils,  Frédéric  de 
La  Tour  de  Gouvernet,  celui-là  même  qu'elle  avait  été  contrainte 
d'abandonner  lorsqu'il  n'avait  que  seize  ans,  et  qu'elle  ne  revit 
peut-être  jamais  (Agnew,  in-f°,  II,  197).  La  marquise  de  Gouvernet, 
naturalisée  anglaise,  le  16  janvier  lôgS,  fut  inhumée  en  1697  dans 
l'abbaye  de  Westminster  (Agnew).  Sa  mère,  Esther  Vimart, 
l'avait  accompagnée  en  Angleterre,  ainsi  que  nous  l'apprend  une 
note  de  police  datée  du  16  février  1687  :  «  Absentes  du  quartier 
Saint-Eustache,  par  permission  du  roi,  M""^  Herwarth  et  M"*  la 
marquise  de  Gouvernet».  Le  8  mai  1688,  on  leur  confisquait  une 
somme  de  10  000  livres  au  profit  des  jésuites  missionnaires  en 
Orient  (O'  82).  —  Une  autre  Esther  Herwarth  reçut  la  naturalisa- 
tion anglaise  le  3  juillet  1697. 

A  la  date  du  i5  mars  1686,  nous  trouvons  dans  les  registres  du 
Secrétariat  (O*  3o)  la  mention  d'un  passeport  accordé  à  la  comtesse 
d'Ussé  sortant  du  royaume.  Il  s'agit  très  probablement  d'Anne  de 
Machecoul,  veuve  de  Louis  de  Montgommery,  comte  de  Ducé, 
laquelle  se  retira  en  Angleterre,  selon  la  France  protestante,  VII, 
483  b. 

Bien  qu'ennobli  en  récompense  de  ses  services,  le  célèbre 
voyageur  Jean-Baptiste  Tavernier  était  un  trop  petit  personnage 
pour  qu'on  lui  accordât  la  faveur,  si  recherchée,  d'émigrer.  Il  pré- 
tendait avoir  obtenu  du  roi  la  permission  de  demeurer  en  France 
sans  changer  de  religion  ;  il  paraît,  en  effet,  avoir  été  préservé  de 
la  persécution  (Fr.  7052  f"  38).  Le  18  septembre  1686,  un  commis- 
saire de  police  informait  La  Reynie  que  Tavernier,  délogé  de  son 
auberge,  avait  pris  domicile  chez  le  perruquier  Mauger,  et  s'était 
trouvé  mal  la  veille  en  soupant.  Il  ajoutait  que,  pour  peu  que  le  mal 
augmentât,  le  vieillard  serait  bientôt  en  danger  de  mort.  A  quoi 
La  Reynie  répondit  qu'il  n'y  avait  rien  à  faire,  si  ce  n'est  d'envoyer, 
en  cas  de  danger,  quelqu'un  pour   essayer  de  le  persuader  de  se 


Protestants  autorisés  a  sortir  de  France.  427 

convertir  (Fr.  7052  f°  170).  Voulant  retourner  une  dernière  fois  en 
Perse,  Tavernier  prétexta  des  affaires  à  régler  avec  Du  Quesne 
fils,  auquel  il  avait  vendu  sa  propriété  d'Aubonne,  et  n'obtint  qu'à 
grand  peine  et  moyennant  une  forte  caution  qui  garantissait  son 
retoui",  la  permission  d'aller  passer  trois  ou  quatre  mois  en  Suisse. 
La  Reynie,  chargé  de  lui  remettre  un  passeport,  souleva  des  diffi- 
cultés de  toute  sorte,  qui  durèrent  plus  d'un  mois,  du  26  juin  au 
7  août  1687  (O'  3i)  ;  il  fut  sans  doute  peu  surpris  de  voir  qu'une 
fois  parti,  Tavernier  ne  revint  pas,  et  alla  mourir  à  Smolensk  en 
février  1689  [Biillet.,  3"  sér.,  VIII,  441). 


XXIII 


ÉMIGRATION 


Quand  on  vit  clairement  que  le  roi  ne  céderait  pas,  qu'il  se 
faisait  une  gloire  et  un  point  d'honneur  de  soumettre  par  les  garni- 
sons, la  Bastille,  la  relégation  etc.,  jusqu'au  dernier  de  ceux  qu'il 
appelait  opiniâtres;  quand  on  vit  qu'il  fallait  non-seulement  se  sou- 
mettre à  une  abjuration  menteuse  parce  qu'elle  était  contrainte, 
mais  encore  professer  une  religion  imposée^  au  nom  de  laquelle 
tant  d'abus  de  pouvoir  et  tant  d'infamies  étaient  journellement 
commis;  le  désir  de  fuir  une  patrie  sans  entrailles,  où  le  père  de 
famille  pleurait  sa  femme  et  ses  enfants,  qu'on  lui  avait  enlevés, 
devint  presque  universel.  La  conscience  huguenote  se  révolta  contre 
l'omnipotence  tyrannique  et  finit  par  en  triompher,  non  toutefois  sans 
que  d'innombrables  victimes  eussent  été  frappées.  En  vain  ferma-t-on 
les  frontières,  en  vain  l'ordonnance  du  26  avril  1686  attribua-t-elle 
aux  gardes,  aux  paysans  et  aux  délateurs,  les  dépouilles  des  fugitifs; 
en  vain  la  déclaration  du  7  mai  stipula-t-elle  contre  eux  la  peine 
des  galères  et  de  la  confiscation  des  biens;  les  plus  résolus,  les 
meilleurs,  ceux  qui  contribuaient  le  plus  à  la  gloire  et  à  la  pros- 
périté de  la  France,  prirent  le  chemin  de  l'exil,  et  quelques-uns 
emportèrent  une  partie  de  ce  qu'ils  possédaient.  Malgré  l'habileté 
de  la  police,  malgré  les  espions  que  les  ambassadeurs  entretenaient 
en  Hollande  et  en  Angleterre,  malgré  toutes  les  passions  ameutées, 
même  au  son  du  tocsin,  contre  les  fugitifs,  une  foule  considérable 
parvint  à  s'échapper,  portant  à  l'étranger  des  ressources  d'hommes 
et  d'argent,  de  probité  active  et  de  force  morale,  dont  la  France 
épuisée  devait  avoir  bientôt  un  si  grand  besoin.  Comment  ne  pas 


Emigration.  429 

ressentir  une  amère  douleur,  à  la  pensée  que  la  Prusse  n'a  été  érigée 
en  roj'aume  (1701),  que  grâce  à  l'accroissement  de  population  pro- 
duit par  la  Révocation! 

On  a  vu  plus  haut  le  concours  prêté  aux  fugitifs  par  le  con- 
sistoire de  Charenton,  soit  directement,  soit  par  l'intermédiaire  de 
M"""  Berthaut,  et  comment  Claude,  imité  par  M"'=  Monglas,  avait 
fait  passer  en  Hollande  plus  de  80,000  livres,  appartenant  à  des 
amis  qui  se  préparaient  à  quitter  la  France.  On  a  vu  également  que, 
plus  de  quatorze  millions,  avaient  été  retirés  de  la  place  de  Paris, 
et  que  sur  l'initiative  de  François  Amonnet,  la  Hollande  avait,  dès 
le  7  mai  1681,  décrété  des  mesures  propres  à  attirer  chez  elle  un 
grand  nombre  de  réfugiés.  Le  Danemark  et  l'Angleterre  (édit  de 
Hamptoncourt,  28  juillet)  suivirent  promptement  cet  exemple; 
tandis  que  la  Suède  se  bornait  à  charger  le  comte  Lilieroot,  son 
envo3'é,  d'invoquer  le  traité  de  Westphalie  pour  empêcher  la  dra- 
gonnade  de  pénétrer  en  Alsace.  La  Révocation  eut  pour  effet  le 
prodigieux  accroissement  de  l'émigration,  qui  n'avait  guère  cessé 
depuis  1666.  A  l'édit  du  17  octobre  i685,  l'Électeur  de  Brandebourg 
répondit  par  un  édit  du  29,  offrant  aux  protestants  français  «une 
retraite  sûre  et  libre  »,  accompagnée  de  franchises  et  d'avantages  de 
toute  sorte.  Sous  la  pression  de  l'opinion  publique,  et  bien  qu'il  fût 
pensionnaire  de  Louis  XIV,  Charles  II  d'Angleterre  rendit  un  décret 
semblable;  de  même,  nonobstant  l'intolérance  du  clergé  luthérien,  le 
roi  de  Danemark  renouvela  sa  déclaration  de  1681.  Quant  à  la  Suisse, 
elle  allait  accueillir  en  frères  les  proscrits  et  faire  preuve  à  leur 
égard  d'une  inépuisable  charité  *.  Telles  étant  les  dispositions  des 
puissances  protestantes,  les  hôtels  de  leurs  représentants  à  Paris  se 
transformèrent  naturellement  en  lieux  d'asile  et  en  foyers  d'émigration. 

«  Quelques  réfugiés  originaires  de  Paris,  sauvèrent  une  partie 
de  leur  fortune  en  la  confiant  à  l'ambassade  suédoise,  et  surtout  au 
sieur  Palmeguiste,  secrétaire  du  comte  de  Lilieroot,  qui  leur  fît 
rendre  à  leur  arrivée  en  Hollande  les  sommes  qu'ils  lui  avaient 
laissées  en  dépôt»  (Ch.  Weiss,  II,  3i2). 

Le  25  octobre  i685,  Seignelay  écrivait  à  M.  Robert,  procureur 
du  roi: 

Sur  ce  que  j'ai  dit  à  Sa  Majesté,  que  vous  m'aviez  donné  avis  que  ceux 
de  cette  religion  portaient  leurs  meubles  chez  l'ambassadeur  de  Hollande  et 

'  «Lorsqu'un   pauvre   soldat  du  canton  dominante,   tous  ses  concitoyens  ressen- 

de    Zurich,     mutilé    au     service    de    la  tirent    cet    affront   et   déclarèrent    sur   le 

France,    eut     été    chassé    des    Invalides,  champ   qu'ils    donneraient   asile    à    3ooo 

parce  qu'il  n'appartenait  pas  à  la  religion  huguenots»  (Ch.  Weiss,  II,  2o3'l. 


43o  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

chez  les  envoyés  de  Brandebourg  et  de  Suède,  elle  m'a  ordonné  d'écrire  à 
M.  de  La  Reynie  de  faire  observer  quand  le  transport  des  meubles  se  fera, 
pour  les  faire  saisir  avant  qu'ils  entrent  chez  les  dits  ambassadeurs,  à  quoi  Sa 
Majesté  veut  que  de  votre  côté  vous  teniez  la  main  (O  '  29). 

Parmi  les  fugitifs  qui  demandèrent  asile  à  l'envoyé  de  Dane- 
mark, nous  trouvons  M"'=  Suzannet  deLaForest,  nièce  de  Dangeau, 
M""  du  Breuil,  des  environs  de  Crécy  en  Brie,  et  une  jeune  fille  de 
Châteaudun,  nommée  Angélique,  qui  passa  jusqu'à  son  départ  pour 
servante  de  M""=  l'envoyée.  Au  mois  de  mars  1686,  questionné  rela- 
tivement à  M.  de  Théobon,  qu'on  savait  être  à  Paris  et  qui  demeurait 
introuvable,  M.  de  Meyercron  répondit  :  Le  marquis  n'est  point 
dans  mon  hôtel,  je  vous  en  donne  ma  parole.  —  Mais  n'y  avait-il 
point  été  et  depuis  quand  n'y  était-il  plus?  C'est  ce  que  M.  de 
Meyeixron  n'eut  garde  de  dire.  En  août,  La  Reynie  reçut  l'ordre 
de  faire  tout  ce  qui  était  possible  pour  découvrir  si  M"^  Caron  ne 
se  trouvait  point  chez  Spanheim,  envoyé  de  Brandebourg,  ou  chez 
son  collègue  de  Danemark  (O'  3o).  Enfin,  le  11  décembre  1693, 
Pontchartrain  écrivait:  «Le  roi  a  été  informé  qu'une  demoiselle 
nommée  Dupré  se  donne  beaucoup  de  mouvement  à  Paris  avec 
M.  de  Meyercron  pour  débaucher  les  nouveaux  convertis»  (O'  87). 

L'ambassadeur  et  l'ambassadrice  d'Angleterre  étaient  dénoncés, 
le  27  mai  i685,  comme  devant  emmener,  chacun  de  son  côté,  plu- 
sieurs jeunes  protestants  qu'ils  inscriraient  au  nombre  de  leurs 
domestiques  (O  '  29).  En  conséquence,  la  police  fut  chargée  d'exa- 
miner avec  soin  leur  personnel  au  moment  du  départ.  Le  3o  juin, 
les  officiers  de  l'amirauté  reçurent  l'ordre  de  ne  laisser  embarquer 
aucun  officier  de  la  R.  P.  R.  sous  prétexte  d'appartenir  à  la  maison 
des  ambassadeurs  ou  des  princes  étrangers.  Le  25  avril  1686, 
la  police  signalait  la  présence  d'une  dame  cachée  à  l'ambassade 
anglaise  (Fr.  7o53  f°  224).  Au  mois  de  mai,  Desgrez  découvrait  que 
M™"  Desnoyers,  de  Tours,  déguisée  en  homme,  devait  gagner 
l'Angleterre  avec  son  fils,  à  l'aide  d'un  passeport  anglais  où  elle 
était  désignée  comme  un  camarade  de  ce  fils  (O'  3o),  Plus  tard, 
deux  enfants  confiés  à  Vion,  furent  arrêtés  munis  d'un  passeport 
provenant  de  la  même  ambassade  (Fr.  7o53  f"  870).  Au  commence- 
ment de  1687,  Marie  Monglas,  disposée  à  s'enfuir,  cherche  momen- 
tanément asile  chez  Spencer  (Fr.  7o5i  f°^  4,  23i,  3ii).  En  1688, 
nouvel  avis  relatif  à  la  prochaine  évasidn  de  plusieurs  nouveaux 
convertis,  qui  devaient  accompagner  l'ambassadeur  hors  de  France. 
Dix  ans  plus  tard,  D'Argenson  recevait  l'ordre  d'observer  la  con- 
duite de  plusieurs  français  que  l'ambassadeur  avait  la  permission 


Emigration.  481 

d'emmener;     et,    le    28   octobre    1699,    Pontchartrain   écrivait   à 
D'Herbigny,  intendant  de  Lyon: 

Milord  Exester  partit  de  Paris  le  21  de  ce  mois  pour  se  rendre  en  Italie 
par  la  route  de  Lyon,  ayant  à  sa  suite  trois  carrosses  et  trente-deux  personnes. 
Comme  on  a  su  de  ses  gens  que  plusieurs  personnes  françaises,  faisant  pro- 
fession de  la  R.  P.  R.,  ont  dessein  de  se  joindre  à  son  équipage  dans  l'espé- 
rance qu'il  facilitera  leur  évasion.  Sa  Majesté  m'a  ordonné  de  vous  écrire  de 
vous  attacher  à  distinguer  ses  véritables  domestiques  d'avec  ceux  qui  vou- 
draient abuser  de  son  nom  pour  sortir  du  royaume  au  préjudice  des  défenses 
{Corresp.  adni.,  IV,  492). 

L'ambassade  de  Hollande  fut  certainement  l'une  des  plus 
actives:  son  secrétaire,  nommé  Molle,  distribuait  un  opuscule 
imprimé  où  étaient  énumérés  les  avantages  offerts  par  les  Pays- 
Bas,  la  route  à  suivre,  les  précautions  à  prendre  etc.  '.  En  feignant 
de  vouloir  émigrer,  l'exempt  Desgrez  réussit  à  s'en  procurer  un 
exemplaire,  qu'il  envo3'ait  à  La  Reynie  le  26  mars  1686.  J'ai  trouvé, 
disait-il,  le  secrétaire  occupé  à  recevoir  de  l'argent,  et  j'ai  la 
persuasion  que,  depuis  deux  mois,  il  a  fait  sortir  de  France  plus  de 
200,000  livres  (Fr.  yoSS  f*"  122).  Pendant  le  siège  de  La  Rochelle, 
M""'  Daillé  s'était  réfugiée  à  l'ambassade  de  Hollande  ;  en  i633, 
pour  éviter  la  prison,  Aubertin  y  avait  fait  un  long  séjour  ;  menacé 
aussi  d'arrestation,  le  ministre  Gilbert  y  passa  une  bonne  partie  de 
l'année  i685,  et  n'en  sortit  que  pour  prendre  le  chemin  de  l'exil, 
ainsi  sans  doute  que  Claude  et  sa  femme.  Le  guide  Humfrey 
affirmait  que  des  quatre  enfants  de  M.  de  Massanes  cachés  à 
Paris,  deux  se  trouvaient  à  l'ambassade  de  Hollande  (Fr.  7o53 
f"  i83).  Seignelay  écrivait,  le  2  avril  1686,  que  deux  enfants  du  sieur 
de  Rambouillet  de  La  Sablière,  trouvés  dans  une  auberge,  avaient 
été  remis  au  guide  Du  Thry  par  Molle  (O'  3o).  De  son  côté, 
Desgrez  écrivait  le  2  juin:  «L'ambassadeur  de  Hollande  vient 
d'arriver;  les  domestiques  qu'il  se  propose  de  faire  partir  sous  peu 
de  jours,  sont  des  protestants  logés  chez  lui  qu'il  veut  envoyer  en 
Hollande»  (Fr.  7o53  î°  294);  et  le  3o:  «Les  deux  hommes  qui 
passent  quantité  de  femmes  sont  partis  ce  matin  avec  deux  filles 

'  <iJe  me  donne  l'honneur  d'envoyer  à  soit    ici    fort    aigri    sur    les  affaires  de  la 

Votre  Majesté,   écrivait  D'Avaux,  ambas-  religion,  je  ne  vois  pas  d'apparence,  jus- 

sadeur  de   France  en    Hollande,    un   im-  qu'à  cette  heure,   qu'on  chasse  les  catho- 

primé  que  l'Électeur  de  Brandebourg  fait  liques    de   ce    pays,   cooime    le   bruit   en 

distribuer  ici,  pour  inviter  les  huguenots  avait    couru»     {Ségociations    de    M.    le 

de  France   à  aller  dans   ses    États,    sous  Comte  D'Avaux,    Paris,    1762,    in- 12,    V, 

l'espérance    des    grands    avantages    qu'il  ig3  et  201). 
leur    promet!).    Il    ajoutait:    «Quoiqu'on 


482  Révocation  de  t Édit  de  Nantes  à  Paris. 

prises  chez  l'ambassadeur  de  Hollande.  Ils  ont  pris  la  route  de 
Rouen  »  (Fr.  7o53  f°  288).  Avant  sa  malheureuse  tentative  d'éva- 
sion, un  page  de  Schomberg,  Louis  Lévesque  de  Fouroulte,  avait 
séjourné  à  l'hôtel  de  Hollande;  Colonia,  hollandais  naturalisé 
français,  s'y  retira  également,  de  même  qu'une  multitude  d'autres 
dont  les  noms  restent  inconnus.  Le  guide  Plat  avoua,  dans  son 
interrogatoire,  que  les  personnes,  qu'il  avait  passées,  étaient  munies 
d'un  passeport  signé  Molle,  et  protégées  par  Mollaire,  consul 
Hollandais  de  Bordeaux,  auquel  il  remettait  un  tiers  des  bénéfices, 
en  vertu  de  l'association  qu'ils  avaient  conclue  (Fr.  7o53  f°  5o). 
Aussi  l'ordre  d'arrêter  Mollaire,  s'il  revenait  à  Paris,  ne  se  fit-il 
pas  attendre:  il  est  daté  du  18  novembre  1686.  Enfin  le  guide 
Félix,  aussi  arrêté,  racontait  qu'un  de  ses  amis  avait  fait  plusieurs 
voyages,  emmenant  chaque  fois  une  dame  qui,  conformément  à  un 
passeport  délivré  ad  hoc,  passait  pour  l'ambassadrice  de  Hollande 
(Fr.  7o52  f°  8). 

A  la  fin  de  1688,  sollicité  de  s'opposer  à  ce  que  l'ambassadeur 
de  Hollande  reçût  les  meubles  que  les  émigrants  faisaient  conduire 
chez  lui,  le  roi  refusa,  de  peur  qu'on  ne  rendît  la  réciproque  à 
D'Avaux  (O'  32).  En  effet,  dès  qu'il  eut  résolu  que  les  réfugiés  ne 
pourraient  hériter  de  leurs  parents  restés  en  France,  la  Hollande 
ne  permit  point  aux  Français  d'hériter  de  leurs  parents  émigrés. 

L'envoyé  de  Brandebourg  fut  sans  doute,  après  l'ambassadeur 
hollandais,  celui  qui  déploya  le  plus  de  zèle.  «  On  voudrait  savoir, 
écrivait,  en  i863,  M.  Archinard  {Bidlct.,  XII,  104),  si  Spanheim  a 
fait  quelque  chose  pour  s'opposer,  durant  son  séjour  à  Paris,  aux 
persécutions  contre  les  protestants  et  à  la  révocation  de  l'Edit  de 
Nantes  ».  Sans  doute  ces  expressions  rendaient  mal  la  pensée  de 
l'auteur:  Qu'était,  en  effet,  le  Brandebourg,  qui  ne  comptait  pas 
deux  millions  d'habitants,  pour  tenter  de  s'opposer  au  dessein  du 
plus  altier  des  potentats?  Ce  que  l'on  peut  dire,  c'est  que  Spanheim 
fit  tout  ce  qui  était  en  son  pouvoir.  Par  ses  soins,  l'édit  de 
Potsdam  du  29  octobre  i685  fut  secrètement  répandu  en  France, 
et  son  hôtel  était  littéralement  encombré  de  fugitifs,  auxquels  il 
facilitait  la  sortie  du  royaume,  non  sans  exciter  le  vif  mécontente- 
ment du  roi,  qui  le  menaça  de  le  faire  rappeler  par  l'Electeur,  et 
qui,  en  1689,  malgré  un  passeport  en  règle,  fit  visiter  ses  bagages, 
sous  prétexte  qu'il  emportait  les  effets  de  plusieurs  réfugiés'.  Le 


'  fc:nvoy(2  extraordinaire  de  1680  à  16H9,       bassadeur,  et  y  passa  encore  cinq  années 
Spanheim  revint  en  France  comme  am-       de  iCJgy  à  1702. 


Émigration.  488 

23  novembre  i685,  le  sieur  de  Grandmaison  '  dénonçait  l'hôtel  de 
l'envoyé  de  Brandebourg,  rue  de  Grenelle-Saint-Germain,  comme 
renfermant  quantité  de  meubles  de  gens  de  la  R.  P.  R.  qui  se  pré- 
paraient à  partir  à  sa  suite  (Fr.  7o53  f''  187).  Un  rapport  dressé  le 
21  janvier  1686  par  le  commissaire  Gazon,  confirmait  amplement 
cette  dénonciation: 

Il  est  venu  ce  soir  une  femme  de  chambre  de  M'°°  l'envoyée  de  Brande- 
bourg, qui  est  catholique  et  qui  a  été  congédiée  aujourd'hui  du  service  de  ladite 
dame,  qui  m'a  dit  qu'il  y  a  un  grand  monde  retiré  en  la  maison  du  sieur  envoyé; 
que  la  dame  de  Villarnoul,  de  Normandie,  y  est  morte  et  y  fut  enterrée  samedi 
dernier  dans  la  petite  cour;  que  les  deux  demoiselles  ses  filles  y  sont  encore. 
Plus  le  sieur  Desfontaines,  sa  femme  et  ses  enfants,  qui  sont  de  Rouen;  le 
sieur  Gandalot  et  sa  fille  ,  aussi  de  Normandie;  le  sieur  Falaiseau,  avocat  (en 
marge,  de  la  main  de  La  Reynie  :  Le  fils  aîné  de  Falaiseau  est  premier  secré- 
taire de  M.  de  Brandebourg),  et  la  demoiselle  sa  femme,  qui  demeuraient  rue 
du  Battoir,  et  encore  quinze  autres  personnes  de  qualité,  entre  lesquelles  sont 
la  demoiselle  de  La  Houssaj'e,  fille,  la  demoiselle  Moreau,  du  Poitou,  qui  a  ses 
enfants  à  Paris  sans  savoir  où  ils  sont,  et  la  demoiselle  Nanette,  fille.  Que 
ledit  envoyé  a  encore  chez  lui  un  jeune  garçon  de  quatre  ans  de  la  maison  de 
Suze,  qui  passe  pour  son  page;  que  dans  cette  maison  il  a  été  apporté  par 
ceux  de  la  religion  des  biens  immenses;  qu'il  y  a  dix  coffres  dans  le  cabinet 
du  secrétaire,  pleins  d'argent,  qu'il  en  fait  tenir  à  ceux  qui  sont  passés  aux 
pays  étrangers  (Fr.  7o5i,  f"  4 1). 

Le  lendemain,  le  commissaire  ajoutait  : 

Alexis  Gaillard,  maître  serrurier,  qui  a  sa  maison  vis-à-vis  de  celle  de 
l'envoyé  de  Brandebourg,  m'a  dit  qu'il  a  été  plusieurs  fois  faire  des  ouvrages 
dans  ladite  maison;  qu'il  avait  ouvert  et  fermé,  même  raccommodé  des  coftres- 
forts  qui  étaient  dans  le  cabinet  du  secrétaire  au  nombre  de  dix,  pleins 
d'argent;  qu'il  a  aussi  travaillé  à  un  balancier  qui  est  dans  ledit  cabinet  pour 
peser  les  sacs  d'argent;  qu'il  avait  vu  apporter  en  la  même  maison  nuitam- 
ment dans  des  carrosses  et  autrement  quantité  de  choses;  que  tous  les  lieux  de 
cette  maison  étaient  pleins  jusqu'au  grenier  de  gens  qui  s'y  sont  retirés;  que 
les  carrosses  de  louage  entraient  la  nuit  dans  la  cour,  etc.  (Ibiii.,  f»  loi). 

Spanheim  lui-même  s'exprime  ainsi  dans  sa  Relation  de  la  cour 
de  France  (p.  227): 

Seignelay  s'avisa  un  jour  que  je  me  trouvais  à  l'antichambre  du  roi,...  de 
m'y  aborder  pour  me  dire  qu'il  se  croyait  obligé  de  me  donner  à  entendre  de 
savoir  de  bon  lieu,  qu'il  y  avait  un  grand  nombre  de  gens  de  la  R.  qui  étaient 
réfugiés  en  cachette  dans  ma  maison  de  Paris,  et  que  la  marquise  de  Villar- 


'  Ce  devait  être  Franciiii  de  Grand-  renton;  car  il  demandait  tout  à  la  fois 
maison,  officier  de  police,  qui  avait  sur-  une  récompense  et  un  rôle  dans  la  riî- 
veillc   la  démolition   du   temple    de  Cha-       pression. 


434  Révocation  de  V Edit  de  Nantes  a  Paris. 

noul,  femme  du  frère  aîné  de  M.  d'Ausson,  y  était  morte  peu  de  jours  aupara- 
vant, et  enterrée  dans  un  tel  endroit  et  à  une  telle  heure  qu'il  nomma.  Il  tira 
même  là-dessus  de  sa  poche  l'avis  de  tout  cela  qui  lui  était  mandé  de  Paris,  et 
oii,  en  effet,  on  nommait  diverses  personnes  qui  étaient  encore  actuellement 
chez  moi,  comme  entre  autres  le  père  et  la  mère  de  M.  Falaiseau,  envoyé  de 
Suède,  et  plusieurs  autres.  A  quoi  il  ajouta,  comme  si  on  fen]  était  aussi 
informé,  que  ma  maison  était  toute  pleine  de  hardes  de  réfugiés,  et  que  je 
pouvais  bien  croire  que  le  roi  ne  l'approuverait  pas  quand  il  le  saurait.  Je  lui 
dis  là-dessus  ce  que  je  devais  et  en  coupant  court,  puisque  comme  il  n'était 
point  alors  ministre  d'État,  et  moins  des  affaires  étrangères,  je  n'étais  nulle- 
ment obligé  de  lui  rendre  compte  de  mes  actions,  ni  lui  en  droit  de  m'en 
demander  raison.  Aussi  en  demeurai-je  là  que  ces  prétendus  avis  étaient  bien 
outrés  et  exagérés  en  toutes  manières,  que  je  ne  disconvenais  pas,  et  qu'aucun 
chrétien  n'aurait  refusé  de  donner  retraite  à  une  personne  mourante,  d'un 
nom  et  d'une  qualité  connus,  comme  la  marquise  de  Villarnoul,  pour  lui  donner 
lieu  de  mourir  en  repos,  moins  de  lui  refuser  les  devoirs  de  l'enterrement; 
qu'il  y  avait  véritablement  quelque  peu  de  hardes  chez  moi  depuis  assez 
longtemps,  qui  appartenaient  à  des  Français  passés  au  service  de  son  Altesse 
électorale  il  y  avait  déjà  quelques  années,  et  avec  permission  et  de  bons  passe- 
ports du  roi;  qu'après  tout  je  n'étais  nullement  en  peine  de  rendre  bon  compte 
de  ma  conduite  là  oii  il  écherrait,  et  sur  laquelle  on  avait  eu  jusque-là  aucune 
prise;  comme  d'ailleurs  je  me  croyais  en  droit  de  m'attendre  à  tous  les  égards 
qui  étaient  dus  à  un  ministre  de  mon  caractère,  et  de  plus  d'un  prince  allié  de 
Sa  Majesté.  Cependant,  et  pour  le  dire  en  passant,  cet  avis  me  servit  pour  y 
prendre  mes  mesures  et  m'y  précautionner  sur  ce  que  je  crus  bien  que  M.  de 
Croissy  ne  pourrait  que  m'en  dire  dans  la  suite,  sur  l'information  qu'on  ne 
manquerait  pas  de  lui  en  donner,  comme  il  arriva  quelques  jours  après,  etc. 

Plus  tard,  un  autre  envoyé  de  Brandebourg,  le  comte  de 
Schwerin,  se  compromit  au  point  d'envoyer  à  ses  frais  sept  ou  huit 
familles  de  passementiers  et  de  cordonniers  dans  la  terre  de  Lands- 
berg,  dont  elles  durent  s'éloigner  aussitôt  pour  aller  s'établir  à 
Berlin,  parce  que  les  habitants  refusaient  de  leur  vendre  des 
aliments. 

Tant  que  Schomberg  n'eut  point  quitté  Paris,  son  hôtel  fut 
aussi  un  lieu  d'asile;  en  janvier  1686,  un  crocheteur  y  portait  encore 
les  meubles  de  la  veuve  Allaire,  qui  allait  s'éloigner.  Parmi  les 
quarante-deux  domestiques  emmenés  par  le  maréchal,  plusieurs  ne 
l'étaient  assurément  que  de  nom  et  seulement  pour  franchir  la  fron- 
tière. Jusqu'au  moment  de  son  départ,  la  comtesse  de  Roye  favorisa 
également  la  fuite  de  plusieurs  de  ses  coreligionnaires;  elle  fit  no- 
tamment passer  en  Hollande  une  partie  de  la  fortune  de  Matthieu 
Amonnet,  et  des  catholiques  même  participèrent  à  ce  périlleux  acte 
de  charité.  Non  moins  zélée.  M'"''  de  Monginot  donnait  de  quoi  faire 
le  voyage  à  plusieurs  de  ceux  qui  manquaient  de  ressources  pour 
l'entreprendre  (Fr.  7o53  f"  802).  Jusqu'au  moment  où  elle  fut  elle- 


Emigration.  435 

même  arrêtée,  la  marquise  de  Peray  fut  un  autre  ange  consolateur 
des  proscrits.  Bon  nombre  d'entre  eux  l'allaient  trouver  de  nuit: 
elle  prenait  leurs  noms,  leur  adresse,  leur  cherchait  une  retraite  et 
leur  procurait  des  guides  (Fr.  7o53  f°  177).  L'hôtel  de  Soissons 
n'était  pas  moins  suspect  à  la  police,  qui  le  surveillait  de  très  près. 
Le  29  avril  1686,  prévenu  que  M"''  Juliot  de  la  Pénissière  s'y  était 
réfugiée  avec  deux  enfants,  Seignelay  invitait  la  princesse  de 
Carignan  à  les  envoyer  aux  Nouvelles-Catholiques.  Après  les  avoir 
mis  en  sûreté,  la  compatissante  princesse  répondit  qu'ils  n'étaient 
pas  chez  elle  (O*  3o).  Le  guide  Duval  avoua,  dans  son  interroga- 
toire, qu'il  avait  pris  trois  femmes  à  l'hôtel  de  Soissons  pour  les 
conduire  à  l'étranger  (Fr.  7o53  f°  18).  Bien  que  Louis  de  Launa}^, 
comte  d'Entragues,  eût  abjuré,  sa  maison  n'en  était  pas  moins 
ouverte  aux  fugitifs  :  Il  y  a  encore  des  protestants  inconnus  à  l'hôtel 
d'Entragues,  écrivait  Desgrez  le  12  février  1686.  Avant  et  après 
la  Révocation,  l'ancien  de  Charenton  Gervaise  favorisa  la  fuite  de 
beaucoup  de  personnes,  qu'il  adressait  à  son  fils  membre  du 
consistoire  de  la  Savoye  à  Londres.  En  dépit  de  leur  abjuration,  le 
faible  Lardeau  et  M""^  Janiçon,  femme  d'un  de  ses  collègues,  ren- 
dirent aussi  des  services  aux  fugitifs.  De  Château-Chinon,  où  il 
était  en  exil  et  dragonne,  un  autre  ancien,  Aufrère,  confiait  sa 
maison  à  un  ancien  catholique  pour  y  recevoir  des  protestants  qui  y 
attendaient  la  venue  des  guides.  M""'  Amonnet  fut  accusée  de  com- 
plicité non  seulement  dans  l'évasion  de  son  mari,  mais  aussi  dans 
celle  des  Formont.  En  1698,  les  banquiers  Bert  et  Trinquant,  et,  en 

1699,  leurs  confrères  Foissin  et  Voisin,  ainsi  que  Lavigne,  de  la  rue 
du  Roi  de  Sicile,  qui  se  servait  de  l'entremise  d'un  sieur  Jourdain, 
aidèrent  à  s'évader  un  grand  nombre  de  personnes,  en  se  chargeant 
de  faire  passer  leurs  fonds  à  l'étranger  (O  '  43).  Le  sieur  de  Fresnay, 
ci-devant  capitaine  des  gardes  de  Schomberg,  fut  soupçonné,  en 

1700,  d'avoir  participé  à  la  fuite  de  Marie  de  Vieilmaisons  et  à  la 
vente  de  ses  effets  \0  248,  TT  39  et  i58).  Le  3  mars  1701,  la  dame 
d'Aubonne,  Suissesse  (ce  n'était  pas  la  femme  de  Du  Quesne  fils,  qui 
venait  de  vendre  cette  propriété  pour  se  retirer  à  Genève),  fut 
arrêtée  à  Paris  comme  coupable  d'avoir  recueiUi  des  fonds  destinés 
à  faciliter  l'évasion  des  religionnaires  (O  248).  Hors  de  Paris,  la 
dame  d'Esly,  village  d'auprès  de  Roye  (Somme),  et  le  comte  de 
Gorenflos,  dont  la  terre  était  située  près  d'Abbeville,  aidèrent  bien 
des  fugitifs  à  franchir  la  frontière  (O  '  44  et  Fr.  7052  f°  118). 

Une  industrie  nouvelle,  que  la  police  ne  put  réprimer,  s'était 
rapidement  développée,  nous  voulons  parler  de  la  vente  clandestine 


436  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

des  passeports  et  des  certificats  de  catholicité  qui  en  tenaient  lieu. 
Quelques  personnes  ayant  réussi  à  passer  la  frontière  à  l'aide 
d'attestations  de  ce  genre  (notamment  Nesle,  accusé  d'en  avoir 
surpris  une  à  l'arclievèque  de  Paris,  et  Dorothée  Bertheau,  à  qui 
Marthe  Œillet  avait  remis  la  sienne  accompagnée  de  son  baptistère), 
des  catholiques  s'empressèrent  de  vendre  la  leur  (O'  3o).  Il  se 
trouva  aussitôt  des  prêtres  qui  en  fabriquèrent  de  fausses  et  en 
firent  le  commerce,  notamment  le  curé  de  Boué-sur-Noirieu  (Aisne) 
et  Jean  Gale,  de  Saint-Denis.  L'espion  Tillères  dénonçait  le  dernier 
à  D'A  vaux  en  ces  termes,  le  17  janvier  1686:  «Il  gagne  beaucoup 
à  donner  des  certificats  aux  Réformés  qui  lui  en  demandent  pour 
se  sauver.  J'en  ai  vu  beaucoup  qui  en  ont  reçu,  où  il  certifie  qu'ils 
sont  très  bons  catholiques  et  romains.  Au  reste,  il  semble  qu'on 
ferme  les  yeux  à  la  sortie  de  tous  ces  gens-là,  puisqu'il  en  sort  de 
tous  côtés  une  quantité  prodigieuse  '  ».  Un  correspondant  de  la 
Gazette  de  Harlem  lui  écrivait  de  Paris,  le  3o  novembre  i685:  «On 
a  pendu  un  homme  qui  vendait  aux  nouveaux  convertis  de  fausses 
attestations,  portant  qu'ils  avaient  comparu  devant  le  curé  de  leur 
arrondissement  »  {Bullet,  1"  sér.,  XV,  267).  Sans  doute,  l'ordre 
formel  d'exiger  des  passeports  en  règle  fut  bientôt  expédié  partout; 
aussi  les  fugitifs  s'ingénièrent-ils  à  en  trouver.  On  en  empruntait  ou 
on  en  achetait-.  Un  ancien  capitaine^  le  comte  de  Guichard,  fils  de 
la  marquise  de  Peray,  prêta  le  sien  à  plusieurs  personnes  qui  pas- 
sèrent heureusement.  Celui  que  s'était  procuré  Mariette,  servit 
successivement  à  quinze  de  ses  amis.  C'est  pourquoi  Seignelay 
écrivit  à  Colbert  de  Croissy,  le  5  mars  1686  : 

Le  roi  ayant  été  informé  que  les  étrangers  qui  obtiennent  des  passeports, 
les  négocient  et  s'en  servent  pour  faire  sortir  du  royaume  les  sujets  de  Sa 
Majesté  en  renvoyant  ces  passeports  plusieurs  fois  en  France,  elle  m'a  ordonné 
de  vous  avertir  de  mettre,  dans  les  passeports  que  vous  expédierez  à  l'avenir, 
une  clause  portant  qu'ils  seront  visés  par  les  gouverneurs  des  villes  frontières, 
et  au  défaut  des  gouverneurs  par  les  juges  des  lieux,  afin  que  par  ce  moyen 
on  puisse  éviter  une  pareille  surprise  (O  '  3o). 

Un  ancien  valet  de  chambre  de  l'évêque  de  Coutances  céda  le  sien 
à  Massanes,  qui,  grâce  à  cette  acquisition,  put  s'embarquer  pour 
l'Angleterre.    De   Thry,   qui   s'en   était   fait   délivrer    un   pour  la 

'  Ch.  Weiss,  II,  431.  huguenots,   parmi   lesquels   il  y  en   avait 

'^  «On  ne  donnait  pas  même  aux  calho-  de    considérables,  qui    auraient   donné  la 

liques    de     passeports     pour     sortir    du  moitié  de  leur  bien   pour  pouvoir  sortir 

royaume,   écrit  Sourches  {Méin.,  I,  384),  de  France. 

de  peur  qu'ils   ne   les  donnassent  à   des 


Emigration.  487 

Hollande,  le  vendit  à  Galdi.  Marthe  Lulier  fut  emprisonnée  pour 
en  avoir  vendu  un  à  une  demoiselle  qui  ne  dépassa  pas  Vincennes. 
On  en  vendait  partout,  dit  Benoit.  Les  employés  des  ambassades, 
les  concierges  mêmes,  en  procuraient  à  leurs  affidés  autant  qu'ils 
en  voulaient.  Le  commissaire  Delamare  dénonçait,  en  1686,  Esther 
Nicole,  passée  au  commencement  de  l'année  à  Guernesey,  d'où  elle 
devait  envoyer  à  ses  amies  Françoise  et  Jeanne  Lemaistre  de  faux 
baptistères,  qui  leur  permettraient  d'obtenir  des  passeports  par  le 
suisse  de  l'ambassade  anglaise  (Fr.  7082  i°  182).  En  1697,  Bosredon 
fut  mis  à  la  Bastille  pour  en  avoir  fait  venir  de  Hollande.  En  1700, 
le  guide  Pigeon  en  tirait  des  quantités  du  major  de  Mons.  Aussi 
Desgrez,  fort  au  courant  de  tout  ce  trafic,  proposait-il  de  ne  tenir 
nul  compte  des  passeports,  et  de  faire  arrêter  indistinctement  tous 
ceux  qui  se  présenteraient  à  la  frontière,  sauf  à  relâcher  ensuite 
ceux  qui  justifieraient  clairement  de  leur  innocence. 

A  Paris,  où  les  provinciaux  accouraient  en  foule  dans  le  dessein 
de  s'échapper,  la  difficulté  était  d'abord  de  se  cacher.  Quelques- 
uns  faisaient  appel  au  dévouement  de  leurs  amis  de  l'une  ou  de 
l'autre  religion;  d'autres  se  logeaient  dans  des  auberges  et  feignaient 
d'être  catholiques.  Beaucoup  furent  arrêtés.  Cependant  les  agences 
d'émigration  où  l'on  trouvait  le  logement  et  les  guides  nécessaires, 
s'étaient  multipliées  avec  une  extrême  rapidité.  Quatre  ou  cinq 
seulement  finirent  par  être  bien  connues  de  la  police,  qui  ne  possé- 
dait sur  les  autres  que  des  renseignements  fort  imparfaits,  à  peine 
quelques  noms:  Divry,  aubergiste,  chez  lequel  viennent  d'arriver 
trois  femmes  de  la  province;  la  Lemaistre,  qui  a  mis  bien  des  gens 
aux  mains  des  guides  (Fr.  7o53  f°  802);  M™""  Cape,  de  la  rue  du 
Cherche-Midi,  qui  a  entre  les  mains  un  petit  garçon  de  M.  Le  Coq 
(Fr.  7o5i  f°  82);  Boyer,  perruquier  de  la  rue  Saint-Honoré,  peu  zélé 
pour  la  R.,  chez  lequel  loge  le  guide  Saint-Martin  (Fr.  7o58  f°  279); 
la  femme  Damoiseau,  au  bout  de  la  rue  Guénégaud,  près  du  Pont- 
Neuf,  qui  a  toujours  chez  elle  des  gens  de  la  R.  et  n'ouvre  pas  à 
tout  le  monde  (Fr.  7o58  f°  281);  Boisbourdon,  qu'on  mit  à  la  Bastille 
où  il  resta  deux  ans  {Arch.  Bast.,  X,  67)  ;  Jeanne  Brochon,  de  Lau- 
sanne et  la  hollandaise  Marguerite  Van  der  Bourg,  envoyées  au 
château  d'Angers  ;  l'auberge  de  la  Ville  de  Blois,  celle  du  Dauphin, 
rue  de  Harlay,  tenue  par  Bacq,  d'où  devait  partir  le  16  mai  1686  de 
grand  matin,  une  vieille  demoiselle  de  Normandie,  qu'on  ordonna 
de  n'arrêter  qu'au  premier  gîte,  où  d'autres  se  joindraient  à  elle 
(Fr.  7o52  f°^  147,  149'';  une  auberge  de  la  rue  Troussevache  où 
logeait  Abe,  officier  du  roi  d'Angleterre,  qui  faisait  passer  beaucoup 


438  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

de  personnes  (Fr.  7o53  f°  i83).  «On  a  reçu  avis  de  La  Haye  (mars 
1686)  que  trois  particuliers,  un  desquels  se  nomme  Jean  Thieroit, 
de  Champagne,  lequel  est  français,  doivent  partir  pour  venir  à 
Paris,  afin  de  faciliter  l'évasion  des  sujets  du  roi,  et  qu'ils  logeront 
à  Paris  chez  la  dame  Talon,  rue  Dauphine....  On  mande  aussi  que 
le  nommé  La  Roche,  lieutenant  des  grenadiers  de  M.  le  prince 
d'Orange,  doit  partir  pour  le  même  dessein  que  les  trois  autres» 
(O  '  3o).  Nous  trouvons  encore  dans  les  avis  donnés  au  roi  ce  qui 
suit  :  14  septembre  1686.  Lebrun  et  Lapierre  sont  deux  guides  qui 
retourneront  sous  peu  à  Paris  (Fr.  7062  f"  8).  Marguerite  de  La 
Fricaudière,  hollandaise,  vient  souvent  à  Paris  chercher  des  per- 
sonnes de  la  R.;  elle  loge  ordinairement  rue  de  la  Monnaie,  chez 
un  gantier,  proche  le  Saint-Esprit  (Fr.  yoSS  f"  144).  Leduc  apporta 
de  Hollande  une  lettre  à  deux  demoiselles  de  Dolon,  qui  sont  logées 
à  l'hôtel  d'Ecosse,  rue  Guénégaud,  elles  étaient  sur  le  point  de 
partir  pour  aller  joindre  leur  sœur  en  Hollande,  sans  une  lettre 
qu'elles  ont  reçue  de  leur  frère,  qui  leur  marque  qu'il  doit  aller 
joindre  sa  compagnie,  qu'il  les  verra  en  passant  à  Paris  (Ibid.). 
M'""=  Joly  demeure  avec  sa  sœur,  M"^  Bruguier,  veuve,  au  bout  de 
la  rue  de  Savoie.  Leduc  doit  la  conduire  (Fr.  7o5o  f°  242).  Enfin 
une  note  envoyée  d'Angleterre  en  1688  est  ainsi  conçue  : 

Le  nommé  Persan,  français  âgé  d'environ  quarante  ans,  de  visage  maigre 
et  blême,  portant  une  perruque  courte  et  brune,  un  habit  brun  tirant  sur  la 
feuille  morte  et  presque  toujours  des  bas  rouges  ou  gris  de  fer,  devait  partir 
de  Londres  au  commencement  de  ce  mois  pour  venir  à  Paris,  où  il  logera  chez 
M°"  Naze,  dans  la  rue  des  Gobelins,  ou  chez  le  sieur  Bernard,  à  l'Écu  d'Or- 
léans, au  Palais.  Il  amènera  à  son  retour  en  Angleterre  le  nommé  Caries  ou 
Carlier,  fermier  fort  riche,  demeurant  auprès  de  Tours,  et  changera  de  nom 
pour  passer. 

Il  y  a  un  prêtre  du  diocèse  d'Amiens  ou  d'Arras  qui  a  été  chassé  par  son 
évêque  et  qui  a  été  dépouillé  d'un  bénéfice.  Il  se  nomme  Aldabat,  a  les  cheveux 
roux  et  fort  crépus,  de  taille  médiocre,  le  visage  plein,  il  va  souvent  à  la 
Sainte-Chapelle  à  Paris;  c'est  un  intrigant  qui  fait  quelquefois  des  voyages  en 
Angleterre  et  en  Hollande,  et  qui  se  mêle  de  faire  passer  des  fugitifs  (Fr.  7044, 
f«  273). 

Tombé  aux  mains  de  Desgrez,  au  milieu  de  novembre  1686,  le 
guide  Lespine  avoua  que  Louis,  fruitier  et  débitant  de  bière  dans 
la  rue  de  Charenton,  près  la  barrière,  fournissait  des  guides  aux 
fugitifs,  et  l'avait  conduit  rue  de  la  Cossonnerie  dans  une  maison 
où  se  trouvaient  trois  demoiselles  disposées  à  tenter  le  passage  ; 
que,  dans  la  rue  des  Marais,  à  main  gauche  en  entrant  par  la  rue 
de  Seine,  il  y  avait  dans  une  maison  neuve,  à  une  porte  cochère 


Emigration.  489 

qui  est  enfoncée*,  des  gens  de  qualité  prêts  à  s'en  aller;  que  chez 
M""=  Bourdon,  au  faubourg-  Saint-Antoine,  se  tenaient  la  fîlle  d'un 
ministre  réfugié  à  Amsterdam  et  trois  ou  quatre  enfants  prêts  à 
partir  (Fr.  7o53  f"  iSgl.  —  Lejeune,  avocat,  était  noté  comme  rece- 
vant les  guides  et  les  mettant  en  rapport  avec  les  fugitifs.  11  tomba 
malade  de  chagrin  quand  il  vit  arrêter  Gervaise,  avec  lequel  il 
devait  partir,  ce  qui  ne  l'empêcha  point  de  faire  un  grand  nombre 
de  copies  des  Plaintes  de  Claude  qu'un  guide  lui  avait  apportées. 
A  la  suite  d'une  assemblée  tenue  chez  lui  au  moment  de  l'arresta- 
tion du  baron  de  Serres,  c'est-à-dire  au  commencement  de  1687, 
Pradal  et  lui  furent  l'objet  d'un  redoublement  de  surveillance.  On 
finit  par  l'enfermer  et  l'expulser  du  royaume  en  1688. 

Delamare  écrivait  le  20  mars  i685  :  «Lebel,  orfèvre  anglais 
demeurant  près  du  Collège  des  quatre  nations,  est  l'un  de  ceux  qui 
s'emploient  le  plus  à  débaucher  les  jeunes  artisans  et  à  les  envoyer 
à  l'étranger  ^  ». 

Le  Heritter,  natif  de  Nurenberg  et  âgé  de  vingt-quatre  à  vingt- 
cinq  ans,  demeurait  chez  Spanheim  en  qualité  de  commis,  tenant  la 
caisse  et  les  comptes  pour  les  affaires  particulières  de  l'Electeur  de 
Brandebourg,  rue  du  Bac  au  faubourg  Saint-Germain^;  il  fut  mis  à 
la  Bastille,  le  3  juillet  1686,  pour  avoir  facilité  l'évasion  de  M.  et  de 
jyjme  Formont,  par  le  transport  de  leurs  effets  à  Hambourg.  Il  sortit 
de  la  Bastille  le  4  avril  1687. 

Charles  Lombard,  dit  Brion,  petit  boiteux  réfugié  à  Londres 
avec  sa  femme,  était  frère  de  trois  pasteurs  '*.  Revenu  en  France 
pour  emmener  son  neveu  et  le  fils  de  M™^  Pélissari,  il  séjournait  à 
Paris  en  attendant  qu'ils  fussent  prêts,  et  s'occupait  de  procurer  des 
guides  aux  fugitifs.  Ce  fut  à  lui  que  M""  Du  Gast  s'adressa  pour  se 
faire  passer  avec   les  demoiselles  de  Villarnoul.  C'est  aussi  lui  qui 

'  Cette    maison   qui    porte    le   n»  21,  a  abjuration,  et  d'envoyer  ses  enfants  chez 

été     habitée    par    Racine,     Adrienne    Le  le  vicaire   de   Saint-André   pour  les  faire 

Couvreur  et  M"=  Clairon.  instruire»  (O'  io). 

'  Seignelay  écrivait  à  La  Reynie  le  1°'  '  Spanheim  habitant  la  rue  de  Grenelle- 
février  i685:  «Sa  Majesté  approuve  que  Saint-Germain,  nous  ne  nous  expliquons 
vous  attendiez  jusqu'à  dimanche  à  faire  pas  bien  comment  son  employé  pouvait  se 
enlever  les   enfants  du  nommé  Lebel...  trouver  rue  du  Bac. 

Vous   verrez   par  le    mémoire   ci-joint  ce  *  André,    pasteur   à   Calvisson;    Pierre, 

qu'on  dit  de  lui  et  de  ses  enfants;   il  est  mort  pasteur  à    Lussan;  Jean,   pasteur    à 

bon  de  l'avertir  que,   s'il  ne  prend  garde  Poitiers,  condamné  à  l'amende   vers  1671 

à   ses   enfants,    on    les    lui    ôtera    même  pour  contravention  aux  édits,   naturalisé 

avant  le  temps   qui  lui  a  été  donné».  Et  anglais  en  1688  avec  sa  femme,  Françoise, 

le  3:   «Je   vous   envoie    la   profession   de  et  ses  fils,  Daniel  et  Philippe-Daniel.   Ce 

foi  que   Lebel,    orfèvre,   a  signée  devant  dernier,  aussi  pasteur,  aécrit  une //l'i/oire 

moi;  il  m'a  promis  de  faire  incessamment  des  persécutions  (.Agnew,  III,  47,  209). 


440  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

fit  conduire,  par  Vertot,  Coignard,  de  Rouen.  Afin  de  dépister  la 
police,  il  changeait  de  domicile  tous  les  trois  ou  quatre  jours,  et 
logeait  parfois  au  Dauphin,  rue  de  Harlay,  chez  Bacq,  nouveau 
converti,  où  il  se  faisait  adresser  ses  lettres.  Les  guides  Félix  et  La 
Capelle  faisaient  de  même.  Mais  le  traître  Bacq'  hvrait  tout  à 
Desgrez.  Aussi  Lombard  fut-il  bientôt  signalé  comme  travaillant  aux 
évasions,  entretenant  commerce  avec  les  guides,  notamment  Marie 
Vincent,  comme  rendant  de  fréquentes  visites  à  M™^  de  Dolon, 
qui  songeait  à  fuir,  et  à  M"^  Quenevault  ou  Quenouault,  de  Bre- 
tagne, demeurant  rue  Neuve-Saint-Eustache  (25  mai  1686).  On  ne 
tarda  pas  à  l'enfermer  au  For-l'Evêque.  Le  21  août,  il  écrivait  à 
jyjme  Quenevault  qu'il  était  au  cachot  et  au  secret,  et  la  priait  d'inter- 
céder en  sa  faveur  auprès  de  La  Reynie,  afin  qu'on  le  mît  en 
chambre,  ou  que  du  moins  il  eût  la  permission  de  monter  les  après- 
midi  pour  respirer  l'air  (Fr.  7o53  f°  90).  Deux  jours  auparavant, 
Seignelay  avait  signé  l'ordre  de  l'envoyer  à  la  citadelle  du  Havre 
(O'  3o);  il  y  resta  près  de  deux  ans.  Le  4  juillet  1688,  le  duc  de 
Beauvilliers  reçut  l'ordre  de  le  mettre  en  liberté,  en  l'avertissant 
que,  s'il  se  mêlait  de  nouveau  de  faire  sortir  du  royaume  les  Réfor- 
més, il  serait  sévèrement  puni.  On  ne  l'expulsa  pas  du  royaume, 
parce  qu'il  avait  abjuré  (O'  32  et  Fr.  7052  f°^  107,  i35,  et  7o53 
fo  374). 

Jean  Breton,  natif  de  Vitry-le-Français  et  domicilié  dans  la 
Grande  rue  Taranne,  près  de  l'ambassade  hollandaise,  était  un 
ancien  laquais  fort  pauvre,  qui  avait  acquis  de  l'aisance  en  s'asso- 
ciant  avec  Beck  pour  faire  passer  un  grand  nombre  de  protestants 
à  l'étranger  avant  la  Révocation.  «  Il  avait,  disent  les  Mémoires  de 
la  Bastille,  beaucoup  d'habitudes  et  de  relations  en  Allemagne  avec 
plusieurs  princes  et  seigneurs,  et  comme  cela  ne  pouvait  pas  telle- 
ment se  cacher  qu'il  n'en  parût  quelque  chose  dans  son  quartier, 
pour  couvrir  ses  intrigues  il  avait  pris  quelquefois  la  qualité  d'agent 
des  affaires  de  M'""  la  princesse  de  Tarente,  et  d'autres  fois  celle 
de  résident  de  M.  le  prince  palatin.  Il  s'était  lié  avec  un  nommé 
Carita  qui  s'en  était  allé  en  Allemagne,  et  qui  avait  emmené  avec 
lui  plusieurs  artisans,  et  entre  autres  des  tapissiers  de  haute  lisse 
du  faubourg  Saint-Antoine,  et  avec  le  nommé  Braque,  hollandais, 
qui  tenait  chambre  garnie  [rue  du  Colombier]». 

Un  agent  de  la  police  secrète  envoyé,    le  4  juin  i685,  chez 


'  Il  ne  doit   pas  être  confondu    avec  le       rue  du  Colombier  et  s'était   lié  avec  Bre- 
hollandais  Braque,    qui    tenait    un    hôtel       ton,  confrère  de  Lombard. 


Emigration.  441 

Breton,  pour  lui  proposer  une  affaire,  fut  accueilli  favorablement 
par  la  trop  confiante  M™°  Breton  ;  elle  lui  dit  que  son  mari  était  en 
Allemagne,  et  lui  donna  l'adresse  d'un  aubergiste  nommé  Cotel, 
en  ajoutant  qu'il  y  avait  à  Paris  plus  de  cinquante  personnes  qui 
faisaient  le  même  commerce  (Fr.  7052  f"  210).  Non  moins  impru- 
dent, Cotel  dit  que  M.  de  Hombourg,  prince  de  la  maison  impériale, 
logé  à  l'hôtel  de  Braque,  rue  du  Colombier,  recrutait  des  colons, 
ainsi  que  M.  d'Isembourg,  prince  souverain  de  Hesse,  logé  à  l'hôtel 
impérial  rue  du  Four-Saint-Germain  ;  que  celui-ci  devait  partir 
dans  quatre  jours,  et  avait  envoyé  à  Metz  plusieurs  jeunes  gens 
qu'il  y  prendrait  en  passant  {Ibid.,  f°  212).  Le  lendemain,  le  com- 
missaire Delamare  informait  La  Reynie  que  les  deux  portiers  de 
Charenton  avaient  conduit  chez  Breton  huit  personnes,  soupçonnées 
d'être  des  ministres  et  de  vouloir  passer  à  l'étranger.  La  présence 
de  ces  portiers,  disait-il,  rend  cette  assemblée  fort  suspecte  ;  «  car 
s'ils  agissent  par  l'ordre  de  leurs  maîtres,  il  s'ensuivrait  que  le 
consistoire  serait  d'accord  avec  Breton  et  les  autres  qui  débauchent 
les  sujets  du  roi  pour  les  faire  sortir  du  royaume.  Je  crois  qu'il 
sera  bon  de  faire  observer  cette  maison»  (Ibid).  En  conséquence, 
un  autre  agent  de  la  police  alla  trouver  M""  Breton,  feignit  d'être 
protestant  et  la  pria  de  lui  fournir  les  moyens  de  passer  à  l'étran- 
ger. Elle  promit  de  le  mettre  le  lendemain  en  rapport  avec  un 
marchand  de  chevaux  de  Reims,  qui  avait  fait  passer  plus  de  cent 
personnes.  Le  prix,  dit-elle,  est  de  quinze  livres  d'or  (i5oo  fr.?) 
qu'on  paie  à  Notre-Dame-de-Liesse  (lieu  de  pèlerinage  célèbre, 
d'où  l'on  pouvait  gagner  la  frontière  par  Vervins  et  Hirson,  ou  par 
Pontavert,  Sedan  et  Gironne).  Ceux  qui  ne  peuvent  aller  à  pied, 
vont  par  le  coche  jusqu'à  Liesse,  où  ils  trouvent  des  chevaux  dans 
un  cabaret  pour  continuer  le  voyage.  A  partir  de  là,  on  ne  marche 
que  la  nuit.  Le  coche  est  parti  depuis  deux  jours  et  ne  reviendra 
que  dans  huit  jours.  Il  y  a  ici  une  femme  qui  a  vendu  tous  ses 
meubles  et  qui  l'attend  pour  partir  avec  un  enfant.  «J'espère  que 
voilà  de  la  confiance,  écrivait,  le  11  juin,  Desgrez,  déjà  tout  heu- 
reux de  sa  prochaine  capture.  Je  ferai  en  sorte  de  connaître  ladite 
intrigueuse  afin  qu'elle  ne  chape  [n'échappe]  point»  (Fr.  yoSi  f''3o). 
Qu'arriva-t-il  ensuite  ?  Comme  on  ne  trouve  à  ce  moment  aucune 
trace  d'arrestation,  il  semble  probable  que,  grâce  au  flair  du  mar- 
chand de  chevaux,  l'affaire  manqua.  Quoi  qu'il  en  soit,  à  son  retour 
•  d'Allemagne  (18  juillet),  Breton  fut  arrêté,  mis  à  la  Bastille  et  sans 
doute  relâché  au  bout  de  quelques  mois.  En  effet,  dans  le  courant 
de  l'année  suivante,  soupçonnant  l'avocat  Constans,   qui  faisait  à 


442  Révocation  de  PEdit  de  Nantes  à  Paris. 

Paris  «les  fonctions  de  ministre»,  de  s'être  réfugié  chez  l'envoyé  de 
l'Électeur  Palatin,  La  Reynie  ordonnait  de  l'y  arrêter  sans  hésitation 
si  on  l'y  pouvait  trouver. 

Jean  Breton  fut  emprisonné  de  nouveau  par  ordre  du  17  juin 
1690.  Le  3  février  1697,  il  rédigeait  à  la  Bastille  un  placet  pour 
obtenir  sa  liberté.  D'après  La  France  protestante  {2."  édit.,  III,  112), 
il  était  réfugié  à  Berlin  en  1700.  D'après  les  Archives  de  la  Bastille 
(IX,  247),  au  contraire,  il  serait  mort  le  18  avril  1700  aux  îles 
Sainte-Marguerite,  et  Pontchartrain  aurait  demandé,  le  3i,  quel 
était  cet  homme  et  le  sujet  de  sa  détention.  Il  a  dû  y  avoir  deux 
personnages  de  ce  nom. 

L'aubergiste  Louis  Vion  et  sa  femme,  qui  était  anglaise, 
faisaient  aussi  «  un  grand  commerce  des  passeports  des  ministres 
étrangers»  (Fr.  17421  f"  42).  Le  5  février  1686,  comme  le  mari 
allait  mettre  M™"  Mallet  et  ses  enfants  dans  le  carrosse  de  Bruxelles, 
où  il  leur  avait  retenu  des  places,  il  fut  arrêté  et  conduit  au  Petit- 
Chàtelet.  La  femme,  arrêtée  le  i5,  bien  que  la  lettre  de  cachet  ne 
soit  que  du  17,  fut  mise  à  la  Bastille,  et  leur  servante,  à  la  prison  de 
l'Abbaye,  où  elle  était  encore  le  2  avril  (Fr.  7o53  f°  iio).  Au  mois 
de  juin,  Vion  réclamait  la  liberté,  dans  un  placet  où  le  vrai  et  le 
faux  sont  étrangement  mêlés.  Il  a  souffert,  dit-il,  les  cachots  depuis 
quatre  mois;  il  est  au  pain  et  à  l'eau  depuis  trois  mois;  sa  femme 
est  prisonnière  comme  lui;  leurs  enfants,  tout  jeunes,  sont  à 
l'Hôpital-Général;  le  commissaire  Gazon  lui  a  saisi  tout  son  bien, 
2000  livres  de  meubles,  6co  livres  de  marchandises,  400  livres 
d'argent  comptant,  et  le  malheureux  n'a  rien  pu  obtenir  pour  sa 
subsistance.  Il  est  ancien  domestique  de  Courtin,  ambassadeur  en 
Angleterre,  et  a  toujours  vécu  en  bon  catholique.  Il  prétend  s'être 
laisser  emprisonner  en  Angleterre  plutôt  que  de  changer  de  religion; 
il  a  abandonné  les  biens  qu'il  y  possédait  pour  revenir  en  France. 
Il  a  converti  sa  femme,  qui  a  fait  abjuration  à  Saint-Sulpice,  il  y  a 
.sept  ans.  Leur  disgrâce  provient,  poursuit-il,  de  ce  qu'on  les  a 
soupçonnés,  bien  à  tort,  de  favoriser  les  évasions.  Il  n'a  commis 
d'autre  crime  que  d'aller  innocemment  retenir  des  places  au  coche 
de  Bruxelles  pour  une  Anglaise,  et  de  recevoir  en  pension  deux 
enfants  (les  De  L'Isle  du  Gast),  l'un  de  sept  ans,  l'autre  de  neuf, 
amenés  par  des  Anglais,  et  munis  d'un  passeport  de  l'ambassadeur 
d'Angleterre  (Fr.  7o53  i°  370).  Vion  n'a  garde  d'ajouter  qu'il  avait 
déjà  été  mis  à  la  Bastille  l'année  précédente,  par  ordre  du  4  janvier 
i685.  Mais  la  police  le  savait;  aussi  la  seule  réponse  qu'il  obtint  fut 
un  ordre  de   transfert  au  château  d'Angers,  daté  du  29  août. 


Emigration.  448 

Le  2  mars,  Seignelay  demandait  qu'on  lui  envoyât  l'interroga- 
toire de  M™"  Vion,  afin  de  faire  connaître  «la  mauvaise  conduite 
du  sieur  Trumbol  »,  sans  doute  aussi  compromis  dans  le  négoce  de 
l'émigration.  La  prisonnière  avait  affirmé  que  le  sieur  et  la  dame  de 
Grave,  étaient  cachés  à  Rouen  dans  le  dessein  de  s'enfuir  ;  mais  la 
délation  ne  se  trouva  pas  exacte.  Suivant  les  Mémoires  de  la 
Bastille,  M""=  Vion  s'en  évada.  On  ne  s'en  évadait  pourtant  guère. 
Aussi  n'est-ce  pas  de  la  Bastille  qu'elle  réussit  à  s'enfuir,  mais  d'une 
maison  voisine,  dans  laquelle  on  l'avait  transférée,  pour  cause  de 
maladie,  en  vertu  d'un  ordre  du  8  juillet  (O'  3o).  Bientôt  reprise,  elle 
fut  envoyée  au  château  d'Angers,  où  nous  la  voyons  au  mois 
d'octobre  nourrie  à  raison  de  i5  sols  par  jour.  Elle  n'en  sortit  que 
le  i^""  octobre  1688,  avec  défense  de  revenir  à  Paris.  —  Une  autre 
Anglaise,  Anne  Herost,  «  embaucheuse  de  M""  de  Peray  »  et  femme 
d'Antoine  Laperle,  hôtelier  et  marchand  de  vins  de  la  rue  des 
Boucheries  au  faubourg  Saint-Germain,  fut  arrêtée,  le  4  mai,  comme 
inculpée  dans  l'affaire  de  Vion.  Elle  ne  tarda  pas  à  abjurer  entre 
les  mains  du  curé  de  la  Sainte-Chapelle,  dans  l'espoir  de  recouvrer 
la  liberté;  cependant  huit  mois  après  elle  n'était  pas  encore  relâchée 
(Fr.  7o5i  f°^  261,  299;  7o52  f°'  268,  867  et  7o53  f°  455). 

Outre  son  envoyé,  le  Brandebourg  avait  aussi  à  Paris  un 
résident,  nommé  Jean  de  Beck,  originaire  de  Trêves,  conseiller  de 
Sa  Sérénité  Electorale,  et  résident  de  quelques  autres  princes 
d'Allemagne,  de  la  ville  libre  de  Strasbourg'  ainsi  que  de  quel- 
ques-unes des  villes  hanséatiques^.  Il  avait  épousé  à  Charenton, 
vers  1660,  Anne  Cassiopin,  de  la  famille  du  peintre  du  roi.  En  1669, 
il  signait  comme  témoin  au  mariage  de  Jean  Rou,  avocat  au 
Parlement,  et  de  Louise  Elle,  fille  du  peintre  du  roi  Pierre  Elle,  dit 
Ferdinand,  cousine  de  sa  femme  au  premier  degré.  Ce  fut  lui  qui  mit  le 
poète  Chapelain,  son  intime  ami,  en  rapport  avec  Rou  (Mém.  de  Rou, 
II,  io3),  qu'il  présenta  aussi  à  l'historien  Mézeray  (I  40).  Les  extraits 
des  Registres  de  Charenton  ne  mentionnent  pas  le  fils  de  Beck, 
mais  seulement  ses  deux  filles:  Elisabeth,  mariée  en  1681  à  Louis 
Le  Forestier,  sieur  de  Bouley-Saptel,  lieutenant  de  cavalerie; 
Constance-Emilie,  mariée  en  1682  à  Jacques  Barbot  de  la  Porte, 
natif  de  La  Rochelle  et  banquier  à  Paris,  qui  figure  dans  la  troisième 


•  Bullet.,  2«  sér.,  XII,  21.  adressait  à  la  duchesse  on  lit:  «  Recom- 

'  Erman  et  Reclam,    IX,    29.    Il    avait  mandé  à  M.   Beck,  à  l'hôtel  de   La  Tré- 

aussi  été  au   service  de  M™»  de  La  Tré-  moille  (Bullet.,  2«   sér.,  VII,  234  et  284). 

moille;  car  au  dos  d'une  lettre  que  Morus 


444  Révocation  de  l  Edit  de  Nantes  a  Paris. 

catégorie  des  négociants   mandés  chez  Seignelay  le  14  décembre 
i685  (Fr.  7o52  f°  224). 

Dès  avant  la  Révocation,  il  avait  fait  de  son  appartement, 
situé  au  premier  étage  de  la  maison  des  Ferdinand,  rue  Mazarine 
presque  à  l'angle  de  la  rue  Dauphine,  une  véritable  officine  d'émi- 
gration. La  fuite  d'une  de  ses  filles  fut  un  nouveau  grief  contre  lui. 
Au  mois  de  mai  1686,  après  avoir  été  cachée  trois  jours  dans  un 
grenier,  et  avoir  confié  un  collier  de  perles  à  une  dame  catholique, 
qui  fut  fort  tentée  de  le  garder,  Constance-Emilie  (Catherine-Emilie 
d'après  Erman  et  Reclam,  et  Charlotte-Emilie  d'après  les  papiers 
de  La  Reynie)  réussit  à  passer  la  frontière  et  arriva  heureusement 
à  Amsterdam  (Fr.  7082  f"  296);  elle  gagna  sans  doute  ensuite 
l'Angleterre,  où  Jacques  Barbot,  son  mari,  fut  naturalisé  le  5  janvier 
1688.  Le  1 3  août  1686,  le  commissaire  Gazon  continuaifà  signaler 
l'appartement  de  Beck  comme  l'asile  de  plusieurs  personnes 
suspectes  : 

Les  trois  femmes  desquelles  je  me  donnai  l'honneur  de  vous  parler  parle 
mémoire  de  dimanche  dernier,  demeurent  chez  le  sieur  Beck...  La  dame 
Varlet,  qui  tient  la  maison  vis-à-vis,  m'a  dit  qu'il  y  a  chez  lui  cinq  femmes  qui 
y  demeurent  depuis  quelque  temps.  Elle  ne  sait  si  elles  sont  françaises  ou 
étrangères;  mais  elle  voit  tous  les  jours  beaucoup  de  monde  venir  en  carrosse 
dans  cette  maison.  Cela  se  peut  sans  cause  particulière,  parce  que  Ferdinand 
père  et  fils  sont  peintres;  d'un  autre  côté,  comme  ils  sont  en  cette  maison  tous 
nouveaux  réunis  que  l'on  ne  voit  point  aux  églises,  du  moins  à  celle  de  Saint- 
Sulpice,  leur  paroisse,  l'appaj-tement  dudit  sieur  Beck  peut  être  favorable  pour 
s'assembler.  Ces  trois  femmes  pourront  retourner  au  prêche  [de  l'ambassade] 
dimanche  prochain;  au  retour,  je  pourrai  dans  les  rues  leur  parler  et  les  faire 
arrêter  si  elles  sont  françaises,  en  cas  que  vous  le  trouviez  à  propos  (Fr.  7052, 
f»  282). 

Le  3  octobre.  Gazon  écrivait  encore  qu'il  y  avait  plusieurs 
dames  logées  chez  Beck,  qu'en  outre  un  grand  nombre  d'autres 
montaient  chaque  jour  à  son  cabinet,  au  donjon  du  quatrième  étage, 
et  qu'un  ami  de  Ferdinand,  le  bonhomme  Bernard,  logé  au  second, 
était  surpris  et  frappé  de  ces  continuelles  allées  et  venues  (f"  284). 
Il  revenait  à  la  charge  dans  les  premiers  jours  de  novembre  : 

Le  sieur  Beck  est  allemand;  sa  femme  hollandaise  [erreur,  à  moins  qu'il 
n'eût  perdu  sa  première  femme  et  se  fût  remarie].  Us  ont  chez  eux  la  dame 
de  La  Roche  [De  Larroque]  de  Rouen,  nouvelle  réunie  ',  la  demoiselle  Falai- 
seau,  femme  du  sieur  Falaiseau,  qui  est  auprès  de  son  altesse  l'Électeur  de 
Brandebourg,  laquelle  est  encore  de  la  R...   Ladite  demoiselle  Falaiseau  dit 

'  Voir  aux  N^o'-Catlioliq. 


Emigration.  44^ 

avoir  permission  de  vous,  Monsieur  [de  La  Reynie],  de  rester  à  Paris.  Ledit 
sieur  Beck  a  encore  chez  lui  le  fils  de  la  dame  de  Cussy  de  Brie  [De  Neuville 
ou  De  MoUien],  qu'elle  y  a  laissé  pour  apprendre  à  écrire;  il  est  âgé  de 
douze  ans.  A  l'égard  de  son  propre  fils,  Beck  dit  qu'il  y  a  quinze  jours  qu'il 
l'envoya  porter  une  lettre  à  M""  la  duchesse  d'Orléans  à  Fontainebleau,  et 
qu'au  lieu  d'y  aller  il  lui  a  mandé  qu'il  se  rendait  en  diverses  cours  des  princes 
étrangers  qu'il  n'avait  pas  encore  vues,  et  qu'il  lui  présentait  ses  excuses  pour 
être  parti  sans  autorisation  (f"  285). 

Ces  plaintes  réitérées  irritèrent  le  roi  qui,  n'osant  violer  les 
privilèges  des  ambassadeurs  d'Angleterre  et  de  Hollande,  ne  se 
crut  point  obligé  d'user  de  la  même  réserve  à  l'égard  du  Brande- 
bourg, puissance  naissante,  et  signa,  le  4  novembre,  l'ordre  d'expulser 
Beck  du  royaume,  en  ayant  soin  d'ajouter  que  «cet  homme»  n'avait 
«aucun  caractère»  officiel.  Quelques  jours  plus  tard,  l'expulsion  fut 
jugée  un  châtiment  insuffisant.  Le  i5,  Seignelay  ordonnait  à  La 
Reynie  de  mettre  sur  le  champ  le  résident  à  la  Bastille,  s'il  se 
trouvait  encore  à  Paris,  et  de  s'informer  de  la  route  qu'il  avait 
prise,  s'il  était  parti,  afin  qu'on  pût  courir  après  lui.  Beck,  souffrant 
d'une  maladie  de  la  vessie  qui  l'empêchait  d'aller  en  voiture  et 
l'obligeait  à  ne  se  nourrir  que  de  lait,  n'avait  pas  quitté  Paris  ;  il  fut 
arrêté  le  17,  avec  M""*  Beck  (Fr.  yoSi  f''  269),  que  Desgrez  conduisit 
le  même  jour  à  la  Bastille.  Le  mari  n'y  fut  écroué  que  le  26.  Dans 
l'intervalle  une  garnison  avait  occupé  son  appartement,  où  elle  resta 
longtemps.  Le  19  novembre.  Gazon  écrivait  encore  à  La  Reynie: 

Les  sergents  qui  sont  en  la  maison  du  sieur  Beck  me  viennent  de  donner 
avis  que  la  dame  Falaiseau  et  les  trois  demoiselles  qui  sont  avec  elles,  reçoivent 
beaucoup  de  visites  d'hommes  d'épée  et  d'autres,  qu'on  leur  apporte  beaucoup 
de  lettres...  Vous  me  donnerez,  s'il  vous  plaît,  l'ordre  que  ces  sergents  doivent 
tenir  sur  ce  sujet.  Je  leur  ai  dit  cependant  de  retenir  les  lettres.  [En  marge, 
de  la  main  de  La  Reynie  :  Retenir  les  lettres  et  me  les  envoyer.  Point  de 
visite.]  Ladite  Falaiseau  a  failli  se  sauver  par  un  escalier  dérobé  inconnu  aux 
sergents  (Fr.  7052,  f"  286). 

Desgrez  retourna  dans  la  maison  le  24  novembre,  y  prit  les  trois 
petites-filles  de  Beck  et  les  conduisit  aux  Ursulines  de  la  rue  Sainte- 
Avoye  (Fr.  7o53  f°  168).  Les  extraits  des  registres  de  Charenton 
n'en  mentionnent  que  deux  :  Constance-Emilie  Barbot,  née  en  juin 
i683  et  baptisée  par  AUix;  Anne-Élisabeth,  née  en  mai  1684.  S'il  y 
en  avait  réellement  une  troisième,  elle  ne  pouvait  être  née  qu'en 
i685.  En  vertu  d'un  ordre  du  iS'décembre,  l'une  fut  remise  à 
l'abbé  de  Feuquières,  et  l'autre,  à  M.  de  Besmaus  (O  '  3o).  Une 
enfant  de  cet  âge  à  la  Bastille  !  L'aînée  fut  confiée  à  un  oncle 
nommé  Du  Saptel,  au  sortir  du  couvent  des  Ursulines,  qui  la  gar- 


446  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

dèrent  sept  ans  et  lui  apprenaient,  grâce  sans  doute  au  ministère 
des  «maîtresses  fouetteuses»,  à  dire  en  voyant  le  portrait  de  son 
père:  «Fi!  le  vilain  huguenot!  ».  En  1706,  elle  alla  rendre  visite  à 
sa  mère  réfugiée  à  Emden,  en  Hanovre.  Elle  devint  ensuite  la 
femme  de  Jacques  Cabrit,  pasteur  de  l'Eglise  française  de  Cotbus 
(Ms.  de  la  biblioth.  du  prot.),  dont  l'autobiographie  a  paru  dans  le 
Bulletin,  3®  série,  X,  584). 

Dès  le  27  novembre,  Seignelay  avait  ordonné  de  tirer  M.  et 
M"''  Beck  de  la  Bastille,  et  de  les  conduire  à  quinze  lieues  de  Paris, 
en  leur  enjoignant  de  sortir  du  royaume.  Le  2  décembre,  Beck  fut 
autorisé  à  prendre  un  bateau  pour  descendre  jusqu'à  Rouen,  et  à 
rester  à  la  Bastille  jusqu'au  moment  où  il  serait  en  état  d'entre- 
prendre le  voyage.  Il  en  sortit  le  4  (Arsen.  Ms.  Bast.  10471),  avec 
sa  femme.  Le  11,  le  commissaire  Delamare  envoyait  à  La  Reynie 
quelques  lettres  trouvées  chez  Beck  :  deux  de  M"""  Jean  Rou,  une 
de  L'Huilier  de  Chalandos,  sieur  du  Breuil,  une  de  Claire  Du  Moulin 
(sans  doute  Claire  Raquet  de  Mollien),  datée  de  Châtillon  en  Brie, 
près  Rozoy,  et  remise  à  Beck  par  M'"  du  Breuil  de  Chalandos.  Au 
dos  de  la  dernière  Beck  avait  écrit:  «M^^  Du  Moulin  est  à  Uresel»; 
d'où  Delamare  concluait  que  Beck  avait  trempé  dans  sa  fuite.  Au 
reste,  ajoutait-il,  Beck  a  fait  passer  plusieurs  autres  membres  de 
cette  famille:  vers  le  milieu  d'octobre,  deux  demoiselles  de  Cha- 
landos, logées  rue  d'Anjou,  à  la  Ville  de  Montpellier;  le  carême 
dernier,  une  demoiselle  des  Bergeries,  cousine  des  demoiselles  de 
Chalandos,  logée  rue  Lamoignon,  à  la  Ville  de  Montpellier^;  au 
mois  de  mai  dernier,  le  sieur  L'Huilier  du  Breuil,  et  une  dame  que 
Beck  fils  alla  chercher  le  soir  rue  de  Lamoignon.  Le  sieur  du 
Breuil  et  cette  dame  partirent  le  lendemain  matin,  tandis  qu'une 
demoiselle  du  Breuil  demeurait  chez  Beck  en  attendant  une  autre 
occasion  qui  se  présenta  bientôt  2.  La  lettre  de  L'Huilier  annonçant 
son  arrivée  en  Hollande,  était  datée  de  La  Haye,  6  juin  1686,  et 
adressée  à  M.  Beck,  au  bout  de  la  rue  Guénégaud,  tout  contre  un 
cabaretier,  rue  Mazarine.  Cependant  Beck  gagna  le  Brandebourg 
et  se  réunit  à  l'Église  française  de  Berlin,  dont  il  fut  l'un  des 
membres  les  plus  distingués.  Ce  vénérable  vieillard,  que  rien  n'avait 
pu  contraindre  à  renier  sa  foi,  mourut  dans  cette  ville  le  2  février 
1695,  âgé  de  quatre-vingts  ans  (Erman  et  Reclam,  II,  87).  C'est  lui 

'  Deux  autres   maisons,    l'une  dans  la  23  juin,  comme  venue  de  Cre'cy  en  Brie 

rue  Saint-Honoré,   l'autre  dans  la  rue  de  cl  retirée  depuis  quatre  jours  chez   l'en- 

Seine,  avaient  aussi  la  même  enseigne.  voyé  de  Danemark. 

'■•  C'est  celle-ci  que  Delamare   notait,  le 


Émigration.  ^^-j 

qui  envoyait  à  Christophe  Guntzler,  directeur  de  la  chancellerie  de 
Strasbourg,  les  précieuses  Chroniques  parisiennes,  dont  des  extraits 
ont  paru  dans  le  Bulletin,  2^  série,  XII,  21  etc. 

Dans  la  rue  Saint-Honoré,  en  face  de  l'éghse  et  du  cloître  de 
ce  nom,  c'est-à-dire  vers  le  milieu  de  l'emplacement  des  magasins  du 
Louvre,  il  existait  à  la  fin  du  XVIP  siècle  une  maison  ayant  pour 
enseigne  :  A  la  ville  de  Montpellier.  Au  quatrième  étage  de  cette 
maison  habitait  une  femme  qui,  malgré  quelques  faiblesses,  se 
montra  définitivement  une  des  plus  vaillantes  huguenotes  dont  la 
révocation  de  l'Édit  de  Nantes  ait  empoisonné  l'existence.  Cédant  à 
la  contrainte,  Elisabeth  Bonnefonds  avait  abjuré  comme  tout  le 
monde,  mais  des  lèvres  seulement'  ;  elle  vivait  séparée  de  son  mari, 
François  de  Rieux,  avocat  à  Montpellier,  qui,  disait-elle,  mangeait 
son  bien  et  la  maltraitait.  Étant  besogneuse,  elle  recevait  annuelle- 
ment du  consistoire  200  hvres,  auxquelles  quatre  dames  charitables 
ajoutaient  chacune  six  louis  d'or,  et  tenait  une  agence  d'émigration. 
C'est  chez  M""=  de  Rieux  que  ^1""=  de  La  Ferté-Civile  était  allée 
préparer  son   évasion  et  avait  été  arrêtée,  le  20  septembre  1686. 

Alléchée  par  cette  arrestation,  la  pohce  voulut  examiner  de 
plus  près  la  maison;  le  commissaire  Delamare  rendit  visite  à 
M"°  de  Rieux  le  27  septembre.  Il  fut  frappé  d'abord  du  grand 
nombre  de  meubles  et  d'objets  de  prix  qui  encombraient  l'appar- 
tement; la  liste  qu'il  en  découvrit  bientôt  lui  apprit  qu'ils  apparte- 
naient à  des  réfugiés.  Il  trouva  ensuite  les  adresses  d'une  foule  de 
personnes  habitant  la  Suisse,  la  Hollande  et  l'Angleterre  ;  puis  un 
plan  de  la  route  à  suivre  pour  aller  de  Paris  à  Gand,  enfin  des 
lettres  plus  compromettantes  encore.  Dans  l'une,  écrite  de  Bruxelles 
le  6  septembre,  la  demoiselle  de  Caron  -  informait  M""'  de  La  Ferté- 
Civile  qu'elle  était  heureusement  arrivée  dans  cette  ville  avec  leur 
sœur  M™"  de  Villerets,  et  l'invitait  à  se  confier  à  leur  guide  dont 
elle  garantissait  l'honnêteté,  et  qui  la  passerait  sûrement  avec  ses 
enfants.  A  côté  de  cette  lettre  oubliée  par  M""^  de  La  Ferté,  il  s'en 
trouva  une  dans  laquelle  M™"^  de  Rieux  envoyait  «ses  baise-mains 
à  ses  chers  pasteurs  Claude  et  Mesnard  »,  et  une  autre  dans  laquelle 
elle  félicitait  M"*  de  Villerets  de  son  arrivée  en  Hollande,  en  mani- 
festant l'intention  de  quitter  aussi  la  France  dès  que  ses  moyens  le 
lui  permettraient.  Delamare  mit  le  tout  sous  scellé.  M'"''  de  Rieux 


'  Elle  avait  une  sœur  cachée  à  Paris,  '  Voir  plus  haut,  p.  297. 

vjui  n'avait   point   encore  abjuré  au  mois 
de  septembre  1686. 


448  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

était  convaincue  d'avoir  logé  des  fugitifs  et  travaillé  à  leur  évasion, 
crime  prévu  et  rigoureusement  puni  par  les  ordonnances.  Elle 
avoua  qu'elle  avait  donné  retraite  à  Cottiby,  de  Poitiers  ',  et  à  sa 
fille,  ainsi  qu'aux  trois  demoiselles  Monnier,  entrées  chez  elle  le 
29  janvier,  à  raison  de  douze  sols  par  jour,  sorties  le  i"  septembre 
et  conduites  le  24  aux  Nouvelles-Catholiques-. 

Deux  jours  après  la  visite  du  commissaire.  M™""  de  Rieux  fut 
mise  au  For-l'Evêque,  pendant  qu'on  lui  faisait  son  procès.  On 
conserve  aux  manuscrits  de  la  Bibliothèque  nationale  deux  requêtes 
qu'elle  adressait,  le  3  octobre  et  le  21  novembre,  à  La  Reynie.  Elle 
y  dissimule  et  s'y  excuse  de  son  mieux^  se  plaignant  beaucoup  de 
son  mari  et  non  moins  de  son  beau-frère,  M.  de  Rieux,  maître 
d'hôtel  du  roi,  qui  aurait  dû  la  protéger  et  dont  elle  n'a  reçu  que 
des  rebuffades,  parce  qu'elle  est  née  protestante.  La  seule  personne, 
dit-elle,  qui  l'ait  soutenue  et  consolée,  est  M.  Lefouin,  dépositaire 
des  sommes  ordonnées  pour  les  convertis.  Ayant  suivi  à  la  messe 
M""^  Tallemant,  la  maîtresse  des  requêtes  et  sa  fille,  elle  prétend 
être  bonne  catholique  et  demande  non-seulement  la  liberté,  mais 
encore  une  pension  d'au  moins  trois  cents  livres,  parce  qu'elle 
manque  de  pain  et  doit  plus  de  2000  livres.  Le  procureur  du  roi, 
qu'elle  avait  convaincu  de  sa  bonne  foi,  conclut,  paraît-il,  à  ce  qu'elle 
fût  relâchée;  mais  on  ne  tint  compte  de  ses  conclusions.  Par  ordre 
du  23  janvier  1687,  elle  fut  envoyée  au  château  d'Angers,  où  elle 
entra  le  8  février.  L'évêque  de  cette  ville  la  vit  dans  la  prison;  elle 
sut  le  prendre  et  le  mettre  dans  ses  intérêts,  de  sorte  qu'il  sollicita 
sa  libération  et  l'obtint  le  7  juillet.  Elle  sortit  de  prison  le  3o,  munie 
d'excellents  certificats.  Cependant,  à  la  même  date,  Seignelay  lui 
interdit  le  séjour  de  Paris  et  lui  ordonna  de  retourner  dans  son 
pays.  Elle  parvint  à  éluder  ou  à  faire  rapporter  cet  ordre  d'exil; 
car  non-seulement  elle  revint  à  Paris,  mais  encore  le  roi  consentit, 
le  9  octobre,  à  la  décharger  des  frais  de  la  garnison  mise  chez  elle 
pendant  sa  détention  et  lui  fit  rendre  ses  meubles  et  ses  hardes. 

L'un  des  effets  le  plus  démoralisateurs  de  la  persécution  est 
d'enfanter  l'hypocrisie,  de  favoriser  et  presque  de  nécessiter  l'art 
de  la  dissimulation.  M""=  de  Rieux  y  avait  certes  fait  de  trop  grands 
progrès;  mais  elle  racheta  ce  tort  par  son  dévouement  ultérieur 
à  la  religion  proscrite.    Elle  rétracta  son  abjuration  devant   Paul 

•  Sans  doute   frère   ou    parent  du   mi-  renton  qui  demeurait  rue  SaiiU-Thomas- 

nistre  apostat.  du-l.ouvre,  aujourd'hui   place   du  Palais- 

'  Elles    lui    avaient    i\i.    envoyées    par  Royal. 
M"'°  Janicon,  femme  de  l'ancien  de  Cha- 


Emigration.  449 

Cardel,  venu  à  Paris  à  la  fin  d'octobre  1688,  et  contribua  de  tous  ses 
efforts  au  succès  du  ministère  de  ce  pasteur  du  Désert.  Sans  doute 
même  de  petites  assemblées,  présidées  par  ce  ministre,  se  tinrent 
dans  son  appartement.  Le  2  mars  1689,  lorsque  Cardel  tomba  dans 
le  piège  que  lui  avait  tendu  la  police,  on  trouva  sur  ses  tablettes, 
parmi  une  cinquantaine  d'autres  noms,  celui  de  M""=  Caron'  et  celui 
de  M'"'=  de  Rieux,  qui  fut  aussitôt  arrêtée  pour  la  seconde  fois  et 
envoyée  au  château  de  Saumur.  Elle  en  sortit  par  ordre  du  Sojuin, 
à  condition  de  se  retirer  à  Angers.  Nous  la  retrouvons  plus  tard 
à  Paris,  où  elle  fut  arrêtée  de  nouveau,  le  26  février  1698,  «  à  cause 
de  son  opiniâtreté  en  la  religion  protestante»,  et  mise  à  l'Hopital- 
Général.  La  mort  de  son  mari,  la  perspective  de  sa  fin  prochaine, 
l'avaient  ramenée  dans  la  voie  douloureuse  de  la  sincérité;  nous  en 
avons  pour  garant  le  billet  que  Pontchartrain,  successeur  de 
Seignelay,  adre.ssait,  le  16  novembre  1699,  à  René  d'Argenson,  suc- 
cesseur de  La  Rej^nie: 

La  nommée  Elisabeth  Bonnefonds,  veuve  de  François  de  Rieux,  dont  vous 
m'avez  fait  l'honneur  de  m'écrire,  fut  arrêtée  au  mois  de  février  1698,  sur 
l'avis  que  je  vous  donnai  par  une  de  mes  lettres  du  19  du  même  mois,  qu'elle  • 
allait  au  prêche  de  M.  l'envoyé  de  Danemark,  et  qu'elle  faisait  profession 
publique  de  la  religion  protestante.  En  effet,  lorsque  le  sieur  Desgrez  l'arrêta, 
elle  déclara  hautement  qu'elle  n'avait  signé  son  abjuration  que  par  contrainte, 
qu'elle  voulait  mourir  dans  sa  première  religion,  et  que  rien  n'était  capable 
de  l'y  faire  renoncer.  Elle  était  en  usage  de  tenir  ces  mêmes  discours,  qu'elle 
accompagnait  ordinairement  d'injures  et  d'expressions  insolentes  contre  la 
religion  catholique,  en  sorte  que  tout  son  voisinage  en  était  justement  scanda- 
lisé. Ces  motifs  vous  portèrent  à  demander  un  ordre  du  roi  pour  faire  conduire 
cette  femme  à  l'Hôpital-Général,  et  l'on  n'a  pu  lui  inspirer  des  sentiments  plus 
modérés,  ni  même  lui  faire  désirer  la  maison  des  Nouvelles-Catholiques,  tant 
elle  appréhende  d'être  instruite  et  de  ne  pas  mourir  dans  son  erreur.  Il  semble 
donc  qu'on  ne  peut  la  mettre  en  liberté  sans  une  espèce  de  scandale.  Elle  est 
d'un  âge  très  avancé,  et  cette  circonstance  doit  d'autant  plus  exciter  le  zèle 
des  ecclésiastiques  qui  la  soignent. 

C'est  ainsi  que  l'intolérance  renverse  le  sens  des  mots,  parce 
qu'elle  a  d'abord  bouleversé  les  notions  morales  qu'ils  expriment. 
Non-seulement  on  trouve  légitime  d'emprisonner  pour  la  troisième 
fois  une  femme  âgée  dont  la  religion  déplaît  à  Sa  Majesté  ;  mais  on 
ne  voit  pas  qu'il  est  à  la  fois  odieux  et  insensé  de  l'enfermer  dans 
ce  repaire  de  pourriture  et  d'infection,  avec  l'espoir  qu'elle  y 
apprendra  le  respect  et  l'amour  de  la  doctrine  catholique.  On   ne 

'  Nous    n'oserions    affirmer    que    cette       fût  celle  qui   demeurait  en    iô86  dans  la 
dame  Caron,    de  la  rue  Michel-le-Comte,       rue  des  Saints-Pères. 

n  î9 


45o 


Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 


voit  de  scandale,  que  dans  les  expressions  un  peu  vives  dont  la 
pauvre  femme  s'est  servie  à  l'endroit  de  l'Église  qui  la  persécute 
depuis  près  de  quinze  années. 


Nonobstant  la  peine  des  galères  qu'ils  encouraient  comme  les 
fugitifs  eux-mêmes  (Déclar.  du  7  mai  1686),  les  guides  furent  innom- 
brables, en  raison  du  bénéfice  considérable  que  leur  rapportait 
chaque  voyage,  soit  de  1200  à  i5oo  livres  et  parfois  jusqu'à  4000; 
il  en  surgit  par  centaines  de  toute  nation  et  de  toute  condition,  fran- 
çais, anglais,  belges,  hollandais,  suédois,  allemands  et  suisses.  Sauf 
de  rares  exceptions,  ceux  que  la  police  arrêta  sont  les  seuls  qui 
nous  soient  connus;  cependant  de  i685  à  1708,  leur  nombre  dépasse 
cent  cinquante,  parmi  lesquels  seize  femmes.  Indépendamment  des 
anonymes,  nous  trouvons  neuf  guides  en  i685,  quatre-vingt-cinq  en 
1686,  seize  en  1687,  huit  en  1688,  trois  en  1689,  quatre  en  1690, 
cinq  en  1692,  un  en  1693,  un  en  1694,  deux  en  lôgS,  un  en  1696, 
trois  en  1698,  dix  en  1699,  deux  en  1700,  sept  en  1701,  un  en 
•  1702  et  un  en  1703'.  Ces  chiffres  montreraient  à  eux  seuls  que 
l'émigration  atteignit  son  maximum  en  1686,  et  que,  si  elle  continua 
longtemps  encore,  ce  fut  dans  des  proportions  fort  réduites.  Bien 


'  En  i683,  Ausson,  Battet,  Boquet,  Dû- 
ment, Jourdan,  Le  Beau,  Levier,  Mes- 
brinck  de  Grandval,  Voreaux  (Jean).  En 
1680,  Abe,  Age',  Alglave,  Angibert,  Aren- 
feldt,  Arnaud,  Badois,  De  Barrières,  Beliu, 
Bertheau,  Besson ,  Bonnaire ,  Boutin, 
Brunet,  Carrière,  Charles,  Cliastelain, 
Cherret,  Antoine  Corbeau,  Marie  de  Cour- 
celles,  Gourion,  Hélène  Crampon,  le  curé 
de  Boue,  Descayeux,  Liévin  Dubourg, 
Dufour,  Du  Tliéron,  Du  Thry,  Félix, 
Fergeau,  Fischer,  Fleury,  Frédéric,  Fri- 
bourg,  Gabret,  Gralin,  Haller,  Joyeux, 
Labbé,  De  La  Coudrière,  Marguerite  de 
La  Fricaudière,  La  Girardière,  Lalande, 
Lamolte,  Landrieux,  Langrand,  Lapierre, 
La  Roche,  femme  La  Violette,  Le  Breton, 
Lebrun,  Le  Dragon,  Lefebvre  et  sa 
femme,  la  veuve  Lemaistre,  Lepère, 
Leroy,  Lescaille ,  trois  1-espine,  Jacob 
Lievcn,  Marchipon,  Nortlial,  Noulet,  Pc- 
raire,  Pilota  Pcrrin,  Pesson,  Petitjean  le 
Cablicau,  Petitpère  fils,  Plat,  Potin,  Reg- 
nault  dit  Duval,  Saint-Martin,  De  Sein, 
Serguières,  Stoudal,  l'hibaude,  Thieroit, 
Thomas,    Vcrtot ,   Marie  Vincent,  Virou- 


leau  dit  La  Capelle,  David  Voreaux,  De 
Witt,  Zobel.  En  1687,  Barbot,  M"»  Brisi- 
mant,  Buquet,  Coustil  dit  Beaulieu, 
Crosnier,  Durand,  Hamon,  Savary  Hoste- 
lain,  Houzel,  Humfrey,  Leduc,  baron  de 
Serres,  les  cinq  frères  Tofifin.  En  ib88, 
Aldabat,  César,  Fauquet,  Granger  et  sa 
femme,  Le  Bert,  Oudaille.  Persan.  En 
1G89,  Du  Ventre,  la  dame  Guillotin,  l.au- 
monnier  sieur  de  La  Motte.  En  1690, 
Chauvel,  Marthe  de  La  Hogue,  Toutain 
et  la  nommée  De  Trimoull.  En  1692,  Du 
Toit,  Guilomeau  dit  Vorms,  Collesson 
de  Bcronne,  Marthe  Crampon,  Van  Bom- 
mel.  En  ibqS,  Isaîe  Martin.  En  1694, 
Leroy.  En  1O95,  Ribeyre  de  Ricarville, 
Emery.  En  1696,  Charbonnier.  En  1Û98, 
Pierre  Berteau,  Sacrelaire,  Sadier.  En 
1(399,  Brulefer,  Heck,  Lambrini,  Ledel, 
Listick,  Marguerit,  Maurice,  Poncet  dit 
Surleau,  Raillard,  La  Soanem.  En  1700, 
Bonnelle,  Sénégal.  En  1701 ,  Chartier, 
Debeau ,  Hugnier,  Moreau,  Pigeon,  Ri- 
chard, Sandras.  En  1702,  la  femme  Les- 
prit.  En  1703,  la  femme  Lerat. 


Émigration.  45 1 

qu'elle  n'ait  été  que  peu  ou  point  appliquée,  la  déclaration  du  12  oc- 
tobre 1687,  transformant  la  peine  des  galères  en  peine  de  mort 
pour  les  guides,  contribua  certainement  aussi  à  en  réduire  le  nombre. 
Il  y  avait  parmi  eux  des  gens  tarés  comme  Listick,  qui  jouait 
tous  les  personnages;  des  fourbes  comme  Ribeyre  de  Ricarville, 
qui  trahissait  tout  le  monde,  étant  à  la  fois  guide,  agent  de  la  police 
secrète  et  espion  de  l'étranger.  D'autres  étaient  des  bandits, 
hommes  déterminés  et  prêts  à  tout,  qui  avaient  déjà  un  compte  à 
régler  avec  la  justice.  Après  avoir  conduit  M""^  Descoudrais, 
Besson,  soldat  suisse,  fut  pris  portant  en  croupe  Anne  Bordier,  qui 
s'en  allait  à  Genève  et  devait  passer  pour  sa  femme  tout  le  long 
de  la  route;  or  dans  l'intervalle,  il  avait  tué  une  femme,  nommée  la 
Lebe,  qu'il  soupçonnait  d'avoir  fait  arrêter  son  camarade  Arenfeldt. 
Il  y  en  eut,  dit  Benoit,  qui  dépouillèrent  et  insultèrent  les  personnes 
confiées  à  leur  garde.  Des  forbans,  ajoute  Michelet,  prenaient  à 
bord  des  passagers  pour  leur  faire  traverser  la  Manche,  et  les 
jetaient  à  l'eau  après  leur  avoir  arraché  tout  ce  qu'ils  avaient'. 
Nous  en  voyons  un,  Du  Théron,  abandonner  en  chemin  les  demoi- 
selles de  Villarnoul,  en  emportant  leurs  i5oo  livres.  Un  autre, 
Dumont,  garde  du  roi,  trahit  M"""  Dugarnier,  et  la  fit  arrêter  sur  la 
frontière  avec  tous  ceux  qu'elle  emmenait.  D'autres  s'entendaient 
avec  de  soi-disant  gardes  des  frontières,  pour  rançonner  ceux  qu'ils 
conduisaient.  Il  s'en  trouvait  aussi  d'honnêtes  et  dont  on  n'avait 
qu'à  se  louer,  Boutin,  par  exemple,  et  certains  protestants  qui 
n'avaient  point  abjuré:  Isaac  Virouleau,  dit  La  Capelle;  Dufour, 
dit  Guillard,  ancien  valet  de  chambre  de  Monginot;  Regnault,  dit 
Duval,  protégé  de  Masclari,  de  Massanes  et  de  M"'=  Pélissari; 
Bertheau,  quincaillier  de  Senlis,  avec  lequel  Claude  s'était  entretenu 
en  partant  pour  l'exil.  L'un,  nommé  Vertot,  avait  été  chambellan 
de  Monsieur.  D'autres  appartenaient  à  la  noblesse:  La  Coudrière, 


'  Nous    lisons   dans    les   Mémoires    de  lorsqu'elle    se    retire;    ils    mettaient  leur 

Foucault,    apud   Sourches,    II,  393:   «Le  bateau   à   l'ancre  en    cet    endroit,   et  fai- 

i3    mars    1697,     j'ai    jugé    le    procès    du  saient  descendre   les   étrangers  à  fond  de 

nommé  Goupil,   maître  de  bateau,   et  de  cale,    sous    prétexte    qu'ils    voyaient    des 

Tilloc,  matelot,  accusés  d'avoir  passé  des  bâtiments  français  qui   venaient  à   eux  ; 

religionnaires  en  Angleterre  et  d'en  avoir  et  lorsque  la  mer  montait,   ils  fermaient 

noyé  plusieurs  dans  le  trajet.   Ils  ont  dé-  l'écoutille,  et  débouchaient  une  ouverture 

claré  avoir  noyé,    en  deux  voyages,   cinq  qui  était  dans  la   chambre,    par  où   l'eau 

religionnaires,  et  un   bourgeois  de  Caen  entrait.    Elle  coulait  le   bâtiment  à  fond 

qui  avait  tué    son  beau-frère.    Le  moyen  et    montait    d'un    pied    sur    le   pont,   en 

dont  ils  se  servaient  pour  les  noyer,  était  sorte  que  les  passagers   se  voyaient  alors 

d'aller  entre  les  deux  îles  de  Saint-Marcou,  noyés,  sans  pouvoir  se  sauver.  Goupil  et 

où    la    mer    laisse    le   sable    à   découvert  Tilloc  ont  été  roués  vifs». 


452  Révocation  de  t  Edit  de  Nantes  à  Paris. 

gentilhomme  poitevin,  De  Serres,  baron  flamand  ;  un  plus  grand 
nombre,  à  l'armée  :  Abe,  officier  du  roi  d'Angleterre  ;  le  capitaine 
Plat,  Henri  Collesson  de  Beronne,  ancien  capitaine;  Jourdan, 
lieutenant  du  prévôt  de  Lyon;  La  Girardière,  ex-capitaine  de  la 
garnison  d'Ypres,  cassé  pour  avoir  blâmé  la  persécution;  Virou- 
leau,  dit  La  Capelle,  lieutenant  de  la  compagnie  de  Journiac;  De 
Barrières  ancien  officier  des  troupes  de  Strasbourg;  La  Roche, 
lieutenant  des  grenadiers  du  prince  d'Orange;  Toutain,  ci-devant 
garde-côtes;  Guilomeau,  dit  Vorms,  gendarme  écossais;  Mesbrink 
de  Grandval,  gendarme  du  roi;  Martin  Arenfeldt,  dit  Joli-Cœur, 
suédois,  soldat  de  la  compagnie  de  Champlatreux  ;  Besson,  Fischer, 
Stoudal,  Frédéric,  Joyeux,  Zobel,  soldats  suisses,  et  beaucoup  de 
leurs  camarades.  A  la  fin  de  i685,  Auzillon  écrivait:  Un  Suisse  est 
venu  pour  emmener  Petitot  et  ses  quatre  filles,  que  le  mauvais 
temps  a  empêchés  de  partir.  Petitot  lui  a  donné  dix  pistoles  et  l'a 
renvoyé  en  lui  disant  de  revenir  au  commencement  de  mars 
prochain,  qu'il  sera  prêt  (Fr.  7o53  f"  144).  Desgrez  signalait,  le 
23  mars  1686,  nombre  d'évasions  tentées  ou  accomplies  à  l'aide  des 
papiers  de  ces  militaires  ;  il  écrivait  le  5  avril  :  «  Une  quantité  de 
soldats  suisses,  qui  ont  des  passeports  ou  des  congés  de  leurs 
capitaines,  ont  été  à  la  Ville  de  Blois  et  ont  sorti  bien  des  femmes. 
Un  seul  en  a  sorti  vingt-sept.  Il  y  a  un  Suisse,  qui  a  été  portier 
dans  une  grande  maison.  Il  a  son  congé,  et  doit  emmener  avec  lui 
une  femme  et  deux  enfants  qui  se  pourront  arrêter  prisonniers» 
(Fr.  7o53  f°^  269,  277).  Le  27  avril,  il  notait  l'arrestation  à  Bondy 
du  guide  Stoudal  et  de  la  fille  du  pasteur  de  Coucy,  M""  Mutel, 
déguisée  en  Suisse.  Le  7  juin,  il  écrivait  :  «  Massanes  et  sa  femme 
vont  passer  avec  un  capitaine,  déguisés  en  soldats  suisses»  (f°  271). 
Non-seulement  les  officiers  suisses,  protestants  en  général,  étaient, 
de  connivence  avec  leurs  soldats  ;  mais  jusqu'à  la  fin  du  siècle  et 
peut-être  au-delà,  il  y  eut  constamment  dans  les  villes  frontières, 
Mons,  Condé,  Ath^  Valenciennes  etc.,  des  officiers  français  et  des 
officiers  hollandais  qui  correspondaient  entre  eux  pour  assurer 
l'évasion  de  leurs  clients  (Fr.  7o53  f"  252).  Des  prêtres  même  se 
livraient  à  ce  fructueux  commerce,  le  curé  de  Boue  et  le  prêtre 
interdit  Aldabat,  déjà  mentionnés. 

Les  fugitifs,  munis  de  passeports  étrangers,  quittaient  d'abord 
Paris  ostensiblement,  comme  de  simples  voyageurs,  par  les  voitures 
publiques  de  Noyon,  Saint-Quentin,  Reims,  Lille,  Bruxelles  ;  mais 
la  multitude  des  arrestations  amenées  par  ce  système  trop  primitif, 
obligea  bientôt  d'y  renoncer.  Il  fallut  recourir  aux  départs  clandes- 


Emigration.  453 

tins,  aux  voyag^es  nocturnes  par  des  routes  écartées  et  même  par 
des  chemins  de  traverse.  Toutefois  la  grande  difficulté  était  toujours 
de  sortir  de  Paris,  les  routes  du  Nord  qui  y  aboutissent  étant 
constamment  observées  par  Auzillon  et  Desgrez.  Il  semble  qu'on 
ne  s'avisa  qu'assez  tard  de  sortir  par  les  portes  du  Sud,  pour 
remonter  vers  le  Nord  à  une  certaine  distance. 

Comme  on  ne  pouvait  aller  d'une  traite  à  la  frontière,  il 
importait  de  trouver  en  chemin  des  gîtes  sûrs,  des  conseillers 
fidèles,  en  un  mot  des  gens  discrets  en  qui  l'on  pût  avoir  confiance. 
Nombre  d'aubergistes  et  d'hôteliers  le  comprirent  et  agirent  en 
conséquence.  A  Villiers-le-Bel,  au  Bourget,  certains  guides  avaient 
des  correspondants  chez  lesquels  ils  s'arrêtaient,  pour  ne  pas 
s'aventurer  sans  nécessité  dans  Paris.  A  Dammartin  il  y  avait  un 
relai  chez  le  cabaretier  Raillard,  qui  fut  bientôt  arrêté,  parce  que  sa 
maison  ne  désemplissait  pas.  Il  y  en  avait  un  autre  à  Senlis,  chez 
le  quincaillier  Bertheau.  A  partir  de  là,  on  marchait  sous  bois,  dans 
la  forêt  de  Compiègne,  si  l'on  prenait  à  gauche,  et  dans  la  forêt  de 
Villers-Cotterets,  si  l'on  prenait  à  droite.  Oudaille,  maître  de  l'Écu, 
de  Noyon,  fut  emprisonné  comme  travaillant  aux  évasions.  On 
trouvait  également  un  refuge  à  Ham,  un  à  Chauny,  et  deux  à 
Lafère  :  l'un  chez  Boquet,  protestant  zélé,  au  Pain  d'or  et  d'argent, 
et  l'autre,  au  Petit  Cerf.  Des  gens  de  la  frontière  venaient  y  prendre 
les  fugitifs  et  les  travestissaient  aussitôt  en  paysans.  En  1701,  ceux 
qui  voulaient  gagner  de  là  Hirson,  traversaient  la  Serre  au  moulin 
de  Pont-à-Bucy,  en  payant  un  tribut  au  meunier.  Lespine  avait  un 
gîte  à  Saint-Quentin,  sans  doute  chez  son  oncle,  où  il  prenait  des 
chevaux.  L'aubergiste  Charles- Savary  Hostelain,  ancien  protestant, 
en  tenait  un  à  Guise  ;  il  fut  emprisonné  pour  avoir  logé  Marie 
Bonel  de  Villiers-le-Bel.  Le  chirurgien  Gaberet  du  même  lieu  fut 
gravement  et  maladroitement  compromis  par  la  déposition  de 
M™'  Laroche  qui,  arrêtée  à  Louvre  en  Parisis,  n'avait  nul  besoin 
de  parler  de  Guise.  Boquet  et  Le  Beau,  catholique  d'Étreux,  furent 
arrêtés  à  la  fin  de  novembre  i685  comme  facilitant  aux  religion- 
naires  la  sortie  du  royaume  (Arch.  Guerre).  Au  village  de  Lemé, 
presque  entièrement  caché  dans  les  bois,  le  guide  protestant 
Voreaux,  dont  la  famille  subsiste  encore,  avait  aussi  organisé  un  relai. 
Enfin  le  dernier  gîte  de  la  Thiérarche  se  trouvait  également  au  miheu 
des  bois,  à  Boué-sur-Noirieu.  L'aubergiste  Lefebvre,  associé  du  curé, 
allait  prendre  les  fugitifs  au  refuge  de  Liesse,  et  par  Landouzy, 
Hirson  et  la  forêt  de  Saint-Michel,  à  l'extrémité  nord  de  celle  des 
Ardennes,  leur  faisait  franchir  la  frontière  non  loin  de  la  source  de 


454  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Parts. 

l'Oise.  Le  26  novembre  i685,  Louvois  ordonnait  à  M.  de  Vrevins 
[Vervins]  de  nettoyer  ces  bois  des  voleurs  qui  s'y  étaient  établis, 
sous  prétexte  de  vouloir  arrêter  les  fugitifs  (Arch.  Guerre). 

Au-dessus  de  la  Thiérache,  ne  confinant  aux  Pays-Bas  que  par 
une  petite  pointe,  la  Flandre  qui  les  longeait  dans  toute  son  étendue, 
dut  naturellement  être  envahie  par  le  plus  grand  nombre  des 
émigrants.  Les  routes  qui  y  conduisaient  avaient  aussi  leurs  refuges, 
notamment  celui  de  Warti  (Fitz-James,  depuis  1710),  village  situé  à 
un  kilomètre  au  nord  de  Clermont-en-Beauvoisis,  dont  il  formait 
comme  un  faubourg.  Le  charron  Gralin,  qui  l'avait  organisé,  fut 
arrêté  le  5  août  1686,  pour  y  avoir  retiré  successivement  tous  les 
fugitifs  de  Villiers-le-Bel,  qui  n'en  était  qu'à  dix  lieues,  c'est-à-dire 
une  étape.  C'est  là  que  De  Sein,  maître  de  l'Ecu,  de  Saint-Just,  les 
venait  prendre  avec  des  chevaux.  On  marchait  toute  la  nuit;  les 
piétons  passaient  la  Somme  à  Paillart,  dans  une  huche  à  pétrir,  et 
les  cavaliers  au  pont  de  Corbie'.  Tous  se  cachaient  ensuite  dans  un 
cabaret  appartenant  à  Isaac.  La  station  suivante  était  à  cinq  ou  six 
lieues  de  Paillart,  et  à  deux  ou  trois  lieues  d'Arras;  elle  avait  pour 
organisateurs  Antoine  Landrieu,  Petitpère  fils  et  autres,  qu'on 
arrêta  en  même  temps  que  Gralin.  Au  relai  de  la  Belle-Image  à 
Arras,  Jacob  Lieven,  maître  de  l'hôtellerie  du  Saumon,  de  Courtray, 
attendait  les  fugitifs. 

On  trouvait  un  gîte  à  Verchain  près  de  Valenciennes.  Il  y  en 
avait  aussi  dans  tout  le  Cambrésis,  rempli  de  protestants,  à  Quiévy, 
à  Caudry,  à  Clary,  à  l'hôtel  de  la  Croix-Blanche,  à  Inchy-Beaumont, 
d'où  l'on  gagnait  la  frontière  par  Fourmies  et  les  environs 
d'Avesnes.  Afin  de  percer  à  jour  cette  organisation  mystérieuse, 
Desgrez  proposait  de  faire  passer  un  agent  de  la  police  à  qui  rien 
n'échapperait;  mais  cette  proposition  ne  fut  réalisée  que  beaucoup 
plus  tard.  Arrêté  conduisant  plusieurs  personnes  dans  cette  direction 
(11  septembre  1686),  Jacques  Serguières  n'eut  garde  d'indiquer  le 
lieu  où  il  se  rendait;  Seignelay  n'obtint  que  d'une  autre  source  ce 

'  On  lit  dans  une  lettre  sans  signature  ouverte  jusqu'à  Mons.  Il  y  a  bien  d'autres 

datée  de   La  Haye   le   17  janvier   1686,    et  voies  que  Dieu   fait  naître  à  ceux  qui  le 

adressée    au     marquis    de    Vénevelles    à  prient,  et  quand  on  devrait  mourir  dans 

Paris  :  a  II  y  a  bien  des  passages  lorsqu'on  de  telles  entreprises,  l'on  est  assuré  d'une 

veut  prendre  de  la  peine.   Il  y  a  un  pas-  recompense  éternelle.   Enfin    je  suis  dans 

sage   sur   la   rivière  de   Somme,    qui  est  une  affliction    dont    j'ai    peine  à  revenir, 

une    petite    ville    ouverte,    où    tous    les  de  voir  que  entre   tous  ceux   à  qui  j'ap- 

vingticmes  du  mois  il  y  a  une  foire;   le  parîiens,    il    ne   se  présente  pas   un  seul 

nom  m'en  est  oublié.  C'est  à  la   gauche  fidèle;  je  ne  laisse  pas  de  prier  pour  eux 

de   Péronne  et   on  y  peut  venir  travesti  et  de   me    dire  leur  serviteur»   (Arsenal, 

en  marchand,   et    de   là  la  campagne  est  Fonds  Bast.,  carton   10471). 


Emigration.  (55 

renseignement  important,  qu'il  transmettait  le  5  novembre  à  l'inten- 
dant Chauvelin. 

Entre  plusieurs  avis  qui  ont  été  donnés  au  roi  de  ceux  qui  sortent  de 
Paris  pour  passer  dans  les  pa3's  étrangers,  il  y  en  a  un  qui  porte  qu'il  y  a  six 
guides  qui  font  passer  les  religionnaires  dans  le  village  de  Bohain  en  Picardie, 
où  ils  séjournent  s'ils  veulent,  et  que  lorsque  ces  guides  sont  las  ou  qu'ils 
veulent  retourner  à  Paris  pour  en  prendre  d'autres,  ils  mettent  ces  réfugiés 
entre  les  mains  de  six  ou  huit  autres  du  même  village  qui  achèvent  de  les 
conduire,  et  qu'enfin  ce  village  n'est  rempli  que  de  guides;  sur  quoi  Sa  Majesté 
m'ordonne  de  vous  faire  part  de  cet  avis,  afin  que  vous  puissiez  prendre  des 
mesures  pour  faire  arrêter  ceux  qui  se  trouveront  coupables  de  ce  mauvais 
commerce  (O  '  3o). 

Dénoncé  depuis  sept  mois  à  la  police  parisienne  par  un  faux 
frère  de  Hollande,  le  fameux  guide  Pierre  Foucault,  dit  Lespine, 
natif  des  environs  d'Amiens  et  établi  à  Bruxelles,  fut  enfin  arrêté 
par  Desgrez  le  6  novembre  i686  et  mis,  le  i6,  au  Grand-Châtelet, 
puis  transféré  à  la  Bastille  le  i3  octobre  i688.  Il  avait  commis  la 
lourde  faute  de  prendre  pour  confident  l'homme  de  la  police.  Bar, 
chargé  de  surveiller  sa  conduite  et  celle  de  Charles.  Les  papiers 
de  La  Reynie  contiennent  sur  son  compte  de  très-curieux  renseigne- 
ments, dont  une  partie  a  été  envoyée  par  D'Avaux,  ambassadeur 
de  France  à  La  Haye  ;  nous  nous  bornons  à  les  reproduire  textuelle- 
ment. 

Le  Bouteiller  donne  avis  qu'un  certain  nommé  Lespine,  qui  a  servi  à 
Amsterdam  à  la  Pomme  d'Orange  et  à  !a  Ville  de  Lyon,  Picard  de  nation,  à 
ce  qu'on  croit,  de  taille  médiocre,  catholique,  fait  métier  de  guide  des  réfugiés 
de  France  en  Hollande.  Il  a  déjà  fait  onze  voj'ages  et  il  en  a  fait  sortir  4  ou 
5oo  et  en  doit  faire  sortir  autant,  ayant  déjà  gagné  7  ou  8000  livres  à  ce 
négoce  1.  Il  est  à  présent  retourné  à  Paris  pour  cela,  principalement  pour 
faire  sortir  un  nommé  Mariette,  marchand  de  vin,  riche  à  ce  qu'on  dit  de 
600,000  livres 2;  il  a  des  routes  toutes  extraordinaires;  il  ne  sait  faire  la  marche 
que  de  nuit,  et  on  attend  son  retour  à  Amsterdam  dans  dix  ou  douze  jours. 
L'on  ne  sait  que  cela  à  présent. 

Plusieurs  catholiques  d'Amsterdam  savent  déjà  que  ce  drôle'  fait  ce 
métier;  la  chose  est  très  certaine.  Il  a  7  ou  8000  livres  qu'il  a  gagnées,  entre 
les  mains  d'une  femme  qu'il  entretient,  de  la  R.  P.  R.,  qu'il  doit  épouser  en  se 
faisant  protestant.  L'on  cite  que  le  gouverneur  de  Mons  a  parlé  à  ce  guide,  et 
qu'il  a  été  étonné  des  voies  et  des  moyens  de  sa  réussite.  Ceux  qui  sont 
arrivés  avec  lui  en  son  dernier  voyage  ne   savent   pas  nommer  les  endroits 

»  Ces  chiftres   sont  d'une    inexactitude  2  La   valeur    des    biens    laissés    par   ce 

manifeste:    celui    des    fugitifs    doit    être  fugitif  ne  s'élevait  qu'à  60,000  livres. 

diminué  au    moins    d'un    zéro;    quant  à  s  Dans    la    bouche    d'un    espion    cette 

celui    des   bénéfices    il   était    assurément  qualification  était  pour  le  moins  originale, 
beaucoup  plus  considérable. 


406  Révocation  de  l' Edit  de  hmites  a  Pans. 

Ils  disent  seulement  qu'ils  ont  passé  en  des  forêts  et  à  une  rivière  étroite  et 
profonde  sur  les  bords;  qu'il  y  a  un  endroit  où  il  y  a  des  saules  qu'il  fait  plier 
des  deux  côtés  en  forme  de  pont;  qu'il  a  eu  400  livres  de  reste  du  gain  de  son 
premier  voyage,  les  personnes  qu'il  a  conduites  se  louent  fort  de  sa  conduite 
et  de  sa  fidélité.  Il  a  trois  guides,  ses  correspondants,  sur  sa  route,  et  plusieurs 
paysans  partent  avec  le  marchand  Mariette.  Il  a  un  bureau  d'adresses,  dit-on, 
dans  un  village  proche  de  Paris.  Il  loge  à  Amsterdam  avec  sa  coquine 
(Fr.  7o5o,  f"  264). 

L'homme  en  question  venant  de  Paris  *  et  arrivant  près  de  Mons,  neuf 
personnes  de  celles  qu'il  devait  faire  passer  lui  ont  été  prises  et  emmenées 
en  prison  à  Saint-Quentin.  Les  prisonniers  ont  écrit  ici  à  leurs  parents  et  à 
leurs  amis,  que  cet  homme  les  a  trahis,  et  s'en  est  retourné  vers  Paris  pour 
aller  en  chercher  d'autres  et  pour  amener  M.  Mariette,  qui  lui  a  promis  deux 
cents  louis  d'or.  Cet  homme  porte  sur  lui  un  poignard  que  M""  de  Soissons  lui 
a  donné  pour  l'avoir  servie,  comme  aussi  il  porte  quelques  papiers  que  le 
nommé  Pérou  (Féron?),  hôte  en  cette  ville,  lui  a  donnés,  contenant  quelques 
obligations  ou  promesses  pour  recevoir  de  l'argent  de  quelques  personnes  de 
Paris,  pour  dépense  faite  chez  lui  à  Amsterdam.  Cet  homme  a  reçu  des 
prisonniers  environ  trois  cents  louis  d'or. 

Lespine  dit  savoir  plusieurs  chemins  pour  faire  passer  les  religionnaires 
en  Hollande,  sans  passer  dans  les  villes  ni  grands  chemins,  et  voilà  de  la 
manière  qu'il  en  parle  : 

Pour  les  faire  sortir  de  Paris,  c'est  les  jours  de  marché  à  minuit,  à  cause 
de  la  commodité  des  barrières  que  l'on  ouvre  plus  facilement  que  les  autres 
jours,  et  ils  arrivent  devant  le  jour  proche  Senlis,  qu'ils  laissent  à  main  gauche. 
D'autres  vont  jusqu'à  Saint-Quentin  et  n'y  entrent  que  les  jours  de  marché 
dans  la  confusion  du  moment.  Et  y  étant,  ils  ont  une  maison  de  rendez-vous, 
oîi  ils  se  retirent,  et  où  les  guides  les  viennent  prendre.  Pour  les  faire  sortir, 
ils  s'habillent  en  paysans  et  paysannes,  menant  devant  eux  des  bêtes  asines. 
L'un  des  guides,  qui  sont  ordinairement  deux  ou  trois,  passe  devant,  et,  s'il 
ne  rencontre  personne,  l'autre  suit;  s'il  rencontre  du  monde,  l'autre  qui  suit 
voit  et  entend  parler,  et  suivant  ce  qu'il  voit  ou  entend  de  mauvais,  il  retourne 
sur  ses  pas  trouver  les  huguenots,  et  les  mène  par  un  autre  passage,...  et  s'ils 
trouvent  que  ce  sont  des  soldats,  ils  passent  par  argent  qu'ils  leur  donnent  ; 
comme  les  passages  sont  gardés  de  huit  en  huit  jours  par  de  nouveaux  gardes, 
ils  sont  d'autant  plus  faciles  à  corrompre.  Lorsque  les  guides  les  viennent 
prendre  dans  les  villes  ou  passages  où  sont  donnés  les  rendez-vous,  ils  ne 
sortent  que  la  nuit,  et  principalement  quand  il  fait  fort  noir,  parce  que  cela 
leur  fait  un  grand  bien  pour  la  conduite. 

Il  dit  que  s'il  avait  vingt  hommes  à  passer,  et  qu'ils  fussent  aux  portes  de 
Valenciennes  à  la  brune,  il  les  rendrait  tous  le  lendemain  à  la  porte  ouvrante 
à  Mons;  que  les  guides  viennent  attendre  les  huguenots  sur  les  chemins,  et  ne 
disent  ni  leurs  noms  ni  leurs  domiciles,  que  la  plupart  des  guides  sont  bandits 
qui  n'ont  ni  feu  ni  lieu,  et  se  sont  sauvés  des  galères,  lesquels  n'attendent 
qu'à  périr  pour  vivre. 

Il  assure  que  le  petit  homme  "^  auquel  il  a  parlé  sur  le  boulevard   de  la 

'  Kn  marge:  Lespine.  '  En  marge:  Petit  homme   important  à 

connaître. 


i 


Emigration.  487 

porte  Saint-Antoine,  est  celui  qui  les  livre  aux  autres  guides,  et  qu'il  ne  lui 
voulut  pas  dire  son  nom  ;  mais  qu'il  l'a  suivi  et  qu'il  sait  la  maison  où  il  entra, 
où  il  faut  passer  trois  portes.  Que  lorsqu'il  lui  parla,  c'était  pour  passer  une 
femme  et  quatre  enfants,  et  que  c'est  la  femme  d'un  cabaretier  dudit  faubourg 
Saint-Antoine,  qui  est  fort  grande;  qu'il  avait  reçu  une  lettre  de  ce  petit 
homme  en  Hollande,  pour  se  trouver  sur  ledit  boulevard  à  l'heure  qu'il  lui 
avait  marquée;  mais  que  son  nom  n'y  était  pas,  non  plus  que  la  date. 

Lespine  a  parlé  à  une  femme  appelée  Madame  Leroy,  qui  demeure  rue 
Saint-Martin,  à  la  Botti^,  entre  un  pâtissier  et  un  rôtisseur,  pour  la  passer  en 
Hollande,  où  elle  a  déjà  une  fille.  Il  [ajoute  qu'il]  y  avait  avec  elle  une  autre 
fille  qui  voulait  aussi  passer  avec  elle,  et  que  ladite  dame  Leroy  a  un  autre 
nom  qu'il  croit  être  Berthault.  Il  dit  aussi  qu'il  y  a  encore  plusieurs  familles  de 
qualité  dont  il  a  connaissance,  et  que,  si  on  veut  lui  donner  sa  liberté,  il  ferait 
prendre  plusieurs  desdites  familles.  Il  connaît  plusieurs  guides,  entre  autres 
les  deux  nommés  Lespine  et  un  nommé  Thomas.  Il  demande,  si  en  lui  accor- 
dant sa  liberté  à  Paris,  on  le  pourrait  arrêter  en  s'en  retournant,  pour  autre 
chose  dont  il  pourrait  être  accusé.  Et  si,  quand  un  homme  est  condamné  aux 
galères  pour  ce  sujet,  il  peut  en  sortir  en  donnant  cent  un  écus,  et  à  qui  il  faut 
s'adresser  pour  cela. 

Il  dit  qu'un  jour  il  trouva  des  huguenots  sur  le  chemin,  et  que  les  ayant 
conduits  jusqu'au  passage  de  Cuverin  [Quiévrain],  ils  se  détournèrent  du 
chemin  et  se  mirent  dans  un  fond,  et  que  lui  s'était  éloigné  des  huguenots,  à 
cause  que  les  gardes  qu'il  avait  aperçus  les  étaient  venus  joindre,  il  se  serait 
sauvé  d'eux.  Mais  comme  c'était  la  nuit,  les  gardes  ne  les  virent  pas,  et  qu'ils 
disaient:  Ne  trouverons-nous  point  de  ces  b -là  pour  les  prendre? 

Il  est  bien  vrai  qu'on  ne  lui  a  trouvé  aucune  lettre,  lorsqu'on  l'a  arrêté; 
mais  qu'il  y  mettait  bon  ordre,  d'autant  que  les  recevant  de  Hollande  ou  de 
Bruxelles,  il  les  brûlait  aussitôt  qu'il  les  avait  lues,  jugeant  bien  que  cela 
pourrait  lui  faire  préjudice. 

Il  a  dit  avoir  un  oncle  à  Saint-Quentin,  où  il  prend  des  chevaux  quand  il 
s'en  retourne  par  Bruxelles.  Ledit  Lespine,  quoique  sujet  du  roi,  parait  dans 
ses  discours  plus  hollandais  que  français.  (Ce  qui  suit  est  d'une  autre  main  et 
avec  la  date  de  novembre  1686). 

Il  dit  qu'il  y  a  un  homme  qui  a  pris  depuis  peu  le  nom  de  Lespine,  et  qu'il 
demeure  à  Hap  ou  auprès,  que  cet  homme  est  assez  gros,  que  ce  lieu  de 
Hap  est  du  gouvernement  de  Cambray,  qu'il  passe  bien  des  protestants. 

Il  dit  qu'il  y  en  a  encore  un  autre  qui  a  pris  le  nom  de  Lespine,  auprès  du 
Pont-à-Vendin  (canton  de  Lens,  arrond.  de  Béthune,  Pas-de-Calais)  du  gou- 
vernement de  Lille,  et  qu'il  passe  pareillement  des  protestants. 

n  dit  qu'il  y  a  un  viUage  qu'on  nomme  Queuil  [Quiévy]  à  trois  ou  quatre 
lieues  de  Cambray,  et  que  dans  cedit  village  il  y  a  un  particulier  nommé  Le 
Dragon,  qui  est  basquier(?)  et  va  à  Mons  et  ramène  du  charbon,  et  qu'il  a  un 
camarade  qui  demeure  dans  un  autre  village  qu'on  appelle  Caudry,  qui  n'est 
qu'à  une  petite  lieue  de  Queuil,  et  que  Le  Dragon  et  son  camarade  passent  une 
grande  quantité  de  protestants;  que  ledit  Dragon  vient  à  dix  ou  douze  lieues 
de  Paris,  qu'on  lui  donne  les  protestants,  qu'il  les  mène  chez  lui  et  les  conduit 
la  nuit  à  Mons. 

Il  y  a  encore  un  village  dans  ledit  département  de  Cambray,  et  qui  en  est 
à  quatre  lieues,  et  qu'on  nomme  ce  village  Clary;  le  maître  de  La  croix  blanclie 


458  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  h  Pans. 

de  ce  village,  retire  une  grande  quantité  de  protestants  pour  les  passer  hors 
du  royaume. 

Il  y  a  encore  un  village  nommé  Beaumont,  oîi  il  y  a  un  homme  qui  tient 
cabaret  et  est  toujours  malade,  qui  retire  une  grande  quantité  de  protestants 
pour  les  faire  passer,  et  qui  a  bien  des  protestants  chez  lui  pour  leur  faciliter 
le  passage  (Fr.  7o5o,  f"  248). 

Lespine  a  fait  quatorze  voyages  ;  au  dernier  il  a  fait  passer  les  enfants 
de  Jourdan,  parfumeur,  rue  des  Boucheries,  au  faubourg  Saint-Germain.  Il  a 
conduit  ou  fait  conduire  plus  de  quatre-vingts  personnes.  Il  est  en  marché 
pour  mille  écus  avec  une  famille  considérable,  qui  veut  faire  passer  d'abord 
deux  servantes  avant  de  s'exposer.  En  attendant  il  partira  jeudi  prochain  avec 
quatre  personnes  qui  lui  donneront  chacune  quarante  pistoles,  par  la  voiture 
de  Noyon.  Il  va  les  attendre  à  Noyon  à  l'arrivée;  de  là  on  part  à  cheval  (Fr. 
7052,  f°  42.  29  octobre  1686). 

Deux  de  ces  quatre  personnes  étaient  M.  et  M™=  Girard  des  Bergeries, 
avec  lesquels  il  fut  arrêté.  Tous  les  autres  guides  détenus  dans  des 
châteaux  forts  ayant  été  relâchés,  Lespine,  Northal  et  De  Serres, 
furent  aussi  rendus  à  la  liberté  par  ordre  du  28  octobre  1688. 

Parmi  les  autres  guides  de  la  Flandre  et  de  l'Artois,  on  signalait 
Liévin  Dubourg,  puis  entre  Amiens  et  Arras,  la  femme  du  soldat 
La  Violette,  allant  à  Paris  et  à  Rouen  et  portant  des  enfants  dans 
une  hotte;  Jacques  Noulet,  marchand  de  moutons  au  faubourg 
d'Arras,  à  l'enseigne  de  Saint-Michel,  et  à  Requiem  entre  Lille  et 
Courtray;  Petitjean  le  Cablicau,  fermier  à  Andricourt  entre  Lille  et 
Douay,  à  deux  lieues  de  La  Bassée  (Fr.  7o53  f°  170).  Descayeux, 
maître  de  l'hôtel  de  l'Ange  à  Abbeville,  venait  à  Paris  chercher  des 
émigrants  qu'il  conduisait  ensuite  en  Flandre.  Au  mois  de  juin  1686, 
il  embarquait  dans  le  coche  d'Abbeville  deux  gentilshommes  nor- 
mands, un  de  Gascogne,  et  un  âgé  de  vingt-deux  ans,  nommé 
Raquet,  des  environs  de  La  Ferté  sous-Jouarre,  portant  une  culotte 
de  brocard  à  fond  jaune  et  à  fleurs  brunes,  et  les  devançait  sur  un 
bidet  à  courte  queue.  Voici  comme  il  procédait  d'habitude: 
D'Abbeville  il  se  dirigeait  avec  ses  fugitifs  vers  Doullens  ;  arrivé  à 
Cramont,  qui  en  est  à  quatre  lieues,  il  demandait  au  nom  de  Cagniart 
la  charrette  du  mercier  Charles  Dubois.  Après  le  Pont-à-Vendin,  à 
deux  lieues  et  demie  de  Lille,  il  prenait  à  gauche  et  rencontrait  un 
homme  qui  conduisait  à  Courtray.  De  son  côté,  arrivé  à  quatre 
lieues  de  Lille,  le  guide  Fleury  laissait  cette  ville  sur  la  gauche,  et 
passait  à  un  endroit  oîi  il  avait  un  bureau  de  correspondance.  A 
Lille  même,  il  y  avait  au  moins  un  refuge  chez  un  cabaretier  et  sans 
doute  plusieurs.  Un  savetier  dont  l'échoppe  était  proche  le  portail 
de  Saint-André  se  mêlait  de  conduire.  A  la  fin  d'octobre  i685, 
l'exempt  Auzillon  qui  était  allé  jeter  un  coup   d'œil  en  Flandre,  se 


Emigration.  459 

plaignait  que  tout  le  monde  put  sortir  des  villes  sans  être  interrogé 
et  ajoutait:  Tout  passe  par  Lille  (Fr.  yoSS  f°  i5i)  :  renseignement 
confirmé  par  Louvois  qui  écrivait  à  M.  de  Perthuis,  le  25  novembre: 
«Le  roi  apprend  que  beaucoup  de  religionnaires  sont  sortis  du 
royaume,  les  uns  dans  des  chariots  qui  viennent  de  Lille  pour  aller 
à  Courtray,  et  les  autres  qui  mettent  pied  à  terre  à  la  vue  de  Menin 
et  le  laissent  à  main  gauche.  Sa  Majesté  vous  recommande  de  tenir 
des  gens  hors  de  la  place,  qui  veillent  de  manière  à  ce  qu'on  ne 
s'en  puisse  échapper».  Au  mois  de  janvier  suivant,  Louvois  ordon- 
nait à  Fautrier  de  mettre  sur  la  frontière  des  compagnies  entières 
de  soldats,  qui  n'en  furent  retirées  qu'au  mois  de  décembre  pour 
en  laisser  la  garde  aux  paysans  (Arch.  Guerre.) 

Les  deux  passages  les  plus  fréquentés  après  celui  de  Lille, 
étaient  celui  de  Maubeuge  au-dessous  de  Valenciennes,  et  celui  de 
Quiévrain  au-dessus.  L'affluent  de  l'Escaut  qui  passe  au  milieu  de 
cette  ville,  formait  la  frontière  entre  la  France  et  les  Pays-Bas 
espagnols  (Marteille,  p.  47).  Le  27  janvier  1686,  Louvois  invitait 
Fautrier  à  châtier  les  gens  de  Marchiennes-au-Pont,  qui,  par  leur 
refus  de  prêter  main-forte  à  un  détachement  de  la  garnison  de 
Maubeuge,  étaient  cause  qu'une  grosse  troupe  de  religionnaires, 
venue  de  Paris  par  Montcornet  et  Dagny,  avait  pu  passer  à 
l'étranger.  Quelques  jours  plus  tard,  les  paysans  de  Wallers  (canton 
d'Avesnes)  arrêtaient,  non  sans  coup  férir,  le  marquis  et  brigadier 
Du  Bordage  avec  ses  compagnons;  la  marquise  reçut  un  coup  de 
mousquet  dans  la  bagarre.  Enfermé  dans  les  prisons  de  Lille,  le 
brigadier  se  hâta  d'écrire  au  roi  pour  lui  témoigner  sa  repentance 
(Arch.  Guerre).  En  mars,  la  surveillance  étant  trop  active,  le  passeur 
de  Maubeuge,  François  Marchipon,  refusait  son  concours  à  une 
autre  troupe  de  Parisiens,  et  se  bornait  à  lui  donner  l'hospitalité 
pour  une  nuit,  moyennant  dix  pistoles  (Fr.  7052). 

Les  différents  passages  perdirent  et  reprirent  successivement 
la  vogue,  suivant  les  circonstances.  Dès  le  mois  de  juin  i685 
Delamare  écrivait:  «Les  P.  R.  ont  abandonné  le  passage  de  Valen- 
ciennes et  la  plupart  des  autres,  parce  qu'ils  sont  trop  bien  observés. 
Il  ne  leur  reste,  disent-ils,  que  celui  de  Sedan,  oîi  il  y  a,  au  village 
de  Givonne,  un  gué  sur  la  Meuse,  A'oii  ils  passent  très-bien  et  très- 
vite  dans  le  paj^s  de  Liège;  en  peu  d'heures  ils  sont  en  sûreté» 
(Fr.  7o52  f°  212).  Aussi  à  la  fin  de  l'année,  une  lettre  de  Louvois 
signalait-elle  un  grand  nombre  d'arrestations  dans  ces  parages*. 

'  11  existe  à  l'Arsenal  (ms.  Bastille  10485)       tulée:  Route  de  Paris  à  Sedan,  qui  donne 
une  pièce   saisie   sur    un   fugitif  et   inti-       les   indications   suivantes:     Au    Bourget, 


460  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

La  grande  émigration  parisienne  de  i685— 86  eut  lieu  par  la 
Flandre.  Toutefois  on  émigrait  aussi  par  mer.  Le  21  avril  1686, 
Seignelay  invitait  l'intendant  Marillac  à  faire  arrêter  un  carrosse 
parti  de  Paris,  le  18,  pour  Rouen,  dans  lequel  se  trouvait  un  anglais 
emmenant  la  dame  De  Moore,  ses  deux  filles  et  trois  autres  per- 
sonnes, sept  places  ayant  été  retenues  sous  le  nom  de  M.  de  Wittem- 
berg  (O  *  3o).  Le  3o,  Desgrez  signalait  le  départ  de  trois  cents 
protestants  qui  se  rendaient  soi-disant  à  la  foire  de  Caen,  et  devaient 
avoir  quelque  vaisseau  tout  prêt  les  attendant  sur  la  côte.  —  Le 
21  juin,  il  dénonçait  un  guide  qui  faisait  chaque  mois  cinq  à  six 
voyages  en  Normandie,  et  sans  passeports  faisait  passer  autant  de 
huguenots  qu'il  voulait,  s'étant  procuré  une  maison  par  la  fenêtre 
de  laquelle  ils  descendaient  dans  le  vaisseau.  Le  29  novembre 
1687,  Seignelay  écrivait  à  M.  de  Bercy  : 

On  a  des  avis  certains  de  Londres  qu'il  est  passé  beaucoup  de  nouveaux 
catholiques  par  Dieppe  pour  se  retirer  en  Angleterre.  La  demoiselle  Hauduroy, 
qui  a  passé  en  dernier  lieu,  écrit  à  sa  mère  à  Paris  la  lettre  dont  je  vous 
envoie  copie,  par  laquelle  vous  verrez  que  c'est  aux  nommés  Pierre  Bacquet 
et  Michel  Durand,  du  village  d'Ouville-la-Rivicre,  qu'on  s'adresse  pour  cela; 
sur  quoi  Sa  Majesté  m'ordonne  de  vous  dire  que  son  intention  est  que  vous 
fassiez  arrêter  ces  deux  particuliers  et  les  autres  qui  se  trouveront  coupables 
de  ce  mauvais  commerce,  et  que  vous  teniez  la  main  à  ce  que  leur  procès 
leur  soit  fait  suivant  la  rigueur  des  ordonnances  (O  '  3i). 

Un  espion  écrivait  de  Londres  à  la  fin  de  1688:  «Il  est  parti  de 
Paris  quatre  coches  remplis  de  nouveaux  convertis  qui  sont 
allés  à  Morlaix,  d'oi^i  ils  sont  passés  en  Angleterre  à  la  Saint- 
Martin.  C'est  le  capitaine  Westhon  qui  les  a  pris  à  Morlaix 
(Fr.  7044  f»  278).  En  1689,  l'hôtesse  du  Sacrifice  d' Abrahatn 
de  Rouen,  était  signalée  comme  recevant  tous  les  fugitifs  et 
leur  procurant  les  moyens  de  s'embarquer.  —  La  dame  Guillotin, 
hôtesse  du  Cadran  de  mer  du  même  lieu,  fut  emprisonnée  à  Pont- 
de-l'Arche  pour  le  même  motif  {Bidlct.,  XI,  892).  En  vertu  d'un 
ordre  du  3  juillet  1690,  on  arrêta  et  l'on  conduisit  au  Vieux-Palais 
de  Rouen,  Marthe  de  La  Hogue,  Chauvel  de  Dieppe,  Toutain, 
ci-devant  garde-côtes,  et  la  nommée  De  Trimoult,  coupables  de 
l'évasion  des  religionnaires.  Le  21  août,  Seignelay  insistait  pour 
que  l'on  continuât  le  procès  de  Chauvel,  qu'il  considérait  comme  le 
plus  coupable  ;  le  6  décembre,  il  faisait  mettre  en  liberté  Marthe  de 

prendre  à  droite,   proche    le    pont;    puis       Marcuil,      Fisnies,     Donchcry ,     Reims, 
gagner    Mesnil  ,     Dammartin,     Nanteuil,       Vaudenouy  (.'),  ''"schey  (?),  Sedan. 
Abey     (sic),     La     Ferté-Milon,     Auchy, 


Emigration.  461 

La  Hogue  et  son  fils,  et  recommandait  d'avoir  l'œil  sur  leur  conduite 
et  sur  celle  des  autres  (O'  84). 

On  passait  aussi  par  la  Suisse,  où  nous  trouvons  beaucoup  de 
Parisiens,  conduits  pour  la  plupart  sans  doute  par  des  soldats 
suisses,  circonstance  qui  explique  l'ordre,  réitéré  en  1699,  d'observer 
le  passage  du  fort  de  l'Écluse,  afin  d'empêcher  l'évasion  des  reli- 
gionnaires  et  de  découvrir  les  guides  qui  pourraient  venir  de  Genève 
(O'  48).  Ces  précautions  étaient  souvent  rendues  inutiles  par  le 
zèle  des  protestants  suisses.  «Dans  les  forêts  du  Jura  français,  au 
col  de  Saint-Cergues,  au  lac  de  Joux,  les  municipalités  de  Nyon, 
de  Rolle,  de  Morges  et  d'Yverdun,  entretenaient  des  bûcherons  et 
des  pâtres  qui,  «sous  ombre  des  travaux  de  leur  état»,  surveil- 
laient les  sentiers  et  guidaient  les  voyageurs.  Leurs  excursions 
s'étendaient  à  plusieurs  lieues  sur  le  territoire  du  royaume,  et  de 
nos  jours  les  plus  hardis  contrebandiers  du  Jura  n'ont  jamais  égalé 
les  ruses  et  le  courage  des  guides  vaudois  au  temps  du  refuge. 
Vers  le  midi  de  la  vallée,  près  du  fort  de  l'Écluse,  les  paysans  gene- 
vois accomplissaient  une  tâche  analogue.  Les  habitants  des  villages 
voisins  du  Rhône,  Chancy,  AvuUy  et  Cartigny,  se  distinguaient 
par  leur  charitable  intrépidité  '.  «  Ce  passage  du  fort  de  l'Écluse, 
écrivait  D'Argenson  en  1699,  passe  pour  être  un  des  plus  faciles 
parmi  les  protestants  qui  sont  tentés  de  quitter  le  royaume.  On 
prétend  même  que  des  officiers ...  ne  sont  pas  d'un  accès 
impraticable  ;  il  suffit  de  se  dire  mendiant  ou  de  le  paraître  pour 
avoir  la  liberté  de  passage,  et  il  y  a  dans  Genève  deux  ou  trois 
personnes  qui  se  mêlent  de  servir  de  guide  aux  Français  fugitifs  et 
de  les  venir  prendre  jusque  dans  les  villes  d'où  ils  partent^».  La 
même  lettre  nous  apprend  que  les  quatre  plus  jeunes  enfants  de 
M"""  de  La  TrémoUière  et  leur  gouvernante,  déguisés  en  mendiants, 
avaient  été  arrêtés  près  du  fort  de  l'Écluse.  Ce  procédé  était 
depuis  longtemps  usité,  ainsi  qu'il  résulte  de  l'analyse  donnée  par 
Delamare  de  deux  lettres  adressées  à  Chastelain  de  Paris,  par  son 
père  ex-marchand  de  dentelles  du  faubourg  Saint-Antoine,  réfugié 
à  Neuchâtel.  En  1686,  il  exhortait  son  fils  à  sortir  de  France  et  lui 
indiquait  la  route  de  Besançon  à  Lyon  comme  assez  sûre.  Il  lui 
conseillait  de  se  déguiser  en  gueux  avec  sa  femme  et  son  fils,  et  de 
demander  l'aumône,  comme  avaient  fait  plusieurs  réfugiés  de  sa 
connaissance,  et  surtout  de  ne  marcher  que  la  nuit.  Ne  fissent-ils 


'  Gaberel,    Les  Suisses  romands   et  les  s  Clément,  La  Police  sous  Louis  XIV, 

réfugiés,  Paris,  i8ôo,  in-8°,  p.  lo.  p.  453. 


462  Révocation  de  F Edit  de  Nantes  à  Paris. 

que  des  étapes  de  deux  lieues,  il  ne  leur  faudrait  que  six  semaines 
pour  arriver  en  Suisse  (Fr.  7082  {°  261).  Nous  savons,  en  effet,  que 
l'aveugle  Gautereau,  porteur  d'une  somme  assez  importante,  réussit 
à  gagner  la  Hollande,  en  jouant  du  violon  et  en  mendiant  tout  le 
long  de  la  route,  accompagné  de  son  valet,  vêtu  comme  lui  misé- 
rablement. 

Le  29  septembre  1700,  un  secrétaire  d'Etat  écrivait  à  Cha- 
millart  :  «  On  a  donné  avis  au  roi  que  la  plupart  des  protestants 
qui  passent  dans  les  pays  étrangers,  prennent  maintenant  la 
route  de  Lorraine  par  les  voitures  de  Strasbourg  et  de  Bar-le-Duc» 

(0144)- 

Quelques   arrestations  s'effectuèrent  à  Paris;  un   plus  grand 

nombre,  dans  la  banlieue,  à  Saint-Denis,  au  Bourget,  à  Bondy. 
Les  autres  eurent  lieu  un  peu  partout,  à  Senlis,  Luzarche, 
Laon,  Notre-Dame-de-Liesse,  Coucy,  Lafère,  Chauny,  Ham, 
Péronne,  Vermand,  Bapaume,  Saint-Quentin,  Guise,  Wassigny, 
Vervins,  Pierrepont,  Valenciennes,  Mons,  Lille,  Warvvick  près 
Courtray,  Amiens,  Abbeville,  Rouen,  Châlons,  Douzy,  Philippe- 
ville,  au  fort  de  l'Écluse,  etc.  Parfois,  au  grand  mécontentement  de 
la  cour,  les  gardiens  des  passages,  aciietés  à  prix  d'argent,  mettaient 
eux-mêmes  les  fugitifs  en  sûreté,  soit  en  les  escortant,  soit  en  les 
déguisant  en  archers.  Seignelay  écrivait  le  25  novembre  1687  à 
l'intendant  Bossuet  :  «Sa  IMajesté  m'a  ordonné  de  vous  dire  à 
l'égard  des  quatre  paysans  et  de  la  brigade  qui  ont  voulu  composer 
avec  les  prisonniers  arrêtés,  pour  les  faire  passer,  que  vous  deviez, 
sur  la  seule  déposition  desdits  prisonniers,  faire  arrêter  les  paysans, 
le  brigadier  et  les  archers  de  la  brigade^  pour  leur  faire  leur 
procès»  (O'  3i).  Des  gardes  du  maréchal  d'Humières  ayant  relâché 
les  demoiselles  Amonnet,  moyennant  trente  louis  d'or,  furent 
arrêtés,  en  1694,  sur  la  déposition  du  guide  Leroy,  qui  avait  conduit 
ces  demoiselles.  Inutile  d'ajouter  que  paysans  et  gardes  n'étaient 
pas  toujours  de  si  bonne  composition.  Poursuivis  près  d'Avesnes 
par  une  troupe  de  paysans  qui  sonnaient  le  tocsin  contre  eux,  le 
lieutenant-colonel  La  Melonnière  et  plusieurs  de  ses  amis,  n'échap- 
pèrent qu'en  se  jetant  dans  une  rivière,  ou  un  de  leurs  laquais  faillit 
périr.  Le  guide  Alglave,  resté  près  du  bord,  tomba  seul  aux  mains 
des  forcenés.  La  Melonnière  et  ses  compagnons  furent  capturés  à 
Mons  le  lendemain. 

Deux  billets  de  Seignelay  attestent  qu'il  dépendait  des  fugitifs 
arrêtés  que  leur  châtiment  fût  bénin  et  de  courte  durée. 


Emigration.  468 

A  M.  Robert. 

23  novembre  i685. 

Je  vous  ai  déjà  fait  savoir  que  ceux  qui  auront  été  arrêtés  et  mis  en 
prison  pour  avoir  voulu  sortir  du  royaume,  qui  voudront  faire  abjuration, 
doivent  être  mis  en  liberté  aussitôt  leur  abjuration  faite,  ou  l'assurance  prise 
qu'ils  la  feront,  en  sorte  qu'ils  ne  sortent  point  des  mains  de  la  justice  que 
cela  ne  soit  achevé. 

A  M.  Bossuet,  intendant  de  Soissons. 

26  novembre  i635. 

Le  roi  m'ordonne  de  vous  écrire  que  son  intention  est  que  tout  ce  qui  a 
été  pris  aux  gens  de  la  R.  P.  R.  qui  auraient  été  arrêtés  sur  la  frontière,  et 
qui  se  sont  convertis,  leur  soit  rendu,  et  que  pour  cet  effet  vous  fassiez  resti- 
tuer à  ceux  qui  avaient  été  arrêtés  à  Vervins  et  à  Coucy  tout  ce  qui  leur 
appartient  (O  '  29I  '. 

Sans  aucun  doute  les  évasions  nocturnes  de  jeunes  femmes  et 
de  jeunes  filles  confiées  à  des  bandits,  ont  dû  donner  lieu  à  des 
épisodes  dramatiques;  nos  documents  ne  nous  en  ont  offert  aucun, 
mais  seulement  une  lettre  pleine  d'intérêt  dans  laquelle  une  dame 
raconte  sa  fuite  à  son  mari  : 


A  M.  de   Villerels,  rue  des  Saints-Pires,  vis-à-vis  de  Phôlel  de   Cossé,  pris  la 
Charité,  faubourg  Saint-Germain. 

De  Bruxelles,  le  6  septembre  [1686]. 

Je  t'ai  écrit,  mon  cher,  et  je  t'ai  mandé,  comme  nous  l'avions  résolu,  que 
je  suis  heureusement  arrivée  à  Spa.  Je  suis  dans  une  grande  impatience  de 
savoir  ce  qu'on  pense  de  mon  voyage,  et  si  je  puis  encore  quelque  temps 
cacher  la  vérité.  Je  ne  te  puis  exprimer  le  repos  et  la  joie  que  me  donne  le 
bonheur  d'être  en  liberté,  et  si  cette  joie  n'était  troublée  de  la  douleur  de 
notre  séparation,  elle  serait  parfaite.  Ma  soeur^  est  aussi  dans  une  grande 
satisfaction.  Nous  avons  fait  le  voyage  avec  plaisir.  Nous  avons  presque 
toujours  été  gaies  et  tranquilles  d'esprit.  Nous  avons  eu  des  peines  et  des 
fatigues  si  grandes,  que  je  suis  sûre  que  pour  toute  autre  chose  nous  n'aurions 
jamais  pu  les  supporter;  mais  le  bon  Dieu  nous  soutenait  visiblement.   Nous 


>  Le  28  avril  1687,  Seignelay  écrivait  au  ^  Ne   connaissant    à    JW""    de    Villerets 

même  intendant:   uJe  vous   envoierai  au  d'autre  sœur  que  M"'  de  La  Ferté-Civile, 

premier    jour     une    ordonnance    de    720  nous  pensons, sans  pouvoirraffirmer, qu'il 

livres  10  sols,   pour  les   frais  de  capture  s'agit  ici  d'une  belle-soeur,  probablement  de 

de    plusieurs    personnes    que    vous    avez  la  femme   du   Caron    passé  en  Hollande, 
fait  arrêter»  (O'  3i\ 


464  Révocation  de  l'Éciit  de  Nantes  à  Paris. 

croyions  n'être  que  trois  ou  quatre  jours  en  notre  voyage,  et  nous  en  avons 
été  quinze  entiers,  toujours  à  clieval,  liors  un  jour  que  nous  avons  été  en 
charrette.  Nous  avons  couru  bien  des  dangers.  Nous  avons  été  en  danger 
d'être  arrêtées  trois  fois;  mais  grâce  à  Dieu  nous  avons  évité  tous  les  dangers. 
Tant  de  peine  ne  doit  pas  t'épouvanter,  mon  cher;  si  tu  veux  bientôt  songer  à 
partir,  celui  que  je  charge  de  cette  lettre,  qui  est  notre  conducteur,  te  mènera 
bien  plus  sûrement  et  plus  aisément,  il  nous  en  a  assurées  :  les  femmes  sont 
plus  difficiles  à  conduire  étant  plus  délicates.  Je  t'écris  celle-ci  par  lui  afin  que 
tu  prennes  tes  mesures  avec  lui  ;  il  te  dira  tout  ce  qu'il  fera  et  tu  prendras  ton 
temps.  J'espère  et  je  prie  Dieu  de  tout  mon  cœur  que  mon  départ  ne  sera  pas 
un  obstacle  au  tien.  Il  est  certain,  pour  ce  qui  regarde  cet  homme,  qu'il  ne  se 
pourrait  trouver  un  meilleur  conducteur,  plus  prudent,  plus  sage  et  plus  intelli- 
gent; il  a  eu  de  nous  tous  les  soins  imaginables;  je  te  prie  de  lui  en  témoigner 
un  peu  de  reconnaissance,  afin  qu'il  en  redouble  pour  toi  et  pour  ma  sœur, 
si  elle  peut  entreprendre  le  même  voyage.  Nous  lui  écrirons  pour  le  lui 
conseiller.  Sitôt  que  tu  seras  à  Paris,  je  te  prie  de  voir  chez  M.  Se...  si  nos 
coffres  seront  bientôt  en  état  de  partir,  nous  en  aurons  bien  besoin.  Je  te 
prie  aussi  de  faire  partir  le  coffre  de  cuir  rouge  du  cabinet  à  Villerets  '  et  d'y 
mettre  le  lit  de  damas...  Nous  allons  partir  pour  La  Haye...  Il  est  impossible 
d'exprimer  le  repos  d'esprit  dont  nous  jouissons,  il  augmentera  bien  encore 
dès  que  nous  serons  en  Hollande,  dans  notre  chère  patrie. 

M.  Boutin,  notre  conducteur,  te  donnera  son  adresse...  Je  te  prie  aussi 
d'écrire  à  M.  de  Torse  2;...  cela  nous  pourra  servir  dans  un  pays  où  les  amis 
nous  seront  si  nécessaires...  Ce  qu'il  y  a  d'admirable  et  de  bien  doux  pour 
moi,  c'est  que  ma  douleur  de  côté  ne  m'a  incommodée  que  les  deux  derniers 
jours,  malgré  les  fatigues  extrêmes  que  nous  avons  essuyées  :  [ayant]  couché 
deux  nuits  dans  les  bois,  dans  l'orage,  mouillées,  accablées;  les  autres  nuits, 
marchant  dans  les  campagnes,  et  le  jour,  couchées  sur  la  paille  dans  des 
granges.  Enfin  toutes  nos  peines  ne  sont  rien  auprès  de  la  consolation  que 
Dieu  nous  a  fait  sentir,  et  nous  serions  prêtes  de  recommencer  pour  une  si 
bonne  et  si  importante  affaire.  Adieu,  mon  cher,  je  suis  toute  à  toi;  aime 
toujours  ta  fidèle  qui  sera  éternellement  à  toi  (Fr.  7o55,  f"  229). 

La  séparation,  que  les  deux  époux  croyaient  momentanée,  fut  défini- 
tive. Après  s'être  empressée  de  rétracter  son  abjuration  dans  le 
temple  de  La  Haye  (1686),  M"'^  de  Villerets  attendit  vainement 
l'arrivée  de  son  mari,  que  Louis  XIV  avait  fait  enfermer  dans  les 
prisons  du  Vieux-Palais  de  Rouen,  et  qu'elle  ne  revit  jamais. 
François  de  Villerets  mourut  fidèle  à  sa  religion. 

Voici  le  récit  de  deux  autres  évasions.  Le  sieur  de  Grimpré, 
capitaine  de  grenadiers  au  régiment  de  la  reine  et  domicilié  rue  de 
Beaujolais,  possédait  deux  terres:  celle  de  Grimpré,  proche  le  village 


'  Peut-être  un  de  leurs  enfants.  réfugié   en   Hollande,   et   n'avait  rien    de 

"  M.  de  Torse,  qu'il   ne  faut   pas  con-  commun  avec   le  cabaretier  Torse,   qu'on 

fonJre  avec  Renaud  de  Pons,  marquis  Je  songeait  à  expulser  du  royaume  en  1G8S. 

Thors,  alors  à  la  Bastille,  était  sans  Joule 


Emigration.  465 

de  Monthelon',  à  deux  lieues  au  delà  d'Épernay,  sur  la  droite  en 
allant  à  Chàlons,  et  celle  d'Athis,  qui  lui  venait  de  sa  femme,  à  trois 
lieues  en  deçà  de  Chàlons.  Il  résidait  habituellement  dans  la  seconde, 
et  faisait  gérer  la  première  par  son  frère  cadet,  nommé  Des  Espi- 
nolles.   A  la  Rév^ocation,  M.  de  Grimpré  abjura,  et  reçut  une  pension, 
qui  ne  l'empêcha  point  de  préparer  sa  fuite  et  celle  de   sa  famille. 
Au  mois  d'août  1686,  étant  en  garnison  à  Maintenon  (Eure-et-Loir), 
il  obtint  la  permission  d'aller  faire  ses  vendanges  et  partit  avec  les 
siens.  En  passant  à  Paris,  il  vit  son  intime  ami  l'avocat  Leclerc,  de 
la  rue  Beaubourg,  nouveau  converti  originaire  de  Chàlons.  Arrivé 
à  Meaux,  au  lieu  de  gagner  Château-Thierry  et  Épernay  en  suivant 
la  vallée  de  la  Marne,  il  se  dirigea  plus  au  Nord,  par  d'horribles 
chemins    de    traverse,  afin    d'éviter  les    villes  :    La  Ferté-Milon, 
Soissons,  Laon,  Vervins,  Hirson,  qu'il  était  dangereux  de  traverser. 
Son  projet  était   de  gagner,   sous   prétexte  de  pèlerinage,  Notre- 
Dame-de-Liesse,  où  il  ne  serait  plus  qu'à  une  dizaine  de  lieues  de 
la  frontière.   Mais   cette  route,   suivie   par   un  grand  nombre   de 
fugitifs,  était  déjà  connue  de  la  police,  et  le  commissaire  Delamare 
avait  intercepté  plusieurs  lettres  dans  lesquelles  des  amis  donnaient 
au  capitaine  des  renseignements  de  la  plus  grande  précision. 

Le  24  août,  ce  commissaire  informait  La  Rejmie  que  M.  de 
Grimpré,  s'écartant  du  chemin  direct  qui  devait  le  conduire  à  sa 
terre,  avait  rendu  visite  à  sa  parente  M"'^  de  Cuisy,  au  village 
de  Dammard  près  La  Ferté-Milon.  M""  de  Cuisy,  arrêtée  à  Laon 
comme  fugitive,  venait  à  peine  d'être  mise  en  liberté  sous  la  caution 
de  sa  mère,  et  se  disposait  à  repartir  bientôt  en  emmenant  celle-ci. 
Le  3i,  Delamare  écriv^ait  encore  que  les  fugitifs  continuant  leur 
voyage  avaient  traversé  Oulchy-la-Ville,  près  Fère-en-Tardenois, 
le  dimanche  précédent,  et  pris  le  chemin  de  Pontavert-sur-Aisne, 
feignant  d'aller  en  pèlerinage  à  Liesse;  il  ajoutait  que,  malgré  leur 
charrette  pesamment  chargée  qui  les  obligeait  à  ne  faire  que  de 
petites  journées,  ils  devaient  être  bien  près  de  la  frontière,  s'ils  ne 
l'avaient  déjà  dépassée.  Ces  renseignements  si  prompts  et  d'une 
parfaite  exactitude,  montrent  avec  quel  soin  jaloux  tout  étranger 
était  épié  dans  les  moindres  villages,  même  à  une  certaine  distance 
des  frontières.  Le  3  septembre,  M.  de  Grimpré,  sa  femme,  leurs 
enfants,  une  nourrice  et  un  valet,  conduits  parle  guide  Brunet,  furent 
arrêtés  à  Philippeville,  d'où  on  les  ramena  à  Paris.  Le  mari  fut  mis 


'  Ce  village  composé  de  cent  onze  feux       qui,    en     1692,     n'osèrent    accueillir    le 
était  habité  en  partie  par  des  protestants       pasteur  du  Désert  Givry. 

n  30 


466  Révocation  de  F Edit  de  Nantes  a  Paris. 

à  la  Bastille  le  i5;  la  femme  et  les  trois  enfants,  le  5  décembre.  Ils 
en  sortirent  tous  le  24  de  ce  mois.  M.  de  Grimpré  retourna  à 
Maintenon,  toujours  décidé  à  recouvrer  la  liberté  de  sa  conscience. 
Mais  il  changea  de  plan:  sa  famille  étant  l'obstacle  qui  avait  fait 
échouer  la  première  tentative,  il  résolut  de  la  mettre  d'abord  en 
sûreté  pour  la  rejoindre  ensuite.  En  sortant  de  prison,  M"^  de 
Grimpré  alla  loger  rue  Saint-Julien-des-Ménétriers  chez  Le  Jeune, 
avocat  nouveau  converti,  tandis  qu'un  cavalier,  homme  intelligent 
et  sûr  nommé  Jolicceur  (qui  n'était  autre  que  le  guide  Martin  Aren- 
feldt),  logé  dans  une  auberge  voisine,  faisait  toutes  les  démarches 
nécessaires  et  s'abouchait  avec  le  guide  Brunet,  prêt  à  tenter  une 
seconde  fois  l'aventure.  A  eux  deux,  ils  conduisirent  sans  encombre 
M"""  de  Grimpré  et  ses  enfants  à  l'étranger.  Delamare,  moins  au 
courant  de  ce  qui  se  passait  à  Paris  que  de  ce  qui  se  passait  dans 
l'arrondissement  de  Laon,  n'apprit  cette  fuite  qu'au  retour  de  Joli- 
cœur  et  de  Brunet,  à  la  fin  de  juillet  1687.  Quant  à  M.  de  Grimpré, 
il  n'avait  pas  quitté  Maintenon;  on  ne  l'en  remit  pas  moins  à  la 
Bastille,  où  il  était  encore  le  17  décembre  (Fr.  7o5i  f"  252,  7052 
f°=  266,  271,  278}.  Un  espion  écrivait  de  Hollande  le  16  septembre: 
«  La  mère,  les  frères  et  l'enfant  de  M.  de  Grimpré  et  quantité  de 
leurs  parents  sont  déjà  dans  ce  pays-ci». 

Grimpré  avait  au  moins  un  homonyme  à  Paris,  celui  de  la  rue 
de  Gèvres,  rangé  dans  la  quatrième  catégorie  des  commerçants 
mandés  chez  Seignelay  le  14  décembre  i685,  et  noté  comme  ne 
devant  pas  «faire  grande  cérémonie»  pour  signer  (Fr.  7052  f''224). 
Louise  Le  Sueur,  veuve  de  Christophe  Grimpré,  bourgeois  de 
Paris,  arrêtée  avec  le  pasteur  du  Désert  Malzac,  et  envoyée,  le 
II  avril  1692,  de  la  Bastille  à  l'Union  Chrétienne,  était  sans  doute  sa 
femme  (O'  36  et  Premiers past.  du  Des.,  I,  3i5,  817).  Nous  trouvons 
aussi  parmi  les  réfugiés  à  Berlin,  en  1700,  Isaac  Grimpré,  passe- 
mentier, sa  femme  et  cinq  enfants  et,  en  Angleterre,  parmi  les 
assistés  de  1698  et  de  1708,  Jean  Grimpré,  sa  femme  et  quatre 
enfants;  et  parmi  les  biens  saisis,  une  rente  appartenant  à  Jean 
et  David  Grimpler(?)  (7X4291 

On  sait  comment  l'un  des  fils  de  Pierre  Forment,  célèbre 
«marchand  banquier»  et  conseiller  secrétaire  du  roi,  réussit  à 
s'évader,  en  se  déguisant  en  officier  des  gardes  et  en  feignant  de 
poursuivre  des  fugitifs  (voir  Parisiens  émigrés).  La  Gazette  de 
Harlem  ayant  raconté  cette  évasion,  sans  se  douter  qu'elle  favorisait 
par  là  les  délations  des  espions,  il  fut  défendu  aux  gazetiers  hollan- 
dais de  publier  à  l'avenir  des  nouvelles  sur  les  réfugiés,  et  surtout 


Emigration.  467 

d'indiquer  les  moyens  qu'ils  avaient  employés  pour  se  soustraire  à 
leurs  persécuteurs.  Cette  défense  fut  scrupuleusement  observée,  et 
elle  explique  en  partie,  dit  Ch.  Weiss  (II,  19),  le  peu  de  données 
certaines  qui  nous  sont  parvenues  à  ce  sujet. 

Une  autre  tentative  fut  moins  heureuse.  A  la  fin  de  mars  1686, 
Seignelay  recevait  d'un  espion  de  La  Haye  la  note  suivante,  datée 
du  23  :  Dufour,  dit  Guillard  et  un  autre  guide  [Duval]  sont  partis 
dans  la  journée,  porteurs  d'une  lettre  de  [Théodore]  Le  Blanc, 
ci-devant  pasteur  à  La  Rochelle;  ils  vont  chercher  Amian  et 
quelques  autres  personnes.  Ils  n'entreront  dans  Paris  que  le  soir 
et  se  rendront  d'abord  chez  l'un  des  anciens  (Fr.  7o5o  f°  264).  — 
Le  3o  avril,  Seignelay  écrivait  à  Bossuet,  intendant  de  Soissons  et 
père  de  l'évêque  de  Meaux: 

J'ai  eu  avis  qu'il  y  a  un  paysan  du  village  de  Proisy  aux  environs  de 
Guise,  nommé  Dufour,  qui  a  un  frère  à  Paris,  avec  lequel  il  entretient  com- 
merce pour  faire  sortir  des  religionnaires  du  royaume;  je  vous  prie  d'écrire 
sur  le  lieu  à  quelqu'un  qui  sache  le  nom  et  la  demeure  de  ce  frère  à  Paris, 
afin  qu'on  puisse  le  faire  observer  (O  *  3o). 

Le  même  jour,  l'exempt  Desgrez  arrêtait  deux  guides,  dont  l'un 
était  précisément  Dufour  (Fr.  yoSS  f°  248).  Les  détails  de  cette 
arrestation  ne  manquent  pas  d'intérêt. 

Abraham  Dufour,  ancien  valet  de  chambre  du  célèbre  financier 
Monginot  de  La  Salle,  affectait  de  porter  un  chapelet,  afin  de  passer 
pour  catholique  zélé,  et  n'avait  point  abjuré  (Fr.  yoSS  f''  226),  non 
plus  que  son  compagnon,  Jacob  Regnault,  dit  Duval  et  La  Montagne, 
originaire  de  Bolbec  •.  Se  trouvant  dans  l'hôpital  clandestin  de  la 
rue  des  Poules,  lorsque  La  Reynie  envoya  prendre  les  malades  qui 
s'y  trouvaient,  pour  les  conduire  à  l'Hôtel-Dieu,  Regnault,  subite- 
ment guéri,  se  levait,  s'habillait  et  allait  passer  quinze  jours  à 
Charenton.  Les  anciens  Massanes  et  Masclari  l'y  placèrent  comme 
portier  chez  M"'^  Pélissari,  qui  avait  pour  pied-à-terre  une  des 
maisons  bâties  par  le  consistoire  sur  la  place  du  temple.  Ce  fut  lui 
qui,  de  concert  avec  Lombard,  auquel  l'avait  adressé  un  tailleur 
nommé  Terrau,  conduisit  cette  dame  hors  de  France.  Il  se  fit  faire 
un  habit  rouge,  se  procura  un  bon  cheval,  et,  muni  d'un  passeport 
que  lui  remit  Lombard,   il  alla  trouver  de  la  part  de  celui-ci  un 


'  Il  n'y  a  sans  doute  rien  de  commun  tille  le  i6  juillet  iC8g,  et  tirer  de  la 
entre  Regnault  et  Renaut,  que  nous  Bastille  pour  être  mis  en  liberté',  le  4 
voyons  transférer  de  Vincennes  à  la  Bas-       octobre  i6go. 


468  Révocation  de  V Édit  de  Nantes  a  Parts. 

officier  de  la  garnison  de  Condé  sur  l'Escaut,  qui  avait  déjà  fait 
passer  M'"^  Coignard  et  quelques  autres  personnes.  Il  fit  présent 
du  cheval  à  cet  officier,  qui  lui  donna  pour  un  de  ses  collègues  de 
la  garnison  d'Ath,  une  lettre,  grâce  à  laquelle  M"^  Pélissari  et  lui 
sortirent  sans  encombre.  Revenu  en  France,  avec  la  mission  de 
décider  Pélissari  fils  à  rejoindre  sa  mère,  il  emmena  d'autres 
personnes  et,  à  la  faveur  de  la  complicité  des  deux  officiers,  il  fit 
heureusement  plusieurs  voyages.  Desgrez  dit:  plus  de  vingt-cinq; 
mais  il  en  faut  sans  doute  rabattre  (Fr.  7o53  f°^  252  et  258). 

Partis  ensemble  de  La  Haye,  Dufour  et  Regnault  traversèrent 
Mons,  gagnèrent  Avesnes,  Le  Nouvion-en-Thiérache  (Aisne),  et 
s'arrêtèrent  à  six  kilomètres  de  là,  au  refuge  de  Boue,  chez 
Lefebvre,  avec  lequel  ils  convinrent  de  se  trouver  à  Liesse  dans 
quelques  jours.  De  là  ils  allèrent  à  Proisy  sur  l'Oise  prendre  le 
cheval  du  frère  de  Dufour,  et  continuèrent  leur  route  vers  Paris, 
où  ils  logèrent  chez  Lafontaine,  rue  du  Poirier,  dans  le  quartier 
Sainte-Avoye.  Amian,  qu'ils  devaient  emmener,  étant  arrêté 
depuis  plusieurs  jours,  ils  convinrent  de  mener  à  Liesse  trois  dames 
qui  leur  furent  confiées  à  l'hôtel  de  Soissons  par  un  grand  homme 
habillé  de  noir  (Fr.  7o53  f°  218). 

Mais  la  police  veillait  :  le  26  avril,  Desgrez  informait  La  Reynie 
que  le  prétendu  La  Montagne  avait  donné  parole  à  Pilota  et 
partirait  le  lundi  27  (Fr.  7o53  f"  198).  Dufour  fit  prendre  les 
devants  aux  dames,  accompagnées  de  Regnault,  et  ne  les  rejoignit 
qu'au  Mesnil,  près  Dammartin.  Ils  arrivèrent  sans  encombre  à 
Ârdon  sous  Laon,  et  logèrent  aux  Trois  pigeons.  Avant  de  pousser 
jusqu'à  Liesse,  Regnault  alla  voir  si  Lefebvre  était  arrivé  et  ne  le 
trouva  point.  Dufour  y  fut  à  son  tour  et  rencontra  l'aubergiste 
ainsi  que  le  neveu  du  curé.  On  convint  que  le  carrosse  qui  avait 
amené  les  dames,  irait  jusqu'à  Liesse  pour  détourner  les  soupçons  ; 
mais  les  fugitives  jugèrent  prudent  de  laisser  la  voiture  à  la  garde 
de  Regnault  et  de  gagner  Liesse  à  pied,  tandis  que  Dufour  se  diri- 
geait vers  Paris.  Inutiles  précautions  !  Desgrez  survint,  s'empara 
de  Lefebvre,  de  Regnault,  des  trois  dames,  du  neveu  du  cure,  du 
frère  de  Dufour,  venu  pour  reprendre  son  cheval,  et  de  Dufour 
lui-même,  qu'il  n'eut  pas  de  peine  à  rattraper  (Fr.  7o53  f"  248). 
Quelques  jours  plus  tard,  le  curé  lui-même  fut  arrêté,  conduit  dans 
les  prisons  de  Guise,  puis  dans  celles  de  Landrccies,  parce  que 
l'une  des  dames,  M™=  de  Dompierre,  sœur  de  Muisson,  conseiller 
au  Parlement,  avait  été  trouvée  nantie  du  certificat  qu'il  lui  avait 
fait  remettre.  Auzillon,   venu  à  Laon,  le  18  mai,  et  se  rendant  à 


Emigraiion.  469 

Landrecies  pour  suivre  l'affaire,  arrêta  en  passant  la  femme  de 
Lefebvre  et  mit  toute  la  maison  au  pillage  (Fr.  yoSS  f"  lyS). 

Tandis  que  le  parlement  de  Tournay  s'empressait  de  faire 
leur  procès  à  Lefebvre  et  au  curé,  Dufour  et  Regnault  furent  mis 
à  la  Bastille,  par  ordre  du  6  mai,  et  transférés,  par  ordre  du  19  août, 
Dufour,  au  château  de  Ham,  où  il  abjurait  à  la  fin  de  l'année,  dans 
le  vain  espoir  d'être  relâché',  et  Regnault,  au  château  de  Guise 
«  pour  y  être  étroitement  gardé  jusqu'à  nouvel  ordre  ».  Bientôt  le 
gouverneur  de  ce  château  prévint  Seignelay  que  Regnault  était 
perclus  des  bras  et  des  jambes  ;  après  avoir  consulté  La  Reynie,  le 
secrétaire  d'Etat  répondit,  le  26  octobre,  qu'il  fallait  garder  le 
prisonnier  en  quelque  état  qu'il  fût  (O'  3o).  En  1688,  le  père  de 
celui-ci  demandait  qu'on  lui  rendît  la  liberté;  nous  ignorons  si  sa 
supplique,  appuyée  par  l'intendant  Bossuet,  fut  agréée. 

Nous  empruntons  à  la  lettre  que  l'espion  Tillières  écrivait  à 
D'Avaux,  le  10  octobre  1686,  quelques  autres  renseignements  sur 
les  fugitifs  : 

M""  de  MaroUes,  dont  le  mari  est  aux  galères,  vient  d'arriver  de  Paris 
avec  sa  sœur  et  trois  enfants.  Elles  se  sont  sauvées  neuf  personnes.  Six 
guides  les  ont  été  prendre  à  Paris.  Ils  ne  doivent  prendre  que  vingt  pistoles 
par  personne,  grande  ou  petite.  Ces  mêmes  guides,  après  avoir  laissé  ces 
réfugiés  à  quatre  lieues  de  Mons,  sont  retournés  à  Paris  pour  quérir  douze 
personnes,  parmi  lesquelles  sont  M""  de  Cormont.  Ils  prennent  le  plus  souvent 
leur  route  du  côté  de  Mons...  M""  de  Marolles  a  son  fils  aîné  à  Paris.  Il  a 
changé.  On  peut  facilement  savoir  sa  demeure.  C'est  lui,  à  ce  que  m'a  dit  sa 
mère,  qui  sert  tous  ceux  qui  veulent  se  sauver.  Il  va  dans  leur  demeure  et 
leur  adresse  des  guides.  Enfin  il  est  le  factotum  d'une  quantité  de  gens  qui  se 
sauvent  et  d'autres  qui  se  veulent  sauver.  Il  doit  se  sauver  aussi.  M°"  de  Passy 
et  trois  ou  quatre  autres  demoiselles  sont  dans  un  grenier,  vis-à-vis  le  logis  où 
loge  le  fils  de  M™"  de  Marolles.  Elles  ont  changé  de  nom. 

Un  nommé  Auger,  ci-devant  ministre  à  Châlons  en  Champagne,  et  qui  a 
changé  de  religion,  est  à  Paris.  Il  se  tient  caché  et  veut  se  sauver.  Le  fils  de 
M""  de  Marolles  le  va  voir  souvent  (Ch.  Weiss,  II,  432). 

De  même  qu'en  i685,  roi,  ministres,  intendants,  magistrats, 
clergé,  armée,  police,  n'avaient  eu  qu'une  pensée,  celle  des  conver- 
sions, à  laquelle  tout  le  reste  était  absolument  subordonné  et 
sacrifié  ;  de  même,  en  1686,  toute  la  vie  de  l'État  semble  résumée 

'  Marie  Dufour,   de  Sézanne   en    Brie,  de  Jean    Dufour,    abjuraient   aussi    le   ii 

âgée  de  vingt  ans  et  habitant  Paris,   ab-  janvier  iô86.  Nous  n'avons  pas  la  preuve 

jurait  le  i6  octobre  i685.  Marthe  Dufour,  que  Pierre,  naturalisé  anglais  en  i683,  et 

femme     de     Pierre     Galot,     marchand,  Jacques,    r.iembre   du   comité    des  distri- 

Marthe-Catherine     et     Marie-Anne,      ses  butions  de  secours  aux  pauvres  réfugiés, 

sœurs,    tilles  de  Marthe   Mousser,    veuve  fussent  de  Paris. 


470  Révocation  de  tÊdit  de  Nantes  à  Paris. 

dans  la  lutte  contre  l'émigration.  Outré  de  voir  un  nombre  considé- 
rable de  familles  emporter  leur  fortune  consistant  en  billets  ou  en 
papier,  un  magistrat  proposa  de  contraindre  les  nouveaux  convertis 
à  remettre  leurs  valeurs  aux  gens  du  roi,  pour  être  transformées 
d'autorité  en  immeubles,  afin  de  «remédier  à  ces  désordres  et  con- 
tenir ces  esprits  mutins  dans  l'obéissance,  et  les  attacher  à  leur 
patrie  par  des  liens  indissolubles»  (Fr.  7060  P  256).  Dans  l'impos- 
sibilité de  vendre  avant  de  partir  leurs  biens  meubles  et  immeubles, 
et  pour  en  éviter  la  confiscation,  des  protestants  recouraient  à  un 
stratagème  qui  paraît  avoir  été  assez  usité.  Ils  s'entendaient  avec 
des  amis  dévoués,  anciens  ou  nouveaux  catlioliques,  et  se  reconnais- 
saient leurs  débiteurs  par  des  actes  sous  seing  privé,  qui  permet- 
taient aux  prétendus  créanciers  de  se  faire  attribuer  ces  biens,  dont 
ils  envoyaient  ensuite  le  prix  ou  le  revenu  aux  fugitifs.  Par  une 
lettre  du  26  juillet  (Pilatte,  p.  295),  le  roi  ordonna  au  procureur- 
général  de  poursuivre  comme  complices  des  évasions  les  créanciers 
porteurs  de  billets  entachés  de  feinte  '.  Le  28,  Desgrez  écrivait 
au  sujet  d'Etienne  Chastelain,  dit  Després,  de  Villiers-le-Bel,  qui 
avait  transporté  des  enfants  chez  le  charron  de  Warti,  et  qu'on 
venait  d'arrêter  à  Lille  avec  les  demoiselles  Lemaistre  :  Le  com- 
missaire Delamare  a  interrogé  hier  à  minuit  ces  demoiselles 
ramenées  à  Paris.  Chastelain,  détenu  chez  moi,  est  dans  une  grande 
agitation;  il  désire  voir  M.  Varet  (le  convertisseur),  et  assure  que 
les  paillardises,  la  hauteur  et  les  dénonciations  du  curé  de  Villiers- 
le-Bel,  sont  cause  que  les  protestants  s'en  sont  allés  et  s'en  iront''' 
(Fr.  7o53f"  3o5).  Dans  sa  lettre  du  3i,  Seignelay  disait  à  La  Reynie  : 
«Le  nommé  Chastelain  que  vous  avez  fait  arrêter,  est  celui  dont  il 
est  le  plus  parlé  dans  les  avis  qui  viennent  de  Hollande.  Je  vous 
envoie  l'ordre  pour  le  faire  mettre  à  la  Bastille»  (O'  3o).  Le  18  août, 
Desgrez,  qui,  pour  se  renseigner,  feignait  d'être  protestant  et  même 
guide,  signalait  comme  prêtes  à  partir  les  vingt  personnes  sui- 
vantes :  Duchemin,  libraire,  et  sa  femme,  cour  Lamoignon  ;  Rouget, 

>  En  1702  et  1703,  des  arrûts  da  Conseil       tous   ses   paroissiens,    particulièrement    des 

accordaient  à  Boucher  et  à  Bertin  le  tiers       nouveaux  convertis,  ce  qui  emptche  que  plu- 

des  créances   simulées  qu'ils  feraient  dé-       '■^'-"''^   1"'   '^™'  ''•''"'*  '«^  T'»'^  C-trangcrs  ne 

reviennent,   comme   ils   tcraicnt  s  il^  avaient 


couvrir  en  Flandre,  Hainaut,   Artois,  Pi 
cardie,     Normandie    et    dans    les    Trois 


un  autre  curé  (?).  Sa  MajestÉ  m'a  ordonné  de 
vous  écrire  de  prendre  la  peine  de  parler  à 
évéchés  (Pilatte,  p.  410  et  4i5).  m.  l'.tbbé  de  Sainte-Geneviève  pour  l'obliger 

-  Aussi  le  7  septembre,   Seignelay  ccri-       à  le  retirer  de  ce  lieu...  et  d'ailleurs  on  peut 
vait-il  à  l'archevêque  de  Paris  :  1"'   donner   un   établissement    plus   considé- 

rable,  et  ménager   les   choses   en  sorte  qu'il 
Monsieur,  „^  paraisse   point   qu'on   le   retire   pour  ces 

Le  roi  ayant  été  informé  que  le  prieur  de       raisons  (0'  30). 
Villiers-Ie-Bel    est    universellement    haï    de 


Émigration.  471 

maître-maçon  aux  Petits-Carreaux;  la  femme  de  Meusnier,  maçon, 
au  départ  de  laquelle  le  mari  s'opposait  ;  La  Varenne,  horloger, 
faubourg  Saint- Antoine  ;  Léger  et  sa  femme,  cabaretiers  du  même 
faubourg;  Lafosse,  chandelier  du  même  faubourg;  les  deux  frères 
Lejeune;  Du  Hamel,  marchand  de  dentelles  au  faubourg  Saint- 
Denis  ;  Pariset,  même  profession,  même  rue  ;  un  cousin  de  Desgrez 
et  beau-frère  de  Pariset;  Louis  Porcher  qui  n'avait  pas  fait  sa 
réunion  et  se  tenait  caché;  la  veuve  Thibaut,  marchande  de  vins, 
aux  Petits-Carreaux  ;  Dupont,  fruitier,  rue  Guérin-Boisseau,  et  sa 
femme,  qui  eussent  déjà  effectué  leur  départ  s'ils  n'avaient  manqué 
d'argent;  Françoise  Lemaistre,  enfermée  au  Grand-Chàtelet,  pour 
une  première  tentative  avortée  ;  M"'^  Chenevix,  d'autour  de  Vitry- 
le-François;  Royer,  avocat  ou  procureur  de  Vassy.  Je  connais  de 
vue,  ajoutait  Desgrez,  plus  de  vingt  autres  protestants  qui  n'ont 
pas  abjuré  (Fr.  7o53  f°  201). 

Le  même  jour,  l'exempt  Auzillon  rédigeait  la  pièce  suivante  : 

Mémoire  de  ceux  qui  ont  été  arrêtés  en  conduisant  des  gens  de  la  R.  P.  R. 

Le  nommé  Vion,  sa  femme  et  sa  servante,  qui  conduisaient  dans  le  car- 
rosse de  Bruxelles  M°"  Mallet,  trois  de  ses  enfants,  les  deux  enfants  de  M.  de 
L'IsIe-du-Gast,  et  deux  gentilshommes  du  Poitou.  Ledit  Vion  est  prisonnier  au 
Petit-Châtelet.  La  Vion  est  à  la  Bastille;  la  servante,  à  la  prison  de  l'Abbaye. 
La  Lapcrle,  qui  était  de  leurs  intrigues,  est  au  GrandChâtelet. 

Martin  Arenfeldt,  soldat  suédois,...  qui  conduisait  M""  Des  Loires,  a  été 
arrêté  avec  ladite  dame  proche  de  Luzarche.  Ledit  Arenfeldt  est  au  Petit- 
Châtelet. 

Jean- Jacques  Stoudal,  suisse,  du  régiment  de  Craide  (?),  qui  conduisait 
Susanne  Mutel,  fille  du  ministre  de  Coucy,  déguisée  en  homme.  Ils  ont  été 
arrêtés  à  Bondy. 

Le  sieur  Du  Thry,  hollandais,  qui  avait  les  deux  filles  du  sieur  de  La 
Sablière  de  Rambouillet.  Ledit  sieur  Du  Thry  est  prisonnier  au  For-l'Évêque. 

Le  sieur  Isaac  Virouleau,  dit  La  Capelle,  lieutenant...  au  régiment  de 
Picardie,  qui  conduisait  la  fille  aînée  de  M.  de  Villarnoul  [déguisée  en  homme] 
et  La  Motte,  fils  du  médecin  de  Châtellerault,  que  ledit  La  Capelle  faisait 
passer  pour  son  valet,  ont  été  pris  proche  de  Saint-Denis  [avec  le  guide  Le 
BretonJ.  Ledit  La  Capelle  est  prisonnier  au  For-l'Évêque,  et  La  Motte,  au 
Grand-Châtelet  (Fr.  7062,  f"  288). 

La    Capelle    était    un    protestant   zélé,    témoin   le   billet   que 
Seignelay  adressait  à  La  Reynie  le  26  mai  : 

On  a  donné  avis  au  roi...  qu'il  y  a  trois  hommes  prisonniers  au  For- 
l'Evêque,  nommés  La  Capelle,  Girardot  et  un  horloger,  qui  se  fortifient  l'un 
l'autre  et  empêchent  la  conversion  de  ceux  qu'on  met  dans  cette  prison  (O  '  3o). 


472  Révocation  de  l'Èdit  de  Nantes  à  Parts. 

Transféré  au  château  de  Ham,  par  ordre  du  19  août,  et  séduit  par 
les  promesses  des  convertisseurs,  La  Capelle  feignit  d'abjurer 
dans  l'espoir  d'être  relâché;  mais  cet  espoir  fut  déçu.  Toutefois 
l'ordre  du  i3  janvier  1687  qui  l'envoyait  au  château  de  Saumur,  ne 
reçut  sans  doute  pas  exécution;  car  La  Capelle  recouvra  la  liberté 
en  sortant  du  château  de  Ham  le  i'^''  octobre  1688  (O'  3o  et  Fr.  7052 
f"  288).  On  le  retrouve  enfermé  à  Périgueux  l'année  suivante. 

Le  23  août,  Auzillon  arrêtait  à  Senlis  François-Philippe  Pers 
(par  corruption  Lepère),  conduisant  le  sieur  Sanson,  sa  femme,  leur 
domestique  et  Marie  Gallet  (Fr.  7o5i  f°  264).  Originaire  de  Canter- 
bury  et  bourgeois  de  Paris,  Pers  habitait  le  faubourg  Saint-Marcel 
et  avait  abjuré  du  17  au  19  novembre  i685,  à  l'âge  de  55  ans 
(Ibtd.,  f°  35o).  On  saisit  dans  ses  papiers  des  stances  sur  la  persé- 
cution, destinées  à  M"""^  Robethon,  femme  de  l'ancien  de  Charenton 
qui,  arrêtée  une  première  fois  dans  sa  fuite  ne  songeait  qu'à  repartir; 
il  était  aussi  porteur  des  adresses  suivantes  :  Santilly,  rue  Saint- 
Martin  ;  Chevalier,  rue  Saint-Denis;  Equry  [Collot  d'Escury],  au 
cloître  Sainte-Opportune;  Bartignan,  proche  Saint-Denis,  et  d'un 
billet  pour  M"^  Guy,  de  la  rue  de  Béthisy,  qui  voulait  rejoindre  son 
mari  en  Angleterre.  Il  dit  dans  son  interrogatoire,  que  RoUin, 
rubanier,  demeurant  près  du  Pont-Neuf,  lui  avait  amené  un  diaman- 
taire disposé  à  sortir  du  royaume  avec  sa  sœur  et  une  autre  femme, 
lequel  lui  avait  promis  40  pistoles  par  personne;  il  avoua  également 
avoir  rendu  visite  au  banquier  Renouard  (voir  prisons),  dont  la 
sœur  cherchait  à  s'enfuir,  mais  appréhendait  d'être  arrêtée  une 
seconde  fois  (Fr.  7o53  f"^  36,  37).  Écroué  au  Châtelet  le  12  octobre 
1686  et  condamné  aux  galères  le  21,  par  le  parlement  de  Paris, 
Pers  mourut  à  la  peine  {Fr.  prot.,  2"=  édit.,  VI,  296  et  Reg.  d'écrou 
du  Palais  de  justice). 

Le  2  du  même  mois,  Seignelay  avait  écrit  à  l'intendant  Chau- 
velin  : 

On  découvre  tous  les  jours  que  le  nommé  Arnaud,  hollandais  qui  se  dit 
marcliand  de  chevaux,  et  qui  a  été  arrêté  à  Péronne  conduisant  des  religion- 
naires  hors  du  royaume,  est  un  des  plus  coupables  de  ce  mauvais  commerce; 
sur  quoi  le  roi  m'ordonne  de  vous  écrire  qu'en  cas  qu'il  n'y  ait  pas  de  preuves 
suffisantes  pour  lui  faire  son  procès,  son  intention  est  qu'il  soit  mis  dans  le 
château  de  Péronne  et  nourri  sur  le  pied  de  quinze  sols  par  jour  (O  '  3o). 

A  la  fin  du  siècle,  la  route  de  Flandre  était  encore  fréquentée 
par  les  guides.  Un  ébéniste  de  Bâle,  nommé  Heck,  qui  avait  quitté 
Paris  pour  se  réfugier  en  Hollande,  fut  mis  à  la  Bastille  le  20  avril 
1699,  sous  l'inculpation  d'avoir  travaillé,  de  connivence  avec  les 


Emigration.  478 

banquiers  \'oisin  et  Foissin,  à  l'évasion  d'un  bon  nombre  de  religion- 
naires.  Il  se  faisait  appeler  Delacroix  et  changeait  fréquemment 
d'auberge  quand  il  était  à  Paris,  logeant  tantôt  chez  Sorcher,  maître 
traiteur  près  de  l'Hôtel-de-ville,  et  tantôt  chez  Larue,  ancien  catho- 
lique dont  la  femme  était  protestante,  à  l'image  Saint-Leu-Saint- 
Gilles  ;  c'est  là  que  se  retiraient  ceux  qui  voulaient  s'enfuir.  A  quatre 
lieues  de  Paris,  sur  le  chemin  de  Péronne,  se  trouvait  une  auberge 
où  il  logeait  avec  son  monde  (Arsen.,  F.  Bast.,  loSig).  Il  s'était 
aussi  abouché  avec  Jacques  Maurice,  du  village  de  Ponthaine,  lequel 
tenait  à  ferme  le  passage  de  Quiévrain  et  se  servait  d'une  cuve 
pour  faire  franchir  aux  fugitifs  la  rivière  d'Haine.  On  ne  pouvait 
arrêter  Maurice  qu'après  l'avoir  attiré  par  ruse  sur  le  territoire 
français  ;  il  ne  se  fit  pas  prier  et  donna  dans  le  piège  comme  un 
enfant  (O*  48,  y^rc/iî.  5^5/.,  X  212-218).  Son  arrestation,  opérée  le 
19  juillet  et  bientôt  suivie  de  son  embastillement  (24  août),  avait  été 
précédée  de  celles  de  la  veuve  Divry  et  de  Marguerite  Busze,  femme 
Sonnin  ialias  Soanem).  —  Entrée  le  14  août  à  la  Bastille,  dont  elle 
ne  sortit  que  le  i5  juin  1701,  Marguerite  avait  fait  plusieurs  voyages 
et  conduit  à  l'étranger  un  certain  nombre  de  personnes  qu'elle  rece- 
vait des  mains  de  la  veuve  Divry,  entre  autres  la  marquise  d'Es- 
peuilles,  la  fille  du  graveur  Monceaux,  dont  toute  la  famille  était 
déjà  en  Hollande,  et  une  petite-fille  de  Monginot  qu'elle  avait  menée 
à  Londres  (Arsen.,  F.  Bast.,  loSip).  Elle  fit  une  déposition  acca- 
blante pour  l'horlogeur  Marguerit,  qu'on  arrêta  sans  doute  aussi 
comme  complice  de  la  veuve  Divry  (O  '  48  et  Fr.  7062  f°  147).  — 
Susanne  Perrieux,  veuve  d'Alexandre  («//(ZsRivery),  se  livrait  depuis 
treize  ou  quatorze  ans  à  ce  fructueux  commerce  (voir  p.  11).  La 
première  personne  prise  chez  elle  par  Heck  avait  été  la  dame  de 
La  Tour,  se  disant  du  Poitou,  qui  était  passée  en  Hollande.  Dans 
le  conseil  tenu  le  27  juillet,  le  roi  résolut  de  leur  faire  à  tous  leur 
procès.  Il  était  commencé  en  octobre,  et  D'Argenson  reçut,  le  28, 
l'ordre  de  le  poursuivre  activement.  Susanne,  mise  à  la  Bastille  le  24 
mai,  fut  relâchée  le  17  mars  1700  (Arsen.,  F.  Bast.,  loSig).  Heck 
ne  sortit  du  donjon,  le  18  avril  1704,  que  pour  être  renvoyé  en 
Suisse  (Ravaisson,  X  286). 

Un  autre  Heck,  de  Brandebourg,  avait  été  mis  à  la  Bastille 
comme  espion,  par  ordre  du  i5  septembre  1697  et  en  était  sorti  par 
ordre  du  i'=''  décembre.  On  l'avait  expulsé  de  France  par  Mons,  le 
i3  {Arch.  Bast.,  X  67). 

Pigeon,  natif  de  Louvières  en  Normandie,  avait  commencé  par 
se  livrer  à  un  autre  commerce  non  moins  fructueux  et  dangereux, 


474  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

qui  avait  déjà  fait  mettre  Brunel  et  Françoise  Deschènes  au  Châ- 
telet,  savoir  l'introduction  d'ouvrages  protestants  dans  la  France 
toute  catholique.  Aussi  Seignelay  écrivait-il  à  La  Reynie,  le  3  février 
1686:  «Il  faut  tâcher  de  faire  arrêter  le  nommé  Pigeon,  et  vous 
pouvez  compter  que  Sa  Majesté  ne  lui  accordera  point  de  grâce  » 
(O'  3o).  Un  ballot  de  «livres  contre  la  R.  C. »,  envoyé  de  Hollande 
et  portant  son  adresse,  aj'ant  été  saisi  le  i3,  on  envoya  Pigeon  à  la 
Bastille  le  3  mars.  Ce  ne  fut  que  le  i5  septembre  de  l'année  sui- 
vante, que  le  roi  donna  commission  à  La  Reynie  et  aux  gens  tenant 
le  Chàtelet  de  faire  son  procès  et  celui  de  ses  complices.  Condamné 
aux  galères,  il  y  passa  dix  ans  et  n'en  sortit  qu'après  avoir  fait 
abjuration  dans  la  cathédrale  de  Marseille.  Était-il  réellement  pro- 
testant? On  en  peut  douter;  car  en  voyant  les  convertisseurs  offrir 
la  liberté  aux  confesseurs  de  la  foi  s'ils  voulaient  abjurer,  plusieurs 
galériens  catholiques  feignirent  d'être  de  la  religion  proscrite  et 
abjurèrent  à  condition  d'être  relâchés  {Mém.  d'un  prot.,  Paris  i865, 
in-i2,  p.  345).  Une  fois  en  liberté.  Pigeon  se  fit  guide.  Selon 
Constantin  de  Renneville  ',  dont  il  faut  se  défier,  c'était  un  franc 
coquin  qui  se  portait  aux  derniers  excès  contre  les  jeunes  filles 
qu'on  lui  donnait  à  conduire.  «Quelquefois  il  attirait  des  scélérats 
qu'il  connaissait  sur  les  frontières  de  Flandre,  qui,  se  déguisant  en 
commis,  feignaient  d'arrêter  les  personnes  qu'il  guidait,  après  quoi 
il  fallait  composer  pour  n'être  pas  conduit  à  l'intendant  ou  en  prison, 
et  Pigeon  partageait  l'amende  avec  les  prétendus  ou  véritables 
commis».  Il  menait  aussi  à  Dieppe  et  réussit  si  bien  qu'il  établit 
des  voitures  réglées.  Il  allait  à  cheval  à  côté  de  ce  carrosse.  Il  fut 
pris  avec  Nicolas  Sandras,  menant  des  dames  et  un  gentilhomme 
nommé  d'Incarville,  qu'il  accusait  de  trahison  ^.  Le  prétendu  gentil- 
homme n'était,  en  effet,  qu'un  affidé  de  la  police,  Ribeyre  de  Ricar- 
ville,  qui,  feignant  de  vouloir  passer  en  Hollande,  fit  arrêter  plusieurs 
groupes  de  fugitifs  :  notamment  le  marchand  de  vins  Richard  en 
mars  1701,  et,  en  1702,  la  femme  Lesprit,  autre  guide,  dont  la 
capture  lui  valut  deux  gratifications  :  une  de  cinquante  livres,  et 
l'autre  de  cent.  Ricarville  avait  un  complice,  ainsi  qu'il  résulte  du 
billet  adressé  à  D'Argenson  par  Pontchartrain  le  26  juillet  1701  : 

Sa  Majesté  approuve  les  mesures  que  vous  avez  prises  avec  le  nommé 
Le  Cointe  pour  découvrir  les  intrigues  des  protestants;  mandez-moi  ce  que 
vous  croyez  qu'on  doive  lui  donner  pour  récompense  de  la  capture  des  nommés 
Pigeon  et  Sandras.  Vous  avez  bien  fait  de  les  faire  mettre  à  la   Bastille.  A 

<  L'Inquisition  franc,  III,  20;.  '^  Ibid.,  II,  log. 


Emigration.  475 

l'égard  des  trois  femmes,  Sa  Majesté  veut  que  leur  procès  leur  soit  fait  suivant 
la  rigueur  des  ordonnances;  il  ne  sera  pas  moins  important  de  le  faire  aux 
nommés  Pigeon  et  Sandras  (O  248). 

Pigeon  était  alors  âgé  de  soixante-cinq  ans;  Nicolas  Sandras, 
du  village  de  Fleury-des-Hayes  près  d'Avesnes,  n'en  avait  que 
trente-neuf.  Venu  à  Paris,  prétendait-il,  uniquement  pour  vendre 
des  fuseaux  de  buis,  il  avait,  au  moment  du  retour,  loué  sa  cavale 
à  Pigeon  pour  conduire  une  chaise  jusqu'à  Bruxelles,  sans  savoir 
qu'elle  contenait  des  protestants  '.  Pigeon,  ajoutait-il,  ne  m'a  confié 
que  plus  tard  qu'il  avait  conduit  la  famille  de  l'orfèvre  Dubourg, 
moyennant  400  écus  ;  que  le  major  de  Mons  lui  donnait  des  passe- 
ports à  volonté  et  que  le  meunier  du  passage  de  Bucy^  était  dans 
ses  intérêts.  En  un  mot,  Sandras  dit  tout  ce  qu'on  voulut  savoir, 
les  gîtes,  les  routes  suivies  etc.,  et  n'en  resta  pas  moins  à  la 
Bastille  '.  Les  trois  dames  furent  envoyées,  par  ordre  du  26  août, 
aux  Nouvelles-Catholiques. 

Un  espion,  le  ministre  apostat  Quesnot,  fournissait  à  Bonrepaus 
des  renseignements  qui  lui  permettaient  d'écrire  la  lettre  suivante^: 

16  octobre  1698. 

Isaïe  Martin  de  Meaux  en  Brie  '',  de  la  R.  P.  R.,  établi  à  La  Haye  depuis 
plusieurs  années,  y  a  fait  passer  un  grand  nombre  de  n.  c,  qu'il  va  chercher 
lui-même  dans  plusieurs  villes  du  royaume,  et  principalement  à  Paris,  où  il 
loge  ordinairement  chez  M.  Fidier  au  Plat  d'étain.  Cet  homme  fait  régulière- 
ment neuf  voyages  en  France  chaque  année;  il  ramène  avec  lui  lorsqu'il 
revient  dix  ou  douze  n.  c.  Il  en  amena  douze  il  y  a  un  mois,  entre  autres  la 
veuve  d'un  banquier  de  La  Ferté-sur-Ourcq  (La  Ferté-Milon),  appelée  De  Laurs, 
qui  a  fait  passer  ici  des  sommes  assez  considérables.  Il  est  parti  il  y  a  quatre 
jours  pour  aller  à  Paris,  d'où  il  doit  ramener  quatorze  n.  c,  tous  gens  à  leur 
aise.  Un  d'entre  eux  s'appelle  Tirial,  il  est  de  La  Ferté-sur-Ourcq,  horloger  de 
profession,  dont  le  fils  est  établi  ici,  où  il  lui  a  déjà  fait  tenir  une  partie  de  ses 
effets.  C'est  à  La  Ferté-sur-Ourcq  que  se  rendent  les  fugitifs...  Isaïe  Martin 
change  d'habit  à  chaque  voyage.  Cette  fois,  il  porte  l'épée,  tandis  qu'aupara- 
vant il  était  toujours  déguisé  en  paysan...  Il  arrive  aujourd'hui  à  Paris,  où  il 
ne  séjournera  que  cinq  ou  six  jours.  Il  passera  par  Claye,  Nantouillet,  où  il 
doit  prendre  une  vieille  femme  avec  sa  fille;  elle  s'appelle  Marie  Le  Clerc  et 
loge  quelquefois  Brousson,  ministre  prédicant. 

'  VInquisit.  fr.,  II,  409.  *  Arch.  du  minist.  des  af(.  étr.  —  Hol- 

''  Pont-à-Bucy  sur  la  Serre.  Ce  passage  lande  177.  Note  communiquée  par  M.  N. 

permettait  d'aller  directement  de    Lafère  Weiss. 

et  par  des  chemins  peu  fréquentés  soit  à  '•La  famille  subsiste  encore  et  plusieurs 

Boue,  soit  à  Hirson.  de  ses  membres   ont   été  en   notre  siècle 

2  3/t»i.  sur  la  Hast.  anciens  du  consistoire. 


476  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

D'un  seul  coup,  le  29  août  1686,  Seignelay  avait  ordonnait  de  trans- 
férer dans  des  châteaux  forts  les  onze  guides  suivants  :  Arenfeldt, 
au  château  de  Saumur;  Alglave,  au  Vieux-Palais  de  Rouen; 
Lombard,  à  la  citadelle  du  Havre  ;  La  Capelle  et  Dufour,  au  châ- 
teau de  Ham;  Battet,  à  Pont-de-l' Arche;  Ausson,  au  château 
d'AngouIême;  Regnault,  dit  Duval,  au  château  de  Guise  ;  Marie 
Vincent,  au  château  de  Boulogne;  Stoudal,  au  château  de  Doullens; 
Lescaille,  à  la  citadelle  d'Amiens,  et  Vion,  au  château  d'Angers 
(O'  3o).  On  constate  non  sans  quelque  surprise  que,  parmi  les  cent 
cinquante  connus,  sept  seulement  furent  envoyés  aux  galères: 
Serguières  et  Fers  (1686),  morts  à  la  peine;  Thomas  Toffin  (1687); 
Benoit  Fischer  {1689);  Pierre  Berteau  (1696),  libéré  en  1714;  Jean 
Bonelle  (1700),  libéré  en  1718,  et  Claude  Debeau  (1701),  libéré 
en  17 14. 


L'émigration  parisienne  de  la  fin  de  i685  et  de  l'année  1686 
fut  énorme,  à  en  juger  par  le  nombre  des  arrestations.  Le 
9  septembre  i685,  Auzillon  arrêtait,  près  du  Bourget,  le  guide 
Vertot,  conduisant  Coignard,  de  Rouen,  et,  le  8  octobre,  les  guides 
Lamotte  et  Langrand,  conduisant  Jeanne  Sasserie  et  Chabrol  (Fr. 
7o5i  f"  264).  Le  19  du  même  mois,  il  arrêtait  à  Condé  sur  l'Escaut 
Mme  Dugarnier,  son  fils,  sa  bru,  ainsi  qu'une  demoiselle  Catillon  et 
deux  enfants  de  Jean  Catillon.  Le  22,  il  écrivait  de  Lafère  qu'il  y 
avait  seize  fugitifs  dans  la  prison  de  Saint-Quentin  :  le  guide  Levier, 
Caussin  et  sa  fille;  M™^  Robethon,  Elisabeth  et  Jeanne  Oudry, 
Jacob,  sa  sœur  Marie,  Louis  Aquin,  sa  femme  et  trois  enfants, 
Samuel  Roger  et  son  fils;  Benjamin  de  Boursan,  sieur  de  Lalande 
et  sa  femme.  Quelques  jours  après,  on  arrêtait  à  Vervins  Anne 
Girardot,  femme  de  Jean  Catillon,  Anne-Catherine,  Marguerite  et 
Marie  Catillon,  Edmée  Lorcher,  leur  femme  de  chambre,  et  deux 
filles  de  Sébastien  Bourdon,  en  même  temps  que  la  maréchaussée  du 
Vermandois  s'emparait  d'Abraham  Ouatboud,  de  Catherine  Der- 
signy,  sa  femme,  de  leur  fille  Susanne,  et  de  Jeanne  Bayard,  veuve 
de  Jean  Ouatboud,  qui  furent  écroués  au  Grand-Chàtelet  le 
14  novembre. 

De  son  côté,  du  4  septembre  au  17  novembre,  Desgrez  arrêtait 
vingt-neuf  fugitifs,  Antoine  Pitel,  marchand  de  vin,  sa  femme 
Madelaine  Guesdon,  Jeanne,  sa  sœur,  Marie  Duplessis,  lingère, 
Pierre  Dubois  (M  665  et  Tourlet,  invent.  TT)  ;  René  Talas,  Rachel 
Gaudard,  Anne  Periot,  M""=  de  La  Ferté-Civile  et  ses  quatre  enfants, 


Emigration.  477 

Bellorj'  et  sa  femme,  M.  de  Saint- Jean  de  Védas,  la  dame  de 
Combes  et  Pierrette  Martine,  sa  servante,  la  fille  du  sieur  Breton,  les 
deux  sœurs  Bernon,  leur  nièce  Esther  Bernon,  la  demoiselle 
Dubois,  Marianne  Durant,  M"'=  La  Roche,  qui  allait  retrouver  son 
mari  en  Hollande,  la  dame  Motet  avec  ses  deux  nièces  et  son  petit 
neveu,  conduits  par  sept  guides  Thieroit,  Serguières,  Carrière, 
Hélène  Crampon,  Marie  de  Courcelles,  le  capitaine  Plat  et  Fou- 
cault, dit  Lespine,  sans  parler  de  M.  et  de  M""  Beck,  de  M'"'=  de 
Rieux  et  des  trois  demoiselles  Monnier  (Fr.  yoSi  f°  269). 

Dès  le  23  novembre,  le  correspondant  parisien  de  la  Gazette  de 
Harlem  lui  écrivait:  «Chaque  jour  on  amène  des  Réformés  qui 
ont  tenté  de  fuir  et  on  les  dissémine  dans  les  prisons».  A  la  date 
de  janvier  1686,  nous  lisons  dans  les  Mémoires  de  Sourches:  «L'on 
n'entendait  alors  parler  d'autre  chose  que  de  gens  qui  se  sauvaient, 
dont  les  uns  étaient  arrêtés,  et  les  autres  étaient  assez  malheureux 
pour  se  sauver  ».  Le  i3  février,  La  Reynie  écrivait  à  Harlay  : 

On  arrête  beaucoup  de  gens  de  tous  côtés  sur  la  frontière,  et  cependant  il 
en  passe  beaucoup  avec  cela  dans  les  États  voisins,  suivant  les  avis  qu'on  en 
reçoit.  II  y  a  des  gens  de  province  qui  sont  cachés  à  Paris,  et  qui  attendent 
l'occasion.  On  en  prend  tous  les  jours  quelqu'un,  et,  s'il  est  possible  d'en 
trouver  encore  quelques  autres,  il  y  a  grande  apparence  que  la  peur  prendra 
ceux  qui  y  seront,  et  qu'ils  se  retireront. 

«A  Valenciennes,  Saint-Omer,  Lille,  Tournay,  etc.,  dit  Jurieu*,  et 
même  dans  toute  la  Picardie  jusqu'à  Paris,  les  prisons  crèvent  de 
femmes,  d'enfants  et  d'hommes  qu'on  a  arrêtés  fuyants».  Suivant 
Benoit,  au  commencement  de  1687,  la  geôlière  de  Tournay  en  avait 
déjà  logé  700.  En  admettant  que  les  autres  prisons  en  eussent  reçu 
autant  et  qu'un  dixième  des  fugitifs  ait  été  arrêté,  on  arriverait  au 
chiffre  de  14,000,  qui  ne  paraît  nullement  exagéré,  bien  au  contraire. 
Dans  ce  chiffre  étaient  confondus  les  provinciaux  venus  à  Paris  pour 
s'évader,  et  les  membres  du  troupeau  de  Charenton.  Le  nombre  des 
derniers  ne  peut  être  établi  qu'approximativement  et  par  analogie. 
Nous  savons  que  des  1988  familles  protestantes  de  la  généralité  de 
Paris  (Paris  non  compris),  1202  émigrèrent,  soit  les  15/24'^''  -.  Nous 
savons,  en  outre,  que  chacune  de  ces  familles  représentait  4  unités 
et  demie.  Comme  il  restait  à  Paris  de  8  à  9000  protestants  en  i685 
(voir  chap.  III),  ils  formaient  environ    1900   familles;   mais   nous 


'  Réflexions  sur  la    cruelle  persécution.  '  Voir  Ch.  Weiss,  II,  392. 

Seconde  partie. 


478  Révocation  de  l'Édil  de  Nantes  à  Paris. 

n'aimons  pas  cette  façon  de  procéder  :  bien  des  familles  se 
scindèrent,  une  partie  s'en  allant,  l'autre  restant.  Nous  préférons 
appliquer  la  proportion  des  15/24"  ^^  chiffre  de  85oo,  ce  qui 
donnerait  53io  émigrés.  Mais  cette  proportion  elle-même  parait 
devoir  être  abaissée,  parce  qu'il  était  plus  facile  de  se  cacher  à 
Paris  qu'en  province.  Il  se  pourrait  donc  que  le  chiffre  de  58io  fût 
trop  fort,  et  il  faudrait  peut-être  se  borner  à  dire  qu'il  sortit  de 
Paris  entre  i685  et  1687  environ  5opo  protestants,  et  qu'il  en  resta 
environ  4000.  Tout  cela  n'est  que  de  l'a  peu  près,  et  nous  en 
souffrons  sans  pouvoir  y  remédier.  A  ces  5ooo  émigrés  il  faut  en 
ajouter  environ  1000  partis  avant  la  Révocation. 

Nous  ne  sommes  parvenu  à  retrouver  qu'un  peu  plus  du  tiers 
des  6000  noms,  environ  2400  ',  dont  5oo  sans  désignation  de  lieu  de 
refuge.  Les  1900  autres  se  répartissent  de  la  manière  suivante: 
quelques-uns  en  Amérique,  quelques-uns  en  Danemark,  180  en 
Suisse,  240  en  Hollande,  870  en  Allemagne  et  plus  de  800  en 
Angleterre.  Grâce  aux  manuscrits  de  la  bibliothèque  du  protestan- 
tisme et  à  l'ouvrage  de  M.  Agnew,  la  plupart  des  fugitifs  qui  ont 
passé  le  détroit  sont  connus.  Les  documents  et  les  travaux  concer- 
nant l'Allemagne  sont  beaucoup  moins  complets.  En  ce  qui  concerne 
la  Hollande,  nous  n'avons  que  des  renseignements  tout  à  fait  frag- 
mentaires, malgré  le  bon  vouloir  de  MM.  Du  Rieu  et  Enschedé,  et 
malgré  leurs  fiches  de  Leide  (au  nombre  de  plusieurs  centaines  de 
mille),  qui  malheureusement,  et  par  raison  d'économie,  n'indiquent 
pas  le  lieu  d'origine  des  réfugiés. 

Toutes  les  classes  de  la  société  fournirent  leur  contingent.  Les 
militaires  se  pressèrent  autour  du  prince  d'Orange,  considéré,  à 
tort,  comme  le  futur  vengeur  des  opprimés.  On  voit  à  la  tête  de  son 
armée  les  deux  Schomberg  et  les  deux  fils  de  Ruvigny;  parmi  ses 
aides  de  camp  se  trouvent  Foubert  et  La  Melonnière,  l'un  de  ceux 
qui  se  distinguèrent  le  plus  en  Irlande;  parmi  les  officiers  de  ses 
gardes,  Théodore  Le  Coq,  ex-ancien  de  Charenton,  et  De  Launay, 
comte  d'Entragues.  L'un  des  Louvigny  est  colonel  des  dragons 
rouges;  l'autre,  lieutenant  des  dragons  bleus;  à  leurs  côtés  figurent 
le  glorieux  confesseur  De  Cagny,  tué  au  siège  de  Limerik,  Masclari, 

'  Les  cinq  tableaux  relatifs  à  l'emigia-  exemple:   Quartier  de   la    place  Maubcrt, 

tion   contenus    dans    les    papiers    de    La  104.    familles,    61    particuliers,    304    per- 

Keynie  (Fr.  yoji,   ("'  215—217,  307 — 334)  sonnes;   quartier  de   la  Citi;,  47  familles, 

sont  d'une  insuffisance   manifeste;  ils  ne  i3  particuliers,   220  personnes;    quartier 

donnent  qu'environ  340  noms.  Le  moins  Saint-Antuine,  i5  familles,  3  particuliers, 

incomplet  signale  1104  absents,  sans  autre  O7  personnes. 
désignation      que      celle      du      quartier, 


Emigration.  479 

Janvre  de  La  Bouchetière,  Du  R}',  Janiçon,  De  la  Croix,  Lebrun, 
Boncourt,  Imbert  dit  Petitval,  deux  Fabrice  de  Gressign}',  le 
célèbre  ingénieur  militaire  Jean  de  Bott,  etc.  Dans  l'armée 
hollandaise,  Jean-Louis  et  Benjamin  de  Jaucourt,  Morin  du  Sandat, 
plusieurs  Bernard,  le  major  de  La  Berlière,  Isaac  et  Jacques  de 
Dompierre,  Paul  Du  R}^  ingénieur  militaire,  dont  le  petit-fils  fut  le 
plus  grand  architecte  de  l'Allemagne  au  XVIII=  siècle.  Parmi  les 
officiers  dispersés  çà  et  là,  il  faut  citer  le  marquis  de  Langey, 
colonel  de  cavalerie,  le  lieutenant-colonel  Pape  de  Saint-Auban,  le 
marquis  d'Arziliers,  Dumény  de  la  Croizette,  les  capitaines  La 
Faucille,  Mosnier  et  Chenevix,  général  au  service  de  Venise.  En 
Danemark  nous  trouvons  La  Rochefoucauld,  comte  de  Roye, 
Susannet  de  la  Forêt,  beau-frère  du  marquis  de  Peray,  De  Bus- 
sierre,  Villarnoul  et  De  Cheusses.  A  la  demande  des  quatre  derniers, 
le  synode  de  Bréda  (1692)  leur  accorda  pour  aumônier  le  ministre 
Daniel  Brunier. 

Toute  la  noblesse  émigrée  n'appartenait  pas  à  l'armée: 
témoin  Henri  de  Briquemault,  baron  de  Saint-Loup,  que  l'Electeur 
de  Brandebourg  constitua  le  protecteur  des  réfugiés  ;  Rozel  de 
Beaumont,  qu'il  fit  conseiller  d'ambassade,  et  chargea  de  former 
une  colonie;  le  marquis  de  Peray  qui  se  consacra  en  Hollande  au 
soulagement  des  souffrances  des  réfugiés;  Nicolas  de  Louvigny, 
distributeur  des  aumônes  à  ses  compatriotes  réfugiés  en  Angleterre; 
L'Huilier  de  Chalandos,  sieur  du  Breuil,  François  de  Morogues, 
sieur  de  Lontfroy  et  de  Fontfaye,  Louis  de  Saint-Delys,  marquis 
d'Heucourt,  Pierre  Buffière,  marquis  de  Chambret,  François  de 
Jaucourt,  marquis  d'Ausson,  Hardy  de  Vicques,  M.  etM""^  Girard 
des  Bergeries,  et  les  femmes  :  Anne  Vallée,  marquise  de  La  Barre, 
la  marquise  de  Pardaillan,  IM""  de  Gorris,  les  demoiselles  de 
Dangeau,  qui  créèrent  des  maisons  de  retraite  en  Hollande;  les 
demoiselles  deLa  Fontaine  et  leurs  cousines  D'Angennes;M™'=  de  La 
Pénissière,  W^"^  de  Villerets  et  de  La  Ferté-Civile,  les  demoiselles 
Goyon  de  La  Moussaye,  belles-sœurs  de  Théodore  de  Béringhen. 

Les  financiers  Ribaut,  Lernout  et  Anne  Bazanier,  riche  belle- 
sœur  de  Lardeau,  passèrent  à  l'étranger  aussi  bien  que  les 
conseillers  au  Parlement  Le  Coq,  Théodore  de  Béringhen,  Muisson, 
Saint-Martin;  les  conseillers  du  roi,  Jean  de  Béringhen,  Massanes, 
Vallée,  sieur  de  Chenailles,  Tessereau  et  Justel;  Chenevix  et 
Foissin,  qui  devinrent  conseillers  de  cour,  l'un  à  Berlin,  l'autre  à 
Magdebourg;  ;Robethon  et  Tassin,  que  le  prince  et  la  princesse 
d'Orange  prirent  pour  secrétaires;  Falaiseau,  qui  parcourut  la  plus 


^So  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

brillante  carrière  diplomatique;  les  médecins  Desbine,  Guide, 
Levasseur,  Mariette,  Mesmin,  Silvestre,  Amj^ot,  médecin  de  M™=  de 
Sévigné  et  du  duc  du  Maine  ;  les  chirurgiens  Lebar,  Louis  Lémery, 
frère  du  chimiste,  Le  Tellier,  Jean  Rousseau,  qui  fut  attaché  à  la 
personne  de  l'électrice-douairière  de  Saxe,  Gervaise,  Amian, 
grand  ami  de  Claude,  Henri  Biet,  Grimaudet,  les  pharmaciens 
Thomasset  et  Trouillon  (Saint-Simon  classe  le  dernier  parmi  les 
médecins  les  plus  habiles  de  son  temps);  les  avocats  Malnoé, 
gendre  de  Drelincourt,  Mouche  de  La  Colombière,  Saunière, 
Jacques  Falaiseau,  Papillon,  ancien  de  Charenton  ;  Delpic,  procu- 
reur ;  la  famille  de  robe  des  Bigot  ;  les  écrivains  Frémont  d'Ablan- 
court,  Jean  Rou,  Rozemont,  Amyraut,  fils  du  professeur  de 
Saumur;  M"'^  D'Aussy,  bientôt  surnommée  la  Sapho  d'Amsterdam; 
le  célèbre  mathématicien  De  Moivre,  qui  fut  ami  de  Newton  et  de 
Leibnitz;  le  chimiste  Charas,  le  voyageur  Chardin,  le  physicien 
Huygens,  l'ingénieur  Brebès  et  l'inveriteur  des  applications  de  la 
vapeur,  Papin. 

Certaines  familles  vouées  à  l'art  préférèrent  aussi  leur  religion 
à  leur  patrie:  une  partie  des  Du  Ry  et  des  Androuet  du  Cerceau; 
Hudde,  ancien  directeur  de  l'académie  de  peinture  ;  les  peintres  Jacob 
d'Agar,  Des  Essarts,  Louis  Chéron,  Simon  Lejuge,  confesseur,  et 
gendre  de  Ferdinand,  Martin  Elle,  Philippe  Meusnier,  qui  avait  orné 
la  chapelle  de  Versailles  et  revint  en  France  vers  1700,  mais  dont 
le  fils,  aussi  peintre,  resta  en  Angleterre;  Petitot;  la  veuve  et  la 
fille  de  son  collaborateur  Bordier;  la  femme  et  les  filles  de  Daniel 
Bertrand,  peintre  ordinaire  du  roi  ;  la  fille  du  peintre  Surel  ;  Pierre 
et  Jacques  Pitan,  de  la  famille  des  peintres  ;  Arbunot,  descendant 
des  peintres  et  architectes  de  ce  nom  ;  Dorigny,  maître  sculpteur 
sur  bois;  Tabariet,  sculpteur;  Marot,  de  la  famille  des  peintres  et 
architectes. 

Paris  perdit  beaucoup  d'orfèvres  :  Lepage,  Massienne,  Agasse, 
Boursin,  Dubourg,  Hélique,  Pierre  Catillon,  Stomac,  les  Beliard,  les 
fils  de  Jean  Pitan,  orfèvre  du  roi  ;  Le  Plastrier,  Jean,  Jacques  et 
Matthieu  Sehut,  établis  en  Angleterre  ;  Basenge,  à  Manheim  ;  la 
veuve  du  joaillier  Alexandre,  à  Berlin,  ainsi  que  Thomas  Lejuge, 
Tertullien  Sehut,  Girard,  fils  de  l'ancien  de  Charenton,  joaillier  de 
la  cour.  Enfin  Gilon,  lapidaire;  les  horlogers  Colpin,  Delarue, 
Desbuys,  Eslot,  Pierre  Lemaire  et  son  fils  Jean,  Jérémie  Lemaire, 
Masson,  les  Picard  et  Philippe  Meusnier,  qui  établit  en  Saxe  une 
fabrique  d'horlogerie. 

Plusieurs  industries  inconnues  à  l'étranger  y  furent  portées  par 


Emigration.  481 

divers  fugitifs:  le  teinturier  Allix,  le  teinturier  et  fabricant  de  toiles 
Bonhomme;  les  manufacturiers  ou  tisseurs  de  bas  Comblé,  Ouzel, 
Fresselingue,  Galdi,  Lepart,   Lhermet,   François  Amonnet,   fonda- 
teur d'une  fabrique  de  bas  de  drap  en   Angleterre;   les   brodeurs 
Guérin,  Langlois,  Veuve  Malibas,  Chardinal  et  les  Pavret  qui  éta- 
blirent leur  industrie    à   Berlin;   les  tapissiers    Campot,    Jacob    et 
Amaury  Biet,  dont  le  dernier  fut  tapissier  de  l'Électeur  de  Brande- 
bourg;  les  passementiers  Lamandé,    Ouzel,    Daniel  et   Abraham 
Chàlons,  et  leurs  confrères  réfugiés  à  Berlin:  Bridou,  les  Constans, 
Fournier,  Pousses,  Isaac  Grimpré;  les  boutonniers  Guérin,  Lamotte, 
Cornet,  établis  à  Berlin,  ainsi  que  François  et  Jacques  Lebert,  de 
Villiers-le-Bel  ;  la  veuve  d'André  Lecointe  qui  établit  en    Brande- 
bourg   une  importante   manufacture  de   draps  ;    les  fabricants   de 
dentelles    d'or   et   d'argent    Chastelain,   Charles,    Josias   et   Louis 
Hauduroy,  tous  de  Villiers-le-Bel  et  réfugiés  en   Angleterre;  les 
fabricants  de  soieries  Aubin  et  Jean  Neveu,  Francœur,  Rouvro}'  et 
Jean  Biet  qui  fonda  une  manufacture  à  Berlin,  et  Vézenobre,   qui 
en   établit  une  de   rubans  dans   la   même  ville  ;   Jacques  et  Isaac 
Testart,  fabricants  de  draps  de  soie  ;  les  perruquiers   Duchemin   et 
Bridou;  celui-ci  s'établit  à   Berlin  et  enleva  bientôt  à  la  France  la 
clientèle  de  toutes  les  cours  du  Nord  {Bullct.,  XI  23i).    D'après 
Charles  Weiss,  (II  216),   «deux   familles    d'ouvriers    qui    avaient 
travaillé  aux  Gobelins  apportèrent  à  Berne  l'art  de  la  broderie  des 
tapis».  Enfin,  d'après  Smiles  {Les  Huguenots,  p.  241,  249),  l'Angle- 
terre, qui  importait  annuellement  chez  elle  pour  plus  de  sept  millions 
de  rubans,  de  galons,  de  boutons,  de  gants,  de  glaces,  de  chapeaux 
de  feutre  et  de  castor,  dont  la  plupart  venaient  de  Paris,  se  suffit 
bientôt  à  elle-même,  grâce  à  l'émigration. 

Citons  encore  les  marchands  de  dentelles  d'or  et  d'argent 
Dumas,  Eudlin,  Desmarets,  Jamineau,  Lenoble  et  Massonneau  ;  les 
banquiers  Bachelet,  Barbot,  Gabriel  Bernard,  les  frères  Forment, 
Frémont,  Marmier,  les  Cousin,  Polly,  Seigneuret,  Lafargue,  Lasseur, 
David  Renouard,  M'"^  de  La  Trémollière;  les  négociants  Cavalier, 
directeur  de  la  compagnie  des  Indes,  Franchome,  Hénon,  Ver- 
nezobre,  Gervaise,  fils  de  l'ancien  de  Charenton,  Leroy,  associé  de 
Crommelin,  Hersant,  les  Rondeau,  Robethon,  Grignon,  Guerineau, 
Chabot^  Du  Fay,  Estrang,  Héat,  Girard,  Ribot,  les  Crommelin, 
Pierre  Testart,  marchands  d'étoffes;  Ehe  Pain,  Meusnier,  marchand 
drapier  ;  Roger,  marchand  de  blé,  beau-père  des  ministres  Allix  et 
Jacquelot;  Mouy,  courtier  de  chevaux;  Lafosse,  marchand  de  toiles; 
les  armuriers  Caillot,  Cohneau,  Mousé,  Senesse;  Bachelier,  ouvrier 


482  Révocation  de  V  Edit  de  Nantes  a  Paris. 

en  dentelles;  Mouté,  gazier;  les  étaminiers  Chartier  et  Jean  Martin, 
réfugiés  à  Berlin;  les  ouvriers  en  soie  Bourguignon,  Delaunay, 
Duvivier,  Métivier,  Pieu;  les  retondeurs  de  drap  Charton  et 
Valleton  ;  nombre  de  petits  rentiers,  quelques  cordonniers  et  de 
nombreux  tailleurs;  les  Bachelier,  pelletiers  établis  à  Berlin;  l'enlu- 
mineur Chupin,  le  menuisier  Combé;  les  ébénistes  Golle,  Paris  et 
Révérend;  Grignard  et  Moutier,  soldats;  le  charcutier  Braconnier, 
qui  porta  «le  boudin  français»  à  Berlin;  le  parfumeur  Jourdan;  le 
tireur  d'or  Du  Perray  ;  les  imprimeurs  libraires  Cellier,  Duchemin 
et  De  Varennes  ;  le  vanier  Haran,  le  vitrier  Le  Père,  le  fondeur  en 
cuivre  Rousset,  le  mercier  Grégut,  le  pâtissier  Lenoble,  le  confiseur 
Michel,  la  brasseuse  Heuzé,  les  marchands  de  vins  Corneille,  Cour- 
tillat,  Estain,  Garnier,  Gauguet,  Hubert,  Laar,  Lafon,  Mariette,  Percy, 
Strain,  Thors,  Vautio,  Pitel  ;  Nesle,  aubergiste  de  Charenton  ; 
Troyes,  aubergiste; Torse,  Tringuelart, Léger,  cabaretiers;  Laroche 
et  son  garçon  de  cabaret;  Foucher,  garçon  cabaretier;  Renouard, 
autre  garçon  de  cabaret,  et  son  camarade  Cornadeau. 

Ainsi  le  zèle  de  pauvres  garçons  de  cabaret  égalait  celui  de 
personnes  d'une  éducation  et  d'un  rang  supérieurs.  L'histoire  ne 
présente  nulle  part  un  spectacle  d'une  grandeur  aussi  saisissante: 
Les  Maures,  il  est  vrai,  avaient  quitté  l'Espagne,  mais  contraints, 
tandis  que  ce  fut  librement,  malgré  Louis  XIV,  et  pour  faire  acte  de 
sincérité  religieuse,  que  les  protestants  fugitifs  abandonnèrent  tout, 
biens,  famille,  amis,  patrie,  plutôt  que  de  les  conserver  au  prix 
d'une  feinte  conversion,  triomphant  ainsi  des  accusateurs  qui  les 
avaient  dépeints  comme  «lâches  contre  la  force,  opiniâtres  contre  la 
vérité,  et  prêts  à  toute  sorte  d'hypocrisie»,  même  à  abjurer  le 
christianisme,  pour  peu  qu'on  leur  montrât  des  dragons  '.  Ceux  qui 
partirent  et  ceux  qui  restèrent  avaient  les  mêmes  croyances,  les 
mêmes  sentiments,  le  même  attachement  à  leur  foi;  la  seule  différence 
consistait  dans  le  plus  ou  moins  de  délicatesse  de  la  conscience. 
Celle  des  fugitifs  les  jeta  dans  l'héroïsme,  auquel  les  autres  ne  purent 
atteindre.  Parla,  bien  des  familles  furent  brisées:  tantôt  c'était  la 
femme  qui  fuyait  seule;  tantôt,  au  contraire,  c'était  le  père  et  les 
enfants  ou  une  partie  des  enfants,  tandis  que  la  mère  refusait  de  les 
suivre.  Dans  cette  cruelle  dispersion,  on  se  perdait  de  vue,  on  restait 
sans  nouvelles  les   uns  des    autres:   tourment    insupportable  à  la 

'  Jntolcrancc  de  Féncloii,  p.  168.  —  Les  jusqu'à   exiger  cette  réparation  d'enfants 

iapsi  n'obtenaient  leur  rcintcgration  dans  de  huit  ans  qui,  comme  Catherine  Guillot, 

l'Église  que  par  un  acte  public  de  rcpen-  avaient   signe   mais  non  abjuré  (Ms.  Kgl. 

tance,    et    l'on    poussait    le    puritanisme  de   la  Savoye). 


Emigration.  ^83 

longue.  Une  dame  Moreau,  du  Poitou,  avait  ses  enfants  à  Paris, 
mais  sans  savoir  où.  Ignorant  ce  qu'étaient  devenus  son  père  Paul 
Yvon,  orfèvre  du  Mans,  et  sa  mère,  une  jeune  fille  récemment  arrivée 
on  Hollande  fit  prier  le  synode  des  Églises  wallonnes  tenu  à  Rotter- 
dam en  1700,  de  l'aider  à  retrouver  ses  parents.  D'après  le  commis- 
saire Delamare,  M""  Desbine,  élevée  dans  le  catholicisme  par  sa 
mère,  ayant  refusé,  après  la  mort  de  celle-ci,  de  suivre  son  père  et 
ses  frères  à  l'étranger,  tomba  dans  une  si  grande  misère  qu'elle  en 
perdit  l'esprit  et  fut  portée  à  l'Hôtel-Dieu  (voir  ce  nom  aux 
Émigrés). 

Les  nécessités  de  la  fuite  obligèrent  bien  des  père  et  mère  à 
se  séparer  de  tout  jeunes  enfants;  les  Mesmin  en  laissèrent  un  en 
nourrice  ;  d'autres  firent  passer  les  leurs  à  l'étranger  sans  pouvoir 
les  rejoindre.  André  Grosyeux  ne  put  emmener  que  ses  deux  aînés 
et  laissa  les  quatre  autres,  qu'on  mit  à  l'Hôpital-Général.  Quelques- 
uns  furent  confiés  à  des  guides  qui  s'engageaient  à  leur  faire 
franchir  la  frontière.  Un  espion  écrivait  de  Hollande,  le  23  avril 
1686:  «Les  personnes  de  Villiers-le-Bel  sont  arrivées  ici.  Je  leur 
parlai  mardi.  Les  trois  beaux-frères,  ayant  chacun  sa  femme  en 
croupe,  sont  passés  avec  trois  guides  aussi  à  cheval.  Ils  ont  séjourné 
une  nuit  près  d'Amiens,  sans  y  entrer.  Les  mêmes  guides,  anciens 
gardes-sel,  sont  retournés  samedi  dernier  pour  aller  quérir  trois 
enfants  que  les  marchands  ont  laissés  à  Paris,  et  d'autres  gens  de 
Villiers-le-Bel»  (Fr.  yoSo  f°  264").  Ces  guides  réussirent-ils  dans  leur 
difficile  entreprise  ?  Nous  ne  savons  ;  mais  tous  ne  réussirent  pas. 
M^^Vion,  qui  devait  conduire  leurs  deux  enfants  aux  époux  Degrave 
passés  en  Angleterre,  tomba  aux  mains  de  la  police  avant  d'avoir 
rempli  sa  tâche.  Lambrini  fut  arrêté  avec  les  enfants  de  "W"""  de  La 
Trémollière,  passée  à  Genève.  Philippe  de  Jaucourt,  qui  attendait 
les  siens  en  Hollande,  ne  les  revit  jamais.  Un  enfant  âgé  de  trois 
ans,  fait  prisonnier  et  ramené  de  Valenciennes  par  ordre  de  Louvois, 
fut  remis  au  commissaire  Desgranges,  qui  renvo3-a  en  pension.  Le 
25  avril  1686,  Desgrez  arrêta  au  Pont-Iblon  (au-delà  du  Bourget) 
un  enfant  d'un  an,  nommé  Daniel  Laurent  (fils  d'un  marchand  de 
Rouen,  passé  en  Hollande),  que  Marie  Vincent  avait  porté  la  veille 
chez  Pilota  Perrin,  et  que  le  guide  Jean  Potin  emmenait  à  Bruxelles. 

Ayant  employé  le  peu  d'argent  qu'ils  possédaient  à  payer  leur 
guide  ',  certains  fugitifs   arrivaient  sur   la  frontière   si  dénués  de 

'  L'évasion  a  coûté  aux  uns,  dit  Jurieu,       emporté  quelque  chose,  ne  fut-ce  que  200 
600  écus,  à  d'autres  2000  livres.  Tous  ont       à  3oo  pistoles,   consumées  en  guides,  en 


484  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

tout,   qu'ils  faisaient  pitié,  témoin  ces  deux  résolutions  du  synode 
de  Rotterdam  déjà  cité  : 

Sur  l'avis  qui  nous  a  été  donné  qu'un  grand  nombre  de  pauvres  réfugiés 
sortant  de  France,  arrivent  à  Mons  destitués  de  toutes  choses  par  divers  acci- 
dents, et  qu'un  de  nos  frères,  pasteur  flamand  de  la  garnison  de  Mons,  nommé 
M.  Renet,  s'emploie  avec  ardeur  à  la  consolation  de  nos  pauvres  frères  dont 
les  besoins  sont  extraordinaires,  la  compagnie  a  chargé  les  députés  de  l'Église 
de  Leide,  de  conférer  de  cette  affaire  de  charité  avec  M.  Clignet,  dont  le  zèle 
et  la  générosité  ont  déjà  édifié  tant  de  fois  nos  Églises  et  de  lui  faire  là-dessus 
quelques  ouvertures  de  notre  part. 

Et  sur  ce  qui  a  été  dit  au  synode  à  l'occasion  de  ces  mêmes  réfugiés  qui 
se  retirent  et  passent  par  Mons,  où  le  régiment  de  Mont-Mollyns  a  été  en 
garnison  l'espace  d'un  an  entier,  la  compagnie  se  trouve  obligée  de  marquer 
ici  le  rapport  qui  lui  a  été  fait  des  charités  considérables  qu'ont  faites  à  ces 
pauvres  fugitifs  les  officiers  de  ce  régiment. 

La  frontière  franchie,  il  fallait  songer  aux  moyens  d'existence. 
Parmi  les  plus  favorisés,  c'est-à-dire  ceux  qui  avaient  pu  emporter 
quelques  débris  de  leur  fortune*,  beaucoup  furent  réduits  à  la 
gêne.  Ceux  qui  pouvaient  travailler  se  tirèrent  d'affaire  au  bout  de 
quelque  temps,  quand  ils  eurent  appris  la  langue  du  pays;  mais  les 
autres,  les  femmes,  les  vieillards,  les  malades?  Quand  je  vois  des 
multitudes  assistées  en  Angleterre,  en  Hollande  et  en  Suisse,  je  ne 
puis  m''empêcher  de  songer  à  tout  ce  qu'il  a  fallu  de  privations  et 
de  maux,  pour  obliger  ces  héroïques  proscrits  à  mendier  une  maigre 
et  insuffisante  aumône;  je  songe  aussi  aux  pauvres  honteux,  qui  ne 
purent  se  décider  à  tendre  la  main  et  qui  en  moururent.  En  pré- 
sence de  toutes  ces  détresses  imméritées,  on  ne  peut  que  s'indigner 
et  répéter  :  Que  de  crimes  accumulés  dans  la  Révocation,  c'est-à- 
dire  dans  un  acte  de  fanatisme  qui  condamnait  tant  de  nobles  âmes 
à  épuiser  le  calice  des  douleurs  et  des  infortunes  ! 

Leur  foi  ne  défaillit  point  ;  témoin  ces  vers  composés  par  l'un 
d'eux,  probablement  Jean  Rou  : 

frais   de    transport    et   en    voleries.    Une  cure  historique  de   mai   1G87,    de    metU'C 

seule  famille,  réfugiée  en  Hollande  a  payé  les  louis  d'or  et  les   pistoles  à  12  francs, 

14,000  livres  pour  son  transport.   Il  n'y  a  pour  faire  rentrer  ce  qui  est  sorti;   mais 

point   de   réfugié    qui   n'ait    tiré  plus  de  il  a  été  fondu. 

200  écus  de  France,  et  j'oserais  bien  dire  '  Sept  personnes  réfugiées  en  Brande- 

3oo  écus.    Deux  cent    mille    personnes  ;i  bourg  placèrent  en  rentes  sur  l'Ktat  i4o;i3 

3oo  écus,    font    plus    de    cent    cinquante  thalers:   Marie  I-e  Clerc,   veuve  d'Urbain 

millions  perdus   pour  la  France  {Lettres  Gaudicher,    sieur    d'Averse,    i333;    Anne 

pastnr.,    Il,    iqz).    L'or  y  était  devenu  si  et  Marie  Sadier  700;    Salonion    Le  Clerc 

rare,  qu'il   fallait  une  permission   du  roi  2000;   le  conseiller  de    Jaucourt  4000;   le 

pour    dorer   ou    argenter    des  habits,    de  liaron    de    Jaucourt    3ooo;     le    conseiller 

même    que    pour    faire    quelque    grosse  Morogues  3ooo,  soit  plus  de  52Ûoo  francs 

pièce  d'orfèvrerie.  On  parle,    dit  le  Mer-  (hTman  et  Reclam,  I,  323). 


Émigration.  485 

Au  débris  de  nos  labcrnacles, 

Dont  au  peuple  on  fait  des  spectacles, 
Qu'on  joigne,  si  l'on  veut,  les  prisons  et  les  fers, 

Dieu  se  fera  de  pierres  vives 
Une  Église  au  milieu  des  plus  affreux  déserts, 

Et,  sur  de  plus  heureuses  rives. 

D'autres  temples  étant  ouverts 

A  nos  familles  fugitives, 
Leurs  langues  et  leurs  voix,  aujourd'hui  si  captives, 
Béniront  hautement  le  Dieu  de  l'univers. 

{Bullet.,  V,  3i3.) 

M.  N.  Weiss  a  publié  récemment  une  lettre  que  deux  fugitives, 
âgées  de  vingt  et  vingt-et-un  ans,  filles  d'Antoine  d'Aliès,  baron 
de  Caussade,  réfugié  à  Genève,  et  de  Marthe  de  Garrisson,  adres- 
saient à  leur  mère,  restée  à  Paris  chez  son  beau-frère,  le  conver- 
tisseur D'Allés  de  la  Tour,  qui,  pour  la  préserver  du  couvent, 
l'avait  reçue  dans  son  appartement  de  la  rue  de  Seine  avec  ses  six 
enfants.  Cette  remarquable  lettre  clora  dignement  le  chapitre  des 
évasions.  {Bullet.,  4'-'  sér.,  I,  29.  ' 

Ce  8  octobre  1689. 

C'est  avec  un  extrême  déplaisir,  ma  très-chère  mère,  que  nous  vous 
rendons  compte  de  notre  départ.  Nous  ne  doutons  pas  que  vous  n'en  receviez 
beaucoup  de  chagrin;  mais  nous  vous  prions  très  humblement  de  n'avoir  pas 
la  pensée  que  nous  manquions  de  respect  et  d'obéissance  envers  vous.  Il  y  a 
longtemps  que  nous  aurions  pris  ce  parti,  si  nous  ne  vous  avions  pas  vue  trop 
opposée;  mais  enfin,  ma  très-chère  mère,  il  y  avait  déjà  trop  de  temps  que 
nous  résistions  aux  violents  désirs  que  nous  avions,  de  mettre  nos  consciences 
en  liberté. 

Nous  avons  obéi  à-tout  ce  que  vous  avez  souhaité  de  nous,  en  écoutant 
tous  ceux  qui  nous  ont  voulu  donner  des  instructions.  Dieu  nous  a  fortifiées 
contre  toute  sorte  de  tentations,  et  tout  ce  que  nous  avons  appris  par  les  livres 
ou  par  les  conversations,  n'a  point  effacé  les  premières  lumières  que  vous- 
même  nous  avez  inspirées  dans  notre  première  jeunesse.  Il  ne  faut  point  vous 
dissimuler,  ma  très-chère  mère,  que  nous  avons  demandé  pardon  à  Dieu  des 
efforts  inutiles  que  nous  avons  faits,  pour  arracher  de  nos  cœurs  l'attachement 
que  nous  avons  pour  la  véritable  religion  que  nous  croyons  professer.  Mais  ce 
qui  a  le  plus  contribué  à  nous  faire  prendre  ce  parti,  a  été  le  danger  où  nous 
nous  trouvions  exposées. 

Vous  savez  les  premières  alarmes  que  nous  donnèrent  l'enlèvement  de 
nos  amies  M""  d'Olon  ',  et  l'emprisonnement  de  notre  cher  oncle  M.  de  Vivans^, 
Il  est  vrai  que  nous  avions  trouvé  un  remède   apparent  contre  ces  frayeurs 


'  Lisez:   Dolon  de  la  Goupillicre,   voir  '  \  oir  chap.  XXI. 

chap.  XXIX. 


486  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

dans  l'asile  que  notre  oncle,  M.  d' Aliès,  nous  avait  donné  dans  sa  maison  ; 
mais  c'est  ce  qui  nous  a  causé  le  plus  de  peine  et  d'embarras.  Les  bontés  qu'il 
nous  a  témoignées  nous  engageaient  à  beaucoup  de  reconnaissance;  il  fallait 
pour  cela  entrer  dans  ses  sentiments,  et  c'est  ce  que  nous  ne  pouvions  faire. 
Toutes  ses  conversations  ont  toujours  été  sur  la  religion  catholique  dans 
laquelle  il  est  fort  instruit.  Il  nous  a  pressées  là-dessus  trop  vivement,  quoique 
avec  beaucoup  de  charité;  son  zèle  est  allé  jusqu'à  nous  représenter  que,  si 
nous  ne  prenions  pars  le  parti  qu'il  nous  inspirait,  il  ne  pouvait  peut-être  pas 
empêcher  qu'on  ne  nous  mit,  comme  tant  d'autres,  dans  un  couvent.  En  vérité, 
ma  très-chère  mère,  c'est  ce  qui  a  achevé  de  nous  désespérer.  Nos  pensées  ne 
dépendent  point  de  nous;  Dieu  en  est  le  maître,  et  c'est  lui  qui  s'en  est  réservé 
l'autorité. 

Nous  ne  doutons  pas  que,  outre  les  chagrins  que  nous  vous  donnons,  vous 
nous  reprochiez  peut-être  que  nous  allons  nous  exposer  à  être  misérables. 
Mais,  ma  chère  mère,  ne  nous  alléguez  point  des  raisons  humaines.  Dieu  aura 
pitié  de  nous,  et  sa  bonne  Providence  ne  nous  abandonnera  point;  et  quand 
nous  serions  assez  peu  raisonnables  pour  mettre  en  balance  nos  devoirs 
envers  Dieu  avec  les  commodités  de  la  terre,  serions-nous  plus  heureuses  en 
demeurant  en  France  auprès  de  vous,  que  dans  les  pays  étrangers?  Nous  ne 
voyons  que  trop,  ma  très-chère  mère,  que  notre  famille  est  dans  la  dernière 
désolation  et  peut-être  à  la  veille  de  n'avoir  pas  de  pain;  après  tant  de  pertes 
que  vous  avez  souffertes  tout  nouvellement,  on  vous  demande  encore 
40,000  livres.  Que  vous  restera-t-il  pour  vous  et  pour  un  si  grand  nombre  d'en- 
fants? Ainsi,  ma  très-chère  mère,  il  vaut  mieux,  pour  notre  repos,  que  nous 
allions  servir  hors  de  notre  patrie,  que  d'y  languir  avec  la  secrète  persécution 
dont  nos  consciences  gémissaient. 

Peut-être  que  Dieu  a  voulu  punir  nos  lâches  complaisances  par  la  perte  de 
nos  biens;  sa  volonté  soit  faite!  Nous  le  prions  de  tout  notre  cœur  qu'il  vous 
console  et  qu'il  nous  fasse  la  grâce  de  nous  réunir  tous  ensemble  avant  que 
mourir.  Ce  sont  les  souhaits  que  nous  faisons,  ma  très  chère  mère,  vous  priant 
de  croire  qu'en  quelque  lieu  que  sa  Providence  nous  porte,  nous  serons 
toujours,  avec  tout  le  respect  et  l'obéissance  que  nous  vous  devons,  ma  très- 
chère  mère,  vos  très-humbles  et  très-obéissantes  filles  et  servantes. 

M[arthe]-M[arie]  de  Caussade. 
M.  [de]  Réalville. 


I 


XXIV 


CONFISCATIONS 


REVENUS   DU   CONSISTOIRE   ET   BIENS   DES   FUGITIFS 


En  compensation  de  la  dîme  que  les  protestants  payaient  au 
clergé  catholique  (art.  XXV  de  l'Edit  de  Nantes^  Henri  IV  leur 
avait  octroyé  une  somme  annuelle  de  45,000  écus,  soit  i35,ooo 
livres,  qui  fut  portée  à  225,ooo  livres  par  Louis  XIII,  mais  si  mal 
paj'ée,  que  le  synode  national  de  Charenton  (i63i)  réclamait  à  peu 
près  vainement  620,000  livres  d'arrérages.  A  partir  de  ce  moment, 
l'Etat  cessa  toute  contribution  et  ne  fournit  plus  qu'une  somme  de 
16,000  livres  pour  la  tenue  des  synodes  nationaux  (soit  64,000  pour 
les  quatre  derniers),  dépense  minime  qui  n'en  servit  pas  moins  de 
prétexte  à  la  suppression  de  ces  assemblées.  Les  Eglises  eurent 
donc  à  pourvoir  à  leurs  besoins  :  traitement  des  pasteurs  et  des 
instituteurs,  des  professeurs  des  collèges  et  académies,  construction 
et  réparation  des  temples  et  des  écoles,  entretien  des  étudiants  en 
théologie,  des  cimetières,  des  hôpitaux  et  des  orphelinats.  La 
cinquième  partie  des  charités  ou  aumônes,  était  réservée  au.K  uni- 
versités de  Saumur,  Montauban,  Nîmes  et  Die.  On  subvenait  aux 
dépenses  à  l'aide  d'une  taxe  imposée  aux  familles  suivant  leurs 
moyens,  et  en  présence  d'un  juge  ro3'al,  qui  la  rendait  exigible 
même  par  ministère  d'huissier,  aussi  bien  que  les  taxes  royales. 

En  1589,  le  ministre  La  Paye,  réfugié  à  Londres  pendant  la 
Ligue,  demandait  au  jeune  Pierre  Du  Moulin  s'il  voulait  servir 
l'Eglise  de  Paris.  L'étudiant  répondit  «qu'il  n'y  avait  nulle  appa- 
rence de  servir  une  Eglise  qui  n'était  point  et  qui  n'avait  le  moyen 
de  l'entretenir».  A  quoi  La  Paye  répliqua  qu'il   avait   ce   moyen 


488  Révocation  de  l'Edit  de  Ayantes  à  Pans. 

«parce  qu'il  était  dispensateur  de  certains  deniers  que  le  général 
Portail  lui  avait  laissés  en  mourant,  pour  les  dispenser  pour  le  bien 
et  soutien  de  l'Eglise  de  Paris,  de  laquelle  il  espérait  en  bref  le 
rétablissement».  Du  Moulin  accepta  la  somme  annuelle  de  cinquante 
écus,  qu'il  toucha  à  plusieurs  reprises,  jusqu'à  ce  qu'il  fut  nommé 
professeur  de  philosophie  à  Leide  (Autobiographie,  Bullct.,  VII,  17g). 
—  Ce  général  Portail,  l'un  des  premiers  bienfaiteurs  de  l'Église  de 
Paris,  était  Béranger  Portai,  chevalier,  seigneur  de  La  Pradelle, 
trésorier-général,  conseiller  du  roi  et  général  de  ses  finances  en  la 
générahté  de  Toulouse,  présidant  le  bureau  desdites  finances 
{Bullef.,  VIII,  2),  non  mentionné  par  La  France  protestante. 

Une  note  extraite  de  l'étude  du  notaire  Simon  et  communiquée 
par  M.  Read,  révèle  l'existence  d'un  second  bienfaiteur  et  l'achat 
d'une  rente  par  le  consistoire  : 

9  juin  i632.  Noble  homme  Élie  Bigot,  avocat  en  Parlement,  demeurant  à 
Paris,  rue  de  la  Verrerie,  proche  Saint-Paul,  ancien  de  l'Église  P.  R.  de  Paris, 
ayant  son  exercice  à  Charenton-Saint-Maurice,  et  faisant  la  recette  des  deniers 
de  ladite  Eglise,  reconnaît  avoir  reçu  de  noble  homme  maître  Pierre  Marbault, 
conseiller  du  roi,  exécuteur  testamentaire  de  noble  honmie  Mathurin  Guerlin, 
conseiller  du  roi  de  Bohême,  la  somme  de  4000  livres,  léguée  par  ledit  feu 
Guerlin  à  ladite  Église  R. 

9  juin.  Abel  Du  Maistre,  secrétaire  de  la  chambre  du  roi,  vend  à  ladite 
Église,  acceptant  nobles  hommes  Ch.  Drelincourt,  ministre  de  ladite  ÉgHse, 
Philippe-Élie  Bigot,  avocat  en  Parlement,  Jehan  Bédé,  écuyer,  sieur  de  La 
Gourmandière,  Jacques  Tardif  et  André  Gergui,  aussi  avocats  en  Parlement, 
et  Jean  Beauchamp,  procureur  en  icelui,  tous  anciens  de  ladite  Église,  25o  livres 
de  rente  annuelle. 

Le  pieux  maréchal  de  Gassion,  resté  célibataire,  laissa  en 
mourant  (1647)  3oo,ooo  livres  au  consistoire. 

Par  son  testament  en  date  du  i5  décembre  i652,  dame  Susanne 
Garrault,  veuve  du  sieur  de  La  Jurie,  légua  une  somme  de  six 
mille  livres  pour  l'entretènement  du  ministère  de  la  R.  P.  R.  ayant 
son  exercice  à  Charenton,  et  3ooo  pour  l'entretien  du  ministère  de 
la  R.  P.  R.  au  Plessis-Marly'. 

Par  un  contrat  du  22  décembre  1662,  Léonor-Antoine  de  Saint- 
Simon,  marquis  de  Courtomer,  et  sa  femme  Marie  de  La  Noue, 
constituèrent  une  rente  de  1200  livres,  payable  par  eux  ou  leurs 
héritiers  aux  anciens  Gaillard  et  Grostète,  représentants  du 
consistoire. 

Le  i5  novembre  1667,  celui-ci  prêtait  à  Henri-Charles  de  La 

'  Acte  communiquée  par  M.  Ch.  Read. 


Coiifiscaiiofis.  489 

Trémoille,  prince  de  Tarente,  général  de  cavalerie  au  service  de  la 
Hollande,  la  somme  de  20,000  livres,  devant  produire  chaque  année 
1000  livres  d'intérêts.  Revenu  en  France  en  1670,  La  Trémoille 
abjura  l'année  suivante  avec  tous  ses  enfants,  à  l'exception  de  sa 
fille  aînée  Charlotte-Émilie-Henriette.  Sa  veuve,  Amélie  de  Hesse- 
Cassel,  retourna  en  Allemagne  après  la  Révocation. 

Le  legs  de  77  pistoles  fait  à  l'Église  par  Pierre  Bosquillon,  sieur 
de  Létoille,  donna  lieu  à  un  procès  intenté  par  ses  héritiers  Auguste 
Bretonneau,  marchand-horloger  de  Paris,  Jean  Mallet,  avocat  au 
Parlement,  Louis  Mallet,  son  frère,  lieutenant-civil  de  la  prévôté  de 
Montdidier,  maître  Pierre  Mallet  et  damoiselle  Magdeleine  Mallet. 
Les  ministres  et  anciens  de  Charenton  interjetèrent  appel  de  la 
sentence  rendue  contre  eux  le  10  janvier  1668. 

Pour  obéir  à  la  déclaration  du  i5  janvier  i683,  attribuant  aux 
hôpitaux  les  biens  légués  aux  pauvres  des  Églises  Réformées,  le 
consistoire  déclara  une  rente  de  1000  livres,  qui  fut  aussitôt 
confisquée. 

Peu  avant  sa  mort  (9  avril  1684)  et  par  acte  notarié  passé  en 
présence  de  l'ancien  Bezard,  M™^  de  Rohan-Chabot  fit  don  aux 
pauvres  de  16,000  livres  à  prendre  sur  la  maison  d'Albret;  6000 
étaient  mises  au  nom  de  M™'=  de  Schomberg,  et  10,000,  au  nom  de 
M"*^  de  Dangeau. 

A  une  date  inconnue,  Grigneuseville  avait  aussi  légué  aux 
pauvres  une  somme  qui  fut  confisquée  au  profit  de  l'Hôtel-Dieu, 
par  ordre  du  4  septembre  1684. 

De  son  côté,  M"""  de  Schomberg  donnait  chaque  année  à 
Bezard  1200  livres  pour  les  pauvres  du  quartier  Saint-Antoine 
(Fr.  7o52  f°  375),  et  l'ambassadeur  de  Hollande  faisait  un  don 
annuel  de  1000  livres. 

Voici  donc,  sans  parler  de  ce  qui  a  pu  nous  échapper,  quelles 
étaient  en  i685  les  ressources  de  l'Église  :  la  rente  de  i5,ooo  livres 
de  Gassion,  celle  de  1200  livres  du  marquis  de  Courtomer,  les 
1000  livres  d'intérêts  dues  par  le  prince  de  Tarente,  les  800  livres 
d'intérêts  du  don  de  M'"'^  de  Rohan,  les  dons  de  1200  livres  de 
M"''  de  Schomberg  et  de  1000  livres  de  l'ambassadeur  de  Hollande, 
formant  80,200  livres,  plus  la  taxe  des  familles  et  le  produit  des 
boites  tendues  aux  portes  du  temple,  soit  approximativement  et 
tout  au  moins  un  total  de  87  à  38,ooo  livres,  représentant  plus  de 
i5o,ooo  francs  d'aujourd^hui.  On  conçoit  l'inquiétude  que  dut 
éprouver  le  consistoire,  lorsque  le  roi  eut  ordonné  (6  février  i685) 
à  M.    de  Chenevières  d'assister   à  toutes   ses    séances,    et    non- 


4go  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

seulement  «de  précéder  Ruvigny  et  tous  autres  en  qualité  de  com- 
missaire royal»,  mais  encore  «de  prendre  connaissance  de  l'emploi 
des  deniers  donnés  volontairement,  et  d'en  arrêter  le  compte  avec 
les  anciens».  Les  «deniers  donnés  volontairement»;  l'expression 
manquait  de  clarté;  mais  on  entendait  par  là  uniquement  le  produit 
des  quêtes  faites  dans  le  temple,  ainsi  qu'il  résulte  d'une  lettre  de 
Seignelay  datée  du  28  et  adressée  au  lieutenant-général  de  Melun 
{Corresp.  adm.,  IV,  338).  Quoi  qu'il  en  soit,  le  consistoire  dut  se 
mettre  sur  ses  gardes  et  user  de  précaution  ;  car  laisser  soupçonner 
au  commissaire  l'existence  d'autres  deniers  aussi  donnés  volontaire- 
ment, c'eût  été  provoquer  de  nouvelles  confiscations. 

La  plus  importante  source  de  revenu  fut  découverte  la  pre- 
mière, non  par  le  commissaire  catholique,  mais  grâce  aux  conver- 
-sations  recueillies  sur  le  chemin  de  Charenton,  et  dès  le  i'^''  juin,  le 
commissaire  Delamare  s'employait  auprès  de  La  Reynie  pour  la 
faire  supprimer  : 

Les  P.  R.  ont  dit  aujourd'hui  que  le  grand  secours  du  temple  de  Charenton 
est  la  rente  de  i5,ooo  livres  qu'ils  ont  constituée  des  3oo,ooo  livres  du  legs  qui 
leur  a  été  fait  par  M.  de  Gassion;  que  de  cette  rente  ils  en  paient  leurs  cinq 
ministres  2300  livres  à  chacun,  et  5ooo  qu'ils  emploient  pour  leurs  pauvres. 
Vous  savez,  Monsieur,  qu'ils  ne  peuvent  posséder  d'immeubles  ni  de  rente, 
parce  qu'ils  ne  sont  point  censés  faire  aucun  corps  ni  communauté,  et  que  par 
la  déclaration  du  i5  janvier  i683  tout  ce  qui  leur  a  été  légué  ou  donné  pour 
leurs  pauvres  a  été  remis  aux  hôpitaux.  Ils  disent  que  c'est  M.  de  Ruvigny  qui 
a  fait  l'emploi  de  celte  somme  (Fr.  7052,  f°  369). 

Quinze  jours  après,  s'écartant  peut-être  à  dessein  de  la  version 
huguenote,  Seignelay  écrivait  à  Henri  de  Gassion,  premier  prési- 
dent du  parlement  de  Pau  et  parent  du  donateur  : 

Sur  l'avis  qui  a  été  donné  au  roi  que  feu  M.  le  maréchal  de  Gassion  a 
laissé  une  somme  considérable  au  consistoire  de  Charenton,  laquelle  est  entre 
vos  mains  et  dont  vous  faites  la  rente,  Sa  Majesté  m'a  ordonné  de  vous  écrire 
pour  savoir  si  cela  est  véritable,  étant  persuadé  que  vous  voudrez  bien  lui 
dire  la  vérité  sur  ce  sujet  (O  '  29). 

Nous  ignorons  la  réponse  et  quelle  suite  fut  donnée  à  cette 
affaire  ;  mais  il  y  a  tout  lieu  de  penser  que,  avec  le  temps,  les 
3oo,ooo  livres  furent  découvertes  et  confisquées. 

Les  lettres  de  Claude  des  5  et  19  octobre,  nous  apprennent 
qu'il  pressait  Rozcmont  de  mettre  en  sûreté  «les  papiers  de  l'héré- 
dité», ou  «l'hoirie»,  comme  on  disait  à  Genève  au  XVIIL  siècle. 
Le  but  qu'il  se  proposait,  dérober  à  la  rapacité  des  persécuteurs  les 
sources  de   revenu    qu'ils  ne  connaissaient  pas  encore,  ne  fut  que 


Confiscations.  491 

partiellement  et  temporairement  atteint.  En  effet,  une  ancienne 
domestique  de  M™^  de  Rohan,  Marie  Chevalier,  qui  avait  abjuré  le 
7  mai,  était  allée,  le  4  octobre,  révéler  à  Delamare  la  donation  de 
16,000  livres  de  sa  maîtresse,  et  le  commissaire  écrivait,  le  5,  que 
cette  somme  n'était  pas  encore  distribuée  (Fr.  7002  f°  317). 
Aussi  les  nouveaux  convertis  De  Raffou  père  et  fils  obtinrent-ils, 
le  premier,  5oo,  et  le  second,  400  livres  de  pension  sur  les  revenus 
du  consistoire. 

Bien  qu'il  eût  fini  aussi  par  abjurer,  entraîné  par  ses  deux  fils 
ministres  apostats,  Rozemont  ne  trahit  point  les  secrets  de  l'Eglise  ; 
nous  en  avons  la  preuve  dans  le  billet  que  Seignelay  adressait  à  La 
Re3'nie  le  25  septembre  1687  : 

Sa  Majesté  m'a  ordonné  de  vous  écrire  de  faire  tout  ce  qui  sera  possible 
pour  découvrir  ce  que  c'est  que  l'obligation  de  20,000  livres  due  aux  ministres 
de  Charenton,  et  si  elle  est  encore  en  nature,  afin  que  Sa  jVlajesté  en  puisse 
disposer  comme  elle  l'estimera  à  propos  (O  ■  3i). 

Elle  fut  saisie  le  3i  octobre  (Fr.  7o5i  f"  814)';  toutefois  le  roi  n'en 
disposa  que  quatre  années  plus  tard,  et  de  la  manière  indiquée  par 
ce  billet  de  Pontchartrain. 

A  M°"=  la  duchesse  de  La  Trémoille. 

5  mars  1691. 

Madame,  je  vous  envoie  le  brevet  que  le  roi  a  accordé  à  M.  le  duc  de  La 
Trémoille  pour  les  20,000  livres  qu'il  devait  au  consistoire  de  Charenton;  je 
l'ai  expédié  avec  beaucoup  de  plaisir  et  j'en  aurai  toujours  un  très  sensible 
lorsque  je  trouverai  occasion  de  vous  marquer  que  je  suis,  etc.  (O  '  35). 

Cette  donation  fut  confirmée  par  un  brevet  du  28  décembre  de  la 
même  année. 

De  même,  le  3  juillet  1690,  la  rente  de  1200  livres  des  Cour- 
tomer,  tant  principal  que  les  arrérages  s'élevant  au  moins  à 
6000  livres,  avait  été  accordée  à  une  nouvelle  catholique  dont  le  roi 
voulait  récompenser  le  zèle,  Jeanne  de  Caumont  La  Force,  femme 
de  Claude  de  Saint-Simon,  marquis  de  Courtomer  (O^  84).  S' ap- 
puyant sur  la  déclaration  du  i5  janvier  i683,  l'Hôtel-Dieu  réclamait 
ces  3o,ooo  livres;  M""=  de  Courtomer  eut  beau  adresser  au  roi 
placet  sur  placet  jusqu'au  28  avril  1692,  il  fallut  qu'elle  vînt  à  com- 
position et  déboursât  6000  livres  pour  avoir  la  paix. 

'  Il  semblerait,  d'après  cette  pièce,  que       prince  deTarente;  mais  les  autres  pièces 
Frédéric-Charles    de    La    Rochefoucauld,       ne  le  mentionnent  pas. 
comte  de  Roye,  eût  été  co-emprunteur  du 


492  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Récapitulons  :  20,000  livres,  capital  de  la  rente  confisquée  en 
i683;  3oo,ooo  livres  de  Gassion,  3o,ooo  livres  de  Courtomer; 
20,000  livres  prêtées  au  prince  de  Tarante,  16,000  livres  de  1^""=  de 
Rohan,  total  886,000  livres,  représentant  1,544,000  francs  d'aujour- 
d'hui :  telle  est  la  somme  dont  le  consistoire  fut  dépossédé,  indépen- 
damment de  l'enclos  de  Charenton,  des  trois  cimetières  parisiens,  du 
legs  de  Grigneuseville  dont  la  quotité  est  ignorée,  et  des  biens  , 
confisqués  sur  les  prisonniers,  les  fugitifs  et  les  expulsés. 

Dès  le  i8mars  i685,  c'est-à-dire  sept  mois  avant  quel'édit  révo- 
catoire  stipulât  la  saisie  des  biens  de  tous  les  fugitifs  non  rentrés 
dans  les  quatre  mois,  il  était  ordonné  à  l'intendant  de  la  généralité  de 
Paris  de  faire  saisir  les  biens  de  ceux  de  la  R.  P.  R.  qui  s'absente- 
raient du  royaume  sans  permission.  En  avril,  les  intéressés  au 
canal  d'Orléans  étaient  autorisés  à  s'emparer  «de  ce  qui  se  pour- 
rait découvrir  d'effets  appartenant  à  la  dame  Pélissari,  huguenote 
fugitive»  {Bullet.,  3=  sér.,  VII,  36i).  Le  10  novembre,  Marie  Du 
Moulin,  aussi  fugitive  écrivait:  «J'avais  cent  écus  à  Paris,  j'ai  donné 
ma  lettre  de  change  à  un  bon  marchand  de  Rotterdam  qui  m'a  fait 
compter  l'argent,  qu'il  faut  que  je  lui  rende  demain  ;  car  j'ai  avis 
que  nos  persécuteurs  se  sont  saisis  de  mon  argent  ;  chose  de  même 
nature  et  de  sommes  plus  considérables,  est  arrivée  à  bien  d'autres» 
[Ibid.,  IV,  483).  En  1687,  De  Ménars  recevait,  ainsi  que  les  inten- 
dants Bossuet  et  De  Creil,  la  circulaire  suivante,  datée  du 
24  juin: 

Le  roi  est  informé  que  plusieurs  ministres  de  la  R.  P.  R.,  qui  sont  sortis  de 
votre  département  lors  de  la  permission  qu'ils  en  eurent  de  Sa  Majesté  en 
i685,  ont  laissé  des  biens  en  fonds  dans  le  royaume,  du  revenu  desquels  ils 
ont  joui,  et  qu'il  y  en  a  même  plusieurs  qui  continuent  d'en  jouir  et  qui  ont 
pour  cela  correspondance  avec  ceux  à  qui  ils  ont  confié  l'administration  desdits 
biens,  Sa  Majesté  m'ordonne  de  vous  écrire  qu'elle  veut  que  vous  l'empêchiez 
à  l'avenir  en  faisant  saisir  ces  biens  et  recevoir  les  revenus  (O  '  3i). 

En  conséquence,  Havart,  locataire  de  la  maison  que  Daillé  possé- 
dait rue  Montmartre,  reçut  la  défense  de  lui  faire  parvenir  les 
io5o  livres  du  loyer  (O'  3o). 

Le  9  septembre  de  ladite  année,  par  une  «lettre  de  la  main» 
le  roi  invitait  La  Reynie  à  appliquer  la  même  mesure  aux  biens 
des  prisonniers: 

Ayant  ctc  informé  du  mauvais  usage  que  font  de  leurs  biens  et  revenus 
les  religionnaires  qui  ont  été  arrêtés  par  mes  ordres  à  cause  de  leur  opiniâtreté, 
j'ai  donné  un  ordre  général  aux  intendants  et  commissaires  départis  dans  les 
provinces   et  généralités  de   mon   royaume,  de  faire  saisir  lesdits  biens  et 


Confiscations.  498 

revenus,  et  je  vous  écris  cette  lettre  pour  vous  dire  que  mon  intention  est 
que  vous  fassiez  la  même  chose  à  l'égard  de  ceux  qui  sont  dans  ma  bonne  ville 
de  Paris  {Corrcsp.  adm.,  IV,  409). 

En  vertu  d'un  ordre  du  28  octobre,  La  Reynie  fit  saisir  les  biens 
de  M"^  Du  Ry  entre  les  mains  de  sa  mère,  et  entre  les  mains  de 
M"''  Jacquinot,  200a  livres  appartenant  à  sa  sœur,  détenue  au  château 
de  Nantes.  —  On  verra  plus  loin  que,  à  la  fin  du  siècle,  la  confisca- 
tion fut  le  moyen  employé  pour  obliger  les  «  mal  convertis  »  d'aller 
à  confesse. 

L'édit  de  janvier  1688  réunit  au  domaine,  pour  être  emploj'és 
«à  l'accroissement  de  la  véritable  religion  »,  les  biens  des  consis- 
toires et  ceux  des  fugitifs.  Ceux  des  inconvertissables  expulsés  du 
royaume,  furent  également  saisis,  en  dépit  de  la  protestation  que 
Harlay  adressa,  le  21  février  de  la  même  année,  à  l'un  des 
secrétaires  d'Etat.  C'est  la  protestation  d'un  courtisan  du  pouvoir 
absolu  ;  mais  ce  n'en  est  pas  moins  une  protestation  dont  il  faut  lui 


Après  avoir  pense  à  ce  que  vous  me  fites  l'honneur  de  me  dire  mercredi 
dernier,  touchant  l'ordre  que  le  roi  a  donné  pour  faire  sortir  du  royaume  tous 
les  sujets  qui  y  font  encore  profession  de  la  R.  P.  R.,  et  de  la  confiscation  que 
Sa  Majesté  veut  ordonner  de  leurs  biens,  il  ne  m'est  venu  dans  l'esprit  sur  ce 
sujet  que  ce  que  je  vous  ai  expliqué  d'abord,  et  que  vous  m'avez  ordonné 
d'écrire. 

Personne  ne  sera  surpris  qu'un  prince  aussi  pieux  et  aussi  sage  qu'est  le 
roi,  veuille  consommer  entièrement  ce  grand  ouvrage  de  la  réunion  de  tous  ses 
sujets  dans  la  véritable  religion,  et  que  Sa  Majesté  oblige  à  sortir  du  royaume 
un  petit  nombre  d'opiniâtres  qui  feraient  encore  voir  des  restes  de  cette 
hérésie  qu'elle  aura  entièrement  étouffée. 

Mais  comme  des  officiers  qui  passent  toute  leur  vie  au  moins  dans  l'obli- 
gation d'étudier  et  de  suivre  les  lois,  sont  obligés  de  chercher  dans  leurs  dis- 
positions les  fondements  des  avis  qu'ils  prennent,  je  ne  crois  pas  qu'ils  puissent 
regarder  comme  un  crime  la  sortie  hors  du  royaume  d'un  homme  que  l'on 
oblige  d'en  sortir,  et  prononcer  la  confiscation  des  biens  ni  aucune  peine  pour 
une  action  qui  n'a  rien  de  volontaire  de  la  part  de  celui  qui  paraît  plutôt  la 
souftVir  que  la  commettre. 

Que  si  le  roi  avait  trouvé  bon  de  révoquer  par  une  déclaration  la  liberté 
que  l'article  XII  de  l'édit  du  mois  d'octobre  i685  a  laissée  à  ses  sujets  de  vivre 
dans  la  profession  de  la  R.  P.  R.,  et  d'ordonner  à  tous  ceux  qui  voudraient 
continuer  dans  cette  erreur,  de  sortir  du  royaume  dans  un  certain  temps,  cette 
peine,  quoique  grande,  ne  pourrait  être  regardée  que  comme  un  effet  de  la 
clémence  aussi  bien  que  de  la  justice  du  roi,  et  le  bannissement  perpétuel 
auquel  ils  se  condamneraient  volontairement,  leur  ferait  perdre  leurs  biens 
dans  les  règles  de  la  justice;  mais  dans  l'état  oîi  sont  les  choses,  je  ne  puis 
que  soumettre  mes  sentiments  à  toutes  les  volontés  du  roi,  persuadé  que  les 
motifs  de  sa  résolution  n'en  seront  pas  moins  justes  pour  surpasser  une  intelli- 


494 


Révocation  de  PEdit  de  Nantes  à  Paris. 


gence  aussi  bornée  que  la  mienne;  et  je  ne  pourrai  m'empêcher  de  désirtr 
que  Sa  Majesté  ait  la  bonté  de  tempérer  l'éclat  que  feraient  dans  les  pays 
étrangers  l'état  et  les  plaintes  de  ceux  que  l'on  y  mènerait  sans  aucun  secours, 
et  que  Sa  Majesté  fasse  remettre  leurs  biens  à  leurs  enfants  ou  à  leurs  autres 
proches  parents  catholiques,  s'ils  en  ont  qui  demeurent  dans  le  royaume,  à 
condition  de  leur  faire  payer  des  pensions  viagères  pour  subsister  dans  les 
lieux  où  ils  seront,  sans  une  pauvreté  honteuse  et  insupportable,  et  que  l'on 
les  tienne  encore  dans  leur  devoir  par  ce  gage  que  le  roi  aura  toujours  entre 
les  mains. 

Voilà,  Monsieur,  ce  que  je  pense  sur  ce  sujet,  et  que  la  seule  obéissance 
que  je  dois  à  vos  commandements  me  pouvait  obliger  d'écrire  et  même  de 
dire.  Je  vous  supplie  d'en  user  avec  indulgence  et  comme  d'une  chose  qui  ne 
doit  être  que  pour  vous  {Corresp.  adm.,  IV,  411). 

Nonobstant  les  raisons  du  jurisconsulte  et  son  sentiment 
d'humanité,  le  roi  écrivait,  le  27,  à  De  Ménars  et  à  son  collègue 
Bossuet  : 

J'ai  vu  la  liste  que  vous  m'avez  envoyée  de  ceux  de  la  R.  P.  R.  qui  sont 
dans  l'étendue  de  votre  département,  et  qui  ont  jusqu'à  présent  refusé  de  faire 
leur  réunion  à  l'Eglise  catholique,  et  ne  pouvant  souftVir  que  des  gens  si  opi- 
niâtres dans  leur  mauvaise  religion  demeurent  dans  mon  royaume,  je  vous 
écris  cette  lettre  pour  vous  dire  que  mon  intention  est  que  vous  les  fassiez 
conduire  au  plus  prochain  lieu  sur  la  frontière,  sans  qu'ils  puissent,  sous 
quelque  prétexte  que  ce  soit,  emporter  aucuns  meubles  ni  efiets  de  quelque 
nature  qu'ils  soient,  lesquels  je  veux  être  de  nouveau  saisis,  s'il  en  est  besoin, 
suivant  les  ordres  que  vous  en  avez   ci-devant  reçus  {Corresp.  adm.,  IV,  418). 

Enfin  toujours  versatile,  et  pour  annuler  l'édit  de  janvier  1688, 
qui  avait  donné  à  la  main-morte  une  extension  excessive,  le  pouvoir 
rendit  l'édit  de  décembre  1689,  attribuant,  à  titre  d'héritage,  les 
biens  des  fugitifs  à  leurs  plus  proches  parents. 

Déjà  les  plus  intrigants  des  nouveaux  convertis  s'étaient  fait 
gratifier  de  ce  qu'avaient  laissé  les  fugitifs  membres  de  leur  famille  : 
Henri  Marguerite,  sieur  de  Lagrange,  avait  obtenu  les  biens  de  sa 
mère  Marie  Armenault;  Du  Portail,  les  biens  de  son  père;  l'orfèvre 
Louis  Dugarnier,  les  biens  de  Marguerite  Duclou,  sa  mère  ;  Aymar 
Le  Coq,  les  biens  de  son  père  Pascal  (1686)  ;  Etienne  Monginot, 
sieur  de  La  Salle,  les  biens  de  sa  fille  M''"^  Caze  ;  un  enfant  de 
Hardy  de  Vicques,  les  biens  de  ses  parents  ;  Charlemagne,  Françoise 
et  Catherine  Bellay,  les  biens  de  leur  frère  Henri  et  de  leurs  sœurs 
Marie  et  Anne;  Jeanne  de  Caumont,   les  biens  de  Paul,  son  père; 

'  Kn  novembre  iG85,   Marthe  Garoustc,  mourant  léguées   au    ministre  Allix,   legs 

veuve  de  Jacques   Hallier,    présentait  un  qui  n'avait  pu  être  délivré  avant  le  départ 

placet  pour  obtenir  le  don  de  2000  livres,  du  ministre, 
que   son   cousin  Pierre  Chartier  avait  en 


Confiscations.  496 

le  capitaine  de  navire  Duquesne-Monnier,  les  biens  de  sa  mère 
Susanne  Le  Monnier;  Marc- Auguste  et  Louise  de  Briquemault,  les 
biens  de  leur  tante  Anne  Briquemault  de  Monteton  ;  Auguste  et 
Jacques  de  Massanes,  les  biens  de  leurs  père  et  mère;  Nicolas 
Pitan,  les  biens  de  ses  frères  et  sœurs  (1687);  Jean  Petitot,  une 
maison  sise  à  Blois  appartenant  à  son  père  ;  Marie-Anne  Jacquinot, 
les  biens  de  sa  tante  Françoise  ;  Grostête  de  La  Buffière,  les  biens 
de  son  fils  Claude,  ministre;  les  enfants  de  Gaspard  Masclari,  les 
biens  de  leurs  parents  ;  l'avocat  Vezin  et  ses  frères  et  sœurs  au 
nombre  de  huit,  les  biens  de  leur  mère  Marie  Duc;  Isaac  Houssaye, 
les  biens  de  son  frère  Jean  ;  les  enfants  de  Matthieu  Amonnet, 
les  biens  de  leurs  parents  ;  les  enfants  de  Le  Goux  de  Périgny, 
idem  ;  M""'  Malnoé,  les  biens  de  ses  frères  et  nièces  ;  M"^  Le  Blanc, 
les  biens  de  sa  mère  Susanne  Royer  ;  Armand  de  Saint-Martin, 
conseiller  au  Parlement,  les  biens  de  son  père,  de  sa  mère  et  de 
son  frère  ;  Du  Vigier,  président  au  parlement  de  Guyenne,  une  part 
des  biens  de  M'"^  De  Lorme,  sa  tante;  Catillon,  les  biens  de  sa 
fille  M"'<=  du  Vigneau;  Du  Quesne-Guitton,  capitaine  de  marine, 
les  biens  du  ministre  Guibert,  son  oncle  (1688).  En  1727  nous 
voyons  encore  Pierre  de  Brusse,  sous-lieutenant  des  grenadiers 
des  gardes  françaises,  demander  et  obtenir  le  revenu  des  biens 
d'Anne  Daillé,  dont  il  était  un  des  héritiers  (TT  385).  Abusant 
étrangement  de  l'édit  de  décembre  1689,  les  parents  collatéraux 
dlsaac  Claude,  savoir  les  demoiselles  Briot  et  Jouard  (Claude  père 
avait  «les  Jouard  et  les  Jouarde»  en  médiocre  estime),  se  firent 
adjuger  ses  biens,  quoiqu'il  fût  sorti  de  France  avant  la  Révocation 
et  avec  une  permission  expresse  qui  réservait  tous  ses  droits.  Son 
fils  Isaac-François  obtint  en  1698  un  jugement  qui  le  remettait  en 
possession;  mais  cette  sentence  fut  cassée  en  1708.  Il  revint  à  la 
charge  en  1724,  et  nous  ignorons  le  résultat  final  du  procès. 

Les  confiscations  furent  une  aubaine  non  seulement  pour  les 
nouveaux  convertis,  mais  pour  une  foule  de  courtisans  et  de  gens 
haut  placés  ;  la  moralité  baissait,  la  Révocation  était  devenue  ime 
affaire.  «Si  quelques  catholiques  s'honorèrent,  dit  Michelet',  en 
sauvant  la  fortune  des  fugitifs,  beaucoup  d'autres  effrontément  se 
firent  héritiers  d'hommes  vivants,  nièrent  même  les  dépôts  confiés». 
On  a  déjà  vu  que  les  propriétés  des  Ruvigny  avaient  été  données 
à  De  Launa}',  commissaire  des  vivres,  puis  au  cardinal  de  Polignac. 
En  1686,  François,  dit  Saint-Georges,  et  Pierre  Le  Liepvre,  dit  La 


»  L.  XIV  et  la  Révoc.  p.  38q. 


496  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

Brière,  nouveaux  convertis,  étant  morts  relaps,  tous  les  biens, 
meubles  et  immeubles  du  premier  furent  donnés  à  Benoise  (?), 
conseiller  au  parlement  de  Paris,  et  ceux  du  second  à  Robillard, 
gentilhomme  servant  de  la  feue  reine,  pour  en  jouir  conformément 
à  la  déclaration  du  mois  d'août  1669  (TT  422).  En  1687,  De  La 
Serre,  conseiller  en  la  cour,  reçut  35,ooo  livres  confisquées  sur 
Le  Coq  de  Germain  ;  la  rente  de  800  livres  de  Susanne  Arbauld, 
veuve  du  ministre  Le  Blanc  de  Beaulieu,  enfermée  comme  opiniâtre 
dans  les  prisons  de  Soissons,  fut  accordée  à  Poinsignon,  de  la  rue 
des  Mauvaises-Paroles,  qui  en  était  détenteur  (O'  3i  et  Fr.  yoSi 
f°  324)  ;  le  médecin  Leviez  reçut  le  loyer  de  la  maison  de  la  rue  de 
Seine,  appartenant  à  Gervaise,  et  le  marquis  Du  Terrail,  celui  d'une 
maison  de  Béringhen,  rue  Saint-Dominique,  dont  il  était  principal 
locataire.  En  1704,  on  voit  encore  un  sieur  d'Eguilly  demander  les 
biens  des  sieur  et  dame  de  Chenailles,  fugitifs  (O  25i).  Le  duc  de 
La  Force  reçut  aussi  le  loyer  d'une  maison  de  Le  Coq  de  Germain  '; 
mais  on  ne  saurait  douter  qu'il  ait  fait  secrètement  tenir  cette 
gratification  à  l'expulsé,  qui  était  son  beau-frère. 

Une  bonne  part  de  la  curée  échut  aux  ordres  religieux,  fidèles 
imitateurs  du  nonce  apostolique,  lequel  ne  rougit  pas  de  se  faire 
exempter  de  payer  la  location  de  sa  maison  appartenant  à  Béringhen. 
Le  pharmacien  fugitif  Samuel  Thomasset  ayant  laissé,  rue  des 
Vieilles-Tuileries,  aujourd'hui  confondue  avec  celle  du  Cherche- 
Midi,  un  immeuble  de  la  valeur  de  i5,ooo  livres,  le  roi  en  fit  don  à  M""' 
de  Combé  (i3  mars  1688,  O  '  32),  qui  y  établit  le  couvent  du  Bon- 
Pasteur.  Après  1790,  le  couvent  devint  le  siège  de  l'intendance 
militaire;  il  fut  démoli  en  i85i  et  c'est  sur  son  emplacement  que 
s'élève  aujourd'hui  la  prison  militaire.  Le  8  mai  1688,  10,000  livres 
confisquées  aux  demoiselles  Derval  furent  attribuées  aux  jésuites 
missionnaires  en  Orient,  et  pareille  somme  au  mois  de  juillet  1689 
(O'  32  et  33).  Le  14  février  1689,  la  supérieure  de  la  maison  établie 
dans  la  paroisse  de  Bonne-Nouvelle  pour  la  retraite  des  filles  venant 
de  province^  reçut  aussi  un  don  de  2000  livres  sur  les  biens  des 
religionnaires   (O'  33)'^.   Les  directeurs  de  l'Hôtel-Dieu   n'avaient 

'  Trente-six  mille  livres  dues  à  Le  Coq  tint  que  M"°  de  Caumont  de  .Montbeton, 

par    De    l.a    Moussaye-Carcouet    et    par  âgée  de  quatorze  ans,    fût    mise  dans  un 

M"«"    de    Chambret,     furent    saisies    par  couvent  de  Bordeaux,  parce  qu'elle  devait 

ordre  du  3i  octobre  1G87  (C  3i).  avoir  un    jour  100,000    écus    de   bien,    et 

*  l.'un  des  plus  remarquables  exemples  que  sa  mère  et  sa  grand'  mèrj,    très  liu- 

de   celte    passion    d'enrichir   l'Église  pcr  gucnotes,   songeaient  à  la  marier  bientôt 

fas   et    nefas ,    est    le    suivant:    lin    i6g8  à  un  mauvais  converti    'Biillcl.,    II,   %t; 

l'cvcque   de    Montauban    demanda  et  ob-  Arcli.  nat.  M  O72). 


Confiscations. 


497 


aucun  scrupule  à  cet  égard;  on   lit,  en   eftet,  dans   le   registre   de 
leurs  délibérations,  à  la  date  du  19  juillet  1686  : 

M.  Petitpied  a  dit  avoir  vu  M.  le  commissaire  Fleury,  duquel  il  a  appris 
que  la  succession  du  sieur  Isnard,  huguenot,  se  réduit  à  ses  meubles,  qui  ont 
été  vendus  1800  livres,  sur  lesquelles,  déduisant  les  loj-ers  de  la  maison  et  les 
frais,  il  ne  restera  pas  plus  de  200  livres,  qui  est  une  somme  trop  modique 
pour  mériter  d'en  faire  demande  du  don  au  roi,  ce  qui  a  été  représenté  à  celui 
qui  a  donné  l'avis. 

Quelques  pièces  conservées  aux  Archives  et  à  la  Bibliothèque 
nationale,  permettent  d'entrevoir  l'importance  de  ces  confiscations: 


Meubles  et  immeubles  saisis  sur  87  fugitifs. 

Mars  1687  (Fr.  7051,  f°  807). 


Arbauld  (Susanne)  .  .  . 
Biet(Jean),  maison  et  marais 

Bournot 

Bouxain,  boutique 
Brandin  (Veuve),    maison  . 
Brissac   (Trois   demoiselles 

de) 

Conrart,  trois  maisons  . 

Daillé 

Dubois     (Isaac),      meubles 

vendus     

Duclou  (Marguerite) .     .     . 
Favin,  meubles  vendus  . 
Formont  (Veuve),  maison  . 
Frémont  (Veuve  de  Pierre) 
Garnier    (André),    meubles 

vendus     

Gauguet,  maison  .... 
Gorris  (M'"  de)  ...  . 
Gravet^  Lemaire,   Périnon, 

meubles  vendus 

A  reporter 


16,000  liv.  ! 

2,400 

1) 

3oo 

» 

4,35o 

1) 

0,000 

1) 

1) 

20,000 

t) 

3|,000 

)) 

3o,ooo 

» 

1) 

400 

1) 

3oo 

1) 

460 

I) 

45,000 

II 

200,000 

1) 

» 

1,290 

» 

5,ooo 

1) 

80,000 

i> 

1) 

8oo 

II 

465,800  liv  1 

Report  .      .  465,3ooliv. 

Grégu,  meubles  vendus     .  3,700  » 

Hinard,  meubles  vendus  .  800  » 

Jamineau,  meubles  vendus  400  » 

Jandrault,  terre  ....  90,000  u 

Le   Coq 35,000  II 

Le  Coq  des  Moulins,  terre  » 

de  Saint-Léger, environ  5o,ooo  " 

Mariette  ,    maison  ,   biens,  0 

meubles  vendus      .      .  91,800  n 

Masclari 36,6oo  n 

Massonneau,  meubles  ven-  » 

dus 540  « 

Mauroy  (Jacob  de)  .     .     .  100,000  » 

Menussier i,5oo  u 

Mesmin 63,ooo  n 

Monglas 6,000  " 

Pelissari 40,000  » 

Renouverk,meubIes  vendus      i,36o  « 

Thomasset i5,ooo  » 


1,006,000  liv. 


Pour  l'année  1688,  les  biens  des  fugitifs  de  Paris  et  de  la  géné- 
ralité, affermés  87,600  livres,  produisirent  une  recette  de  71,022 
livres  (TT  14).  D'après  les  comptes  de  régie  de  1722,  les  rentes 
saisies  sur  trente-neuf  fugitifs  formaient  un  total  de  4028  livres 
représentant  un  capital  de  140,220  livres;  d'après  ceux  de  1724,  les 
rentes  saisies  sur  vingt-cinq  fugitifs  s'élevaient  au  chiffre  de  221 5 
livres,  représentant  un  capital  de  108,280  livres. 


iî 


498 


Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 


Comptes  de  régie  de  la  ville  et  généralité  de  Paris,  en  1722  (TT  433). 

Rentes  saisies. 


55  liv 

au  principal  de 

2,200 

75o    1) 

n 

3o,ooo 

175  liv 

3o    » 

H 

I,2O0 

62    » 

5o    11 

1) 

2,000 

100    » 

121     " 

» 

4,840 

80    1) 

» 

3,200 

52      11 

iig     11 

» 

4,740 

28    » 

1) 

1,120 

5o    1) 

1) 

2,000 

IIO      1) 

3o    11 

» 

1,200 

84   1) 

75    1) 

)) 

3,000 

190     u 

)> 

7,600 

62    » 

33    1. 

11 

1,320 

275    1) 

25     » 

II 

1,000 

25      >l 

)) 

1,000 

120      1) 

II 

4,800 

93      1) 

1) 

3,720 

57    1) 

25      II 

II 

1,000 

5o    1) 

233    1) 

1 

9,320 

75    11 

)) 

3,000 

62        t) 

II 

2,480 

70    1) 

36    » 

11 

1,440 

287    » 

II 

11,480 

75    ') 

1) 

3,000 

5o    1) 

44    » 

II 

1,760 

41     )) 

» 

1,640 

124    » 

A  reporter 

110,040 

Report.     .   110,040 
.au  principal  de.     .     .       7,020 

I)  ...  2,:|.8o 

V"   Devaux    et   Jacob 

Andrieu 2,000 

JudithHerberon,Abrah. 
Lecomte     et    Jacques 

Mesnil i,o5o 

De  Caux 2,190 

Rouillé,  Pierre  et  Renée 

Thirault 1,690 

Jean  Langlache.     .     .       1,240 
Judith    Herberon,    Sa- 
lomon      Haussemaine, 
Anne   Le  Coq,  femme 

de  Carel 5,5oo 

Rouillé  (Demoiselles) .       1,140 
Abraham   et   Susanne 
BouUoy    et    Henriette 

Pépin 1,000 

Marthe  Guillet,  veuve 
de  Samuel  de  Saint- 
Denis 1,390 

Claude  Le  Balleur  et 

De  Sène 1,000 

Abraham  Sarrau    .     .      2,480 

Total  .      .  140,200 


Comptes  de  régie  de  la  ville  et  généralité  de  Paris,  en  1724  (TT  429). 

Renies  saisies. 


71  liv. 10  s.  Allix,  ministre 


87  11  10 

12  1)  10 

14  » 

i5  I) 


95 
975 

12 


»  Baudry  (Paul) 
I)  Billaud  (David  et 
sa  femme). 

»  Bouillon  (M=)  .      . 

I)  Boullay   (Jean   et 

Abrah.)etThéron 
(Paul)   .     .     .     . 

11  Caux  (Pierre  de). 

'I  Coignard     (Elisa- 

beth)    .     .      .      . 

à  10  I)  Din  (Jacques).     . 

A  reporter  . 


2,200  liv. 
7,000  1) 

1,000  )i 

1,120   à 


1,200  11 
7,600  II 


3o,ooo 
1,000 


5r,i2oliv. 


Report     .  5i, 120  liv. 
37  liv. 10  s.  Fumechon 

(Marthe),  veuve  de 

Jean  Pierre  .  .  740  « 
37  1)  [o  1)  Gombault  (Pierre)  3,ooo  » 
22   i>  Goulay     (Esther) 

fem.  Languetmy  1,700  n 
i5  11  Grimpler  (Jean  et 

David)  ....  1,200  II 
60  II  Guette  ville  (Jacq. 

de) 4,800  11 

20   II  10  s.  Guillard  (Etienne)  1,640  » 


A  reporter.     .  64,200 liv. 


Confiscations. 


499 


Report. 

64,200  h  V. 

5oliv. 

Hamel  (Elisabeth) 

1,000 

5  »  II  s. 

Lannaz  (Jean)     . 

lOO 

IIO    »  10    1) 

Lecomte  (  Abrah.) 

8,840 

46  »  10  » 

Legagneur  (Tho- 

mas)     .... 

3,720 

116  1)  10  1) 

Le   Goux  de  Pé- 

rigny  (Auguste)  . 

9,320 

A  reporter.     . 

87,180  liv. 

Report.     .  87,180 liv. 

i3i  liv.       Ponroy  (de)  v"  de  d 

Laurent    de    Pé-  d 

rissol    ....   1^,480  I) 

40  I)         Quillet  (René)  et  » 

sa  femme  .     .      .     2,700  d 

49  I)         Sarrau     (Abrah.)    3,920  » 


Total.     .  103,280  liv. 


Additionnons:  1,006,000  livres  de  meubles  et  immeubles, 
140,229  et  108,280  livres  de  rentes  capitalisées,  forment  un  total  de 
i,254,5oo  livres,  représentant  5,oi8,ooo  francs  d'aujourd'hui.  Et  ce 
n'est  là  qu'un  chiffre  fragmentaire,  portant  sur  cent  et  un  fugitifs. 
Si  l'on  y  joint  la  somme  confisquée  au  consistoire,  on  obtient  pour 
total  des  chiffres  connus  6,562,ooo  francs  '. 


'  M.  N.  Weiss  nous  communique  obli- 
geamment la  note  suivante:  Parmi  les 
biens  des  fugitifs  laissés  à  Marennes,  on 


signale  ceux  du  sieur  Mesnard,  ministre 
de  Charenton,  évalués  63oo  livres  (TT  259). 


XXV 


MARIAGES  ET  INHUMATIONS 


L'arrêt  du  Conseil  du  i5  septembre  i685  avait  stipulé  que,  dans 
les  lieux  où  le  culte  était  interdit,  des  ministres  nommés  ad  hoc 
viendraient  célébrer  les  baptêmes  et  les  mariages.  L'institution  de 
ces  officiers  ecclésiastiques  de  l'Etat  civil,  n'eut  qu'une  éphémère 
durée.  Trois  des  conséquences  les  plus  choquantes  de  la  Révoca- 
tion, furent  l'impossibilité  du  mariage  pour  les  protestants,  la  diffi- 
culté d'établir  leurs  actes  de  décès  *,  et  la  suppression  de  leurs 
cimetières.  Les  prêtres  ne  mariaient  et  n'enterraient  que  les 
catholiques  ou  ceux  qui  feignaient  de  l'être.  Quant  aux  enfants,  tous 
ceux  qu'ils  n'avaient  pas  baptisés,  étaient  tenus  pour  bâtards  et 
incapables  d'hériter. 

Dès  le  mois  de  mai  1686,  le  commissaire  Delamare  signalait  le 
danger  des  exigences  du  clergé  en  matière  matrimoniale  :  Adrien 
Salomon,  tambour  au  régiment  des  gardes,  et  Marguerite  Thomas, 
nouveaux  convertis,  s'étant  présentés  à  Saint -Sulpice  pour 
contracter  mariage,  on  leur  fit  des  difficultés  relatives  au  consente- 
ment de  la  mère  de  .Salomon,  passée  à  l'étranger.  Outres  de  ce 
refus,  ils  déclarèrent  publiquement  qu'ils  se  prenaient  pour  mari  et 
femme  et  vécurent  ensemble.  Non  seulement,  écrivait  Delamare, 
«ce  concubinage  cause  un  grand  scandale»^  mais  il  pourrait  être 
imité  et  tirer  en  conséquence.  Son  avis  était  qu'il  fallait  lever  cette 


'  Jeanne   Huet  étant  décédée  à  Paris  le  notoriété,    p.nrce    qu'il    n'y   avait    pas  de 

n   août    1692,   et    sa    fille    réclamant    une  registre    mortuaire    pour   les    non  catlio- 

attestation    de    sa    mort,    la    justice    lui  liqucs    (Recueil     d'arrcls.     B.    du     prot., 

(Innnn,    lu   'm  décembre  1707,  un  acte  île  n"  385,  in-4"). 


Mariages  et  Inhumations.  5oi 

difficulté  (Fr.  7052  f°  161).  L'obstination  du  clergé  donna  naissance 
à  l'industrie  des  mariages,  célébrés  par  des  prêtres  réels  ou  supposés 
qui  fabriquaient  de  faux  papiers,  puis  au  mariage  civil,  conseillé  par 
Brousson  et  pratiqué  sur  une  si  large  échelle,  que  l'ordonnance 
du  26  décembre  lôgS  obligeait  les  notaires  à  déclarer  au  clergé 
tous  les  contrats  qu'ils  passaient  pour  des  mariages  entre  nouveaux 
convertis  (O'  Sy). 

Tallemant  des  Réaux  mentionne  une  dame  de  Mailloc  qui  fit 
marier  sa  nièce  par  un  laquais  déguisé  en  prêtre  (voir  Chardon, 
chap.  XXI).  Le  i3  décembre  1690,  La  Reynie  recevait  Tordre 
d'arrêter  des  religionnaires  de  Calais  qui  s'étaient  fait  délivrer  des 
certificats  de  mariage,  dans  lesquels  on  avait  simulé  des  dispenses 
de  l'archevêque  de  Paris  (O'  84),  et  le  10  janvier  i6gi,  le  prêtre 
Roussel,  auteur  de  deux  de  ces  certificats,  était  décrété  d'arrestation 
(O'  35).  La  fraude  continua  longtemps,  témoin  les  lettres  suivantes 
écrites  par  Pontchartrain  : 

A  M.  l'archevêque  de  Paris  (.Noailles). 

16  avril  1697. 

M..  d'Argenson  m'aj'ant  écrit  la  lettre  dont  je  vous  envoie  copie,  concer- 
nant une  nouvelle  forme  qui  s'introduit  à  Paris  parmi  certains  ecclésiastiques 
pour  les  mariages.  .Sa  iMajesté  m'a  ordonné  de  vous  demander  sur  cela  votre 
avis;  ensuite  de  quoi  elle  y  pourvoira  s'il  est  besoin  (O  '  41). 

A  M.  d'Argenson. 

i3  mai  1697. 

J'ai  lu  au  roi  votre  lettre  du  7  de  ce  mois  au  sujet  de  l'affaire  des  mariages 
ménagés  par  le  nommé  Pardieu,  et  Sa  Majesté  approuve  tout  ce  que  vous 
proposez  à  cet  égard;  je  vous  envoie  un  ordre  pour  le  l'aire  mettre  à  Vin- 
cennes.  J'écris  à  M.  l'archevêque  au  sujet  des  ecclésiastiques,  et  je  lui  mande 
que  vous  l'instruirez  particulièrement  de  la  chose. 

A  M.  l'archevêque  de  Paris. 

i3  mai  1697. 

On  a  arrêté  à  Paris  depuis  peu  un  particulier  nommé  Pardieu,  qui  ménage 
les  mariages  des  nouveaux  catholiques  qui  s'adressent  à  lui,  par  le  moyen  de 
faux  certificats  de  confession  et  de  demeure,  ainsi  que  M.  d'Argenson  vous 
l'expliquera  en  détail.  Il  3'  a  plusieurs  curés  et  autres  ecclésiastiques  coupables 
de  ce  mauvais  commerce,  qui  mériteraient  une  punition  sévère  s'ils  étaient 
poursuivis  en  justice;  mais  le  roi  a  jugé  plus  à  propos  d'assoupir  cette  affaire, 
par  rapport  à  l'état  de  ces  mariages  qui  pourraient  en  être  troublés,  et  Sa 
Majesté  m'a  en  même  temps  ordonné  de  vous  en  avertir,  afin  que  vous  aj'ez 
attention  à  ces  ecclésiastiques,  et  que  vous  fassiez  en  cette  rencontre  ce  que 
votre  prudence  vous  suggérera. 


5o2  Révocation  de  tEdit  de  Nantes  à  Paris. 

A.  M.  l'évêque  d'Orléans. 

i3  mai  1697. 

.  ..On  se  servait  particulièrement  pour  ces  mariages  d'un  nommé  Deserre 
[Bernard  de  La  Serre],  curé  de  Nidz  près  Patay  '. 


A  M.  Phelypeaux. 

II  septembre  1697. 

J'ai  rendu  compte  au  roi  de  ce  que  vous  m'avez  écrit  concernant  la  lettre 
pastorale  [de  Jurieu]  qui  était  adressée  d'Hollande  au  nommé  Daspic;  Sa 
Majesté  veut  que  vous  le  fassiez  arrêter  pour  tâcher  d'apprendre  par  lui  quel 
était  son  commerce  avec  les  étrangers. 


Au  même. 

7  octobre  1697. 

Le  roi  m'ordonne  de  vous  écrire  de  faire  en  sorte  d'avoir  des  certificats 
ou  autres  preuves  des  mariages  de  religionnaires  que  le  nommé  Daspic  a 
déclaré  avoir  été  faits  à  Paris  sans  publication  de  bans,  et  cependant  de  faire 
garder  Daspic  dans  la  prison  oti  il  est  jusqu'à  nouvel  ordre  (G  ^  41). 

Accusé  de  participation  à  des  mariages  irréguliers  et  de 
distribution  des  Lettres  pastorales  aux  nouveaux  convertis  des 
environs  de  Dreux,  Daspic  reconnut  que  plusieurs  d'entre  eux 
avaient  été  mariés  à  Paris  dans  la  chambre  d'un  prêtre,  et  l'on 
obtint  par  voie  de  justice  plusieurs  certificats  signés  du  curé  de  la 
paroisse  Saint-Nicolas  de  Nidz.  Pontchartrain  affirmait  le  29  octobre 
que,  depuis  quatre  ou  cinq  ans,  ce  prêtre  avait  marié  un  nombre 
infini  de  nouveaux  convertis  à  vingt  lieues  à  la  ronde  de  Paris,  et 
que,  entrepris  par  les  évêques  d'Orléans  et  de  Chartres,  il  était 
passé  en  Angleterre  (Fr.  7046  f°  Sy).  Cependant,  le  3  novembre,  il 
invitait  D'Argenson  à  essayer  de  connaître  et  d'arrêter  cet  homme, 
dont  on  pourrait,  ajoutait-il,  avoir  des  nouvelles  à  la  sacristie  des 
Quinze-Vingts  (O'  41).  Le  10  décembre  1698,  il  invitait  le  maréchal 
d'Estrées  et  l'intendant  De  Bouville  à  ne  pas  faire  le  procès  aux 
nouveaux  convertis  mariés  contrairement  aux  ordonnances,  à  moins 
qu'on  ne  pût  prouver  qu'ils  avaient  été  mariés  par  des  ministres, 
et,  dans  ce  cas,  à  les  poursuivre  non  pour  s'être  mariés,  mais  pour 
crime  d'assemblée  (O*  42).  Enfin,  le  17  février  1700,  il  adressait  à 
De  Bouville  le  billet  suivant  : 


»  Nidz,    élection    de    Beaugency,    cin-       quante    feux    (Expilly,   Dictionn.   géogr. 

des  Gaules). 


Mariages  et  Inhumations.  5o3 

Il  y  a  longtemps  que  nous  cherchions  le  curé  de  Nidz,  qui  a  fait  à  Paris 
un  grand  nombre  de  mariages  entre  nouveaux  catholiques  contre  toutes  les 
formalités,  et  j'en  ai  quelquefois  parlé  à  M.  le  cardinal  de  Coislin,  qui  croyait 
qu'il  n'était  plus  dans  son  diocèse;  puisqu'il  s'y  trouve  et  toujours  dans  la  même 
contravention,  je  vous  envoie  un  ordre  pour  le  faire  arrêter  et  conduire  à  la 
Bastille  (O  i  44). 

Nous  sommes  heureux  de  trouver  ici  une  r^ouvelle  preuve  de 
la  tolérance  du  bon  cardinal  qui  s'était  opposé  à  la  dragonnade 
(voir  Introduction,  p.  66).  Ne  jugeant  pas  bien  criminelle  la  conduite 
du  curé,  il  l'avait  conservé  dans  son  diocèse^  sans  doute  après  lui 
avoir  fait  promettre  de  renoncer  au  trafic  des  mariages  ;  mais,  loin 
d'entrer  dans  ces  accommodements,  l'intendant  de  la  province 
avait  signalé  de  nouveaux  méfaits  commis  à  Orléans  et  à  Gien  par 
le  même  prêtre.  On  lit  dans  le  Journal  de  Du  Junca  :  «  Du 
mercredi  24  février  1700.  Un  officier  et  un  archer  du  grand  prévôt 
d'Orléans,  est  arrivé,  ayant  mené  et  remis  M.  de  La  Serre,  curé 
de  Nidz,  des  environs  d'Orléans,  pour  être  détenu  prisonnier,... 
lequel  est  accusé  de  faire  de  mauvais  mariages  avec  des  gens  de  la 
R.  et  autres  mauvais  commerces»  {Arch.  Bast.,  IX,  232).  Le 
malheureux  ne  fut  jugé  qu'au  bout  de  près  de  trois  années.  «  Rien 
n'est  plus  nécessaire  que  de  procéder  contre  lui  et  le  châtier..., 
écrivait  Pontchartrain  au  président  de  Lamoignon,  le  4  octobre 
1702.  Si  par  l'événement  du  procès,  il  était  corîdamné  à  quelque 
peine  légère  qui  pût  lui  procurer  sa  liberté.  Sa  Majesté  ne  veut  pas 
qu'il  soit  mis  hors  de  prison  ».  On  eut  soin  de  le  condamner  aux 
galères,  et  il  fut  envoyé  à  la  tour  Saint-Bernard,  en  vertu  d'un  ordre 
du  1'=''  novembre  [Arch.  Bast.,  IX,  235  et  236). 

Voici  la  curieuse  lettre  adressée  par  lui  à  Monsieur  Bedoul, 
à  la  Croix  d'Or,  rue  de  la  Bocherie  (?)  près  les  Quinze- Vingts, 
à  Paris  : 

De  Nids  ce  i"''  octobre  1695. 

Monsieur,  Je  suis  arrivé  avec  santé  et  je  travale  avec  deligance  à  mettre 
toutes  les  choses  en  état  pour  me  rendre  mercredy  cinquième  dudit  mois  à 
Paris  sans  faute,  si  plait  à  Dieu,  et  assi  vous  povez  asurrer  touts  les  amis  que 
je  ne  manqueray  pas;  ils  nauront  sinon  à  venir  les  jours  suivants,  et  en  aten- 
dant  Monsieur,  je  suis  vote  très  humble  et  très  obisent  serviteur. 

Delaserre,  curé. 

Je  salue  à  Madame  Bedoul,  toutts  les  amis  et  à  Monsieur  Par  Dieu,  qu'il 
put  conter  sur  moy  sans  faute,  et  à  l'autre  Monsieur  quil  estoit  avec  luy.  Adieu 
Lucas,  à  mercredi. 


5o4  Révocation  de  fEdit  de  Nantes  à  Paris. 

Une  autre  lettre,  du  29  octobre  1699,  montre  qu'il  continuait  les 
affaires.  Parmi  les  mariages  censés  célébrés  en  la  paroisse  de  Nidz, 
on  peut  citer  ceux  des  personnes  suivantes:  Pierre  Guibert,  maître 
chirurgien  et  Madelaine  Feron,  5  septembre  lôgS  ;  Louis  Doussin  et 
Judic  Moudun,  11  octobre  1695  ;  Charles  Delpit,  laboureur  et  Anne 
Margul,  Guérin  et  la  demoiselle  Gombault,  12  octobre  1895  ;  Samuel 
Du  Moustier,  marchand  à  Paris,  originaire  de  Saint-Quentin,  et 
Elisabeth  Truffet,  veuve  d'Isaac  Dehaye,  demeurant  à  Vervins, 
1697;  Pierre  Gobert  et  Judith  Roger,  i3  août  1698.  Plusieurs  états 
des  mariages  faits  à  Mer  et  à  Aulna}',  contiennent  plus  de  cinquante 
noms,  parmi  lesquels  nous  avons  remarqué  celui  de  Bruère,  ancêtre 
d'un  diacre  de  Paris  que  nous  avons  connu. 

Voici,  en  outre,  une  note  relative  aux  frais  occasionnés  par  ces 
mariages  : 

Pour  le  curé  et  vicaire 20  livres. 

Pour  la  dispense  des  bans  de   fiançaille, 

contrôle,  sceau 16      » 

Pour  M.  de  Pardieu,  traducteur  ....  20      » 

Pour  le  confesseur 3      »       12  sols. 

Pour  la  personne  qui  fera  le  domicile  .     .  40      » 

Total     .     .     120  livres   12  sols. 

Les  chiffres  sont  ailleurs  plus  élevés  (Arsen.,  F.  Bast.,  io5ii). 

On  va  voir  que,  grâce  à  une  abjuration  redoublée,  Pardieu  fui 
traité  avec  moins  de  rigueur  que  le  curé. 

Pontchartrain  à  l'évoque  de  Châlons. 

16  avril  1704. 

11  y  a  quelque  temps  [sept  années]  qu'on  Fut  obligé  d'arrêter  Pardieu,... 
qui  se  mêlait  de  chercher  des  prêtres  ou  d'en  supposer  pour  marier  des  protes- 
tants sans  les  assujettir  aux  cérémonies  de  l'Église  catholique,  et  il  subsistait 
de  ce  commerce;  depuis  qu'il  est  en  prison,  il  a  abjure  les  erreurs  de  la  R. 
P.  R.,  et  on  le  croit  bien  converti.  Il  a  été  mis  en  liberté  avec  ordre  de  se 
retirer  en  son  pays,  dont  le  roi  m'ordonne  de  vous  avertir,  afin  que  vous  ayez 
attention  sur  sa  conduite  {Arch.  Basl.,  IX,  236). 

Antoine  Sorel,  ancien  curé  de  Léry,  diocèse  d'Évreux,  arrêté  à 
Schlestadt,  en  1702,  pour  débit  de  «libelles  abominables»,  avait 
perdu  sa  cure  pour  avoir  fait  contrairement  aux  ordonnances  vingt- 
huit  mariages,  dont  le  dernier  fut  celui  de  M.  de  Broderode  et  de 
la  marquise  de  Boisroger.    Il  perdit  l'esprit  à  la  Bastille,  où    on 


Mariages  et  bihuinations.  5o5 

l'oublia  jusqu'après  lyiS,  et  faillit  tuer  son  compagnon  Listick  dans 
un  accès  de  fureur  [Ibid.,  IX  412). 

Le  25  octobre  i685,  c'est-à-dire  huit  jours  après  la  Révocation, 
Seignelay  annonçait  en  ces  termes  la  suppression  des  cimetières 
huguenots: 

A  M.  Robert. 

Sa  Majesté  ne  veut  pas  qu'il  y  ait  d'endroit  marqué  pour  les  enterrements 
de  ceux  de  cette  religion,  et  chacun  pourra  les  faire  enterrer  où  bon  lui 
semblera  (O  '  29). 

Le  26,  il  écrivait  à  M.  de  Ménars  :  Le  roi  ne  veut  pas  que  ceux  de 
la  R.  P.  R.  continuent  à  se  servir  pour  leurs  enterrements  «du  cime- 
tière qui  leur  servait  autrefois  à  Paris»;  et  le  3o,  à  La  Reynie: 

Sur  ce  que  vous  m'écrivez  à  l'égard  d'un  homme  de  la  R.  P.  R.  mort  dans 
le  quartier  de  la  Cité,  Sa  Majesté  veut  que  vous  donniez  ordre  au  commissaire 
de  prendre  soin  que  ceux  chez  qui  il  est  mort,  le  fassent  transporter  sans  bruit 
à  l'entrée  de  la  nuit  pour  être  enterré  hors  de  la  ville  en  tel  lieu  qu'ils  voudront 
choisir  (O  ^  29). 

Le  5  décembre  Seignelay  adressait  encore  à  la  Reynie  le  billet 
suivant  : 

J'ai  parlé  au  roi  de  la  demande  qui  vous  a  été  faite  de  la  part  de  l'envoyé 
d'Angleterre  du  lieu  où  pourra  être  enterré  un  homme  mort  chez  lui.  Sa 
Majesté  m'ordonne  de  vous  expliquer  encore  qu'elle  ne  veut  point  du  tout  per- 
mettre aux  étrangers  d'avoir  aucun  lieu  particulier  pour  enterrer  leurs  morts 
(0'29). 

C'est  à  ce  moment  que  Sourches  notait  dans  ses  Mémoires  (I  36i): 

Les  ministres  des  princes  étrangers  huguenots  faisaient  alors  de  grandes 
plaintes  de  ce  que  le  roi  avait  fait  détruire  le  cimetière  où  l'on  enterrait  dans 
Paris  les  étrangers  qui  n'étaient  pas  catholiques.  Et  M.  de  Meyerkron,  envoyé 
extraordinaire  de  Danemark,  disait  publiquement  dans  Versailles  que  c'était 
une  cruauté  inouïe  et  qui  était  directement  contraire  au  droit  des  gens. 

Il  faut  franchir  huit  années  pour  retrouver,  dans  une  lettre  de 
Rapin-La  Fare,  qu'on  verra  plus  loin,  la  vague  mention  d'un  cime- 
tière qui  semblait  affecté  à  l'inhumation  des  protestants.  L'importance 
des  deux  premières  pièces  qui  vont  suivre  n'échappera  point  au 
lecteur  :  Rapprochées  de  la  lettre  de  Rapin  et  de  trois  autres  que 
nous  citerons  tout  à  l'heure,  elles  jettent  un  jour  tout  nouveau  sur 
le  sujet  qui  nous  occupe. 


5o6  Révocation  de  tEdit  de  Nantes  à  Paris. 

Pontchartrain  à  La  Reynie. 

17  mai  1694. 

Monsieur  a  dit  aujourd'hui  au  roi  qu'il  vit,  il  y  a  quelque  temps,  passer 
dans  la  rue  Saint-Honoré  pendant  la  nuit  un  chariot  couvert  de  blanc,  dans 
lequel  on  prétend  qu'étaient  les  corps  morts  de  ceux  de  la  R.  P.  R.,  lesquels 
on  va  enterrer  dans  un  cimetière  près  du  Roule,  et  Madame  assure  qu'on  a  vu 
plusieurs  fois  ce  chariot;  sur  quoi  Sa  Majesté  m'ordonne  de  vous  écrire  de 
vous  en  informer,  Sa  Majesté  ne  pouvant  se  persuader  que  les  religionnaires 
en  usent  de  cette  manière,  ni  que  cela  se  passant  ainsi,  il  puisse  être  échappé 
à  votre  connaissance  (O  '  33). 

Pontchartrain  à  M.  le  procureur-général. 

7  mai  i6g6. 

On  a  donné  avis  au  roi  que  le  nommé  Sonnet,  nouveau  catholique,  est 
mort  relaps  et  a  été  enterré  dans  un  jardin  près  des  Gobelins...  Sa  Majesté 
m'a  ordonné  de  vous  demander  si  vous  avez  eu  connaissance  de  ce  fait,  et  de 
vous  dire  de  faire  sur  cela  les  diligences  nécessaires,  supposé  que  le  cas  le 
requière  (O  *  40). 

Du  même  au  même. 

16  mai  1696. 

J'ai  rendu  compte  au  roi  de  ce  que  vous  m'avez  écrit  au  sujet  de  feu  Sonnet, 
avocat;  Sa  Majesté  trouve  qu'il  serait  trop  tard  de  faire  des  procédures  contre 
sa  mémoire  pour  être  mort  relaps;  mais  elle  m'ordonne  de  vous  dire  qu'il  est 
bon  que  vous  excitiez  les  premiers  juges  à  être  plus  attentifs  sur  ce  qui  se 
passera  en  pareille  occasion,  afin  que,  s'il  arrive  quelque  chose  de  scandaleux 
à  cet  égard,  on  puisse,  en  exécutant  ce  que  portent  les  déclarations,  faire 
des  exemples  qui  servent  à  contenir  les  mauvais  catholiques  (O  '  40). 

Ainsi  après  avoir  fait  mention  d'un  cimetière  sans  désignation 
de  lieu,  puis  d'un  cimetière  près  du  Roule,  les  documents  officiels 
parlent  d'une  inhumation  qui  eut  lieu  dans  un  jardin  près  des 
Gobelins;  ne  semble-t-il  pas  résulter  de  là  que  les  protestants  de 
Paris  tentèrent  à  plusieurs  reprises  d'établir  un  cimetière  clandestin, 
qu'ils  abandonnaient  dès  qu'il  était  découvert?  Les  pièces  suivantes 
nous  paraissent  résoudre  affirmativement  la  question. 

Pontchartrain  à  D'Argenson. 

27  mars  1697. 

Vous  devez  faire  arrêter  le  nommé  Grimault  '  dans  la  maison  duquel  on  a 
enterré  des  corps  des  protestants;  mais  cela  ne  suffit  pas,  il  faut  approfondir 

'  Sans  doute  celui  du  faubourg  Saint-  blesse  d'un  coup  d'épéc,  qui  donna  lieu 
Marcel,  chez  lequel  avait  été  transporté  à  une  émeute  de  sept  à  huit  cents  per- 
le 28  septembre  1G82,  son  coreligionnaire  sonnes  à  peine  dispersées  par  l'arrivée  du 
et    voisin    Pierre    Cheru ,    mortellement  commissaire. 


Mariages  et  Inhumations.  Soy 

la  chose  et  savoir  de  lui  par  ordre  de  qui  il  travaillait,  à  qui  appartenait  la 
maison  et  srénéralement  toutes  les  circonstances  de  cette  affaire. 


Du  même  au  même. 

9  avril  1697. 


J'attendrai  de  vos  nouvelles  sur  l'affaire  de  Grimault. 


Du  même  au  même. 


11  faut  mettre  en  liberté  le  nomme  Grimault  et  l'obliger  à  faire  une  fosse 
pour  contenir  les  corps  de  ceux  qu'il  a  enterrés  dans  son  jardin  (O  *  41). 

En  publiant  l'acte  suivant,  extrait  des  registres  de  la  Chapelle 
de  Hollande,  M.  Ch.  Read  a  fait  observer  que  la  mention  de  l'inhu- 
mation dans  un  jardin  près  des  Invalides,  est  unique  en  son  genre 
{Biillet.,  3"=  sér.,  VI,  262)  :  «Du  10  octobre  1699.  Est  mort  ici  Georges 
Bang,  de  Nuremberg.  Et  dans  la  même  nuit  a  été  porté  dans  un 
jardin  H.  des  Invalides».  On  lit  dans  le  Mercure  historique  de 
novembre  1700:  «Le  chapelain  de  l'ambassadeur  d'Angleterre 
mourut  le  même  mois  (octobre);  mais  ce  ministre  n'a  pu  obtenir 
un  lieu  pour  sa  sépulture».  Le  24  mai  1702,  D'Argenson  recevait 
de  Pontchartrain  le  billet  que  voici  : 

Je  vous  prie  de  me  mander  où  est  le  champ  dans  lequel  le  nomme  Lcstac 
et  Marie  Orgueline,  morts  protestants,  ont  été  enterrés,  et  si  c'est  un  même 
lieu  affecté  à  cet  usage  depuis  qu'on  enterre  ainsi  les  protestants  jugés  indignes 
de  sépulture  (O  249). 

Enfin,  par  une  faveur  extraordinaire,  Jean  Brœm,  secrétaire 
de  l'ambassade  de  Danemark,  fut  inhumé,  le  11  septembre  1708, 
«  dans  le  ci-devant  cimetière  des  Réformés  au  faubourg  Saint- 
Marceau»  {Ibid.,  p.  264). 

«En  1715,  dit  encore  M.  Read,  mourait  un  brigadier  et  colonel 
suisse  qui  avait  quarante-deux  ans  de  services  distingués.  La  police 
prit  soin  elle-même  de  pourvoir  à  son  enterrement.  Le  corps  fut 
mis  dans  un  champ.  Le  lendemain,  une  populace  nombreuse  (4  à 
5ooo  individus)  eut  l'insolence  d'aller  en  plein  jour  le  déterrer.  On 
ouvrit  la  fosse,  on  enfonça  le  cercueil,  on  dépouilla  le  corps,  on  lui 
mit  une  corde  au  cou  et  on  le  traîna  ignominieusement  par  les 
champs. 

«En  1718,  un  tailleur  de  Zurich  étant  mort  à  l'Hôtel-Dieu  sans 
abjurer,  son  corps  fut  séparé  des  autres  corps  et  condamné  à  être 
jeté  à  la  voirie.   On  céda  néanmoins  aux  sollicitations  qui  furent 


5o8  Révocation  de  t Edit  de  Nantes  a  Paris. 

faites,  et  le  cadavre  put  être  inhumé  dans  un  jardin,  aux  frais  de  la 
bourse  des  pauvres  de  la  nation  suédoise. 

«Cette  même  année  1718,  il  y  eut  un  grand  scandale  à  l'am- 
bassade même  d'Angleterre,  à  l'occasion  de  la  mort  d'un  des  secré- 
taires de  Son  Excellence  Mylord  Stairs.  Les  ministres  des  nations 
protestantes  en  firent  de  vives  représentations  à  Son  Excellence 
Monseigneur . . .  l'abbé  Dubois  !  alors  ministre  du  régent. 

«Ces  faits  incroyables  se  trouvent  consignés  dans  un  document 
officiel  : 

«Il  n'y  avait  point  d'étranger  protestant,  y  disait-on  textuelle- 
«ment,  qui  pût  vivre  en  repos  en  France  ou  être  assuré  de  n'y 
«  être  point  outragé  après  sa  mort,  à  moins  de  vouloir  se  faire 
«catholique  avant  de  mourir  ou  d'avoir  un  certificat  de  vie  lui 
«garantissant  qu'il  ne  mourrait  pas  en  France». 

«Etcelaeni7i8!...  Voilà  le  bel  état  dans  lequel  Louis-le-Grand 
avait  laissé  son  royaume  et  sa  capitale  !  »  {Bullet.,  S'^  sér.,  VI,  SyS). 

Bien  que  le  traité  d'Utrecht  (lyiS)  eût  stipulé  «qu'on  ne  refu- 
serait point  de  part  ni  d'autre  [c'est-à-dire  en  France  et  en  Angle- 
terre] d'enterrer  dans  des  lieux  commodes  »,  Louis  XIV  n'en  avait 
tenu  compte.  Ce  ne  fut  que  le  20  juillet  1 720  ',  et  grâce  à  l'inter- 
vention de  l'ambassadeur  hollandais  Hop,  qu'un  cimetière  fut  accordé 
aux  étrangers  hors  la  porte  Saint-Martin.  Les  régnicoles  n'eurent 
le  leur,  et  encore  par  tolérance,  qu'à  partir  de  1787.  Il  était  situe 
au  Port-au-Plâtre,  à  la  pointe  de  l'Arsenal,  dans  le  chantier  de 
M""=  Girardot  de  Chancour,  marchande  de  bois. 

La  suppression  des  cimetières  n'avait  pas  suffi  à  l'intolérance 
du  roi,  qui  se  laissa  entraîner  beaucoup  plus  loin.  Les  jésuites 
obtinrent  de  la  cour  la  plus  polie  de  l'Europe  la  publication  d'une 
loi  digne  de  cannibales,  savoir  la  déclaration  du  29  avril  1686 
(enregistrée  le  24  mai),  portant  que  les  cadavres  de  ceux  qui  dans 
leurs  maladies  auraient  refusé  les  sacrements,  seraient  traînés  sur 
la  claie,  jetés  à  la  voirie,  le  procès  fait  à  leur  mémoire  et  leurs  biens 
confisqués^.  Cette  monstruosité  fut  ainsi  qualifiée  dans  une  com- 
plainte huguenote   qui  parlait  d'avance  le  langage  de  la  postérité  : 

...On  va  par  un  forfait  nouveau, 

Forcer  des  morts  l'asile  inviolable, 

Et  les  traînant  arrachés  au  tombeau, 

En  faire  au  monde  un  cxcnifile  effroyable  {Bullet.,  I,  389). 

'  Recueil     d'arrêts.     Bibl.     du     prot. ,       transforma  en  une   forte  amende  la  con- 
n"  385,  in-40.  liscation   des  biens,   qui    n'était   pas  tou- 

'  La    diîclaration     du     3o   janvier    i7o<i       jours  possible  (TT  424). 


Mariages  et  Inhumations.  5o9 

Loin  d'en  rougir,  le  roi,  qui  pourtant  n'était  pas  naturellement 
cruel,  exigeait  encore,  trois  mois  plus  tard,  l'exécution  de  cette 
ordonnance  scélérate  : 

Seignelay  à  La  Reynie. 

6  août  1686 

Le  roi  m'ordonne  de  vous  écrire  de  tenir  la  main  à  ce  que  la  déclaration 
contre  les  nouveaux  convertis  qui  refusent  les  sacrements  dans  l'extrémité  de 
leurs  maladies,  soit  ponctuellement  exécutée  à  Paris  (O  '  3o). 

Après  cela,  il  paraît  bien  difficile  de  douter  que  la  capitale  ait  vu 
des  cadavres  traînés  sur  la  claie  par  l'étrange  magistrature  du 
temps'.  «La  cruauté,  écrit  Jurieu,  est  allée  si  loin  qu'on  a  découvert 
les  corps  des  vierges,  qu'on  les  a  percés  de  coups  après  leur  mort, 
et  qu'au  lieu  de  leur  donner  la  sépulture,  on  les  a  jetés  aux  chiens. 
Vous  avez,  Monsieur,  pu  être  le  témoin  oculaire  d'une  semblable 
cruauté  ;  on  a  traîné  des  corps  morts  sous  vos  yeux  dans  les  rues 
de  Paris,  aux  termes  des  Déclarations»  {Lettres  pastorales,  1686, 
p.  40).  Toutefois  il  y  eut  bientôt  un  commencement  de  détente. 
A  dater  de  l'opération  de  la  fistule,  qui  eut  lieu  le  18  novembre,  le 
roi,  que  la  souffrance  et  la  crainte  de  la  mort  avaient  rendu  féroce, 
s'adoucit  un  peu,  et  abandonna,  momentanément  et  sur  plusieurs 
points,  la  manière  de  voir  des  jésuites,  qui  semblaient  avoir  pris 
pour  devise  : 

Abîme  tout  plutôt,  c'est  l'esprit  de  l'Église. 

Il  recula  devant  l'opinion,  révoltée  par  l'outrage  infligé  aux 
cadavres.  Dès  le  8  décembre,  Seignelay  écrivait  à  l'intendant 
De  Creil  : 

A  l'égard  de  la  nommée  Papot,  de  la  viUe  de  Marchenoir,  qui  a  déclaré  en 
mourant  persister  dans  la  R.  P.  R.,  Sa  Majesté  estime  qu'il  convient  mieux 
d'étouffer  cette  affaire  que  de  la  poursuivre  davantage  {Corrcsp.  adm.,  IV,  400). 

On  lit  dans  une  instruction  adressée  le  même  jour  aux  intendants  : 

L'intention  du  roi  est  que  toujours  les  peines  ordonnées  par  sa  déclaration 
du  29  avril  1686  contre  les  cadavres  et  les  héritiers  de  ceux  qui,  à  l'article  de 

'  On  trouve  dans  les  Lettres  pastorales  été  tout  couverts   de   sang  et  de  cervelle, 

de  Jurieu  un  récit,  daté  du  i5  septembre  qui  sortait  de  la  tête  qu'on   avait  cassée. 

1687,    de    l'ignominieux    traitement    subi  Et  dans  l'exécution  de  la  sentence,  toutes 

par   le   cadavre   d'une    dame   Cereus,   de  les  rues  de  Senlis  ont  été  souillées  de  ce 

Rieux,    bailliage    de    Senlis,    morte   sans  sang    qui    criait    vengeance,    comme    les 

avoir    cédé    aux     persécuteurs.     «On     a  spectateurs    papistes   eux-mêmes  en   de- 

traîné  son   corps  à   l'audience  du  Palais.  meuraient  d'accord», 
l  es  degrés  et  le  pavé  de  ce  palais  en  ont 


5io  Révocation  de  HÉdit  de  Nantes  à  Parts. 

la  mort,  refuseront  avec  scandale  les  sacrements  et  déclareront  qu'ils  veulent 
mourir  dans  la  religion  protestante,  soient  exécutés  avec  la  dernière  ponc- 
tualité, et  que  les  commissaires  départis  prennent  le  soin  de  l'administration 
des  biens  de  ces  sortes  de  gens-là...  Mais  l'intention  de  Sa  Majesté  n'est  point 
que  l'on  prononce  cette  peine  contre  ceux  qui,  par  une  mort  subite,  auront  été 
privés  des  sacrements,  ou  parce  que  les  accidents  de  la  maladie  ne  les  ayant 
pas  laissés  dans  leur  bon  sens,  ils  n'auront  pas  été  en  état  de  satisfaire  à  leur 
devoir  sur  cela.  En  un  mot,  cette  punition  ne  doit  être  mise  à  exécution  que 
contre  ceux  qui,  par  le  scandale  avec  lequel  ils  auront  refusé  les  sacrements, 
l'auront  rendue  absolument  nécessaire  à  leur  égard. 

La  même  instruction  invitait  les  évêques  à  donner  aux  curés  l'ordre 
de  ne  mener  les  juges  chez  les  mourants  qu'à  la  dernière  extrémité, 
et  en  cas  que  les  parents  voulussent  se  faire  honneur  du  refus  des 
sacrements.  «  Lesdits  curés,  continuait-elle,  doivent  être  avertis  que, 
tant  qu'ils  pourront  cacher  l'aversion  que  lesdits  nouveaux  convertis 
mourants  témoignent  de  s'approcher  des  sacrements,  il  vaut  beau- 
coup mieux  qu'ils  le  fassent  que  de  le  publier  par  des  procédures  ». 
Les  intendants,  ajoutait-elle  encore,  doivent  «s'abstenir  d'ajouter 
une  entière  créance  à  ce  que  les  curés  ou  les  missionnaires  pourront 
leur  dire,  l'expérience  ayant  fait  connaître  que  la  plupart  des  curés 
agissent  par  passion,  et  que  le  trop  grand  zèle  des  missionnaires 
leur  fait  souvent  se  tromper  dans  leur  jugement  »  (Mém.  deSourches, 
II  332  sq.) 

Seignelay  accentuait  encore  le  recul  en  reproduisant,  dans  une 
lettre  du  3  février,  les  principaux  points  de  la  circulaire.  Celle  qu'il 
adressait,  le  3i  mars,  à  ses  collègues,  marquait  un  pas  de  plus  dans 
la  voie  de  l'atténuation  : 

Le  roi  étant  informé  que,  dans  quelques  endroits  du  royaume,  on  a  fait 
raser  par  la  main  du  bourreau  les  femmes  et  filles  qui  ont  été  condamnées  à 
être  rasées  et  enfermées,  Sa  Majesté  m'a  ordonné  de  vous  avertir  de  prendre 
son  ordre  pour  écrire  dans  l'étendue  de  votre  département,  afin  d'empêcher 
cet  usage,  qui  est  contraire  à  ses  intentions  {Corrcsp.  adin.,  IV,  878). 

Foucault  ne  cessait  de  se  plaindre  de  ces  relâchements  qui,  d'après 
lui,  rendaient  inutile  tout  ce  qu'on  avait  fait  jusque-là  pour  les  con- 
versions. 

Toutefois  ce  n'était  pas  impunément  que  les  prétendus  nou- 
veaux convertis  atteints  de  maladie  grave,  refusaient  les  sacrements. 
Seignelay  écrivait  à  La  Reynie  le  4  août:  «A  l'égard  de  la  femme 
qui  a  déclaré  étant  malade  qu'elle  voulait  mourir  en  la  R.  P.  R., 
Sa  Majesté  veut  que  vous  la  fassiez  mettre  dans  un  couvent  si  elle 
a  de  quoi  y  payer  pension,  ou  dans  l'Hùpital-Général»  (O'  3i).  Le 


Mariages  et  Inhumations.  5ii 

19  mai  de  l'année  suivante,  consulté  par  M.  Robert  au  sujet  d'une 
nouvelle  convertie  morte  sans  avoir  reçu  les  sacrements,  et  à  la- 
quelle le  curé  de  Saint-Méderic  avait  refusé  la  sépulture  ecclésias- 
tique, Seignelay  fit  cette  réponse  :  «  Sa  Majesté  m'ordonne  de  vous 
dire  qu'il  appartient  à  M.  l'archevêque  de  décider  sur  cela,  et 
qu'ainsi  elle  n'a  pas  estimé  à  propos  de  rien  ordonner  à  cet  égard» 
(O  •  32).  Le  billet  suivant  atteste  que  la  cour  continuait  à  n'exiger 
pas  la  stricte  exécution  de  la  déclaration  du  29  avril  1686: 


Seignelay  à  Jomelle,  lieutenant  du  roi  à  Ham. 

27  septembre  i683. 

Le  sieur  Carré  étant  dans  la  disposition  que  vous  me  mandez,  il  faut,  en 
cas  qu'il  revienne  en  santé,  surseoir  l'exécution  d'un  ordre  que  je  vous  envoj'ai 
il  y  a  deux  jours  pour  sa  liberté,  et,  s'il  meurt,  le  roi  veut  que  vous  le  fassiez 
enterrer  sans  faire  aucunes  procédures.  Vous  avez  bien  fait  de  lui  refuser  la 
liberté  de  faire  son  testament  (O  '  33). 

L'année  suivante  fut  marquée  par  un  événement  scandaleux, 
au  sujet  duquel  Seignelay  écrivait  le  i*""  mars  à  La  Reynie  :  «  Le 
roi  approuve  ce  que  vous  proposez,  de  faire  mettre  en  prison  quel- 
ques-uns de  ceux  qui  ont  été  les  plus  séditieux  au  faubourg  Saint- 
Antoine,  à  l'occasion  de  la  femme  d'un  charron,  nouvelle  catholique, 
qui  y  est  morte  sans  recevoir  les  sacrements  »  (O  '  33).  Sans  doute 
la  populace  s'était  jetée  sur  le  cadavre,  l'avait  insulté,  traîné.  Or 
comme  on  avait  reconnu  le  mauvais  effet  produit  par  ces  ignobles 
saturnales,  il  fallait  bien  punir  un  peu  ces  séditieux,  tout  en  réser- 
vant les  véritables  rigueurs  pour  les  hérétiques,  surtout  pour  les 
relaps  dont  la  rétractation  avait  fait  quelque  éclat. 

Pontchartrain  au  lieutenant-général  du  bailliage  de  Montfort-l'Amaury. 

12  mars  1691. 

J'ai  rendu  compte  au  roi  de  ce  que  vous  m'avez  écrit  au  sujet  du  sieur  de 
Chartres  de  Villeray,  gentilhomme  nouveau  catholique,  lequel  a  déclaré  en 
mourant  qu'il  persistait  dans  son  ancienne  religion,  sur  quoi  Sa  Majesté  a 
résolu  de  passer  la  chose  sous  sUence,  supposé  qu'elle  n'ait  pas  fait  un  grand 
scandale.  Il  y  a  apparence  que  ce  gentilhomme  étant  mort  dans  sa  terre,  il  y 
aura  eu  peu  de  témoins  de  sa  déclaration  ;  ainsi  vous  ne  devez  point  relever 
cette  affaire;  si  cependant  elle  s'était  passée  autrement  que  je  ne  l'entends,  et 
avec  grand  éclat,  mandez-moi  les  circonstances,  je  vous  ferai  savoir  ce  que 
vous  aurez  à  faire  (O  '  35). 


5i2  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Vers  le  milieu  de  l'année  1698,  l'autorité  se  départit  de  la 
modération  dont  elle  faisait  preuve  depuis  quelques  années.  Paris 
revit  avec  horreur  une  de  ces  monstrueuses  exécutions  qu'on  lui 
avait  quelque  temps  épargnées,  et  donna  au  roi  qui  s'oubliait  une 
leçon  d'humanité.  Rapin-La  Fare  écrivait,  le  12  juin,  à  son  frère 
Rapin-Thoiras  : 

M.  de  La  Bastide  me  marque  aussi  qu'un  nouveau  converti  étant  mort  à 
Paris  sans  avoir  voulu  confesser  ni  communier,  on  l'avait  mis  sur  une  claie 
pour  le  tramer;  mais  qu'à  ce  spectacle  inhumain  le  peuple  se  mutina  et  l'enle- 
vèrent (sic)  et  firent  (furent?)  l'enterrer  dans  un  cimetière,  criant  qu'il  était 
indigne  d'un  grand  roi  de  souffrir  qu'on  usât  d'une  telle  barbarie  contre  ses 
sujets,  et  que  sans  doute  c'était  ce  qui  attirait  la  colère  de  Dieu  sur  eux 
(Bullet.,  VII,  29). 

Ces  derniers  mots  étaient  une  allusion  aux  effroyables  malheurs 
amenés  en  partie  par  la  Révocation  :  le  désastre  de  La  Hogue,  la 
misère  excessive,  le  pain  à  vingt  sols,  quatre  francs  d'aujourd'hui. 
Cependant  le  clergé  parisien  continuait  à  s'illustrer  par  ses  refus 
de  sépulture.  M.  Ch.  Read  a  extrait  ce  qui  suit  des  registres  de  la 
paroisse  Saint-Eustache:  «Le  mercredi  28  décembre  1693,  défunt 
Amonnet,  commis  aux  aides,  demeurant  à  la  barrière  de  la  Voirie, 
proche  la  croix  Cadet,  décédé  du  jour  d'hier,  a  été  inhumé  au 
cimetière  de  Saint-Joseph».  L'acte  a  été  biffé  et  l'on  a  écrit  à  la 
marge  :  «  Le  convoi  dudit  sieur  Amonnet  n'a  pu  être  fait,  attendu 
qu'il  a  été  refusant  de  recevoir  les  sacrements  et  qu'il  est  mort 
huguenot»  {Bidlef.,  3"  séw,  VI,  SyS).  Six  années  après,  nous  voyons 
il  est  vrai,  ce  même  clergé  se  montrer  plus  accommodant,  mais 
peut-être  uniquement  parce  qu'il  s'agissait  d'un  personnage  considé- 
rable par  sa  fortune.  On  lit  dans  une  lettre  de  D'Argenson,  datée 
du  16  septembre  1699: 

Le  sieur  de  Rambouillet,  nouveau  converti,  mourut  hier  sans  confession, 
dans  sa  maison  du  faubourg  Saint-Antoine.  M.  le  vicaire  de  Saint-Paul,  en 
l'absence  de  M.  le  curé,  avait  fait  d'abord  quelque  difficulté  de  lui  accorder  la 
sépulture  ecclésiastique;  mais  un  prêtre  de  Saint-Eustache,  avec  qui  le  défunt 
avait  eu  plusieurs  conférences  sur  le  fait  de  la  religion,  ayant  rendu  compte  de 
ses  bonnes  dispositions  à  MM.  les  vicaires  généraux  du  diocèse,...  ces  MM.  ont 
trouvé  bon  que  son  corps  fût  conduit  ce  soir  dans  un  carrosse  jusqu'à  la  porte 
de  l'église  Saint-Antoine,  où  il  sera  reçu  par  deux  ecclésiastiques  qui  l'enterre- 
ront dans  le  cimetière,  et  j'apprends  que  cet  adoucissement  fait  un  bon  effet 
parmi  les  nouveaux  réunis  {Notes  de  R.  d'Argensoii,  p.  14). 

A  un  autre  point  de  vue,  la  pièce  suivante  mérite  aussi  d'être 
citée  : 


Mariages  ci  Inhumations. 


5i3 


Pontchartrain  à  M.  de  Torcy. 


3i  mai  1699. 


Le  12  de  ce  mois,  il  est  mort  dans  une  maison  de  la  rue  Bourtibourg  un 
pauvre  étranger  qui  n'a  été  réclamé  par  personne;  et  on  a  reconnu  par  ses 
papiers  qu'il  se  nommait  Conrad  Podesta,  qui  était  de  Plaisance,  qui  avait  été 
catholique  et  qui  avait  embrassé  la  R.  P.  R.,  n'ayant  pas  voulu  recevoir  les 
sacrements  à  l'extrémité  de  sa  vie  (O  *  48). 

Rulhière  affirme  que  D'Argenson,  devenu  en  1697  le  succes- 
seur de  La  Re3fnie,  réussit  à  ériger  secrètement  la  ville  de  Paris 
«  en  ville  de  tolérance  absolue  »  et  à  y  maintenir  les  protestants 
«  dans  une  extrême  tranquillité  »  (II,  91  et  298),  Fondée  en  partie, 
l'affirmation  manque  pourtant  d'exactitude  en  ce  qu'elle  néglige  les 
faits  qui  ne  concordent  pas  avec  le  système  de  l'auteur.  Il  est  vrai 
que  D'Argenson  eut  comme  Seignelay  ',  et  plus  que  lui,  de  fugitifs 
mouvements  d'humanité^;  il  est  vrai  qu'il  éprouvait  une  très  vive 
répugnance  pour  certaines  formes  de  la  persécution,  et  déconseillait 
toutes  les  mesures  propres  à  jeter  le  trouble  dans  la  cité  confiée  à  sa 
surveillance  ;  mais  il  est  vrai  aussi  que,  persécuteur  par  état,  il  pra- 
tiquait sans  scrupule  l'enlèvement  des  enfants,  et  l'on  verra  plus  loin 
que  Pontchartrain  fut  obligé  de  modérer  sur  ce  point  son  ardeur, 
aussi  bien  que  celle  du  cardinal  de  Noailles^.  Toutefois  on  doit  lui 


'  Voir  Jacquinot. 

^  Voir  Lacombe  aux  Emprisonnés. 

3  Outre  les  deux  cent  dix-huit  arresta- 
tions opérées  à  Paris  sous  sa  direction 
de  i6ci8  à  i;oo,  rappelons  quelques  faits 
postérieurs,  qui  sortent  de  notre  cadre. 
D'.'\rgenson  écrivait  le  16  novembre  1701  : 
«Le  comte  de  Saint-Georges,  père  du 
jeune  M.  de  Marcé,  très  bon  catholique 
et  cadet  de  la  maison  de  M.  de  Vérac, 
mourut  hier  dans  la  religion  protestante, 
malgré  tous  les  soins  que  M.  son  tîls  a 
pu  prendre  pour  l'obli^'er  à  reconnaître 
la  vérité  dans  l'extrémité  de  sa  vie.  Aussi 
M.  le  curé  de  Saint-Sulpice  lui  a  refusé, 
avec  beaucoup  de  raison,  les  honneurs 
de  la  sépulture»  fNotcs  de  René  d'Ar- 
genson,  p.  62).  D'Argenson  recevait,  en 
1701,  l'ordre  d'arrêter  Lefebvre,  qui  allait 
partir  pour  l'Angleterre,  Gallais,  de 
Thouars,  distributeur  de  livres  héré- 
tiques, Thomas,  quêteur  des  protestants 
et  distributeur  de  leurs  charités;  Judith 
Meslin,  passeuse,  Moreau  et  Chartier, 
soupçonnés    de    favoriser    les    évasions; 


d'assujettir  FoUier,  horloger  genevois,  et 
ses  enfants,  à  l'exécution  des  déclarations 
concernant  la  religion;  d'observer  Cathe- 
rine Morel  «prétendue  femme»  de  Belin, 
laquelle  ne  faisait  aucun  exercice  de  la 
R.  C.  ;  en  1702,  d'ouvrir  les  lettres 
adressées  à  Dupré  par  son  père  réfugié 
à  Genève;  d'observer  Charles  Guéret, 
qu'il  avait  fait  arrêter  au  moment  où  il 
partait  pour  la  Hollande;  en  1703,  de 
surveiller  la  femme  de  Lonval,  afin  de 
l'arrêter  si  elle  se  mettait  en  état  de  sortir 
du  royaume;  d'arrêter  Morain  pour  avoir 
été  au  prêche  de  l'ambassade  de  Hollande; 
Hamard,  protestant  opiniâtre;  Blette, 
«protestant  scandaleux»;  de  mettre  à 
l'Hôpital-Général  Jean  Fournier  et  Mar- 
tin, protestants  insolents,  ainsi  que 
Rolland  Genuit  et  Lafuitte;  en  170+, 
d'arrêter  la  demoiselle  Brochot  plutôt  que 
de  la  laisser  passer  en  Hollande  ;  en  1705, 
de  mettre  à  l'Hôpital-Général  la  nommée 
Bourneau,  indocile  aux  instructions,  et 
au  collège,  les  enfants  du  banquier  Simon, 
mort  dans  l'hérésie  etc. 


33 


5i4  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Parts. 

savoir  beaucoup  de  gré  d'avoir,  au  début  du  XVIII''  siècle,  osé 
dire  à  la  cour,  dans  un  mémoire  cité  par  Ruihière  (II,  294)  : 

L'inquisition  qu'on  établirait  à  Paris  contre  les  protestants  dont  la  conver- 
sion est  douteuse,  aurait  de  très  grands  inconvénients.  Elle  les  forcerait 
d'acheter  des  certificats  ou  à  prix  d'argent  ou  par  des  sacrilèges.  Elle  éloigne- 
rait de  cette  ville  ceux  qui  sont  sujets  des  princes  neutres,  indisposerait  de 
plus  en  plus  les  protestants  ennemis,  brouillerait  les  familles,  exciterait  les 
parents  à  se  rendre  dénonciateurs  les  uns  des  autres,  et  causerait  un  mur- 
mure peut-être  général  dans  la  capitale  du  royaume,  qui  doit  être  considérée 
comme  une  patrie  commune.  D'ailleurs  cette  inquisition  ne  pourrait  avoir  lieu 
ni  envers  les  Genevois,  ni  à  l'égard  des  autres  étrangers  réputés  régnicoles,  etc. 

«Un  murmure  peut-être  général»  !  Et  c'est  un  lieutenant  de  police 
qui  parle.  Nous  voici  loin  des  manifestations  enthousiastes  aux- 
quelles la  Révocation  donnait  lieu  en  i685  parmi  les  courtisans, 
qui,  au  fond,  la  blâmaient  ou  s'en  moquaient. 

Si,  pendant  qu'ils  étaient  au  pouvoir,  les  jansénistes  crurent 
habile  de  ne  pas  abolir  l'odieuse  déclaration  relative  aux  cadavres 
des  relaps,  ils  s'efforcèrent  du  moins  d'en  suspendre  l'application. 


Pontchartrain  aux  intendants  Phelypeaux,  De  Bouville,  Sanson,  D'Ableiges. 

5  août  1699. 

Le  roi,  après  avoir  de  nouveau  examiné  la  déclaration  du  29  avril  1686, 
qui  porte  que  le  procès  sera  fait  au  cadavre  ou  à  la  mémoire  des  nouveaux 
catholiques  qui,  en  mourant,  auront  déclaré  persister  en  la  R.  P.  P.,  a  juge 
qu'il  ne  convenait  plus  de  faire  traîner  les  cadavres  sur  la  claie.  Sa  Majesté 
m'ordonne  de  vous  écrire  de  l'empêcher  dorénavant,  sans  que  pour  cela  on 
cesse  de  faire  le  procès  à  la  mémoire  de  ceux  qui  seront  coupables  de  ce 
crime  (suit  la  recommandation  de  ne  pas  rendre  la  volonté  du  roi  trop  publique 
et  de  la  faire  connaître  en  chaque  occasion)  (O  '  48). 

Pontchartrain  au  premier  président  du  Parlement. 

26  octobre  1699. 

Le  roi  fit  écrire  au  mois  d'août  dernier  à  MM.  les  premiers  présidents  et 
procureurs-généraux  des  parlements,  d'empêcher  qu'on  ne  fit  traîner  sur  la 
claie  le  cadavre  des  nouveaux  catholiques  auxquels  on  ferait  le  procès,  pour 
avoir  déclaré  en  mourant  qu'ils  persistaient  dans  la  religion  protestante.  Et 
Sa  Majesté  étant  informée  que  la  peine  d'amende  honorable  à  laquelle  on 
condamne  ceux  qui,  après  ces  déclarations,  reviennent  de  leurs  maladies, 
produit  un  aussi  mauvais  eflct  que  celle  de  traîner  sur  la  claie,  Sa  Majesté  m'a 
ordonné  de  vous  écrire  d'empêcher  qu'à  l'avenir  on  ne  leur  fasse  subir  cette 
peine  d'amende  honorable,  en  tenant  la  main  cependant  qu'elle  soit  toujours 
ordonnée  par  les  jugements,  de  même  que  les  autres  peines  portées  par  la 


Mariages  et  Inhumations.  5i5 

déclaration  du  mois  d'avril  1686,  voulant  que  les  jugements  soient  exécutés  en 
tous  les  autres  chefs,  excepté  l'amende  honorable,  ce  qu'il  faudra  tenir  secret 
autant  que  possible  [Corresp.  adm.,  IV,  495). 

Ainsi  plus  de  procès  pour  les  mariages  non  conformes  aux 
ordonnances,  à  moins  qu'ils  n'aient  été  faits  par  des  ministres;  plus 
de  cadavres  traînés  sur  la  claie,  plus  d'amende  honorable  ;  malgré 
le  m3'stère  dont  on  prétendait  les  envelopper,  ces  atténuations 
honorent  le  ministère  janséniste;  mais  son  système  hybride  de 
contrainte  prétendue  modérée,  le  condamnait  à  commettre  tous 
les  autres  actes  de  persécution,  et  notamment  les  procès  à  la 
mémoire. 


Pontchartrain  à  D'Argenson. 


21  juillet  1700. 


La  femme  du  sieur  Amj'ot*  étant  morte  dans  les  dispositions  que  vous 
dites,  il  faut  que  les  juges  fassent  en  cette  occasion  leur  devoir  suivant  les 
ordonnances;  cela  est  d'autant  plus  nécessaire  que  le  sieur  Amj-ot  a,  comme 
vous  savez,  toujours  dit  qu'il  n'y  avait  que  cette  femme  qui,  par  son  opi- 
niâtreté, fit  obstacle  à  sa  réunion  sincère,  et  lorsqu'il  verra  qu'on  fera  des 
procédures  judiciaires  contre  sa  mémoire,  d'où  il  appréhendera  la  confiscation 
des  biens,  il  se  déterminera  plus  promptement  à  faire  son  devoir  et  prendre 
des  mesures  pour  le  retour  de  sa  fille  (O  '  44). 

A    quoi    D'Argenson    répondit    avec   beaucoup    de   sagesse,   le 
i^""  août  : 

Comme  nous  n'avons  point  encore  fait  le  procès  à  la  mémoire  des  protes- 
tants mal  convertis  qui  ne  sont  pas  jugés  dignes  de  la  sépulture  ecclésiastique, 
j'ai  cru  qu'il  pourrait  y  avoir  de  l'inconvénient  à  tenter  cette  procédure  par 
rapport  à  la  femme  du  sieur  Amyot.  Je  ferai  néanmoins  ce  que  vous  ordon- 
nerez; mais  permettez-moi,  s'il  vous  plait,  d'avoir  l'honneur  de  vous  repré- 
senter à  ce  sujet  que  cette  femme  allait  à  l'église,  qu'elle  écoutait  les  instruc- 
tions, qu'ainsi  elle  satisfaisait  à  une  partie  du  culte  extérieur.  C'est  vrai  qu'elle 
n'a  jamais  communié,  mais  quelle  preuve  pourra-t-on  en  avoir?  Et  comment 
pourra-t-on  prouver  qu'à  l'extrémité  de  sa  vie,  elle  se  soit  déclarée  protes- 
tante, puisque  la  garde  ni  les  domestiques  ne  le  déposent  pas,  et  qu'on  ne 
peut  le  savoir  que  par  eux?...  Ainsi,  l'on  peut  seulement  douter  du  sentiment 
intérieur,  que  la  crainte  des  lois  ni  l'aiitonlé  des  honiiiies  ne  pettvcnl  changer. 
Amyot  est  assidu  au  service  divin  et  à  la  participation  des  sacrements.  A 
l'égard  de  sa  fille,  elle  est  mariée  à  Londres  avec  un  des  principaux  médecins 
du  roi  d'Angleterre.  Ainsi,  je  ne  pense  pas  qu'il  puisse  rien  pour  son  retour, 
et  je  craindrais  que  cet  exemple  de  sévérité  mal  placée  ne  fût  d'aucun  usage  pour 
la  conversion  de  cette  famille,  et  qu'il  ne  fit  un  fâcheux  éclat  sur  le  public.  Vous 
savez  combien  les  procès  de  cette  qualité  révoltent  les  nouveaux  convertis 

i  Voir  plus  loin  le  chap.  des  emprisonnés. 


5i6  Révocation  de  l'Èdit  de  Nantes  a  Paris. 

encore  chancelants,  et,  s'ils  font  ce  mauvais  effet  dans  les  provinces,  ils  porte- 
raient un  bien  plus  grand  coup  dans  la  capitale  du  royaume,  où  l'on  a  sujet  de 
croire  que  rien  ne  se  fait  en  matière  de  cette  importance,  si  le  roi  ne  l'ordonne 
à  ses  magistrats  par  un  ordre  exprès  et  précis  {Notes  de  R.  d'Argensou,  p.  24). 

Comme  il  leur  fallait  compter  avec  les  caprices  du  pouvoir 
absolu,  les  jansénistes  avaient  parfois  d'amères  pilules  à  digérer. 
Prudemment  averti  que  les  procès  à  la  mémoire  font  un  fâcheux 
éclat  et  nuisent  grandement  à  l'État,  le  vieux  despote,  retombé 
sous  l'influence  du  confesseur,  s'écrie:  Qu'importe  l'opinion?  que 
me  fait  l'Etat?  L'Etat  c'est  moi.  Ma  volonté  n'a  point  de  loi.  Il  eût 
pu  ajouter  :  pas  plus  que  de  stabilité.  En  effet,  le  5  août  1699,  il 
autorisait  la  suppression  du  supplice  de  la  claie,  et  voici  ce  qu'il 
faisait  écrire  le  18  août  1700: 

Pontchartrain  au  procureur-général. 

J'ai  fait  voir  au  roi  l'arrêt  que  vous  m'avez  envoyé,  rendu  au  parlement 
contre  MM.  de  Boufflers  et  de  Bocquemart,  et  Sa  Majesté  m'a  paru  surprise 
de  ce  qu'il  n'a  pas  été  ordonné  que  le  corps  de  M.  de  Bocquemart  serait 
exhumé  et  traîné  sur  la  claie  ;  en  effet,  l'article  treize  de  l'édit  du  mois 
d'août  1679  ^  porte  que  le  procès  sera  fait  contre  la  mémoire  des  morts  comme 
contre  les  criminels  de  lèze-niajesté  divine  et  humaine,  et  que  les  corps  seront 
privés  de  sépulture;  suivant  cette  disposition,  il  semble  que  le  corps  aurait  dû 
être  exhumé  (O  '  44.). 

Le  roi  consentait  à  fermer  les  yeux  sur  la  conduite  des  relaps, 
pourvu  qu'elle  ne  causât  point  de  «scandale»;  mais  du  moment 
qu'ils  affirmaient  hautement  leur  adhésion  à  la  foi  proscrite,  il 
entendait  que  les  déclarations  leur  fussent  sévèrement  appliquées. 
Tel  est  le  sens  de  la  lettre  suivante,  qui  peut  paraître  obscure  au 
premier  abord. 

Pontchartrain  à  D'Argenson. 

17  octobre  1700. 

Lorsque  je  vous  écrivis  au  mois  d'août  dernier  de  faire  des  poursuites 
contre  la  mémoire  de  la  femme  du  sieur  Amyot,  médecin,  c'était,  bien  entendu, 
qu'elle  eût  déclaré  en  mourant  vouloir  persister  en  la  R.  P.  R,  et  qu'il  y  en 
eût  des  preuves,  et  comme  vous  m'avez  écrit  par  votre  lettre  du  1"'  août  que 
vous  n'aviez  encore  point  fait  le  procès  à  la  mémoire  des  protestants  mal 
convertis  qui  ne  sont  pas  jugés  dignes  de  la  sépulture  ecclésiastique,  j'ai  cru 
devoir  vous  mander  que  ce  n'est  point  l'intention  du  roi  qu'on  procède  contre 
ceux  de  cette  espèce,  et  qu'il  faut  uniquement  s'en  tenir  à  l'exécution  des 
déclarations  (O  *  44). 

'  La    Déclaration   du    i3  mars    1679    "^       d'amende  honorable,  de  bannissement  et 
stipule   contre    les    relaps    que   la   peine       de  confiscation  des  biens. 


Mariages  et  Inhumations.  017 

En  d'autres  termes,  l'intention  du  roi  est,  non  que  l'on  poursuive 
ceux  qui  peuvent  être  réputés  relaps,  ni  ceux  à  qui  le  clergé 
n'accorde  pas  la  sépulture;  mais  bien  ceux  qui  refusent  formelle- 
ment de  recevoir  les  sacrements  et  déclarent  persévérer  dans  la 
R.  P.  R.  Ce  refus  et  cette  déclaration  sont  les  seules  preuves  qui 
nécessitent  l'application  -de  la  déclaration  ;  mais  du  moment  que  ces 
preuves  existent,  il  faut  poursuivre  aussi  bien  les  morts  que  les 
malades  revenus  à  la  santé. 

Ce  fut  là  toute  la  tolérance  que  les  efforts  de  D'Argenson 
purent  obtenir.  Elle  semblerait  moins  restreinte,  si  l'on  prenait  à  la 
lettre  ce  passage  du  mémoire  qu'il  présentait  à  la  cour  en  1708 
(Fr.  7046  i°  9I  :  «  C'est  avec  beaucoup  de  raison  que  Sa  Majesté  a 
trouvé  bon  que  l'on  ne  fît  point  dans  la  ville  de  Paris  la  recherche 
de  ceux  qui  sont  morts  relaps»;  passage  en  marge  duquel  se  lit 
cette  apostille  de  Pontchartrain  :  «Le  roi  est  toujours  dans  la  même 
disposition».  Mais  D'Aguesseau  en  donne  le  véritable  sens  dans  sa 
lettre  du  14  mai  {Ibid.). 

Il  est  important  qu'on  ne  voie  aucun  changement  ni  relâchement  sur 
cette  matière  de  la  part  de  Sa  Majesté;  tout  celui  qu'on  peut  tolérer,  suivant 
l'apostille  sur  le  premier  article  du  mémoire  ci-joint,  et  suivant  l'avis  que  nous 
proposons,  M.  d'Argenson  et  moi,  se  réduit  à  un  seul  point,  qu'il  ne  sera  fait 
dans  la  ville  de  Paris  aucune  recherche  des  vivants  ni  des  morts  sur  le  fait  de 
la  religion,  pourvu  qu'il  n'3'  ait  point  d'assemblées  ni  de  scandale  public;  sur 
toutes  les  autres  choses  et  partout  ailleurs  les  édits  et  déclarations  du  roi 
doivent  être  exécutées. 

L'article  II  du  susdit  mémoire  était  ainsi  conçu  :  «L'on  prend  la 
liberté  de  demander  si  l'intention  de  Sa  Majesté  est  que  cette  tolé- 
rance soit  étendue  à  toutes  les  autres  villes  et  lieux  de  la  généralité 
de  Paris,  où  il  n'}'  a  peut-être  pas  les  mêmes  raisons  d'en  user 
ainsi».  En  marge  se  trouve  la  réponse:  «Sa  Majesté  ne  veut  pas 
que  cette  tolérance  s'étende  hors  de  la  ville  de  Paris».  L'article  III 
portait  :  «  Les  motifs  qui  ont  donné  lieu  à  se  relâcher  sur  la  con- 
damnation extérieure  des  relaps  dans  la  ville  de  Paris,  font  croire 
qu'il  est  à  propos  d'user  de  la  même  indulgence  en  faveur  de  ceux 
de  la  même  ville  qui  jouissent  des  biens  de  leurs  parents  fugitifs^  en 
vertu  de  l'édit  de  1689,  et  ne  font  aucun  exercice  de  la  religion 
cathoHque».  Et  l'article  IV:  «Sur  ce  qui  regarde  les  biens  des 
personnes  ci-devant  demeurantes  à  Paris,  qui  sont  sorties  du 
royaume  depuis  la  déclaration  du  mois  de  septembre  1699,  on 
prend  encore  la  liberté  de  demander  comment  il  plaît  à  Sa  Majesté 
qu'on  en  use  pour  raison  des  biens  qu'ils  ont  laissés  soit  dans  la 


5i8  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

ville  de  Paris,  soit  ailleurs».  En  marge  :  «Sa  Majesté  ne  veut  point 
qu'on  ait  aucun  ménagement  dans  ce  cas;  elle  veut,  au  contraire, 
que  la  déclaration  soit  exécutée  ». 

Ainsi  donc,  en  1708,  grâce  surtout  à  D'Argenson,  les  prétendus 
nouveaux  convertis  de  Paris  pouvaient  mourir  protestants  sans 
qu'on  fît  le  procès  à  leur  mémoire,  pourvu  qu'il  n'y  eût  pas  de 
scandale  public.  Ce  minimum  de  tolérance  n'était  nullement  du 
goût  de  la  plus  grande  partie  du  clergé,  qui  trouva  bientôt  moyen 
de  ramener  le  roi  à  ses  anciens  errements.  Entre  autres  plaintes 
cléricales,  nous  signalerons  celles  du  curé  de  Saint-Sulpice 
(Fr.  7046  î°  36)  contre  le  prêche  français  de  l'ambassade  de 
Hollande,  contre  la  liberté  laissée  aux  nouveaux  catholiques  de 
proposer  des  objections  à  leurs  instructeurs,  contre  les  horlogers*, 
les  médecins,  les  apothicaires,  et  surtout  les  marchands  de  vin 
hérétiques,  qui  non  contents  d'ouvrir  leurs  cabinets  aux  réunions 
proscrites,  refusaient  non-seulement  toute  instruction  quand  ils  se 
portaient  bien,  mais  encore  les  sacrements  dans  leurs  maladies,  et 
n'étaient  point  inhumés  en  terre  sainte.  —  Après  avoir,  en  1718, 
fait  repousser  les  dragonnades  que  le  maréchal  de  Chamilly  propo- 
sait de  recommencer,  et  la  mort  civile  dont  il  voulait  frapper  les 
hérétiques  en  leur  interdisant  de  passer  aucun  acte  avec  qui  que 
ce  fût,  et  d'hériter  directement  ou  indirectement  (Fr.  7046  f°  19), 
D'Aguesseau  eut  l'humiliation  méritée  de  voir  remettre  en  vigueur 
l'horrible  loi  du  29  avril  1686,  qu'il  n'avait  pas  eu  le  courage 
d'abolir,  et  de  la  voir  reparaître  avec  cette  agravation,  que  tous 
ceux  qui  refuseraient  les  sacrements  seraient  tenus  pour  relaps, 
soit  qu'ils  eussent  fait  ou  non  abjuration,  leur  séjour  en  France 
étant  «  une  preuve  plus  que  suffisante  »  de  leur  adhésion  à  l'Eglise 
romaine,  «sans  quoi  ils  n'auraient  pas  été  soufferts  ni  tolérés  dans 
le  royaume».  On  ne  tint  aucun  compte  de  la  modification  de  pure 
forme  qu'il  proposait  dans  la  rédaction  de  la  déclaration  du  8  mars 
1715  (Fr.  7046  f"  38). 

•  Ayant    refusé    de    marier    la    fille    de  eu  le  de'boire  de  la  voir  quitter  la  paroisse 

l'horloger    Gosselin,    lequel    faisait    pro-  et  aller  se  marier  dans  une  autre  avec  un 

fession  ouverte  de  la  R.  et  n'avait  jamais  orfèvre  de  Rouen, 
reçu   la   communion   catholique,    il  avait 


XXVI 


ASSEMBLÉES 


On  lit  dans  un  rapport  adressé  à  La  Reynie  le  20  septembre 
i685:  «La  veuve  Poisson,  qui  demeure  aux  Petits-Carreaux, 
continue  à  tenir  une  assemblée  de  jeunes  filles  P.  R.  et  même  de 
catholiques,  sous  prétexte  de  leur  montrer  à  coudre»  (Fr.  7052 
f°  345).  Le  5  octobre,  la  police  signalait  d'autres  assemblées 
chez  Roger  marchand  de  blé,  quai  de  l'Ecole,  beau-père  de 
deux  pasteurs;  chez  Divry,  ciseleur,  rue  de  Harlay,  qui  avait 
donné  congé  à  tous  ses  locataires  pour  loger  des  protestants  et 
avait  chez  lui  trois  ou  quatre  ministres;  chez  la  veuve  De  Varennes, 
libraire,  dont  la  boutique,  véritable  bureau  d'adresses,  était  toujours 
pleine  de  ministres.  Seignelay  écrivait  à  La  Reynie,  le  iSnovembre: 
«  Sa  Majesté  a  été  informée  que  le  sieur  de  Lalo,  conseiller  au 
parlement  de  Grenoble,  est  à  Paris,  et  qu'il  s'assemble  chez  lui 
beaucoup  de  religionnaires  »  (O'  29);  et  le  27  décembre:  «Le  roi 
a  été  informé  que,  dans  plusieurs  endroits  de  Paris  où  l'on  donne  à 
boire  du  café,  il  se  fait  des  assemblées  de  toutes  sortes  de  gens  et 
particulièrement  d'étrangers,  sur  quoi  Sa  Majesté  m'ordonne  de 
vous  écrire  de  m'envoyer  un  mémoire  de  tous  ceux  qui  en  vendent, 
et  de  vous  demander  si  vous  ne  croiriez  pas  qu'il  fût  à  propos  de 
les  en  empêcher  à  l'avenir»  (O'  29).  Dans  un  rapport  du  21  janvier 
1686,  le  commissaire  Gazon  s'exprimait  ainsi  : 

L'on  m'a  donné  avis  aujourd'hui  que,  dans  le  cabaret  du  Riche  Laboureur, 
qui  est  à  l'entrée  de  la  rue  des  Fossés-M.-le-Prince,  il  s'assemble  presque  tous 
les  soirs  des  marchands  et  des  artisans  de  la  religion  et  des  nouveaux  catho- 
liques,  où  ils   se  trouvent   quelquefois  jusqu'à  dix-huit   ou    vingt,   et  qu'ils  y 


520  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

tiennent  des  discours  scandaleux;  que  Ferdinand  fils  etLcjugc,  son  beau-frère, 
sont  du  nombre,  et  c'est  le  père  Ferdinand  qui  en  a  parlé  à  celui  qui  m'en  a 
donné  avis,  appréhendant  qu'on  ne  les  arrête  (Fr.  7o5i,  f"  41). 

Toutes  ces  réunions  n'étaient  point  des  assemblées  religieuses 
proprement  dites,  c'est-à-dire  des  exercices  de  culte;  on  n'y  parlait 
toutefois  que  de  religion  et  de  persécution,  ainsi  que  nous  l'apprend 
Delamare,  à  la  date  du  28  mars:  Huit  ou  dix  nouveaux  convertis, 
parmi  lesquels  figuraient  Rozemont  père,  ex-ancien  de  Charenton, 
le  peintre  Ferdinand,  l'ex-procureur  Blondel,  l'horloger  Sarrabat, 
l'avocat  Bruneau,  récemment  converti  au  protestantisme,  et  que 
pour  cette  raison  Delamare  appelle  «impie»,  continuaient  encore  à 
se  réunir  tous  les  soirs  au  Riche  Laboureur,  pour  «  se  fortifier  dans 
leurs  anciennes  erreurs».  Rozemont  présidait  cette  réunion, 
dogmatisant  et  exhortant  les  autres,  si  bien  qu'ils  avaient  arrêté 
entre  eux  de  ne  pas  aller  même  aux  sermons,  et  d'en  détourner 
toutes  les  personnes  de  leur  connaissance  (Fr.  7052  i"  124). 

Aussitôt  après  la  Révocation  eurent  lieu  des  réunions  d'un 
autre  genre.  «  On  s'assembla,  dit  Gaultier  de  Saint-Blancard  ',  en 
plusieurs  provinces,  dans  les  déserts,  dans  les  bois,  dans  les 
champs,  dans  les  maisons  de  | campagne,  dans  les  villes  même:  et 
M.  Le  Fèvre,  docteur  de  Sorbonne,  nous  apprend  qu'on  s'assembla 
jusque  dans  Paris».  En  effet,  nous  lisons  dans  le  Nouveau  recueil 
de  tout  ce  qui  s'est  fait  pour  ou  contre  les  protestants,  par  Jacques 
Le  Fèvre  etc.,  partie  IV,  p.  5:  «Lorsque  nous  allions  pour  les 
instruire,  nous  en  avons  trouvé  dans  Paris  et  dans  les  villages  du 
diocèse,  assemblés  et  faisant  leurs  prières  en  commun  ».  En  mars 
1686,  le  roi  fut  informé  que  plus  de  quinze  familles  de  nouveaux 
convertis,  demeurant  dans  une  maison  du  faubourg  Saint-Germain, 
y  faisaient  «les  exercices  de  la  R.  P.  R. »  (O'  3o).  Le  24  avril, 
Delamare  donnait  avis  que  le  compagnon  tapissier  Girou,  de  la  rue 
du  Plâtre,  dont  la  femme  était  blanchisseuse,  présidait  chez  lui, 
tous  les  dimanches  après  vêpres,  des  assemblées  dans  lesquelles  on 
lisait  l'Écriture  et  on  chantait  des  psaumes.  Le  dimanche  précédent, 
racontait  une  voisine,  après  la  lecture,  Girou,  qu'elle  dépeignait 
comme  un  emporté,  s'était  écrié  avec  indignation  :  Est-ce  là  la  loi 
de  Dieu  ou  celle  du  Diable?  et  plusieurs  avaient  dit:  C'est  la  loi  de 
Dieu.  Puisque  vous  le  croyez,  avait  poursuivi  Girou,  promettez- 
vous  de  persévérer  dans  cette  créance  ?  A  quoi  tous  avaient  répondu 
oui.  —  On  prétend,  ajoutait    le  commissaire,    qu'il   se   tient   des 

'  //is7.  nyologétiq.,  1688,  II,  1  r;. 


Assemblées.  Sai 

assemblées  le  dimanche  chez  un  nommé  De  La  Serre,  nouveau 
catholique,  demeurant  au  jeu  de  paume  de  la  rue  Mazarine,  et 
qu'on  y  a  fait  la  cène  à  Pâques;  mais  ce  n'est  qu'un  ouï-dire 
(Fr.  7o52  f"  140).  En  interrogeant  des  fugitifs  arrêtés  à  Vervins, 
M.  deVrevins,  comme  il  s'appelait  lui-même,  avait  découvert  qu'il  se 
faisait  des  assemblées  à  Paris,  et  il  en  informait  la  cour  par  sa  lettre 
du  26  (Arch.  Guerre}.  Le  i^'' juin,  Delamare  fît  suivre  quatre  nou- 
veaux convertis  de  son  quartier;  ils  sortirent  pu-  la  porte  Saint- 
Jacques  et,  après  avoir  traversé  la  Seine,  se  rendirent  au  fin  fond 
du  faubourg-  Saint-Antoine  dans  la  maison  d'un  porcheron,  oîi  était 
le  trône  lors  de  l'entrée  de  la  reine.  D'après  ses  conjectures,  cette 
maison  devait  être  un  lieu  d'assemblée,  et  il  proposait  de  la  faire 
surveiller  le  lendemain,  jour  de  l'Ascension  (Fr.  7082  f°  127).  Le 
10,  Seignelay  appelait  l'attention  de  La  Reynie  sur  le  sieur  de 
Saint-Gilles,  gentilhomme  de  Bretagne,  qui,  non  content  de  ne 
s'acquitter  d'aucun  des  devoirs  de  catholique,  faisait  des  assemblées 
à  Paris.  La  Reynie  lui  signifia,  le  19,  l'ordre  de  retourner  en 
Bretagne. 

Le  roi  avait  cru  que,  pour  détruire  le  protestantisme,  il 
suffisait  d'interdire  la  célébration  du  culte,  de  raser  les  temples  et 
de  bannir  les  pasteurs;  il  n'avait  prévu  ni  que  l'on  pourrait  se 
passer  de  temples,  ni  que  les  laïques  prendraient  la  place  des 
pasteurs  1,  ni  qu'une  cinquantaine  de  ceux-ci,  dont  quelques-uns 
avaient  essayé  de  rester  en  France,  ne  tarderaient  pas  à  y  rentrer. 
Il  fut  stupéfait  lorsque  D'Avaux  le  prévint  de  Hollande  que 
plusieurs  allaient  repasser  la  frontière,  déguisés  en  marchands  et  en 
cavaliers.  Aussi  s'empressa-t-il  d'ordonner  aux  intendants,  par  la 
circulaire  du  8  janvier,  de  ne  rien  négliger  pour  faire  une  punition 
éclatante  de  ces  insolents  qui  venaient  «séduire  les  nouveaux 
convertis  et  les  empêcher  de  s'instruire  de  bonne  foi  ».  Le  i5  avril 
Seignelay  écrivait  à  La  Reynie:  «A  l'égard  des  deux  ministres 
que  l'on  vous  a  dit  être  cachés  à  Paris,  Sa  Majesté  désire  que  vous 
fassiez  tout  ce  qui  est  possible  pour  les  découvrir»;  et  le  5  juin: 
«Je  vous  envoie  un  mémoire  venu  de  Hollande,  concernant  des 
assemblées  qu'on  dit  se  faire  à  Paris,  où  il  y  a  entre  autres  un 
ministre . . .  Vous  ne  pouvez  rien  faire  de  plus  utile  et  de  plus 
agréable  à  Sa  Majesté  que  de  faire  prendre  ce  ministre  »  (O'  3o). 
Delamare  disait  dans  son  rapport  du  3: 

'  De  Beaumont,  les  avocats  Carré  et  Gondut,  sieur  du  Cluzel  et  le  proposant 
Constans,  arrêtés  en  16SG;  Geoffroy  de  Isaac  Mercat,  arrêtés  en  lôSq  (voir  les 
Vivans,  comte  de  Panjas,   le  médecin  Du       Premiers  past.  du  Désert). 


522  Révocation  de  fEc/ié  de  Nautes  à  Paris. 

Un  nouveau  converti  du  faubourg  Saint-Germain  a  donné  avis,  il  y  a  liuit 
jours,  que  le  prêche  se  fait  dans  une  cave  du  faubourg,  la  nuit;  sa  femme  y  a 
été  et  sait  l'endroit,  mais  elle  ne  veut  pas  le  lui  dire.  Il  fera  son  possible  pour 
le  découvrir.  Cet  homme  est  soldat  de  la  compagnie  du  guet.  Un  garde  de  la 
gabelle  donne  aujourd'hui  le  même  avis,  il  sait  à  peu  près  le  lieu  et  connaît 
deux  des  hommes  qui  y  vont. 

La  Reynie  a  mis  en  marge  : 

Il  n'est  rien  déplus  important;  on  a  donné  avis  au  roi  qu'on  fait  des 
assemblées,  qu'il  y  a  deux  ministres  à  Paris  qui  se  déguisent  et  se  travestissent 
en  maçons,  et  que  c'est  dans  des  Ueux  divers  oîi  les  assemblées  se  font,  et 
qu'on  ne  retourne  pas  deux  fois  dans  un  même  lieu.  Ce  sont  des  gens  qui  ont 
passé  dans  les  pays  étrangers  qui  ont  assisté  eux-mêmes  à  ces  assemblées, 
qui  donnent  cet  avis  {Arc/i.  Basl.,  VIII,  416). 

Le  10,  disent  encore  les  papiers  de  La  Reynie,  on  apprit  qu'un 
des  ministres  faisant  des  assemblées  à  Paris,  se  retirait  chez  un 
médecin  suisse  du  Palais-Royal,  et  que  la  veuve  Dieufit,  demeurant 
au  bout  du  Pont-au-Change,  et  nullement  convertie  malgré  son 
abjuration,  se  mêlait  d'enseigner  la  lecture  et  le  catéchisme  aux 
enfants  des  nouveaux  convertis,  et  de  leur  donner  dans  leurs 
maisons  des  instructions  fort  dangereuses  (Fr.  7o52  f°  120). 

Dans  son  rapport  du  12,  Delamare  s'exprimait  de  la   manière 
suivante  : 

Le  soldat  Benato  a  enfin  tiré  de  sa  femme  .le  secret  des  assemblées  du 
faubourg  Saint-Germain,  où  elle  va  quelquefois  avec  les  autres  nouveaux 
convertis.  Ces  assemblées  se  tiennent  chez  la  dame  Jacob,  brasseuse,  qui 
tient  une  grande  maison.  Petite  rue  Taranne,  laquelle  a  deux  portes,  l'une  sur 
la  rue  Taranne,  et  l'autre,  rue  du  Sabot.  Il  s'y  trouve  un  ministre  vêtu  en 
cavalier,  portant  une  longue  perruque,  un  justaucorps  rouge  comme  un  mous- 
quetaire. Ils  ont  fait  la  cène  l'un  des  dimanches  entre  Pâques  et  Pentecôte. 
Elle  lui  a  dit  que  ces  assemblées  continuent  dans  le  même  lieu  oîi  ils  croient 
être  en  sûreté,  à  cause  de  l'étendue  de  la  maison  et  de  la  facilité  des  deux 
portes.  Ce  soldat  croit  qu'il  y  aura  assemblée  demain,  parce  que  ceux  de  ce 
parti  croient  que  les  catholiques  seront  trop  occupés  pour  les  observer.  Leroy 
et  Noblet  seront  demain  à  la  pointe  du  jour  au.x  environs  de  cette  maison  pour 
observer  les  deux  entrées.  Je  leur  ai  dit  que,  s'ils  reconnaissaient  qu'il  y  ait 
assemblée,  ils  courent  promptement  en  donner  avis  au  commissaire  Gazon 
(Fr.  7o52,  f"  119). 

Le  rapport  du  14  fournit  encore  à  se  sujet  quelques  ren- 
seignements : 

Il  n'y  eut  point  hier  d'assemblée  dans  la  maison  du  faubourg  Saint-Ger- 
main. La  femme  Benato  espère  savoir  mieux  dimanche  en  quel  lieu  ils  doivent 
s'assembler  et  la  demeure  du  ministre.  Elle  dit  que  ce  fut  le  dimanche  avant 


Assemblées.  523 

l'Ascension  que  ce  ministre  leur  fit  faire  la  cène,  après  avoir  reçu  à  repentance 
ceux  de  la  compagnie  qui  n'avaient  pas  encore  assisté  à  cette  assemblée  de- 
puis leur  réunion  à  l'Église  catholique. 

Enfin  un  propos  attribué  au  prisonnier  Amonnet,  ex-ancien  de 
Charenton,  mérite  aussi  d'être  rapporté. 

Le  lieutenant  du  prévôt  de  Flandres  ayant  dit  qu'Amonnet  lui  a  déclaré, 
en  chemin,  qu'il  savait  qu'à  Pâques  dernier  il  s'était  assemblé  au  moins  huit 
cents  huguenots  dans  deux  maisons  de  Paris  pour  y  faire  la  cène.  Sa  Majesté 
veut  que  vous  l'interrogiez  sur  cela  (O^  3o). 

Deux  assemblées  considérables  semblent  donc  avoir  été  tenues  le 
jour  de  Pâques;  mais  il  est  à  peine  nécessaire  de  relever  l'exagé- 
ration du  chiffre  de  quatre  cents  assistants  pour  chacune.  Les 
ambassades  seules  eussent  pu  abriter  un  si  grand  nombre  de 
personnes;  il  ne  pouvait  guère  y  avoir  à  Paris  que  de  petites 
assemblées,  mais  elles  furent  innombrables. 

Le  17  juin,  sur  l'invitation  formelle  delà  police,  le  ministre 
Douglas,  sorti  d'Ecosse  par  suite  de  son  refus  de  prêter  serment 
au  roi  Jacques,  et  logé  au  Soleil  d'or,  proche  la  place  de  la  Sorbonne, 
prenait  le  carrosse  de  Bruxelles  pour  gagner  la  Hollande  (Fr.  7054 
f°  179). 

Non  moins  irrité  que  le  clergé  par  le  retour  des  pasteurs  et 
par  l'empressement  des  foules  à  courir  au  culte  du  Désert,  le  roi 
rendit,  le  i"  juillet,  une  déclaration  portant  peine  de  mort  contre 
tout  ministre  trouvé  en  France,  et  contre  quiconque  assisterait  à 
une  assemblée:  acte  de  férocité  qui  touchait  à  la  démence:  comment 
condamner  à  mort,  près  de  deux  millions  de  personnes  !  Quelques 
jours  après,  comme  s'il  eut  pris  à  tâche  de  verser  de  l'huile  sur  le 
feu,  D'Avaux  écri\-ait  qu'un  ministre  qui  avait  traversé  Paris,  y 
avait  entendu  le  prêche  près  de  l'Échelle  du  Temple;  et  le  21, 
Seignelay  ordonnait  à  la  Reynie  de  faire  exactement  observer  les 
trois  familles  de  nouveaux  convertis  qui  demeuraient  ensemble 
dans  ce  quartier.  Il  lui  adressait  encore,  1029,  un  billet  ainsi  conçu: 

On  a  donné  avis  à  Sa  Majesté  qu'il  se  fait  de  petites  assemblées  à  Paris 
chez  les  nouveaux  convertis,  particulièrement  de  femmes,  qui,  sous  prétexte 
de  visites,  s'assemblent  pour  faire  leurs  prières  à  l'usage  de  la  R.  P.  R.,  et  on 
nomme  entre  autres  la  maison  de  la  dame  Combel,  rue  Neuve-Saint-Eustache. 
Sur  quoi  Sa  Majesté  m'ordonne  de  vous  écrire  de  faire  observer  si  cet  avis  est 
véritable.  On  accuse  encore  la  famille  des  Bigot  de  pareilles  assemblées 
(Corresp.  adm.,  IV,  35i). 

Vendu  à  la  police  et  invité  en  décembre  à  dresser  un  mémoire 
de  ce  qu'il  savait  sur  les  protestants  mal  convertis,  Louis  Monnier, 


524  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

gendre  de  l'ancien  de  Charcnton,  Gervaise,  et  l'un  des  fermiers  de 
l'abbaj^e  de  Saint-Germain-des-Prés,  dénonça  le  tailleur  Vesfeldt, 
comme  retirant  chez  lui  les  émissaires  que  les  réfugiés  de  Berlin 
envoyaient  à  Paris  pour  débaucher  leurs  parents  et  leurs  amis  ; 
Desbancs,  potier  d'étain,  agent  de  tous  les  mécréants,  et  sa  femme, 
qui  allait  de  porte  en  porte  remettre  des  lettres  et  des  livres; 
Lebeuf,  de  la  place  Maubert,  chez  qui  l'on  s'assemblait  quelquefois; 
la  femme  de  l'ancien  Bezard,  qu'il  qualifiait  de  séditieuse  à  mettre  en 
lien  de  sûreté;  le  banquier  Demeuves,  qui  entretenait  de  fréquentes 
relations  avec  les  protestants  réfugiés  en  Angleterre;  Ingrand,  cor- 
respondant avec  ceux  de  Hollande  et  d'ailleurs,  et  recevant  tous 
les  écrits  et  libelles  composés  par  les  fugitifs  ;  enfin  M"^  Léger,  de 
Saint-Quentin,  demeurant  rue  des  Bourdonnais,  qui  méditait  sa 
retraite  et  ouvrait  sa  maison  aux  assemblées.  Il  donnait,  en  outre,  le 
signalement  d'un  homme  qu'il  avait  vu  dans  une  auberge  et  qu'il 
soupçonnait  d'être  un  ministre. 

Une  assemblée  fut  surprise,  le  8  décembre,  à  l'académie  de  Du 
Breuil  rue  de  Seine,  au  faubourg  Saint-Germain  ;  on  arrêta  Du 
Breuil,  sans  doute  descendant  de  Daniel  Du  Breuil,  argentier  de  la 
grande  écurie,  inhumé  au  cimetière  Saint-Père  le  29  novembre  i63i 
(Son  frère,  Matthieu  Gaignaut,  écuyer,  sieur  du  Breuil,  avait  séjourné 
à  la  Bastille  du  12  janvier  au  16  mai;  voir  prisonniers).  Pierre 
Guillard,  Jean  Attainville,  Jacques  Caillot,  Charles  Regnaudet, 
Jacques  Luya  et  Pierre  Larriou,  arrêtés  en  même  temps,  furent 
mis  au  Grand- Châtelet,  en  janvier  1687;  les  dames,  Catherine 
Maupin,  Françoise  Mahiou,  femme  d'Attainville  et  les  trois  sœurs 
De  La  Planche,  furent  enfermées  à  la  prison  de  l'Abbaye.  On  n'osa 
leur  appliquer  la  furieuse  déclaration  du  i"  juillet. 

Le  14  février,  Ph.  Goureau,  prieur  détesté  de  Vilhers-le-Bel, 
avertissait  La  Reynie  qu'il  se  faisait  tous  les  dimanches  une 
assemblée  chez  Raguin,  serrurier,  rue  Sainte-Marguerite,  au  fau- 
bourg Saint-Antoine  (Fr.  yoSS  f°  21).  Nos  documents  ne  nous  four- 
nissent pour  le  reste  de  l'année  1687,  que  l'ordre  donné  le  16  juin, 
et  non  exécuté,  d'arrêter  le  ministre  qui  avait  visité  la  demoiselle 
Le  Coq  des  Forges,  sortie  des  Nouvelles- Catholiques  on  sait  dans 
quel  pitoyable  état  (O^  3i). 

Pour  l'année  suivante,  les  renseignements  sont  plus  abondants. 
Seignelay  écrivait,  le  16  avril,  à  La  Reynie: 

Il  vient  tous  les  jours  des  nouvelles  au  roi  qu'il  se  fait  des  assemblées  à 
Paris  entre  les  nouveaux  convertis,  et  en  dernier  lieu  on  a  assure  Sa  Majesté 
qu'il  y  avait  plusieurs  ministres  qui  devaient  leur  donner  la  cène  pendant  le 


Assemblées.  SzS 

cours  de  ces  fêtes  de  Pâques;  sur  quoi  Sa  Majesté  m'a  ordonné  de  vous  écrire 
qu'elle  veut  que  vous  choisissiez  sept  ou  huit  d'entre  les  principaux  des  nou- 
veaux convertis  qu'on  a  lieu  de  soupçonner  davantage  de  mauvaise  foi,  et  que 
vous  les  fassiez  suivre  par  des  gens  en  qui  vous  avez  toute  confiance,  pour  être 
exactement  informé  entre  ci  et  le  dimanche  de  l'octave  de  Pâques  de  tous  les 
lieux  où  ils  iront,  et  pouvoir  par  là  découvrir  si  les  avis  qu'on  a  donnés  sont 
véritables  (O^  82). 

Le  21,  Delamare  signalait  les  assemblées  qui  se  tenaient  chez 
Dargent,  rue  Montorgueil,  dans  une  maison  ayant  plusieurs  issues 
(Fr.  7062  f"  i63).  Le  26,  Seignelay  invitait  La  Reynie  à  se  rendre 
chez  la  dame  de  Rebondy,  pour  savoir  d'elle  comment  et  oi^i  se 
faisait  le  prêche  auquel  elle  avait  assisté,  d'après  sa  conversation 
avec  le  contrôleur-général  [Corresp.  adm.,  IV,  355).  Le  3i  août,  il 
écrivait  à  M.  Bossuet,  intendant  de  Soissons  : 

A  l'égard  du  ministre  qui  a  passé,  je  ne  doute  pas  que  vous  ne  fassiez 
toutes  les  diligences  nécessaires  pour  le  faire  arrêter,  s'il  est  dans  le  pays; 
prenez  la  peine  de  m'en  envoyer  le  portrait,  afin  que  je  puisse  écrire  en 
Guyenne  où  on  dit  qu'il  allait,  pour  le  faire  arrêter. 

Et  le  10  septembre,  à  M.  de  Bezons: 

Il  a  passé  dans  la  généralité  de  Soissons  un  homme  qui  a  excité  près  de 
Vervins  [Landouzy,  Lemé]  des  assemblées  de  nouveaux  catholiques,  où  l'on 
dit  qu'il  faisait  le  prédicant,  et  qu'il  devait  aller  en  Guyenne;  je  vous  en  envoie 
le  portrait  tel  qu'on  l'a  pu  avoir,  afin  que  vous  puissiez  le  faire  arrêter  s'il 
vient  dans  votre  département. 

Ayant  découvert  une  assemblée  autre  que  celle  qui  se  tenait  chez 
Dargent,  De  Villefontaine,  exempt  de  la  prévôté  de  l'hôtel,  recevait, 
le  20  octobre,  plein  pouvoir  pour  arrêter  tous  ceux  qui  s'y  trouve- 
raient et  surtout  le  prédicant. 

A  côté  de  la  police  officielle  et  plus  acharnée  encore  que  celle- 
ci  contre  les  assemblées,  il  y  avait  celle  du  clergé,  qui  adressait 
directement  au  roi  ses  renseignements  plus  au  moins  exacts.  Ceux 
qui  motivèrent  la  lettre  suivante  étaient  mêlés  d'erreurs;  car  ni 
Allix  ni  Rozemont  ne  figurent  parmi  les  pasteurs  du  Désert: 


Seignelay  à  La  Reynie. 

25  octobre  i638. 

On  a  donne  avis  au  roi  qu'il  se  tenait  souvent  des  assemblées  de  la  R. 
P.  R.  dans  une  maison  sise  faubourg  Saint-Germain,  rue  Glacière,  proche 
Saint-Sulpice,  où  était  autrefois  la  communauté  d'une  M"""  Chausson.  Cette 
maison  appartient  à  une  nommée  M™"  Dubois,  dont  le  mari  a  été  autrefois 
lecteur  à  Charenton  et  est  présentement  en  Angleterre.  On  prétend  que  les 


520  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

ministres  AUix  et  Rozemont  s'y  sont  trouvés,  et  que  cette  assemblée  doit 
recommencer  demain  mardi  26  du  présent,  entre  neuf  ou  dix  heures  du  matin; 
c'est  ce  qui  a  oblige  le  roi  de  m'ordonner  de  vous  envoyer  ce  courrier  et  de 
vous  faire  réveiller  à  quelque  heure  qu'il  arrive  à  Paris,  afin  de  faire  observer 
cette  maison  avec  tout  le  secret  possible;  attendre  que  tous  ceux  qui  doivent 
entrer  soient  arrivés,  pour  n'y  point  faire  d'éclat  que  les  ministres  n'y  soient, 
ce  qui  doit  être  le  principal  objet  de  cette  poursuite. 

Le  même  avis  porte  qu'il  se  fait  tous  les  quinze  jours  une  autre  assemblée 
chez  un  cabaretier  proche  le  pont  Saint-Michel,  dans  la  chambre  d'un  nommé 
Pezart,  homme  incommodé,  où  les  nouveaux  convertis  se  rendent  sous  pré- 
texte de  l'aller  voir.  Sa  Majesté  veut  que  vous  fassiez  aussi  observer  cette 
maison. 

Je  vous  prie  de  garder  mon  courrier  demain  jusqu'à  midi,  afin  de  m'ap- 
prendre  par  son  retour  ce  qui  aura  été  fait  au  sujet  de  l'avis  que  je  vous 
donne  (O  1  82). 

L'ordre  de  réveiller  La  Reynie  et  de  garder  le  courrier,  montre 
combien  la  cour  était  impatiente  d'apprendre  enfin  l'arrestation  d'un 
de  ces  ministres,  que  le  roi  considérait  comme  des  ennemis  per- 
sonnels. Cependant  il  devait  s'écouler  encore  plusieurs  mois  avant 
que  ce  désir  fût  satisfait. 

Le  28,  Seignelay  revenait  à  la  charge  : 

Quoique  Sa  Majesté  ne  doute  point  de  l'application  que  vous  donnerez  à 
découvrir  le  ministre  de  la  R.  P.  R.  qu'on  vous  à  dit  venir  voir  le  nommé  Des- 
rosiers, cependant  elle  me  charge  de  vous  recommander  encore  particulière- 
ment d'avoir  sur  cela  toute  l'attention  possible  (O  ^  82). 

Le  22  décembre,  Seignelay  envoyait  à  La  Reynie  une  lettre  d'après 
laquelle  des  assemblées  se  tenaient  chez  le  secrétaire  du  président 
de  La  Barroire  (O*  82),  Jean  Barbot,  sieur  du  Jard,  de  la  rue  du 
Sépulcre  (aujourd.  du  Dragon),  dont  le  frère  Gabriel  avait  en  1697 
le  titre  de  peintre  du  roi. 

Le  i''"'  mars  1889,  La  Reynie  recevait  encore  l'ordre  d'apporter 
toute  l'application  nécessaire  pour  faire  arrêter  le  ministre  qu'on 
croyait  être  à  Paris.  Il  y  en  avait  alors  plusieurs:  Paul  Cardel  et 
Cottin  arrivés  ensemble  à  la  fin  d'octobre  1688,  et  quelques  autres 
venus  depuis.  Trahi  par  une  femme  qui  l'était  allée  prendre  pour 
le  conduire  chez  une  malade,  Cardel  fut  arrêté  et  mis  à  la  Bastille 
le  2  mars,  ainsi  que  les  six  personnes  valides  trouvées  dans  la 
maison.  Une  lettre  écrite  de  Paris  le  i5  dépeint  le  prompt  relève- 
ment de  l'Église  sous  l'heureuse  influence  des  pasteurs  du  Désert: 

Il  est  vrai  que  Dieu  a  envoyé  ici  des  pasteurs  qui  ont  généreusement 
exposé  leur  vie  pour  annoncer  l'Évangile.  Ils  ont  prêché  dans  tous  les  quartiers 
de  Paris,  et  presque  tous  ceux  qu'on  appelait  nouveaux  convertis  le  sont   en 


Assemblées.  527 

effet,  aj'ant  signé  de  tout  leur  cœur  la  rétractation  de  la  malheureuse  signature 
que  la  violence  et  les  mauvais  exemples  avaient  extorquée  d'eux.  Les  exercices 
ont  é:é  fort  fréquents;  on  a  même  reçu  à  faire  profession  de  la  religion  plu- 
sieurs anciens  catholiques,  parmi  lesquels  sans  doute  il  s'est  trouvé  des  infidèles 
et  des  traîtres  qui  ont  tout  découvert.  Nos  ennemis  sachant  tout,  ont  arrêté  un 
pasteur  ..  Il  y  a  encore  d'autres  pasteurs  qui  sont  arrivés  depuis  peu;  mais  on 
a  cru  devoir  suspendre  pour  un  peu  les  assemblées,  parce  qu'on  était  trop 
découvert....  Le  courage  revient  à  ceux  à  qui  il  avait  manqué  et  commence  de 
faillir  aux  ennemis  de  la  vérité,  ils  ne  savent  où  ils  en  sont:  les  dragons,  les 
massacres,  les  prisons,  les  galères,  les  couvents,  tout  a  été  encore  inutilement 
pratiqué^. 

Quelques  années  avant  de  revenir  lui-même  en  France,  Malzac 
dépeignait  en  ces  termes  l'accueil  fait  à  ses  collègues  par  les  pré- 
tendus nouveaux  catholiques  ^  : 

Ces  pauvres  peuples  dont  les  consciences  étaient  depuis  leur  révolte  dans 
des  détresses  mortelles,  n'ont  pas  plus  tôt  vu  ces  anges  de  Dieu  qui  venaient 
les  consoler  et  les  aider  à  sortir  de  cet  abîme  effroyable,  que  ne  consultant  que 
leur  devoir  et  le  désir  qu'ils  avaient  de  réparer  leurs  fautes  passées,  ils  ont 
demandé  avec  empressement  d'être  reçus  à  la  paix  de  l'Église...  Ces  progrès 
presque  miraculeux,  que  leur  présence  et  leur  prédication  ont  faits  dans  si  peu 
de  temps,  sont  une  preuve  toute  puissante  que  Dieu  veut  se  servir  de  leur 
mo3'en  pour  rallumer  la  vérité  où  elle  avait  été  éteinte. 

Les  noms  inscrits  sur  les  tablettes  de  Cardel  donnent  une  idée 
de  l'activité  qu'il  déploj^ait  :  il  avait  pris  des  rendez- vous  avec 
Mercier,  Férouillat,  Mallet,  Garsan,  Boucher,  Bigot,  M"'^  Vaudrescal, 
Bel,  Saint-Hilaire,  Petit-Caffe,  Girard,  Chanet,  Keller,  Chalme,  M""^ 
Stepe-Makchave,  Poncet,  Delabare,  M™'^^  de  Hormarin  et  de  Blève, 
et  noté  les  adresses  d'une  vingtaine  d'autres  personnes  plus  coin- 
promises  encore  :  M™"  Amyaud,  rue  des  Marais,  chez  M.  Lesseuille, 
conseiller;  M.  de  La  Motte,  rue  Bourg-l'Abbé  ou  Greneta;  M.  de 
La  Motte,  rue  Guénégaud,  hôtel  d'Ecosse;  M.  de  Monglas,  rue  de 
Seine,  proche  la  Galère,  joignant  M.  Darsigny  ;  M"°  de  Rieux,  à  la 
ville  de  Montpellier,  rue  Saint-Honoré,  devant  l'église  Saint-Honoré  ; 
Meusnier,  rue  des  Cinq-Diamants,  au  bout  de  la  rue  Troussevache; 
Magdelaine,  horlogeur,  presque  vis  à  vis  la  rue  Charonne;  le  mar- 
quis de  Théobon,  au  grand  arsenal;  Du  Passage,  à  l'hôtel  de  Thou, 
rue  Saint-André;  M™°  Daugure  et  Carré,  rue  Tirechappe  ;  Person, 
rue  de  la  Calandre,  proche  le  Palais;  Brandanière,  rue  de  Seine, 
au  Faisan  ;  Dupré,  chirurgien,  rue  Platrière;  M™"  Caron,  Médan, 
Brécourt,  rue  Michel  le  Comte  ;  M"^  Gaillard,  rue  des  Lavandières. 

'  Vu'ir  Les  premiers  Pasteurs  du  Désert,  "  Ibid.,  p.  298. 

I,  i85. 


528  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Cardel  pratiquait  tous  les  actes  du  ministère:  célébration  de  la  cène, 
baptêmes,  mariages  et  jusqu'aux  secours  aux  malades,  comme 
l'atteste  la  note  suivante  :  «J'ai  donné  pour  Hervé,  qui  demeure  rue 
Neuve  du  Chant  de  l'Alouette,  chez  M.  Dufaye^  dont  la  femme  est 
en  couche,  7  liv.  7.  s.  6  d.  ». 

Nous  ignorons  quel  était  le  pasteur  au  sujet  duquel  Seignelay 
écrivait  à  Louvois,  le  6  avril  : 

Je  vous  envoie,  Monsieur,  l'extrait  d'une  lettre  que  je  viens  de  recevoir  et 
dont  j'ai  rendu  compte  au  roi.  Sa  Majesté  désire  que  vous  envoyiez  après 
l'homme  qui  y  est  désigné,  pour  tâcher  d'arrêter  le  ministre  qui  doit  être  parti 
avec  lui  (Qi  33). 

Le  3i  juillet,  le  traître  Braconnier,  guide  des  ministres  dans 
Paris,  avertissait  la  police  que  Cottin,  dit  La  Haye,  allait  passer 
huit  jours  à  La  Ferté-sous-Jouarre,  appartenant  au  comte  de  Roucy, 
et  donnait  la  liste  des  personnes  chez  lesquelles  ce  pasteur  avait 
fait  depuis  peu  des  assemblées  :  Martin,  horlogeur,  rue  des  Fossés^ 
vis-à-vis  la  Comédie,  à  Saint-Martin;  Orry,  aussi  horlogeur,  sur  le 
quai  Pelletier;  Dargent  et  Dubois,  autres  horlogeurs,  aux  Castors 
du  Canada;  Guy,  maître  ouvrier  en  étoffes  d'or  et  d'argent,  rue  de 
Béthisy,  au  roi  de  France;  Massène,  charron,  rue  des  Fossés-Mon- 
sieur-le-Prince  ;  Mallet,  rue  Saint-Jean-de-Beauvais.  En  automne, 
Cottin  tomba  aux  mains  des  agents  chargés  de  l'arrêter,  mais  n'y 
resta  qu'un  instant  et  réussit  à  s'enfuir.  Il  regagna  la  Hollande, 
après  avoir  exercé  son  ministère  en  Picardie,  en  Normandie  et  à 
Paris,  pendant  une  année. 

II  semble  résulter  du  billet  que  Seignelay  adressait  à  La  Reynie 
le  25  septembre  1689,  qu'un  autre  ministre  faillit  aussi  être  arrêté  à 
Paris:  «Prenez  la  peine  de  vous  informer  qui  sont  les  deux  hommes 
qui  ont  manqué  le  ministre  de  Hautecourt,  et  par  quel  ordre  ils 
agissaient,  parce  qu'on  ne  les  connaît  pas  »  (O  '  33).  II  y  eut  bien, 
en  effet,  un  personnage  de  ce  nom,  le  normand  Philipponneau,  sieur 
de  Hautecour,  pasteur  et  professeur  de  théologie  à  Saumur,  recteur 
de  l'académie  en  1673,  1679,  1682,  et  plus  tard  professeur  de  théo- 
logie à  Franeker,  où  il  mourut  en  I7i5';  mais  M.  Gagnebin  ne 
le  range  point,  peut-être  à  tort,  parmi  les  pasteurs  rentrés  en 
France  au  mépris  des  déclarations. 

A  la  suite  d'une  nouvelle  dénonciation  cléricale,  La  Reynie  fut 
invité  à  surveiller  la  rue  Mazarinc,  où  il  se  faisait  une  assemblée  du 
côté  de  la  porte  de  Bucy.  Il  s'agissait  évidemment  de  la  réunion 

>  Bullet.,  I,  3il,  VU,   42g  et  Fr.  pr.,  VIII,  225  a. 


Assemblées.  529 

présidée   par  le  comte  de  Vivans   chez  Dai;gent    et    Dubois.   Le 
7  novembre,  Seignelay  écrivait  encore  au  lieutenant  de  police  : 

On  a  donné  avis  au  roi  qu'il  se  fait  à  Montrcuil,  près  Vincennes,  des 
assemblées  de  nouveaux  catholiques  dans  une  maison  que  le  curé  du  lieu 
indiquera.  Sa  Majesté  veut  que  vous  envoyiez  quelqu'un  de  confiance  pour 
savoir  ce  que  c'est  et  arrêter  les  coupables,  supposé  que  l'avis  soit  véritable 
(01  33). 

Partis  de  Hollande  vers  le  i5  décembre,  les  ministres  De  Salve 
et  De  Malzac  s'étaient  mis  préalablement  en  rapport  avec  Cottin, 
qui  leur  avait  donné  des  adresses  et  des  empreintes  de  son  cachet, 
destinées  à  les  faire  reconnaître.  Le  premier  fut  arrêté  à  Paris,  le 
10  janvier  1690,  chez  Paradez,  grâce  à  la  trahison  du  cabaretier 
Marchant,  de  la  rue  Greneta,  ancien  catholique  qui  avait  feint 
d'embrasser  le  protestantisme  '.  Arrivé  en  France,  vers  le  milieu 
de  l'année  1689,  avec  quatre  de  ses  collègues  (Masson,  De  La 
Gacherie,  Boule,  Pierre  Plan?),  et  saisi,  le  16  avril,  chez  Mallet, 
Maturin,  dit  Lestang,  rejoignit  bientôt  Cardel  et  De  Salve  dans  les 
cachots  de  l'île  Sainte-Marguerite.  Vers  le  milieu  de  l'année,  la 
police  eut  avis  qu'une  assemblée  d'une  dizaine  de  personnes  avait 
eu  lieu,  de  dix  heures  du  soir  à  une  heure  du  matin,  sur  le  quai 
Pelletier,  chez  Girard,  cabaretier,  lequel  n'avait  permis  aux  assis- 
tants de  sortir  qu'une  demi-heure  après  le  ministre,  afin  que  nul 
ne  pût  le  suivre.  C'est  probablement  de  Maturin  ou  de  Masson 
qu'il  est  question  dans  le  billet  suivant  : 

Seignelaj'  à  La  Reynie. 

4  juillet  1690. 

Je  vous  envoie  un  mémoire  qui  a  été  donné  à  Sa  Majesté  concernant  un 
ministre  qui  est  à  Paris,  qu'il  sera  aisé  de  faire  arrêter.  Sa  Majesté  vous 
recommande  de  suivre  cet  avis  s'il  se  trouve  véritable  (O'  3^). 

Quoi  qu'il  en  soit,  Masson  alla  mourir,  dans  le  courant  de  l'année,  à 
Landouzy  près  Vervins. 

Un  ministre  d'un  tout  autre  caractère  fut  un  instant  confondu 
avec  les  héroïques  prédicateurs  qui  risquaient  leur  vie  pour  la 
restauration  de  l'Église;  nous  voulons  parler  d'Aubert  de  Versé 
qui,  sollicité  par  Bossuet  et  Fénelon,  venait  mettre  au  service  du 
catholicisme  sa  plume  vénale  et  d'une  «promptitude  à  étonner 
Jurieu  ».  Sur  le  point  d'être  mis  à  la  Bastille  en  qualité  de  huguenot, 


'  Les  premiers  past.  du  Dés.,  I,  260. 
II 


53o  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

le  transfuge  protesta  énergiquement  ;  La  Reynie  étant  allé  aux 
informations,  Seignelay  lui  répondit  le  29  novembre  : 

Le  roi  ne  se  souvient  point  d'avoir  donné  à  un  ministre  permission  de 
venir  en  France;  ainsi  Sa  Majesté  veut  que  vous  fassiez  incessamment  arrêter 
celui  dont  vous  m'écriviez  par  votre  lettre  d'hier  (O^  84). 

On  finit  par  découvrir  qu'il  était  venu  sur  l'invitation  de  Château- 
neuf  et  dans  l'intention  d'abjurer;  aussi  se  borna-t-on  à  saisir  une 
cassette  qu'il  s'était  fait  envo3œr  de  Hollande^  et  à  confier  à  l'évêque 
de  Meaux  l'examen  des  papiers  qu'elle  contenait. 

Le   II  novembre,    Seignelay   adressait  à  La   Reynie   le  billet 
suivant  : 

On  a  donné  avis  au  roi  qu'il  se  fait  des  assemblées  de  nouveaux  catlio- 
liques  jusqu'au  nombre  de  quarante  chez  le  nommé  La  Fontaine,  rue  des 
Marais,  le  long  du  jardin  de  l'hôtel  de  Liancourt;  qu'il  y  a  un  nommé  Prcssigny 
qui  en  est  le  principal  et  qu'une  femme  y  étant  morte,  on  a  fait  croire  qu'elle 
était  morte  subitement.  Sa  Majesté  m^ordonne  de  vous  écrire  de  faire  surveiller 
cette  maison  et  d'arrêter  ceux  qui  se  trouveront  coupables  (O^  84). 

En  outre,  le  9  décembre,  il  lui  donnait  l'ordre  d'arrêter  le  ministre 
qui  venait  de  quitter  Paris. 

On  verra  par  les  pièces  suivantes  que  le  clergé  continuait  d'être 
mieux  renseigné  que  le  lieutenant  de  police  sur  les  assemblées  : 

Pontcharlrain  à  La  Reynie. 

i5  janvier  1691. 

Je  vous  envoie  un  mémoire  donné  au  roi  contre  les  sieur  et  dame  de 
Braguclonnc  qu'on  accuse  de  faire  chez  eux  des  assemblées. 

18  février  1691. 

Je  vous  envoie  par  ordre  du  roi  cet  autre  mémoire  au  sujet  des  assemblées 
des  nouveaux  catholiques  qui  se  font  à  Paris,  et  Sa  Majesté  m'a  ordonné  de 
vous  répéter  qu'elle  sait,  à  n'en  pas  douter,  qu'il  se  fait  des  assemblées  dans 
ces  maisons,  qu'il  faut  que  vous  les  fassiez  observer  de  plus  près  et  que  vous 
découvriez  assurément  ce  mauvais  commerce'. 

10  décembre  1691. 

Je  vous  envoie  un  mémoire  par  lequel  vous  verrez  que  le  nommé  Farie 
accuse  la  demoiselle  Duploué  d'avoir  fait  à  Paris  une  assemblée  de  gens  de  la 
R.  P.  R.  avec  un  ministre.  Prenez  la  peine  d'observer  la  maison  de  cette 
femme  (O  >  35). 

'  A  la  date  du  lO  mars,   on  trouve  une       autie  dénonciation,    un   peu  vague,  con- 
cernant les  assemblée». 


Assemblées.  53 1 

La  police  ne  prit  sa  revanche  que  l'année  suivante  ;  toutefois  dès 
le  commencement  de  décembre,  elle  était  sur  les  traces  d'un  pasteur 
qui  tenait  des  assemblées  chez  Marie  d'Arambure,  veuve  du  sieur 
de  La  Contaudière. 


Pontchartrain  à  La  Rej'nie. 

12  décembre  1691. 

Sa  Majesté  vous  recommande  de  faire  faire  toutes  les  diligences  néces- 
saires pour  arrêter  les  ministres  accusés  de  faire  des  assemblées  dans  la 
maison  de  la  dame  du  Poitou  dont  vous  m'avez  écrit;  et  plutôt  que  de  les 
manquer,  il  faudra  faire  arrêter  ce  qui  se  trouvera  dans  la  maison,  sauf  à  les 
mettre  ensuite  en  liberté  (O'  35). 

Dans  la  nuit  du  11  février  1692,  la  police  s'empara  de  Malzac 
et  des  sept  personnes  auxquelles  il  distribuait  la  cène.  Le  3  mai, 
deux  autres  pasteurs,  dont  l'un  ne  faisait  que  d'arriver  de  Hollande, 
Giraud  et  Givrj^,  furent  également  arrêtés;  on  les  envoya  tous 
trois  aux  îles  Sainte-Marguerite,  partager  le  sort  de  Cardel,  de 
De  Salve  et  de  Maturin.  A  l'exception  de  ce  dernier,  relâché  en 
1715,  et  de  Giraud  ou  de  Givry,  les  quatre  autres  y  moururent 
privés  de  raison. 

Durant  un  séjour  de  trois  mois  et  demi,  Givry  avait  fait  à  Paris 
de  quarante  à  cinquante  assemblées  de  six  à  vingt  personnes,  et 
par  conséquent  édifié  près  de  six  cents  nouveaux  convertis.  Boule 
y  était  resté  plus  longtemps,  quatre  à  cinq  mois;  Pierre  Plan,  seule- 
ment un  mois;  De  La  Gacherie  n'avait  fait  que  passer.  A  la  fin 
d'août  1692,  les  assemblées  continuaient  encore  et  l'on  surveillait  la 
maison  des  Girardot  ;  toutefois  la  triple  arrestation  de  cette  année 
eut  pour  effet  l'éloignement  des  pasteurs  ;  en  1695,  Brousson  lui- 
même  n'osa  s'aventurer  dans  la  cité  surnommée  la  meurtrière  des 
prophètes.  Des  laïques,  notamment  le  médecin  Jean  Bonneau  et 
son  collègue  Corsil,  de  Rouen,  remplacèrent  les  pasteurs.  De  1695 
à  1700,  plusieurs  ministres  apostats  et  pensionnés  comme  tels, 
s'enhardirent  au  point  de  reprendre  les  fonctions  de  leur  ministère, 
et  furent  mis  à  la  Bastille  en  dépit  de  tous  les  prétextes  qu'ils  allé- 
guaient pour  justifier  leur  présence  à  Paris  :  Leclerc  (1697), 
Mestrezat  (1699)  et  Larpent  (1700).  Leclerc  présida  un  grand 
nombre  d'assemblées,  chez  M""=  Du  Coudray,  rue  de  la  Harpe; 
chezBagnaux,  rue  Ouincampoix;  chez  Freguevet,  au  Bourg-l'Abbé  ; 
chez  Dauvré,  rue  Saint- Jacques  ;  chez  Duglad,  rue  des  Deux- 
Boules  ;  chez  le  banquier  Haran,  rue  Bertin-Poirée. 


532  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Les   documents   relatifs   à  ces  assemblées  sont  en    très   petit 
nombre. 

Pontchartrain  à  M.'  de  La  Bourdonnaye. 

21  août  lôgS. 

L'homme  que  vous  proposez  d'envoyer  à  Paris  pour  observer  les  assem- 
blées des  nouveaux  catholiques  peut  y  être  utile,  pourvu  qu'il  soit  sensé  et 
capable  par  son  bon  esprit  d'établir  la  confiance  nécessaire  en  telles  occa- 
sions, qu'il  soit  d'ailleurs  connu  de  quelque  nouveau  catholique  considérable,  et 
qu'il  ait  déjà  par  devers  lui  quelque  preuve  ou  certitude  de  quelques  faits;  car 
s'il  n'a  que  des  vues  générales  sur  des  récits  qu'on  peut  lui  avoir  faits,  son 
voyage  sera  de  peu  d'utilité;  il  y  a  une  infinité  de  gens  qui  pensent  et  disent 
les  mêmes  choses  sans  aucune  certitude,  et  qui  donnent  tous  les  jours  des 
avis  qui  paraissent  être  assurés  par  les  circonstances,  mais  qui,  étant  suivis  e  t 
éclaircis,  se  réduisent  ordinairement  à  rien.  Voyez  donc  sur  ce  pied-là  si  vot  rc 
homme  peut  être  bon  à  quelque  chose  (O  >  Sy). 


Pontchartrain  à  La  Reynie. 

2  j  mai  1694. 

Je  vous   envoie  un  avis  concernant  des  assemblées  de  rcligionnaircs  à 
Paris  (O  1  38). 

En  1695,  1696  et  1697,  nous  ne  trouvons  pas  trace  des 
assemblées  dans  les  papiers  de  la  police.  Le  20  février  1698, 
Pontchartrain  ordonnait  à  D'Argenson  de  surveiller  Pressigny,  et 
de  tâcher  par  tous  les  moyens  d'arrêter  le  ministre  auquel  il  était 
soupçonné  de  donner  retraite.  Ce  ministre  devait  être  Jacques 
Gillet,  originaire  de  Bergerac  (Ravaisson,  XI,  87),  qui  prêchait  sous 
la  croix  en  même  temps  que  Joseph  de  La  Gacherie  et  Guillaume 
Lumière,  et  qui  après  avoir  distribué  la  cène  et  fait  des  baptêmes 
à  Paris,  à  Orléans,  Mer,  Blois,  Saumur  et  dans  le  Poitou,  gagna  la 
Hollande  au  mois  d'août  1698 ',  avec  l'intention  non  réalisée, 
semble-t-il,  de  revenir  une  seconde  fois  en  France.  Les  Etats- 
Généraux  lui  ayant  accordé,  en  1701,  la  permission  d'aller  passer 
six  mois  en  Angleterre,  il  y  a  lieu  de  supposer  que,  contrairement  à 
ce  que  nous  avons  dit  ailleurs-,  il  est  le  même  personnage  que  Jacob 
Gillet,  qui  desservait  en  1704  l'Église  de  la  Nouvelle  Patente  à 
Londres.  Il  avait  été  ramené  par  Esaïe  Ledet,  seigneur  de  Segray, 
parisien  réfugié  qui  tenait  à  Londres  une  boutique  d'épicerie  et  des 
pensionnaires,  entre  autres  Gillet  et  son  collègue  Balguerie.  En 

'  Gagncbin,  Pasteurs   de  France  réfu-  ^  Les  premiers  past.  du  Dés.,  I,  452. 

gics  en  iîulL,  p.  28. 


Assemblées.  533 

1703  informé  que  Segray  était  de  nouveau  à  Paris,  Pontchartrain 
ordonna,  le  3i  octobre,  de  l'enfermer  à  la  Bastille  en  le  prévenant 
qu'il  y  resterait  jusqu'à  ce  qu'il  eût  fait  revenir  sa  famille  ;  il  en 
sortit  pourtant  le  16  janvier  1704. 

Le  28  octobre  1698,  Pontchartrain  écrivait  à  D'Argenson  : 

Voici  une  lettre  qui  m'a  été  écrite  par  le  nommé  Blattier  au  sujet  des 
assemblées  des  religionnaires  qui  se  font  à  Paris;  je  vous  prie  d'examiner  s'il 
}'  a  quelque  fondement  à  l'avis  qu'il  donne,  et  de  suivre  cette  affaire  (O  '  42). 

Et  le  3  mars  1700: 

Le  roi  a  fait  conduire  aux  Nouvelles-Catholiques  (par  ordre  du  25  février) 
une  pauvre  fille  nommée  Claude  Le  Roux,  qui  a  déclaré  au  curé  de  Versailles 
que,  l'année  passée,  un  homme  appelé  Thomel  fit  une  exhortation  et  ensuite  la 
cène  chez  un  cabaretier  dont  elle  ne  sait  pas  le  nom,  auprès  du  couvent  des 
Prémontrés,  à  la  Croix  rouge  ^,  et  qu'il  s'y  trouva  cinquante  personnes,  aux- 
quelles on  dit  en  les  renvoyant  qu'on  ferait  la  même  chose  dans  six  mois.  Cette 
fille  ajoute  qu'elle  y  fut  menée  par  une  femme  qui  l'était  venue  trouver  exprès 
à  Versailles,  laquelle  se  nomme  Fringan  et  demeurait  alors  au  faubourg  Saint- 
Antoine,  chez  un  plombier  appelé  Forgue. 

Larpent,  dont  la  vie  est  encore  assez  mal  connue,  toucha 
comme  Mestrezat  et  Leclerc,  le  honteux  salaire  des  ministres 
apostats,  et,  comme  eux,  resté  protestant  au  fond  du  cœur,  il  venait 
exercer  clandestinement  son  ministère  à  Paris,  au  risque  des 
galères  ou  d'une  claustration  perpétuelle.  Il  était  fils  d'un  pasteur 
de  Normandie,  et  avait  obtenu,  en  i658,  pour  subvenir  aux  frais  de 
ses  études,  une  bourse  que  lui  disputait  Allix,  futur  pasteur  de 
Charenton.  Il  servit  d'abord  l'Eglise  du  Mans,  a3^ant  pour  annexes 
Ardenoy,  Loudon,  Le  Tronchay,  La  Goupillière  et  Dolon.  Le 
syndic  du  clergé  manceau  l'accusait,  en  1669,  de  violer  la  déclara- 
tion qui  défendait  aux  ministres  de  prêcher  hors  du  lieu  de  leur 
résidence.  Ce  fut  peut-être  à  dater  de  ce  moment  qu'il  reçut 
vocation  de  l'Eglise  de  Séez  (arrond.  d'Alençon,  Orne),  o\x  il  resta 
jusqu'à  son  apostasie.  Le  20  avril  i685,  sept  mois  avant  la 
Révocation,  il  abjurait  à  Notre-Dame  de  Paris,  entre  les  mains  de 
l'archevêque  ;  le  roi,  auquel  il  fut  présenté  quelques  jours  après, 
daigna  lui  témoigner  sa  satisfaction,  et  lui  ordonna  de  travailler 
à  la  conversion  de  ses  anciens  frères.  Larpent  n'eut  garde  d'y 
manquer. 

Nous  lisons,  en  effet,   dans  la   seconde   édition  de   La  France 

'  Au  carrefour  de  ce  nom. 


534  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  h  Paris. 

protestante,  II,  563,  que,  au  mois  de  janvier  1686,  tous  les  fonction- 
naires d'Alençon  convertissaient  à  l'envi  les  protestants,  et  que  nul, 
excepté  l'échevin  Deschènes,  ne  déploya  plus  d'activité  que  ' 
Larpent.  Les  moyens  qu'ils  employèrent  étaient  si  persuasifs  que, 
selon  le  Mercure  galant,  prêtres  et  moines  «  furent  accablés  par  la 
quantité  d'abjurations  ».  Toutefois  Larpent  ne  réussit  sans  doute  pas 
à  gagner  tous  les  membres  de  sa  famille;  car  on  cite  parmi  les 
réfugiés  une  demoiselle  Larpent,  qui  établit  à  Amsterdam  une 
fabrique  de  points  de  France  ou  de  dentelles.  —  Le  zèle  du 
néophyte  se  calma  peu  à  peu  et  fit  place  au  remords.  En  1700, 
nous  retrouvons  Larpent  à  Paris,  où  il  se  rendait  habituellement 
pour  distribuer  la  cène  à  des  nouveaux  convertis  aussi  peu  convertis 
que  lui-même. 

Il  y  était  mandé  parle  médecin  Jean  Bonneau,  que  l'on  a  cru 
pasteur  jusqu'à  ce  que  M.  le  baron  F.  de  Schickler  eût  démontré 
{Bnllet.,  Q."  sér.,  XVI,  3oo)  que  les  auteurs  de  La  France  protes- 
tante, l'avaient  confondu  avec  Jean-Antoine- Jacob  Bonneau,  pasteur 
à  Aubusson  de  1674^11685'.  Fils  d'un  autre  Jean  Bonneau,  pasteur 
au  même  lieu  de  1684  à  1671  (?),  il  était  né  dans  cette  ville  en  1684. 
Son  père,  «homme  d'une  piété  et  d'une  probité  exemplaires», 
n'avait  rien  épargné  pour  le  remplir  de  science  et  de  vertu.  Après 
avoir  achevé  ses  études  de  théologie  à  Genève,  dans  la  maison  du 
célèbre  professeur  Turettin,  le  jeune  homme  alla  suivre  les  cours  de 
la  faculté  de  médecine  à  Montpellier,  où  il  se  livra  à  la  débauche,  au 
dire  de  Constantin  de  Renneville,  écrivain  caustique,  médisant  et 
dépourvu  d'autorité,  qui  parait  avoir  pris  Bonneau  en  grippe  à  la 
Bastille,  peut-être  parce  que  celui-ci  ne  lui  témoignait  qu'une  médiocre 
estime.  Sans  doute  chassé  d' Aubusson  par  les  dragons,  le  médecin 
Bonneau  vint  s'établir  à  Paris  «justement  dans  le  temps  de  la 
cassation  de  l'édit  de  Nantes»,  et  ne  tarda  pas  à  présider 
de  petites  assemblées.  N'ayant  pas  reçu  la  consécration,  il 
ne  pouvait  distribuer  la  cène  et  faisait  venir  un  pasteur  pour  la 
célébrer.  Ces  observations  rectifient  ce  qu'il  y  a  d'inexact  dans  le 
rapport  rédigé,  le  20  avril  1700,  par  l'un  des  agents  du  lieutenant  de 
police  D'Argenson  : 

Deux  ministres  font  dans  Paris  des  assemblées  pour  faire  la  cène  suivant 
l'usage  de  la  R.  P.  R.  L'un  s'appelle  Larpent,  de  la  ville  de  Séez  en  Normandie, 
et  l'autre,  Bonneau,  qui  demeure  habituellement  à  Paris,   rue  de  la  Huchctte^. 

'  Corriger  les  Premiers  past.   du  Dés.,  '  Ambroise    Parc  avait   habite'  la  mcme 

I,  418.  rue. 


Assciriblccs.  535 

Larpant  vient  tous  les  ans  depuis  plusieurs  années  à  Paris,  aux  fêtes  de  Pâques 
et  de  Noël,  afin  d'y  exercer  son  ministère.  Il  arrive  quelquefois  un  peu  avant 
Pâques,  d'autres  fois  à  la  mi-carême;  et  d'autres  les  jours  gras;  mais  il  ne 
manque  jamais  d'y  passer  toutes  les  fêtes,  et  cola  sous  prétexte  de  venir 
toucher  une  pension  que  lui  fait  Sa  Majesté  et  que  paie  le  sieur  Renautier.  11  a 
envoyé  sa  femme  et  ses  enfants  en  Danemark,  où  il  les  entretient  de  cette 
pension.  II  a  logé  plusieurs  années,  ou  plutôt  plusieurs  voyages,  chez  la 
nommée  Bâillon,  née  Zacharie,  rue  de  la  Huchette,  à  l'enseigne  de  la  Bastille; 
mais  pour  cette  année,  il  n'3'  a  pas  logé,  et  il  s'est  mis  du  côté  du  Pont-Neuf: 
l'on  saura  incessamment  où  et  le  jour  qu'il  est  arrivé.  Il  partit  hier  lundi,  19 
avril,  pour  retourner  chez  lui  ou  ailleurs,  la  quinzaine  des  fêtes  étant  passée. 
Il  a  fait  la  cène,  le  jeudi  saint  dernier,  à  cette  maison  de  la  Bastille,  rue  de  la 
Huchetie,  chez  le  nommé  ParperoUe,  bon  catholique,  mais  qui  a  pour  garçon 
depuis  très  longtemps  le  nommé  Roussel,  faux  converti  de  la  ville  d'Aubusson, 
où  il  a  sa  femme  et  sa  famille,  qui,  pour  n'avoir  pas  fait  leurs  Pâques  l'année 
passée  audit  Aubusson,  furent  condamnées  à  l'amende  de  cinquante  livres. 
C'est  ledit  Roussel  qui  favorise  cette  cène,  et  prête  auxdits  sieurs  Larpent  et 
Bonneau  la  commodité  de  l'assemblée  dans  ce  logis.  Ils  font  aussi  leurs  assem- 
blées fréquentes  chez  les  nommés  Le  Roy,  au  Tambour,  rue  de  la  Huchette, 
cabaretier  religionnaire,  et  chez  le  nommé  Le  Noir',  au  Soleil,  rue  des  Noyers, 
aussi  cabaretier  rehgionnaire.  Ledit  Bonneau,  ministre  et  faux  catholique, 
feignant  de  remplir  ses  devoirs  au  service  de  l'Église,  est  l'âme  de  ces  assem- 
blées. C'est  lui  qui  fait  venir  ledit  sieur  Larpent  pour  le  seconder,  et  l'on  a 
remarqué  qu'il  ne  manque  point,  sitôt  qu'il  y  a  un  religionnaire  ou  faux 
converti  malade,  de  se  rendre  auprès  de  lui  pour  l'affermir  dans  la  R.  P.  R. 

Ledit  Bonneau  est  un  homme  de  cinquante-cinq  à  soixante  ans  [stjixante- 
six  ans],  qui  fait  le  médecin  et  demeure  rue  Saint- Victor  et  non  pas  rue  de  la 
Huchette.  Il  est  ami  du  nommé  Roussel,  homme  quasi  de  pareil  âge,  et  qui 
tient  un  magasin  de  tapisserie  pour  le  sieur  PapiroUe  (sic)  au  premier  étage 
du  corps  de  logis  de  devant  la  maison  rue  de  la  Huchette,  appelée  la  Bas- 
tille... Ledit  Papirolle  n'est  point  à  Paris,  mais  il  y  a  un  de  ses  iières  qui  ne 
se  mêle  point  du  commerce,  mais  seulement  des  aliaires  du  Palais,  qui  loge 
chez  le  nommé  Dégreville,  cabaretier,  proche  ladite  maison  de  la  Bastille.  On 
dit  qu'effectivement  on  a  fait  la  cène  cette  année  chez  ledit  Roussel,  et  que, 
pour  j' parvenir,  ledit  Roussel  fait  le  malade  pendant  deux  ou  trois  jours,  et 
pendant  lequel  temps  il  est  visité  par  ledit  Bonneau...  On  n'a  pu  me  dire  com- 
bien ils  étaient  à  la  dite  cène.  On  m'a  dit  aussi  que  ledit  Bonneau  va  de  temps 
en  temps  en  campagne,  et  qu'on  avait  voulu  l'arrêter  à  Rouen,  mais  qu'on 
l'avait  manqué...  A  l'égard  du  nommé  Larpent,  on  prétend  qu'il  est  retourné 
au  Mans,  mais  on  ne  sait  pas  où  il  peut  être  {Fr.  pr.,  2'  édit.,  II,  801). 

La  perquisition  faite  le  7  mai  chez  le  médecin,  amena  la 
découverte  d'une  lettre  de  Bonneau  père  à  Bonneau  fils,  proposant 
à  Genève,  et  d'une  «  quantité  de  livres  hérétiques  qui  marquaient 
son  obstination  »  ;  en  conséquence  il  fut  arrêté.  Interrogé  le  même 


'  Gendre  du  médecin  Corsil,  de  Rouen,       qui  présidait  aussi  des  assemblées  à  Paris 

en  1702. 


536  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

jour  par  D'Argenson,  il  nia  les  faits  allégués  contre  lui  et  n'en  fut 
pas  moins  envoyé  à  la  Bastille.  Il  avait  sans  doute  été  dénoncé  par 
l'entremise  de  Bégon,  intendant  de  La  Rochelle  •,  auquel  Pontchar- 
train  écrivait  le  19:  «J'ai  rendu  compte  au  roi  de  ce  que  vous 
m'avez  écrit  concernant  Bonneau,  qu'on  accuse  d'être  ministre.  Sa 
Majesté  veut  qu'il  soit  mis  à  la  Bastille  et  que  vous  suiviez  cette 
affaire  avec  une  attention  très  particulière»  {Arch.  Bast.,  X,  54). 
On  lit  dans  le  Journal  de  Du  Junca: 

Du  samedi  22  mai  à  trois  heures  après  midi,  Aulmont  le  jeune  a  mené  et 
remis  à  M.  le  gouverneur  un  prisonnier,...  M.  Bonneau,  religionnaire  et  mau- 
vais converti,  dont  le  père  a  été  ministre  à  Aubusson,  lequel  prisonnier  a  été 
détenu  une  quinzaine  de  jours  dans  la  maison  de  M.  Aulmont,  avant  que 
d'être  amené  ici  et  a  été  deux  fois  interrogé  par  M.  d'Argenson,...  lequel  pri- 
sonnier a  été  mis  seul  renfermé  à  la  calotte,  cinquième  chambre  de  la  tour  de 
Bretaudière-  {Arch.  Bast.,  0,254). 

Roussel  fut  sans  aucun  doute  aussi  arrêté;  car  Pontchartrain 
écrivait,  le  19,  à  Turmenges  de  Nointel,  pour  savoir  si  Pierre 
Roussel  (ou  Rousset),  âgé  de  soixante-six  à  soixante-sept  ans,  natif 
d'Aubusson,  facteur  delanommée  Lombard,  tapissière  d'Aubusson, 
demeurant  à  Paris,  rue  de  la  Huchette  et  soupçonné  d'avoir  chez 
lui  des  assemblées  de  nouveaux  convertis,  passait  dans  son  lieu 
natal  pour  bon  ou  mauvais  catholique  (O'  44). 

Quant  à  Bonneau,  ce  fut  vainement  qu'il  demanda  et  obtint  le 
certificat  suivant,  rédigé  probablement  par  un  ecclésiastique  plus 
humain  que  rigide  :  «Je  soussigné,  archiprêtre  et  curé  de  Saint- 
Séverin^,  certifie  à  tous  qu'il  appartiendra,  que  M.  Jean  Bonneau, 
docteur  en  médecine,  autrefois  proposant  dans  la  société  des  calvi- 
nistes, est  maintenant  catholique,  apostolique  et  romain  ;  qu'il  a 
demeuré  plusieurs  années  dans  ma  paroisse,  pendant  lequel  temps 
il  a  fait  son  devoir  de  catholique,  l'ayant  confessé  plusieurs  fois  et 
n'ayant  remarqué  rien  dans  sa  vie  de  contraire  aux  bonnes  mœurs. 
Fait  à  Paris  le  6  janvier  1704,  Lizot».  Selon  Renneville,  «après 
avoir  croupi  pendant  plusieurs  lustres»  à  la  Bastille ^  Bonneau, 
devenu  «un  des  fous  les  plus  incurables»  de  l'endroit,  si  maigre  et 
si  faible  qu'il  ne  fallait  que  le  pousser  légèrement  pour  le  faire 
tomber,  fut  mis  à  Bicêtre,  «l'enfer  de  toutes  les  prisons».  On  le 
faisait  communier,  et,   le  moment  venu,   on  lui   coupait  sa   barbe 

'  Il  y  avait    une  famille  Bonneau  à    La  sans  doute    provisoirement,   dans  l'église 

Rochelle,  et  une  à  Tours.  de  ce  nom. 

'  Voir  ci-dessus  II,  264..  '  llenneville  y  resta  de  1702  à  1713. 
'  Ambroise     Paré     avait     été     inliunié. 


Assemblées.  53  7 

blanche  pour  lui  donner  une  tenue  décente.  Les  pièces  qu'on  va 
voir  attestent  une  double  erreur  commise  par  l'auteur  de  L Inquisition 
française  :  ce  n'est  pas  plusieurs  lustres  que  Bonneau  passa  à  la 
Bastille,  et  ce  n'est  pas  à  Bicêtre  qu'il  fut  envoyé. 

Pontchartrain  au  supérieur  de  la  Charité  de  Charenton. 

Marly  29  avril  1705. 

Le  roi  envoie  en  votre  couvent  de  Cliarenton,  Bonneau,  dont  la  pension 
vous  sera  payée  par  Sa  Majesté  sur  le  pied  de  400  livres  par  an;  ayez-en 
grand  soin,  et  tâchez  de  rétablir  sa  santé,  s'il  est  possible  {Arch.  Bas/.,  X,  267). 

Quelques  jours  plus  tard,  Du  Junca  écrivait  dans  son  Journal  : 
«Du  mardi  5  mai  lycS  à  dix  heures  du  matin,  M.  Aulmont  le  jeune 
a  porté  l'ordre  pour  lui  remettre  Bonneau,  homme  fort  vieux,  fils 
d'un  ministre  d'Aubusson,  étant  devenu  presque  en  enfance,  pour 
le  transférer  à  Charenton  dans  la  Charité  des  bons  Pères  qui  y  sont 
établis»  {Ibid.).  Moins  au  courant  de  ce  qui  concernait  le  prison- 
nier, Pontchartrain  continue  dans  ses  dépêches  à  lui  donner  le  titre 
de  ministre,  qui  a  induit  en  erreur  notre  ami  Bordier. 


A  Phelypeaux,  intendant  de  la  généralité  de  Paris. 

24  juin  1705. 

Ordre  de  payer  à  Goupil  de  La  Pontinière,  en  vertu  de  la  déclaration  du 
i"  juillet  i686,  la  somme  de  55oo  livres,  pour  avoir  fait  arrêter,  en  mai  1700,  le 
ministre  Bonneau  '. 

A  Turgot,  intendant  de  Tours. 

3o  décembre  1705. 

Un  ministre  de  la  R.  P.  R.,  nommé  Bonneau,  qui  était  devenu  faible 
d'esprit,  et  qui  avait  été  mis  pour  cela  au  couvent  de  la  Charité  à  Charenton, 
y  est  mort  depuis  peu,  aj'ant  fait  paraître  dans  les  derniers  jours  de  sa  vie, 
assez  de  raison  pour  mériter  de  recevoir  les  sacrements  de  l'Eglise;  comme  il 
avait  quelque  bien  à  Tours,  j'ai  cru  devoir  vous  en  donner  cet  avis  afin  d'en 
avertir  les  parents  {Ibid.). 

Quel  triomphe  que  ces  communions  inconscientes  d'un  ancien  pro- 
posant! Ces  conversions  in  articulo  dcmcntiœ,  sont  d'un  nouveau 


•  Il     semble    difficile     d'admettre    que       ne  payait   qu'aux  dénonciateurs  des  pas- 
Phelypeaux  ait  versé  cette  somme,  qu'on       leurs  rentrés  en  France. 


538  Révocation  de  l' E'iit  de  Nantes  a  Paris. 

genre,  et  non  le  moins  odieux.  C'est  pourtant  à  peu  près 
celles  que  conseillait  Fénelon,  quand  il  recommandait  de  pousser 
les  malades  peu  à  peu  et  sans  violence  à  faire  des  actes  de 
catholicisme. 

Ainsi,  sans  l'ombre  d'un  doute,  c'est  bien  le  médecin  Bonneau 
qui  est  mort  à  Charenton,  et  non  un  certain  ministre  de  Tours, 
dont  l'existence  paraît  purement  imaginaire.  «  Noé  Bonneau,  dit  la 
France  protestante,  i"  édit..  Il,  8o3,  ministre  à  Tours,  emprisonné  à 
l'époque  de  la  Révocation,  perdit  la  raison,  fut  enfermé  dans  un 
couvent  de  La  Charité  {sic),  et  y  mourut  en  lyoS».  La  qualité  de 
ministre,  on  sait  où  Bordier  l'a  prise  ;  celle  de  ministre  de  Tours  a 
la  même  origine  ;  quant  au  lieu  du  décès,  c'est  par  suite  d'un 
lapsus  calami  qu'il  a  été  transformé  en  une  ville  de  la  Nièvre.  Au 
reste,  M.  Dupin  de  Saint-André,  auteur  de  V Histoire  du  protestan- 
tisme en  Tourainc,  n'a  inscrit  le  nom  de  Bonneau  que  «sous  toutes 
réserves»  (p.  264"!,  sur  l'autorité  de  La  France  protestante,  et  tout 
en  déclarant  qu'il  ne  l'a  rencontré  nulle  part  ailleurs.  Il  n^y  a 
simplement  qu'à  l'effacer. 

Le  tailleur  Lafuitte,  accusé  de  tenir  des  assemblées  chez  lui 
place  Dauphine,  de  faire  le  prophète  et  l'illuminé  et  d'avoir  empêche 
plusieurs  familles  nouvelles  catholiques  d'aller  à  la  messe,  fut  écroué 
à  la  Bastille  le  22  octobre  1700  (Ravaisson  X,  262).  On  lit  dans  les 
Registres  du  Secrétariat,  à  la  date  du  4  janvier  1702,  qu'un  collègue 
de  Bonneau,  le  médecin  Corsil,  de  Rouen,  venait  de  temps  en 
temps  à  Paris  «faire  le  prédicant,  et  affectait  de  visiter  la  plupart 
des  nouveaux  convertis  pour  les  confirmer  dans  l'erreur  »  (O  249). 
Le  1"  mai  1708,  on  lui  fit  défense  d'y  revenir,  sous  peine  d'être  mis 
à  la  Bastille.  Hamart  y  fut  enfermé  du  6  juin  1708  au  16  avril  1704, 
sous  l'accusation  d'assemblées  tenues  dans  une  maison  qu'il  avait 
louée  à  Chaillot  pour  cet  visage.  Ainsi,  de  même  qu'on  avait  tenté 
d'établir  une  sorte  de  cimetière  clandestin,  on  essayait  de  régu- 
lariser le  culte  en  le  célébrant  dans  un  lieu  spécial,  choisi  à  dessein 
hors  des  fortifications.  Des  dénonciations  haineuses  publiées  par 
Ravaisson  (XI,  85),  il  résulte  que  le  culte  était  aussi  célébré  en 
1708  au  petit  Charonne  chez  des  cabaretiers,  tantôt  chez  Payen, 
tantôt  chez  Léger  et  tantôt  chez  Michon.  L'ébéniste  Migeon,  du 
faubourg  Saint-Antoine',  disait  le  rapport  du  commissaire  Aul- 
mont,   «tient  [aussi]  assemblée  de  religionnaires  chez  lui,  particu- 


'  Sans   doute  Pierre,    fils    d'une   veuve       l'acte  d'abjuration  le  ii  janvier  iCSG  (Fr. 
et  âgé  de  vingt  ans  lorsqu'il   avait  signé       7o5i,  f"  /&). 


Assemblées.  SSg 

lièrement  les  bonnes  fêtes,  où  Saint-Amand  ',  son  beau-père,  fait 
l'office  de  ministre  ;  dans  les  assemblées  se  trouve  ordinairement 
Martin,  ciseleur,  qui  mériterait  d'être  tiré  à  quatre  chevaux,  ainsi 
que  Migeon,  à  cause  de  toutes  les  sottises  qu'il  dit  pareillement, 
journellement  tant  contre  la  religion,  l'Etat,  que  contre  la  personne 
sacrée  du  roi».  C'est  Martin,  ajoutait  le  commissaire,  qui  exhorte 
ordinairement  les  autres  religionnaires  à  la  mort.  Il  parle  également 
contre  le  roi  et  contre  le  pape  dans  les  assemblées  qu'il  préside 
chez  les  susdits  cabaretiers.  Monnoie,  marchand  de  dentelles,  qui 
faisait  annuellement  plusieurs  voyages  à  Genève  «sous  prétexte  de 
son  commerce»  et  avait  converti  plusieurs  catholiques,  faisait  partie 
du  même  groupe  qui  cherchait  à  recouvrer  la  liberté  du  culte. 
Martin,  Migeon  et  Monnoie,  sont,  dit  toujours  le  commissaire,  les 
chefs  de  plus  de  5oo  religionnaires  qui  demeurent  au  faubourg 
Saint- Antoine  ou  dans  les  environs.  Un  autre  protestant  également 
compromis  dans  ces  tentatives  de  restauration,  Fenou,  fut  écroué 
à  la  Bastille  le  2  septembre  (Ravaisson,  XI,  90).  En  vertu  d'un  ordre 
du  3i  août,  Monnoie,  Migeon  et  Saint-Amand  furent  mis  à  la 
Bastille  le  7  septembre,  et  la  fille  de  Saint-Amand  aux  Nouvelles- 
Catholiques.  Le  2  novembre.  Blette,  marchand  rubanier  de  la  rue 
Saint-Denis  et  «protestant  scandaleux»,  rejoignit  les  autres  dans  le 
donjon,  pour  y  être  instruit  par  le  jésuite  Riglet.  Saint-Amand  en 
sortit  le  19  avril  1704,  à  condition  de  se  retirer  en  Touraine. 
Migeon  ne  tarda  sans  doute  pas  à  être  relâché;  mais  on  les  reprit 
tous  deux,  car  le  i3  décembre  1704,  le  P.  Riglet,  satisfait  de  leurs 
dispositions,  demandait  pour  eux  la  liberté,  qu'on  lui  accorda  le  22. 
Mentionnons  encore  l'ordre  donné  le  5  juillet  1720,  d'arrêter 
Hoquet,  qui  faisait  à  Paris  le  prédicant  (O  255). 


•  Jean  Saint-Amand,    fils  de   Michel  et  épousait  à  Londres,   en  1687,    Pierre  Dc- 

dc  Susanr.e,  ne  à  Paris,  fut  naturalisé  an-  bonnaire  ,    de  Saint-Quentin.    Jean,     de 

glais  en  i685.    Esther,    de  Paris,    fille  de  Paris,  naturalisé  anglais  en  i6oo(Agnew\ 
Matthieu,     et    de     Marie     Bourguignon, 


XXVII 


LES  CHAPELLES  D'AMBASSADE 


L'exemple  et  les  exhortations  des  pasteurs  du  Désert  avaient 
ranimé  le  zèle  et  la  fidélité  des  protestants  de  Paris;  les  chapelles 
d'ambassade  exercèrent  pendant  tout  le  dix-huitième  siècle  une 
action  analogue,  grâce  à  laquelle  l'Eglise  réformée  et  l'Eglise  luthé- 
rienne n'eurent  qu'à  s'organiser  lorsque  parut  l'Édit  de  tolérance 
(1787). 

Les  Parisiens  empêchés  de  se  rendre  à  Charenton  par  une 
indisposition  ou  quelque  autre  raison,  allaient  au  culte  à  l'ambassade 
de  Hollande  oi^i  l'on  prêchait  en  français  *,  et  où  quantité  de  bap- 
têmes étaient  célébrés,  surtout  en  hiver.  Le  gouvernement  s'en 
plaignait  dès  avant  la  Révocation,  et  ses  remontrances  continuèrent 
encore  longtemps  après. 

Seignelay  à  Defita,  lieutenant-civil,  et  à  La  Reynie. 

17  juillet  1634. 

Le  roi  ayant  été  informé  que  dans  les  maisons  de  l'ambassadeur  de  Hol- 
lande et  des  envoyés  d'Angleterre  et  de  Danemark,  où  il  se  fait  des  exer- 
cices de  la  R.  P.  R.,  plusieurs  de  ses  sujets  y  assistent  et  même  y  font  les 
fonctions  d'ancien  et  autres  charges  des  consistoires,  ce  qui  est  contre 
l'ordre,  Sa  Majesté  m'a  ordonné  de  vous  écrire  que  son  intention  est  que 
vous  fassiez  vos  poursuites  contre  ceux  de  ses  sujets  qui  prendront  ainsi  des 
charges  dans  ces  consistoires  {Cori-esf).  adiii.,  IV,  871). 

'  Voir  ci-dessus  Balthasar  Amyraut,  I  igS. 


Les  Chapelles  cCambassade.  541 

La  Reynie  fit  sans  doute  quelques  objections  ou  demanda  quelque 
adoucissement;  car  Seignelay  lui  répondait,  le  17  août: 

Monsieur,  j'ai  rendu  compte  au  roi  de  ce  que  vous  m'avez  écrit  sur  ce 
qui  se  passe  dans  les  maisons  des  ambassadeurs,  où  l'on  fait  exercice  de  la 
R.  P.  R.,  Sa  Majesté  approuve  la  proposition  que  vous  faites  de  faire  entendre 
au  ministre  Claude  et  aux  anciens  du  consistoire  de  Cliarenton,  qu'elle  ne 
veut  pas  que  ses  sujets  fassent  dans  les  hôtels  des  ambassadeurs  aucunes 
fonctions  de  lecteur  ou  autres  semblables  charges  (O^  28). 

Les  prétentions  de  la  cour  s'étendirent  plus  loin.  «Le  troisième  de 
décembre  i685,  dit  Benoit  V  878,  le  juge  de  police  de  Paris  publia 
une  ordonnance  par  laquelle  il  était  défendu  aux  habitants  de  Paris 
qui  étaient  encore  de  la  religion  réformée,  d'assister  aux  exercices 
qui  s'en  faisaient  dans  la  maison  des  ambassadeurs  et  des  autres 
ministres  des  puissances  étrangères». 

Dans  le  courant  du  même  mois,  on  saisit  un  ballot  de  livres  de 
la  Confession  d'Augsbourg,  adressé  à  l'envoyé  de  Danemark,  et 
tous  les  exemplaires  en  furent  brûlés  par  ordre  du  roi  (O*  29).  Le 
14  janvier  1686,  La  Re3mie  reçut  l'ordre  d'empêcher  les  assemblées 
de  la  R.  P.  R.  qui  se  faisaient  aux  ambassades  (O  ^  3o).  Une  note 
du  23  nous  apprend  que  Sa  Majesté  faisait  surveiller  la  maison  de 
renvo3ré  de  Brandebourg,  et  l'avait  menacé  de  le  faire  renvoyer  par 
l'Electeur,  s'il  continuait  à  retirer  chez  lui  des  protestants.  Au  mois 
de  février,  plusieurs  Françaises  qui  étaient  mariées  à  des  Hollandais 
et  qu'on  avait  enfermées  dans  des  couvents,  furent  relâchées  en 
faveur  de  leurs  maris,  mais  avec  défense  de  faire  exercice  de  leur 
religion  dans  le  royaume  {Btillct.,  2^  sér.,  XV,  4o5),  En  avril,  un  jeu 
de  cartes  jeté,  peut-être  par  mégarde,  d'une  fenêtre  de  la  maison 
de  l'envoyé  de  Brandebourg  au  moment  du  passage  du  saint- 
sacrement,  irrita  vivement  le  clergé  ;  mais  le  roi  consulté  sur  cette 
prétendue  injure,  eut  le  bon  esprit  de  répondre  qu'il  n'y  avait  rien 
à  faire  (O  '  3o).  Le  premier  dimanche  d'août,  Desgrez  et  ses  acolytes 
a3'ant  fait  le  guet,  à  l'heure  du  prêche,  auprès  des  ambassades  de 
Brandebourg  et  de  Danemark,  en  virent  sortir  une  quinzaine  de 
dames.  Ils  en  suivirent  trois,  habillées  de  brocart  à  grands  ramages, 
qui  se  rendirent  à  la  Chasse  royale,  vis  à  vis  la  barrière  Saint- 
Honoré  (Fr.  7o53  f°  246).  On  apprit  huit  jours  après  qu'elles  demeu- 
raient rue  Mazarine,  chez  Beck,  résident  de  l'Électeur  de  Brande- 
bourg. Le  i3,  Seignelay,  écrivait  à  La  Reynie: 

A  l'égard  des  nommés  Mamel  et  Pinart,  le  roi  veut  que  vous  vérifiiez  si 
c'est  par  simple  curiosité  qu'ils  ont  été  au  prêche  chez  l'ambassadeur  d'Angle- 


542  Revocation  de  t Edit  de  Nantes  à  Paris. 

terre,  ou  si  c'est  par  quelque  mauvaise  disposition  sur  la  religion,  parce  que, 
dans  le  premier  cas.  Sa  Majesté  estime  qu'une  réprimande  de  M.  l'archevêque 
doit  suffire;  mais  dans  le  second,  il  serait  à  propos  d'avoir  une  conduite  plus 
sévère  à  leur  égard  (O  ^  3o). 

Informé  le  11  septembre  qu'une  tonne  de  livres  venait  d'être 
adressée  à  l'envoyé  de  Brandebourg,  le  roi  donna  sur  le  champ 
l'ordre  de  la  confisquer  s'il  y  avait  lieu,  c'est-à-dire  si  ces  livres 
concernaient  la  religion.  A  la  fin  du  mois  suivant,  une  nouvelle 
atteinte  fut  portée  aux  droits  des  ambassadeurs  :  nonobstant  sa 
qualité^  un  laquais  de  l'ambassadeur  de  Hollande  fut  poursuivi  pour 
une  faute  légère  et  condamné  à  trois  années  de  bannissement;  or,  le 
21  février  1687,  Colbert  de  Croissy  invitait  Harlay  à  le  renvoyer  à 
son  maître,  parce  que,  loin  de  mériter  une  si  sévère  condamnation, 
il  ne  méritait  pas  même  l'emprisonnement  (0'3o  et  Fr.  1 7421  f°  1 55). 

La  défense  d'assister  au  culte  des  ambassades  fut  réitérée  à 
maintes  reprises  et  toujours  sans  succès.  Le  16  janvier  1687, 
Seignelay  écrivait  à  La  Reynle: 

Le  roi  étant  informé  qu'il  s'assemble  un  grand  nombre  de  bourgeois  de 
Paris  nouveaux  catholiques  dans  les  maisons  des  envoyés  de  Danemark  et 
de  Brandebourg,  Sa  Majesté  m'ordonne  de  vous  écrire  que  son  intention  est 
que  vous  preniez  des  mesures  pour  les  faire  arrêter  en  disposant  un  assez 
grand  nombre  d'archers  pour  n'être  point  en  état  de  craindre  rien  de  la  part 
des  domestiques  desdits  envoyés,  voulant  que  le  procès  soit  fait  aux  coupables, 
afin  d'acquérir  par  ce  moyen  la  preuve  que  ces  ministres  donnent  retraite 
dans  leurs  maisons  aux  sujets  de  Sa  Majesté  pour  y  faire  l'exercice  de  la  R. 
P.  R.  (O  1  3i). 

Un  rapport  de  police,  signé  Olivier  Cellier  et  daté  du  26  janvier,  est 
ainsi  conçu: 

J'ai  été  chez  l'envoyé  de  Brandebourg  dans  le  lieu  où  ils  font  leur  assem- 
blée; je  m'y  suis  trouvé  le  premier  et  ai  exactement  observé  tous  les  visages 
qui  ont  paru;  j'ai  vu  cinq  personnes  qui  ont  chanté  en  français,  j'en  ai  suivi  un, 
lequel  a  fort  observé  ma  contenance;  je  l'ai  suivi  jusque  dans  la  rue  des 
Lavandières.  Je  l'ai  vu  entrer  dans  une  porte  entre  deux  portes  carrées, 
vis-à-vis  M.  Boulo,  chirurgien. 

L'homme  que  j'ai  observé  a  bien  quarante  ans;  il  a  le  visage  un  peu 
carré,  les  yeux  et  la  face  un  peu  enflammés;  il  a  une  assez  grande  épce  à 
garde  d'acier  très  luisant,  le  justeaucorps  gris  un  peu  brun. 

Certains  aumôniers  ne  se  bornaient  pas  à  accueillir  dans  leur 
chapelle  les  prétendus  nouveaux  convertis;  ils  remplissaient  en 
quelque  sorte  les  fonctions  de  pasteur  du  Désert;  celui  de  l'am- 
bassade de  Hollande  présidait  de  petites  assemblées  à  Paris  et  à  la 


Les  Chapelles  d'ambassade.  043 

campagne,  sous  prétexte  de  promenade,  notamment  chez  M""^ 
d'Heucourt  qui,  pour  ce  fait,  fut  mise  à  la  Bastille;  si  bien,  écrivait 
Seignelay,  qu  «un  nombre  considérable  de  personnes  »  était  victime 
de  «la  mauvaise  conduite  de  ce  ministre».  Au  mois  de  septembre, 
Colbert  de  Croissy  porta  plainte  contre  lui  à  l'ambassadeur;  il  se 
plaignit  aussi  à  l'envoyé  de  Danemark  de  ce  que  son  ministre  avait 
visité  un  colonel  danois  qui  était  à  l'extrémité.  Nous  ne  savons  pas 
le  nom  du  second  chapelain;  quant  au  premier,  bien  différent  de  son 
prédécesseur  *  lequel  avait  abjuré,  c'était  un  pasteur  sorti  de  France 
qui  s'appelait  Jacob  Galle.  Au  sj^node  tenu  à  Utrecht  en  avril  1689, 
il  rendit  compte  de  la  manière  dont  il  avait  exercé  depuis  plusieurs 
années  son  ministère  auprès  de  l'ambassadeur,  et  fut  déclaré 
appelable  dans  les  Eglises  de  Hollande. 

L'aumônier  danois  continuant  de  se  rendre  aussi  utile  que 
possible  aux  protestants,  le  commissaire  De  Loire  dressait  procès- 
verbal  contre  lui  en  1692,  et  le  roi  fît  parler  à  M.  de  Meyercron 
pour  obtenir  que  son  chapelain  ne  fît  aucune  fonction  du  ministère 
hors  de  l'ambassade.  «Il  y  a  apparence  que  cela  sera  exécuté», 
disait  une  dépêche  ministérielle  du  3o  novembre.  Le  5  octobre  lôgS, 
Sa  Majesté  faisait  encore  signifier  à  M.  de  Meyercron  qu'elle  ne 
voulait  pas  qu'il  souffrit  à  l'ambassade  d'autres  baptêmes  que  ceux 
des  enfants  danois.  Les  dépêches  suivantes,  adressées  à  D'Argenson, 
attestent  qu'un  simple  chapelain  remplissant  fidèlement  son  devoir, 
tenait  autant  de  place  dans  les  préoccupations  du  roi  que  la  guerre 
européenne  et  le  traité  de  Ryswick. 

2  janvier  1698. 

Le  roi  veut  que  vous  continuiez  à  faire  observer  avec  toute  l'attention 
possible  s'il  est  vrai  que  des  Français  aillent  aux  exercices  chez  M.  l'envoj'é 
de  Danemark,  et  prenez  la  peine  de  me  mander  jour  par  jour  ce  que  vous  en 
apprendrez. 

21  janvier  1698. 

Continuez  à  faire  observer  les  sujets  du  roi  qui  vont  aux  exercices  chez 
M.  l'ambassadeur  de  Danemark,  et  faites  en  sorte  qu'on  en  puisse  connaître 
quelques-uns  et  savoir  leur  demeure  à  Paris,  parce  que  suivant  cela  il  sera 
bon  de  les  faire  punir. 

3o  janvier  1698. 

S'a  Majesté  trouve  qu'avant  de  faire  saisir  ses  sujets  qui  vont  aux  exer- 
cices chez  l'ambassadeur  de  Danemark,  il   sera  bon  de  faire  la  tentative  que 

'  Vuir  cliap.  Pasteurs  et  anciens,  U,  i3. 


544  Révocation  de  l'Edii  de  Nantes  à  Paris. 

vous  avez  proposée,  en  observant  la  maison  où  le  ministre  de  cet  ambassa- 
deur doit  aller;  après  on  sera  en  état  de  prendre  sur  ce  sujet  les  résolutions 
qui  conviendront. 

28  mai  1638. 

Le  roi  fera  parler  à  l'envoyé  de  Danemark  sur  les  visites  que  son  ministre 
rend  au  baron  de  Pibrac  et  à  d'autres  nouveaux  catholiques  (O  '  42). 

Dans  cette  même  année  1698,  marquée  par  une  recrudescence  de 
la  persécution,  les  ambassades  anglaise  et  hollandaise  ne  donnaient 
pas  moins  d'inquiétude  au  roi  que  celle  de  Danemark.  Pontchartrain 
écrivait  le  26  février  à  D'Argenson  : 

Tout  ce  que  vous  m'écrivez  concernant  la  maison  de  milord  Portland  est 
très  exact;  il  faut  s'informer  si  les  Français  qui  mangent  chez  lui  y  mangent 
gras  (O  '  42). 

On  lit  dans  une  correspondance  de  Paris  datée  du  3i  mars  et 
adressée  à  la  Gazette  de  Harlem  : 

Le  lieutenant  du  guet  a  été  faire  des  excuses  au  nom  de  M.  d'Argenson, 
lieutenant-général  de  police,  au  comte  de  Portland,  envoyé  extraordinaire  de 
Sa  Majesté  le  roi  d'Angleterre,  à  cfiuse  de  l'arrestation  du  sieur  Wicars  ',  un 
des  aumôniers  de  Son  Excellence,  dont  on  ignore  le  caractère  et  qu'on  a  arrêté 
sur  le  bruit  qu'il  officiait  dans  les  maisons  des  nouveaux  convertis  {Biiilcf., 
3"  sér.,  II,  559). 

Le  Mercure  historique  d'avril  (p.  411),  est  un  peu  plus  explicite: 

On  avait  fait  une  affaire  à  M.  Wicart,  premier  chapelain  de  l'ambassadeur 
anglais...,  mais  la  chose  fut  terminée  de  la  manière  qu'il  le  pouvait  souhaiter. 
On  accusait  cet  ecclésiastique  de  s'être  ingéré  d'administrer  la  communion  à 
d'autres  protestants  qu'à  ceux  de  la  suite  de  l'ambassade,  et  en  particulier  au 
dénonciateur,  qui  était  celui  qui  avait  formé  l'accusation.  Mais  cette  affaire  fut 
si  bien  éclaircie,  et  le  dénonciateur  convaincu  si  clairement  de  friponnerie  et 
d'imposture,  qu'il  fut  conduit  en  prison  par  le  même  exempt  qui  l'avait  amené 
pour  le  confronter  à  ce  chapelain  dans  une  maison  particulière,  où  il  avait  été 
invité  à  diner  avec  quelques  amis.  M.  d'Argenson,  lieutenant-général  de 
police,  envoya  quelques  jours  après  le  lieutenant  du  guet  pour  faire  excuse  à 
milord  Portland  de  l'insulte  qui  avait  été  faite  à  son  aumônier. 

Le  17  avril,  Pontchartrain  ordonnait  de  continuer  d'envoyer  un 
agent  de  police  au  prêche  de  l'ambassade  anglaise  pour  voir  ce  qui 
s'y  passait,  et  le  12  mai,  d'arrêter  Berquet  et  Monché,  qui  fréquen- 
taient ce  culte. 


'  Le  Bulletin    porte:   Wicat;   nous  prd-       ferons  Wicars,  que   donne   la  Ga~^ctte  de 

Harlem . 


Les  Chapelles  d'ambassade.  045 

Le  9  juin,  Torcy  reçut  l'ordre  de  parler  à  l'ambassadeur  de 
Hollande  pour  l'empêcher  de  recevoir  à  son  culte  les  protestants 
mal  convertis.  Le  même  jour,  le  roi  approuvait  la  conduite  de 
D'Argenson,  qui,  pour  la  fête  du  saint-sacrement,  avait  fait  tendre 
devant  la  maison  de  cet  ambassadeur  sans  lui  en  parler.  Le  monarque, 
parfois  si  hautain,  recourait  donc  aux  petites  surprises  de  la  plus 
vulgaire  habileté  ;  le  billet  suivant  en  fournit  une  nouvelle  preuve, 
en  même  temps  qu'il  témoigne  de  la  versatilité  du  despote. 

Pontchartrain  à  D'Argenson. 

23  juin  1698. 

Je  vous  écrivis  dernièrement  que  vous  aviez  bien  fait  d'empêcher  que  le 
nommé  Lantissier,  genevois,  fît  baptiser  son  enfant  par  le  ministre  de  l'envoyé  de 
Brandebourg;  Sa  Majesté  a  depuis  changé  de  sentiment  et  m'ordonne  de  vous 
écrire,  non  pas  de  permettre,  mais  de  tolérer  que,  tant  ce  genevois  que  les 
autres  étrangers  non  naturalisés  qui  sont  à  Paris,  puissent  faire  baptiser  leurs 
enfants  par  les  ministres  des  ambassadeurs,  soit  dans  leurs  hôtels,  soit  dans 
le  lieu  de  la  naissance  de  ces  enfants,  pourvu  que  ce  soit  sourdement,  sans 
aucune  démonstration  extérieure  qui  puisse  marquer  une  approbation  de  la 
part  du  roi  ou  des  magistrats  (O  1  42). 

D'Argenson  était  invité,  le  2  décembre,  à  prendre  des  ren- 
seignements sur  une  demoiselle  de  La  Poterie,  qui  allait  trop  souvent 
au  prêche  de  l'envoyé  de  Brandebourg  (O  '  42).  Lemaire,  bourgeois 
de  Châteaudun,  et  sa  femme,  qui  fréquentaient  le  même  prêche, 
furent  arrêtés  par  ordre  du  20  janvier  1699  et  mis  à  l'Hôpital- 
Général  pour  y  être  instruits»  (!),  et  le  roi  fit  faire  à  ce  sujet  de 
nouvelles  observations  à  l'envoyé.  Le  24  février,  Dupuis,  papetier, 
qui  avait  été  aussi  à  ce  prêche,  reçut  une  forte  réprimande  accom- 
pagnée de  menace,  et  Torcy  fut  obligé  de  parler  de  nouveau  à 
l'envoyé  sur  la  trop  grande  facilité  qu'il  donnait  de  fréquenter  son 
culte.  A  la  date  du  29  avril,  on  ht  dans  les  Registres  du  Secrétariat: 

Le  roi  fera  parler  de  nouveau  à  M.  l'ambassadeur  d'Hollande,  sur  la  liberté 
que  son  ministre  se  donne  d'attirer  les  sujets  de  Sa  Majesté  au  prêche. 

A  M.  de  Torcy. 

29  avril  1699. 

Nonobstant  les  ordres  que  M.  l'ambassadeur  d'Hollande  a  donnée  à  son 
ministre  de  n'attirer  à  son  prêche  aucun  des  sujets  du  roi,  on  a  eu  avis  que, 
le  jour  de  Pâques  dernier,  on  vit  sortir  de  sa  maison,  par  la  porte  de  derrière, 
cinq  personnes  qui  avaient  assisté  au  prêche  et  à  la  cène;  on  y  remarqua  entre 
autres  deux  femmes  masquées  à  qui  le  ministre  donna  la  main  en  les  condui- 
sant (O  '  43). 

II  3S 


546  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  a  Paris. 

A  D'Argenson. 

14  octobre  1699. 

Le  roi  fera  parler  fortement  à  M.  l'envoyé  de  Danemark  sur  ce  que  son 
ministre  s'ingère  de  voir  indifféremment  les  malades  de  toute  nation. 

A  M.  de  Torcy. 

i5  octobre  1699. 

Le  roi  a  été  averti  que,  nonobstant  les  ordres  que  M.  l'envoyé  de  Danemark 
a  donnés  à  son  ministre  de  se  contenir  dans  ses  bornes  et  de  ne  voir  d'autres 
malades  que  les  gens  de  la  suite  de  l'envoyé,  il  se  donne  de  grands  mouve- 
ments pour  en  voir  de  toute  nation  sans  distinction.  En  dernier  lieu,  le  sieur 
de  BizeroUes,  gentilhomme  saxon,  mourut  le  5°  de  ce  mois,  dans  un  hôtel 
garni  au  faubourg  Saint-Germain;  quelques  prêtres  de  Saint-Sulpice  s'y  pré- 
sentèrent, mais  ils  y  trouvèrent  ce  ministre  et  se  plaignent  de  ce  qu'il  s'est 
donné  cette  Hcence  en  plusieurs  autres  occasions,  sur  quoi  Sa  Majesté  m'a 
ordonné  de  vous  écrire  d'avertir  M.  l'envoyé  de  Danemark  que,  si  ce  ministre 
ne  se  renferme  pas  dans  ses  bornes,  Sa  Majesté  ne  pourra  se  dispenser  de  le 
faire  arrêter  (O  '  48). 

René  de  Lestang,  sieur  de  Villaines,  protestant  zélé  qui  forti- 
fiait ses  coreligionnaires,  s'attira  également  i'animadversion  de  la 
cour,  ainsi  que  l'attestent  les  billets  suivants  : 


A  D'Argenson. 

i3  janvier  1703. 

Le  roi  fera  dire  à  M.  l'ambassadeur  d'Hollande  de  se  défaire  du  sieur  de 
Villaines,  qui  lui  sert  d'écuyer,  et  après  que  vous  serez  certain  qu'il  aura  été 
congédié,  Sa  Majesté  veut  que  vous  le  fassiez  arrêter  et  conduire  à  la  Bastille. 


A  M.  de  Torcy. 

i3  janvier  1700. 

M.  l'ambassadeur  d'Hollande  a  pris  depuis  six  mois  à  son  service  un 
homme  d'auprès  de  Blois,  nommé  De  Villaines,  qui  sert  auprès  de  M""  l'am- 
bassadrice en  qualité  d'écuyer;  c'est  un  très  mauvais  ca'holique,  mal  inten- 
tionné, qui  n'a  pris  cet  emploi  qu'à  intention  de  s'absenter  du  royaume  avec 
sa  famille. 

A  D'Argenson. 

10  février  1700. 

Sa  Majesté  a  fait  dire  deux  fois  à  M.  l'ambassadeur  d'Hollande  do  se 
défaire  du  sieur  de  Villaines,  et  il  n'y  a  lieu  de  douter  qu'il  ne  le  fasse  inces- 
samment; mais  si  dans  huit  jours  il  n'était  pas  sorti  de  chez  lui,  Sa  Majesté 
veut  que  celui  que  vous  avez  chargé  de  l'arrêter,  prenne  les  mesures  justes 
pour  le  prendre  hors  de  la  maison  de  l'ambassadeur  et  qu'il  le  mène  en  prison. 


Les  Chapelles  d'ambassade.  547 

A  M.  Magaloti  et  aux  commandants  de  Dunkerque,  Tournay,  Cambrai,  Lille. 

16  février  1700. 

M.  l'ambassadeur  d'Hollande  a  depuis  peu  congédié  un  Français  nommé 
De  Villaines,  nouveau  catholique,  qui  lui  servait  d'écui'er,  et  on  assure  que, 
le  12  de  ce  mois,  il  est  parti  de  Paris  avec  sa  femme  et  son  fils,  à  intention  de 
passer  en  Hollande;  il  est  à  croire  qu'il  se  dira  Hollandais  et  domestique  de 
M.  l'ambassadeur,  à  la  faveur  d'un  grand  nombre  de  lettres  dont  il  n'aura  pas 
manqué  de  se  munir.  Le  roi  m'ordonne  de  vous  écrire  de  le  faire  arrêter  avec 
ceux  de  sa  famille  qui  l'accompagnent  (O  '  \\). 

Le  lendemain  on  se  ravisa,  et  dans  la  pensée  que  De  Villaines 
pouvait  bien  n'être  pas  sorti  de  Paris,  D'Argenson  reçut  l'ordre  de 
l'y  faire  chercher. 

Trois  ans  plus  tard,  la  police  poursuivait  encore  son  impuis- 
sante lutte  :  l'ordre  d'emprisonner  Pilouin,  s'il  retournait  au  prêche 
de  l'envoyé  de  Danemark,  et  de  voir  si  ce  prêche  se  faisait  en 
français,  est  du  28  avril  1708;  celui  d'arrêter  la  couturière  Bornet, 
si  elle  y  avait  assisté,  est  du  28  mai.  Il  semble  que  la  prédication 
s'y  faisait,  non  en  danois,  mais  en  français  ;  en  effet,  Pontchartrain 
écrivait  le  i3  juin:  «Sa  Majesté  ne  souffrira  point  que  M.  l'envoyé 
de  Danemark  fasse  prêcher  chez  lui  en  une  autre  langue  que  la 
sienne».  En  même  temps  il  ordonnait  l'arrestation  de  la  nommée 
Bornet,  de  l'impasse  de  Matignon;  de  Morin,  marchand  de  vins  de 
la  rue  Aumaire;  de  Dargent,  marchand  de  vins  de  la  Croix-Rouge; 
de  l'horloger  Dubois,  de  la  rue  Mazarine  ;  de  M""^  Desbancs,  potière 
d'étain  de  la  rue  Dauphine,  et  de  Marie-Anne  Séguin,  qui  tous 
avaient  été  à  ce  culte. 

Le  6  août  1704,  il  fut  interdit  aux  aumôniers  d'ambassade 
d'avoir  pour  domestiques  des  Français  protestants  (O  25i).  On  ht 
dans  les  Notes  de  René  d'Argenson,  à  la  date  du  19  septembre 
(p.  ii5): 

Nous  avons  ici  quelques  genevois  qui,  après  s'être  mariés  avec  des  pro- 
testantes au  prêche  de  M.  l'envoyé  de  Danemark  ou  en  présence  d'un  des 
ministres  de  la  R.  P.  R.  qui  sont  auprès  des  régiments  suisses,  font  baptiser 
leurs  enfants  dans  le  même  prêche  au  lieu  de  les  porter  à  l'église.  Le  nommé 
Lantissier,  horloger,  est  de  ce  nombre. 

Une  ordonnance  du  i3  mars  1719,  renouvelée  le  19  juillet 
1720,  puis  en  1722,  1724,  1726,  1740,  stipulait  la  peine  de  l'empri- 
sonnement contre  les  nouveaux  catholiques  qui  assisteraient  au 
prêche  des  ambassades  de   Hollande    et  d'Angleterre.   En  1720, 


548  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Barbe,  chapelain  de  l'ambassade  de  Hollande,  qui  se  fit  plus  tard 
catholique,  convertit  au  protestantisme  l'abbé  d'Entragues.  Celui-ci 
fut  en  conséquence  arrêté  à  Lille,  et  enfermé  comme  fou  à  Cha- 
renton. 

Durant  les  huit  années  de  son  séjour  à  Paris  (i 719-1727), 
l'ambassadeur  hollandais  Hop  ne  se  borna  point  à  ouvrir  sa  cha- 
pelle à  ses  coreligionnaires,  il  s'entremit  en  leur  faveur  auprès  des 
ministres  du  Régent,  sans  oublier  les  pasteurs  du  Désert  ni  les 
galériens,  et  mérita  le  titre  de  protecteur  de  l'Eglise  réformée  de 
France.  Le  culte  célébré  en  français  attirait  dans  sa  chapelle  une 
foule  telle,  qu'il  fallut  célébrer  deux  et  même  trois  services  par 
dimanche,  afin  d'exciter  le  moins  possible  l'animadversion  de  la 
police.  L'ambassade  est  trop  petite  pour  contenir  tout  le  monde, 
écrivait  en  1720  le  chapelain  Guiton.  Dans  une  lettre  de  la  même 
année,  M"'^  de  Villarnoul  parle  d'assemblées  de  700  personnes. 
Basnage  parle  à  son  tour  de  i5oo  communiants.  Le  chiffre  des 
décès  enregistrés  par  les  chapelains  hollandais  n'est  pas  en  rapport 
avec  celui  des  assistants  au  culte.  De  1720  à  1779  nous  comptons 
environ  2000  décès,  soit  84  par  an,  nombre  qui  multiplié,  suivant 
l'usage,  par  40,  ne  donnerait  qu'une  moyenne  de  i36o  protestants. 
Sous  les  ambassadeurs  Portland,  Stairs  et  Sutton,  le  culte  se  célé- 
brait en  français  à  l'ambassade  anglaise,  et  lorsque  lord  Walpole 
se  départit  de  cette  habitude,  Hop  s'en  plaignit  à  l'archevêque  de 
Cantorbéry.  L'église  de  l'Oratoire  possède  le  registre  des  premières 
communions  faites  à  l'ambassade  de  Hollande  de  1727  à  1781;  le 
nombre  total  dépasse  deux  mille  huit  cent  cinquante,  bien  qu'on 
n'en  compte,  pour  ainsi  dire,  aucune  de  1731  à  i75i,  et  seulement 
onze  en  1752.  Des  environs  de  Meaux  et  même  de  Monneaux 
(Aisne),  les  catéchumènes  venaient  par  bandes  de  trente;  il  en 
venait  aussi  de  lieux  beaucoup  plus  éloignés  :  Saint-Quentin, 
Amiens,  Orléans,  Caen,  etc.,  et  même  d'anciens  cathohques  amenés 
à  la  foi  persécutée.  Un  aumônier  ne  suffisant  plus  à  partir  de  1762, 
l'ambassade  de  Hollande  en  eut  deux,  dont  l'un,  nommé  J.  Du 
Voisin,  épousa  en  1767,  avec  permission  expresse  de  Louis  XV, 
une  des  filles  de  Calas.  Son  nom  ne  disparait  du  registre  qu'après 
1780.  L'infirmerie  de  l'ambassade  rendit  aussi  les  plus  grands 
services  «aux  malades  de  la  religion».  Il  est  donc  tout  naturel,  que 
Marron,  dernier  chapelain  de  la  légation,  soit  devenu  en  1788,  le 
premier  pasteur  de  l'Église  qu'il  avait  reconstituée  avec  le  concours 
de  Rabaut  Saint-Etienne. 

A  l'angle  Sud-Ouest  de  la  rue  Jacob  et  de  la  rue  Saint-Benoît, 


Les  Chapelles  d'ambassade.  54g 

en  face  d'un  pavillon  de  l'abbaye  Saint-Germain-des-Prés,  démoli 
seulement  après  i85o,  se  trouvait  l'ambassade  de  Suède  qui  fut  le 
berceau  de  l'Église  luthérienne  de  Paris.  Cette  communauté  avait 
eu  pour  fondateur  Jonas  Hambri,  prédicateur  de  la  chapelle 
suédoise  et  professeur  de  langues  orientales  à  l'université  de  Paris, 
lequel  remplit  de  1626  à  i655  toutes  les  fonctions  du  ministère  pour 
les  étrangers.  Durant  son  ambassade  (i635-i645)  Grotius  avait  fait 
prêcher,  à  côté  de  Hambri,  François  Dor,  pasteur  de  Sedan, 
destitué  pour  cause  d'arminianisme,  lequel  prêchait  nécessairement 
en  français.  A  la  mort  de  Hambri,  les  luthériens  eurent  à  souffrir 
du  changement  fréquent  des  chapelains  de  l'ambassade.  Pour  obvier 
à  cet  inconvénient,  l'ambassadeur  Bielke  organisa,  en  1679,  avec 
l'assentiment  de  Louis  XIV,  une  véritable  Église,  indépendante  de 
l'ambassade.  Le  roi  en  reconnut  et  en  toléra  l'existence,  à  condition 
d'obtenir  en  Suède  la  réciprocité  pour  la  communauté  catholique 
rattachée  à  la  chapelle  de  l'ambassade  française.  Toutefois  les 
mariages  ne  s'y  célébraient  qu'en  vertu  d'une  permission  spéciale 
autorisant  les  futurs  époux  à  aller  se  marier  à  l'étranger  (c'est-à- 
dire  au  coin  de  la  rue  Jacob)  et  à  rentrer  ensuite  dans  le  ro3^aume. 
L'assistance  au  culte  de  cette  ambassade  ne  fut  jamais  interdite; 
cependant  Pontchartrain  écrivait,  le  i"  août  1700,  à  D'Argenson  : 

Sa  Majesté  veut  que  vous  suiviez  ce  qui  regarde  la  salle  où  se  fait  le 
prêche  de  l'envoyé  de  Suède,  en  sorte  qu'il  le  fasse  faire  dans  une  chambre 
plus  enfoncée  dans  la  maison,  ainsi  qu'il  vous  l'a  promis  (O  '  44). 

Chose  difficile  et  même  impossible  à  obtenir:  la  maison  étant 
tout  en  longueur  et  de  peu  de  profondeur.  Du  jardin  de  l'Abbaye, 
les  moines  entendaient  le  chant  des  psaumes,  et  ce  chant  leur  était 
d'autant  plus  odieux  que  c'était  celui  des  psaumes  de  Marot, 
traduits  en  allemand  par  Lobwasser,  de  sorte  que  les  Français 
chantaient  en  leur  langue,  les  mélodies  n'ayant  pas  été  modifiées.  — 
A  partir  de  1711,  l'Église  eut  un  pasteur  autre  que  le  chapelain 
suédois.  J.-N.  Nemeitz,  conseiller  du  prince  de  Waldeck,  écrivait  en 
1716,  dans  Le  Séjour  à  Paris: 

On  a  aujourd'hui  dans  Paris  trois  assemblées  de  protestants,  savoir:  une 
de  luthériens,  chez  M.  Gedda,  résident  de  la  part  du  roi  de  Suède,  et  deux  de 
réformés,  savoir:  chez  l'ambassadeur  extraordinaire  delà  Grande-Bretagne  et 
chez  celui  des  États-Généraux  des  Provinces-Unies  (ce  fut  de  mon  temps 
M.  Hop).  Les  autres  ministres  évangéliques,  comme  ceux  de  Prusse,  de  Dane- 
mark, de  Wurtemberg  et  de  Hesse-Cassel,  n'ont  point  de  prédicateurs.  Les 
sermons  aux  deux  assemblées,  chez  l'ambassadeur  d'Angleterre  et  celui  des 
États-Généraux,  se  font   dans  les  langues  de  ces  deux  nations;  mais  c'est 


55o  Révocation  de  l' Edit  de  Nantes  a  Paris. 

quelque  chose  de  fort  extraordinaire  que  les  évangéliques  font  le  service 
divin  en  langue  allemande  chez  ledit  ministre  de  Suède.  Il  est  bien  probable 
que  cela  se  fait  ainsi  pour  la  commodité  et  pour  le  bien  des  Luthériens,  qui 
ont  en  partie  leur  domicile  dans  certains  quartiers  privilégiés  de  la  ville,  par 
exemple  dans  l'enclos  de  l'abbaye  Saint-Germain-des-Prés,  de  celui  de  Saint- 
Jean-Latran,  du  Temple,  etc.,  et  qui,  en  partie  sont  au  service  de  la  France 
dans  les  régiments  de  Suisses  et  d'autres  nations  étrangères.  Cette  assemblée 
a  été  quelquefois  au  nombre  de  plus  de  quelques  centaines  d'hommes.  Ce 
service  se  fait  publiquement  chez  chacun  desdits  trois  ministres  en  particulier, 
dans  un  grand  appartement  qu'ils  y  ont  destine,  tous  les  dimanches  et  jours  de 
fête,  régulièrement  de  dix  jusqu'à  douze  heures  avant  midi. 

En  1742,  le  pasteur  de  l'église  luthérienne  commença  de 
prêcher  en  français,  une  et  bientôt  deux  fois  par  mois,  circonstance 
qui  fit  accourir  beaucoup  de  réformés.  Une  nouvelle  communauté 
luthérienne  s'organisa,  en  1747,  sous  les  auspices  de  l'ambassadeur 
de  Danemark,  et  une  infirmerie  suédoise  et  danoise  s'ouvrit  en  1785, 
rue  du  Four-Saint-Germain,  en  face  de  la  rue  des  Canettes,  dans 
une  maison  qui  existe  encore  et  oii  furent  soignés  des  malades 
réformés.  En  1806,  les  relations  diplomatiques  étant  rompues  entre 
la  France  et  la  Suède,  l'ambassadeur  M.  de  Staël,  et  le  chapelain 
Gambs  quittèrent  Paris.  L'Eglise  luthérienne  trouva  un  asile  à  la 
chapelle  de  Danemark  et  fut  officiellement  reconnue  peu  après. 
Elle  quitta,  en  1808,  la  chapelle  de  Danemark  pour  l'église  des 
Carmes-Billettes,  rue  des  Billettes,  inaugurée  le  26  novembre  i8og. 
Soixante  ans  plus  tard,  cette  Eglise  comptait,  grâce  à  l'émigration 
allemande,  quatre-vingt  mille  âmes,  douze  pasteurs  et  quatorze 
lieux  de  culte. 


XXVIII 


APRÈS  LA  RÉVOCATION 


Les  chapitres  précédents,  qui  ont  forcément  empiété  sur 
celui-ci,  n'ont  cependant  pas  tout  dit. 

La  dragonnade  parisienne  ayant  pris  fin  vers  le  milieu  de 
février  1686,  la  cour  s'applaudissait  d'avoir  dompté  tous  les  hugue- 
nots; mais  cette  joie  fut  de  courte  durée:  Seignelay  écrivait  le 
27  à  La  Reynie  : 

On  a  des  nouvelles  certaines  de  tous  les  endroits  qu'il  y  a  grand  nombre 
de  religionnaires  cachés  dans  Paris,  ce  qui  est  particulièrement  confirmé  par 
ceux  qu'on  arrête  sur  la  frontière,  qui  disent  qu'il  n'y  a  point  d'endroits  où  ils 
soient  plus  en  sûreté  qu'à  Paris;  sur  quoi  Sa  Majesté  m'ordonne  de  vous  dire 
de  réveiller  l'attention  des  commissaires  pour  tâcher  à  découvrir  ceux  qui 
sont  ainsi  cachés  (O  '  3o). 

Et  le  2  mars:  «On  m'a  écrit  qu'il  y  a,  rue  Bertin - Poirée,  près 
Saint-Germain-de-1'Auxerrois,  une  famille  entière  de  la  R.  P.  R. 
appelée  Pille  chez  le  nommé  Chanlou,  cabaretier,  aussi  de  la  reli- 
gion, qu'on  dit  être  tolérée  par  quelque  officier»  (O'  3o). 

Le  i^"^  mai,  deux  seigneurs  des  environs  de  Bordeaux,  décou- 
verts par  la  police,  le  comte  de  Bourzolles-Carlus  qui,  en  1682,  avait 
fait  célébrer  le  culte  dans  son  château  de  Berbières,  et  le  marquis 
de  La  Couture  de  Benacq,  qui  avait  eu  aussi  le  droit  d'exercice, 
reçurent  l'ordre  d'aller  conférer  avec  l'archevêque  de  Paris.  Ils  s'y 
soumirent,  et  l'abjuration  valut  au  second  une  pension  de  mille 
livres  (O'  3o).  Le  5  novembre,  Seignelay  écrivait  encore  à  La 
Reynie:  «  Sa  Majesté  a  été  informée  qu'il  y  a  dans  Paris  plusieurs 
personnes  de  la  R.  P.  R.  qui  n'ont  pas  encore  fait  abjuration  » 
(Qi  3o).  On  retrouve  ici  la  police  cléricale  occulte,  plus  active  et 


552 


Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Pans. 


mieux  renseignée  que  les  agents  de  La  Reynie,  et  la  preuve  que 
les  listes  dressées  par  celui-ci  étaient  absolument  incomplètes. 

Parmi  les  soixante  et  une  personnes  du  quartier  de  La  Harpe 
qui  abjurèrent  à  la  fin  de  1686,  les  deux  tiers  seulement  étaient 
venus  de  la  province  dans  le  courant  de  l'année:  Lémery,  avocat 
de  Rouen,  sa  femme,  deux  enfants  et  deux  domestiques;  les  deux 
frères  de  Verillac,  gentilshommes  de  la  vicomte  de  Turenne;  De 
Vieuxmaisons,  sieur  de  Saponay,  sa  femme  et  trois  enfants;  le  sieur 
et  la  dame  de  l'Hospital,  de  Colemeau  en  Brie,  et  leur  fille;  le  sieur 
de  Macavas,  gentilhomme  de  Cahors;  le  sieur  de  La  Codelle,  bour- 
geois de  Blois;  la  marquise  de  Langey,  sa  fille  et  deux  domestiques; 
le  sieur  de  Beuvry,  de  Châlons  en  Champagne;  Marguerite  de 
Meslin,  dame  de  Cramant,  près  Châlons;  la  dame  Dosnières,  de 
Blois;  Dupras,  marchand  de  La  Rochelle;  De  Boisfradin,  gentil- 
homme de  proche  La  Roche-sur- Yon  ;  Charles  de  La  Vieuville,  de 
Metz;  le  sieur  Bidache,  de  Boran,  près  Senlis;  Madeleine  Hulon, 
femme  de  Jean  de  Pardieu,  de  Noyon;  Brute,  officier  de  marine,  et 
Gaulin,  officier  de  l'île  de  Rhé;  Manigault,  bourgeois  de  La 
Rochelle;  Garnault,  de  Châtellerault;  De  La  Touche,  capitaine  au 
régiment  de  la  marine;  les  sieurs  de  Diracq  et  de  l'Islot-Touchim- 
bert,  gentilshommes  de  proche  La  Rochelle;  le  sieur  de  La  Motte, 
officier  de  marine;  le  sieur  Crespe  de  Mirande,  Françoise  Mattas,  sa 
femme,  et  leurs  trois  enfants  (Fr.  yoSi,  f''  14).  Ajoutons-y  les  sieurs 
de  Montesgeur  (?)  et  deBrissac,  trouvés  à  la  croix  de  fer  dans  la  rue 
de  Laharpe  (O'  3o).  Le  reste  se  composait  de  Parisiens  que  la 
pohce  n'avait  d'abord  pu  découvrir.  Nombre  d'habitants  des  autres 
quartiers  devaient  également  avoir  échappé  aux  premières  re- 
cherches. 

Les  inconvénients  de  la  funeste  mesure  qui  allait  ruiner  la 
France,  n'avaient  pas  tardé  à  se  faire  sentir;  dès  le  29  octobre  i685, 
Seignelay  écrivait  à  La  Reynie: 

Les  nommés  Brandus  et  Pauly,  marchands  de  moutons,  de  Francfort, 
faisant  profession  de  la  R.  P.  R.,  qui  font  un  grand  commerce  à  Paris,  ayant 
demandé  un  passeport  pour  eux  et  leurs  garçons,  afin  que,  sous  prétexte  de 
leur  religion,  ils  ne  soient  point  détournés  de  leur  commerce,  je  vous  prie  de 
me  mander  votre  avis  sur  cette  demande  et  de  quelle  manière  vous  croiriez 
qu'on  leur  devrait  donner  le  passeport  qu'ils  demandent  (^Corr.  adin.,  IV,  346). 

En  février  1686,  le  Mercître  historique  publiait  ce  qui  suit  : 

L'on  dit  que  le  roi  a  tenu  conseil,  à  savoir  comment  il  rétablirait  le  com- 
merce dans  son  royaume,  et  que  les  ministres  n'ayant  pu  disconvenir  qu'il 
soit  entièrement  ruiné  depuis  la  persécution  des  protestants,  il  a  été  résolu  de 


Après  la  Révocation.  553 

tenir  à  leur  égard  une  autre  conduite  que  celle  qui  s'est  tenue  depuis  un  an  ou 
deux;  que,  pour  cet  effet,  il  doit  sortir  au  premier  jour  une  déclaration  de 
dessous  la  presse,  par  laquelle  il  leur  sera  permis  de  sortir  du  roj'aume  toutes 
et  quantes  fois  que  bon  leur  semblera,  pourvu  qu'ils  n'emportent  point  avec 
eux  leurs  effets;  qu'il  leur  sera  permis  de  même  d'y  revenir,  moyennant 
qu'ils  ne  fassent  aucun  exercice  public  de  leur  religion,  à  l'exception  néanmoins 
des  ministres. 

D'Avaux  n'était  point  étranger  à  ce  revirement.  Il  écrivait  en 
1687  :  «  J'ose  prendre  la  liberté  de  dire  à  Votre  Majesté  que,  si  on 
traitait  les  nouveaux  convertis  dans  toute  l'étendue  du  royaume  de 
la  même  manière  qu'ils  le  sont  à  Paris  et  à  Rouen,  il  n'en  serait  pas 
sorti  la  moitié  •  ». 

La  même  année,  le  Mercure  historique  de  mai  (p.  699)  consta- 
tait que  le  nouveau  système  n'avait  pas  mieux  réussi  que  le 
premier  : 

On  est  plus  embarrassé  que  jamais  touchant  la  conduite  que  l'on  doit 
tenir  avec  les  nouveaux  convertis.  Pour  essaj'er  si  c'était  de  bonne  foi  qu'ils 
se  soumettaient  aux  ordres  du  souverain,  on  avait  jugé  à  propos  de  laisser 
les  passages  ouverts  en  quelque  façon;  mais  il  s'en  est  sauvé  (de  Normandie) 
tout  d'un  coup  quinze  à  seize  cents,  ce  qui  fait  qu'ils  sont  bien  observés  main- 
tenant plus  que  jamais.  Cependant  une  si  grande  désertion  a  jeté  le  roi  dans 
une  grande  surprise  (Ils  ont  emporté  beaucoup  d'argent;  on  poursuit  active- 
ment ceux  qui  les  ont  aidés  à  fuir).  L'on  assure  que  ce  prince  n'est  pas  à  se 
repentir  de  ce  qu'il  a  fait,  et  que  si  c'était  à  recommencer,  il  dirait  au  P.  de 
La  Chaise,  auteur  de  ce  bon  conseil,  de  se  mêler  de  dire  son  bréviaire.  Il  y  a 
aussi  plusieurs  évêques  qui  ne  veulent  pas  trop  de  bien  à  ce  bon  Père,...  parce 
que  cela  les  oblige  d'être  plus  assidus  qu'auparavant  dans  leurs  diocèses,  dont 
l'air  ne  les  accommode  pas  tant  que  celui  de  la  cour...  L'archevêque  de  Reims 
ne  se  put  empêcher  de  dire,  l'autre  jour,  que  le  roi  aj'ant  fait  tout  son  pouvoir 
pour  n'avoir  plus  qu'une  religion  dans  son  royaume,  et  n'en  ayant  pu  en  venir 
à  bout,  le  clergé  de  même  y  ayant  apporté  inutilement  tous  ses  soins,  c'était  un 
miracle  qu'on  ne  devait  plus  attendre  que  du  Saint-Esprit.  Les  évêques 
mandent  à  peu  près  la  même  chose  au  roi;  il  n'y  a  que  le  Mercure  Galant  qui 
en  parle  d'une  autre  manière. 

Les  ambassadeurs  D'Avaux  et  Barillon  travaillaient  de  tout 
leur  pouvoir,  mais  avec  peu  de  succès,  à  faire  revenir  en  France, 
à  force  de  promesses  et  d'argent,  les  ouvriers  qui  étaient  passés  en 
Angleterre  et  en  Hollande.  L'abbé  de  Drubet,  sans  doute  attaché  à 
l'ambassade,  écrivait  de  Londres,  le  i3  juin  1686,  qu'il  avait  vu 
deux  fois  Ruvigny  pour  tâcher  de  le  ramener,  mais  sans  pouvoir 
vaincre  aucun  de  ses  préjugés;  il  se  promettait  de  le  revoir.  Quant 

'  Lesens,  Hist.  de  la  persécution  faite      à  l'Église  de  Rouen,  par  Legendre,  in-4.", 

p.  xici. 


554  Révocation  de  l'Èdit  de  Nantes  à  Paris. 

à  Allix,  qu'il  avait  aussi  vu  deux  fois,  il  l'avait  trouvé  si  engagé  à 
servir  de  ministre  dans  un  temple  nouveau  qu'on  allait  accorder 
aux  réfugiés,  qu'il  jugeait  inutile  de  tenter  auprès  de  lui  une  nou- 
nouvelle  démarche  (Fr.  7044  f°  242). 

La  cour  essaya  aussi  de  mettre  fin  à  quelques-uns  des  abus 
qui  lui  paraissaient  éloigner  le  plus  les  protestants  du  catholicisme, 
notamment  la  dissolution  des  mœurs  d'une  grande  partie  du  clergé. 
Il  est  question  dans  une  multitude  de  pièces  de  changer  des  curés, 
que  leur  ignorance  et  leur  inconduite  rendaient  absolument  im- 
propres à  convertir  les  Réformés.  La  lettre  suivante  concernait 
particulièrement  le  troupeau  de  Charenton. 

•    Seignelay  à  l'archevêque  de  Paris. 

6  novembre  i685. 
Monsieur, 

On  s'est  plaint  au  roi  que  les  Théatins  ',  sous  prétexte  d'une  dévotion  aux 
âmes  du  Purgatoire,  faisaient  clianter  un  véritable  opéra  dans  leur  église,  oîi 
le  monde  se  rend  à  dessein  d'entendre  la  musique;  que  la  porte  en  est  gardée 
par  deux  suisses;  qu'on  y  loue  les  chaises  dix  sols;  qu'à  tous  les  changements 
qui  se  font  et  à  tout  ce  qu'on  trouve  moyen  de  mettre  à  cette  dévotion,  on  fait 
des  affiches  comme  à  une  nouvelle  représentation.  Sur  quoi  Sa  Majesté  m'or- 
donne de  vous  écrire  pour  savoir  s'il  y  a  quelque  fondement  à  cette  plainte, 
et  pour  vous  dire  que,  dans  le  mouvement  où  sont  les  religionnaires  pour  leur 
conversion,  il  serait  peut-être  à  propos  d'éviter  ces  sortes  de  représentations 
publiques  que  vous  savez  leur  faire  de  la  peine,  et  qui  peuvent  augmenter 
l'éloignement  qu'ils  ont  de  la  religion  (Bullet ,  II,  174). 

On  lit  encore  dans  un  rapport  de  police  du  3  janvier  1686,  au 
dos  duquel  le  roi  a  mis  l'apostille  suivante:  «  A  Louvois,  Seignelay 
et  Châteauneuf  »  : 

Les  irrévérences  qui  se  commettent  dans  les  églises,  principalement  pen- 
dant le  saint  sacrifice,  scandalisent  les  nouveaux  convertis  et  empêchent  plu- 
sieurs de  se  convertir;  elles  leur  font  dire  que  les  catholiques  naturels  ne 
croient  pas  à  la  présence  réelle,  parce  que,  s'ils  la  croyaient,  ils  se  comporte- 
raient avec  plus  de  respect  et  de  dévotion  dans  les  églises.  Ils  regardent  même 
cela  comme  une  profanation  à  laquelle  on  ne  remédie  pas.  S'il  vous  plaisait. 
Monseigneur  2,  d'en  parler  et  de  faire  exécuter  la  déclaration  de  Sa  Majesté 
vérifiée  au  Parlement,  qui  défend  de  se  promener  dans  les  églises,  d'j'  être 
debout  et  d'j'  causer,  cela  ferait  un  bon  effet. 

'  Leur  couvent,    situé   sur  le  quai  des  d'Etat  ce  rapport  c'tait  adresse.   On  vient 

Théatins,    aujourd'hui   quai   Voltaire,  rc-  de  voir  que  les  ministres  du  roi  ne  don- 

couvrait  l'espace  occupé  par  les  numéros  naient    point  à    l'archevîque    le    titre   de 

i3  à  21  bis.  Monseigneur,  mais  bien  celui  de  Monsieur. 

•  Nous    ne    savons    à    quel     secrétaire 


i 


Après  la  Révocation.  555 

Le  14,  le  commissaire  Labbé  informait  son  supérieur,  qu'il 
importait  d'interdire  les  chansons  que  les  chanteurs  des  coins  des 
rues  débitaient  contre  les  protestants.  Le  26,  Seignelay  invitait  de 
nouveau  La  Reynie  à  «  empêcher  les  jurements  dans  Paris  et  les 
irrévérences  dans  les  églises»  (O'  29).  De  son  côté,  le  procureur- 
général  Harlay  écrivait,  le  6  février,  au  lieutenant  de  police:  «  On 
a  dit  ce  matin  au  Palais  que  les  marionnettes  que  l'on  fait  jouer  à 
la  foire  Saint-Germain,  y  représentent  la  déconfiture  des  huguenots, 
et  comme  vous  trouveriez  apparemment  cette  matière  bien  sérieuse 
pour  les  marionnettes,  j'ai  cru.  Monsieur,  que  je  devais  vous  donner 
cet  avis  pour  en  faire  l'usage  que  vous  jugerez  à  propos  par  votre 
prudence*  ».  Il  ne  semble  pas  que  La  Reynie  ait  mis  fin  à  cette 
inconvenante  représentation;  car,  pour  faire  voir  que  les  inspec- 
teurs de  la  librairie  «  coulaient  le  moucheron  et  avalaient  le  cha- 
meau »,  les  Nouvelles  de  la  Republique  des  lettres  disaient  encore  au 
mois  de  juillet  (p.  810):  «  Ils  endurent  patiemment  que  l'on  joue  les 
conversions  de  France  sur  le  théâtre  de  Guénégaud,  et  qu'après  la 
représentation  d'une  tragédie  on  régale  les  spectateurs  par  une 
farce  (Merlin  Dragon),  qui  est  manifestement  la  copie  de  ce  qu'ont 
fait  les  dragons  chez  les  huguenots  pour  les  faire  changer  de 
religion  ». 

Ces  abus  étaient  de  minime  importance  en  comparaison  de 
ceux  qu'enfantait  l'édit  révocatoire:  l'emprisonnement  d'au  moins 
719  personnes  à  Paris  dans  le  courant  de  l'année  1686,  et  la  trans- 
formation si  complète  de  la  religion  en  un  département  de  la 
police,  que,  pour  mettre  un  terme  à  la  rivalité  de  La  Reynie  et  du 
lieutenant-civil  Le  Camus,  le  roi  décidait  et  faisait  écrire  (i5  jan- 
vier) comme  la  chose  la  plus  naturelle  du  monde,  que  La  Reynie 
était  seul  chargé  de  l'éducation  (lisez:  enlèvement)  des  enfants  de 
la  R.  P.  R.  (O'  3o).  De  même  la  spoliation  des  biens  des  femmes  et 
des  veuves  non  converties  était  érigée  en  loi  par  l'édit  du  25  jan- 
vier. Elles  ne  pouvaient  en  disposer  ni  par  testament,  ni  par  dona- 
tion entre  vifs,  aliénation  ou  autrement;  quant  à  l'usufruit  des 
donations  qui  leur  avaient  été  faites,  il  appartenait  à  leurs  enfants 
catholiques.  Pour  rentrer  dans  tous  leurs  droits,  il  fallait  qu'elles 
abjurassent  (Recueil  d'arrêts.  B.  du  prot.,  n"  774  in-4°). 

Au  moment  oîi  le  Saint-Siège  élevait  aux  nues  le  zèle  et  la 
piété  du  roi  Très-Chrétien,  et  affirmait  que  la  postérité  ne  parlerait 
qu'avec  des  louanges  redoublées  d'une  entreprise  si  glorieuse,  et 

'  De  Noailles,  Hist.  de  Mmr  de  Maintenon,  II,  496. 


556  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

dont  le  succès  était  si  avantageux  à  l'Eglise  (discours  latin  du 
i8  mars);  au  moment  où  un  service  d'actions  de  grâces  était  célébré 
à  Rome  avec  une  pompe  extraordinaire,  et  le  Te  Deum  chanté  au 
bruit  des  canons  et  des  mortiers  (28  avril)  •,  l'inanité  des  conver- 
sions forcées  devenait  de  plus  en  plus  évidente,  et  les  ministres  de 
Louis  XIV  ne  devaient  pas  tarder  à  voir  qu'il  s'était  jeté  dans  une 
impasse.  Dès  le  i5  avril  Seignelay  avait  écrit  à  La  Reynie: 

J'ai  vu  ce  que  vous  m'écrivez  au  sujet  de  plusieurs  nouveaux  convertis 
qui  ne  font  pas  leur  devoir  à  Paris,  et  il  me  paraît  un  grand  inconvénient  de 
les  traiter  comme  on  aurait  pu  faire  avant  leur  conversion  et  de  les  renvoyer 
dans  les  provinces;  mais  il  me  semble  que  le  meilleur  expédient  est  de  les 
faire  observer  pour  voir  s'ils  s'acquittent  des  devoirs  catholiques  en  allant  à 
la  messe  les  jours  ordonnés,  les  faire  avertir  en  cas  qu'ils  y  manquassent,  et 
s'ils  continuent,  on  pourra  ensuite  leur  ordonner  de  sortir  de  Paris.  Je  vous 
envoie  l'ordre  pour  arrêter  le  nommé  Roger  Costar,  banquier  (O  '  3o). 

Le  2  mai,  informé  que  la  plupart  des  nouveaux  convertis  négli- 
geaient d'envoyer  leurs  enfants  aux  écoles,  aux  instructions  et  caté- 
chismes des  paroisses,  le  roi  invitait  l'intendant  De  Ménars  à  mettre 
les  enfants  dans  des  collèges,  des  couvents  ou  des  hôpitaux,  et  à 
payer  leurs  pensions  sur  les  biens  des  parents. 

Entièrement  soumis  à  l'influence  jésuitique  en  ce  qui  concernait 
le  refus  des  sacrements  in  artiado  mortis,  et  poursuivant  la  plus 
téméraire  des  entreprises  sans  y  apporter  la  moindre  unité  de  vue, 
le  monarque  partageait  sur  un  autre  point  le  sentiment  des  jansé- 
nistes: il  ne  voulait  point  de  communions  forcées.  Aussi  De  Ménars, 
qu'on  accusait  de  n'avoir  pas  observé  ces  nuances,  protestait-il 
dans  sa  lettre  du  28  septembre  : 

La  conduite  que  j'ai  tenue  touchant  les  nouveaux  convertis  est  bien  diffc- 
rente  de  ce  qu'on  a  dit  au  roi;...  je  suis  trop  instruit  de  ce  que  je  dois  à  Dieu 
et  des  intentions  de  Sa  Majesté  pour  contraindre  les  nouveaux  convertis  à 
recevoir  les  sacrements,  particulièrement  celui  de  l'Eucharistie;  je  sais  que 
celui  qui  mange  le  corps  du  Seigneur  indignement  mange  sa  condamnation,  et 
que  celui  qui  obligerait  de  communier  serait  cause  d'un  sacrilège. ..  Vous  savez 
que  je  me  suis  uniquement  servi  des  voies  de  douceur  pour  faire  entrer  dans 
l'Église  les  prétendus  Réformés  de  mon  département. 

Est-il  besoin   de  rappeler   que  cette  prétendue  douceur  n'excluait 
point  l'emploi  du  ministère  des  dragons? 

On   avait  beau  se  payer  de  mots  et  recourir  à  ce   fallacieux 
abus  de  langage,  l'heure   de   la  désillusion  était  depuis  longtemps 

•  Nouvelles  de  la  Rép.  des  Lettres,  juillet  1G8G,  p.  S07. 


Après  la  Révocation.  557 

sonnée  quand  le  Mercure  historique  de  novembre  1686  inséra  les 
lignes  suivantes  sous  la  rubrique  :  Nouvelles  de  France  (p.  77)  : 

Les  affaires  des  protestants  occupent  plus  le  cabinet  que  la  Ligue  d'Augs- 
bourg.  On  commence  à  s'apercevoir,  mais  un  peu  tard,  que  l'entreprise  qu'on 
a  faite  de  forcer  les  consciences  est  encore  au-dessus  du  pouvoir  du  roi, 
quelque  grand  qu'il  puisse  être.  Non  seulement  il  déserte  tous  les  jours  des 
nouveaux  convertis,  mais  encore  plusieurs  ne  se  donnent  pas  la  peine  d'attendre 
une  occasion  comme  celle-là.  Ils  s'assemblent  oii  ils  peuvent  pour  faire  l'exer- 
cice de  leur  religion,  quoiqu'ils  sachent  bien  que,  s'ils  sont  découverts,  il  n'y 
va  pas  moins  que  de  leur  vie.  C'est  une  étrange  chose  qu'on  ait  ainsi  changé 
la  face  d'un  si  beau  royaume  dans  une  si  grande  désolation.  De  quelque  côté 
qu'on  se  tourne,  l'on  ne  voit  qu'échafauds  et  potences,  et  il  serait  aussi  extra- 
ordinaire présentement  aux  intendants  de  province  d'aller  sans  bourreau  que 
sans  secrétaire. 

Parfaitement  exacte  en  ce  qui  concerne  les  provinces,  cette  note 
ne  le  serait  plus  s'il  s'agissait  de  Paris,  où  la  peine  de  mort  était 
remplacée  par  la  prison  et  les  galères. 

L'accès  de  fureur  sauvage  dans  lequel  le  roi  avait  prodigué  la 
peine  de  mort  et  le  supplice  de  la  claie,  ayant  pris  fin  après  l'opé- 
ration de  la  fistule,  une  instruction  moins  féroce  fut  adressée  aux 
intendants  le  8  décembre  i685.  Elle  prescrivait  aux  intendants 
d'empêcher  les  assemblées  et  la  lecture  de  la  Bible,  d'arrêter  les 
ministres,  de  punir  par  prison,  amende  ou  logement  de  gens 
de  guerre,  ceux  chez  qui  des  assemblées  auraient  été  tenues, 
et  dans  le  cas  où  l'on  manquerait  des  preuves  exigées  par  les  tri- 
bunaux, de  reléguer  dans  des  villes  toutes  catholiques  les  nouveaux 
convertis  soupçonnés  d'être  mal  intentionnés*;  elle  ordonnait  aux 
ecclésiastiques  de  ne  plus  proférer  de  menaces  en  chaire  ^  de  ne 
plus  mettre  d'inspecteur  à  la  porte  des  églises  pour  noter  les 
absents,  en  un  mot  de  ne  plus  contraindre  les  nouveaux  convertis 
à  se  rendre  dans  les  églises  ;  elle  portait  qu'on  devait  retirer  peu  à 


'  Cette  mesure  fut  généralisée   en  iGqi.  qu'il    avait    été    expédié   une    déclaration 

On  lit,   en   effet,  dans   les  extraits   de   la  pour  les  obliger  à  faire  leurs   Pâques  ou 

Gafeîïe  de  Harlem,  à  la   date  du  20  no-  à  sortir  du  royaume,  ce  qui   a   causé  un 

vembre  :    «Le    roi    a    intimé    à    tous  les  grand  mouvement  parmi  eux.  Le  roi  veut 

nouveaux  convertis   l'ordre  de  quitter  les  que  vous  lui  fassiez  sur  cela   une  sévère 

campagnes    et    d'aller    habiter    dans    les  réprimande,   et   m'ordonne   d'écrire  à  M. 

villes»  [Bullet.,  3»  sér.,  IX,  374).  l'évêque  de  Meaux  de  lui  interdire  la  pré- 

"  11  Le     i3     mai     1688,     le    marquis    de  dication.  Je  ne  puis  vous  dire  son  nom; 

Seignelay    se  vit  obligé   d'écrire  au  Père  mais    il  est   du    couvent    de    Crégy  et  y 

provincial  des  Carmes:  «Il  y  a  un  carme  prêcha  le  dimanche  11  avril  dernier,  et  il 

du    couvent    de    Crégy,    au     diocèse    de  débita  cette  belle  nouvelle  à  des  habitants 

Meaux,  qui  a  eu  l'indiscrétion  de  dire  à  du   lieu  le  même  jour»  {Corresp.  adin., 

plusieurs  nouveaux  convertis  de  ce  diocèse  IV,  385). 


558  Révocation  de  l'Edtt  de  Nantes  à  Paris. 

peu  des  frontières  les  gardes,  qui  avaient  fait  grand  tort  au  com- 
merce, ne  plus  empêcher  la  désertion  de  ceux  qui  avaient  bien 
envie  de  partir,  et  en  même  temps  punir  avec  la  dernière  sévérité 
ceux  qui  se  vanteraient  de  n'aller  jamais  à  la  messe  ou  qui  mange- 
raient de  la  viande  avec  ostentation  les  jours  défendus.  Elle  recom- 
mandait de  ne  traîner  sur  la  claie  que  les  cadavres  de  ceux  qui 
auraient  refusé  les  sacrements  de  manière  à  causer  du  scandale,  de 
n'envoyer  les  juges  chez  les  mourants  qu'à  la  dernière  extrémité, 
d'ôter  les  curés  de  mauvaises  mœurs,  etc.  '  {Mêin.  de  Sourchcs, 
II,  325). 

Les  catholiques  ne  manquant  point  d'asile  pour  les  maladies 
mentales  (Bicètre,  Charenton,  les  Petites-Maisons),  il  semble  qu'il 
ne  puisse  s'agir  que  d'une  institution  protestante  dans  le  billet  sui- 
vant adressé  à  La  Reynie  le  9  mai  1687  : 

J'ai  rendu  compte  au  roi  de  ce  que  vous  m'avez  écrit  au  sujet  des  deux 
hommes  du  faubourg  Saint-Marcel  [dénonces  peu  auparavant]  qui  se  mêlent 
de  prendre  en  pension  des  gens  faibles  d'esprit,  et  Sa  Majesté  m'a  ordonné 
de  vous  recommander  de  bien  prendre  garde  qu'il  ne  se  passe  rien  dans  ces 
maisons  qui  ne  soit  dans  l'ordre  (O  '  3i). 

Dans  l'année  suivante  fut  créée  une  chambre  ardente  chargée 
de  juger  sommairement  les  prisonniers  de  la  religion.  Elle  résidait 
à  l'Arsenal  et  eut  pour  président  le  sieur  Fieubet,  conseiller  d'État. 
Nous  n'avons  malheureusement  pu  retrouver  les  procès-verbaux 
de  ses  séances. 

La  terreur  inspirée  par  les  dragons  aux  nouveaux  convertis 
de  Meaux  et  des  environs  dura  deux  années,  au  bout  desquelles 
quelques-uns  des  plus  résolus  tinrent  à  Nanteuil,  dans  un  jardin 
entouré  de  haies,  des  assemblées  qui,  commencées  à  midi,  duraient 
presque  tout  le  reste  de  la  journée.  A  la  première  ils  n'étaient  que 
douze;  puis  le  nombre  s'accroissant  rapidement,  à  la  cinquième, 
qui  eut  lieu  le  jour  de  Pentecôte,  6  juin  1688'^,  ils  étaient  cent  cin- 
quante. Etant  allé  rendre  visite  à  ses  parents,  un  artisan  de  Paris, 
qui  n'avait  pas  abjuré,  s'y  trouva  et  en  fit  le  récit  qu'un  ami  trans- 
mit à  Jurieu,  qui  nous  l'a  conservé  ■'. 

'  Dès  l683,    le    tn-sorier    de  la   Sainlc-  d'un  seul  coup  huit  prûtres  de  IVgHsc  de 

Chapelle   lîtait   invité   à   veiller  à    ce  que  Saint-Germain-en-Layc  (O'  3u). 

son    vicaire,    l'abbé   Quinault,    cessât  de  ^  Non    i6!S5  comme  dit  le  Bulletin  111, 

tenir  une  bassette  publique  (jeu  de  cartes  2rp,    ni    i6S6   comme  dit  la  France  pro- 

prohibé)    (Oi  27).     Les     plaintes    conti-  testante,  2«  édit.,  VI,  2bo. 

nuaieiU   encore  deux   ans   plus   tard  (O  '  '■>  Lettres  pastorales,  II,  622. 
2'jJ.   l.c  +  janvier   iû85,  on   emprisonnait 


Apres  la  Revocation.  559 

Comme  le  chant  des  psaumes  s'entendait  du  château,  le  châte- 
lain, suivi  d'un  gentilhomme,  d'un  abbé,  et  de  tous  ses  valets, 
accourut  à  cheval,  jurant,  menaçant  et  ordonnant  d'arrêter  ces 
coquins  de  huguenots,  dont  il  maltraita  plusieurs,  entre  autres,  un 
aveugle  qu'il  frappa  du  plat  de  son  épée.  La  plupart  des  assistants 
s'enfuirent.  «  Il  y  en  eut  pourtant  quelques-uns  qui  restèrent  pour 
déclarer  qu'ils  ne  voulaient  plus  vivre  comme  ils  avaient  fait  depuis 
quelque  temps  ;  qu'ils  voulaient  prier  Dieu  selon  les  mouvements 
de  leur  conscience,  et  qu'on  leur  avait  fait  quitter  par  force  une 
religion  pour  laquelle  ils  auraient  à  l'avenir  un  attachement  invio- 
lable. On  distingua  entre  ceux  qui  parlaient  ainsi  un  paysan,  sur 
qui  on  se  jeta  ;  on  l'accabla  de  coups  et  on  le  traîna  par  les  che- 
veux ».  L'artisan  de  Paris,  qu'on  prenait  pour  un  ministre,  fut  con- 
duit au  château  avec  le  paysan,  et  tous  deux  dirigés  sur  Meaux. 
Des  jeunes  gens  les  délivrèrent  en  chemin  ;  bien  que  grièvement 
blessé,  l'artisan  parvint  à  s'échapper  à  travers  les  vignes. 

Le  jour  même,  Bossuet  porta  plainte  à  la  cour  ;  le  lendemain  7, 
Seignelay  écrivait  à  l'intendant  De  Ménars  : 

Je  viens  de  rendre  compte  au  roi  de  ce  qui  est  contenu  dans  la  lettre  de 
M.  l'évêque  de  Meaux,  que  je  joins  à  celle-ci.  Sa  Majesté  m'a  donné  ordre  de 
vous  dépêcher  sur  le  champ  cet  exprès  et  de  vous  dire  de  partir  aussitôt  que 
vous  aurez  reçu  ma  lettre,  avec  la  compagnie  du  prévôt  de  l'Isle,  pour  vous 
rendre  à  Nanteuil,  commencer  à  informer  contre  les  coupables  de  rassemblée 
qui  a  été  faite,  et  les  faire  arrêter  pour  ensuite  leur  faire  leur  procès  en  dernier 
ressort  (O  1  32). 

Le  10,  il  écrivait  à  l'évêque  de  Meaux  : 

Monsieur^ 

M.  de  Ménars,  qui  s'est  rendu  d'abord  à  Meaux  pour  informer  de  l'assem- 
blée des  nouveaux  catholiques  de  Nanteuil  dont  vous  m'aviez  donné  avis  ', 
doit  vous  avoir  entretenu  des  ordres  qu'il  a  reçus  sur  ce  sujet.  Le  roi  lui  donne 
ordre  de  faire  un  exemple  des  plus  coupables  d'entre  ceux  qui   ont  provoque 

'  Ce  n'était  sans  doute  pas  la  première  tii;n  réussi  dans   les  endroits  où   vous  avez 

fois    que     Bossuet     invoquait     l'aide     de  été,   que  je  ne  doute    point  que  vous  n'ayez 

l'intendant  pour  convertir  les  huguenots,  ""   ''°"   ^'"^'=^^   "^^   ^'"^^'Se   que   vous  ferez 

...               j           I    .         j     c   •        1              •  pour  cela  (01  29). 
témoin  ces  deux  lettres  de  Seignelay    qui 

attestent   l'exactitude  du    rc'cit    de    Pierre  Au  même. 

Frotté  {Ballet.,  XIII,   104):  Du  Ob  avril  1686. 

a   M   ^     ivfi        -  Le  roi  ayant  été  informé  qu'il  y  a  à  Clayc 

^\  2iXt  de  Aiénars.  .  t        .    ,-      , 

cinq    ou    six    chefs    de    parti   nouveaux  con- 

Du  11  décembre  1685.  vertis  qui  empêchent  les  autres  de  faire  leur 

Le   roi  approuve  la   proposition  que  vous  devoir,  Sa  Majesté  m'ordonne  de  vous  écrire 

faites  d'aller   à  Meaux    et    à  La  Ferté-sous-  d'aller  vous-même  sur  les  lieux,    alin  que,  si 

Jouarre  pour  exciter  les  religionnaircs  qui  y  cela  est,    vous    les    fassiez   mettre  en  prison 

restent  u   se  convertir;   vous   avez  .déjà   si  ou  les  fassiez  éloigner  (0'  30;. 


56o  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

cette  assemblée,  et  je  suis  bien  aise  de  vous  dire  que  Sa  Majesté  a  fort  loué 
votre  zèle  et  la  conduite  que  vous  avez  tenue  en  cette  occasion.  Je  suis,  etc. 
(O  1  32). 

Ménars  n'était  point  un  Bâville.  Comme  la  peine  encourue  par 
les  quinze  personnes  qu'il  avait  arrêtées,  était  la  peine  de  mort,  il 
hésitait  avant  de  frapper,  et  demanda  des  ordres  formels  à  la  cour. 
«Il  suffira,  lui  répondit-on,  que  vous  fassiez  punir  deux  ou  trois  des 
plus  coupables».  Persistant  dans  ses  scrupules  d'humanité,  il  les 
soumit  à  Seignelay,  qui  lui  fit  cette  réponse,  le  14  : 

J'ai  rendu  compte  au  roi  de  ce  que  vous  m'avez  écrit  sur  les  diligences 
que  vous  avez  faites  pour  l'instruction  du  procès  de  ceux  qui  se  sont  assemblés 
à  Nanteuil,  et  la  difficulté  que  vous  avez  sur  la  manière  de  prononcer  contre 
ceux  que  vous  trouverez  coupables.  Sa  Majesté  n'a  rien  voulu  décider  à  cet 
égard,  se  remettant  à  vous  de  suivre  ce  qui  est  en  cela  porté  par  ses  édits  et 
déclarations;  il  sera  bon  seulement  que  vous  me  fassiez  savoir  en  diligence,  et 
avant  l'exécution,  les  jugements  qui  auront  été  rendus  contre  les  coupables. 
Sa  Majesté  se  réservant  de  faire  telle  grâce  qu'elle  jugera  à  propos.  Je  suis,  etc. 
(O  1  32). 

En  d'autres  termes,  prononcez  sans  hésitation  deux  ou  trois  con- 
damnations à  mort,  la  peine  sera  commuée. 

Mais  à  quoi  bon  cette  sorte  de  comédie  et  quel  en  était  le  but  ? 
—  Uniquement  de  permettre  à  celui  qui  la  conseillait  de  s'attribuer 
le  mérite  de  la  commutation,  en  opposant  sa  factice  mansuétude 
aux  sévérités  de  la  loi.  Ce  conseiller,  ce  bénéficiaire,  on  regrette 
d'avoir  à  le  dire,  c'était  le  dénonciateur.  Que  ne  laissait-il  à  son 
disciple  Fénelon  ces  finesses  cléricales  et  ces  circuits  obliques  qui 
tiennent  plus  du  renard  que  de  l'aigle  !  Le  billet  suivant  confirme 
malheureusement  l'accusation  portée  sur  ce  point  contre  Bossuet 
par  un  prêtre  converti  de  son  diocèse  {Biillet.  XllI,  104)  : 


A  M.  l'évêque  de  Meaux. 

Du  14  juin  1683. 
Monsieur, 

J'ai  lu  au  roi  la  lettre  que  vous  avez  écrite  à  Sa  Majesté;  elle  a  bien  voulu 
consentir  à  ce  que  l'exécution  du  jugement  qui  interviendra  contre  les  coupables 
de  la  dernière  assemblée  faite  à  Nanteuil  soit  sursise,  et  j'écris  à  M.  de  Ménars 
de  m'en  informer,  afin  d'expédier  les  lettres  de  commutation  de  la  peine  de 
mort  en  telle  autre  qu'il  plaira  à  Sa  Majesté.  Je  suis,  etc.  (O  '  82). 

Seignelay. 

Le  jugement    fut    prononcé   le   25.  Nicolas  Robline,   âgé    de 
trente-trois  ans,  Louis  Cochet,  de  Meaux,  âgé  de  quarante-trois  ans, 


Après  la  Révocation.  56r 

et  son  frère  Jacques,  vigneron,  étaient  condamnés  à  être  pendus  et 
étranglés;  le  tisserand  Cordier,  à  trois  ans  de  galères;  Miqueau, 
qui  avait  fait  fonction  de  lecteur,  à  trois  ans  de  galères  (en  réalité, 
c'était  une  condamnation  à  perpétuité,  puisqu'il  était  convenu  que 
les  protestants  ne  devaient  pas  être  relâchés  à  l'expiration  de  leur 
peine)  ;  David  Leroy  et  Le  Sautoy,  à  six  mois  de  prison  ;  le  tisse- 
rand Bouillard,  à  assister  au  supplice  de  ses  amis;  Marthe  Lefèvre, 
femme  de  Cordier,  à  être  marquée  de  la  fleur  de  lis,  au  pilori  du 
Marché,  témoin  de  tant  d'autres  supplices  depuis  1524,  puis  rasée 
et  enfermée  à  perpétuité,  de  même  que  sa  fille  et  cinq  autres 
femmes:  Marie  Cardel,  Sara  Gilles,  Jeanne  Rossignol,  la  femme 
de  Miqueau  et  celle  de  Leroy.  Le  26,  le  roi  commua  la  peine  de 
mort  prononcée  contre  Robline  et  les  deux  Cochet  en  celle  des 
galères  perpétuelles,  et  ordonna  l'exécution  du  jugement  prononcé 
contre  les  douze  autres,  ainsi  que  Seignelay  l'écrivait  à  Bossuet 
le  28.  Accablé  de  vieillesse  et  d'infirmités,  Cordier  ne  put  être  en- 
voyé aux  galères;  il  resta  dans  les  prisons  de  Meaux.  Robline  et 
les  frères  Cochet  vinrent  attendre  à  la  Tournelle  le  passage  de  la 
chaîne  qui  devait  les  conduire  à  Marseille.  Ecroué  sous  le  n°  io658 
et  enchaîné  sur  la  Conqiicranfc,  Jacques  mourut  à  la  peine  en  1709. 
Louis,  n"  ii655,  fut  libéré  en  1718  et  se  retira  à  Neuchâtel  en  Suisse. 
Robline  reçut  la  bastonnade,  en  1700,  pour  refus  de  lever  le  bonnet 
pendant  la  messe  qu'on  célébrait  sur  la  galère  [Bnllef.,  1"  sér., 
IV,  368).  Plus  fermes  que  leurs  compagnes,  Marie  Cardel,  Jeanne 
Rossignol  et  Sara  Gilles  furent  envoyées  à  l'Hôpital-Général,  le 
24  juillet  (O*  82);  le  4  janvier  1691,  le  roi  voulait  savoir  dans  quelles 
dispositions  elles  se  trouvaient  «sur  le  fait  de  la  religion»,  et  si 
l'on  pouvait  sans  inconvénient  les  renvoyer  (Bidlet.  IV,  118). 

Parmi  les  autres  arrestations  de  1688,  nous  devons  mentionner 
celle  de  Susanne  Arbauld,  veuve  du  professeur  de  Sedan,  Louis 
Leblanc  de  Beaulieu.  Elle  venait  de  quitter  Paris  et  approchait  de 
la  frontière  lorsqu'elle  fut  arrêtée  et  enfermée  dans  les  prisons  de 
Soissons  ;  on  confisqua  ses  biens.  C'est  d'elle  que  Seignelay  entre- 
tenait La  Reynie  dans  ce  billet  • 

i3  mai  1688.  Il  }•  a  à  Paris  chez  Dupré,  chirurgien  rue  Plâtrière,  une  vieille 
femme  nommée  De  Beaulieu,  veuve  d'un  ministre  de  Sedan,  laquelle  a  eu  per- 
mission d'y  venir  pour  se  faire  traiter  d'un  mal  qu'elle  a  à  la  tète;  elle  demande 
sur  une  rente  de  800  livres  qu'elle  a  sur  l'Hôtel-de-Ville,  de  quoi  subsister 
pendant  le  temps  qu'elle  sera  entre  les  mains  des  chirurgiens,  sur  quoi  le  roi 
m'ordonne  de  vous  écrire  de  l'envoyer  visiter  pour  savoir  l'état  auquel  elle 
est,  voir  si  on  ne  pourrait  pas  la  déterminer  à  faire  sa  réunion,  et  ce  que  vous 
croirez  qu'on  puisse  lui  donner  pour  sa  subsistance  (O  ^  82). 


502  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Par  un  autre  billet,  daté  du  ii  juillet,  Seignelay  priait  Harlay 
de  la  faire  mettre  dans  un  hôpital,  en  prenant  des  précautions  pour 
que  «son  mauvais  exemple»  ne  causât  aucun  préjudice  (Fr.  17422, 
f°  56).  On  la  conduisit  le  28  août  aux  Incurables,  dont  Montausier  la 
fit  sortir  le  28  mai  •  1689,  pour  se  retirer  chez  Rochefort,  perru- 
quier, rue  Christine.  Selon  La  France  protestante,  il  fallut  l'expulser 
du  royaume  (O'  33)^. 

Rappelons  que,  dans  cette  même  année  1688,  un  fait  resté 
obscur,  sans  doute  une  correction  excessive,  attira  l'attention  de  la 
police  sur  la  maison  des  Nouveaux-Catholiques. 

L'expulsion  d'un  grand  nombre  d'« opiniâtres»,  qui  eut  lieu  au 
mois  de  mars,  en  avait  si  peu  purgé  Paris  que,  le  10  avril,  Seigne- 
lay en  demandait  une  nouvelle  liste  à  La  Reynie,  et  qu'il  lui  écri- 
vait encore  le  19  avril  1689: 

J'ai  rendu  compte  au  roi  de  vos  derniers  mémoires,  et  Sa  Majesté  m'a 
ordonné  de  vous  dire  à  l'égard  des  religionnaires  qui  logent  dans  la  maison  de 
Bacot,  plumassier,  qu'elle  veut  que  vous  fassiez  mettre  en  prison  ceux  qui 
n'ont  pas  encore  fait  abjuration,  et  pour  les  autres  il  faut  les  renvoyer  dans 
leur  pays  (O  '  33). 

On  a  vu  plus  haut  que,  dans  les  douze  dernières  années  du 
siècle,  il  fallut  tirer  des  prisons  de  Paris  et  chasser  du  royaume  une 
trentaine  d'inconvertissables. 

Les  revenus  des  fugitifs  et  ceux  des  autres  protestants  dépos- 
sédés de  leurs  biens,  étaient  une  proie  convoitée  par  certains  agents 
des  finances,  dont  le  gouvernement  eut  maintes  fois  à  contenir  la 
rapacité,  ainsi  que  l'atteste  ce  billet  de  Seignelay  à  La  Reynie  : 


12  septembre  1688. 

.Sur  le  compte  que  j'ai  rendu  au  roi  de  la  prétention  du  fermier  du  domaine 
de  Meaux,  au  sujet  de  la  confiscation  de  ceux  qui  ont  été  condamnés  aux 
galères  pour  fait  de  religion,  et  de  ceux  auxquels  le  procès  est  fait  pour  avoir 
en  mourant  refusé  les  sacrements,  Sa  Majesté  m'a  ordonné  de  vous  écrire  que 
son  intention  est  que  vous  expliquiez  aux  fermiers  du  domaine  qu'ils  n'ont 
rien  à  prétendre  sur  toutes  les  confiscations  qui  seront  prononcées  pour  fait  de 
religion  (O  ■  33). 


'  I.a  France  protestante  dil  à   lort:   le       l'Union  Chnîtienne,    était  condamnée,    le 
28  mars.  27  avril  lyoS,  à  y  demeurer  jusqu'à  nou- 

^  Une    nommcie    Leblanc,    enfermée    à       vel  ordre.  (O  202). 


Après  la  Révocation.  563 

En  raison  de  tout  le  mal  qu'il  avait  fait  aux  protestants,  le  roi 
se  défiait  d'eux  ;  comme  il  se  préparait  à  déclarer  la  guerre  à  l'An- 
gleterre, il  rendit  la  déclaration  du  i6  octobre  1688  ordonnant  leur 
désarmement,  bien  que  la  plupart,  disait  le  préambule  de  cette 
déclaration,  tinssent  une  conduite  dont  Sa  Majesté  avait  tout  sujet 
d'être  satisfaite.  Les  craintes  exprimées  à  diverses  reprises  par  l'into- 
lérant monarque  étaient  vaines  :  la  fidélité  huguenote  n'avait  point 
été  entamée  par  la  persécution  ;  les  prétendus  nouveaux  convertis 
ne  songeaient  qu'à  fuir,  nullement  à  se  révolter.  Toutefois  l'année 
suivante  fut  marquée  par  un  grand  nombre  d'arrestations  ;  nous 
lisons  dans  le  Mercure  Jiistoriqiie  d'août  (p.  781):  «On  continue 
d'arrêter  à  Paris  et  dans  tout  le  royaume  presque  tous  les  nouveaux 
convertis  qui  faisaient  quelque  figure,  excepté  ceux  qui,  depuis  leur 
conversion,  se  sont  bien  acquittés  des  devoirs  catholiques  ».  Citons, 
entre  autres,  le  duc  et  la  duchesse  de  La  Force,  le  comte  deVivans, 
Gobard,  sieur  des  Graviers,  De  La  Girardière,  De  La  Javelière, 
De  La  Primaudaye,  Majou  de  Lousigny,  Verlhac,  M"*'  de  La 
Chaumerlière,  M'"'=  La  Sauvagère  de  La  Taillée,  De  Boisbreuil, 
encore  menacé  de  la  Bastille  dix  ans  plus  tard  comme  mauvais  catho- 
lique; Esaïe  Bourneau,  marchand  de  Thouars,  condamné  à  mort  par 
le  parlement  de  Paris  pour  avoir  tenu  des  assemblées,  et  mort  à 
l'hôpital  de  Marseille  en  1698,  sa  peine  ayant  été  commuée  en  celle 
des  galères;  le  proposant  Mercat,  faisant  les  fonctions  de  ministre  à 
Paris,  qui  ne  sortit  de  la  Bastille  qu'au  bout  de  dix  années  et  au 
prix  de  l'abjuration  '  ;  le  pasteur  du  Désert,  Cardel,  qui  tomba  dans 
un  guet-apens  en  allant  visiter  une  malade,  et  fut  enseveli  vivant 
dans  le  donjon  des  îles  Sainte-Marguerite,  oi^i  il  mourut  en  1694 
après  y  avoir  perdu  la  raison.  Les  victimes  de  la  même  trahison, 
Blisson,  frère  de  la  malade,  La  Tour,  les  médecins  Bernier  et 
Poupaillard^  le  serrurier  Bouay,  dont  la  femme  était  le  guide  habi- 
tuel de  Cardel,  en  furent  quittes  pour  un  long  emprisonnement  \ 
mais  M'"''  Bouay,  arrêtée  avec  eux,  fit  preuve  d'une  constance  telle 
qu'on  l'expulsa  du  royaume  en  1692  ^.  Ajoutons  les  Liambrune,  sur 
lesquels  nous  avons  pu  recueillir  des  renseignements  assez 
complets. 

David  de  La  Vespière,  sieur  de  Liambrune  (1646),  fils  de 
Claude  de  La  Vespière  et  de  Charlotte  d'Aumale,  de  Le  Haucourt, 
habitait  Dives  près  Noyon;   il  avait  épousé   à  Charenton    (1681), 


'  Voir   Les  premiers  past.   du   Dés.  I,  2  /i/i.,  i,  182. 

434. 


564  Révocation  de  l'Èdit  de  Aniiks  à  Paris. 

Judith  de  Morniès,  fille  du  lieutenant-général  Saint-Hilaire,  griève- 
ment blessé  par  le  boulet  qui  tua  Turenne,  et  le  maréchal  de 
Schomberg,  son  oncle  maternel,  lui  avait  servi  de  témoin.  La  pen- 
sion de  looo  livres  que,  d'après  La  France  protestante,  il  reçut  en 
mai  1686,  attesterait  la  déplorable  facilité  avec  laquelle  il  aurait 
abjuré.  Les  notes  que  nous  avons  extraites  des  Registres  du  Secré- 
tariat ne  mentionnent  pas  ce  fait,  qui  paraît  cependant  confirmé  par 
le  billet  que  Seignelay  adressait  à  l'intendant  Bossuet  le  22  du 
même  mois  : 

Je  vous  envoie  par  ordre  du  roi  le  mémoire  ci-joint  de  M.  l'évêque  de 
Noyon,  par  lequel  vous  verrez  qu'il  y  a  plusieurs  gentilshommes  encore  engagés 
dans  la  R.  P.  R.,  Sa  Majesté  voulant  que  vous  fassiez  arrêter  ceux  qui  per- 
sisteront dans  leur  opiniâtreté;  et  à  l'égard  des  sieurs  de  Liambrune,  de 
Villers,  d'Horlie  et  du  Fayet,  que  vous  les  fassiez  mettre  dans  des  couvents 
(O  1  3o). 

Ainsi,  la  prison  pour  les  inflexibles,  le  couvent  pour  ceux  qui  ont 
déjà  fléchi  et  le  regrettent. 

A  l'exemple  de  sa  mère  ',  M™'^  de  Liambrune  souffrit  plus  cou- 
rageusement pour  sa  foi.  La  garnison  d'huissiers  qu'on  lui  donna 
dans  une  auberge  de  Paris,  et  qu'il  fallut  renforcer  après  une  tenta- 
tive d'évasion,  ne  réussit  pas  même  à  ébranler  sa  résolution.  En 
conséquence,  Seignelay  ordonnait,  le  28  janvier  1686,  de  mettre 
M""^  de  Liambrune  aux  Nouvelles-Catholiques;  le  lendemain,  on 
avait  changé  d'avis:  «Le  roi  approuve  que  la  demoiselle  de  Liam- 
brune soit  mise  chez  M™'=  de  Miramion,  et  qu'en  attendant  qu'elle  y 
puisse  entrer,  elle  demeure  chez  M""=  la  duchesse  de  Ventadour» 
(O'  3q).  Le  2  février,  nouveau  changement:  «Si  ce  qui  regarde 
M"''  de  Liambrune  n'est  pas  terminé  lorsque  vous  recevrez  cette 
lettre,  Sa  Majesté  veut  que  vous  la  fassiez  mettre  aux  Nouvelles- 
Catholiques»  (O'  3o).  Le  6,  autre  avis  encore:  «Sa  Majesté  veut 
que  vous  fassiez  remettre  M"=  de  Liambrune  à  M""''  la  princesse  de 
Soubise»  (O'  3o). 

De  ces  ordres  contradictoires  il  semble  résulter  que  M""=  de 
Liambrune  n'alla  point  aux  Nouvelles- Catholiques;  son  nom  ne  se 
trouve  sur  aucune  des  listes  des  personnes  détenues  dans  la  maison. 
En  revanche,  elle  fut  enfermée  en  province:  le  3i  août,  Seignelay 
signait  l'ordre  de  la  transférer  de  l'Hôtel-Dieu  de  Noyon  au  couvent 
de  Saint-Nicolas  à  Compiègne.  Là,  il  paraît  qu'elle  faiblit;   car  on 

'  Voir  M'"=  de  Saint-Hilaire  aux  chap.  Prisons  et  Dragonnadc. 


Après  la  Révocation.  565 

l'autorisa,  le  28  février  1687,  à  retourner  près  de  son  mari  (0'3i). 
Le  26  avril  1688,  il  lui  fut  permis  d'aller  aux  eaux  de  Bourbon  pour 
sa  santé,  à  condition  de  rentrer  directement  chez  elle  aussitôt  après 
la  cure.  Le  2  août,  Seignelay  invitait  La  Reynie  à  faire  observer 
M""*  de  Liambrune  et  sa  mère,  M""  de  Saint-Hilaire,  demeurant 
toutes  deux  à  l'Arsenal  et  soupçonnées  de  vouloir  passer  à 
l'étranger.  Le  12,  il  écrivait  à  Bossuet,  intendant  de  Soissons,  de 
renvoyer  de  Liambrune  à  Paris,  «  à  cause  de  la  mauvaise  disposition 
de  M™^  de  Liambrune  »,  M""^  de  Saint-Hilaire  et  M™'^  de  Clermont 
d'Amboise,  sa  seconde  fille  (O*  82). 

Au  fond  M.  de  Liambrune  était  resté  protestant  :  on  le 
conduisit  à  la  Bastille  le  2  janvier  1689,  peut-être  pour  avoir  essayé 
de  s'évader  du  royaume  en  compagnie  de  sa  sœur.  Le  14,  M""=  de 
Le  Haucourt,  sa  mère,  obtint  la  permission  de  lui  rendre  visite. 
A  partir  du  i5  février,  il  eut  la  liberté  de  se  promener  dans  la  cour; 
mais  on  ne  le  relâcha  que  le  29  mai  1690.  Afin  d'empêcher  M"^  de 
Liambrune  d'effacer  l'impression  produite  en  lui  par  la  Bastille  et 
les  convertisseurs,  on  eut  soin  d'arrêter  le  même  jour  la  vaillante 
femme  et  de  l'envoyer  au  château  de  Pont-de-I'Arche.  En  quelques 
semaines  elle  sut  si  bien  attendrir  la  femme  de  chambre  qu'on  lui 
donna,  que  l'aumônier  de  la  prison  fit  demander  à  Versailles  le 
renvoi  de  cette  demoiselle  trop  sensible,  qui  prenait  si  vite  le 
parti  des  persécutés  et  même  leur  religion.  C'est  ce  qui  ressort 
du  billet  que  Seignelay  adressait,  le  27  juin,  au  commandant  du 
château  : 

Le  roi  est  informé  que  la  fille  qui  sert  M™"  de  Liambrune  ne  lui  est  pas 
propre,  quoique  ancienne  catholique,  à  cause  des  mauvaises  dispositions  dans 
lesquelles  cette  fille  se  trouve;  Sa  Majesté  m'a  ordonné  de  vous  écrire  de  la 
renvoyer  et  d'en  mettre  une  autre  à  sa  place,  de  la  conduite  de  laquelle  vous 
soyez  sûr  (O  '  84). 

Quatre  années  plus  tard,  un  nouvel  acte  de  persécution  attesta 
que  la  famille  persévérait  toujours  dans  les  mêmes  sentiments:  en 
1694,  les  enfants  de  M.  et  de  M""-'  de  Liambrune  furent  enlevés  et 
mis  dans  des  couvents.  Le  6  avril  1698,  le  fils  entrait  au  collège  des 
Jésuites  à  Juilly  (Seine-et-Marne),  d'où  il  ne  tarda  pas  à  passer 
dans  l'académie  de  M.  de  Longpré,  auquel  Pontchartrain  écrivait  le 
10  avril  1699: 

Le  roi  m'ordonne  de  vous  demander  quel  âge  a  le  sieur  de  Liambrune, 
combien  il  y  a  qu'il  est  chez  vous,  s'il  est  avancé  dans  ses  exercices  et  combien 
de  temps  il  aurait  à  j'  rester  encore  pour  les  achever;  cependant  Sa  Majesté 


1 


566  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

veut  qu'il  ne  sorte  point  de  chez  vous  quand  même  ses  parents  vous  le   rede- 
rnandcraient  (O  ^  48). 

En  1689,  une  demoiselle  de  Liambrune,  tante  de  ce  jeune 
homme  et  âgée  d'une  quarantaine  d'années,  avait  été  arrêtée  à 
Dieppe  comme  fugitive  et  enfermée  dans  la  citadelle  d'Amiens. 
Son  inébranlable  fidélité,  qui  ne  se  démentit  pas  un  instant  durant 
dix  longues  années  de  détention  dans  cette  dure  prison,  finit  par 
exciter  la  compassion  de  l'évéque  lequel,  chose  rare  et  bien  digne 
d'être  mentionnée,  sollicita  de  Pontchartrain  un  adoucissement  à  la 
situation  de  la  malheureuse:  «Je  suis  persuadé,  lui  écrivit-il,  que 
cette  longue  détention,  bien  loin  de  contribuer  à  la  faire  changer  de 
religion,  ne  sert  au  contraire  qu'à  l'aigrir  et  à  l'indisposer...  Elle  a 
beaucoup  d'esprit,  et  en  vérité  elle  ne  paraît  point  mériter  la  situation 
dans  laquelle  elle  est.  Elle  est  à  plaindre  dans  l'erreur;  mais  ce 
quelle  souffre  montre  qu'elle  y  est  de  bonne  foi.  Il  me  semble  qu'on 
pourrait  du  moins  éprouver  si  un  traitement  plus  doux  ne  produirait 
point  de  meilleurs  effets  ». 

En  1690  eut  lieu  l'arrestation  de  deux  des  pasteurs  qui  bravaient 
la  sévérité  des  édits.  De  Salve,  saisi  le  10  janvier  chez  Paradez, 
rejoignit  Cardel  dans  le  donjon  des  îles  Sainte-Marguerite  et  y 
mourut  comme  lui  atteint  d'aliénation  mentale.  Arrêté  chez 
Mallet  le  16  avril,  Maturin,  dit  Lestang,  fut  avec  Giraud  ou  Givry, 
le  seul  des  pasteurs  conduits  aux  îles  Sainte-Marguerite,  dont  la 
raison  n'ait  pas  succombé  aux  horreurs  d'une  captivité  que 
l'isolement  perpétuel,  le  manque  de  soins  et  les  ardeurs  d'un 
climat  dévorant,  rendaient  véritablement  meurtrière;  il  recouvra 
la  liberté  au  commencement  de  1715  (Voir  les  Premiers  pasteurs 
du  Désert).  Son  hôte  mérite  aussi  une  place  dans  le  martyrologe 
protestant. 

Jean  Mallet,  sieur  du  Rozin,  avocat  au  Parlement  de  Paris, 
domicilié  rue  Saint- Jean-de-Beauvais,  était  né  en  i633  du  mariage 
d'Hector  Mallet,  receveur  des  tailles  à  Montdidier,  et  de  Madelaine 
Boquillon.  Il  avait  épousé,  le  20  juillet  1678,  Susanne,  fille  de 
Barthélémy  de  Besset,  sieur  de  Presse,  et  de  Catherine  Fenou,  dont 
il  eut,  suivant  les  extraits  des  Registres  de  Charenton  :  Catherine 
(1674),  Madelaine  (1677),  Jean  (1679),  David  (1680),  Alexandre 
(1681),  mort  en  i683,  et  Catherine-Marie  (i683),  auxquels  il  faut 
évidemment  ajouter:  Susanne  (1675)  et  Angélique  (1676),  les 
seules,  avec  Madelaine  et  Catherine-Marie,  qui  soient  mentionnées 
dans  nos  documents.    Les  quatre  autres  enfants   n'existaient  sans 


Après  la  Révocation.  567 

doute  plus  à  la  Révocation.  En  janvier  1686,  Mallet  feignit  d'abjurer, 
très-probablement  grâce  au  ministère  des  dragons.  M"""  Mallet  ne 
put  se  résoudre  à  l'imiter.  A  la  fin  du  mois,  elle  tenta  de  s'échapper 
du  royaume  avec  ses  filles  Madelaine,  Susanne  et  Angélique,  dont 
elle  travestit  les  deux  aînées  en  garçons.  Quatre  autres  fugitifs, 
deux  jeunes  fils  de  M.  de  L'Isle-du-Gast  et  deux  gentilshommes  du 
Poitou,  allaient  monter  avec  elles  dans  le  carrosse  de  Bruxelles, 
rue  Saint-André-des-Arts,  quand  l'exempt  Auzillon  parut  et  se 
saisit  de  toute  la  troupe,  y  compris  le  guide  Vion,  qui  avait 
retenu  les  places  et  fourni  le  passeport,  moyennant  la  somme  de 
i65  louis  d'or  payable  après  la  réussite  de  l'entreprise.  Cette 
somme,  consignée  entre  les  mains  d'un  tiers,  fut  rendue  à  Pré- 
vost, mari  de  la  sœur  de  Mallet.  Persuadé  que  cette  tentative 
n'avait  pas  eu  lieu  sans  le  consentement  de  Mallet,  Seignelay 
ordonna,  le  i'^"'  février,  de  l'arrêter  et  de  le  conduire  à  la  Bastille; 
le  3,  il  invitait  La  Reynie  à  y  mettre  aussi  Vion  et  M"^  Mallet,  et 
à  envoyer  les  trois  filles  aux  Nouvelles-Catholiques.  Elles  y 
entrèrent  le  7,  et  leur  cadette  les  y  rejoignit  quand  la  police  la 
crut  d'âge  à  pouvoir  être  aussi  enfermée.  Les  jeunes  de  L'Isle- 
du-Gast,  Jaucourt  par  leur  mère,  furent  mis  le  27  au  collège  des 
Jésuites. 

Mallet  recouvra  la  liberté  en  vertu  d'un  ordre  du  3  mars.  Le  4, 
M.  de  Besmaus  écrivait  à  La  Reynie  : 

M""  Mallet  dit  qu'elle  vous  a  tout  avoué,  qu'elle  vous  prie  d'excuser  sa 
conduite,  d'avoir  soin  de  son  mari,  et  elle  prend  plaisir  à  raisonner  avec  M.  de 
Lamon  (Fr.  7o53,  f"  45i). 

Le  gouverneur  de  la  Bastille  se  trompait,  s'il  entendait  par  là 
que  M'"'=  Mallet  était  sur  le  point  de  céder  à  l'argumentation  de 
l'abbé  de  Lamon.  M™®  Mallet  prenait  plaisir  à  réfuter  le  convertis- 
seur, et  à  lui  dire  tout  ce  qu'elle  pensait  du  catholicisme  et  de  ses 
moyens  de  prosélytisme.  Peu  à  peu  cependant  son  zèle  faiblit:  elle 
voulut  sortir  de  prison  et  prit  une  attitude  différente.  «  Elle  se 
dispose  à  faire  abjuration  au  premier  jour,  dit  une  note  de  police 
du  17  décembre,  après  quoi  elle  pourrait  être  mise  en  liberté» 
(Fr.  7o5i  f°  252).  Le  23  janvier  1687,  Seignelay  autorisait  M.  de 
Besmaus  à  la  relâcher  dès  qu'elle  aurait  fait  sa  réunion.  Il 
semble  pourtant  qu'elle  n'abjura  que  beaucoup  plus  tard,  et 
qu'elle  était  encore  enfermée  lors  des  deux  nouvelles  arrestations 
de  son  mari. 


568  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Pans. 

Deux  mois  après  sa  sortie  de  la  Bastille,  c'est-à-dire  au  mois  de 
mai  1686,  Mallet  présentait  le  plaçât  suivant  : 

A  M.  le  lieutenant-général  de  police. 

Supplie  humblement  Jean  Mallet,  avocat  au  Parlement,  disant  que  durant 
sa  détention  et  celle  de  sa  femme  au  château  de  la  Bastille,  vous  aviez,  par 
un  effet  de  votre  prudence  et  charité  ordinaire,  fait  mettre  dans  la  maison  des 
nouvelles  converties  à  Paris  trois  siennes  petites  filles  de  l'âge  d'entre  huit  et 
onze  ans,  de  peur  que,  durant  l'absence  de  leurs  père  et  mère,  il  ne  manquât 
quelque  chose  à  leur  nourriture  et  à  leur  instruction  en  la  foi  catholique,  que 
ledit  suppliant  avait  embrassée  auparavant.  Et  d'autant  qu'il  a  plu  au  roi  de  lui 
redonner  la  liberté,  et  qu'il  est  à  présent  en  état  d'avoir  soin  de  sesdits  enfants 
et  de  continuer  les  bonnes  instructions  qu'elles  ont  prises  depuis  près  de  trois 
mois  dans  ladite  maison  des  nouvelles  converties,  qui  est  à  présent  si  pleine 
que  l'on  a  été  obligé  de  transférer  à  Charenton  deux  desdites  filles,  l'autre 
étant  demeurée  à  Paris  fort  indisposée,  de  sorte  que  dans  cet  état  l'amitié 
paternelle  dudit  suppliant  souffre  une  peine  incroyable ,  non-seulement  de  ce 
qu'il  n'a  pas  la  liberté  de  pouvoir  voir  ses  enfants  et  de  les  assister  comme 
elles  en  ont  besoin,  mais  encore  de  ce  que,  dans  un  temps  de  réunion  géné- 
rale, il  voit  aussi  sa  famille  toute  dispersée,  c'est  pourquoi  il  a  recours  à  vous, 
Monsieur,  pour  y  être  pourvu. 

Ce  considéré,  Monsieur,  il  vous  plaise  ordonner  que  tant  la  petite  fille  qui 
est  malade  à  Paris,  que  les  deux  autres  qui  ont  été  transférées  à  Charenton, 
lui  seront  rendues  et  mises  ès-mains,  et  ferez  justice. 

Mallet. 

Le  malheureux  père  continuait  à  feindre  pour  recouvrer  ses 
filles;  mais  La  Reynie  n'eut  garde  de  les  lui  rendre.  Madelaine, 
Susanne  et  Angélique,  toujours  aux  Nouvelles-Catholiques,  figurent 
sur  la  liste  du  i"  février  1687,  et  les  deux  aînées  comme  ne  pouvant 
être  sans  danger  remises  à  leurs  parents.  Nous  les  retrouvons 
encore  dans  la  même  prison  le  28  juillet  1688  et  le  3i  juillet  1689. 
Par  ordre  du  3  octobre  de  cette  année,  Angélique  fut  tirée  du 
couvent  du  Sang-Précieux,  où  se  trouvait  aussi  une  de  ses  sœurs, 
et  envoyée  aux  Ursulines  de  Saint-Denis  (O  '  33).  La  France 
protestante  affirme  qu'elles  résistèrent  neuf  ans  aux  efforts  des 
convertisseurs. 

Cependant  Mallet  fréquentait  les  assemblées  proscrites  et  leur 
ouvrait  sa  maison,  habitée  uniquement  par  des  protestants.  Aussi 
fut-il  reconduit  à  la  Bastille  le  14  février  1689  {Bidlet.,  XII  478).  Il 
n'en  était  sans  doute  sorti  que  depuis  peu,  lorsqu'il  rédigea,  le  3o 
janvier  1690,  un  nouveau  placet  par  lequel  il  redemandait  ses  filles 
(O*  34).  Après  son  double  emprisonnement,  Mallet  aurait  dû  penser 


Après  la  Révocation.  569 

que  la  police  épiait  ses  moindres  démarches,  et  que  sa  maison  n'était 
pas  un  lieu  sûr  pour  les  pasteurs  du  Désert;  mais  le  zèle  l'emporta 
sur  la  prudence.  Écroué  à  Vincennes  le  17  avril  1690,  c'est-à-dire 
le  lendemain  de  son  arrestation,  Mallet  en  sortit  le  12  août  pour  être 
conduit  à  la  Bastille,  d'où  il  fut  transféré  au  château  de  Guise  le  4 
janvier  1691.  Cette  troisième  captivité  dura  près  de   trois  ans;  le 

10  janvier  lôgS,  on  rendit  à  Mallet  la  liberté  et  sa  fille  Angélique 
détenue  à  Saint- Denis.  Peu  s'en  fallut  que  la  faveur  ne  fût  encore 
plus  grande.  Pontchartrain  écrivait  à  La  Reynie  : 

A  l'égard  des  autres  enfants,  il  n'a  point  été  expédié  d'ordre  pour  les  faire 
recevoir  à  Auxerre,  où  je  crois  que  la  mère  Garnier  les  a  envoyées,  ainsi  il 
n'y  a  qu'à  les  faire  revenir  de  la  même  manière. 

La  supérieure  des  Nouvelles-CathoUques  y  mit  bon  ordre;  elle 
s'empressa  de  protester  auprès  du  secrétaire  d'Etat,  qui  donna 
un  ordre  contraire  le  14  avril: 

Sa  Majesté  approuve  que  la  mère  Garnier  ait  envoyé  la  nommée  Marie 
Mallet  à  Auxerre  pour  l'éloigner  de  ses  parents  qui  pourraient  la  pervertir;  il 
n'y  a  qu'à  la  faire  mettre  en  apprentissage. 

Le  retour  au  foyer,  après  lequel  le  malheureux  avait  tant 
soupiré,  allait  être  plein  d'amertume;  car  c'était  le  foyer  sans  l'amie 
fàdèle  des  bons  et  des  mauvais  jours.  On  éloigna  M"*"  Mallet  dans 
la  crainte  qu'elle  ne  ramenât  le  prosélyte  à  ses  anciennes  convictions. 
Au  moment  où  le  mari  sortit  du  château  de  Guise,  la  femme  sortait 
de  Paris  pour  se  rendre  au  château  de  Pont-de-l'Arche.  Les  ordres 
de  libération  de  Mallet  et  de  sa  fille,  et  l'ordre  d'arrestation  et 
d'envoi  de  M"^  Mallet  à  Pont-de-l'Arche,  portent  tous  trois  la  date 
du  10  janvier  1693.  Pontchartrain  ne  comprit  pas  d'abord  la  portée 
de  ce  qu'on  lui  faisait  faire:  on  le  voit  par  son  billet  du  même  jour 
à  La  Reynie: 

Je  vous  envoie  un  ordre  pour  faire  conduire  au  château  de  Pont-de- 
l'Arche  la  demoiselle  Fenou  et  la  demoiselle  Besset,  mauvaises  catholiques. 
Cette  dernière  n'est  point  arrêtée  et  il  n'en  a  point  encore  été  parlé  dans  vos 
mémoires  précédents. 

11  semble  résulter  de  la  dernière  phrase  que  la  demoiselle  Fenou, 
c'est-à-dire  la  mère  de  M"""  Mallet,  était  à  ce  moment  emprisonnée  à 
Paris.  Quant  à  la  demoiselle  Besset,  c'était  évidemment  M""' Mallet, 
que  le  secrétaire  d'Etat  ne  connaissait  que  sous  le  nom  de  Mallet. 
Au  reste,  afin  d'éviter  toute  confusion,  il  signa,  le  12,  un  nouvel 
ordre  d'arrêter  «la  demoiselle  Mallet»  et  de  l'envoj'er  à  Pont-de- 


570  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

l'Arche,  où  elle  fut  écrouée  dès  le  i3.  Elle  y  resta  plus  de  huit  ans 

(0'44)- 

Privé  des  conseils  et  des  sollicitations   de  sa    pieuse  femme, 

Mallet  n'eut  qu'à  consulter  sa  conscience  pour  se  retrouver  pro- 
testant et  prendre  en  horreur  la  pratique  du  culte  qu'on  lui  imposait. 
Ce  changement  n'échappa  point  au  clergé  qui  le  surveillait  et 
s'acharnait  à  garder  sa  conquête:  en  1698,  Mallet  fut  arrêté  pour  la 
quatrième  fois.  Pontchartrain  écrivait  à  D'Argenson  le  3o  décembre: 

A  l'égard  de  Mallet,  vous  avez  bien  fait  de  vous  en  assurer.  Il  faut  le 
garder  en  prison  jusqu'à  ce  que,  par  les  dernières  conférences  qu'il  aura  avec 
l'ecclésiastique  que  vous  lui  donnerez  pour  l'instruire,  il  paraisse  docile  et 
dans  la  résolution  d'écouter  les  instructions;  vous  pouvez  aussi  l'engager  à 
mettre  en  dépôt  des  billets  jusques  à  la  concurrence  de  la  somme  qu'il  faudra 
pour  la  dot  de  celle  de  ses  filles  qui  veut  être  religieuse  (O  *  42). 

Des  nouvelles  converties  embrassant  la  vie  cénobitique,  c'était  tout 
à  la  fois  le  triomphe  des  convertisseurs  et  la  douleur  suprême  des 
persécutés,  et  il  y  en  eut  un  certain  nombre:  une  Mallet,  une 
Prévost,  deux  Catillon,  une  Amonnet,  qui  toutefois  rejoignit  ses 
parents  à  l'étranger,  deux  Conrart,  une  Guichard  de  Peray,  une 
Canaye  de  Brannay,  une  Jaucourt-Villarnoul,  deux  Caumont  La 
Force.  —  Mallet  ne  consentant  point  à  favoriser  la  prise  de  voile 
de  sa  fille,  on  l'envoya  au  château  d'Angers;  le  4  août  1700,  on  se 
disposait  à  le  faire  conduire  au  château  de  Nantes,  véritable  enfer 
où  succombèrent  presque  sans  exception  les  consciences  même  les 
plus  énergiques.  Il  paraît  que  De  Miane  triompha  du  vieillard;  car 
celui-ci  revint  à  Paris  et  sollicita  de  ses  persécuteurs  une  nouvelle 
grâce,  ainsi  que  nous  l'apprend  ce  billet  de  Pontchartrain  à  D'Ar- 
genson: 

14  mai  1701.  Je  vous  prie  de  prendre  la  peine  de  voir  le  placet  du  sieur 
Mallet  qui  demande  le  retour  de  sa  femme  dans  quelque  communauté  à  Paris; 
vous  savez  que  cette  femme  a  toujours  été  très  opiniâtre;  vous  jugerez  mieux 
que  personne  si  on  doit  accorder  ce  que  demande  le  mari  (O'  48). 

D'Argenson  fit  une  réponse  favorable,  et  M""=  Mallet  fut  trans- 
férée chez  les  Miramiones.  Après  la  mort  de  son  mari,  on  lui  rendit 
la  liberté  (3o  septembre  T7o5),  à  condition  qu'elle  trouvât  des 
répondants  et  qu'elle  déposât  des  eff"ets  de  la  valeur  de  3ooo  livres, 
«pour  assurer  sa  stabilité»  (O  252).  C'était  on  le  voit,  une  con- 
version dont  il  y  avait  lieu  de  se  vanter! 

Parmi  les  autres  arrestations  opérées  en  1690,  nous  signalerons 


Après  In  Révocation.  571 

celles  de  Lebert,  de  Guillaume  Dernier,  de  La  Maisonneuve,  de  M™'^ 
de  La  Fresnaye  et  de  Braconneau. 

D'abord  emprisonné  à  Paris,  comme  travaillant  aux  évasions 
et  à  la  sortie  des  capitaux,  Lebert  ',  natif  de  Dieppe,  fut  envoyé  au 
château  de  Ham  le  14  mai.  Dès  le  mois  de  mars,  Chamillard, 
intendant  de  Normandie,  avait  été  chargé  de  prendre  des  infor- 
mations sur  le  compte  de  ce  «mauvais  catholique»,  entre  les  mains 
duquel  on  avait  saisi  1 100  livres  et  une  montre  en  or,  qui  furent 
remises  à  sa  famille.  Les  révélations  qu'on  tira  de  lui  et  de  Du 
Ventre,  autre  dieppois,  qui  se  livrait  au  même  commerce,  causèrent 
l'arrestation  de  plusieurs  personnes  (O'  84  et  Bidlet.,  VI,  i25). 

Arrêté  à  Bourges  comme  fugitif  et  interrogé  par  M.  de 
Seraucourt,  Guillaume  Dernier,  garçon  boutonnier,àgé  de  vingt-deux 
ans  et  natif  d'Apremont,  confessa  que,  travaillant  à  Paris  chez  Pierre 
Barré,  boutonnier,  rue  de  Lourcine,  au  faubourg  Saint-Marcel,  il 
avait  été  amené  au  protestantisme  par  le  culte  de  famille  que 
célébrait  chaque  soir  M'"'=  Barré,  dont  le  mari  était  catholique. 
Après  avoir,  ajoutait-il,  suivi  les  exercices  de  Charenton  pendant  un 
an,  il  s'était  présenté,  en  1684,  au  ministre  Claude  et  lui  avait 
communiqué  son  dessein  d'embrasser  la  Réforme.  Celui-ci,  l'ayant 
examiné  chez  lui  durant  trois  jours  consécutifs,  lui  fit  faire  abjuration 
dans  la  chambre  du  consistoire  en  présence  de  dix-huit  à  vingt 
personnes.  L'intendant  voulant  savoir  si  l'argent  n'avait  joué  aucun 
rôle  dans  cette  conversion,  Dernier  répondit  «qu'on  lui  avait 
seulement  demandé  s'il  ne  devait  rien,  et  qu'ayant  dit  qu"il  devait 
un  écu,  on  lui  en  offrit  deux,  qu'il  refusa,  disant  qu'il  n"agissait  pas 
par  intérêt  ».  Les  livres  trouvés  en  sa  possession  étaient,  outre  trois 
Psautiers  :  les  Saintes  prières  recueillies . . ,  de  l'A.  et  du  N.  T.  par 
Jacques  Merlin,  La  Rochelle,  161  o;  X Abrégé  des  controverses  àe 
Drelincourt,  V Instruction  préparatoire  à  la  cène  par  André  Rivet;  le 
Traité  de  l'apostasie  par  J.  D.  L.,  ministre  à  Angers,  i583;  les 
Homélies  de  la  constance  du  fidèle  en  sa  confession  de  foi  par  Jean 
Boisscul,  1587;  les  Méditations  tirées  de  Jean  Gérard  superintendant 
de  Heldbourg,  Genève  1628.  En  envoyant  le  dossier  à  Paris  pour 
demander  des  ordres,  M.  de  Seraucourt  écrivait  : 

Ce  jeune  homme  me  parait  fort  ingénu,  et  si  obstiné  dans  son  erreur  que 
je  ne  vois  pas  qu'on  puisse  espérer  de  le  convertir...  Ses  livres  étant  tous 
d'édition  très  ancienne,  on  ne  peut  pas  croire  qu'il  s'en  soit  chargé  en  intention 


'  François  Lebert, boutonnier,  sa  femme       et   un  enfant,  tous  de  Villiers-le-Bel,  rc- 
et  quatre  enfants;  Jacques  Lebert,  sa  femme       fugiés  à  Berlin,  1700  (Ms.  Dieterici). 


572  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

de  les  distribuer  aux  nouveaux  convertis,  ni  de  s'en  servir  pour  exciter  du 
désordre. 

La  réponse  de  l'autorité  fut:  «Le  laisser  en  prison  »  (TT.  452). 

La  Maisonneuve,  gentilhomme  du  Poitou,  mis  à  la  Bastille  le 
10  novembre,  était  sans  doute  Louis  d'Auzy,  sieur  de  Saint-Romans 
et  de  La  Maisonneuve,  capitaine  des  fauconniers  du  roi,  poursuivi 
avant  la  Révocation  pour  cause  d'assemblées  tenues  sur  ses  terres, 
à  La  Bonnelière.  De  Besmaus  reçut,  le  24  mars  1691,  l'invitation  de 
laisser  pénétrer  près  de  lui  le  convertisseur  D'Aliès  de  La  Tour. 
L'ordre  de  sa  mise  en  liberté  fut  signé  le  3o  avril;  mais  le  roi  ne 
trouvait  pas  à  propos  qu'il  retournât  dans  sa  province.  Le  7  mai, 
le  prisonnier  paraissait  «  dans  une  bonne  résolution  d'achever 
de  s'instruire  avec  le  P.  Bordes  de  l'Oratoire»  (O'  36),  et,  le 
12  novembre,  Pontchartrain  consultait  encore  celui-ci  pour  savoir 
si  M.  de  La  Maisonneuve  pouvait  être  relâché  {Arch.  Bast.,  IX, 
179,  288). 

Lorsque  par  suite  des  mauvais  traitements  qu'elle  subissait  dans 
la  maison  des  Nouvelles-Catholiques  de  la  rue  Sainte-Anne,  M""""  de 
La  Taille  de  La  Fresnaye  fut  devenue  aliénée,  on  l'expulsa  du 
royaume.  La  malheureuse  revint  en  France  sans  bien  savoir  ce 
qu'elle  faisait,  et  fut  envoyée  au  château  de  Pont-de-l'Arche  le  4 
juillet.  On  l'expulsa  de  nouveau  sept  années  plus  tard  (voir  chap. 
XXIX). 

Braconneau,  maître  chirurgien  de  la  ville  de  Niort,  mis  à  la 
Bastille  le  19  septembre,  eut  un  sort  analogue.  Les  rigueurs  dont  il 
fut  victime  lui  firent  perdre  l'esprit:  il  se  frappa  d'un  coup  de 
couteau  dans  la  poitrine  le  11  février  1691,  il  s'enfonça  un  clou  dans 
la  tête  le  26,  et  mourut  de  ses  blessures  le  2  mars.  Les  exhortations 
du  docteur  Pirot  ayant  été  impuissantes  à  l'amener  au  catholicisme, 
il  ne  fut  pas  inhumé  à  Saint-Paul  comme  les  prisonniers  catholiques, 
mais  dans  les  casemates  du  bastion  du  château.  Le  6  novembre 
1690,  Pontchartrain  avait  écrit  au  gouverneur,  M.  de  La  Bour- 
donnaye,  ce  billet  qui  témoigne  de  l'exaspération  de  la  cour  contre 
les  consciences  inflexibles:  «J'ai  rendu  compte  au  roi  de  ce  que  vous 
m'avez  écrit  concernant  Braconneau,  et  Sa  Majesté  m'a  ordonné  de 
vous  écrire  que,  s'il  meurt  dans  la  situation  dans  laquelle  il  est,  il 
faudra  lui  faire  son  procès  suivant  la  rigueur  des  ordonnances» 
(01  34). 

A  la  fin  de  l'année  Pontchartrain  s'était  bien  radouci;  le  19 
décembre,  il  réprimait  un  excès  de  zèle  commis  par  le  lieutenant- 
civil  Defita: 


Après  la  Révocation.  SyS 

Le  roi  a  été  informé  d'une  manière  néanmoins  trop  vague  et  trop  indé- 
iinie  pour  que  je  vous  puisse  citer  toutes  les  circonstances,  que  dans  quelques 
interrogatoires  ou  actes  passés,  vous  avez  pressé  une  femme  de  se  déclarer 
sur  la  religion  qu'elle  professait,  et  qu'elle  avait  dit  qu'elle  professait  la  religion 
protestante.  Rappelez,  s'il  vous  plait,  tous  ces  faits  pour  m'en  instruire,  afin 
que  j'en  rende  compte  à  Sa  Majesté.  Vous  voyez  bien  les  conséquences  de  ces 
sortes  de  déclarations  qui,  devenant  publiques,  engagent,  malgré  qu'on  en  ait, 
à  suivre  exactement  la  rigueur  des  ordonnances,  et  que  la  sagesse  d'un  magis- 
trat consiste  à  éviter  plutôt  ces  occasions  qu'à  se  les  attirer.  Sa  Majesté  a 
sursis  à  se  déterminer  de  faire  arrêter  cette  femme,  ou  à  passer  cette  affaire 
sous  silence,  jusqu'à  ce  que  vous  m'ayez  exactement  informé  de  tous  ces  faits 
{O  '  34). 

Au  lieu  de  marchander  au  roi  un  subside  qui  ne  dépassait  pas 
habituellement  trois  ou  quatre  millions  *,  l'assemblée  quinquennale 
du  clergé  lui  en  vota  douze,  et  pour  la  première  fois,  dans  sa 
harangue,  lui  décerna  le  titre  de  grand  ^.  Aux  yeux  des  prélats, 
oublieux  de  ce  qui  constitue  la  vraie  grandeur  de  Louis  XIV,  celle- 
ci  consistait  surtout  dans  la  destruction  de  l'hérésie,  c'est-à-dire 
dans  la  persécution.  Le  fanatisme  populaire  répondit  aussitôt  à  celui 
du  clergé. 

La  Reynic  à  Harlay,  prcmio-  présidenl. 

24  juillet  1693. 

Un  jeune  homme,  fils  du  nommé  Coûté,  épicier  près  la  porte  de  Bucy, 
étant  dans  la  rue,  son  chapeau  sous  le  bras,  dans  le  temps  que  le  saint-sacre- 
ment passait,  a  été  averti  par  quelqu'un  du  peuple  de  se  mettre  à  genoux,  et 
ce  jeune  homme  ne  l'ayant  pas  voulu  faire,  s'est  retiré  dans  la  maison  de  son 
père.  Aussitôt  il  s'est  élevé  une  grande  clameur,  il  s'est  attroupé  beaucoup  de 
monde,  et  on  parlait  de  forcer  la  maison  et  de  la  brûler,  lorsque  le  commis- 
saire Gazon  y  est  arrivé.  Il  s'y  est  enfermé,  et  il  m'en  a  envoyé  donner  avis 
sur  le  champ,  et  il  a  en  même  temps  fait  avertir  un  de  ses  confrères  pour  se 
tenir  hors  de  la  maison.  On  lui  en  a  depuis  envoyé  quelques  autres  des  plus 
capables  d'agir  en  cette  occasion.  L'attroupement  est  à  cette  heure  presque 
tout  à  fait  dissipé..,  Coûté  père,  sa  femme  et  toute  sa  famille  sont  connus  de 
tout  le  monde  pour  nouveaux  catholiques  en  apparence,  et  en  effet  pour  être 
les  plus  opiniâtres  et  les  plus  mal  intentionnés  protestants  qui  soient  à  Paris 
(Fr.  17424,  f»  24). 

Une  autre  lettre  de  La  Reynie  adressée  quelques  heures  plus 
tard  à  Harlay,  portait  que  le  peuple  continuait  d'insulter  les  nou- 


•  Ce  don   gratuit   n'était  nullement   en  détail.   Cette  somme  représentait  plus  de 

rapport    avec    les    biens   du    clergé,    qui,  1200  millions  d'aujourd'hui, 

exempt  d'impôts  comme  la  noblesse,  avait  ^  Lanfrey,   L'Église  et  les  philosophes 

un  revenu  de  321,000,000  dont  \e  Mercure  au  XVIW  siècle,  i835,  in-12,  p.  3o. 
historiq.  de  juillet   1701  (p.  69)   donne  le 


574  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  à  Paris. 

veaux  catholiques  et  que  beaucoup  de  gens  avaient  la  tète  troublée 
par  l'excès  du  vin  et  de  l'eau-de-vie.  «Les  fourbisseurs,  ajoutait  le 
«  lieutenant  de  police,  ont  marché  par  les  rues  avec  des  enseignes 
«et  l'épée  nue.  Le  menu  peuple  du  quartier  Montmartre  et  du 
«quartier  Saint-Denis  est  sans  raison,  et  ce  sera  un  très-grand 
«  bonheur  si  le  reste  du  jour  se  passe  sans  désordre.  J'ai  fait  avertir 
«les  brigades  qui  sont  établies  pour  la  sûreté  des  grands  chemins 
«de  se  trouver  chacune  en  un  lieu  marqué,  hors  des  faubourgs,  où 
«  l'on  pourrait  les  trouver  en  cas  de  besoin.  Les  cavaliers  du  guet 
«  sont  pareillement  avertis,  et  j'ai  chargé  les  commissaires  de 
«  demeurer  dans  leurs  quartiers  et  d'avertir  de  tout  ce  qui  méritera 
«la  moindre  attention,  et  j'aurai  aussitôt  l'honneur  de  vous  en 
«rendre  compte».  Ne  dirait-on  pas  une  scène  de  la  Saint-Barthé- 
lémy»? ajoute  P.  Clément  qui  nous  a  conservé  ce  documenta 

Trois  semaines  plus  tard,  la  populace,  cette  fois  d'accord  avec 
la  cour,  fît  des  réjouissances  sur  le  faux  bruit  qui  avait  couru  de  la 
mort  du  prince  d'Orange  (14  août  1690,  O'  84).  Au  reste,  ni  l'une 
ni  l'autre  ne  toléraient  ce  qu'elles  appelaient  des  manques  de 
respect  envers  le  culte  catholique;  en  voici  une  nouvelle  preuve: 

Pontchartrain  à  l'intendant  de  Metz. 

14  août  1691. 

II  V  a  deux  ou  trois  jours  que,  le  saint-sacrement  passant  dans  les  rues  de 
Paris,  une  fille  nommée  Catherine  Du  Chat  refusa  de  se  mettre  à  genoux,  et 
elle  fut  arrêtée  par  le  peuple  et  menée  chez  le  commissaire,  où  elle  a  déclaré 
qu'elle  s'est  retirée  de  la  ville  de  Metz  avec  sa  mère  et  une  de  ses  sœurs, 
depuis  quatre  à  cinq  ans  à  cause  de  la  persécution  qu'on  y  faisait  à  ceux  de 
la  R,  P.  R.;  qu'elle  n'a  pas  voulu  se  mettre  à  genoux  parce  qu'elle  ne  croit  pas 
que  Jésus-Christ  soit  ailleurs  que  dans  le  ciel;  qu'elle  fait  profession  de  la  R. 
P.  R.  et  que  tous  ceux  qui  l'ont  abjurée  s'en  repentent.  Sur  cela  le  roi  a  donné 
ses  ordres  pour  faire  conduire  à  Metz  cette  mère  et  ses  deux  filles.  Sa  Majesté 
m'ordonne  de  vous  écrire  que,  pour  celle  dont  je  vous  parle,  il  faut  que  vous 
la  fassiez  mettre  dans  un  couvent  pour  y  être  instruite,  et  qu'au  surplus  vous 
preniez  soin  du  reste  de  cette  famille  en  la  faisant  instruire  avec  charité... 
L'archer  qui  les  conduit  doit  être  payé  à  leurs  dépens  {Corrcsp.  adin.,  IV,  428). 

Cette  même  année  1691  n'offre  que  d'autres  emprisonnements  à 
signaler.  Toutefois  nous  mentionnerons  d'abord  une  mesure  de 
police  qui  avait  pour   but  de   rendre  les  nouveaux  convertis  plus 

'  La  police  sous  Louis  XIV,    p.   271.  d'intervalle.    La   rcfcrence  que  cet  histo- 

Clément  datait  le  fait  du  24  juin  169!),  à  rien  donne  à  l'appui  de  son  assertion  est 

tort  sans  doute,  à  moins  qu'il  ne  se  soit  d'ailleurs  inexacte, 
reproduit  une  seconde  fois  à  cinq  années 


Après  la  Révocation.  S-jS 

maniables  en  les  isolant  les  uns  des  autres.  «  Sa  Majesté,  écrivait 
Pontchartrain  à  La  Reynie,  le  3  mai,  approuve  la  proposition  que 
vous  faites  d'obliger  les  nouveaux  catholiques  qui  ne  demeuraient 
pas  ensemble  avant  la  révocation  de  l'Edit  de  Nantes,  de  se  séparer, 
et  elle  se  remet  entièrement  à  vous  des  mo3'ens  de  parvenir  à  cela 
en  la  manière  que  vous  avez  pensé  »  (O  '  35). 

«Dans  ses  Remarques  sur  la  Bastille,  l'avocat  Linguet  parle 
d'un  conseiller  du  Parlement  de  Béarn,  nommé  Farie  de  Garlin,  qui 
fut  mis  à  la  Bastille  en  1691  pour  cause  de  religion,  et  ne  fut  libéré 
qu'en  1714.  Linguet  raconte  qu'il  passa  onze  ans  dans  une  des 
chambres  nommées  calottes.  Ces  chambres,  les  plus  élevées  des 
tours,  étaient  formées  de  huit  arcades  en  pierres  de  taille  qui  se 
réunissaient  au  milieu  et  formaient  une  espèce  de  plafond.  On 
ne  pouvait  se  tenir  debout  qu'au  centre  de  la  chambre.  La  fenêtre 
munie  de  grilles,  au  dedans  et  au  dehors,  avait  huit  pieds  d'épais- 
seur. En  été  la  chaleur  était  excessive;  en  hiver^  le  froid  insup- 
portable. Après  avoir  usé  et  pourri  le  peu  de  vêtements  et  l'unique 
chemise  qu'il  avait  sur  le  corps,  Farie  avait  été  réduit  à  n'avoir 
pas  d'autre  habit  que  la  mauvaise  courtepointe  qu'on  avait  jetée 
sur  son  grabat»  {Fr.  pr.,  2"  édit.,  I  420). 

Le  ï"  mai,  l'abbé  de  Champigny  était  autorisé  à  voir  à  la 
Bastille,  pour  travailler  à  sa  conversion,  Pierre  Lesueur,  sieur  de 
Colleville,  ex-conseiller  au  Parlement  de  Rouen  et  gendre  du  célèbre 
pasteur  de  Caen,  Samuel  Bochart.  Le  27  septembre,  le  secrétaire 
d'Etat  Châteauneuf  écrivait  à  M.  de  Besmaus. 

Le  roi  ayant  agréable  d'accorder  à  De  Colleville  Lesueur,  qui  est  par  ses 
ordres  à  la  Bastille,  les  lettres  d'État  ^  ci-jointes,  que  je  vous  prie  de  vouloir 
bien  lui  remettre,  Sa  Majesté  m'a  ordonné  de  vous  mander  qu'elle  trouve  bon 
qu'il  ait  non-seulement  un  valet  pour  le  servir  et  faire  ses  messages,  mais 
aussi  que  vous  lui  donniez  toute  la  liberté,  soit  de  se  promener  dans  la  cour, 
sur  le  donjon  et  autrement,  qui  peut  être  laissée  à  un  prisonnier  {Arc/i.  Bast., 
IX,  240). 

Ce  bon  vouloir  relatif  ne  dura  guère.  Le  7  décembre,  le  gouverneur 
de  la  forteresse  recevait  de  Pontchartrain  le  billet  suivant  : 

Le  roi  ayant  été  informé  que  le  sieur  de  Colleville,  religionnaire  prison- 
nier à  la  Bastille,  se  mêle  d'y  dogmatiser  avec  les  autres  religionnaires,  m'a 
ordonné  de  vous  écrire  de  lui  dire  de  s'abstenir  d'une  telle  conduite,  sinon 
elle  donnera  ordre  qu'on  lui  ôte  la  liberté  de  la  cour  (O  ^  35). 


'  Par  les  lettres  d'État  le  roi  ordonnait       matière  civile  contre  celui   qui    les  avait 
de    suspendre    les    poursuites    faites    en       obtenues. 


Syô  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Trois  jours  après,  le  même  secrétaire  d'État  informait  le  P.  Bordes, 
qui  peut-être  avait  demandé  la  liberté  du  prisonnier,  que  Sa  Majesté 
ne  jugeait  pas  encore  le  moment  favorable.  Enfin  le  25  décembre, 
M.  deCoUeville  fut  transféré  au  prieuré  de  Saint-Martin-des-Champs, 
où  il  resta  plusieurs  années.  Ses  deux  filles,  enfermées,  en  1702,  dans 
le  couvent  des  Ursulines  de  Caen,  ayant  trouvé  moyen  de  s'évader, 
Colleville  fut  repris  et  de  nouveau  emprisonné  {Fr.  pr.,  VII,  47). 

En  vertu  d'un  ordre  du  11  juin,  le  P.  Bordes  conférait  à  la 
Bastille  avec  Jean  Duclos,  qui  y  était  entré  le  24  juin  1689.  Né  à 
Coulommiers  vers  1640,  et  marié,  en  1669,  à  Anne  Du  Carouge 
(Reg.  de  Char.),  Duclos  avait  été  d'abord  marchand,  puis  serviteur 
de  Ruvigny  de  La  Caillemotte,  et  fait  prisonnier  sur  un  vaisseau.  Sorti 
de  la  Bastille  le  6  juin  1698  (Arsenal,  Ms.  Bast.,  10484),  il  se  fit 
garçon  cabaretier  et  entreprit  de  conduire  des  protestants  à 
l'étranger.  Il  fut  remis  à  la  Bastille  le  24  février  1702,  et  transféré 
à  Bicètre  comme  inconvertissable,  par  ordre  du  1 1  novembre.  Au  bout 
de  deux  ans,  il  demanda  qu'on  l'instruisît,  et,  en  lyoS,  qu'on  lui  permît 
d'abjurer.  On  ne  l'y  autorisa  qu'en  1707,  sans  croire  à  sa  sincérité 
et  sans  lui  rendre  la  liberté  qu'il  avait  espérée.  D'Argenson  écrivait 
à  cette  date:  «Les  raisons  de  soupçonner  ses  mauvaises  intentions 
et  ses  intelligences  criminelles  avec  les  réfugiés  d'Angleterre,  con- 
tinuent toujours»;  puis,  en  1709:  «Sa  santé  paraît  affaiblie,  ce  qui 
a  donné  lieu  de  le  faire  passer  dans  un  dortoir  où  il  parait  beaucoup 
plus  tranquille»;  et  en  1714:  «Il  est  encore  dans  la  même  situation... 
Ainsi  je  pense  qu'il  faut  le  laisser  à  l'hôpital»  {Arch.  Bast.,  X  358^ 
362).  En  d'autres  termes,  il  était  atteint  d'une  maladie  mentale,  et 
considéré  comme  incurable.  —  Mentionnons  encore  le  libraire  Josué 
Du  CI0.S,  qui  épousait  en  1668  Anne  Du  Paty  (Reg.  de  Char.).  Peut- 
être  était-il  fils  de  Jean,  ancien  de  Charenton  en  1606  '. 

Deux  maîtres  ouvriers  en  gaze  de  soie,  chez  qui  les  pasteurs 
du  Désert  Cardel,  De  Salve,  Malzac  et  Givry,  tinrent  des  assemblées, 
les  frères  Pierre  et  Charles  Dicq,  goûtèrent  aussi,  à  quelques 
années  d'intervalle,  les  douceurs  de  l'incarcération.  Arrêtés  à 
Louvres,  le  5  avril  1691,  comme  ils  essayaient  de  passer  à  l'étranger, 
Pierre,  sa  femme,  et  son  cousin  Guy,  aussi  maître  ouvrier  en  gaze, 
furent  conduits  le  jour  même  à  la  Bastille.  On  les  transféra  le  9  juin 
au  château  de  Guise,  où  ils  restèrent  près  de  sept  ans.  M'"'^  Dicq 
reçut  en  1.712  une  pension  de  45o  livres.  Charles,  écroué  à  la  Bastille 


'  Pour  Susaniie  lluclos,  voir  Guichard       lisJs  .inglais,  le   premier  en    1687,    et    le 
de  l'cray.  Etienne  et  Henri  Duclos,  natu-       second  en  1O88,  elaicnt  peut-itre  Parisiens. 


Après  la  Révocation.  677 

le  21  janvier  lôgS  {Biillct.,  XIII,  5),  fut  bientôt  relâché;  car  Pont- 
chartrain  signait  le  3  mars  suivant  l'ordre  de  l'arrêter,  comme 
participant  à  l'évasion  des  religionnaires,  et  de  le  ramener  à  la 
Bastille.  Transféré,  par  ordre  du  i"""  mars  1694,  au  château  de  Caen, 
il  y  fut  traité  «avec  une  extrême  rigueur».  Pontchartrain  ne  signa 
que  le  27  janvier  1698  l'ordre  de  mettre  les  deux  frères  en  liberté. 
—  M"""  Charles  Dicq,  enfermée  à  l'Union  Chrétienne  le  21  juillet  1698 
avec  sa  fille  âgée  de  deux  ans,  en  sortit  seule  en  1698  ou  1699  ; 
toutefois  les  bonnes  sœurs,  peu  scrupuleuses,  touchaient  encore  en 
1706  la  pension  de  la  mère  et  de  la  fille.  C'est  elle  assurément  que 
mentionnent,  à  la  date  du  7  août  1697,  les  Registres  du  Secrétariat: 
«Il  se  fait  à  la  fin  de  l'année  un  état  de  quelques  nouveaux  et  nou- 
velles cathoUques  dont  le  roi  paie  la  pension  ;  la  femme  de  Dicq . . . 
y  est  comprise  et  elle  continuera  d'y  être  tant  que  son  mari  sera 
prisonnier*»  (O'  41). 

Par  ordre  du  11  juin  1691,  Jacques  RouUaud  de  La  Gaillarderie, 
prédicant  poitevin,  né  à  Courlay  (Deux-Sèvres),  reçut  à  la  Bastille 
la  visite  du  P.  Bordes,  et,  l'année  suivante,  celle  de  l'abbé  de  La 
Roche-Jacquelin.  Transféré  avec  Hudel  au  château  de  Loches,  le 
29  septembre  1692,  il  y  passa  neuf  années.  Au  mois  d'octobre  1701, 
Pontchartrain  les  envoya  au  château  de  Nantes  et  écrivait  à  De 
Miane:  «Ce  sera  pour  vous  une  belle  occasion  de  donner  en  les 
convertissant  des  marques  de  votre  zèle  et  de  votre  capacité».  Le 
grand  convertisseur  ne  réussit  pas  dans  cette  entreprise  ;  car  on 
retrouve  en  1712  les  deux  prédicateurs  au  château  de  Saumur,  après 
plus  de  vingt  années  de  captivité.  Sur  la  liste  dressée  par  Super- 

>  Il  y   avait    à    Paris   d'autres    person-  permission  de  Sa  Majesté,   elle  trouve  qu'il 

nages    du    même    nom:    Elisabeth    Dicq,  n'y  a  rien  à  faire  à  son  égard,   et  qu'il  faut 

reçue  à  la  paix  de  l'Église  à   Londres   le  ^^^^^^^^^  Tobserver  (O'  35); 

3i  juillet  1698.  {Proceedings,  juillet  1S90).  et  le  billet  suivant,  adressé  à  D'Argenson 

Nicolas   Dicq  rainé,    marchand,    rue    des  le  7  juillet  1700: 

Filles-Dieu,    âgé    de    trente-deux  ans   et  j.^cris  à  Orléans,  à  Blois,  à  Nantes,  à  La 

natif  de  Pans,  abjura  le  21  novembre  i683.  Rochelle,  pour  avoir  des  nouvelles  du  nommé 

Nicolas    Dicq    le    jeune,     marchand    rue  Dicq,   qui  a  quitté  sa  mère  (on  craint  qu'il 

Saint-Martin,    âgé  de   trente-et-un  ans  et  ne  soit  sorti  du  royaume), 

natif  de  Paris,  avait  abjuré  le   tg.  Judith  Guy,  «ouvrier   en  soie  fort  à  son  aise, 

Bourgeois,  veuve  de  Nicolas  Dicq,  féran-  ;  demeurait  au  faubourg  Saint-Marcel», 


dinier   de    la    rue   Saint-Denis,    âgée    de 


passa  en  Hollande  ou  en  Angleterre  après 


vingt-cinq    ans,    n  ab)ura    qu'après    le    g  ,3  Révocation;   sa   femme  cachée  à  Paris 

janvier  1086  (Fr.  7o5i,  f-»  60,  3o6  et  3ii).  avait    aussi    dessein    de    s'en    aller.    Les 

Nous    ne    savons    auquel   de    ces    per-  papiers  saisis  sur  le  guide  anglais  Philippe 

sonnages  se  rapportent  l'ordre  adressé    à  p„s,  le  ,3  août  i685.  révélèrent  l'adresse 

La  Reynie  le  19  octobre  1691:  j.^n  autre  cjui  demeurait  rue  de  Béthisy. 

A  l'ég.ird  du  fils  du  nommé  Dicq,  qui  vient  La  veuve  Elisabeth  Guy  était  assistée  en 

des  Pays-Bas  espagnols  sans  passeport  ni  Angleterre  en   170?. 

n  ,17 


578  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

ville,  RouUaud  porte  le  nom  de  Rouland  (Lièvre,  III,  847;  Arch. 
Bast.,  IX,  289  et  l'art,  de  M.  Funck-Brentano  dans  la  Rcv.  hist.  de 
janvier  1690). 

Trois  pasteurs  furent  en  1692  victimes  de  la  lutte  qu'ils  avaient 
entreprise  contre  le  despotisme:  Malzac,  arrêté  le  11  février  avec 
les  sept  personnes  auxquelles  il  distribuait  la  cène;  Giraud  et  Givry, 
arrêtés  par  trahison,  le  3  mai,  chez  l'ex-ancien  Lardeau.  Pierre 
Baril,  qui  servait  de  guide  à  Malzac,  et  se  faisait  parfois  suppléer 
dans  cette  tâche  par  celui  de  ses  fils  qui  demeurait  avec  lui,  était 
fils  ou  petit-fils  d'un  étudiant  en  médecine  du  nom  de  Barry,  chassé 
d'Angleterre,  par  la  persécution  de  Marie  la  Sanglante  (Agnew,  II, 
238).  Il  avait  épousé  Marie  Gaillard,  dont  il  eut  Josué  et  Elisabeth, 
qui  passèrent  tous  deux  en  Angleterre  lors  de  la  Révocation,  et  un 
second  fils  dont  le  nom  nous  est  inconnu.  Lors  du  mariage  de  sa  fille 
(10  août  1684),  il  était  maître  chirurgien  et  apothicaire  du  roi,  rési- 
dant à  Neauphle,  près  Versailles;  il  s'établit  ensuite  à  Paris.  On  le 
transféra,  le  24  février,  de  chez  Desgrez  à  la  Bastille,  dont  les 
Mémoires  (I  268)  lui  rendent  ce  beau  témoignage  : 

Baril  a  dit,  lorsqu'il  a  été  interrogé,  qu'il  avait  toujours  fait  profession  de 
la  R.  P.  R.,  quoique,  pour  obéir  au  roi,  il  en  eût  fait  ci-devant  abjuration, 
sachant  que  les  dragons  devaient  l'y  forcer.  Il  avait  été  obligé  auparavant  de 
quitter  ses  charges  à  cause  de  la  religion  [par  l'arrêt  du  Conseil  du  i5  sep- 
tembre i635].  Il  est  mort  à  la  Bastille  le  29  août  1632,  sans  avoir  jamais  voulu 
s'approcher  des  sacrements,  malgré  les  exhortations  du  P.  Bordes,  et  a  été 
enterré  dans  le  jardin  de  ce  château. 

Le  Journal  de  Du  Junca  ajoute  que  Baril,  logé  dans  la  pre- 
mière chambre  de  la  tour  de  la  chapelle,  fut  emporté  par  une 
longue  maladie,  qu'il  repoussa  les  obsessions  de  l'aumônier  aussi 
bien  que  celles  du  P.  Bordes,  et  qu'il  fut  enterré  dans  les  casemates 
du  bastion  où  était  le  jardin  de  la  Bastille.  Son  fils  Josué  épousait  à 
Londres,  en  1687,  Susanne,  fille  de  Louis  Berchère,  parisienne 
réfugiée  comme  lui. 

Marie  d'Arambure,  née  vers  1628  en  la  paroisse  de  Ciron  à 
trois  lieues  du  Blanc  en  Berry,  veuve  de  Paul-Henri  de  Brion,  sieur 
de  La  Contaudière,  de  la  paroisse  de  Moutiers  en  Poitou,  inhumé 
à  Paris  le  17  juin  i685,  avait  eu  la  faiblesse  d'abjurer  à  la  Révo- 
cation, dans  un  couvent  de  Fontenay-le-Comte  où  elle  était  enfer- 
mée (M  676).  Revenue  à  Paris,  elle  s'était  empressée  de  rétracter 
son  abjuration  entre  les  mains  du  ministre  Cardel  (1688),  et  d'ouvrir 
sa  maison  aux  assemblées.  Arrêtée  en  même  temps  que  Malzac, 
avec  sa  suivante   Madelaine  Prévost,   elle  fut  mise  à  la  Bastille, 


Après  la  Rcvocatio)i.  Sjg 

puis  aux  Nouvelles-Catholiques,  d'où  on  la  transféra  au  château  de 
Pont-de-l'Arche,  par  ordre  du  14  avril  lôgS  (O'  37).  Elle  demanda 
bientôt  qu'on  la  mît  en  liberté,  et  l'année  suivante,  qu'on  l'envoyât 
hors  du  ro3^aume.  La  Reynie  qui,  l'ayant  interrogée    lui-même,  la 
jugeait  inconvertissable,  proposa  son  expulsion.  Le  roi  y  consentit 
d'abord  et  fit  demander  à  la  prisonnière  où  elle  voulait  aller,  puis 
changea  d'avis  lorsqu'il  apprit  qu'elle  était  relapse,  ayant  résolu  de 
ne  chasser  du  roj^aume  que  ceux  qui  n'auraient  jamais  abjuré.  On 
renvo3fa  donc  comme   «très  opiniâtre»   au  château  d'Angers,  où 
elle  était  encore  en  1697,  toujours  «marquée  pour  être  envoyée 
hors  du  royaume  ».  En  marge  du  rapport  de  Desgranges  où  on  lit  : 
«Les  parents  disent  que  la  prison  lui  affaiblit  l'esprit»,  Pontchar- 
train  écrivit  brutalement  :  «L'y  laisser».  Le  4  août  1700,  il  adressait 
le  billet  suivant  au  gouverneur  du  château:   «Le  roi  ne  veut  point 
mettre  M""^  de  La  Contaudière  dans  le   couvent  que  vous  propo- 
sez...; mais  dans  quelque  temps  vous  en  serez  débarrassé...  Cepen- 
dant il  faut  lui  ôter  la  jeune  fille  qui  est  près  d'elle,  et  lui  donner 
une  femme  catholique  de  la  fidélité  de  laquelle  vous  soyez  sûr,  et  à 
l'égard  de  la  première   qu'elle   a  pervertie,  Sa  Majesté  désire  de 
savoir  en  quel  état  elle  est  à  présent»  (O'  44).  Le  roi,  acharné  à  la 
conversion    de   cette    vaillante    femme,    résolut  de  l'envoyer    au 
château  de  Nantes,  dont  le  gouverneur  passait  pour  savoir  dompter 
les  plus  intraitables.  En  informant  M.  de  Miane  de  cette  résolution, 
Pontchar train    lui  disait  dans   un  billet   du    22  septembre   1700: 
«C'est  la  plus   opiniâtre   protestante  que  nous  a3'ons   eue  jusqu'à 
présent;  vous  aurez  de  quoi   mettre  là  en  usage  votre  talent  pour 
la  conversion,  et  vous  pouvez  compter  que  ce  ne  sera  pas  une 
petite   affaire»;   puis,    le   17  novembre   de  la  même  année:   «Sa 
Majesté  est  persuadée  que  vous  ferez  de  votre  mieux  pour  cela  et 
que  vous  êtes  capable  d'y   réussir   plus  qu'aucun  autre  par  votre 
savoir-faire,  et  le  roi  ne  laissera  pas  pour  cela  d'être  agréablement 
surpris  si  vous  venez  à  bout  de  cette  entreprise». 

Imbert,  dit  Petitval,  neveu  de  M.  de  La  Vauguyon,  était  un 
gentilhomme  de  Brie  ou  de  Paris,  dont  la  vie  avait  été  fort  acci- 
dentée. Ayant  été  blessé  devant  Négrepont,  assiégé  par  l'armée 
vénitienne  dans  laquelle  il  avait  pris  du  service,  il  avait  fait  vœu 
de  se  donner  à  Dieu,  s'il  guérissait.  Revenu  à  la  santé,  il  entra 
dans  l'ordre  de  Saint-François  à  Constantinople  et  fut  ordonné 
prêtre.  Ayant  ensuite  embrassé    le   protestantisme  à  Rome  où  il 

'  Les  Premiers  past.  du  Dés.,   I,  3i8). 


58o  Révocation  de  l' Edit  de  Nantes  à  Parts. 

étudiait  la  théologie,  il  se  retira  en  Hollande  et  alla  combattre  en 
Angleterre  sous  les  drapeaux  de  Guillaume  d'Orange.  Comme  il 
retournait  en  Hollande  avec  D'Ayrolle,  il  fut  fait  prisonnier  sur  mer 
et  amené  à  la  Bastille^  oii  il  entra  le  4  mai  1692.  Il  n'en  sortit,  le 
26  mars  1698,  que  pour  être  conduit  à  Saint-Lazare.  Enfin,  au  bout 
de  douze  années  de  détention,  il  se  refit  catholique,  et  demanda 
qu'on  l'envoyât  dans  un  couvent  de  Lyon  ou  au  collège  de  Boncour 
pour  y  achever  ses  études.  Mais  D'Argenson  proposa  «de  l'oublier» 
à  Saint-Lazare,  si  bien  qu'on  ne  l'en  tira  qu'en  1710  pour  l'envoyer 
dans  un  château  fort'  {Arch.  Bast.,  IX,  844,  35i). 

Un  galérien  écrivait  à  sa  famille  le  16  mars  1692  : 

Béni  soit  Dieu,  notre  bon  Père,  bien  aimés  et  chéris  de  mon  âme,  qui  me 
donne  encore  l'occasion  de  vous  assurer  de  l'amour  que  j'ai  pour  lui,  et  de  !a 
fidélité  inviolable  que  je  lui  veux  garder  jusqu'au  dernier  soupir  de  ma  vie, 
comme  j'en  ai  assuré  depuis  mon  premier  billet,  qui  est  écrit  dès  le  8  de  ce 
mois,  M.  le  supérieur  de  l'Oratoire  qui  m'est  venu  voir,  et  ce  soir  M.  l'aumô- 
nier. Oh!  que  j'aime  mon  Dieu  et  sa  vérité!  Je  les  confesserai  tant  que  je 
pourrai  parler.  Priez  pour  moi,  je  vous  en  conjure,  fidèle  femme,  fidèle  amie, 
qui  m'avez  aimé  et  qui  m'aimez  tant.  Je  vous  aimerai  d'une  tendresse  sans 
exemple  aussi  longtemps  que  dureront  mes  jours.  Je  ne  cesse  de  prier  Dieu 
pour  vous  et  pour  ceux  qui  vous  sont  chers...  Conservons  à  Dieu  nos  corps  et 
nos  esprits  qui  lui  appartiennent.  Qu'il  soit  glorifié  en  l'un  et  en  l'autre  jusqu'au 
dernier  moment  de  notre  vie! 

J'ai  toujours  la  fièvre.  Il  y  a  huit  jours  que  je  suis  au  bouillon.  Ces  deux 
matins,  on  m'a  pourtant  donné  un  peu  à  manger,  et  je  trouve  assez  bon  ce 
que  je  mange.  On  a  soin  de  moi;  mais  mon  Dieu  est  mon  unique  espérance. 
Je  suis  prêt  à  déloger  quand  il  plaira  à  mon  Sauveur,  en  la  miséricorde  duquel 
je  m'assure.  Je  vous  embrasse  d'une  sincère  amitié,  et  prie  Dieu  qu'il  vous 
comble  de  sa  grâce,  etc.  {Bittlel.,  2"  sér.,  I,  498). 

L'auteur  de  ces  lignes  touchantes,  Kerveno,  sieur  de  Lauboui- 
nière,  gentilhomme  poitevin,  condamné  sans  doute  pour  tentative 
de  sortir  du  royaume,  était  une  proie  convoitée  par  les  conver- 
tisseurs de  tout  rang,  à  commencer  par  le  ministre  apostat  Des 
Mahis,  qui  écrivait  à  Bossuet  en  1691  :  «  Je  vous  prie  très  humble- 
ment de  penser  à  l'affaire  de  M.  Laubouinière,  afin  que  ce  gentil- 
homme passe  de  sa  galère  dans  quelque  communauté,  où  il  y  ait 
lieu  d'espérer  quelque  effet  des  efforts  que  M""'  Des  Coulandres,  sa 
sœur,  qui  est  si  bien  convertie,  ferait  pour  sa  conversion  »  {Fr.  pr., 

'  Mailelaine    Imbcrt,     veuve    d'Etienne  que  Anne,  fille  d'Imburt  Durand,  ministre 

liaucliet,  sieur  du  Plessis,    de  la  Grande  ti  Orléans,  âgée  de  quarante  ans,  évidem- 

ruc    du    faubourg  Saint-Antoine,    abjura  ment    sa    parente    (Kr.   7o5i,    f"  i88).    I.a 

ie  24  décembre  iG83,   à   l'iigc  de   soixante  \cuve  Jean  Imbert,  âgée  de  soixante-deux 

ans  (Fr.  7o5i,    f»   188I,   en    même   temps  ans,  ét^iit  assistée  en  Angleterre  en   1703. 


Après  la  Révocation.  58i 

VI,  i2i).  Bossuet  ne  s'empressa  nullement  d'intervenir  ;  car  ce  n'est 
que  le  2  septembre  1692  qu'un  secrétaire  d'Etat  adressait  à  M.  de 
Montmort,  commandant  des  galères,  le  billet  suivant  : 

Le  roi  a  bien  voulu,  à  la  prière  des  parents  du  sieur  de  Kerveno  de  Lau- 
bouinière,  le  tirer  des  galères  et  le  faire  venir  à  Paris  pour  être  mis  dans  une 
maison  religieuse,  afin  qu'on  tâche  de  le  persuader  des  vérités  de  la  religion; 
je  vous  envoie  les  ordres  pour  cela,  avec  un  ordre  particulier  pour  le  faire 
conduire  à  Paris  à  l'abbaye  de  Saint-Germain.  Cette  conduite  doit  se  faire 
aux  dépens  de  la  famille;...  je  crois  que  deux  archers  suffiront  pour  l'amener 
dans  une  litière  (O  '  36). 

La  maladie  empêcha  ce  voyage,  et  le  glorieux  confesseur  mourut 
à  la  peine  le  28  septembre  lôgS. 

A  la  fin  de  l'année  1691,  le  Père  Athie,  capucin  du  couvent 
Saint-Honoré,  s'était  mis  en  tête  de  dénoncer  secrètement  certains 
nouveaux  catholiques  qu'il  accusait  de  vouloir  passer  en  Angleterre. 
Renvoyé  à  La  Reynie,  il  répondit  qu'il  ne  pouvait  s'ouvrir  qu'au 
roi.  Pontchartrain  le  fit  venir,  et  le  résultat  de  l'audience  fut  un 
ordre  d'envoyer  sans  bruit  le  bon  Père  en  province,  ordre  signé  le 
10  décembre,  et  révoqué  le  8  février  1692  sur  les  instances  du 
Provincial  de  l'ordre.  Pour  quel  motif  le  dénonciateur  avait-il  paru 
suspecta  Pontchartrain?  nous  ne  savons;  mais  il  paraît  probable 
que  c'est  ce  même  capucin  qui  accusait  les  nouveaux  convertis  de 
se  cotiser  pour  venir  en  aide  aux  ennemis  de  Louis  XIV.  «  On  a 
donné  au  roi,  écrivait  Pontchartrain  le  3i  août  1692,  un  mémoire 
touchant  les  assemblées  des  nouveaux  catholiques  qui  se  font  à 
Paris,  et  les  sommes  qu'on  prétend  qu'ils  amassent  pour  les  envoyer 
en  Angleterre»  (O'  36).  Cinq  ans  après,  le  même  secrétaire  d'Etat 
écrivait  encore,  le  14  juillet,  à  son  frère  Phelypeaux,  intendant  de  la 
généralité  de  Paris  :  «Je  vous  envoie  des  mémoires  qui  ont  été 
adressés  à  M.  de  Barbezieux,  concernant  des  collectes  qu'on  prétend 
être  faites  à  La  Ferté-sous-Jouarre  '  par  des  nouveaux  catholiques, 
pour  en  envoyer  l'argent  au  prince  d'Orange;  le  roi  m'ordonne  de 
vous  écrire  d'examiner  s'il  y  a  quelque  chose  de  véritable  dans  cet 
avis»  (O^  41).  En  conséquence  Phelypeaux  fit  arrêter  Lefranc  et  le 
notaire  Briet^  et  les  envoya  au  For-l'Évêque,  où,  le  i5  septembre^ 


'  Dans    une    lettre  du  4  septembre  or-  l'Église    de     Monneauï     près     Château- 

donnant    d'arrêter   à  Péronne   le   nommé  Thierry.  M.  Élise'e  Briet,  auteur  du  Pro- 

I.oubiart,   dit  le  messager   de  Namur,  et  testantisme  en  Brie  et  en  Champagne,  ne 

de  saisir  tous  ses  papiers,  il  est  question  mentionne   pas  dans  cet  ouvrage  l'arres- 

de  «plusieurs  paroisses  du  côté  de  Claye  ».  tation  de  son  ancêtre. 

^  la   famille   Briet   existe   encore    dans 


582  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

le  roi  donna  l'ordre  à  D'Argenson  d'aller  les  interroger  pour  con- 
naître leur  commerce  et  instruire  leur  procès  s'il  y  avait  lieu. 

«L'accusation  était-elle  fondée?  demande  M.  Pierre  Clément*. 
N'était-ce  que  le  résultat  d'une  prévention  injuste  ou  du  zèle 
intéressé  de  quelque  agent  subalterne?  Les  documents  n'ajoutent 
rien,  et  il  faut  se  borner  à  des  conjectures  que  l'extrême  irritation 
des  religionnaires  rend  d'ailleurs  problables.  Ce  qui  est  certain, 
c'est  que  le  soupçon  Si.ul  d'un  acte  pareil  était  fait  pour  les  rendre 
odieux».  —  P.  Clément  se  trompait;  les  documents  ajoutent  quelque 
chose:  savoir  l'ordre,  donné  le  8  décembre,  de  recevoir  Lefranc  et 
Briet  à  l'Hôpital-Général  pour  quelques  mois,  et  de  les  renvoyer 
ensuite  à  leur  famille.  Eùt-on  relâché  des  gens  coupables  d'intelli- 
gence avec  l'étranger?  On  peut  donc  affirmer  que,  si  des  collectes 
eurent  lieu,  elles  étaient  destinées  à  secourir  les  forçats  pour  la  foi 
(notamment  les  frères  Cochet,  de  Meaux)  :  ce  qui  expliquerait  tout 
ensemble  pourquoi  Briet  et  Lefranc  furent  envoyés  à  l'Hôpital- 
Général,  et  pourquoi  ils  n'y  restèrent  que  peu  de  temps. 

Pontchartrain  écrivait  le  i3  décembre  1692  à  M.  de  La  Bour- 
donnaye  : 

On  a  arrêté  [hier]  à  Paris  un  particulier  sous  le  nom  de  Le  Noir,  qui  se 
donnait  beaucoup  de  mouvement  auprès  des  protestants  zélés.  II  a  déclaré 
s'appeler  Joachim  Patras,  sieur  de  Thevalles,  gentilhomme  de  Poitou,  demeu- 
rant ci-devant  dans  sa  maison  de  La  Bastarderaye,  à  trois  lieues  de  Fontenay  ; 
qu'il  est  à  Paris  depuis  six  ans  et  qu'il  fait  profession  de  la  R.  P.  R.;  que  sa 
femme  fut  mise  dans  un  couvent  à  Parthenay  par  M.  Foucault,  et  qu'elle  est 
présentement  auprès  de  M'"'  de  Calandre  en  sa  maison  de  Badiolle.  On  a 
trouvé  dans  sa  cassette  5oo  pistoles  d'anciennes  espèces,  et  quelques  lettres 
ouvertes  dont  la  suscription  est:  à  M.  de  La  Chataigneraye,  qui  peut  être  le 
véritable  nom  de  ce  gentilhomme  sous  lequel  il  est  le  plus  connu  dans  ce  pays. 
Prenez  la  peine,  s'il  vous  plait,  de  vous  informer  quelle  a  été  sa  conduite, 
pourquoi  et  depuis  quel  temps  il  est  sorti  de  son  pays,  de  quelle  manière  il 
est  avec  sa  femme,  et  quelles  sont  ses  facultés,  afin  que  par  là  on  puisse  juger 
d'où  il  a  tiré  l'argent  qu'il  avait  et  à  quel  dessein.  Je  suis,  etc.  (O  ^  36). 

Autorisé  à  le  voir  par  ordre  du  10  janvier  lôgS,  Bossuet  fut 
quatre  fois  à  la  Bastille  et  crut  avoir  remporté  la  victoire  ;  aussi 
d'accord  avec  M.  de  La  Maronnière,  parent  du  prisonnier,  le  fit-il 
mettre  en  liberté  le  4  septembre.  Mais  M.  de  Thevalles  n'était 
«  nullement  converti  »,  selon  l'expression  de  Du  Junca  {Arch.  Bast., 
IX,  482).  On  s'en  aperçut  au  bout  de  quelques  années.  Pontchar- 


'  La  police  sous  Louis  XIV,  Paris,  1806,  in-12,  p.  277. 


Après  la  Révocation,  583 

train  fut  obligé  d'adresser  à  M.  de  Meaux  le  billet  suivant,  daté  du 
28  janvier  1699  : 

Je  crois  que  vous  vous  souviendrez  bien  que  le  sieur  de  Tlieval,  gentil- 
homme de  Poitou,  nouveau  catholique,  prisonnier  à  la  Bastille,  fut  mis  en 
liberté  il  y  a  quelque  temps  à  votre  prière,  et  renvoyé  en  sa  province  après 
vous  avoir  donné  des  assurances  d'une  sincère  conversion  et  d'une  bonne 
conduite  pour  l'avenir.  M.  le  maréchal  d'Estrées  me  mande  que  ce  gentilhomme 
y  est  revenu,  qu'il  ne  paraît  pas  qu'il  ait  fait  abjuration  et  que  sa  personne  peut 
être  dangereuse,  ayant  toujours  été  le  conseil  des  nouveaux  convertis,  même 
pendant  le  temps  qu'il  était  à  Paris.  Prenez  la  peine,  s'il  vous  plaît,  de  me 
mander  depuis  quand  vous  l'avez  perdu  de  vue  et  en  quelle  disposition  vous 
l'avez  laissé.  Je  suis,  etc. 

La  conclusion  de  l'affaire  se  trouve  dans  les  deux  billets  suivants  : 

4  février  169g.  A  M.  le  maréchal  d'Estrées. 

Le  sieur  de  Thevalles  est  un  gentilhomme  qui  ne  mérite  pas  les  bontés  (!) 
que  le  roi  a  eues  pour  lui;  il  est  indigne  d'une  plus  grande  attention,  et  Sa  Ma- 
jesté veut  que  vous  le  fassiez  sortir  du  royaume,  en  l'envoyant  au  plus  prochain 
endroit  pour  s'embarquer,  et  sa  femme  aussi,  supposé  qu'elle  n'ait  point  fait 
abjuration.  Je  crois  qu'il  est  inutile  de  vous  dire  qu'il  ne  doit  emmener  avec 
lui  aucun  de  ses  enfants,  ni  disposer  de  ses  effets. 

i3  février  1699.  Au  même. 

Le  roi  a  approuvé  les  mesures  que  vous  avez  prises  pour  la  sortie  du 
sieur  de  Thevalles  et  de  sa  femme  (O  '  43). 

Louis  Laumonier,  sieur  de  La  Motte-Varenne,  ancien  de 
Chauny  et  propriétaire  de  la  terre  d'Endelin  ou  Ferté-Endelin, 
située  à  deux  lieues  de  Crespy  en  Valois,  avait  servi  de  guide  dans 
Paris  au  .pasteur  du  Désert  Cottin  '.  Arrêté  en  janvier  ou  février 
1693,  il  fut  enfermé  au  For-l'Évêque,  puis  envoyé  au  château  de 
Guise  le  16  janvier  1696  et  mis  en  liberté  le  i5  février  (Voir  Les 
premiers  pasteurs  du.  Désert,  I,  210).  Ses  deux  filles,  amenées  aux 
Nouvelles-Catholiques  de  Paris  par  ordre  du  19  mai  1695  (O'  89), 
furent,  par  ordre  du  3  novembre  1697,  transférées  à  l'abbaye  du 
Calvaire  à  Lafère,  où  le  roi  paya  leur  pension  à  raison  de  200  livres 
pour  chacune  (O'  41).  Elles  n'en  étaient  pas  encore  sorties  le 
18  mai  1698,   quand  Pontchartrain  ordonna  de  mettre  leurs  deux 

'  C'est    sans    doute    à    son    sujet    que  de   sa   parole,    Sa  Majesté    m'ordonne  de 

Seignelay    avait   écrit   à  La  Reynie   le  i5  vous  dire   qu'il  faut   que  vous  le  fassiez 

décembre  i585:  «Le  roi  ayant  été  informé  chercher,    n'ayant  pu  ctre  informée  où  il 

qu'un  gentilhomme  d'auprès  de  La  Fère,  est  logé,   et   que   vous  me   fassiez  savoir 

Lamotte,    est  à  Paris,    et    qu'aprcs    avoir  quelle   est   la   résolution  de  cet  homme» 

promis  de  se  convertir,    il    pourrait  pré-  \Arch.  Bast.,  VIIL  358). 
tendre  à  y  demeurer   pour   éluder    l'effet 


584  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

frères  dans  un  collège.  Le  3i,  revenant  sur  l'ordre  donné  le  i8,  le 
même  secrétaire  d'Etat  écrivait  à  l'intendant  Samson  :  «  Le  fils  du 
sieur  de  La  Motte  est  trop  âgé  pour  le  tenir  plus  longtemps  chez 
les  P.  de  l'Oratoire;  il  est  en  âge  de  choisir  et  d'apprendre  une 
profession»  (O'  42). 

Une  dénonciation  de  la  police  cléricale  motivait  le  billet  que 
Pontchartrain  adressait  à  La  Reynie  le  5  mars  : 

On  m'a  donné  avis  que  la  nommée  Floquet,  menuisière  demeurant  rue  de 
Béthisy,  prend  soin  des  malades  que  les  nouveaux  catholiques  mal  convertis 
entretiennent  dans  la  R.  P.  R.,  et  qu'elle  fait  enlever  secrètement  les  morts; 
prenez  la  peine,  s'il  vous  plaît,  de  faire  observer  s'il  y  a  quelque  fondement  à 
cet  avis  {O  ^  87). 

Peu  après,  nous  voyons  un  prêtre  trop  ardent  solliciter,  sans 
succès,  les  rigueurs  du  pouvoir  contre  deux  de  ses  ouailles  mal 
converties.  Seignelay  écrivait,  le  3i  mars,  à  La  Reynie  :  «  A  propos 
de  l'avis  donné  par  le  curé  de  Saint-Sulpice  touchant  la  mauvaise 
conduite  des  demoiselles  Chambonnot  et  Bonvallet,  Sa  Majesté  ne 
trouve  pas  à  propos  de  rien  faire  à  ce  sujet»  (O^  87). 

Le  8  avril,  le  roi  donnait  l'ordre  de  rétablir  dans  leurs  biens  les 
fugitifs  rentrés  en  France  qui  auraient  fait  abjuration,  et  de  mettre 
en  prison  ceux  qui  persévéreraient  dans  leur  opiniâtreté.  Toutefois 
la  plupart  de  ceux  qui  revinrent  eurent  les  plus  grandes  peines  à 
recouvrer  ce  qui  leur  appartenait:  les  absents  étant  considérés 
comme  morts,  les  parents  et  même  des  étrangers,  autorisés  par  des 
brevets  de  confiscation,  avaient  pris  possession  de  leur  héritage. 
L'étrange  législation  du  temps  obligeait  les  notaires  d'avertir  les 
curés  de  tous  les  contrats  de  mariage  passés  entre  nouveaux 
catholiques  ;  de  même  elle  obligeait  les  médecins,  chirurgiens  et 
apothicaires,  de  rendre  compte  au  clergé  de  l'état  des  malades,  afin 
que  celui-ci  pût  se  transporter  à  temps  au  chevet  des  mourants  ; 
une  circulaire  du  26  décembre  invitait  les  intendants  à  faire  entendre 
aux  notaires  et  médecins  que  ceux  d'entre  eux  qui  négligeraient 
cette  prescription,  «seraient  blâmés  et  encourraient  l'indignation 
de  Sa  Majesté  »  (O^  87).  Toutefois  quelques  faits  arrachés  à  l'oubli 
attestent  que,  malgré  la  persécution  intermittente  et  relativement 
atténuée  qui  régnait  alors,  le  protestantisme  continuait  à  se 
relever  et  ne  laissait  pas  de  faire  des  progrès  à  Paris.  Le  prêtre 
Bertrand,  donné  pour  précepteur  aux  fils  de  Louis  Laumonnier, 
sieur  de  La  Motte-Varenne,  et  un  autre  prêtre  nommé  Sorlet, 
embrassèrent    la  religion   proscrite.    Le  6  février,    Pontchartrain 


Après  la  Revocation.  585 

ordonnait  l'arrestation  de  quatre  autres  prosélytes,  La  Fortune  de 
Tilladet,  logé  à  l'hôtel  des  Invalides,  Nicole  Tesson,  Edme  Roger 
et  Madelaine  Godefroi,  sa  femme.  Les  deux  derniers,  anciens 
catholiques,  avaient  abjuré  entre  les  mains  du  pasteur  du  Désert 
Malzac.  Leur  zèle  sans  bornes  rappelait  celui  du  paralytique 
Barthélémy  Milon,  dont,  suivant  Crespin^  «la  chambre  formait  une 
vraie  école  de  piété,  en  laquelle  la  gloire  de  Dieu  soir  et  matin 
retentissait  ».  On  arrêta  les  deux  prosélytes  au  commencement  de 
février  1698:  la  femme  fut  envoyée  avec  ses  enfants  à  Bourges,  où 
elle  avait  des  parents,  et  recommandée,  par  une  lettre  du  18,  à  la 
vigilance  de  l'archevêque  (O'  87).  La  Fortune  de  Tilladet,  invalide 
logé  à  l'hôtel  des  Invalides,  amené  au  protestantisme  par  Roger, 
fut  aussi  arrêté  par  ordre  du  6  février.  Quant  à  Roger,  on  le  trans- 
féra, le  16  août,  de  Vincennes  à  l'Hôpital-Général.  Il  y  passa  sept 
années,  et  peut-être  le  reste  de  ses  jours,  ainsi  qu'il  résulte  de  la 
lettre  suivante  que  Pontchartrain  adressait  à  D'Argenson  le  6  jan- 
vier 1700  : 

Le  nommé  Roger  qui  est  à  l'Hôpital,  n'est  pas  un  homme  ordinaire.  Il 
était  ancien  catholique,  horloger  de  son  métier,  n'ayant  point  de  jambes  et 
sans  aucune  science.  Cependant  il  s'était  donné  à  pervertir  les  anciens  catho- 
liques des  environs  du  Palais  avec  un  tel  succès,  que  plus  de  cinquante  per- 
sonnes avaient  déjà  été  séduites  lorsqu'il  fut  arrêté.  Il  agissait  de  concert 
avec  une  sage-femme  nommée  Prou;  elle  a  été  enfermée  au  château  de  Ham, 
d'oîi  elle  s'est  évadée.  Comme  vous  n'avez  pas  été  informé  de  toutes  ces  cir- 
constances, j'ai  été  bien  aise  de  vous  le  faire  savoir.  Après  quoi,  si  vous  per- 
sistez à  demander  qu'il  soit  mis  en  liberté,  je  le  proposerai  au  roi  (O  ^  44). 

Voici  la  lettre  que  Pontchartrain  adressait  le  18  février  à 
l'évêque  d'Auxerre,  au  sujet  d'une  de  ces  prosélytes: 

«  On  a  arrêté  à  Paris  une  fille  deGien  ,  nommée  Nicole  Tesson, 
ancienne  catholique  qu'un  séducteur  avait  pervertie.  Son  dessein 
était  de  pervertir  de  même  la  mère  de  cette  fille,  son  père  et  trois 
sœurs  qui  sont  à  Gien. ..  A  l'égard  de  la  fille  dont  je  vous  écris, 
elle  a  été  mise  [par  ordre  du  même  jour]  dans  la  maison  des 
Nouvelles-Cathohques  à  Paris  pour  y  être  instruite» (O'  87). 

Quant  à  M™^  Prou,  accusée  d'avoir,  avec  le  concours  de  Roger, 
fait  baptiser  par  un  chapelain  d'ambassade  les  enfants  de  plusieurs 
nouveaux  catholiques,  et  envoyée  le  21  avril  au  château  de  Ham, 
elle  réussit  à  s'en  évader  au  bout  de  six  années,  grâce  peut-être  à 
la  pitié  et  à  la  connivence  de  M.  de  Devise,  gouverneur  de  ce 
château,  à  qui  Pontchartrain  écrivit  le  28  janvier  1699: 


586  Révocation  de  l'Édii  de  Nantes  à  Paris. 

Le  roi  a  été  fort  surpris  d'apprendre  l'évasion  de  la  nommée  Prou,  et 
vous  en  êtes  d'autant  plus  blâmable  que  toutes  les  fois  que  vous  avez  parlé  et 
écrit  de  cette  femme,  vous  l'avez  fait  dans  un  sens  où  il  paraissait  que  vous 
étiez  trop  touché  de  son  état;  on  vous  a  dit  et  expliqué  les  raisons  qu'on 
avait  de  la  retenir.  Sa  Majesté  est  très  mal  contente  de  votre  conduite  à  cet 
égard  (O  i  48). 

]y[me  Prou,  sans  doute  parente  de  Perrine  Proult,  femme  du  peintre 
Matthieu  Lespagnandelle,  passa  évidemment  à  l'étranger'. 

Notons  encore  que,  au  mois  de  juillet  1698,  des  protestants  de 
province  avaient  trouvé  retraite  chez  le  concierge  du  Luxembourg 
(O  '  37),  et  que,  dans  Iç  courant  de  la  même  année,  on  expulsa  du 
royaume  Anne  Grillart  et  Marthe  Amonnet  qui,  après  s'être  faite 
religieuse,  était  retournée  à  la  foi  pour  laquelle  son  père  et  sa 
mère  avaient  glorieusement  souffert. 

L'édit  du  mois  de  décembre  1689  accordant  aux  parents  des 
fugitifs  les  biens  laissés  par  ceux-ci,  n'avait  pas  spécifié  que  les 
catholiques  seuls  pourraient  jouir  de  ce  privilège;  l'ordonnance 
rendue  le  25  janvier  1694  combla  cette  lacune  (O  •  38).  Nous  signa- 
lerons en  outre  quelques-uns  des  emprisonnements,  d'ailleurs  en  petit 
nombre,  qui  eurent  lieu  dans  l'année.  Un  commis  de  Domanchin, 
nommé  Castel  et  accusé  de  commerce  avec  les  forçats  pour  la  foi, 
auxquels  il  transmettait  les  aumônes  de  leurs  frères,  fut  mis  à  la 
Bastille  le  22  mai,  par  ordre  du  16,  et  transféré  le  2  mars  lôgS  au 
château  de  Ham,  qu'il  n'avait  pas  encore  quitté  en  décembre  {ArcJi. 
Bast.,  X,  5i).  Une  anglaise  de  Dieppe,  Marthe  de  La  Hogue,  très 
bonne  catholique,  mais  arrêtée  depuis  le  3  juillet  i6go  pour  avoir 
favorisé  l'évasion  des  nouveaux  convertis,  fut,  par  ordre  du  29 
juillet  1694,  transférée  des  prisons  de  Rouen,  à  la  Bastille,  où  elle 
entrait  le  17  septembre,  et  renvoyée  à  Rouen,  pour  y  être  jugée, 
par  ordre  du  8  octobre  (Ibid.).  Bien  qu'il  eût  plié  dans  l'exil  accom- 
pagné de  dragonnade,  l'ancien  de  Charenton  Conrart  de  Rabodingen 
fut  mis  le  3i  juillet  au  donjon  de  Vincennes,  où  sa  femme  le  suivit 
le  27  août.  Il  y  resta  jusqu'au  3o  octobre  de  l'année  suivante;  M'"" 
Conrart  n'en  sortit  que  le  i^''  mai  1696.  —  En  vertu  d'un  ordre  du 
10  octobre,  M'""  de  Barle,  d'Amiens,  fut  amenée  à  Paris  et  mise 
dans  la  maison  des  Nouvelles-Catholiques  pour  être  instruite  en  la 
R.  C.  La   Reynie  donnait  à  la  supérieure  des  instructions   sur  la 


'  Elle  y  avait  Cté  devancée   par  Arnold  la   femme,    nouvelle    catholique,    mourut 

et  Jean  Prou,  naturalisés  anglais,  le  pre-  le  i3  janvier  iCSû,   munie  des  sacrements 

mier  en  16S4  et  le  second  en  iC&S.  Il  faut  de  l'Ktjllse  (Fr.  7o5i,  f"  70). 
mentionner   aussi    l'horloger  Prou,    dont 


Après  la  Révocation.  587 

manière  dont  la  captive  devait  être  traitée.  Le  6  décembre,  il  était 
encore  invité  à  «prendre  avec  la  mère  Garnier  des  mesures  con- 
venables pour  mettre  la  dame  de  Barle  dans  le  bon  chemin  »(0' 38). 
A  la  longue  celle-ci  finit  par  céder;  car  Pontchartrain  écrivait,  le 
26  mars  1695,  à  la  mère  Garnier  :  «Le  roi  trouve  bon  que  la  dame 
de  Barle  s'en  retourne  chez  elle  quand  vous  et  M.  l'abbé  Girard, 
successeur  de  Fénelon  (?),  le  trouverez  à  propos».  Et  le  21  avril,  à 
l'évèque  d'Amiens:  «Vous  avez  écrit  une  lettre  si  touchante  à  l'oc- 
casion de  M"^  de  Barle,  que  le  roi  a  résolu  de  lui  donner  une  pension 
de  1000  livres,  à  condition,  ainsi  que  vous  le  proposez,  qu'elle  en 
emploiera  une  partie  à  faire  élever  ses  enfants  dans  les  lieux  où 
vous  jugerez  à  propos  de  les  mettre  »  (O  '  89). 

La  veuve  Cailloué,  '  marchande  libraire  à  Rouen,  compromise 
par  la  vente  d'un  libelle  intitulé:  Scarron  apparu  à  M'""  de  Maintcnon 
et  les  reproches  qu'il  lui  a  faits  sur  ses  amours,  Cologne,  1694,  in- 12, 
fut  également  arrêtée  en  vertu  d'un  ordre  du  10  octobre  de  la  même 
année,  et  mise  le  18  à  la  Bastille,  où  elle  mourut,  le  dimanche  21 
novembre,  sans  que  les  prêtres  troublassent  ses  derniers  moments, 
grâce  à  sa  fille  qui  avait  caché  la  gravité  de  son  état.  N'a3'ant  suivi 
sa  mère  à  la  Bastille  que  pour  la  soigner,  avec  la  permission  de  La 
Reynie,  M"^  Cailloué  aurait  dû  être  remise  en  liberté;  mais  vexé 
du  tour  qu'elle  avait  joué  aux  convertisseurs,  La  Reynie  la  garda 
et  la  fit  mettre  aux  Nouvelles-Catholiques  le  3  janvier  1695.  «  Re- 
cevez-la, écrivait  Pontchartrain  à  la  supérieure,  et  faites  de  votre 
mieux  pour  la  rendre  bonne  catholique».  On  lui  permit  le  6  avril 
de  retourner  à  Rouen  (Arch.  Bast.,  X  35  etc.).  Dumesnil,  autre 
libraire  de  Rouen,  arrêté  et  écroué  à  la  Bastille  en  même  temps 
que  la  veuve  Cailloué,  fut  relâché  le  9  juin  1695  {Ibid.,  29, 36).  Nous 
ignorons  si  c'est  au  sujet  du  même  personnage  que  Ponchartrain 
écrivait  à  D'Argenson,  le  12  mars  1698:  «Le  nommé  Dumesnil  étant 
revenu  à  Paris  après  avoir  été  conduit  sur  la  frontière,  il  faut  le 
faire  arrêter  et  le  mettre  dans  les  prisons  du  Châtelet»  (O*  42). 

Le  19  juillet  1694,  Pontchartrain  ordonnait  de  mettre  à  la  raison 
un  «  cabaretier  mauvais  catholique  »  et  de  le  contraindre  à  payer  la 
pension  de  sa  fille,  aussi  longtemps  qu'elle  resterait  dans  la  com- 
munauté de  la  paroisse  Saint-Louis,  où  elle  était  enfermée  depuis 
trois  ans  (O  '  38).  Il  s'agissait  de  Matthieu  Cochard,   ancien  catho- 


'  Jean   Cailloué,    réfugié  à  Londres,   y       Réflexions  sur  les  cinq  livres  de  Moïse, 
tenait  boutique  à  l'enseigne  de  la  librairie       par  Allix,  Lond.,  1Ô87,  in-12. 
française,  ainsi  qu'on  le  voit  au  titre  des 


588  Révocation  de  l'Èdit  de  Nantes  à  Paris. 

lique  amené  par  sa  femme  au  protestantisme,  et  demeurant  rue  des 
Deux-Ponts-en-l'Ile,  à  l'enseigne  de  la  Musette.  En  1686,  il  avait  été 
dénoncé  comme  ayant  en  dépôt  plus  de  5o,ooo  livres  appartenant  à 
des  réfugiés,  notamment  à  M.  et  M""  Courtillac  et  à  la  dame  Catteau, 
prisonnière  à  Tournay  avec  le  guide  Félix  (Fr.  yoSo  f°  246  et  yoSi 
f'  344).  Déplorant  son  apostasie  forcée,  M""  Cochard  avait  bientôt 
mérité  d'être  emprisonnée,  et  avait  été  envoyée  le  19  avril  1689  au 
château  de  Ham.  Elle  reçut  fort  mal  le  prieur  de  l'abbaye  du  lieu. 
Celui-ci  s'en  plaignit  à  Seignelay  et  la  lui  représenta  comme  une 
«entêtée  protestante  qui  tenait  des  discours  insolents  contre  la 
religion  catholique  »  (O  25o,  O  '  33  et  34).  Treize  ans  plus  tard  elle 
demandait  encore  à  sortir  de  la  forteresse,  et  Pontchartrain  écrivait 
le  2  juin  1703  à  l'intendant  Samson  pour  savoir  dans  quelle  dis- 
position elle  se  trouvait  sur  le  fait  de  la  religion'. 

Susanne  Lojon,  du  village  de  Mareau  à  trois  lieues  de  Pithi- 
viers,  arrêtée  le  24  octobre  1687  à  Paris,  où  elle  était  venue  sans 
doute  dans  l'intention  de  passer  à  l'étranger  (O'  3i),  avait  été  mise 
à  l'Union  Chrétienne,  par  ordre  du  14  avril  1688  (O'  32),  puis  au 
château  de  Ham,  par  ordre  du  16  juillet  1689  (O'  33),  et  aux 
Nouvelles-Catholiques  de  Noyon,  par  ordre  du  12  novembre  1691 
(O'  35).  Le  i3  septembre  1694,  Pontchartrain  écrivait  à  M.  de 
La  Houssaye,  intendant  de  Soissons:  «  Il  y  a  dans  la  maison  des 
Nouvelles-Catholiques  de  Noyon  une  fille  nommée  Lojon  qui  leur 
fait  beaucoup  de  peine,  et  dont  elles  ont  demandé  d'être  déchargées; 
le  roi  a  trouvé  bon  qu'elle  fût  envoyée  aux  Nouvelles-Catholiques 
de  Paris  ».  —  «  Il  faudra  l'instruire,  écrit-il  en  même  temps  à  la 
supérieure  de  la  maison  de  Paris,  et  empêcher  qu'elle  ne  donne 
autant  d'embarras  chez  vous  qu'elle  faisait  à  Noyon»  (O'  38).  Elle 
fut  autorisée,  le  4  juillet  1695,  à  sortir  de  ce  couvent  dès  qu'on 
aurait  trouvé  une  personne  sûre  qui  voulût  bien  se  charger  d'elle 
(O'  39). 

Le  9  octobre  1694,  un  malheureux  fut  expédié  «pour  le  reste 
de  ses  jours»  au  château  de  Ham,  et  Pontchartrain  recommandait 
à  M.  de  Devise  de  «le  mettre  dans  le  lieu  le  plus  sûr»  et  de  l'entre- 
tenir sur  le  pied  de  quinze  sols  par  jour  (O'  38).  On  va  voir  quel 

'  Marie  Cochard,  veuve  de  Jacob  Noiret,  quels  l'cvcque  de  Meaux  avait  obtenu  des 

ancien  ollicier  de  la  reine,  demeurant  rue  ordres   d'arrestation    que   leur  abjuration 

de    Grenelle   au    Grand    Monarque,    à    la  rendit  inutiles.    On    sait  que   Hossuet  (it 

troisième   chambre,    signa,    le    14  janvier  jeter  à  la  voirie   le  cadavre  d'Isaac,  qui, 

1O86,    la    formule   d'abjuration   (Fr.  7061,  au  lit  de  mort,  avait   repoussé  le   prêtre 

i-  16O).  Nous  ignorons  si  Matthieu  était  venu  pour  le  confesser  {Bullet.,  IX,  O4). 
parent  des  Cochard,   de  Claye,  pour  les- 


Après  la  Révocation.  589 

était  son  crime.  Le  21  juillet  1686,  Seignelay  avait  ordonné  à 
l'intendant  De  Creil  d'arrêter  deux  Parisiens  pour  les  contraindre 
à  l'abjuration,  Jean  Aubert,  ci-devant  huissier  au  Châtelet,  et  le 
joaillier  D'Haussy,  allemand  naturalisé  français,  auquel  il  donnait 
retraite  (O' 3o).  Aubert  était  probablement  fils  de  Samuel,  lapidaire 
et  ancien  de  Charenton  en  i635,  chez  lequel  D'Haussy  avait  pu 
faire  son  apprentissage.  Nous  ignorons  si  l'huissier  révoqué  de  ses 
fonctions  par  la  déclaration  du  i5  juin  1682,  demeura  longtemps  en 
prison;  mais  il  en  sortit  vivement'irrité  contre  l'Eglise  persécutrice 
qui  lui  avait  causé  tant  de  maux  et  qui  allait  lui  en  faire  de  plus 
grands  encore.  Dans  un  mouvement  de  colère,  il  se  laissa  sans 
doute  entraîner  à  des  propos  inconsidérés  ;  car  il  fut  «  condamné 
à  mort  pour  avoir  tenu  des  discours  injurieux  contre  l'honneur  dû 
aux  saints,  et  avoir  tenu  aussi  des  discours  séditieux  et  insultants 
contre  la  religion,  l'État,  même  avec  menaces  contre  Sa  Majesté  »  : 
peine  commuée  en  celle  de  la  détention  perpétuelle  (O'  38).  Ce 
ferme  protestant  avait  sans  doute  pour  sœur  IVIarguerite,  fîlle  de 
Samuel  et  femme  de  Mathurin  Du  Ry,  et  peut-être  aussi  Marie 
Aubert,  veuve  de  Gaspard  Hatton,  qu'on  trouva  cachée  à  Paris,  et 
qui  fut  envoyée,  le  28  février  1686  aux  prisons  de  l'Abbaye,  puis 
au  couvent  des  Filles  de  la  Madelaine  (16  février  1687),  et  enfin 
conduite  à  Mons  et  expulsée  du  royaume,  en  vertu  d'un  ordre  du 
2  mars  1688  '. 

M"'"  Fouquet,  enfermée  dans  un  château  fort  par  ordre  du 
12  septembre  1689,  était  passée  de  là  dans  un  couvent  où  on 
n'avait  pu  la  convertir,  témoin  le  billet  que  Pontchartrain  adressait 
le  5  décembre  1694  à  la  duchesse  d'Aumont  : 

Je  vous  envoie  une  lettre  que  m'a  écrite  la  supérieure  des  Filles  du 
Saint-Sacrement,  qui  demande  que  M'""  Fouquet  soit  retirée  de  leur  couvent; 
qu'elle  les  incommode  et  qu'elle  y  est  incommodée  elle-même,  joint  qu'on  ne 
paie  pas  sa  pension.  Je  vous  prie  de  prendre  la  peine  en  me  renvoyant  cette 
lettre  de  me  mander  ce  que  je  dois  répondre  (O  ^  33). 

Nous  pensons  qu'il   s'agit  de  la  fille  ou    d'une  parente    de    Jean 
Fouquet,  orfèvre,  dont  la  fille,  Olympe,  épousait  à  Charenton  Paul 

1  Isaac  Aubert,    fondeur   de    la   grande  cembre  (Fr.  7052,    f»  224),    ne   s'y    rendit 

rue  Saint-Antoine,    âgé  de  soixante  ans,  pas,  bien  que  le  procureur  général  se  fût 

signa  la  profession    de   foi    le  i5  janvier  chargé  de  lui.  Sa  femme,  Marie  Sacrelet, 

16S6   (Fr.  7o3i,    f»  170).   Jacques    Aubert,  abjura  le  8  janvier  1686  (Fr.  17421,  f"  6). 

banquier,   rue  des  Deux  Portes,  quartier  Claude,    fille  de   Jacques    Aubert,   de    la 

Montorgueil,    o  homme  à  son   aise,   mais-  grande    rue   du    faubourg  Saint-Antoine, 

entêté»,    de    la    deuxième    catégorie    des  avait  abjuré  le  4  (Fr.  7o5i,  f"  58J. 
notables  mandés  chez  Seignelay  le  14  dé- 


Sgo  Revocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Sénégat,  marchand,  en  1669  (Reg.  de  Char.)  M'"<=  Fouquet  fut 
expulsée  du  royaume  en  1697.  Pierre  et  Éphraïm,  naturalisés 
anglais  la  même  année,  étaient  sans  doute  ses  fils,  et  Marguerite, 
confesseuse  assistée  à  Londres  en  1708,  sa  fille. 

Le  6  décembre  1694,  on  arrêtait  à  Paris  M™^  Bernardon,  de 
Noyon,  et  ses  fils  qu'on  enferma  dans  un  collège,  probablement 
aux  Jésuites,  tandis  que  sa  fille,  restée  à  Noyon,  était  enfermée 
dans  un  couvent.  Mise  aux  Nouvelles-Catholiques,  M""^  Bernardon 
fut  relâchée  promptement;  mais  comme  elle  continuait,  suivant 
l'expression  de  Pontchartrain,  de  «  se  conduire  mal  sur  le  fait  de  la 
religion  »,  on  la  renvoya,  le  i'^''  février  1695^  dans  la  maison  de  la 
rue  Sainte-Anne,  d'où  elle  ne  sortit  que  le  8  juin,  munie  d'un  don 
royal  de  i5o  livres.  C'est  sans  doute  son  mari  ou  un  parent  de 
celui-ci  qui  avait  été  arrêté  à  Noyon,  à  l'occasion  du  passage  du 
pasteur  du  Désert  Givry,  et  remis  en  liberté  le  5  juin  1698 
(O-  37). 

En  1695,  nous  ne  relèverons  que  deux  faits  caractéristiques. 
Sur  l'avis  donné  par  l'évêque  de  Luçon,  que  M""^  de  Boisfradin, 
M"^  de  Boisrogues  et  M"^  de  Vargnes,  mauvaises  catholiques  de  son 
diocèse,  s'étaient  retirées  à  Paris  pour  y  vivre  avec  plus  de  liberté, 
toutes  trois  furent  arrêtées,  par  ordre  du  i5  juin,  et  conduites  aux 
Nouvelles-Catholiques,  où,  conformément  aux  prescriptions  de 
Pontchartrain,  on  les  tint  séparées  (O'  89).  La  claustration  ne 
produisant  aucun  effet,  la  mère  Garnier  découragée  obtint,  le 
21  août,  l'autorisation  de  se  défaire  de  M"'°  de  Boisfradin,  à 
condition  de  la  placer  chez  une  dame  ancienne  catholique  (O'  89). 
M""^  de  Boisfradin,  n'avait  abjuré  que  des  lèvres;  car  d'après  La 
France  protestante  {2.^  édit.,  II,  700),  on  la  retrouve  en  1708  enfermée 
chez  les  Ursulines  de  Luçon'. 

Quant  à  M"'=  de  Boisrogues  et  à  M"'=  de  Vargnes,  nous  les 
supposons  sœurs  (cette  variété  de  noms  parmi  les  membres  d'une 
même  famille  étant  alors  très  fréquente),  parce  que  après  leur 
arrestation  elles  sont  habituellement  désignées  sous  le  nom  des 
demoiselles  de  Boisrogues.  L'une  d'elles  étant  tombée  malade, 
Pontchartrain  écrivait  le  i5  octobre  à  la  mère  Garnier  :  «  M.  l'évêque 
de  Luçon  m'ayant  mandé  que  M'"'=  de  Mailloc  veut  bien  recevoir 


'  Le  sieur  de  Boisfradin,  gentilhomme  signalé  par  I-ouvois  comme  mauvais  co- 
des environs  de  La  Roche-sur- Von,  men-  iholique  à  l'intendant  du  Poitou,  le  24 
tionné  le  2Û  novembre  1O8G  parmi  les  '  avril  ifigcj  (Arsenal,  Ms.  Bast. ,  1048g), 
nouveaux  convertis  du  quartier  de  la  appartenait  évidemment  à  la  même  fa- 
Harpe  à  Paris  (Fr.  7o5o,  f"  i5),  et  encore  mille. 


Après  la  Revocation.  091 

chez  elle  M"''  de  Varna,  qui  se  trouve  incommodée  dans  votre 
maison,  le  roi  trouve  bon  que  vous  la  remettiez  à  cette  dame,  en 
prenant  soin  cependant  de  la  voir  de  temps  en  temps  pour  cultiver 
les  bons  sentiments  que  vous  avez  commencé  à  lui  inspirer  sur 
la  R.  »  (O'  39)  Trois  mois  plus  tard,  les  deux  sœurs  se  montraient 
assez  rebelles  à  l'idée  de  conversion,  pour  que  la  mère  Garnier 
demandât  d'en  être  débarrassée.  Pontchartrain  lui  répondit  le 
i5  février  1696:  «Le  roi  ne  veut  pas  que  les  demoiselles  de 
Boisrogues  sortent  de  votre  maison  qu'elles  ne  soient  parfaitement 
instruites  de  la  R.  C.  ;  lorsque  cela  sera,  vous  m'en  donnerez  avis 
s'il  vous  plaît  »  (O'  40).  En  attendant,  le  18  avril,  le  roi  donna 
l'ordre  d'arrêter  le  sieur  de  Boisrogues  demeurant  à  Poiré,  et 
beaucoup  d'autres  gentilshommes  suspects  du  Poitou. 

C'est  apparement  le  même  sieur  de  Boisrogues,  appelé  par 
M.  Lièvre  (III,  845)  Latour  de  Boisrogue,  qui  dans  un  séjour  à  la 
Bastille,  du  24  avril  1690  au  28  décembre  1691  (Arsenal,  Ms.  Bast. 
10489),  avait  été  visité  par  le  P.  Bordes  et  par  l'évêque  de  Luçon. 
Louvois  n'avait  sans  doute  pas  présent  à  l'esprit  ce  premier 
emprisonnement,  lorsque,  le  20  juin  1690,  il  invitait  M.  de  La 
Bourdonnaye,  intendant  de  Poitiers,  à  observer  la  conduite  de 
MM.  de  La  Chauvinière,  de  Boisrogues,  ci-devant  capitaine  dans  la 
Couronne  (c'est-à-dire  dans  le  régiment  de  ce  nom),  Boisfradin, 
ci-devant  capitaine  dans  Sault,  tous  également  bien  disposés  en 
faveur  des  nouveaux  convertis,  c'est-à-dire  mal  convertis  eux- 
mêmes.  Pour  obtenir  la  liberté,  M.  de  Boisrogues  avait  promis 
d'abjurer:  «ce  qu'il  ne  fera  pas»,  écrivait  Du  Junca  {Arch.  Bast., 
IX,  23i),  qui,  en  cette  occasion  comme  en  beaucoup  d'autres,  fit 
preuve  d'un  jugement  plus  sûr  que  tous  les  convertisseurs. 

Cependant  après  trois  mois  d'attente  vaine,  Pontchartrain 
reprit  la  plume  ;  le  14  juillet  1696,  il  écrivait  à  l'évêque  de  Luçon  : 
«  On  n'a  rien  pu  gagner  sur  l'esprit  des  demoiselles  de  Boisrogues 
dans  la  maison  des  Nouvelles-Catholiques,  et  on  les  a  remises 
[par  ordre  du  même  jour]  entre  les  mains  de  M"'^  de  Marville, 
ainsi  que  vous  l'avez  proposé  ».  L'année  suivante,  il  fut  fortement 
question  de  marier  l'une  d'elles,  ainsi  que  nous  l'apprend  le  billet 
de  Pontchartrain  à  la  mère  Garnier  du  28  janvier  1697  : 

Sur  ce  qu'on  m'a  dit  qu'un  gentilhomme  qui  recherclie  M"°  de  Varne  en 
mariage,  a  quelque  peine  de  ce  qu'elle  est  par  ordre  du  roi  entre  les  mains 
de  M.  de  Montmége,  j'en  ai  parlé  au  roi,  qui  m'a  dit  que  cela  ne  doit  faire 
aucune  peine  au  père  de  la  demoiselle  ni  au  gentilhomme.  Elle  a  été  mise 
chez  vous  et  ensuite  chez  M.  de  Montmége  pour  son  instruction;  si  elle  trouve 


592  Révocation  de  l' Edit  de  Nantes  à  Paris. 

un  établissement  sortable,  le  roi,  bien  loin  de  s'y  opposer,  donnera  sa  protec- 
tion à  celui  qui  l'épousera,  et  le  père  de  la  demoiselle  qu'on  accuse  de  n'avoir 
pas  beaucoup  d'inclination  pour  l'établissement  de  sa  fille,  parce  qu'elle  s'ins- 
truit dans  la  R.  C,  ne  peut  donner  de  meilleures  marques  du  contraire  qu'en 
contribuant  de  sa  part  à  son  mariage  avec  un  bon  catholique  (O  '  47). 

Toutes  ces  promesses  demeurèrent  inutiles  :  la  dame  du  Poitou 
qui  s'était  chargée  des  deux  sœurs  n'obtint  pas  plus  de  résultat 
que  les  Nouvelles-Catholiques,  si  bien  que  Dableiges,  intendant  de 
la  province,  fut  invité  le  six  juin,  à  les  mettre  «  dans  la  maison  des 
Nouvelles-Catholiques  la  plus  prochaine  »,  et  à  les  y  laisser  le  temps 
que  l'évêque  et  lui  jugeraient  à  propos  (O'  41). 

Le  second  fait,  absolument  analogue,  nous  est  révélé  par  la 
lettre  que  Pontchartrain  adressait  le  5  juin  lôgS  à  l'archevêque  de 
Paris  : 

La  mère  de  la  demoiselle  Batelier  aj'ant  présenté  au  roi  le  placet  ci-joint 
par  lequel  elle  demande  la  liberté  de  sa  fille,  je  n'ai  pas  voulu  en  rendre 
compte  au  roi  sans  savoir  votre  sentiment  sur  ce  qu'il  contient.  Celle  femme  a 
été  mise  dans  un  couvent  à  votre  prière,  parce  qu'on  prétendait  qu'elle  ne  faisait 
aucun  acte  de  religion.  Sa  mère  y  a  joint  un  certificat  portant  qu'elle  a  fi-é- 
quenté  les  sacrements.  Vous  jugercs  si  elle  doit  être  détenue  plus  longtemps 
(O  1  39). 

Le  prélat  appelé  à  prononcer  sur  le  sort  des  pieuses  huguenotes, 
était  un  homme  de  mœurs  déréglées,  Harlay  de  Champvalon. 

Ces  exemples,  que  l'on  pourrait  multiplier  presque  à  l'infini, 
attestent  que,  après  la  Révocation,  les  prétendus  nouveaux  convertis 
furent  livrés  au  bon  plaisir  du  clergé.  Non  seulement  les  lois  arbi- 
traires et  injustes  qu'il  avait  conseillées,  sollicitées  et  arrachées  au 
roi,  étaient  son  œuvre;  mais  encore  il  en  surveillait  l'exécution  d'un 
œil  jaloux.  A  aucune  autre  époque,  l'État  ne  se  fit  aussi  docilement 
que  dans  les  dernières  années  de  Louis  XIV  et  dans  les  premières 
de  Louis  XV,  l'exécuteur  des  hautes-œuvres  de  l'Eglise.  C'est 
l'Église  qui  régnait  alors,  avec  ses  erreurs  et  ses  passions, 
appuyées  sur  son  dogme  fondamental  du  conipelle  intrare.  Si  la 
persécution  se  ralentit  parfois  et  devient  moins  aiguë,  c'est  unique- 
ment parce  que  la  force  armée,  occupée  à  l'extérieur,  ne  peut  plus 
prêter  son  concours  aux  évêques.  Là  où  le  prêtre  est  ardent,  la 
persécution  sévit  avec  violence.  Dans  le  nombre  il  s'en  trouva 
quelques-uns  qui,  plus  humains  que  zélés,  fermaient  les  yeux  sur 
les  infractions  commises  et  adoucissaient  le  triste  sort  des  proscrits. 
Mais  la  grande  majorité  s'opiniâtra  durant  tout  un  siècle  à  vouloir 


Après  la  Révocation.  SgS 

dompter  une  rébellion  qui  n'était  autre  chose  que  celle  du  droit  et 
de  la  conscience. 

Les  protestants  ne  pouvaient  ni  naître,  ni  vivre,  ni  mourir  en 
liberté.  Le  prêtre  baptisait  de  force  les  enfants,  en  enlevait  à  leurs 
parents  un  grand  nombre,  qu'il  mettait  dans  des  collèges,  des  cou- 
vents, ou  confiait  à  des  catholiques  qui  répondaient  de  leur  instruc- 
tion religieuse;  il  obligeait  les  père  et  mère  d'assister  à  la  messe 
avec  leur  famille,  et  parfois  de  communier,  sous  peine  de  voir  leur 
maison  envahie  par  la  soldatesque  et  livrée  au  pillage  ;  les  garnisons 
fonctionnent  encore  en  1688,  en  1692,  en  1699,  en  1700,  et  sans  doute 
au-delà.  La  plupart  des  professions  sont  interdites  à  quiconque  est 
seulement  soupçonné  d'hérésie;  les  biens  des  «obstinés»  sont 
confisqués.  Défense  de  posséder  la  Bible  et  aucun  livre  protestant; 
défense  de  célébrer  le  culte  de  famille,  d'assister  au  prêche  des 
ambassades  sous  peine  de  prison,  de  se  marier  sans  recourir  au 
ministère  du  prêtre,  qui  exigeait  des  preuves  de  catholicité;  défense 
de  sortir  du  royaume  sous  peine  des  galères.  On  emprisonnait  les 
parents  dont  les  enfants  étaient  passés  à  l'étranger.  Quiconque  ne 
feignait  pas  d'être  bon  catholique,  était  embastillé,  traîné  dans  un 
couvent,  exilé  ou  expulsé  du  royaume;  les  mourants,  tourmentés 
par  les  prêtres,  qu'on  appelait  le  plus  tard  possible,  et  quelquefois 
pas  du  tout  (dans  ce  cas,  on  répandait  le  bruit  d'une  mort  subite 
pour  éviter  la  confiscation  des  biens  et  les  procès  à  la  mémoire)  ; 
les  morts,  inhumés  clandestinement  ou  privés  de  sépulture  et  jetés 
à  la  voirie.  Dans  le  Midi  et  le  Poitou,  on  tirait  sur  les  assemblées 
et  l'on  condamnait  à  mort  le  ministre  et  un  certain  nombre  des 
assistants,  tandis  qu'à  Paris  les  plus  compromis  en  étaient  quittes 
pour  les  galères,  et  les  autres,  pour  la  prison;  nous  n'avons  pas  non 
plus  trouvé  la  preuve  que  le  clergé  parisien  ait  mis  des  inspecteurs 
à  la  porte  des  églises  pour  noter  les  absents,  comme  on  faisait 
ailleurs. 

M.  de  Noailles  succédait  à  Harlay  de  Champvalon  le  21  no- 
vembre 1695.  Est-ce  par  suite  d'une  coïncidence  fortuite  que  le 
chiffre  des  emprisonnements  baisse  encore  et  se  réduit  presque  à 
rien  dans  le  courant  de  l'année  suivante?  Nous  ne  le  pensons  pas. 
Il  nous  semble,  au  contraire,  que  Noailles  fut  d'abord  un  de  ces 
débonnaires  dont  nous  parlions  tout  à  l'heure.  C'était  aussi  un 
esprit  faible,  qui  se  laissait  maîtriser  aisément.  Aussi  changea-t-il 
bientôt  de  conduite,  sous  l'influence  de  M"°  de  Maintenon. 

Notons  en  passant  deux  billets  de  Pontchartrain  à  M.  de  Barbe- 
zieux,  relatifs  au  plus  illustre  des  pasteurs  du  Désert  : 


094  Révocation  de  l'Edlt  de  Nantes  à  Paris. 

17  décembre  1696. 

J'ai  donne  ordre  à  Paris  d'observer  si  le  nommé  Brousson  y  viendra,  et 
de  le  faire  arrêter  ;  pour  y  réussir  plus  sûrement,  il  serait  nécessaire  d'être 
averti  du  temps  auquel  la  dame  Dambussargue  sera  arrivée  à  Ostende;  si 
vous  pouvez  en  être  informé,  vous  me  ferez  plaisir  de  me  le  mander  (O  '  39). 

8  janvier  1697. 

Depuis  que  vous  m'avez  envoyé  le  portrait  [signalement]  du  nommé 
Brousson  qui  devait  partir  de  Zurich  pour  aller  à  Gand,  on  observe  à  Paris 
pour  voir  s'il  n'y  viendra  point;  je  vous  prie  de  prendre  la  peine  de  me  mander 
si  vous  en  avez  quelques  nouvelles,  et  si  l'on  doit  continuer  d'employer  des 
gens  pour  l'observer  (O  '  40). 

Cependant  le  commerce  des  abjurations  à  prix  d'argent  se 
pratiquait  toujours,  comme  nous  l'apprend  un  autre  billet  de  Pont- 
chartrain  adressé  à  D'Argenson. 

24  juillet  1697. 

A  l'égard  de  Louise  Couppé,  qui  a  fait  abjuration  plusieurs  ibis  quoique 
catholique,  il  faut  lui  continuer  son  procès  par  les  voies  ordinaires  de  la  justice 

L'émigration  poursuivait  aussi  son  cours,  témoin  Bosredon,  embas- 
tillé le  II  septembre,  pour  avoir  fait  venir  des  passeports  de 
Hollande,  et  la  famille  Le  Plastrier,  qui  réussit,  non  sans  peine,  à 
gagner  l'Angleterre. 

Simon  Le  Plastrier,  joaillier  de  Paris  ',  avait  épousé  en  1678 
Anne  Chevallet,  qui  lui  avait  donné  quatre  enfants:  Jean  (1674), 
mort  jeune;  Anne  (1675);  Elisabeth-Catherine  {1676),  morte  jeune, 
et  Simon  (1678).  Douze  années  après  l'universelle  abjuration,  Simon 
songeait  à  passer  la  frontière  pour  recouvrer  enfin  la  paix  de  sa 
conscience.  Bien  qu'on  lui  eût  enlevé  sa  fille,  mise  aux  Nouvelles- 
Catholiques  le  2  mai  1697,  il  partit  avec  son  fils,  espérant  que  sa 
femme  et  sa  fille  les  rejoindraient  plus  tard.  L'entreprise  n'eut 
d'autre  résultat  que  l'arrestation  des  fugitifs  à  Lille  et  l'ordre  donné, 

'  11  L-tait   aaiià  doute  cousin   de  Simon  lique,    el    avait    deux    frères     parmi    les 

I-e  Plastrier,    orfèvre,  marie  à  Catherine  Pères  do  l'Oratoire.    On    le    rangea   dans 

Graindorge,   en    1669,    et    mort  la  mcme  la  seconde  catégorie  des  négociants  appelés 

année  âgé  de  vingt-cinq  ans,  et  du  joail-  chez  Seignelay;    et   M.  Robert    le    notait 

lier   célibataire    J.    Le  Plastrier,    dont    le  comme  Jie  regimbant  déjà  plus  que  contre 

père,  banquier  à  I.yon,  avait  épousé  une  le  premier  formulaire.    Il   signa  le  14  dé- 

calholique.  J.  I.e  Plastrier  ticmcurait  au  cembrc  (Fr,  '/oyi,  f"  223  et  17420,  f"  191]. 
coin    du  Ghâtelet    avec    une  sœur  catho- 


Après  la  Révocation.  5g5 

le  2  juillet,  d'écrouer  le  père  à  Vincennes,  le  fils  aux  xNouveaux- 
Catholiques    et  de  rechercher  les  hardes  qu'ils  réclamaient,  notam- 
ment un  collier  de  perles  placé  dans  un  ballot.  Le  père  fut  relâché 
ei6  décembre,  dans  la  pensée  qu'on  pourrait,   en  lui  rendant  la 
liberté,  «le  détermmer  à  faire  une  conversion  sincère»  (O»  41) 

L'année  suivante,  M"^'  Le  Plastrier  réussit  à  s'évader  du'cou 
vent  des  Nouvelles-Catholiques.  Pontchartrain  écrivait  à  D'Aryen 
son,  le  8  septembre  1698:  «Il  n'y  a  pas  d'apparence  de  garder  en 
prison  Plastr,er  fils,  pour  obliger  son  père  et  sa  mère  à  ramener 
eur  fille  aux  Nouvelles-Catholiques  ;  ainsi  il  faut  le  remettre  en 
liberté».  Le  id,  il  ordonnait  de  surveiller  la  famille  et  de  l'empri- 
sonner, SI  elle  se  mettait  en  état  de  s'absenter.  La  recommandation 
n  était  pas  inutile;  car  cinq  jours  plus  tard,  le  même  secrétaire 
d  Ltat  informait  l'intendant  de  Normandie  que  Plastrier,  sa  femme 
et  leurs  deux  enfants  avaient  disparu,  et  qu'on  soupçonnait  qu'ils 
avaient  pris  la  route  de  Rouen.  Leur  servante,  Anne  Mijon,  refusant 
de  dire  ce  qu'elle  savait,  fut  mise,  le  20,  à  l'Hôpital-Général  elle  ne 
consentit  que  le  3o  à  déclarer  que  ses  maîtres  devaient  encore  être 
a  Dieppe  et  que  c'était  là  qu'il  fallait  les  chercher. 

Pendant  ce  temps  ils  s'étaient  réfugiés  en  Angleterre,  où  tous 
quatre  furent  naturalisés  en  1700  (Agnew,  III,  65).  On  ne  voit  pas 
bien  dans  quelle  intention  Pontchartrain  demandait,  le  i3  janvier 
1699,  a  M.  de  La  Bourdonnaye,  si  la  demoiselle  Le  Plastrier 
«absentée  des  Nouvelles-Catholiques»  était  ou  non  mariée  à 
Dugard,  marchand  de  Rouen  très  attaché  au  protestantisme 
[KJ  41. 4d).  -  D  autres  Le  Plastrier  avaient  été  déjà  naturalisés 
anglais:  Jean,  en  1686;  Rachel,  Catherine  et  Anne,  ses  enfants  en 
1687;  Robert,  en  1688,  et  la  même  année,  Jean,  sa  femme,  Char- 
lotte, Abraham  et  Jeanne,  ses  enfants  (Agnew). 

Nous  avons  dit  ailleurs»  les  vains  efforts  tentés  par  Claude 
Brousson  et  le  comité  des  Huit,  pour  qu'un  article  concernant  la 
liberté  religieuse  fût  inséré  dans  le  traité  de  Ryswick  ^20  septembre 
1697).  D  après  Agnew  (II,  263-267),  l'auteur  de  l'éloquente  sup- 
phque  imprimée  dans  cette  circonstance  et  trouvée  dans  le  cabinet 
du  roi  en  janvier  1698,  serait  Matthieu  Du  Bedat,  avocat  au  Parle- 
ment de  Pans.  Cette  assertion  n'étant  accompagnée  d'aucune 
preuve,  nous  persistons  à  penser  que  la  Requête  a  été  écrite,  non 
en  1-rance,  mais  en  Hollande,  sous  l'inspiration  du  comité  des  Dix 
et  très  probablement  par  Bayle  '.  En  voici  quelques  lignes  : 

•  Les  premiers  pasteurs  du  Désert,  II,  274,  etc. 


596  Révocation  de  l' Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Nous  sommes  demeurés  dans  le  silence  pendant  que  Votre  Majesté  était 
occupée  d'une  grande  guerre.  Présentement  qu'on  travaille  à  la  paix  de  l'Eu- 
rope, trouvez  bon,  Sire,  que  nous  vous  demandions  avec  tout  le  respect  que 
nous  vous  devons,  la  paix  de  nos  consciences.  Les  uns  supplient  Votre  Majesté 
de  leur  rendre  leurs  femmes  et  leurs  enfants.  Les  autres  vous  demandent  leurs 
pères  et  leurs  maris.  Les  uns  vous  prient  de  les  tirer  des  cloîtres,  des  prisons 
et  des  terres  barbares,  où  ils  sont  confinés  parmi  les  sauvages  ;  les  autres,  de 
les  délivrer  des  chaînes  et  des  rames  oii  ils  sont  attachés  avec  les  scélérats. 
Que  nous  ne  soyons  pas  les  seuls.  Sire,  à  qui  votre  trône  et  votre  bonté 
soient  inaccessibles!  Nous  vous  demandons  de  vivre  paisiblement,  comme  des 
sujets  soumis  et  fidèles  à  Votre  Majesté,  avec  la  liberté  de  servir  Dieu  selon 
notre  conscience.  Permettez,  Sire,  permettez  à  un  grand  nombre  de  vos  sujets 
que  leur  religion  a  contraints  de  sortir  hors  de  vos  États,  d'y  retourner  pour 
y  finir  leurs  jours  sous  votre  autorité  roj'ale,  afin  d'invoquer  Dieu  avec  nous, 
comme  nous  faisions  ci-devant. 

Recevez,  Sire,  avec  votre  bonté  ordinaire  cette  requête  qui  serait  signée 
de  plusieurs  milliers  de  personnes,  si  Votre  Majesté  nous  en  donnait  la  per- 
mission. Écou'ez  nos  justes  demandes.  Nous  nous  adressons  à  Votre  Majesté, 
nous  la  supplions  de  jeter  les  yeux  sur  nos  misères  et  sur  les  larmes  que  nous 
répandons  en  secret  dans  nos  familles.  Notre  fidélité  vous  est  connue;  rendez- 
nous,  Sire,  votre  protection  et  les  effets  de  votre  bonté  et  de  votre  justice, 
qui  nous  ont  été  enlevés  par  surprise,  et  par  de  faux  exposés  dont  on  a  pré- 
venu Votre  Majesté.  Nous  prierons  Dieu,  comme  nous  faisons,  pour  la  pros- 
périté de  son  règne  et  de  sa  personne  sacrée,  et  nous  laisserons  à  nos  enfants 
ces  justes  sentiments  d'obéissance  et  de  fidélité. 

Le  Mercure  historique  de  décembre  1697  (^p.  ySS),  dépeignait 
ainsi  la  situation  des  nouveaux  convertis  : 

Ceux  qu'on  a  forcés  en  France  d'embrasser  la  religion  romaine,  s'étaient 
flattés  qu'ils  participeraient  en  quelque  manière  à  la  paix  dont  jouit  aujour- 
d'hui toute  l'Europe,  et  qu'il  leur  serait  permis  de  prier  Dieu  à  leur  manière, 
au  moins  au  milieu  des  déserts...  Mais  leur  dernière  condition  est  devenue 
pire  que  la  première,  puisqu'on  commence  d'en  revenir  aux  exécutions  san- 
glantes, et  que  les  intendants  de  justice  condamnent  à  la  mort  ceux  qui  se 
trouvent  dans  les  assemblées. 

Rentrées  en  France,  les  ti-oupes  lurent  employées  à  empêcher  les 
protestants  de  fuir  ou  de  s'assembler,  et  à  les  contraindre  d'aller  à 
la  messe  et  de  communier.  Une  violente  recrudescence  de  persécu- 
tion, dans  laquelle  turent  enveloppés  ^1""=  Guyon  et  Fénelon, 
marqua  la  fin  du  siècle.  A  Paris,  le  nombre  des  enlèvements,  des 
emprisonnements  et  des  expulsions  hors  du  royaume  se  releva 
tout  à  coup  d'une  manière  formidable. 

En  mars  1698  parut  un  arrêt  ordonnant  aux  nouveaux  convertis 
de  faire  baptiser  leurs  enfants  dans  les  vingt-quatre  heures,  et  de 


Après  la  Révocation.  5g-j 

les  élever  dans  la  foi  catholique  sous  peine  de  5oo  livres  d'amende  '. 
Nous  lisons  dans  le  Mercure  liistorîqne  d'avril  : 

L'affaire  des  nouveaux  convertis  devient  plus  fàciieuse  de  jour  en  jour,  à 
mesure  qu'on  les  presse  de  remplir  les  devoirs  de  bons  catholiques  romains, 
parce  qu'on  trouve  que  la  contrainte  ne  finit  rien,  et  qu'elle  ne  sert  qu'à 
découvrir  un  plus  grand  nombre  de  refusants  qu'on  ne  l'avait  cru...  On  mit  ces 
jours  passés  dans  le  couvent  des  Nouvelles-Catholiques  la  demoiselle  Berthe, 
qui  était  accordée  à  un  gentilhomme,  qui  est  nouveau  réuni  aussi  bien  qu'elle. 
On  mit  dans  le  même  temps  à  la  Bastille  le  sieur  Rivière,  marchand  de  dentelles, 
qui  est  aussi  nouveau  réuni  2.  Quelque  temps  après,  on  enleva  une  jeune 
demoiselle  de  Poitou,  nommée  La  Touche-Chevraut,  petite  nièce  du  marquis 
de  Dangeau...  Le  couvent  des  Nouvelles-Catholiques  est  si  rempli,  qu'on  est 
obligé  de  louer  des  maisons  dans  le  voisinage  pour  y  suppléer  (p.  418)...  On 
écrit  de  Paris  que,  le  6  de  ce  mois,  un  commissaire  y  enleva  encore  une  fille 
âgée  de  dix  à  onze  ans  (p.  432). 

Et  dans  celui  de  mai  : 

Les  rigueurs  continuent  dans  les  provinces  contre  les  nouveaux  réunis 
qui  refijsent  de  s'acquitter  des  devoirs  de  religion  qui  leur  sont  prescrits;  et 
ceux  qui  sont  dans  la  capitale  souffrent  la  même  destinée...  On  enleva  vers  le 
3»  mars  à  Paris  une  jeune  demoiselle  de  quinze  ans,  fille  unique  de  M.  de  La 
Pélissière  (lisez  :  Pénissière),  gentilhomme  de  Poitou,  pour  être  mise  dans  les 
Nouvelles-Catholiques,  et  quelques  jours  auparavant  on  avait  enlevé  dans  la 
même  ville  une  demoiselle  de  soixante  ans,  qui  fijt  mise  dans  le  même  couvent. 
Le  II  du  même  mois,  le  sieur  Desgrez,  exempt,  enleva  un  jeune  garçon, 
nouveau  réuni,  âgé  de  dix-neuf  ans,  et  sa  sœur  âgée  de  quinze,  quoi  que  l'un 
et  l'autre  demeurassent  chez  leurs  père  et  mère.  Le  garçon  [nommé  BoyerJ 
fut  mené  dans  le  séminaire  de  Notre-Dame-des-Vertus,  et  la  fille  dans  le  cou- 
vent des  Nouvelles-Catholiques  (p.  53i)...  Le  sieur  Desgrez  a  enlevé  la  fille  du 
comte  de  Clermont-Galerande,  nouveau  réuni,  qui  était  chez  IVI""'  de  Saint- 
Hilaire,  sa  grand'mère,  veuve  du  lieutenant-général  de  l'artillerie.  Elle  a  été 
enfermée  dans  la  maison  des  Nouvelles-Catholiques  (p.  535). 

A  ces  sept  femmes  ou  filles  emprisonnées  rue  Sainte-Anne,  le 
Mercure  en  ajoute  quatre  autres  envoyées  au  même  lieu  dans  les 
mois  d'août  et  de  novembre  (N°^  de  septembre  p.  3o5  et  de  décembre 
p.  649);  mais  il  est  fort  incomplet,  car  nous  en  connaissons  vingt-six, 
sans  parler  des  anonymes,  et  nous  sommes  encore  bien  loin  de 
compte,  puisqu'on  écrivait  de  Paris,  le  14  avril,  à  la  Gazette  de 
Harlem  :   Soixante-dix  jeunes  filles  ont  été  mises  depuis  un  mois 


'  Mercure  bistoriq.  d'avril,  4i3.  1700  et  eut  ordre  de  se  retirer  à  Orléans 

-  II    n'en   sortit  qu'à  la   fin    de  janvier       {Mercure  hist.  de  février  1700,  p.  195}. 


598  Révocation  de  l'Edif  de  Nantes  a  Paris. 

aux  Nouvelles-Catholiques  {Btdlet.,  Z"  sér.,  II  559).  Ce  chiffre  fût-il 
un  peu  exagéré,  il  n'en  est  pas  moins  certain  que  le  nombre  des 
enlèvements  dépassa  considérablement  celui  des  années  précédentes, 
et  atteignit,  ou  peu  s'en  faut,  celui  de  l'année  1686.  La  gravité  du 
fait  n'échappa  point  aux  réflexions  de  Pontchartrain  qui,  en  cette 
circonstance,  se  montra  plus  homme  d'Etat  que  dévot.  Dans  un 
mémoire  postérieur  à  la  déclaration  du  10  février  1698,  et  qui 
débute  par  le  conseil  de  chasser  du  royaume  une  quarantaine  de 
mal  convertis  détenus  dans  les  prisons  ou  des  châteaux,  il  s'ex- 
primait ainsi  : 

M.  l'archevêque  de  Paris  et  M.  D'Argenson  paraissent  entrer  dans  cette 
maxime,  qu'il  n'y  a  rien  de  mieux  que  d'ôter  aux  mauvais  catholiques  leurs 
enfants,  et  se  disposent  à  établir  la  maison  des  Nouveaux-Catholiques  de 
manière  qu'elle  puisse  contenir  grand  nombre  d'enfants  qu'on  ôtera  à  leurs 
pères.  Cette  méthode,  bonne  en  apparence,  a  de  grands  inconvénients 
(Fr.  7045,  f99). 

Il  réitérait,  peu  après,  ses  observations  sur  le  danger  des   en- 
lèvements trop  multipliés: 

A  D'Argenson. 

23  avril  1698. 

Le  roi  approuve  que  vous  ôtiez  aux  nouveaux  catholiques  mal  convertis 
leurs  enfants  pour  les  faire  instruire;  c'est  à  vous  à  en  user  sur  cela  avec 
prudence. 

Au  même. 

24  mai  1693. 

L'expédient  que  vous  proposez  d'ôter  les  enfants  aux  nouveaux  convertis 
soupçonnés  de  vouloir  sortir  du  royaume,  est  très  bon;  mais  aussi  il  faut  en 
user  avec  prudence;  car  de  les  ôter  ainsi  sans  un  pressant  besoin,  c'est 
révolter  l'enfant  contre  le  père,  le  mettre  hors  d'état  d'embrasser  aucune  pro- 
fession, et  souvent  détourner  sans  aucun  fruit  l'affection  du  père  envens 
l'enfant.  Ainsi,  dans  le  cas  qui  se  présente,  je  crois  qu'il  conviendrait  encore 
mieux  d'attendre  qu'on  se  mette  en  état  de  faire  passer  cet  enfant,  pour  les 
(sic)  arrêter,  que  de  hasarder  à  le  faire  sans  une  nécessité  absolue.  Quant  au 
fait  particulier  de  la  dame  de  Rodelouze,  si  vous  êtes  sûr  qu'elle  médite  d'en- 
voyer ses  enfants,  il  faut  les  faire  mettre  dans  des  collèges  ou  couvents,  et  la 
faire  aussi  arrêter  si  elle  n'a  pas  encore  fait  sa  réunion.  Le  roi  fera  parler  à 
milord  Portland  du  précepteur  de  son  fils.  Vous  avez  bien  fait  de  laisser  un 
mois  en  prison  le  nommé  Chevreau  (Corresp.  ndm.-,  IV,  460). 

La  présence  d'un  pasteur,  demeuré  inconnu,  ayant  été  signalée 
à  Dreux  et  aux  environs,  la  police  se  livra  à  d'activés  recherches  ; 


Après  la  Révoration.  599 

mais  elles  n'aboutirent  qu'à  l'emprisonnement  des  principaux  pro- 
testants, et  à  une  tentative  d'émigration  qui  ne  réussit  pas:  arrêtés 
à  Wassigny  (Aisne)  non  loin  de  la  frontière,  les  fugitifs  furent 
renvoyés  à  Dreux  par  ordre  du  10  juin.  De  même,  le  banquier 
parisien  Dubreuil  fut  emprisonné  comme  «mauvais  catholique», 
pour  une  manifestation  à  laquelle  il  s'était  livré  lors  de  l'enterrement 
de  sa  femme.  Plus  heureuse,  une  demoiselle  de  Loudun  amenée  à 
la  Conciergerie  sous  l'inculpation  de  profanation,  fut  déclarée  inno- 
cente par  le  Parlement,  qui  recula  peut-être  devant  l'atrocité  de  la 
peine  {Bulletin,  S*"  sér.,  II,  56o).  Ajoutons  que,  au  mois  de  septembre 
ou  d'octobre,  le  Théatin  Gabillon  se  rendit  en  Suisse  pour  embrasser 
la  religion  réformée,  et  que,  vers  la  fin  de  l'année,  on  arrêta  quel- 
ques personnes  qui  vendaient  des  ouvrages  protestants  envoyés  de 
Hollande  ilbid.,  56i). 

Enfin  la  déclaration  du  i3  décembre  poursuivait  «  la  perfection 
du  grand  oeuvre  ».  Elle  renouvelle  d'abord  les  défenses  de  faire 
aucun  exercice  de  la  R.  P.  R.,  de  s'assembler,  et  d'avoir  directement 
ou  indirectement  commerce  avec  aucun  ministre,  sous  les  peines 
portées  par  les  édits.  Ensuite,  après  avoir  exhorte  les  nouveaux 
convertis  «d'assister  le  plus  exactement  qu'il  leur  sera  possible  au 
service  divin»,  elle  leur  enjoint  d'adorer  à  genoux  le  très  saint- 
sacrement  de  l'autel,  d'observer  les  commandements  de  l'Église,  de 
rendre  honneur  et  respect  à  tout  ce  qui  regarde  la  religion,  de 
déférer  aux  avis  des  ecclésiastiques  «  à  peine  de  punition  exemplaire  », 
de  se  conformer  aux  saints  canons  pour  la  célébration  des  mariages, 
de  faire  baptiser  les  nouveaux-nés  dans  les  vingt-quatre  heures, 
d'envoyer  leurs  enfants  aux  écoles  et  au  catéchisme  jusqu'à  l'âge  de 
quatorze  ans,  sous  peine  de  punition,  de  nommer  des  tuteurs  rem- 
plissant les  devoirs  de  la  R.  C;  elle  ordonne  aux  médecins  d'in- 
former les  curés  des  maladies  graves  que  feront  les  nouveaux 
convertis;  aux  sages-femmes  de  donner  avis  de  la  naissance  des 
enfants;  elle  stipule,  en  outre,  que  nul  ne  sera  reçu  licencié  en  droit 
ou  en  médecine  sans  une  attestation  de  catholicisme  signée  de  son 
curé,  et  autorise  les  nouveaux  catholiques  à  jouir  paisiblement  de 
leurs  biens  et  à  exercer  leurs  commerces,  «  à  charge  de  se  faire 
instruire  et  confirmer  en  la  religion  catholique,  d'}^  laisser  et  même 
d'}'  faire  instruire  leurs  enfants  ». 

Les  malheureux  qui  avaient  espéré  que  la  paix  apporterait 
quelque  adoucissement  à  leur  sort,  tout  au  moins  une  tacite  liberté 
de  conscience  et  l'autorisation  de  se  marier  devant  les  magistrats, 
furent  cruellement   déçus.    Le    cardinal   de    Noailles   avait,    selon 


6oo  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

Rulhière,  proposé  l'établissement  du  mariage  civil  •  pour  les  pro- 
testants; mais  D'Aguesseau  s'y  opposa,  parce  que  c'eût  été  convenir 
qu'il  y  avait  encore  dans  le  royaume  un  très  grand  nombre  de  gens 
de  la  R.  P.  R.,  et  qu'ils  n'auraient  pas,  pensait-il,  manqué  d'user 
d'un  relâchement  qui  dépassait  même  les  termes  de  l'édit  ré- 
vocatoire. 

Loin  de  se  départir  de  la  rigueur,  le  roi  écrivait  à  l'archevêque 
de  Paris,  le  7  janvier  1699  • 

Mon  cousin,  après  tant  de  bénédictions  qu'il  a  plu  à  Dieu  de  répandre  sur 
ma  personne  et  sur  mon  État,  pendant  le  cours  de  mon  règne,  et  particulière- 
ment durant  celui  de  la  dernière  guerre,  j'ai  cru  ne  lui  pouvoir  mieux  marquer 
ma  juste  reconnaissance,  ni  lui  offrir  un  plus  digne  fruit  de  la  paix  que  sa 
bonté  infinie  a  accordée  à  mes  désirs,  qu'en  tâchant  de  procurer  l'augmenta- 
tion du  culte  qui  lui  est  dû  et  l'affermissement  de  la  religion  catholique  dans 
mon  royaume;  c'est  dans  cette  vue  que  j'ai  fait  expédier  trois  déclarations... 
pour  défendre  dans  toute  l'étendue  des  pays  soumis  à  mon  obéissance  tout 
exercice  de  la  R.  P.  R.,  pour  faire  rendre  le  respect  dû  aux  choses  saintes,  à 
l'Église  et  à  ses  ministres,  pour  faire  observer  les  dirnanches,  les  fêtes,  les 
abstinences  et  autres  pratiques  commandées  par  l'Église,  etc.  (O  ^  43). 

Le  même  jour,  pour  assurer  l'exécution  de  la  dernière  ordon- 
nance, les  jansénistes  qui  étaient  au  pouvoir  adressèrent  aux 
intendants  de  longues  et  sévères  recommandations,  où  ils  se 
montrent  bien  moins  touchés  des  souffrances  des  persécutés^ 
qu'indignés  de  la  profanation  des  sacrements.  Cette  circulaire 
inaugure  la  fiction  mensongère  qu'il  n'y  a  plus  en  France  de  pro- 
testants :  «  Tous  les  sujets  du  roi  étant  à  présent  réunis  dans  le  sein 
de  l'Eglise,  Sa  Majesté  a  cru  devoir  établir  des  règles  communes 
et  uniformes,  tant  pour  les  nouveaux  convertis  que  pour  les  anciens 
catholiques,  sans  aucune  différence  ni  distinction  ».  Les  nouveaux 
catholiques  ayant  conservé  l'espérance  du  rétablissement  de  quelque 
partie  d'exercice  de  la  R.  P.  R.,  et  rien  n'étant  «plus  propre  à  les 
détromper,  que  l'exécution  sévère  des  édits  et  déclarations  qui 
défendent  les  assemblées,  les  attroupements,  les  prêches  et  géné- 
ralement tout  exercice  de  la  R.  P.  R.  »,  les  intendants  et  magistrats 
doivent  y  tenir  exactement  la  main.  «  Le  roi  entend  que ...  les 
irrévérences  envers  le  saint-sacrement,  les  profanations  des  choses 
saintes,  les  insultes  contre  les  ecclésiastiques^  les  impiétés  et  autres 
cas  semblables  qui  blessent  le  respect  dû  à  la  majesté  divine,  à  la 
religion  catholique  et  à  ses  ministres,»  en  un  mot,  que  «ces  sortes 

'  On  l'appelait  le  mariage  à  la  Gaumine,       qui  en  avait  donne;  l'exemple  pendant  la 
du  nom  d'un  magistrat  nommé  G.numin,       Fronde. 


Après  la  Révocation.  6oi 

d'attentats  soient  réprimés  avec  toute  la  sévérité  et  l'éclat  néces- 
saires, pous  inspirer  l'horreur  de  ces  crimes  et  en  prévenir  au 
moins  par  la  crainte  les  suites  dangereuses».  A  la  bonne  heure! 
Voilà  ce  qui  s'appelle  «mettre  la  piété  sur  le  trône,  à  son  tour», 
selon  l'expression  du  bon  La  Fontaine  '.  Il  semble  après  cela  que 
le  principal  emploi  de  la  force  publique  doive  être  de  contraindre 
les  protestants  à  la  communion,  comme  elle  les  a  déjà  contraints 
à  l'abjuration.  Point  du  tout.  La  circulaire,  dont  la  plupart  des 
intendants  ne  tinrent,  ils  est  vrai,  aucun  compte,  s'élève  en  même 
temps  contre  «le  faux  zèle»  qui  obligeait  les  nouveaux  convertis  à 
recevoir  les  sacrements.  «  Sa  Majesté,  qui  sait  qu'il  n'y  a  point  de 
crime  plus  grand,  ni  plus  capable  d'attirer  la  colère  de  Dieu  que  le 
sacrilège,  a  cru  devoir  déclarer  aux  intendants  et  commissaires  . . . 
qu'elle  ne  veut  point  qu'on  use  d'aucune  contrainte  contre  les  nou- 
veaux catholiques  pour  les  porter  à  recevoir  les  sacrements».  En 
revanche,  Sa  Majesté  veut  qu'on  poursuive  les  consistoires  secrets 
avec  toute  la  sévérité  possible,  ainsi  que  les  mal  intentionnés 
qui  osent  aller  dans  les  maisons  des  malades  pour  les  exhorter  à 
mourir  dans  les  sentiments  de  la  R.  P.  R.,  ou  pour  détruire  les 
bonnes  impressions  que  les  mourants  ont  reçues  de  la  visite  des 
ecclésiastiques.  Quant  à  ceux  qui  refusent  d'assister  aux  instructions. 
Sa  Majesté  se  réserve  d'employer  son  autorité  pour  les  y  obliger. 
Enfin  l'achèvement  des  conversions  est  recommandé  aux  repré- 
sentants de  l'autorité,  comme  le  moyen  souverain  de  se  distinguer 
auprès  de  Sa  Majesté,  et  de  mériter  des  marques  particulières  de 
son  estime  et  de  sa  bienveillance  {Btillef.,  XIII,  289). 

L'effet  de  cette  circulaire  ne  se  fit  pas  attendre:  le  nombre 
des  emprisonnements  à  nous  connus  qui,  de  1689  à  la  fin  de 
1697,  ne  s'était  élevé  pour  Paris  qu'à  i63,  c'est-à-dire  une  vingtaine 
par  an,  et  à  45  en  1698,  fut  de  104  en  1699  et  de  69  en  1700.  Saint- 
Mars,  gouverneur  de  la  Bastille  eut  donc  maintes  fois  l'occasion  de 
renouveler  la  lugubre  plaisanterie  à  laquelle  il  se  livrait  en  écrivant 
à  D'Argenson  :  «II  est  arrivé  depuis  peu  quelques  oiseaux,  qui 
vous  donneront  la  peine  de  les  venir  entendre  chanter  »  (Arch.. 
Bast.,  IX,  i85).  De  même  les  condamnations  aux  galères  pour  cause 
de  religion  se  multiplièrent  d'une  façon  jusque-là  inouie:  nous 
trouvons  à  la  Tournelle  en  1699  une  quarantaine  de  forçats  pour 
la  foi,  et  soixante-trois  dans  l'année  1700.  Une  lettre  adressée  le 
9  février  1699  à  la  Gazette  de  Harlem,  nous   apprend   qu'il  y  eut 

'   Epitre  à  Bonrepaux. 


6o2  Révocation  de  l'Edif  de  Nantes  a  Paris. 

même  une  condamnation  à  mort  et  suivie  d'effet:  «A  Paris  on  a 
pendu  un  homme  qui  avait  laissé  M.  Brousson  prêcher  dans  sa 
maison,  et  un  gentilhomme  a  été  condamné  pour  la  même  cause 
aux  galères;  mais  il  s'est  échappé»  (Bidlet.,  2f  sér.,  Il,  562). 
Plusieurs  personnes  des  environs  de  Meaux  et  de  Senlis  furent 
incarcérées  au  Chàtelet,  uniquement  parce  que  leurs  noms  s'étaient 
trouvés  sur  les  tablettes  de  ce  pasteur'. 

Incapables  de  comprendre  qu'une  conversion  ne  peut  être 
véritable  si  elle  n'est  volontaire,  les  ministres  avaient  cru  nécessaire 
de  renouveler,  le  4  février,  la  défense  de  sortir  du  royaume  sous 
peine  des  galères,  et  même  de  stipuler  pour  la  première  fois  que 
les  Réformés  ne  pourraient  changer  de  domicile  et  sortir  d'une 
province  pour  s'établir  dans  une  autre,  sans  une  autorisation 
spéciale  et  très  précise. 

On  écrivait  aussi  de  Paris  dans  le  Mercure  historique,  le 
23  mars^  : 

A  l'égard  des  affaires  de  religion,  le  temps  qui  a  accoutumé  d'adoucir  les 
plus  grands  maux,  n'a  fait  qu'empirer  les  nôtres.  Nous  sommes  tous  les  jours 
à  la  veille  d'être  immolés  à  l'ambition  ou  à  l'avarice  de  ceux  quî  veulent  faire 
leur  cour  à  nos  dépens  ;  et  ce  qu'il  y  a  de  plus  fâcheux,  est  que  les  ecclésias- 
tiques modérés  qui  nous  ont  tant  de  fois  rendu  de  bons  offices,  n'osent  plus  s'y 
exposer,  de  crainte  de  s'attirer  des  affaires.  11  n'y  a  point  de  ressources  pour 
nous,  à  moins  que  de  faire  effectivement  profession.  Encore  n'y  a-t-il  point  de 
sûreté  qu'on  nous  laissât  nos  enfants.  Mais  faire  une  confession  de  bouche,  et 
mentir  à  Dieu  et  aux  hommes,  ce  serait  le  plus  horrible  de  tous  les  malheurs. 
C'est  pourtant  où  l'on  veut  nous  conduire  par  la  contrainte.  Est-il  possible 
qu'on  puisse  nous  parler  de  religion,  pendant  qu'on  fait  de  telles  choses?  Dieu 
veuille  avoir  pitié  de  nous! 

La  contradiction  était,  en  effet,  choquante;  mais  elle  se  trouve 
partout  à  ce  moment,  et  nulle  part  plus  évidente  que  dans  la 
Lettre  pastorale  adressée,  le  10  mars,  par  l'archevêque  de  Paris 
aux  nouveaux  convertis  de  son  diocèse  (Paris,  Josse,  in-4°).  Le 
langage  le  plus  évangélique  et  d'une  sincérité  non  suspecte,  s'y 
joint  à  la  dureté  des  sentiments,  c'est-à-dire  à  la  haine  de  l'hérésie 
et  à  la  justification  des  rigueurs,  sans  oublier  la  glorification  des 
bontés  par  lesquelles  le  roi  récompense  les  conversions.  Sauf  le 
début,  dont  nous  allons  citer  un  fragment,  ce  long  morceau  de 
controverse  ne  contient,  du  reste,  que  des  arguments  usés  et 
rapetassés. 

'  Mercure  politiq.  de  mars  1699,  p.  3io.  '  Niimcrn  d'avril,  p.  .U7. 


Après  la  Révocation.  6o3 

Nous  avons  toujours  désiré,  mes  chers  frères,  de  vous  pouvoir  marquer 
en  particulier  l'affection  sincère  que  Dieu  nous  a  donnée  pour  vous.  Mais 
nous  attendions  pour  cela  une  occasion  favorable.  Le  temps  de  la  guerre  n'y 
était  pas  propre;  parce  que  des  esprits  dangereux  vous  troublant  alors  par  de 
vaines  espérances,  ou  par  de  fausses  craintes,  ne  vous  laissaient  pas  la  liberté 
nécessaire  pour  nous  écouter  avec  fruit...  C'est  maintenant  qu'animé  par  la 
Parole  de  Dieu,...  nous  tâcherons  de  ramener  doucement  ces  brebis  rachetées 
du  sang  de  Jésus-Christ,  qui  s'étaient  égarées  en  suivant  un  étranger...  Dieu 
fait  régner  les  rois  sur  la  terre  afin  qu'ils  fassent  régner  Dieu...  Lorsque  des 
rois  catholiques  font  des  lois  justes  pour  la  vérité  contre  V  erreur,  c'est  un  temps 
de  grâce  à  F  égard  de  ceux  qui  se  sont  égarés  et  que  l'on  ramené...  Le  a'ele  du  roi 
pour  maintenir  la  religion...  remplit  de  joie  les  l'érilables  enfants  de  l'Eglise... 

Vous  savez,  mes  frères,  que  le  roi  donne  tous  les  jours  mille  marques  de 
sa  bonté  royale  à  ceux  d'entre  vous  dont  la  conversion  est  sincère...  Il  ne  veut 
employer  son  autorité  que  pour  empêcher  ses  sujets  de  se  perdre,  et  pour  les 
contraindre,  s'il  est  possible,  de  se  sauver...  Ose-t-on  comparer  des  gens  dont 
un  roi  chrétien  a  réprimé  les  erreurs  et  la  révolte,  à  ces  martyrs  en  qui  des 
empereurs  idolâtres  persécutaient  la  vérité?...  Pour  vous  qui  êtes  retournés  à 
votre  premier  état,  car  nous  ne  dissimulerons  pas  qu'il  n'y  ait  de  faux 
convertis,  que  vous  dirons-nous  dans  la  douleur  qui  nous  presse?  Vous  courtes 
si  bien,  permettez-nous  ces  plaintes  de  saint  Paul,  qui  est-ce  qid  vous  a  arrêtés  ? 

Cette  lettre  reparut  l'année  suivante  à  Amsterdam  chez 
Daniel  Pain,  in-4°,  avec  des  remarques  d'un  inconnu,  qui  insistait 
sur  l'inutilité  d'un  système  condamné  par  l'expérience  : 

On  a  mis  en  usage  tous  les  moyens  de  violence  et  d'artifice  que  l'esprit 
humain^est  capable  d'inventer,  soit  pour  séduire  le  cœur  ou  pour  l'arracher  à 
ses  justes  devoirs...  Puisqu'on  reconnaît  que  la  contrainte  n'a  rien  pu  opérer 
sur  ces  faux  convertis  pendant  plus  de  quatorze  ans,  ne  devrait-on  pas  aban- 
donner un  dessein  qui  n'est  pas  moins  impossible  qu'injuste  et  honteux  pour 
l'Église?...  Est-ce  à  des  gens  qu'on  a  traînés  aux  prisons  et  aux  galères  qu'il 
faut  appliquer  ces  paroles  de  saint  Paul:  Vous  courtes  si  bien?...  Combien 
voit-on  de  catholiques  romains  scandalisés  de  ces  violences!  Combien  y  en 
a-t-il  d'entre  eux  à  qui  elles  ont  ouvert  les  yeux,  et  qui  ont  passé  parmi  nous 
en  Angleterre  et  ailleurs!...  C'est  au  siège  romain  qu'on  immole  de  fidèles 
sujets  contre  l'intérêt  même  du  gouvernement. 

Au  début  de  l'année  1699,  la  difficulté  de  recouvrer  leurs  biens 
avait  contraint  plusieurs  fugitifs  revenus  en  France  de  retourner 
à  l'étranger;  en  revanche,  malgré  la  réitération  de  la  défense  de 
sortir  du  royaume,  une  multitude  de  provinciaux  accouraient  à 
Paris  pour  y  trouver  les  moyens  de  franchir  la  frontière,  et 
D'Argenson  était  autorisé,  le  14  avril,  à  s'assurer  des  plus  notables, 
«pour  empêcher  les  autres  de  former  de  pareils  desseins»  (O' 48). 
D'ailleurs  un  arrêté  récent  avait  ordonné  aux  propriétaires  de 
révéler  au  curé  de  la  paroisse  les  noms  de  leurs  locataires  nouveaux 


6o4  Revocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

catholiques'.    Nous   lisons    dans    le     Mercure    historique    de    mai 

(p.  572)  : 

Les  affaires  de  religion  empirent  tous  les  jours.  Toutes  les  nouvelles  qu'on 
reçoit  de  Paris  et  des  provinces,  sont  remplies  à  l'ordinaire  des  poursuites  que 
l'on  fait  contre  les  nouveaux  réunis  qui  refusent  de  s'acquitter  des  devoirs 
qu'on  exige  d'eux.  Les  évêques  continuent  leurs  conférences  et  les  intendants, 
leurs  contraintes.  Une  des  filles  de  la  nourrice  de  Madame  ayant  été  sollicitée 
inutilement  de  signer  son  abjuration  de  la  religion  protestante,  a  été  obligée 
de  s'en  retourner  en  Allemagne,  sans  que  la  protection  de  cette  princesse  ait 
pu  l'en  empêcher...  On  apprend  par  des  lettres  du  27  avril  que,  depuis  peu  de 
temps,  on  avait  mis  vingt-deux  filles  nouvelles  réunies  dans  la  maison  des 
Nouvelles-Catholiques  de  Paris;  à  Blois  dix-huit;  à  Angers  six,  à  Bordeaux 
neuf,  etc. 

Il  semble  pourtant  que,  pour  empêcher  les  mariages  clandes- 
tins, et  faire  concurrence  à  Pardieu,  au  curé  de  Nidz  et  autres 
industriels  de  la  même  espèce,  certains  prêtres  de  Paris  aient 
momentanément  renoncé  à  leurs  exigences.  Au  mois  de  mai  et 
juin,  dit  un  document  des  Archives  (TT  464),  on  ne  faisait  point 
difficulté  dans  quelques  paroisses  de  marier  les  religionnaires 
publiquement,  quoiqu'on  les  connût  pour  tels,  et  sans  qu'ils  allassent 
à  confesse  ni  à  la  messe.  Le  24  juin,  Pontchartrain  invitait 
D'Argenson  à  prendre  avec  l'archevêque  les  précautions  néces- 
saires pour  ôter  l'éducation  de  ses  enfants  à  une  dame  Vandœuvre, 
qui  faisait  mal  son  devoir  de  nouvelle  catholique  (O'  48).  Le  28, 
D'Argenson  écrivait  à  Pontchartrain  : 

L'on  a  donné  avis  que  la  nommée  Dubuisson,  originaire  de  Dieppe,  affec- 
tait de  se  déclarer  protestante  et  d'instruire  ou  de  confirmer  dans  l'erreur  les 
enfants  des  nouveaux  catholiques  mal  réunis.  On  m'a  même  assuré  qu'elle 
avait  fait  quelques  démarches  pour  pervertir  d'anciens  catholiques,  et  qu'elle 
distribuait  des  livres  hérétiques  aux  uns  et  aux  autres.  J'ai  commencé  par 
ni'assurer  de  sa  personne,  ensuite  j'ai  donné  ordre  qu'on  recherchât  chez  elle 
et  dans  la  maison  de  sa  fille  tous  les  mauvais  livres  qui  y  pouvaient  être;  il  s'y 
en  est  trouvé  quelques-uns,  et  je  ne  puis  douter  que  cette  femme  qui  fait 
gloire  de  son  opiniâtreté,  ne  soit  un  très  mauvais  sujet.  Mais  comme  tous  les 
faits  qui  lui  sont  imputés  ne  sont  guère  susceptibles  à  une  instruction  judi- 
ciaire, il  me  paraîtrait  plus  juste  et  plus  convenable  de  la  renfermer  pour 
quelque  temps  à  l'Hôpital-Général',  afin  qu'elle  y  pût  trouver  et  la  punition  de 
ses  fautes  et  le  désir  de  sa  conversion  (Clément,  La  Police  sous  Louis  XIV, 
p.  452). 

Voyant    avec    peine   la    diminution    du    commerce    parisien, 
D'Argenson  s'efforçait,  par  des  promesses  qui  ne  pouvaient  être 

'  Mercure  hisloriq.  de  février  iùtq.  ^  lin    marge    Pontchartrain    a  écrit   au 

crayon  :  Bon, 


Après  la  Révocation.  6o5 

qu'illusoires,  d'empêcher  les  principaux  négociants  d'aller  rejoindre 
leurs  coreligionnaires  à  l'étranger.  On  lit  dans  une  lettre  datée  de 
Paris  le  5  juillet  : 

M.  d'Argenson  envoya  quérir,  il  y  a  quelques  jours,  plusieurs  nouveaux 
réunis  pour  les  rassurer  sur  le  trouble  où  ils  paraissaient  être  par  l'obligation 
où  on  les  veut  réduire  de  changer  de  sentiment,  ce  qui  en  engageait  plusieurs 
à  sortir  du  royaume;  ce  juge  leur  dit  qu'ils  ne  devaient  rien  craindre  et  qu'on 
ne  leur  ferait  aucune  peine.  Il  fit  venir  entre  autres  M.  Haran,...  à  qui  il  dit 
que  le  roi  avait  arrêté  le  tarif  pour  le  commerce  entre  la  France  et  la  Hol- 
lande, et  que  Sa  Majesté  ne  prétendait  pas  empêcher  les  marchands  de  faire 
leurs  affaires  comme  ils  jugeraient  à  propos,  et  d'aller  partout  où  ils  voudraient 
pour  cela,  quoiqu'il  se  fût  répandu  un  bruit  dans  le  public  que  les  nouveaux 
convertis  ne  pourraient  pas  sortir  facilement  du  royaume  pour  commercer 
dans  les  paj-s  étrangers.  Ce  juge  ne  lui  parla  que  de  négoce  et  lui  dit  qu'il 
ne  devait  pas  s'alarmer,  ni  beaucoup  d'autres,  de  plusieurs  choses  qu'on  leur 
avait  pu  dire  de  précis  ni  de  particulier  touchant  la  religion.  On  ne  laissa  pas 
d'arrêter  prisonnier,  il  y  a  quatre  jours  M.  Fossin  (Foissin)  le  père,  qui  est  un 
autre  marchand  fort  riche  nouveau  réuni.  On  assure  que  c'est  pour  quelque 
assemblée  où  il  s'est  trouvé,  ce  qu'on  ne  veut  point  absolument  tolérer  (TT  464). 

Le  banquier  Foissin,  passait  depuis  longtemps  pour  mauvais 
catholique;  on  l'accusait,  en  outre,  ainsi  que  ses  confrères  Voisinât 
Lavigne,  d'avoir  fait  passer  en  Hollande  des  fonds  appartenant  à 
des  fugitifs  emmenés  par  le  guide  Heck.  Sur  quoi  Pontchartrain 
écrivit  le  21  juin  à  D'Argenson:  «Puisque  le  sieur  Foissin  est  dans 
une  si  mauvaise  disposition  sur  la  religion,  il  faut  le  faire  arrêter 
et  l'envoyer  à  la  Bastille»  (O'  48).  D'Argenson  crut  devoir  avertir 
la  cour  de  l'effet  que  cette  arrestation  produirait  sur  les  protes- 
tants, si  elle  n'était  attribuée  à  un  motif  plus  plausible;  il  répondit 
le  23  : 

J'exécuterai  l'ordre  que  vous  m'avez  donné  touchant  le  sieur  Foissin.  Je 
ne  puis  néanmoins  me  dispenser  de  vous  représenter  à  cette  occasion  que  les 
protestants  mal  convertis  seront  très  alarmés,  si  cet  emprisonnement  parais- 
sait avoir  pour  motif  son  opiniâtreté  en  matière  de  religion.  Mais  si  le  roi 
l'agrée,  il  sera  bon  de  l'attribuer  à  l'évasion  de  sa  fille,  dont  on  le  peu!  présu- 
mer complice.  Il  pourrait  même  n'être  pas  inutile  que  les  protestants,  appréhen- 
dant de  se  voir  impliqués  et  punis  pour  la  fuite  de  leurs  proches,  se  crussent 
obligés  de  les  en  détourner  et  devinssent  ainsi  les  inspecteurs  les  uns  des 
autres.  Cependant  si  ces  ménagements  ne  conviennent  pas  aux  intentions  du 
roi,  je  me  conformerai  scrupuleusement  aux  ordres  que  je  recevrai  {Notes  de 
René  d'Argenson,  p.  8). 

Abdiquant  toute  fierté,  le  roi  approuva  le  faux-fuyant  imaginé  par 
le  lieutenant  de  police,  auquel  Pontchartrain  écrivit,  le  29:  «11  sera 
bon  de  dire  comme  vous  le  proposez,  que   le  sujet  de  l'emprison- 


6o6  Révocation  de  l'Êdit  de  Nantes  à  Paris. 

nement  de  Foissin  est  l'évasion  de  sa  fille,  et  vous  devez  vous 
servir  de  cette  occasion  pour  l'obliger  à  la  faire  revenir»  (O*  48). 
En  conséquence  Foissin  fut  conduit  le  lendemain  à  la  Bastille,  et  sa 
plus  jeune  fille  fut  mise  aux  Nouvelles-Catholiques,  le  9  juillet 
(TT  464).  Il  sortit  en  vertu  d'un  ordre  du  i5,  après  avoir  pris 
l'engagement  que  sa  famille  ne  passerait  pas  à  l'étranger,  et 
moyennant  une  garantie  de  200,000  livres  déposée  chez  un  payeur 
de  rentes.  Une  lettre  du  21  porte  qu'on  l'a  élargi  depuis  six  jours 
«avec  quelque  espèce  d'excuse»,  et  que  M.  de  Pontchartrain  lui 
a  témoigné  n'avoir  pris  aucune  part  à  son  emprisonnement 
(TT464). 

Cependant  l'émigration  prit  des  proportions  telles  que,  sur 
l'initiative  du  duc  de  Beauvilliers,  un  conseil  spécial,  composé  de 
celui-ci,  du  chancelier,  des  quatre  secrétaires  d'État,  de  D'Agues- 
seau  et  de  Pomereuil,  fut  créé  au  mois  de  juillet,  pour  y  chercher 
remède.  Il  se  réunissait  tous  les  quinze  jours,  le  samedi,  tantôt  chez 
le  chancelier  ou  chez  le  duc  de  Beauvilliers,  et  tantôt  chez  le  roi, 
qui  le  présidait  une  fois  par  mois  (O'  48  et  Tï  464).  «Ce  nouveau 
conseil,  lit-on  dans  le  Mercure  historique  *,  s'applique  fortement  à 
s'assurer  des  enfants  des  nouveaux  réunis  et  de  leurs  biens,  et  à 
empêcher  la  sortie  de  ceux  qu'on  soupçonne  avoir  dessein  de  se 
retirer  dans  les  pays  étrangers.  Pour  cet  effet,  ils  sont  comme 
gardés  à  vue  partout;  et  outre  qu'on  leur  fait  faire  des  consignations 
d'argent  en  main  tierce,  ou  donner  de  bonnes  cautions,  on  leur 
enlève  tous  les  jours  leurs  enfants  qu'on  met  dans  des  cloîtres,  ou 
dans  des  collèges,  pour  y  être  élevés  et  instruits  dans  les  principes 
de  la  religion  romaine.  On  ne  se  borne  pas  aux  enfants.  On  enlève 
des  personnes  fort  avancées  en  âge».  Nous  lisons  dans  une  lettre 
écrite  de  Paris  le  24  août  :  «On  met  en  régie  les  biens  de  ceux  qui 
sont  sortis,  et  on  envoie  dans  leurs  maisons  des  garnisons  d'archers 
ou  de  soldats. . .  La  cour  s'est  fait  une  affaire  d'honneur  de  rendre 
la  France  toute  catholique,  et  elle  aimera  mieux  exterminer  ceux 
qui  résisteront  que  d'en  avoir  le  démenti.  Les  catholiques  romains 
commencent  à  nous  plaindre  2».  En  un  mot,  il  fallait  aller  à  la  messe, 
prendre  la  fuite  ou  périr  dans  le  fond  des  cachots;  il  n'y  avait  pas 
d'autre  alternative-'.  Au  mois  d'août,  la  comtesse  de  Vivans,  sœur 
du  marquis  de  Montpouillan,  s'étant  voulu  plaindre  de  l'enlèvement 
de  ses  enfants,  le   procureur   du  roi  fut  chez  elle  avec  un  prêtre 


'  No  d'août  iGfiy,  p.  vj^.  »  N»  d'octobre,  p.  +3^. 

'  N»  de  septembre,  p.  307. 


Après  la  Révocation.  607 

pour  l'obliger  d'aller  à  confesse;  comme  elle  refusa,  ses  biens 
furent  confisqués  au  profit  du  roi  '.  Cependant  une  lettre  de  Pont- 
chartrain  nous  apprend  qu'un  autre  enlèvement  scandalisa  au 
dernier  point  toute  la  cour. 


A  M.  de  Puysieux. 

10  août  1699. 

La  mcre  du  sieur  Le  Jeune,  avocat  à  Paris,  lui  a  enlevé  son  fils  âge  de 
quatre  ans,  avec  lequel  on  a  avis  qu'elle  a  passé  à  Lausanne.  Cc(  enrevctneiit 
criminel  d'un  fils  d'entre  les  bras  de  son  pire,  a  si  fort  touché  le  roi,  qu'il  m'a 
ordonné  de  vous  écrire  de  faire  des  instances  auprès  des  Cantons  pour  en 
obtenir  la  restitution  et  la  permission  de  le  faire  repasser  en  France   (O  '  48). 

■  Toutes  les  notions  du  juste  et  de  l'injuste  étant  bouleversées  à 
ce  point,  les  prêtres  qui,  sans  sourciller,  envahissaient  la  demeure 
des  nouveau.K  convertis  pour  s'emparer  des  moribonds  ou  de  leurs 
cadavres,  se  scandalisaient  aussi  d'y  rencontrer  assez  fréquemment 
de  fermes  protestants  qui  leur  tenaient  tète,  notamment  l'aumô- 
nier de  l'envoyé  de  Danemark,  que  Pontchartrain  menaçait  de 
l'arrestation  ^.  Voici  un  autre  cas  analogue. 

Au  commencement  de  juin,  Robert  de  Rodom,  nouveau  con- 
verti et  lieutenant  de  vaisseau  au  service  de  la  compagnie  du 
Sénégal,  était  tombé  malade  chez  Du  Tartre,  demeurant  à  l'Hôtel- 
de-ville.  La  garde  qu'on  lui  donna  découvrit  bientôt  qu'il  n'était 
nullement  catholique,  et  que  sa  femme,  M.-A.  Sevrad  ne  partageait 
point  ses  sentiments  religieux.  Aussi  d'accord  avec  celle-ci,  fit-elle 
tout  son  possible  pour  l'amener  à  se  confesser.  Elle  appela  un 
prêtre,  qui  resta  longtemps  et  ne  put  rien  obtenir.  Quand  ce  prêtre 
fut  sorti,  M.  de  Rodom  tança  vivement  la  garde  et  lui  dit:  «Laisse- 
moi  en  repos,  je  me  confesserai  à  la  Grève  »,  c'est-à-dire  quand 
mon  cadavre  sera  traîné  à  la  voirie.  Cependant  Gibert,  «banquier 
et  bon  protestant»,  qui  venait  de  perdre  sa  femme,  sœur  de  iVI.  de 
Rodom,  inhumée  la  nuit  dans  un  lieu  écarté,  apprenant  les  obses- 
sions, dont  son  beau-frère  était  l'objet,  l'envoya  prendre  par  ses 
deux  fils  et  l'installa  chez  lui.  Le  mal  s'agrava  rapidement  et  les 
obsessions  continuèrent,  bien  que  le  malade  suppliât  qu'on  le 
laissât  mourir  en  repos.  Au  lieu  d'un  prêtre  il  envoya  quérir 
M.  Falaiseau  de  La  Ronda. 

Celui-ci,    âgé  de   quarante-cinq  à   cinquante  ans,  fort  pâle,  le 

'  Mercure  hist.  d'août,  p.  199.  -  Voir  ci-dessus,  p.  546; 


6o8  Rcvocaiion  de  l' Edit  de  Nantes  à  Paris. 

visage  maigre,  habillé  de  noir  et  portant  souvent  un  manteau  rouge^ 
demeurait  dans  la  rue  Françoise  ou  comtesse  d'Artois  (aujourd'hui 
Montorgueil),  en  face  de  M.  Gibert;  il  était  riche  et  avait  longtemps 
séjourné  à  l'étranger.  Malgré  les  feintes  démonstrations  auxquelles 
l'avait  obligé  son  retour,  il  était  resté  fort  attaché  à  sa  religion.  Il 
exhorta  le  malade  à  n'écouter  que  la  voix  de  sa  conscience  et  à  se 
mettre  en  règle  avec  Dieu  ;  il  ne  quitta  point  la  chambre  de  toute 
la  nuit  et  revint  les  jours  suivants  toutes  les  fois  qu'on  le  demanda. 
Le  4  juin,  lorsque  le  malade  fut  sur  le  point  de  succomber,  Falai- 
seau  priait  encore  à  son  chevet.  Quand  on  vit  que  la  présence  d'un 
prêtre  n'offrait  plus  de  sérieux  inconvénient,  on  en  fit  chercher  un, 
afin  d'éviter  le  procès  à  la  mémoire  et  la  confiscation  des  biens. 
M.  Turgis  accourut  et  administra  ou  fit  semblant  d'administrer  le 
moribond,  circonstance  qui  permit  de  l'inhumer  dans  le  cimetière 
Saint-Sauveur. 

La  victoire  apparente  resta  donc  au  catholicisme;  toutefois  la 
garde  qui  avait  vu  de  mauvais  œil  les  visites  de  Falaiseau,  ayant 
raconté  que  M.  de  Rodom  avait  été  exhorté  par  un  ministre,  ce 
bruit  vint  tardivement  aux  oreilles  de  la  police,  qui  s'empara  de 
l'aff'aire.  Le  2  novembre,  l'exempt  Desgrez  rédigea  le  rapport  que 
nous  venons  d'abréger,  et  fit  observer  la  maison  de  Falaiseau  du 
Il  au  14.  Le  premier  jour,  il  y  vint  dans  l'après-midi  trois  carrosses 
remplis  d'hommes  et  de  femmes  qui  y  demeurèrent  jusqu'à  sept 
heures  du  soir.  Un  cocher  que  la  police  fit  causer,  dit  que  son 
maître  y  venait  souvent,  que  c'étaient  de  «  diables  de  huguenots  qui 
se  réunissaient  pour  prier  Dieu». 

En  conséquence  Falaiseau  de  La  Ronda,  accusé  d'avoir  fait 
les  fonctions  de  ministre,  entra  le  21  à  la  Bastille.  Peu  s'en  fallut 
qu'on  n'arrêtât  aussi  Gibert;  mais  on  craignit  de  nuire  au  com- 
merce, et  il  en  fut  quitte  pour  une  sévère  réprimande.  Quant  au 
prisonnier,  on  le  rendit  à  sa  mère  le  12  février  1700  (Arc/i.  Basf., 
X,  224,  228,  229). 

On  a  vu  plus  haut  que,  dans  un  mouvement  de  frénésie,  le  roi 
avait  exprimé  le  regret  qu'on  n'eût  pas  exhumé  le  cadavre  de 
M.  de  Bocqucmart  pour  le  traîner  sur  la  claie.  Bien  qu'il  évitât 
autant  que  possible  les  exécutions  de  ce  genre,  parce  qu'elles  ne 
produisaient  pas  un  bon  effet,  et  bien  que  l'expérience  l'eût  amené 
à  combattre  l'assistance  forcée  à  la  messe,  l'auteur  de  la  Politique 
tirée  de  l'Écriture  sainte  n'en  prit  pas  moins  une  grande  part  au 
renouvellement  des  rigueurs.  Après  l'avoir  conseille  à  la  cour, 
il  en  donna  l'exemple  dans  son  diocèse.  Sur  sa  demande  et  par 


Après  ta  Révocation.  609 

ordre  du  2  mars  1699,  l'une  des  filles  de  Poupart,  de  Claye  ',  fut 
enfermée  dans  un  couvent  du  lieu;  une  autre,  âgée  d'environ  treize 
ans,  fut  mise  aux  Nouvelles-Catholiques  de  Paris,  et  le  fils,  aux 
Nouveaux-Catholiques,  tous  trois  aux  dépens  du  père.  Par  ordre 
du  19  août,  la  fille  enfermée  à  Claye  fut  transférée  aux  Nouvelles- 
Catholiques,  et   le  père  conduit  à  Bicêtre,  d'oii   il  ne  sortit  que  le 

4  novembre  (O'  43).  La  lettre  suivante,  qui  est  datée  de  Paris  le 

5  juillet  et  ne  concerne  ni  Poupart,  ni  Brulefer,  de  Lizy,  ni  Raillard, 
d'un  lieu  voisin,  aussi  emprisonnés  la  même  année,  révèle  un 
singulier  procédé  de  controverse,  dont,  au  moins  pour  sa  gloire, 
Bossuet  aurait  dû  s'abstenir. 

Deux  chefs  de  famille  de  la  ville  de  Meaux,  de  condition  fort  médiocre, 
ont  écrit  à  l'évêque  depuis  quelques  jours,  qu'il  leur  restait  beaucoup  de  scru- 
pule sur  quelques  points  de  doctrine,  et  principalement  sur  celui  du  purgatoire. 
Ce  prélat  les  envoya  quérir  et  tâcha  de  leur  prouver  ce  dogme  par  les  meil- 
leures raisons  qu'il  leur  put  alléguer;  mais  comme  ils  n'en  parurent  pas  satis- 
faits et  qu'ils  ne  voulurent  point  promettre  à  l'évêque  de  changer  de  senti- 
ment, il  les  envo3'a  prendre  deux  jours  après  par  les  ordres  du  roi,  et  ils  ont 
été  conduits  dans  les  prisons  de  la  Conciergerie  de  cette  ville,  oii  on  les  fait 
instruire.  Cela  a  obligé  ce  prélat  de  faire  un  livre  pour  prouver  qu'il  y  a  un 
Purgatoire,  et  comme  il  est  fort  savant,  l'on  ne  doute  point  que  ce  livre  auquel 
il  travaille  actuellement  ne  soit  apparemment  bien  écrit  (TT  464). 

Vers  la  fin  de  l'année,  plusieurs  familles  nobles  des  environs  de 
Meaux  ressentirent  douloureusement  les  effets  du  zèle  peu  aposto- 
lique de  l'illustre  antagoniste  de  Claude. 

On  lit  dans  un  mémoire,  non  daté,  qu'il  adressait  à  Pontchar- 
train  (Bullet.,  IV,  220): 

Il  y  aurait  quelques  demoiselles  de  condition  à  mettre  aux  Nouvelles- 
Catholiques,  comme  Sa  Majesté  a  eu  la  bonté  de  me  le  faire  espérer.  On  pour- 
rait à  présent  commencer  par  les  demoiselles  de  Chalandos,  demeurantes  au 
château  de  Chalandos  près  de  Rebais,  chez  M.  de  Chalandos,  leur  frère,  bien 
converti  2;  de  quatre  sœurs,  les  deux  cadettes  sont  celles  qu'il   est  le  plus 

'  La  France  protestante   le  confond,   à  en   ibSi,  Alexandre  ne   se  piqua  point  de 

tort,     avec    Isaac,     fils    d'un    docteur   en  tidélité  à  sa  religion.  Le   Mercure  galant 

médecine  de  Paris.  du  mois  de  décembre  i685  annonçait  son 

■  Alexandre     L'Huilier    de    Chalandos,  abjuration,     à    la    sincérité    de     laquelle 

sieur   du    Breuil,    fils    de    Théodore,    et  croyait  Bossuet.  Plusieurs  membres  de  la 

d'Esther  Guichard  de  Peray,  avait  épousé  famille    firent   preuve  de   plus   d'attache- 

à    Charenton,    en     i65i,    Marie    de     La  ment  à  leur  foi  :  Philippe-Alexandre,  son 

Planche,   fille    de    feu  Philippe,    sieur  de  fils,  s'enfuit  en  Hollnnde  au  mois  de  mai 

Villiers,    gentilhomme    ordinaire    de    Ii  168G,    peu   après   sa    cousine    M""  Girard 

chambre,  et  de  Judith  de  Lauberan.  Bien  des    Bergeries   (sans    doute  Marie),    qu'il 

qu'il  eût  assisté,  en   qualité  d'ancien,  au  recherchait  en   mariage.    Il   fut  reçu  à  la 

synode  provincial  tenu  à  Lizy-sur-Ourcq,  "epentance  à  La  Haye  dans  le  courant  de 


6io  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

nécessaire  de  renfermer.  —  Il  y  a  aussi  les  trois  demoiselles  de  Neuville,  sans 
père  et  sans  mère,  dont  le  frère  est  en  Angleterre  au  service  du  roi  Guillaume. 
Elles  n'ont  rien,  non  plus  que  les  demoiselles  de  Chalandos,  et  il  faudrait 
enfermer  les  deux  cadettes:  leur  demeure  est  à  Cuissy,  paroisse  d'Ussy,  près 
de  La  Ferté-sous-Jouarre.  —  Sur  la  même  paroisse  d'Ussy,  il  y  a  les  deux 
demoiselles  [Raquet]  de  Mollien,  qu'il  faudra  aussi  enfermer  avec  le  temps, 
mais  qui  ne  sont  pas  présentement  sur  les  lieux. 

Conformément  à  ce  mémoire,  Pontchartrain  écrivait,  le  28 
octobre,  à  Phelypeaux,  successeur  de  M.  de  Ménars  dans  la 
généralité  de  Paris  : 

Ayant  reçu  de  M.  l'évêque  de  Meaux  un  mémoire  par  lequel  il  serait 
nécessaire  de  mettre  dans  la  maison  des  Nouvelles-Catholiques  de  Paris  les 
demoiselles  de  Chalandos  et  de  Neuville,  j'en  ai  rendu  compte  au  roi,  qui  m'a 
ordonné  de  vous  écrire  d'envoyer  prendre  une  des  demoiselles  de  Chalandos 
qui  s'appelle  Henriette,  et  qui  demeure  au  château  de  Chalandos,  près  de 
Rebais,  et  les  cadettes  des  demoiselles  de  Neuville  qui  demeurent  à  Cuissy, 
paroisse  d'Ussy,  près  La  Ferté-sous-Jouarre,  lesquelles  vous  .ferez  conduire, 
s'il  vous  plait,  aux  Nouvelles-Catholiques  de  Paris.  —  Il  y  a  aussi  dans  la  paroisse 
d'Ussy  deux  jeunes  demoiselles  de  Mollien,  que  M.  de  Meaux  croit  nécessaire 
de  renfermer;  mais  comme  elles  ne  sont  point  présentement  sur  les  lieux,  il 
ne  faudra  les  envoyer  aux  Nouvelles-Catholiques  que  de  concert  avec  M.  de 
Meaux  dans  le  temps  qu'il  dira  (0'43). 

Transférée  en  1701,  comme  inconvertissable,  des  Nouvelles-Catho- 
liques au  château  de  Saumur,  Henriette  y  fut  si  brutalement  traitée 
qu'elle  perdit  l'esprit.  Pontchartrain  écrivait  le  11  janvier  1702: 
«Sur  l'avis  qu'on  a  eu  de  Saumur  que  la  demoiselle  de  Chalandos, 
mauvaise  cathohque,  laquelle  est  enfermée  dans  le  château  par 
ordre  du  roi,  était  devenue  folle,  j'écrivis  au  commandant  pour 
savoir  ce  qu'on  en  pourrait  faire.  »  (O*  46).  On  ne  put  que  mettre 
dans  une  maison  de  santé  cette  malheureuse  victime  de  l'intolérance 
du  grand  Bossuet. 

N'ayant  pu  ramener  au  catholicisme,  ni  décider  à  revenir  en 
France,  un  réfugié  auquel  il  avait  adressé  deux  lettres,  et  qui  lui 
avait  répondu  par  la  plume  de  Jean  Rou  *,  le  prélat  tenta  du  moins 


la  même  année.   Une  sœur  de   Philippe,  dernière,   gagnèrent    aussi    l'étranger    au 

ne  se  trouvant  pas  en  sûreté  chez  Beck,  mois  d'octobre.    Henriette,    que    Bossuet 

résident    de   Brandebourg,    se  réfugia,  le  fît  meure  aux  N'i^'-Catholiqucs  était  leur 

ig  juin,  chez  l'envoyé  de  Danemark,  pour  sœur.    On    ne  sait  rien  de  la  quatrième. 

y    attendre    l'occasion     qui    se     présenta  '  Rou  a  publié   les   quatre   lettres  sous 

bientôt  de  rejoindre  son  frère.    Deux  de-  le  titre  de  La  Scduclinn  cliidée  etc. 
moisellcs  de   Chalandos,   tantes  de  cette 


Après  la  Révocation.  6ii 

de  s'emparer  de  ses  biens  pour  les  consacrer  au  service  de  son 
Eglise:  le  billet  suivant  donne  tout  lieu  de  penser  que  cette  ten- 
tative fut  couronnée  de  succès. 


Pontchartrain  à  l'évêque  de  Meaux. 

9  novembre  1699. 

J'ai  reçu  la  lettre  que  vous  m'avez  écrite  concernant  le  nommé  De  Vrillac, 
de  La  Ferté-sous-Jouarre,  qui  s'est  absenté  et  qui  a  laissé  un  bien  assez  consi- 
dérable, que  vous  voudriez  appliquer  aux  dépenses  à  faire  pour  l'instruction 
des  nouvelles  c;  mais  comme  la  confiscation  ne  peut  avoir  lieu  que  quand  il 
sera  condamné,  il  faut  attendre  qu'il  ait  été  rendu  un  jugement  contre  lui 
après  quoi  je  le  proposerai  au  roi  suivant  vos  intentions  (O^  43). 

La  situation  ne  s'améliora  point  dans  l'année  1700;  une  lettre 
reproduite  dans  le  Mercure  historique  de  février,  est  ainsi  conçue 
(p.  193)  :  «  Ne  vous  étonnez  pas  si  vous  recevez  si  peu  de  nos  nou- 
velles. Les  rigueurs  qu'on  exerce  contre  nous  ne  nous  laissent  ni 
repos,  ni  liberté  d'écrire,  et  d'ailleurs  nous  n'osons  pas  vous  mander 
tout  ce  qui  se  passe.  Priez  Dieu  pour  nous;  car  nos  maux  sont  à 
leur  comble».  En  mars,  le  rédacteur  du  Mercure  écrit:  «Les 
rigueurs  continuent  dans  toutes  les  parties  de  la  France»  (p.  3i3). 
En  avril  :  «  On  a  fait  agrandir  à  Blois,  aussi  bien  qu'à  Paris,  la 
maison  des  Nouvelles-Catholiques  (p.  432) . . .  Les  curés  de  Paris 
vont  partout  chez  les  chefs  de  famille  pour  les  porter  à  se  faire 
instruire»  (p.  439).  En  mai: 

Tout  se  dispose  pour  l'assemblée  du  clergé.  La  plupart  des  députés  qui  la 
doivent  composer  étaient  arrivés  à  Paris  vers  le  commencement  du  mois.  Les 
nouveaux  réunis  n'attendent  de  cette  assemblée  qu'un  surcroît  de  maux;  car 
quoiqu'il  y  ait  quelques  ecclésiastiques  modérés  qui  n'approuvent  en  aucune 
manière  ces  fausses  conversions,  et  la  violence  qui  les  produit,  le  plus  grand 
nombre  suit  le  torrent,  et,  pour  plaire  à  la  cour,  se  fait  un  mérite  d'achever  de 
rendre  la  France  toute  catholique  en  employant  des  moyens  qui  déshonorent 
le  christianisme  (p.  5i6)...  En  France,  par  une  fureur  de  religion,  l'homme  est 
devenu  loup  à  l'homme:  Homo  hontini  lupus  (p.  537). 

En  juillet:  «On  continue  de  contraindre  les  nouveaux  réunis  de 
toutes  les  provinces.  Ce  qu'on  a  écrit  depuis  quelque  temps  du  sieur 
de  Vise,  lieutenant  du  roi  du  château  de  Ham  en  Picardie,  est  du 
dernier  horrible.  C'est  un  second  La  Rapine,  qui  a  fait ... .  mourir 


6i2  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

sous  le  bâton  plusieurs  de  ces  pauvres  gens  etc.  '  »  (p.  65).  En 
octobre:  «L'affaire  des  nouveaux  réunis,  qui  avait  paru  avoir 
quelque  relâche,  se  poursuit  avec  la  même  rigueur  que  ci-devant» 
(p.  417).  En  novembre:  «Le  destin  des  nouveaux  réunis  est  toujours 
triste»  (p.  526).  En  décembre:  «La  condition  des  nouveaux  réunis 
ne  saurait  être  plus  déplorable  ;  et  pour  ceux  qui  sont  aux  galères  . . . 
leurs  souffrances  ne  sauraient  être  exprimées»  (p.  63i). 

Détail  bien  caractéristique.  Le  4  juillet,  Pontchartrain  écrivait 
à  D'Ableiges,  intendant  du  Poitou  : 

J'ai  rendu  compte  au  roi  de  ce  que  vous  m'avez  écrit  concernant  les  nou- 
veaux catholiques,  lesquels  s'abstiennent  d'appeler  les  médecins  et  chirurgiens 
dans  leurs  maladies,  de  crainte  qu'ils  n'avertissent  les  curés  de  l'état  auquel 
ils  se  trouvent.  Sa  Majesté  n'estime  pas  qu'il  convienne  de  les  assujettir, 
comme  vous  voudriez  le  faire,  à  se  servir  de  médecins  et  chirurgiens,  lorsqu'ils 
n'en  auront  pas  la  volonté,  et  il  suffit  d'exéèuter  à  cet  égard  ce  qui  est  porté 
par  les  déclarations  {Corresp.  adin.,  IV,  453) 

Il  manquerait  quelque  chose  au  tableau  si  les  Registres  du 
Secrétariat  ne  nous  apprenaient  que,  au  mois  de  juin,  le  roi  manifesta 
l'intention  de  rétablir  dans  toute  sa  splendeur  la  procession  ordonnée 
en  i638  pour  le  jour  de  l'Assomption,  et  durant  laquelle  devaient 
tirer  les  canons  de  la  Bastille.  En  même  temps  il  faisait  observer 
l'attitude  de  ceux  qui  fréquentaient  les  églises,  à  cause  des  irré- 
vérences qui  y  étaient  commises  pendant  la  messe,  notamment 
par  le  duc  d'Elbeuf,  le  duc  de  Montfort,  l'abbé  Maselot,  qu'on 
chassa  de  Paris,  ainsi  que  certains  autres  dont  le  jeu  était  scan- 
daleux; il  prit  des  mesures  sévères  contre  une  certaine  sorte 
de  prostitution,  contre  les  blasphémateurs  et  les  désordres  des 
couvents  (O'  44). 

Une  lettre  écrite  de  Paris  le  14  mai,  et  relative  à  l'assemblée 
du  clergé  réunie  à  Saint-Germain,  laisse  entrevoir  que  certains 
évêques  s'empressaient  moins  de  régler  leurs  moeurs  que  de  sévir 
contre  les  nouveaux  convertis  : 


'  L'impartialitc  nous  oblige  à   rappeler  était  encore  M.  de  Vise.    Mais    même    en 

que,    l'année    précédente,     M.     de     Vise  admettant    que    la    semonce    que  celui-ci 

s'était,  au  contraire,  montré  trop  humain  avait  reçue  en  1699,   l'eût   induit  à  quel- 

au  gré   du  roi   (voir  ci-dessus   p.  586),  et  ques  actes  de  brutalité,  il  n'en  paraît  pas 

que  Sorbier  et   Rivasson,   enfermés  dans  moins  évident  que  l'accusation  qui  parlait 

ce  même  château  en  1701,  se  fouaient  fort  d'empoisonnement     et     de    tentative    de 

des    procédés    du    gouverneur,    qui    leur  viol,    dépassait   de    beaucoup   la  mesure, 

fournit     même     l'occasion     de      s'évader  C'est,  du  reste,  la  seule  plainte  excessive 

en  chemin  {Mém.  d'un  prot.,  p.  55).  Nous  que  nous  ayons  rencontrée, 
ne  savons,    il  est  vrai,   si  ce  gouverneur 


Après  la  Revocation.  6i3 

Le  zèle  de  nos  prélats  se  rallume  depuis  que  le  roi  a  songé  à  réformer 
leurs  abus.  Ils  doivent  représenter  à  Sa  Majesté  que  la  négligence  à  punir  les 
blasphèmes,  fait  que  ces  crimes  sont  à  présent  plus  communs  dans  leurs  dio- 
cèses que  dans  les  armées...  On  croit  que  le  roi  leur  accordera  tout,  à  condition 
qu'ils  n'auront  ni  femmes,  ni  filles,  dans  leurs  palais,  et  qu'ils  feront,  à  l'instance 
de  leurs  prêtres,  du  moins  neuf  mois  de  résidence  pour  visiter  leurs  diocèses, 
et  pour  faire  cesser  le  scandale  que  cause  leur  séjour  en  cette  ville  et  à  la 
cour  {Mercure  hisf.  de  juin,  p.  644). 

Ce  desideratum  n'empêcha  point  ladite  assemblée  d'élever  aux  nues 
la  conduite  du  roi  persécuteur.  Voici  comment  elle  s'exprimait,  le 
II  juin,  par  la  bouche  de  l'archevêque  de  Reims: 

Que  vos  autres  sujets,  que  les  étrangers  mêmes  s'épuisent  donc  à  vous 
donner  des  louanges  telles  que  vous  les  méritez,  et  que  l'éloquence  les  sait 
donner  aux  grands  hommes  de  ce  siècle;  qu'ils  vous  nomment  Louis  le  Conqué- 
rant, le  Belgique,  le  Batavique,  le  Séquanique,  le  Germanique,  qu'ils  impriment 
sur  l'or,  sur  le  bronze  et  sur  le  marbre,  les  célèbres  monuments  de  votre  his- 
toire et  de  votre  gloire.  Pour  nous.  Sire,  il  nous  convient  de  louer  en  évêques 
un  roi  Grand,  mais  Très-Chrétien.  Il  nous  convient  de  vous  nommer  le  Paci- 
fique, le  Père  de  la  patrie,  le  Destructeur  du  schisme  et  de  l'hérésie,  le  Protec- 
teur de  la  religion.  Ce  sont  là  les  titres  que  les  plus  grands  empereurs  chré- 
tiens ont  aimés.  Les  annales  de  l'Église,  monuments  plus  précieux  et  plus 
durables  que  l'or  et  le  bronze,  ces  annales  sacrées,  remplies  de  ce  que  vous 
avez  fait  pour  la  religion,  vous  assurent,  plus  que  tout  le  reste  des  prodiges  de 
votre  vie,  une  glorieuse  immortalité.  Les  monuments  se  détruisent  dans  le 
cours  des  siècles,  et  rien  ne  soutient  tant  le  caratère  de  l'immortalité  que  ce  qui 
se  fait  dans  l'Église,  qui  seule  a  reçu  promesse  d'être  éternelle'  {Mercure  Iiis'., 
de  juillet,  p.  55). 

L'histoire  ne  peut  que  regretter  ces  adulations  cléricales,  tout 
en  leur  accordant  le  bénéfice  des  circonstances  atténuantes; 
en  revanche,  elle  a  ratifié  en  se   l'appropriant    le  langage    tout 


'  Ant.  Couit    {Hist.   des   camisards,   I,  faire    tout    ce    dont    il    sera    requis    par 

i3)    représente     cet    archevêque    comme  vous,  vous  serez   par  ce   moyen  en   état 

n'ayant  pas  craint  de  s'écrier  qu'il  renon-  de    conduire    cette    affaire    comme    vous 

çait  à  Saint- Augustin  pour  se  conformer  le   jugerez    plus   à   propos.     Vous    devez 

à  Jésus-Christ,  qui,  bien  loin  d'enseigner  observer,   s.  v.    p.,   qu'il    faut    songer    à 

la    persécution,    enjoint    formellement    la  convertir  la  plus  grande  partie,    et    non 

modération   et   la  douceur.    Cependant   il  pas   s'opiniâtrer  à  tout  réduire».  (Arch. 

a,    sinon    sollicité,    du   moins  accepté   le  Guerre}.     Une   autre    lettre    de    Louvois, 

concours  des  dragons   pour  convertir  les  du  27  septembre  1686,  nous  apprend  que 

Sedanais,    témoin    la    lettre    de    Louvois,  l'archevêque  de  Reims  demandait   qu'on 

qui    lui   écrivait   le   8  octobre   i685:    «Sa  expulsât  du  royaume  les   nouveaux  con- 

Majesté  n'ayant  pas  cru  qu'il  convenait  à  vertis  qui  ne  fréquentaient  pas  les  sacre- 

votre  caractère  d'ordonner  des  exécutions,  ments  \lbii.) 
mais  le  sieur  de  Vrevins   ayant  ordre  de 


6 14  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  à  Paris. 

différent  qu'avait   tenu    peu   auparavant    un    défenseur  des    per- 
sécutés : 

On  avait  lieu  de  croire  que  les  persécuteurs  écouteraient  quelques-unes  de 
ces  voix  qui  leur  criaient:  Quelle  aveugle  fureur  vous  oblige  à  désoler  un 
grand  royaume,  à  en  bannir  par  vos  cruautés  ceux  qui  n'y  ont  jamais  fait  que 
du  bien;  à  mécontenter  des  alliés  qui  ne  vous  ont  fait  la  guerre  que  pour  avoir 
la  paix;  à  faire  paraître  une  haine  implacable  contre  une  religion  dont  les  sec- 
tateurs ont  fait,  depuis  un  siècle,  la  grandeur  de  votre  couronne...  Mais  toutes 
ces  voix  ont  été  inutiles  '. 

Comme  il  serait  exagéré  de  prétendre  que  la  fureur  des 
conversions  n'allait  point  généralement  sans  la  passion  du  lucre,  il 
y  aurait  aussi  de  l'aveuglement  à  ne  pas  reconnaître  que,  dans  un 
certain  nombre  de  cas,  cette  passion  servait  à  l'autre  d'aiguillon. 
«La  cupidité,  qui  est  la  racine  de  tous  les  maux,  s'étant  glissée 
dans  le  cœur  des  hommes,  écrivait,  en  lôgS,  l'archevêque  François 
de  Harlay,  quelques  fidèles  ont  été  si  injustes  qu'ils  ont  refusé  aux 
prêtres  de  la  loi  nouvelle,  la  subsistance  honnête  que  les  Juifs  ne 
refusaient  pas  aux  prêtres  de  l'ancienne  loi  ;  et  quelques  prêtres  ont 
été  si  intéressés,  qu'on  a  été  obligé  de  leur  reprocher  qu'ils 
exerçaient  pour  un  gain  sordide  les  dignités  ecclésiastiques».  Ce 
dernier  reproche  était  si  bien  fondé  que,  pour  éviter  «certains 
abus»,  M.  de  Noailles  fut  contraint,  en  1700,  de  remettre  en 
vigueur  la  taxe  des  honoraires  du  clergé  établie  par  son  prédéces- 
seur^,  et  au  préambule  de  laquelle  nous  avons  emprunté  les  lignes 
qui  précèdent. 

Dans  l'impossibilité  d'emprisonner  la  multitude  des  délinquants 
pour  cause  de  religion,  on  imagina  de  les  condamner  à  l'amende,  et 
ce  système  fut  pratiqué  jusqu'à  la  fin  du  XVIIP  siècle.  Comme  s'il 
ne  suffisait  pas  de  les  abandonner  aux  rigueurs  du  fisc  qui  ne  lâche 
jamais  sa  proie,  une  déclaration,  rendue  le  16  octobre,  spécifiait 
que  les  condamnations  de  cette  nature  encourue  par  ceux  dont 
les  enfants  ne  fréquentaient  pas  les  écoles  et  les  catéchismes, 
seraient  exécutoires  nonobstant  appel  {Mercure  historique  de 
décembre,  p.  63o). 

L'un  des  effets  de  la  Révocation  et  non  le  moins  détesté,  fut 


'  Jurieu,   Relation   de  tout  ce  qui  s'est  cardinal  de  Noailles,...   pour   l'honoraire 

fait...  depuis  le  commencement  des  négo-  des  curés  et  des  ecclésiastiques  de  la  ville 

dations  de  la  paix   de  Reswik.  Rotterd.,  et  faubourgs  de  Paris,  Gosse,  1700,  in-4° 

ilxj8,  in-4°,  p.  4.  (B.  Mazarinc,  i3333). 

»  Règlement  de  Son  Éminence  Mgr.  le 


Après  la  Révocation.  5i5 

l'enseignement     catholique    rendu    obligatoire    pour     les    enfants 
protestants.  Il  y  avait  à  Paris  un  collège  où  l'on   ne  disait  pas   la 
messe;    c'est  à  celui-là   que    les  protestants  envoyaient   leurs  fils. 
D'Argenson  en  ayant  fait  l'observation  à  Pontchartrain  (mai  1701), 
celui-ci  donna  l'ordre  de  dire  la  messe  au  collège  d'Harcourt  comme 
partout  ailleurs;  aussitôt  De  Bussière,  apothicaire  de  M.  le  prince, 
en  retira  son  fils,  et  D'Argenson  fut  chargé  de  lui  représenter  que 
son  procédé   faisait   «dans    le   public  une   espèce  de  scandale». 
L'année   suivante,  M.    de  Fournez,    gentilhomme  du  Languedoc, 
ayant  amené  ses  deux  fils  au  même  collège,  les  en  retira  précipi- 
tamment pour  les  mettre  â  l'académie  de  Rochefort,  bien  que  le 
plus  âgé  n'eût  que  treize  ans.  Pontchartrain,  présumant  que  la  messe 
y  était  encore  pour  quelque  chose,    écrivit  à  Rochefort:  «Le  roi 
veut  que  vous  gardiez  ces  deux  enfants  chez  vous  sans  les  rendre 
à  leur  père  ni  à  d'autres,  sans  un   nouvel  ordre  de  Sa  Majesté  » 
(O  248  et  249).  Pour  obvier  à  la  défense  absolue  de  réunir  quelques 
enfants  en  dehors  de  l'école  catholique,  il  se  trouva  des  personnes 
qui    tentèrent  d'en  instruire   un  certain  nombre   isolément.  Nous 
connaissons   cinq  femmes  vouées  à    cette    tâche   aussi  utile    que 
dangereuse,  la  veuve  Dieufit  (voir  chapitre  XXVI),  M"^  Dubuisson, 
la  femme  Lhomme,  Marguerite  Quentin  et  la  Mercier  ou  la  Robert, 
comme   les  appelait  la  police.  Louise  Mercier,  femme  de  Robert, 
maître  tailleur,  était  une  ancienne   maîtresse  d'école,  originaire  de 
Châteaudun,    qui  pendant   des     années    enseigna,    aux   frais    de 
Poupardin,  la  lecture  et  le  catéchisme  de  maison  en  maison,  chez 
Guérard,  chez  Saunier,  lapidaire  de  la  place  Dauphine  à  la  Perle  ; 
chez  la  veuve  Moreau,  marchande  de  galons,  rue  de  la  Cossonnerie  -, 
chez  Desbancs,  potier  d'étain,  près  de  la  Comédie;  chez  Mancienne, 
charron,    rue   des    Fossés-Monsieur-le-Prince;    chez     Duguernier, 
ouvrier  en  gaze,  rue  Quincampoix  ;  chez  Dicq,  maître  ouvrier  en 
gaze.  Elle  voyait  aussi  Craig,  ministre  de  l'envoyé  de  Danemark, 
Janiçon    et  Seyette,  médecin  nouvellement  venu  de  La  Rochelle. 
On  l'accusait  d'avoir  caché  dans  sa  maison  Heck,  le  fameux  passeur, 
et  de  n'avoir  jamais  fait  abjuration.  Comme  elle  sortait,  le  24  août 
1700,   de  chez  Guérard,    ayant    dans  sa  poche   un    A  B  C  et  un 
catéchisme,  on  l'arrêta,  malgré  ses  soixante-dix-neuf  ans.  L'exempt 
Aulmont   la  garda  quelques  jours  chez  lui,  et  ne  la  conduisit  à  la 
Bastille  que  le  3i,  par  ordre  du  28.  Elle  y  abjura  en  1708,  âgée  de 
quatre-vingt-deux  ans,  entre  les  mains  du  prêtre  Gilbert,  qui,  au 
lieu    de    la   relâcher  comme  il   l'avait   promis,   la    fit  envoyer  à 
l'Hôpital-Général   le  9  avril   1704.    D'Argenson    disait   dans   son 


6i6  Révocation  de  l'Edit  de  Nantes  a  Paris. 

rapport  du  ii  novembre  «Elle  commence  à  s'accoutumer  aux 
exercices  de  la  R.  catholique;  mais  son  grand  âge  et  ses  infirmités 
ne  permettent  pas  d'espérer  qu'elle  soit  jamais  en  état  de  sortir 
de  l'hôpital,  oi^i  elle-même  compte  de  mourir».  Il  ajoutait,  en 
1707:  «  Elle  est  morte;  ainsi  il  n'y  a  plus  rien  à  dire  à  son  sujet'» 
(Arc/i,  Bast.,  X,  260,  266,  268).  —  Marguerite  Quentin,  dite 
Beaunal,  qui  se  faisait  gloire  d'être  protestante,  écrit  D'Argenson, 
et  de  pervertir  les  nouveaux  catholiques,  allant  dans  ce  but  les 
visiter  de  maison  en  maison,  fut  enfermée  à  la  Salpétrière 
le  28  juillet  1697.  Elle  conserve  la  même  opiniâtreté,  ajoutait  le 
lieutenant  de  police,  le  29  janvier  1698,  Il  y  aurait  beaucoup  d'in- 
convénient à  la  laisser  sortir  (Ms.  Clairambault  984  f°  76). 

L'obscur  mais  glorieux  dévouement  de  ces  humbles  femmes, 
n'est  pas  la  plus  remarquable  preuve  de  résistance  que  nous 
ayons  à  enregistrer  :  au  milieu  de  cette  effroyable  tempête  de 
proscriptions,  les  assemblées  continuaient  à  Paris,  ainsi  qu'on  l'a 
vu  plus  haut  par  l'arrestation  de  Claude  Le  Roux,  de  Saint-Amand, 
Migeon,  Martin,  du  médecin  Bonneau,  qui  perdit  la  raison  à  la 
Bastille  et  mourut  à  l'hospice  de  Charenton.  Il  paraîtrait  même 
qu'il  y  aurait  encore  eu  des  pasteurs  à  Paris  en  1700.  Du  moins 
Pontchartrain  écrivait-il  à  D'Argenson  le  28  avril  :  «Sa  Majesté  est 
persuadée  que  vous  ne  négligerez  rien  pour  tâcher  de  joindre  et 
d'arrêter  les  ministres  dont  M.  l'archevêque  vous  a  donné  avis  » 
(0'44).  Rappelons  aussi  l'ordre  donné  à  l'ambassadeur  de  Hollande 
de  se  défaire  d'un  écuyer  nommé  Lestang,  sieur  de  Villaines,  qui 
fortifiait  ses  coreligionnaires  et  parvint  à  échapper  par  la  fuite  à 
toutes  les  recherches  de  la  police.  Moins  heureuse.  M™"  de  Brusse, 
fille  de  l'ancien  Falaiseau,  fut  mise  aux  Nouvelles-Catholiques  le 
9  décembre  1699  et  y  mourut  folle  le  12  janvier  suivant.  Mention- 
nons encore  une  nouvelle  victime  de  Bossuet,  le  vigneron  Bailty, 
de  Claye,  enfermé  à  l'Hôpital-Général  par  ordre  du  17  février;  la 


»  Une  veuve  Mercier  et  sa  fille  Susanne  (i685),  était  fille  de  Louis   Mercier,   sieur 

avaient  signe  leur  abjuration  le  14  janvier  de  Grigny,   et    de  Madelaine    Bigot.    Les 

1O86  (P'r.  7o5i,  f"  ilJG),  et  Susanne  Mercier,  biens    de    la    fugitive    furcjit    donnes   en 

servante    de   Trinquant,    avait    promis  le  1688  à  ses   oncles  et  tante  Jacques,   Isaac 

1 1  de  se  réunir  (('"  gS).  Mercier,  de  la  rue  et  Marie  Bigot.  Michel  Mercier,  sa  femme 

Saint-Martin,  et    sa   femme,   figurent    au  Marguerite    et    Daniel    leur    fils;    Pierre, 

nombre  des  fugitifs  sur  l'État  dressé    au  Susanne,    sa    femme    et    quatre   enfants, 

mois    de    février    1G87   (f"    3i2).      Claude  naturalisés  anglais;  les  trois  premiers  en 

Mercier,     épousa    en     Angleterre    (ifigi)  i68j  et  les   six  autres   en   1688.    Susanne, 

Dorothée  Berlheau,    fille    d'un   chapelier.  fille,    et  Marie,   veuve   d'un    horloger   de 

Madelaine,    mariée    en   secondes   noces  à  Paris,  âgée  de  soixante  ans,   assistées  en 

Nicolas    de    Monceau,    sieur   de    Lestang  Angleterre,  170^,  170?. 


Après  la  Révocation.  617 

dame  de  Broyés,  mise  aux  Nouvelles-Catholiques  le  28  avril  ; 
Dargent,  emprisonné  à  la  Bastille  le  7  juillet,  et  sa  fille,  âgée  de 
douze  ans,  aux  Nouvelles-Catholiques;  le  sieur  de  Luc-Brachetière, 
envoyé  dans  la  même  prison  le  12  novembre,  et  sa  fille,  dans  le 
même  couvent  ;  le  chevalier  de  Montgommery,  capitaine  de  vaisseau, 
conduit  à  la  Bastille  le  24  du  même  mois  ;  les  trois  demoiselles  de 
Brannay,  âgées  de  soixante  ans  et  plus,  mises  à  la  fin  de  1699  ou 
au  commencement  de  1700  aux  Nouvelles-Catholiques,  d'oîi  deux 
d'entre  elles  passèrent  au  château  de  Saumur  en  1701,  et  dont  une 
était  encore  à  celui  de  Pont-de-l'Arche  en  1705  ;  Françoise  de 
Refuge,  femme  de  Louis  de  Marconnay,  qui,  reprise  en  1700  et 
mise  aux  Nouvelles-Catholiques,  finit  par  rejoindre  en  Hollande  ses 
enfants  Philémon  et  Marie,  expulsés  de  France  en  1688;  les  fugitifs 
Pierre  Nadau,  Anne  Gendrat,  Anne  Buart,  Bareire  et  sa  femme, 
condamnés,  les  hommes  aux  galères,  les  femmes  à  la  réclusion  per- 
pétuelle, et  bientôt  graciés  en  raison  de  la  sincérité  de  leur  conver- 
sion, sauf  Nadau,  demeuré  ferme,  qui  après  avoir  ramé  sur  la  Triom- 
phante et  la  Palme  à  Dunkerque,  fut  libéré  le  24  juillet  1716;  Saint- 
Paul  mis  à  l'Hôpital-Général  pour  avoir  voulu  faire  passer  à  l'étranger 
la  demoiselle  de  Rochemoisin;  Pigeon,  Sandras  et  Bonnel,  arrêtés 
comme  guides,  et  dont  le  dernier,  condamné  au  galères,  ne 
recouvra  la  liberté  qu'en  1713.  Ajoutons  que  la  violence  n'excluait 
pas  la  corruption:  témoin  les  200  livres  données  «encore  une  fois» 
au  nommé  Bohlen,  les  i5oo  livres  de  gratification  accordées  le 
22  décembre  au  sieur  de  Monceaux  pour  sa  conduite  sur  la 
religion,  et  le  billet  adressé  par  Pontchartrain  à  D'Argenson  le 
21  avril:  «La  conversion  de  M"'"  de  Toulieu,  avocat,  serait  d'une 
grande  considération  pour  engager  Sa  Majesté  à  donner  à  cette 
famillle  des  marques  de  sa  libéralité  »  (O'  44). 

On  sait  que  l'ambassadeur  d'Angleterre  ne  put  obtenir  un  lieu 
de  sépulture  pour  son  chapelain  mort  au  mois  d'octobre.  Malgré 
la  vive  répulsion  du  monarque  et  de  ses  ministres  pour  les  commu- 
nions forcées,  il  semble  que,  grâce  au  zèle  sans  pudeur  du  clergé, 
encouragé  et  imité  par  la  magistrature,  on  ait  vu  à  Paris  quelque 
chose  de  fort  analogue  ;  car  nous  trouvons  dans  les  Registres  du 
Secrétariat  ce  qui  suit  : 

Pontchartrain  à  D'Argenson. 

i3  octobre  1700. 

Sa  Majesté  veut  que  vous  fassiez  arrêter  le  laquais  de  M.  Mallet,    soup- 
çonné d'avoir  craché  la  sainte  hostie  dans  le  charnier  de  Saint-Eustache  (O'  44). 


6i8  Révocation  de  l'Édit  de  Nantes  h  Paris. 

Ainsi  à  Paris,  qui  était  pourtant  privilégié,  et  sans  parler  des 
épouvantables  barbaries  qui  allaient  jeter  les  Camisards  dans  le 
désespoir  et  dans  la  révolte,  c'est  par  des  enlèvements  d'enfants, 
des  emprisonnements,  des  violations  de  domicile  et  des  condamna- 
tions aux  galères  plus  nombreuses  que  jamais,  que  se  termine  le 
siècle  qu'on  appelle  le  siècle  de  Louis  XIV.  Malgré  tout,  le  despo- 
tisme devait  finir  par  être  vaincu:  en  I7i5,  au  moment  où  l'homme 
qui  fut  la  véritable  incarnation  de  la  royauté  catholique,  allait 
disparaître  sans  être  pleuré  ni  de  la  cour,  ni  du  peuple,  qu'il  avait 
trop  longtemps  opprimés,  un  prédicant  âgé  de  vingt  ans,  présidait, 
près  de  Nîmes,  dans  une  carrière  abandonnée,  le  premier  synode 
de  l'Église  renaissante  :  c'était  Antoine  Court,  justement  surnommé 
le  restaurateur  du  protestantisme  français. 


FIN  DU  TOME  SECOND 


TABLE  DU  TOME  SECOND 


Pages 

XIV.  Pasteurs  et  Anciens i 

XV.  Livres  et  Imprimeurs 126 

XVI.  La  journée  du  14  décembre  i685 i55 

XVII.  La  dragonnade  à  Paris 187 

XVIII.  Conversions  mercenaires  après  la  Révocation 210 

XIX.  La  maison  des  Nouveaux-Catholiques 229 

XX.  La  maison  des  Nouvelles-Catholiques 287 

XXI.  Prisons  et  Couvents 263 

XXII.  Protestants  autorisés  à  sortir  de  France 414 

XXIII.  Émigration 423 

XXIV.  Confiscations 487 

XXV.  Mariages  et  Inhumations 5oo 

XXVI.  Assemblées .  519 

XXVII.  Les  Chapelles  d'ambassade 540 

XXVUI.  Après  la  Révocation 55i 


.siiasbourg,  typ.  G  Fisclibacli.—  3024 


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La  revocation  de  ledit  de  Nantes  a 

Princeton  Theoloqical  Semtnary-Speer  Library 


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